‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 302 sur 339 · Pape : Saint Eleuthère. — Empereur : Mare-Aurèle · texte numérisé non relu

Pape : Saint Eleuthère. — Empereur : Mare-Aurèle

Un véritable ami aime en tout temps.

Prov., xvIr, 17.

Epipode et Alexandre étaient issus l’un et l’autre d’une famille trèsdistinguée : le premier était de Lyon, et le second grec de naissance, tous deux à la fleur de leur âge. Ils avaient étudié sous les mêmes maîtres, et s'étaient liés dès l’enfance d’une étroite amitié qui croissait tous les jours. Cette amitié était d'autant plus solide que la religion en était la base. Les deux Saints s’exhortaient continuellement à la perfection chrétienne. Ils se préparaient au martyre par une foi vive, par la pratique de la tempérance, de la chasteté et des œuvres de miséricorde. Ils ne voulurent point s'engager dans le mariage, afin de pouvoir servir Dieu avec plus de liberté.

Le feu de la persécution s'étant allumé, ils prirent le parti de se cacher, pour suivre le conseil de l'Evangile. Ils sortirent done secrètement de Lyon, et se retirèrent dans le bourg de Pierre-Scise, où une veuve chrétienne leur offrit sa maison ; ils y vécurent quelque temps inconnus, par la fidélité que leur garda leur sainte hôtesse, et par le peu d'apparence qu'avait leur asile : mais ils ne purent échapper aux perquisitions des païens, et on les découvrit à la fin. Epipode, voulant se sauver, perdit un de ses souliers, que la veuve chrétienne trouva et conserva comme un riche trésor. A peine eurent-ils été arrêtés qu’on les mit en prison, même avant de les avoir interrogés, quoique cette formalité fût prescrite par les lois romaines.

Trois jours après, ils furent conduits, les mains liées derrière le dos, devant le tribunal du gouverneur. Ils eurent à peine confessé qu'ils étaient chrétiens, que le peuple jeta un cri d’indignation contre eux. Le magistrat, transporté de fureur, s’écria : « De quoi ont donc servi toutes les tortures que nous avons employées, s’il est encore des hommes assez audacieux pour suivre la doctrine du Christ? » Il sépara ensuite les deux Saints, pour empêcher qu’ils ne s’encourageassent mutuellement, même par signes. Il prit à part Epipode qu’il croyait le plus faible, parce qu’il lui paraissait le plus jeune, et tâcha de le séduire par une bonté affectée, par de belles promesses et par l’appât du plaisir ; mais le Saint lui répondit généreusement : « Sachez que je ne me laisserai jamais surprendre par votre cruelle compassion. Vos plaisirs n’ont rien qui me touche. Vous ignorez apparemment que l’homme est composé de deux substances, d’un corps et d’une âme. Chez nous l’âme commande et le corps obéit. Les plaisirs honteux auxquels vous vous livrez en l’honneur de vos prétendus dieux, flattent agréablement le corps ; mais ils donnent la mort à l’âme. Nous faisons donc la guerre au corps, afin de le soumettre à l’âme... Pour vous, après vous être rabaissés jusqu’à la condition des brutes, vous trouverez à la fin une mort épouvantable. Il n’en est pas ainsi de nous : lorsque nous périssons par vos ordres, nous entrons en possession d’une vie éternelle ». Le juge, irrité de la noblesse de cette réponse, fit frapper rudement la bouche qui l’avait prononcée. Le Martyr, dont les dents étaient tout en sang, continua de parler ainsi : « Je

confesse que Jésus-Christ est un seul Dieu avec le Père et le Saint-Esprit. Il est juste que je lui remette une âme qu’il a créée et rachetée. Je ne perdrai point la vie, je ne ferai que la changer en une plus heureuse ».

A ces mots, le juge le fait élever sur le chevalet. On lui déchire les côtés avec les ongles de fer. Le peuple devient furieux en voyant la constance et la tranquillité avec lesquelles Epipode souffre; il demande qu’on le lui abandonne pour le mettre en pièces ; il trouve que la cruauté des bourreaux est trop lente à son gré. Le juge, craignant une sédition ouverte, fait enlever le Martyr,et ordonne qu’on lui coupe la tête, ce qui est promptement exécuté.

Deux jours après, le juge se fit amener Alexandre. Il essaya de l’effrayer par le récit des tourments d’'Epipode et des autres chrétiens ; mais il fut trompé dans son espérance. Le Martyr lui répondit que tout cela ne l’épouvantait point, et que, en lui rappelant les souvenirs de ce que les Martyrs avaient souffert, on n'avait fait que l’encourager à marcher sur leurs traces et surtout à suivre l'exemple de son cher Epipode. Le juge, transporté de fureur, ordonna qu’on lui tint les jambes écartées et que trois bourreaux le frappassent successivement. Cette torture dura longtemps, sans que le Martyr poussât un seul soupir ; et comme on lui demandait s’il persistait toujours dans sa première confession, il répondit : « Eh ! comment n’y persisterais-je pas ? Les idoles des païens ne sont que des démons ; mais le Dieu que j'adore, et qui est tout-puissant et éternel, me donnera la force de le confesser jusqu’à la fin ; il sera le gardien de ma foi et de mes saintes résolutions». Le juge, désespérant de le vaincre, et voulant lui ravir la gloire d’une plus longue constance, le condamna à être crucifié. L’instrument de son supplice n’eut pas plus tôt été préparé, que les bourreaux l’y attachèrent. Un instant après, il expirait en invoquant le saint nom de Jésus.

Les chrétiens enlevèrent secrètement les corps des deux martyrs et les enterrèrent sur une colline qui était auprès de la ville. Ce lieu devint célèbre par la piété des fidèles et par un grand nombre de miracles. Un jeune homme de qualité, ayant été attaqué d’une maladie contagieuse qui ravageait la ville de Lyon, fut guéri avec de l’eau bénite, par la veuve chrétienne, dépositaire du soulier de saint Epipode ; plusieurs autres personnes reçurent, par de semblables moyens, non-seulement la santé du corps, mais même la lumière de l'Evangile. Les possédés étaient délivrés du démon devant le tombeau des saints martyrs ; il s’y passait, en un mot, de si grandes choses, que l’incrédulité était obligée de se rendre à l’évidence des faits.

Tout ce que nous avons dit jusqu’ici se trouve dans les actes des saints martyrs, dont l’auteur vivait au quatrième siècle, et avait 6té témoin oculaire de plusieurs miracles qu’il rapporte.

Ce tombeau, qui était hors de la ville, se trouvait renfermé dans son enceinte lorsque saint Eucher, évêque de Lyon, écrivit au cinquième siècle le panégyrique des saints martyrs. Il y est dit qu’on emportait la poussière de leur tombe pour guérir les malades et qu’il y en avait dans tout le pays. La vertu de cette poussière est aussi attestée par saint Grégoire de Tours.

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