LE BIENHEUREUX AMÉDÉE IX, DUC DE SAVOIE
le nom de Félix V (1439), après la déposition d’Eugène IV : ils l’opposèrent à Nicolas V ; en 1449, il renonça volontairement à la tiare pour faire cesser un schisme scandaleux. Il retourna au couvent de Ripaille et y passa le reste de ses jours. Son petit-fils, dont nous parlons, naquit à Thonon le 1° février, l’an de grâce 1435, et à peine vit-il Le jour, qu'il fut cause de la paix entre la France et la Savoie, par le mariage qui fut arrêté entre lui et Yolande, fille de Charles VIE, roi de France.
On ne peut assez louer les belles et excellentes qualités qui parurent en lui dès sa jeunesse ; elles furent extrêmement aidées et soutenues par la bonne éducation que lui donnèrent le duc et la duchesse royale, sa mère. Il n’y avait rien de mieux fait que son corps; son visage avait toutes les grâces que l’on peut souhaiter dans un prince ; la majesté était jointe en lui à la douceur et à l’affabilité, et son historien ne fait point de difficulté de dire qu’on l’eût pris pour un ange, si les maladies par lesquelles Dieu le visita n’eussent fait voir qu'il était un homme. Les perfections de son esprit étaient encore plus rares que celles de son corps : il avait beaucoup de prudence et de discrétion; il était franc, ouvert et plein de bonté; il n’avait point d’autre inclination que de faire du bien à tout le monde; il commença dès ses plus tendres années à être pieux et dévot ; il entendait tous les jours la messe ; il n’entreprenait rien qu'après la prière ; il méditait assidûment les mystères de la Passion de Notre-Seigneur ; il se confessait souvent, et son esprit était tout en Dieu.
Comme il était fort docile, on n’eut pas de peine à le former à tous les exercices de la paix et de la guerre, dont l’héritier d’un grand Etat devait être instruit. Quand il fut en âge, Charles VII d’un côté, et le duc son père de l’autre, pensèrent au mariage qui avait été arrêté dès sa naissance. Il épousa donc, l’an 4451, Yolande de France, fille aînée du roi Charles VII et sœur de Louis XI, et les volontés de ces deux personnes se trouvèrent si parfaitement uniformes, que l’union de leur cœur ne fut pas moindre que celle de leur corps, Les princes Charles, Philibert, Bernard, Jean-Charles, Jean-Louis et Claude Galéas, et les princesses Anne et Louise, furent les illustres fruits d’un si heureux mariage ; mais la plupart moururent fort jeunes et ne survécurent guère à leur père.
Notre prince, après cette alliance, se retira dans la Bresse, que le duc Louis, son père, lui avait donnée pour son apanage et l’entretien de sa maison, et il s’y plaisait d'autant plus, qu’étant éloigné de la cour et hors de l’embarras des affaires de l'Etat, il y vivait plus tranquillement, et avait plus de commodité de pratiquer ses exercices de dévôtion. La mort de son père étant arrivée en l’année 1465, il prit possession de la Savoie et du Piémont, reçut le serment de fidélité de tous ses sujets, et convoqua les Etats des provinces d’en-deçà et d’au-delà des monts, à Chambéry, où il donna audience aux ambassadeurs de Louis XI, son beau-frère, et à ceux de Philippe, duc de Bourgogne.
