Appelé par ses compatriotes frère Klaus
84 31 Mars.
des Suisses, et qui jouissait depuis plusieurs siècles de l’estime et du respect de ses concitoyens. Ses parents avaient une honnête aisance; ils étaient pleins de modération et craignaient Dieu. Ils firent ce qu’avaient fait leurs pères et leurs aïeux, restèrent fermement attachés à la foi de l'Eglise et soumis aux magistrats; ils élevèrent leurs enfants dans tout ce qui était bon, et prirent de leurs troupeaux un soin infatigable. Puis ils s’endormirent tranquillement et s’en allèrent à Dieu pleins de confiance; car ils avaient marché devant lui aussi fidèlement que les patriarches sur les bords du Jourdain.
Le jeune Nicolas grandit sous leur tutelle, et comme s’en souvenaient, après sa mort, des vieillards de soixante-dix ans, il se montra toujours un enfant pieux et obéissant, observateur fidèle des avis de ses parents, aimant la vérité, doux et affable envers tout le monde. Ce qui le distingua des hommes ordinaires, ce fut, dès les jours de son enfance, la tendance de son esprit, toujours tourné vers la source suprême du bon et du beau. Ceux qui l’entouraient remarquèrent plus d’une fois qu'après le rude travail de toute une journée dans les prairies, comme on revenait le soir au logis, il disparaissait à la dérobée pour aller prier dans quelque lieu caché. Son esprit parvint de bonne heure à mortifier assez son corps pour pouvoir se livrer sans distraction aux plus hautes contemplations. Quand quelqu'un, par bienveillance, l’avertissait de ne point ruiner sa santé dans sa jeunesse par des jeûnes aussi rudes, il répondait avec douceur que telle était à son égard la volonté de Dieu.
Malgré sa dévotion fervente et austère, il n’était jamais triste et sombre, mais en tout temps affable et joyeux; et il remplissait tous les devoirs de sa condition : dans sa vingt-troisième année, sur l’appel des magistrats, il porta les armes dans la campagne contre le canton de Zurich qui voulait se séparer de la ligue helvétique; il le fit encore quatorze ans plus tard, lors de la conquête et de l'occupation de la Thurgovie, où il commanda comme capitaine une compagnie de cent hommes (1450 et 1460). Il avait déployé tant de bravoure dans cette guerre, que son pays lui décerna comme récompense une médaille d’or. Une circonstance plus honorable encore de la même expédition, c’est que le monastère de la vallée Sainte-Catherine le révère encore aujourd’hui comme son libérateur. Ce fut grâce à ses exhortations que les Suisses renoncèrent à mettre le feu à ce monastère pour en chasser les ennemis, lesquels l’abandonnèrent d'eux-mêmes bientôt après. À la guerre, Nicolas portait d’une main son épée, de l’autre son chapelet; il se montra toujours à la fois guerrier sans peur et chrétien miséricordieux, protégeant la veuve et l’orphelin, et il ne permettait pas que les vainqueurs se livrassent à des actes de violence envers les vaincus.
Parvenu à l’âge d'homme, Nicolas se maria pour obéir à ses parents; il choisit parmi les vierges de la contrée une vertueuse jeune fille nommée Dorothée. Ils vécurent ensemble dans l’union et la paix, et engendrèrent dix enfants, cinq garçons et cinq filles, dont sortit une grande et honorable famille qui ne perdit jamais le.souvenir de ses ancêtres : il existe encore à présent des descendants du bienheureux frère Nicolas. Il eut tellement à cœur l'éducation de ses enfants, que l’un de ses fils, pendant la vie de son père, parvint à la plus haute dignité du pays, et qu’un autre l’obtint après sa mort; un troisième, qu'il fit étudier à Bâle et à Paris, devint curé de Saxlen. Nicolas lui-même fut élu à l’unanimité gouverneur et juge d’Obwalden; nous savons de sa propre bouche quelle fut sa conduite dans cette place importante. Le curé Henri Im Grund, son ami et le directeur de sa
conscience, a révélé après sa mort ce qu'il lui avait dit un jour à ce sujet : « J'ai reçu de Dieu en partage un esprit droit; j'ai été souvent consulté dans les affaires de ma patrie; j’ai aussi prononcé beaucoup de sentences; mais, moyennant la grâce divine, je ne me souviens pas d’avoir agi en quelque chose contre ma conscience. Je n’ai jamais fait acception de personnes et ne me suis jamais écarté des voies de la justice ». La haute charge de landamman ou président de canton lui fut décernée par l’assemblée du pays à plusieurs reprises ; mais il craignit cette grande responsabilité, et, sans doute, il sentait aussi que Dieu lui avait réservé quelque chose de plus grand. Nicolas de Flue vivait aïnsi depuis cinquante ans pour le bien de sa patrie et de sa famille, lorsqu’en 4467 un grand changement s’opéra dans son existence.
