‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 88 sur 339 · C’est aujourd'hui une manufacture de porcelaine · texte numérisé non relu

C’est aujourd'hui une manufacture de porcelaine

Le roi Louis XII, qui fut héritier de la couronne de Charles, le fut aussi de sa bienveillance et de sa libéralité envers ce grand serviteur de Dieu. Il est vrai que, d’abord, comme il ne connaissait pas son mérite, parce qu'il avait toujours été éloigné de la cour, il lui donna permission de s’en retourner en Italie; mais, ayant appris de quel trésor il serait privé en perdant ce saint homme, que les rois, ses prédécesseurs, avaient regardé comme le soutien de leur Etat et la puissante sauvegarde du royaume de France, il rétracta aussitôt cette permission. Il conçut tant de respect et d’estime pour lui, qu'il enchérit encore sur les grâces que Louis XI et Charles VIII Jui avaient faites; il n’en faut point d’autres preuves que les grands priviléges qu'il accorda à son Ordre.

La faveur de ces trois rois donna une si haute réputation à cet Ordre naissant, qu’il se répandit en peu de temps dans plusieurs villes considérables du royaume ; beaucoup de seigneurs et de femmes de qualité voulurent en avoir des monastères sur leurs terres et dans les lieux de leurs domaines. Ses progrès furent les mêmes en Italie et en Sicile ; on vit s'élever les couvents de Rome, de Naples, de Gênes et de Messine, dont nous avons déjà parlé ; et d’autres en Espagne et en Allemagne par la piété de Ferdinand V, roi de Castille et d'Aragon, et de l’empereur Maximilien [°, qui voulurent avoir, dans leurs Etats, des rejetons d’une si heureuse plante; le saint homme eut ainsi la consolation de voir son Ordre établi de son vivant dans les quatre principales parties de l’Europe. Plus tard il s’étendit jusqu’en Amérique.

Mais ce qui contribua davantage à un si prompt accroissement, fut sans doute le nombre de ses miracles et de ses prophéties, et sa vie plus angélique qu'humaine ; il avait une grâce particulière pour obtenir de Dieu qu'il accordât la faveur de la maternité aux femmes restées stériles, pour attirer le secours du ciel sur celles qui étaient en travail d'enfant, et pour conserver ct rétablir la santé des petits enfants que l’on recommandait à ses prières. Nous avons beaucoup de miracles de ce genre dans les informations faites à Tours pour sa canonisation. Depuis sa mort, il a souvent fait paraître qu’il a encore le même pouvoir; je n’en veux point d’autres preuves que le nombre infini de tableaux et d'images votives que l’on voit dans les églises et dans les chapelles dédiées sous son nom, et que cette grande quantité d'enfants qui ont porté ou qui portent encore à présent l’habit, la couleur ou le cordon de son Institut.

Nous dirons ici, à celte occasion, qu’il n’y a guère de maisons souveraines en Europe qui ne lui soient obligées de quelque prince ou de quelque princesse. Celle de France lui est redevable du roi François [°, l’un des plus grands moñarques qui en aient porté le sceptre; de M Claude de France, son épouse, fille de Louis XIT, et du jeune François, leur premier dauphin, frère aîné d'Henri IT. Celle d'Autriche lui est redevable de l’empereur Léopold-Ignace, qui régna dans le xvu° siècle. Celle de Savoie, du duc Charles-Emmanuel, prince doué de très-belles qualités, et qui a gouverné son Etat avec tant de bonté et de prudence, qu’il s’est rendu immortel dans l'esprit et dans le cœur de tous ses sujets. Il disait lui-même fort souvent qu'il était enfant de saint François de Paule, et qu’il devait aussi à ses mérites la naissance de son fils, le prince Victor-Amédée-François, qui lui a succédé. Celle de Bavière, du duc Ferdinand Marie, fils de Maximilien I®. Celle de Lorraine, de la duchesse Nicole, fille unique et héritière d'Henri I, duc de Lorraine. Celle de Mantoue, de l’heureuse lignée de Charles de Gonzague, duc de Nevers, qui a donné des souverains au Mantouan et au Montferrat; une reine, épouse de deux rois, à la Pologne, et une princessse très-

vertueuse au Palatinat du Rhin. Celle de Montpensier, de Marie de Bourbon, première femme du duc d'Orléans. Celle d’Urbin, du prince Guy Ubalde, dont la naissance fut d'autant plus merveilleuse, que son père était hors d'état et d'espérance d’avoir des enfants, et qu’il ne fut porté à faire un vœu à saint François de Paule pour en obtenir, que par le désir et la dévotion de ses sujets.

