‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 58 sur 339 · MAPS · texte numérisé non relu

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un mois occupèrent jour et nuit toutes les avenues de cette retraite, afin que personne n’y portât des vivres.

Le prince-évêque de Constance usa d’un autre moyen : il envoya sur les lieux son suffragant, l’évêque d’Ascalon, avec ordre de ne rien négliger pour acquérir une certitude complète des faits qu’on lui avait rapportés, et pour démasquer limposture, s’il la reconnaissait. L’évêque se rendit à Saxlen, bénit d’abord la chapelle à côté de la cellule de Nicolas, puis entra chez le pieux solitaire, et lui demanda quelle était la première vertu du chrétien. Frère Nicolas répondit : La sainte obéissance. Eh bien ! reprit l’évêque aussitôt, si l’obéissance est ce qu’il y a de meilleur et de plus méritoire, je vous ordonne, en vertu de la sainte obéissance, de manger ces trois morceaux de pain, et de prendre ce vin bénit de saint Jean. Nicolas pria l’évêque de le dispenser de cette obligation, par la raison que cela lui serait excessivement pénible et douloureux; il l’en pria à diverses reprises et avec instance; mais l’évêque ne voulut point céder. Alors frère Nicolas obéit. Mais à peine eut-il avalé quelque peu de pain et de vin, qu’il lui survint une si forte douleur d'estomac, que l’on craignit qu’il n’expirât sur l’heure. Le suffragant, étonné et confus, lui fit des excuses, et déclara que ce qu’il venait de faire lui avait été ordonné par l’évêque de Constance, qui voulait éprouver par l’obéissance du frère si sa voie était de Dieu ou du malin esprit.

L’archiduc Sigismond d’Autriche envoya également son médecin, le savant et habile Burcard de Hornek, afin qu’il observât attentivement Nicolas durant plusieurs jours et plusieurs nuits. Frédéric II, empereur d’Allemagne, lui envoya aussi des délégués pour l’examiner; mais toutes ces perquisitions et recherches ne servirent qu’à confirmer la vérité; tous ceux qui le visitèrent furent tellement frappés de la piété et de l'humilité du serviteur de Dieu, que tous leurs doutes s’évanouirent, et qu’ils se séparèrent de lui pénétrés du plus profond respect, pour aller annoncer ce miracle à toute la chrétienté. Nicolas lui-même ne s’en vanta jamais; il croyait que Dieu lui avait fait une bien plus grande grâce en le rendant capable de triompher de son amour pour les siens, en lui faisant obtenir leur consentement à sa renonciation au monde, et en ne lui laissant pas éprouver trop vivement le désir de retourner auprès d’eux. Quand on lui demandait comment il pouvait exister sans manger, il avait pour coutume de répondre : Dieu le sait !

Pour constater le fait de cette vie extraordinaire, on inscrivit dans les archives de Saxlen ce qui suit : « Qu’il soit fait savoir à tous et à chacun que, dans l’année quatorze cent quatre-vinget-sept, vivait un homme du nom de Nicolas de Flue, né et élevé près de la montagne, dans la paroisse de Saxlen; il a abandonné père et frère, femme et enfants, cinq fils et cinq filles, et s’en est allé dans la solitude qu’on nomme le Ranft, où Dieu l’a soutenu sans nourriture ni boisson jusqu’aujourd’hui où le fait est écrit, c’est-à-dire pendant dix-huit ans. Il a toujours été d’un esprit éclairé, d’une vie sainte, ce que nous avons vu et savons en vérité. Prions donc afin que, délivré de la prison de cette vie, il soit conduit là où Dieu sèche les larmes aux yeux de ses saints ! ».

Le bienheureux Nicolas de Flue vivait ainsi paisiblement dans la solitude, pour la gloire de Dieu et le salut des hommes. Seulement, le dimanche et les jours de fête, il abandonnait sa cellule et assistait, comme tous les enfants de la paroisse, au service divin dans l’église de Saxlen, ne voulant

1. Extrait du livre de paroisse de Saxlen, écrit du vivant de frère Nicolas.

en rien être distingué des autres. De même, on le voyait se rendre annuellement à Lucerne pour la grande procession de Notre-Dame de Mars, et visiter les lieux de célèbres pèlerinages, ainsi que ceux où l'Eglise accordait quelque indulgence. Quand la route lui fut devenue trop pénible à cause de son âge avancé, et que les riches dons des personnes pieuses lui permirent de fonder dans cette solitude le service d’un chapelain, il entendit tous les jours la messe dans sa propre chapelle; il s’y confessait et recevait la sainte communion trois fois par mois.