Ses premiers soins, après avoir été reconnu duc, tendirent à ce que Dieu fût bien servi, et que la religion fleurît dans toutes les terres de son obéissance ; tous les matins il entrait dans sa chapelle, où il entendait la messe et faisait dévotement ses prières ; ensuite, il se rendait à la chambre de son conseil, où l’on pouvait admirer sa sagesse. Il était si zélé pour la justice, qu'il ne souffrait rien qui lui fût contraire, sans une punition très-rigoureuse. Jamais il ne voulut vendre les charges de judicature, jamais il n’en donna aucune par faveur et sans s'être assuré de la capacité et de la vertu de celui à qui il la conférait. Il ne souffrait point à sa cour d’impies, de
libertins, de jureurs et de blasphémateurs, et s’il eût su que quelqu'un de ses officiers eût proféré un blasphème, quand c’eût été le plus brave de ses capitaines, et que tous les princes de la terre eussent intercédé pour lui, il ne l’eût pas retenu une heure à son service. Son exemple eut tant de pouvoir, que le duc de Milan, à son imitation, imposa une amende à tous ses courtisans qui se laisseraient aller à ce crime, et l’on en orna une chapelle, appelée pour cela la Chapelle des blasphèmes. Lorsqu'un pauvre plaidait contre un riche, il inclinait toujours du côté du pauvre, et se faisait comme son protecteur et son avocat, autant-que la justice le lui pouvait permettre. Il était d’ailleurs, pour me servir des termes de Job, l’œil des aveugles, le pied des boiteux, le père des orphelins et le protecteur de tous les malheureux, ce qui fit que ce même duc lui dit un jour en riant : « En vérité, mon frère, votre Savoie, à l'égard de nos provinces, est la terre des Antipodes, car partout ailleurs, il fait meilleur d’être riche que d’être pauvre : mais ici les gueux sont en faveur, et les riches dans le rebut ». Mais le vertueux prince lui fit sur-le-champ cette réponse pleine d’esprit : « Aussi, mon frère », lui dit-il, «les pauvres sont-ils mes mortes-payes *? et mes vieux gendarmes : et je les regarde comme la plus sûre garde de mes Etats; car mes autres soldats me gardent seulement contre les hommes, mais pour eux, ils me gardent contre les hommes, contre les démons, contre le péché et contre tous mes ennemis ». La Savoie fut appelée sous son règne le paradis des pauvres.
Cette affection pour les pauvres faisait qu’il n’en renvoyait jamais aucun sans lui faire l’aumône, et il la voulait faire ordinairement de ses propres mains, et portait pour cela une bourse pleine de pièces d'argent ; s’il arrivait que le nombre des pauvres fût si grand que sa bourse devint vide, il ne faisait point de difficulté de donner, pour leur soulagement, ce qu’il avait sur lui. Un ambassadeur se vanta un jour que son maître se plaisait beaucoup à la chasse, et qu'il avait des meutes de chiens pour toute sorte de vénerie. « Bt moi », repartit le saint Duc, « je veux vous faire voir quelles sont mes meutes et mes chiens de chasse ». Quelque temps après, il prit cet ambassadeur, et l'ayant mené sur‘ son perron, il lui fit voir des tables environnées de pauvres, à qui il faisait donner à manger, et lui dit : « Voilà mes meutes et mes chiens de chasse : car c’est par le moyen de ces pauvres que je vais à la chasse de la vertu et du royaume des cieux ». L’ambassadeur répondit : « Oui, mais il y a des pauvres hypocrites, des pauvres paresseux et des pauvres vicieux ». Amédée reprit : « Je ne voudrais pas juger les pauvres trop sévèrement, de peur que Dieu, s’il en agissait de même envers nous, n’eût sujet de nous retirer ses bienfaits ». Une autre fois, il recut la visite du duc de Milan, dont nous venons de parler ; ce prince traînait à sa suite une meute nombreuse. Amédée voulut lui faire comprendre, sans le lui dire, qu’il y à des occupations plus raisonnables et plus chrétiennes que la compagnie des chiens. Il arrangea donc les choses de manière que, pendant le séjour de son hôte à la cour avec des chiens, lui, Amédée, se trouvait toujours entouré d’une troupe de pauvres. Voilà mes plus fidèles serviteurs et, mes meilleurs courtisans, disait le saint duc, en les montrant. On raconte aussi qu’il brisa le collier de son Ordre pour le donner aux mendiants.
Sa libéralité s’étendit aussi sur les églises : il en répara quelques-unes à ses dépens, il en dégagea d’autres de leurs dettes, il donna des ornements très-précieux à l’église de Saint-Eusèbe de Verceil. Il fit bâtir des hôpitaux pour les pauvres et pour les malades ; et dans un voyage qu'il fit à Rome, pour visiter les tombeaux des saints Apôtres, il y eut peu d’églises qui ne se
1. Soldats payés en tout temps et entretenus dans les garnisons.