LE BIENHEUREUX AMÉDÉE IX, DUG DE SAVOIE
ressentissent de ses bienfaits. Cependant, bien loin de ruiner ses finances ef son Etat, comme le craignaient ceux qui n’avaient pas les yeux assez éclairés, il régla si sagement toute sa dépense, que, sans créer de nouveaux impôts et sans contracter de dettes, il eut de quoi marier richement ses trois dernières sœurs, et de quoi donner des appointements raisonnables à ses frères pour les entretenir selon leur qualité ; et, de plus, il dégagea quelques fonds que ses ancêtres avaient engagés, et laissa encore de l’argent dans son épargne, qu'il avait trouvée totalement épuisée. Le mot de l’Evangile sera éternellement vrai : « Cherchez d’abord le royaume des cieux et les biens de la terre vous seront donnés par surcroît ».
Tous ces exercices extérieurs ne l’occupaient pas si fort, qu’il ne se retiràt souvent dans le secret de son cabinet pour y contempler les vérités éternelles et y savourer les délices du ciel, et c'était un temps où il n’était pas permis de l’interrompre. Son austérité était grande pour sa condition, sa complexion et ses maladies ; il mangeait fort peu, et, pour couvrir d’un prétexte la rigueur de ses jeûnes, il faisait croire qu'ils lui étaient nécessaires pour sa santé. J’ai déjà dit qu'il approchaïit souvent des sacrements : il voulait que son confesseur, au lieu de lui pardonner ses défauts, les lui découvrit entièrement.
Au reste, avec toute cette dévotion, il ne laissait pas d’être courageux et magnifique, et d'en donner des marques dans les occasions. En une diète qui fut tenue de son temps à Mantoue, après la perte de Constantinople, pour délibérer sur la guerre contre les Turcs, ce fut lui qui parla avec le plus de générosité. Il offrit ce qu’il avait de biens et de troupes, et sa personne même pour aller repousser cet ennemi commun du nom de Jésus- Christ, et il voulut sur l’heure être enrôlé parmi les confédérés : mais cette sainte ligue n’eut pas lieu. Il ne témoigna pas moins de courage lorsque Jacques, bâtard du roi de Chypre et évêque de Nicosie, ayant quitté la mitre et la crosse, se saisit de ce royaume, au préjudice de Charlotte, fille légitime du même roi, qui avait épousé Louis de Savoie, frère de notre Bien- -heureux. Considérant qu'il y allait de l'intérêt de son frère, et en même temps de celui de la religion, parce que cet usurpateur avait prêté serment de fidélité au sultan d'Egypte, il voulait absolument lui aller faire la guerre en personne, si le malheur des affaires des chrétiens n’eût rendu l’entreprise impossible. S'il a entretenu la paix avec ses voisins, ce n’a pas été faute de bravoure, mais par l’amour qu’il portait à son peuple, à qui la guerre ne pouvait être que très-préjudiciable, et par une sainte horreur qu’il avait de répandre le sang chrétien. Sa magnificence paraissait aussi dans le nombre de ses officiers et dans l’éclat de toute sa cour, qui était l’une des plus belles qui fût en Europe. Il la fit surtout paraître dans le voyage qu’il fit en France, vers le roi Louis XI, où il n’épargna rien pour rendre son train considérable. Et le roi, de son côté, le reçut avec tout l'honneur possible ; et, pour lui témoigner plus d'amitié, il voulut qu’il tint sa place à la cérémonie du feu de la Saint-Jean, à Paris, et qu’il l’allumât, ce que les rois avaient alors coutume de faire ; et, en cette occasion, il fit des guérisons miraculeuses de malades et de boiteux : on vit ainsi qu’il ne méritait - pas moins cet honneur comme saint, que comme duc de Savoie et beaufrère du roi.
Ce qui relevait souverainement son mérite, c'était sa douceur et sa bienveillance envers ses ennemis et ceux qui lui voulaient du mal. Il avait de grands sujets de mécontentement contre les Sforces, ducs de Milan ; Galéas, fils de François, ayant reçu en Dauphiné les nouvelles de la mort de son
père, pour aller prendre plus promptement possession de ses Etats, voulut passer incognito par la Savoie : mais il fut découvert et arrêté à Novalaise, au bas du Mont-Cenis, par l’abbé de Case-Neuve et par le seigneur d’Arbent.