Du reste, tous ses jours se ressemblaient, s’écoulant dans une paix profonde, que ne pouvaient altérer les passions basses des hommes charnels : telles sont les cimes élevées des monts de sa patrie, qui souvent resplendissent des rayons éclatants du soleil, quand à leurs pieds d’épais nuages se sont abaissés sur les vallées.

Il consacrait au service de Dieu tout le temps qui s’écoulait depuis minuit jusqu’à midi; c'était alors qu'il priait, qu'il considérait la miséricorde de Dieu dans le gouvernement du genre humain; c’est alors qu’il méditait avant tout la vie et la passion de Jésus-Christ notre Sauveur, qui, comme il le disait, lui communiquait une force miraculeuse, une nourriture surnaturelle. Il ne possédait aucunlivre; mais voici, entre autres prières qui échappaient aux élans de son cœur, celle qu’il ne manquait pas de dire chaque jour.

« O Seigneur ! enlevez tout ce qui m'éloigne de vous ! — 0 Seigneur ! faites-moi don de ce qui mène à vous ! — O Seigneur, enlevez-moi à moimême, et donnez-moi tout à fait à vous ! »

Le sujet de cette courte oraison, c’est-à-dire le désir de devenir sans cesse plus semblable à Dieu, de devenir saint comme le Père qui est dans les cieux, était le but unique de toute sa vie.

Souvent, au milieu de ses prières et de ses méditations, l’ardeur de la contemplation l’emportait dans un monde supérieur; devant cette vive lumière, ses yeux corporels se fermaient, les yeux intérieurs de son âme s’ouvraient, ses regards pénétraient cet autre monde qui rayonne de la magnificence divine. Dans ces heures d’extase, où son âme veillait, il ressemblait extérieurement à un homme endormi ou mort. Un jour, ceux qui le trouvèrent dans cet état l’ayant éveillé et lui ayant demandé ce qu’il lui arrivait, ce qu'il faisait, il répondit qu’il avait été bien loin, et qu’il avait eu des jouissances infinies.

Pendant le reste de la journée, de midi jusqu’au soir, il recevait ceux qui le visitaient ; ou bien, quand le temps était beau, il parcourait les mon-

1. 31 y avait une autre belle fête à Lucerne, religieuse et populaire comme toutes les belles fêtes du vieux temps, C'était le jour de Notre-Dame de Murs. On faisait une solennelle procession autour do la ville. Les prêtres marchaient en tête, portant d’un air vénérable les choses saintes; l'homme le plus honorable de chaque maison les suivait « avec grande piété », a soin de dire l'ordonnance de 1410, qui règle le cérémonial, pour faire bien voir que ce n'était pas le fait de la procession, mais les sentiments qu'on y apportait qui devaient plaire à Dieu. Puis « humblement » les femmes après les citoyens. Le prédicateur le plus distingué prononçait deux sermons : le premier en latin, pour les bons étrangers qui venaient de loin gagner l'indulgence plénière accordée par le pape à ceux qui célébraient cette fête; l'autre en allemand. On recommandait la ville natale à Dieu, le priant de ne point la visiter, comme il arrivait souvent autrefois, par l’'adversité, la guerre et le feu : car, bien qu'on eût déjà donné des récompeuses nationales aux premiers habitants qui avaient construit des maisons de pierre, presque toute la ville était encore bâtie en bois. Ensuite chacun prenait part à la joie des festins. On distribuait des poissons aux prêtres, aux conseillers, aux pauvres de l'hôpital, aux malades de la léproserie, et à tous les indigents. « Le plus beau et le meilleur de la fête », dit Muller (Æistoire de la Confédération suisse) en terminant ce tableau, « c'était l’'empressement de l’homme à partager, plein de confiance en Dieu, sa joie avec tous ses frères ». Et il ajoute, dans une note : « Telles étaient les fêtes des Hébreux, telles devraient, à plus forte raison, être les nôtres; mais la plupart des théologiens, surtout dans le siècle de la Réformation, se montrèrent animés, malheureusement, d'un esprit tout oppose ». — Pélerinage de Suisse.