Tandis qu’il accomplissait fidèlement tous les devoirs que lui imposait sa condition, il sentit dans son intérieur croître de plus en plus le penchant à mener une vie plus haute avec Dieu dans la solitude. Voici là-dessus le témoignage de son fils aîné, Jean de Flue : « Mon père est toujours allé se coucher en même temps que ses enfants et ses domestiques; mais, toutes les nuits, je l'ai vu se lever de nouveau, et l’ai entendu prier dans sa chambre jusqu’au matin ». Maintes fois il se rendit aussi, dans le silence de la nuit, à la vieille église voisine de Saint-Nicolas, ou en d’autres lieux saints; ces paisibles promenades étaient pour lui les heures les plus heureuses de sa vie. Ce qui le poussa de plus en plus à céder à l'impulsion intérieure de ne plus vivre que dans la contemplation des vérités éternelles, ce furent de fréquentes visions miraculeuses où Dieu l’engagea à prendre ce parti. Ainsi il vint un jour dans un de ses biens, nommé Bergmatt, pour visiter son troupeau. Il s’agenouilla sur l'herbe, et commença, comme c'était son habitude, à prier du fond de son cœur et à considérer les merveilles de la grâce divine. ‘
Alors Dieu lui accorda cette vision. Il vit un lis odoriférant, blanc comme la neige, sortir de sa bouche et s'élever jusqu’au ciel. Tandis qu’il prenait plaisir au parfum et à la beauté de la fleur, son troupeau venait vers lui en bondissant, et il y avait dans le nombre un cheval superbe. Comme il se tournait de ce côté, le lis s’inclina, se courba vers le cheval, qui accourut et le lui tira de la bouche. Nicolas reconnut par là que son trésor était dans le ciel, mais que les biens et les joies célestes lui seraient enlevés, si son cœur restait trop attaché aux choses de la terre. Une autre fois qu’il vaquait aux occupations de sa maison, il vit venir à lui trois hommes d’un extérieur pareil et vénérable, et dont les manières et les discours ne respiraient que la vertu. L’un d’eux commença ainsi à l’interroger : « Dis-nous, Nicolas, veux-tu te remettre corps et âme en notre pouvoir ? — Je ne me donne à personne d’autres », répondit-il, « qu’au Dieu tout-puissant, que j'ai longtemps désiré servir de mon âme et de mon corps ». À ces mots, les étrangers se tournèrent l’un vers l’autre en souriant, et le premier reprit : « Puisque tu t’es donné tout entier à Dieu et que tu t'es engagé à lui pour jamais, je te promets que, dans la soixante-dixième année de ton âge, tu seras délivré de toutes les peines de ce monde. Reste donc ferme dans ta résolution, et tu porteras dans le ciel une bannière victorieuse au milieu de la milice de Dieu, si tu as porté avec patience la croix que nous te laissons ». Après ces paroles, les trois hommes disparurent,.