. Le saint Duc l’ayant appris, bien loin de profiter de cet avantage, fit traiter splendidement Galéas et le fit conduire avec honneur dans ses Etats de Milan ; et, comme cet ingrat lui fit ensuite la guerre, il en arrêta le cours, et le rendit son ami en lui donnant sa sœur Bonne en mariage. Il n’usa pas d’une moindre douceur à l'égard de Jean, duc de Bourbon, et de Guillaume, marquis de Montferrat, qui voulaient entreprendre sur ses terres; car, après s'être mis hors d’état de les craindre, il en agit avec eux d’une manière si obligeante, qu’ils ne purent s'empêcher de préférer la paix à la guerre.
Pour ses frères, qui remuèrent plusieurs fois contre lui, c’est une merveille que de voir la patience avec laquelle il souffrit leurs révoltes, qui n'étaient néanmoins fondées que sur des mécontentements imaginaires, que l'ambition, la jalousie et l’emportement de la jeunesse leur inspiraient ; et on l’accuserait même d’un peu d’excès, si l’on ne considérait qu'il faut beaucoup donner à l’amour de son sang et à l'amitié fraternelle ; d’ailleurs, notre saint Duc espérait les ramener dans la suite, et il l’eût fait sans doute après leurs dernières attaques, si sa vie eût duré plus longtemps.
Mais, Ô profondeur des jugements de Dieu ! ce sage Prince, digne d’une santé perpétuelle, fut toute sa vie sujet au mal caduc ; et ce fut là le vrai théâtre où toutes ses vertus parurent avec éclat : car, lorsque, revenant à lui, il voyait tous ses gens fondre en larmes, à demi désespérés, et la duchesse, son épouse, presque morte de douleur, il les consolait lui-même, disant que cette maladie était une des plus grandes faveurs que Dieu lui eût faite. Telle était la résignation de ce saint Duc, et son mal ne l’empêchait pas d’administrer très-bien les affaires de son Etat, pas plus que le même mal n’empêcha Hercule de dompter tous les monstres de la terre ; ni César, de se rendre maître du monde; ni Platon, d’être le divin philosophe ; ni beaucoup d’autres grands hommes, de faire des actions fort éclatantes.
Enfin, il plut à la divine Bonté de délivrer son serviteur des misères de cette vie, et de couronner ses mérites par un heureux décès. Il connut que l'heure en était proche par une grande maladie qui lui survint à la trenteseptième année de son âge : le ciel prédit assez ce malheur au peuple de Savoie et de Piémont ; car l’espace de quatre jours de suite, un feu parut dans les nues, lequel, ayant crû continuellement en clarté, s’évapora et disparut tout à coup, au grand étonnement de tout le monde. La première chose que fit le saint Duc, fut d’avertir sa cour que sa mort n’était pas éloignée ; ensuite, il ordonna que son corps fût inhumé au bas des degrés du maître-autel de Saint-Eusèbe de Verceil, comme le lieu de l'Eglise le plus foulé des fidèles. IL déclara la duchesse régente de ses Etats, lui recommandant l’éducation de ses enfants : et il donna sa bénédiction à ceux-ci, à condition qu’ils vivraient dans la crainte de Dieu et dans le respect envers leur mère, sans quoi il leur dit qu’il ne les reconnaîtrait pas pour ses enfants ; puis il exhorta les seigneurs de sa cour à garder en tout la justice, et à aimer les pauvres, leur promettant par ce moyen la paix et une grande prospérité. Après avoir ainsi parlé, il reçut solennellement tous les Sacrements de l'Eglise, mais avec tant de tendresse et de consolation, qu’on eût dit qu’il jouissait déjà des délices du paradis. Enfin, le crucifix à la main, les larmes aux yeux, la contrition dans le cœur et tout transporté en Dieu,