90 31 Mars.

tagnes en priant, visitait son ami le frère Ulrich, et s’entretenait avec lui des choses célestes. Ulric était un gentilhomme allemand, originaire de Bavière, qui, après des aventures inconnues, avait quitté le monde pour se fixer auprès de Nicolas dans cette solitude. Etabli dans le creux d’un rocher, il y menait une vie semblable; seulement il ne pouvait se passer d’aliments, et de pieux campagnards le pourvoyaient. Le soir, frère Nicolas reprenait ses prières; puis il allait prendre un repos bien court sur sa couche qui ne consistait qu’en deux planches, avec un morceau de bois ou une pierre pour oreiller; il se réveillait bientôt pour prier encore.

Le nombre de ceux qui visitèrent cet homme si parfaitement séparé du monde, devint bientôt infini. Sa vie sainte et miraculeuse inspirait à tous les chrétiens, sans distinction de rang, une telle confiance dans la force de ses prières et dans la vertu de ses conseils, que, dans les autres cantons suisses ou ailleurs, quiconque avait le cœur malade, quiconque désirait un sage avis dans des affaires publiques ou privées, allait en pèlerinage à l’oratoire de frère Nicolas, trouvait auprès de lui des conseils et des consolations, et se

-recommandait à ses prières. Généraux d'armée et hommes d'état, évêques

et savants ne croyaient pas au-dessous de leur dignité de visiter dans ces gorges sauvages ce pauyre ermite, qui ne savait ni lire ni écrire; ils s’étonpaient de sa sagesse si simple, et de son regard clairet profond sur les choses divines et humaines. Tous ceux qui, de près ou de loin, se rendaient en pèlerinage à Einsiedeln pour y invoquer la sainte Mère de Dieu, ne croyaient pas pouvoir revenir en paix dans leurs foyers, s’ils n'avaient auparavant visité et entretenu frère Nicolas. Sigismond, duc d'Autriche, et Eléonore, son épouse, fille du roi d'Ecosse, lui envoyèrent, en signe de leur vénération, un riche ornemènt d’autel pour sa chapelle. D’autres grands personnages le visitèrent ou lui envoyèrent leurs délégués. Dès cette époque, Albert de Bonstetten écrivit sa vie pour le roi de France, . Louis XI.

Nicolas se montrait toujours, dans ses discours comme dans toute sa conduite, bon et affable envers ceux qui le visitaient; il leur présentait la main quand ils entraient et sortaient. Il appelait les hommes mon fils, les femmes ma fille; au moment de la séparation, il disait toujours : Prie pour moi, mon fils ! Il ne refusait audience qu’à ceux qu'il savait venir à lui, non avec droiture et avec l'intention de devenir meilleurs, mais par vaine curiosité, pour le tenter comme les Pharisiens tentaient Notre-Seigneur. Il reconnaissait bien ces hommes; car, grâce à sa vie pure et toute en Dieu, l’Esprit-Saint rendait son regard si éclairé et si perçant, qu’il pouvait voir jusque dans les profondeurs de l’âme humaine et que les pensées des hommes ne pouvaient lui rester cachées.

On nous a conservé beaucoup d’entretiens et d’exhortations, dont profitèrent ceux qui visitaient Nicolas, et qui sont salutaires pour tout chrétien. Quand, par exemple, des artisans lui demandaient comment ils devaient s’y prendre pour gagner la vie éternelle, et s’ils ne devaient pas se réfugier dans la solitude, il leur répondait avec bonté et douceur que chacun doit faire honnêtement et loyalement son ouvrage, son métier, ses occupations, quelles qu’elles soient, ne pas surfaire, ne tromper personne, et ne pas négliger ses intérêts sous prétexte de travailler à la vie éternelle. On doit, dans l’état de mariage, diriger sa maison dans la crainte de Dieu, et remplir avec droiture la charge à laquelle on a été appelé; de cette manière, on parvient à une existence aussi heureuse qu’en habitant une cellule au milieu des forêts. Le chemin de la solitude n’est pas le seul qui sboutisse au

ciel; ce n’est ni la vocation ni le salut de chacun de vivre dans le désert comme saint Jean-Baptiste. Ainsi parlait frère Nicolas.