Cette apparition et d’autres semblables l’affermirent plus que jamais dans sa résolution de quitter le monde; il finit par la déclarer à sa vertueuse épouse, et la pria de lui donner, pour l'amour de Dieu, la permission de
remplir la vocation que Dieu lui marquait. Elle y consentit avec une résignation tranquille, et Nicolas se mit alors sérieusement à tout régler dans sa maison; il assigna à chacun sa part d’héritage. En 1467, il rassembla toute sa maison, son vieux père septuagénaire, sa femme, ses enfants et ses amis; il parut devant eux, pieds nus et tête nue, revêtu seulement d’une longue robe de pèlerin, le bâton et le chapelet à la main; il les remercia pour tout le bien qu’ils lui avaient fait, les exhorta pour la dernière fois à craindre Dieu avant tout, à ne jamais oublier ses commandements; puis il leur donna sa bénédiction et partit. IL témoigna souvent par la suite combien cette séparation lui avait été douloureuse, en remerciant toujours Dieu avant tout de l’avoir rendu capable de surmonter, pour le servir, amour qu'il portait à sa femme et à ses enfants.
Nicolas se mit paisiblement en route vers la contrée où Dieu voudrait le conduire; il ne voulait pas rester dans son pays, craignant de devenir un sujet de scandale, et d’être pris pour un imposteur, qui se donne une apparence de sainteté. À travers les vallées fertiles et les forêts verdoyantes de sa patrie, il arriva aux limites de la confédération, à un endroit où il pouvait voir au-delà des frontières la petite ville de Liestal; il eut là une vision merveilleuse. La ville, avec ses maisons et ses tours, lui parut entourée de flammes. Effrayé de ce spectacle, il regarda autour de lui, et s’entretint avec un paysan qu'il trouva dans une métairie. C'était un bon et honnête campagnard, auquel, après d’autres entretiens, il découvrit sa résolution, en le priant de lui indiquer un lieu retiré pour l’accomplir. Cet homme trouva le projet bon et louable, mais lui conseilla de rentrer dans sa patrie, parce que les confédérés n’étaient pas toujours bien accueillis partout : on pourrait, ajouta-t-il, le voir de mauvais œil et troubler sa retraite; d’ailleurs, il y avait assez de déserts en Suisse, pour pouvoir y servir Dieu en paix. Le frère Nicolas remercia son hôte de ce bon avis, et reprit le même soir le chemin de son pays. Il passa la nuit dans un champ en plein air, pria Dieu de l’éclairer sur le but de son pèlerinage. Bientôt ils’endormit, le cœur toujours triste; mais voilà tout à coup qu'il se vit entouré d’une vive clarté, il lui sembla qu’un lien le ramenait vers sa patrie. Cette clarté surnaturelle pénétra tout son intérieur, et le fit souffrir comme s’il avait senti Le tranchant d’un couteau.
Depuis la vision qu’il eut à cette place où il existe encore aujourd’hui une chapelle avec son portrait, Nicolas de Flue, pendant les vingt ans qu’il vécut encore, ne prit plus d’autre aliment ni d'autre boisson que la sainte eucharistie qu’il recevait tous les mois. Cela se fit par la grâce du Dieu tout-puissant, qui a créé de rien le ciel et la terre, et peut les conserver comme il lui plaît. Ce miracle, comme le reconnaît Jean de Muller luimême, historien protestant de la confédération suisse, fut examiné pendant sa vie, raconté au loin, livré à la postérité par ses contemporains, et tenu pour incontestable, même après le changement de confession religieuse {.
Le lendemain matin, frère Nicolas se leva et alla le même jour, sans s’arrêter, jusqu’au Melcthal, sa patrie. Comme il avait fait vœu de pauvreté perpétuelle, il ne rentra point dans sa maison, mais se rendit dans un de ses pâturages, appelé le Kluster. Là il se fit une petite cabane de branches et de feuillages sous un mélèze vigoureux, au milieu d’épais buissons d’épines. Il resta là, sans que personne le sût, jusqu’au huitième jour, ne mangeant ni ne buvant, mais absorbé dans la prière et dans la méditation des
1. Jean de Muller. Æistoire de ia Suisse, 1, v, ch. 2, t. v, p. 248.
choses divines; c’est alors que quelques chasseurs le découvrirent, en poursuivant le gibier dans ce désert. Ils en parlèrent à son frère, Pierre de Flue, qui vint le supplier de ne pas se laisser mourir de faim dans une solitude aussi sauvage. Frère Nicolas l’engagea à être sans inquiétude à son égard, parce qu'il n'avait encore éprouvé aucun mal jusqu'ici.