Lui demandait-on quelle conduite il y avait à tenir en matière de foi, et quant aux commandements et aux préceptes divins ? il exhortait à se laisser instruire dans la doctrine chrétienne par les pasteurs des âmes, à l’écouter avec un Cœur pur, à en remplir les devoirs de toutes ses forces. Si quelquefois, disait-il, il arrive malheureusement que la vie du prêtre est en opposition avec la doctrine qu’il enseigne, il n’y a là pour vous aucun motif de désobéir à ses instructions; car vous buvez l’eau douce et agréable de la même fontaine, soit qu’elle vous arrive par des tuyaux de plomb ou de cuivre, ou par des tuyaux d’argent et d’or; de même, vous recevez, par l'entremise de mauvais prêtres, les mêmes grâces, les mêmes dons de Dieu, pourvu qu'auparavant vous vous en rendiez digne.

Nicolas engageait les Suisses, avec un mélange de douceur et de sévérité, à conserver la simplicité etles mâles vertus de leurs aïeux, leur amour fraternel, leurs sentiments chrétiens, leur attachement à l'Eglise. Il faisait une allusion prophétique à la révolution religieuse qui éclata bientôt après sa mort, lorsqu'il disait : Il va venir un temps malheureux de révolte et de dissensions dans l'Eglise. O mes enfants ! ne vous laissez pas séduire par aucune innovation ! Ralliez-vous et tenez ferme; restez dans la même voie, dans les mêmes sentiers que nos pieux ancêtres, conservez et maintenez ce qu’ils nous ont enseigné. C’est ainsi que vous résisterez aux attaques, aux ouragans, aux tempêtes qui vont s'élever avec tant de violence t.

Le bienheureux Nicolas de Flue n’était ni un savant, ni un prince; cependant par sa sainteté seule, il fut le sauveur, et, par là même, le prince de sa patrie.

L'an 1481, après les trois glorieuses victoires sur le duc de Bourgogne à Granson, à Morat et à Nancy, les députés de la confédération helvétique étaient assemblés à Stanz, dans le pays d’Unterwald, pour délibérer sur le partage du butin et sur l’admission des villes de Soleure et de Fribourg dans la confédération. C'était à la mi-décembre. Après bien des discours, on ne put s’accorder sur rien. Les députés s’apprêtaient à partir, irrités les uns contre les autres. On s'attendait à une guerre civile, à la rupture de la confédération. Dans ce péril extrême, le curé de Stanz (il se nommait Henri) se souvint de frère Nicolas de Flue. Il êrut que sa vertu seule et la confiance qu'elle inspirait pourrait sauver la patrie.

Déjà la nuit était avancée quand le curé Henri arriva devant l’ermitage. La cellule où le pieux frère habitait depuis près de vingt ans, était tellement basse, qu’il en touchait la voûte avec la tête; elle n'avait que trois pas de longueur, et la moitié en largeur; à droite et à gauche, il y avait de petites fenêtres grandes comme la main, une porte et une petite fenêtre donnaient sur la chapelle. C'était par là que Nicolas saluait ordinairement ceux qui le visitaient. On n’y voyait d'autre meuble qu’un lit où il reposait, avec une mauvaise couverture grise et une pierre etun morceau de bois pour oreiller.

Le bon curé expliqua au frère le grand péril où l’on était; il lui dit comment l'assemblée, que lui-même avait conseillée pour pacifier les esprits, avait eu une issue déplorable, et que les choses les plus graves étaient à craindre; il l’engagea au nom de Dieu à venir secourir sa pauvre patrie dans ce pressant danger. Frère Nicolas lui recommanda d’annoncer sa prochaine venue. Bientôt, en effet, on vit le saint vieillard à Stanz. Il portait un simple habit de couleur foncée, qui lui tombait jusqu’aux pieds; il te-

1. Le bienheureux Nicolas de Flue, par Guido Goerres, traduit de l'allemand.

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nait d’une main son bâton, de l’autre son chapelet; il était pieds nus et tête nue, comme toujours. Lorsqu'il parut dans la salle, toute l’assemblée se leva spontanément et s’inclina devant le frère Nicolas.

« Chers seigneurs, fidèles confédérés ! » leur dit-il, « soyez salués au nom de Jésus ! Mon bon père m’a envoyé ici pour que je vous harangue à propos de vos discordes qui peuvent entraîner la ruine de la patrie. Je suis un homme pauvre et sans lettres, mais je veux vous donner conseil dans toute la sincérité de mon cœur, et je vous parle comme Dieu m'inspire. Je vous souhaite beaucoup de bien, et, si j'étais capable de vous en faire un peu, je voudrais que mes paroles vous portassent à la paix. O chers confédérés ! traitez vos affaires avec de bons sentiments, car un bien amène l’autre. Songez que c’est à une constante union que vous et vos pères devez votre prospérité. Maintenant que, grâce à la concorde qui régnait parmi vous, Dieu vous a accordé de si belles victoires, voudriez-vous, par jalousie et par cupidité pour un partage de butin, vous séparer et vous perdre réciproquement ? Gardez-vous bien de toute dissension, de toute défiance; en Dieu on doit toujours trouver la paix : Dieu, qui est la paix même, n'est sujet à aucun changement; mais la discorde est sujette au changement et elle détruit tout.

« C’est pourquoi je vous en conjure, chers confédérés des campagnes ! recevez dans votre alliance les deux bonnes villes de Fribourg et de Soleure; elles vous ont prêté un fidèle secours dans le danger; elles ont souffert avec vous par la bonne et par la mauvaise fortune; elles ont beaucoup perdu pour votre cause. Je ne veux pas seulement vous exhorter et vous conseiller, mais je vous supplie instamment, parce que je sais que c’est la volonté de Dieu. Il viendra un temps où vous aurez bien grand besoin de son secours et de son appui.

« Et vous, confédérés des villes ! renoncez à ces droits de garantie que vous avez établis avec ces deux villes, car ils sont une cause de discorde. N’étendez pas trop loin le cercle de la confédération, afin de maintenir d'autant mieux la paix et l’unité, et de jouir en repos de votre liberté si chèrement achetée. Ne vous chargez pas de trop d’affaires à l'extérieur, et ne vous alliez pas à des puissances étrangères.

« N’acceptez, Ô chers confédérés ! ni présents, ni subsides d’argent, afin de ne point paraître avoir vendu votre patrie pour de l’or, afin que la jalousie et l’égoïsme ne germent point parmi vous et n’empoisonnent pas vos cœurs. Conservez dans toutes vos relations votre équité naturelle; partagez le butin selon les services; les terres conquises, d’après les localités. Ne vous laissez jamais entraîner à des guerres injustes par espoir du pillage; vivez en paix et en bonne intelligence avec vos voisins; s'ils vous attaquent, défendez vaillamment la patrie et combattez en hommes de cœur. Pratiquez la justice à l’intérieur, et aimez-vous les uns les autres comme des alliés chrétiens. Que Dieu vous protége et soit avec vous pendant toute l’éternité ! »

Aïnsi parla le frère Nicolas, et Dieu donna sa grâce aux paroles du saint Anachorète, dit le vieux chroniqueur Tchudi, au point qu’en une heure toutes les difficultés furent aplanies. Les confédérés, d’après son conseil, reçurent dans leur ligue les villes de Fribourg et de Soleure; les anciens traités d'alliance furent confirmés, et on les consolida en leur donnant pour bases de nouvelles lois reçues à l'unanimité. La pacification de tous les cantons de la Suisse, le maintien de l’ordre public et du pouvoir des magistrats contre les perturbateurs, le partage du butin d’après la règle qu'avait donnée frère Nicolas, tels furent les points sur lesquels tombèrent d'accord, le

jour même, ces confédérés qui avaient lutté si longtemps et avec tant d’animosité. Ce bonheur inespéré était dû à la sainteté de frère Nicolas, avec lequel était la bénédiction de Dieu.