Cependant, pour n'avoir pas l'air de tenter Dieu, il fit appeler secrètement un prêtre vénérable, curé à Kerns, Oswald di Celui-ci a rendu le témoignage suivant, après la mort de l’ermite, comme on peut le lire dans le livre de la paroisse de l’an 1488. « Quand le père Nicolas eut commencé à s'abstenir d'aliments naturels et qu’il eut ainsi passé onze jours, il m’envoya chercher, et me demanda secrètement s’il devait prendre quelque nourriture ou bien continuer son épreuve. Il avait toujours désiré de pouvoir vivre sans manger, pour se séparer du monde d’autant mieux. J'ai touché quelquefois ses membres, où il ne restait que peu de chair; tout était desséché jusqu’à la peau; ses joues étaient absolument creuses et ses lèvres amaigries. Quand j’eus vu et compris que cela ne pouvait venir que de la bonne source de l’amour divin, j'ai conseillé au frère Nicolas de persister dans cette épreuve aussi longtemps qu’il pourrait la supporter sans danger de mort, puisque Dieu l’avait soutenu sans nourriture pendant onze jours. C’est ce que fit le frère Nicolas; dès ce moment jusqu’à sa mort, c’est-à-dire environ vingt ans et demi, il continua de n’user d’aucune nourriture corporelle. Comme le pieux frère était plus familier peut-être avec moi qu'avec tout autre, je l’ai maintes fois accablé de questions et lui ai fait les plus vives instances pour savoir comment il soutenait ses forces. Un jour, dans sa cabane, il me dit en grand secret que, quand il assistait à la messe et que le prêtre communiait, il en recevait une force qui seule lui permettait de rester sans manger et sans boire, autrement il ne pourraït y résister ».
Quand le bruit de cette vie miraculeuse se fut répandu, une foule de personnes accoururent de toutes parts pour voir l’homme que Dieu avait honoré d’une telle grâce, et pour s’en convaincre par leurs propres yeux. On peut bien penser qu'aucun bûcheron n'allait abattre un arbre dans ce canton, aucun berger visiter ces prairies, sans chercher l'entretien du merveilleux habitant de lasolitude. Sa vie calme en futtellement troublée, qu’il voulut chercher un refuge plus isolé encore et moins accessible aux hommes. Après avoir parcouru dans cette vue plusieurs vallées des plus sauvages, il vit enfin, au-dessus d’une gorge sombre, à travers laquelle la Melk se précipite en mugissant, descendre du ciel quatre lumières étincelantes comme des cierges allumés. Obéissant à ce signe de la volonté de Dieu, il se bâtit là une petite hutte entourée d’épais taillis, située seulement à un quart de lieue de distance de sa femme et de ses enfants. Mais cette même année ses voisins, les habitants d'Obwalden, édifiés par sa vie sainte, et sachant par toute sa vie passée qu’il n’était ni un vain enthousiaste ni un imposteur, lui bâtirent une chapelle aussi petite qu’il la voulait avoir, et lui en firent présent pour lui marquer leur attachement. Frère Nicolas entra dans cette nouvelle demeure et y continua de servir Dieu de tout son corps et de toute son âme.
Cependant la renommée de sa vie extraordinaire et surnaturelle retentit au loin, et bien des hommes se refusèrent à croire qu’un homme pût vivre aussi miraculeusement de la seule grâce de Dieu. Tandis que ceux-ci regardaient sa vie comme une imposture, beaucoup d’autres y ajoutèrent foi. Voulant vérifier le fait, les magistrats envoyèrent des gardes, qui pendant