Le frère retoutna le soir même dans son paisible ermitage. A Stanz, on mit les cloches en branle; ce concert de jubilation retentit d’un lieu à l’autre, le long des lacs et des vallées, à travers les villages et les villes de toute la Suisse, depuis les hauteurs du Saint-Gothard, couvertes de neige, jusqu'aux plaines riantes de la Thurgovie. Il y eut partout autant de joie et d’allégresse qu'après les victoires de Granson et Morat. C'était à juste titre : là les confédérés avaient sauvé leur patrie des ennemis étrangers; ici ils la sauvaient de leurs propres passions. Leur vrai libérateur, qui leur avait fait remporter cette grande victoire sur eux-mêmes, était le pauvre frère Nicolas; tous le reconnurent et le louèrent comme leur sauveur. Dans les lettres authentiques que chaque délégué rapporta de l’assemblée de Stanz dans son lieu natal, on lit : « Tous les envoyés doivent en premier lieu faire connaître à leur pays la fidélité, la sollicitude, le dévouement qu’a montrés le pieux frère Nicolas dans toute cette affaire, et c’est à lui qu’on doit rendre grâces de ce qui s’est fait ». Les cantons exprimèrent à l’envi leur reconnaissance au bon anachorète, en lui offrant des ornements pour sa chapelle. Quels autres dons auraient pu le flatter? Il accepta cependant de Fribourg une pièce d’étoffe pour remplacer sa robe qui tombait en lambeaux. Les Bernois lui firent cadeau d’un vase sacré. Il les remercia dans une lettre où sa tendresse patriotique et chrétienne enferma des conseils précieux : « Ayez soin de maintenir la paix et la concorde parmi vous, car vous savez combien cela est agréable à celui de qui proviennent toutes choses. Quand on vit selon Dieu, on conserve toujours la paix; bien plus, Dieu est la souveraine paix qui ne peut jamais être troublée en lui. Protégez les veuves et les orphelins, comme vous avez fait jusqu'ici. S'il vous arrive du bien dars le monde, remerciez-en Dieu afin qu’il vous en accorde la continuation dans le ciel. Réprimez les vices publics, exercez toujours la justice. Gravez profondément dans vos cœurs le souvenir de la Passion de Jésus-Christ, et vous en ressentirez de grandes consolations dans les moments d’adversité. On voit de nos jours un grand nombre de personnes qui ont des doutes sur la foi, et que le démon tente. Mais pourquoi avoir des doutes? la foi d’aujourd’hui est la même que celle qui a toujours été ». Cet ami de Dieu, cet anges tutélaire de son pays, intervint dans un grand nombre d’autres circonstances : c’est ainsi que le feu ayant pris à un bourg du voisinage, notre Saint accourut et l’éteignit avec le signe de la croix.

Nicolas mena encore six années dans la retraite sa vie paisible et riche en bénédiction. Avant sa mort, Dieu lui envoya une maladie aiguë, où des douleurs indicibles lui pénétrèrent jusqu’à la moelle des os. Dans cet état de supplice, il se retournait en tout sens, il se remuait sur sa couche comme un ver foulé aux pieds qui ne peut plus rester en repos. Ces effroyables souffrances durèrent huit jours, pendant lesquels son corps fut comme anéanti; il les supporta avec la plus grande résignation; il exhortait encore ceux qui entouraient son lit de mort à toujours se conduire en cette vie de manière à pouvoir la quitter avec une conscience calme. La mort est terrible, disait-il, mais il est bien plus terrible encore de tomber entre les mains du Dieu vivant. Quand ces douleurs furent un peu apaisées et que l'instant de sa mort approcha, frère Nicolas, avec toute l’ardeur de sa piété, désira de recevoir le corps adorable du Sauveur et d’être fortifié par le sacrement de l’Extrême-Onction. Près du mourant se tenait son fidèle com-

pagnon, le frère Ulrich; son vieil ami, le curé Henri de Stanz, et une pieuse anachorète nommée Cécile, qui, après sa mort, mena encore soixante-dix ans cette vie solitaire dans une cellule voisine; autourde lui se trouvaient sa fidèle épouse et ses pieux enfants. En leur présence, il reçut les derniers sacrements avec une humilité profonde; puis il remercia Dieu pour tous les bienfaits qu’il lui avait dispensés, se prosterna et mourut de la mort des justes, le 24 mars 1487, le jour même où, soixante-dix ans auparavant, il était né pour la gloire de Dieu et l’édification de tous les fidèles.

Sa mort répandit le deuil par tout le peuple. Tous les ateliers furent fermés, et chaque maison pleura frère Nicolas, comme si le père de famille lui-même était mort. Son corps fut transporté avec pompe à Saxlen, et inhumé dans l’église de Saint-Théodore. Tous les cantons lui firent de magnifiques funérailles; Sigismond, archiduc d'Autriche, fit dire pour lui cent messes de Aeguiem. .

Dieu a continué, à son tombeau, la grâce des miracles qu’il lui avait accordée de son vivant. C’est ce qui servit de fondement au culte qu’on lui rendit. On commença par l’invoquer à Saxlen où il se forma un pèlerinage en son honneur; on plaça ensuite sa statue dans les églises, et cette sorte de vénération passa bientôt jusqu’en France et aux Pays-Bas. Son corps fut levé de terre l’an 1540, le 31 mars, auquel se faisait déjà un concours anpuel du peuple pour honorer sa mémoire. L'évêque de Lausanne en fit la cérémonie ; et ayant placé lui-même les os sur ses cendres dans un cerceuil neuf, il le fit mettre dans un tombeau magnifique de pierres de Lucerne, qui fut ouvert l’an 1600, pour les visiter de nouveau. Sa fête se faisait avec un service de trois messes en son honneur : la première, des morts, pour les parents du Bienheureux ; la seconde, de saint Benoît, à cause du jour; et la troisième, de la sainte Trinité. Plusieurs Papes ont approuvé le culte qu’on lui rend; la procédure pour sa canonisation fut commencée en 1590, et après avoir été plusieurs fois interrompue, elle a été de nouveau reprise en 1872. Seulement, Clément X a permis l’office et la messe en son honneur, pour l’église dans laquelle il repose : Clément XI a étendu cette concession au diocèse de Constance et à toute la Suisse. Les pèlerins qui aujourd'hui visitent la petite église de Saxlen, voient sous le grand autel, le squelette d’un homme orné d’or et de diamants, portant à son cou les décorations de plusieurs ordres militaires, entre autres la croix de saint Louis et de la Légion d'honneur : c’est celui de Nicolas de Flue, appelé par ses compatriotes frère Klaus. Les Ordres dont il porte les insignes, sont les décorations que ses descendants ont gagnées au service de l'Etranger.

Nicolas était d’une stature élevée : sa cellule avait six pieds de haut, et il pouvait à peine s’y tenir debout. Il n'avait plus que la peau et les os; son teint était hâlé, et quand il parlait, ses veines semblaient être gonflées d’air plutôt que de sang. À mesure qu’il avança en âge, le haut de sa tête se garnit d’une chevelure d’un gris obscur ; deux mèches de barbe descendaient de son menton ; il avait les yeux noirs et sereins, le regard énergique et perçant ; le son de sa voix était mâle, mesuré et imposant. Ses pieds touchaient la terre, mais son esprit planait dans les régions célestes.

On le représente, soit comme ermite couvert de sang, au milieu des épines où le démon l’avait précipité, dit-on, sur le penchant d’une montagne, pendant que l’homme de Dieu s’occupait à ses travaux des champs; soit comme guerrier, et on lui donne alors une stature élevée, qu’il avait, du reste, de son vivant, pour rappeler qu’il avait été l’un des champions de la Suisse dans la guerre de l’Indépendance.

Souvent frère Nicolas avait des épanchements poétiques, qui exprimaient avec une douceur admirable le feu d'amour dont son âme était dévorée. Il éprouvait alors ce qui arrivait à cette personne dont parle sainte Thérèse, qui, sans être poëte, avait quelquefois des moments de véritable inspiration poétique.

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