Je laisse les maisons de Condé, de Nemours, de Nassau, de Saint-Georges et de plusieurs autres, qui ont de semblables obligations à ses prières, et qui lui ont rendu des reconnaissances publiques. Je n’ai point parlé de Louis le Grand; car, si la reine Anne d’Autriche, sa mère, a reconnu que le vœu fait par elle à notre Saint, avait beaucoup contribué à sa fécondité, néanmoins il est juste de rendre grâces tout spécialement pour la naissance de ce grand roi, dont l’Eglise et la France ont tiré tant d'avantages, à la libéralité de la Sainte Vierge, qui a voulu récompenser, par un si digne présent, l’offrande que Louis le Juste et la même Anne d’autriche, son épouse, lui avaient fait de leur royaume, en 1638, dans l’église des Minimes d’Abbeville.

Je reviens aux autres miracles que le serviteur de Dieu a faits étant à Tours. Pour les guérisons surnaturelles, il suffit de dire qu’il continua en France ce qu'il avait fait en Italie; avec cette différence seulement que, pour mieux cacher le don de Dieu, ce qu’il avait le plus à cœur, il faisait presque toutes ces cures par le moyen des cierges et des chapelets bénits qu'il distribuait ou envoyait aux malades ; il attribuait ainsi plutôt leur guérison à leur foi, ou à la vertu de la bénédiction, qu’au mérite de ses prières, qu'il croyait être fort petit. Cependant, il guérit d’une autre manière la reine Anne de Bretagne, qui lui fut toujours souverainement affectionnée. Cette princesse, dans une maladie dangereuse, s’envoya recommander à ses prières ; il lui fit porter trois pommes, et lui manda d’en manger pour sa guérison ; elle en mangea contre l’avis de tous les médecins, qui jugeaient que cela lui causerait la mort ; et, en peu de temps, elle fut guérie.

Les plus notables de ses prophéties furent celles qui donnèrent l’origine à ses couvents de Malaga, en Espagne, et de Nigeon-lès-Paris ‘. L'an 1487, Ferdinand, roi de Castille et d'Aragon, assiégeait la ville de Malaga, occupée par les Maures ; saint François connut, par révélation, que ce prince lèverait le siége et abandonnerait son entreprise, s’il n’était soutenu et fortifié par quelque promesse céleste. Il lui envoya donc, de Tours en Espagne, deux de ses disciples, et lui manda qu’il eût bon courage, et que, dans trois jours, Dieu le rendrait maître de cette place. La chose réussit comme il Javait mandé. Ferdinand, qui avait déjà fait les dispositions pour la levée du siége, reprit cœur, et, trois jours après, il entra triomphant dans la place. Il fit bâtir, en reconnaissance, une église en l'honneur de Notre-Dame de la Victoire, et la donna ensuite à l'Ordre des Minimes: c’est cette église et l’insigne victoire remportée sur les Maures dans la prise d’une place de cette importance, qui les ont fait appeler dans toute l'Espagne les Frères de la Victoire. Quelque temps après, deux docteurs de Sorbonne, appelés Jean Quentin et Jean Standonc, l’un et l’autre renommés pour leur science et leur piété, mais qui, par quelques considérations humaines, avaient été contraires, dans le conseil de l’évêque de Paris, à l'établissement de ce

1. On appelait, en France, François de Paule le saint homme, et ses religieux les bons RE Voici la raison de cette dernière appellation : Ce nom, par lequel on désignait auparavant les relisieux de l'Ordre de Grandmont, fut laissé aux Minimes lorsqu'on leur donna la maison de Nigeon, près de Chaillot, que l'on ôtait aux Grandmontains.

ViEs DES SAINTS. — TOME IV. a!

nouvel Ordre en son diocèse, furent députés, pour quelques affaires, vers le roi Charles VII, qui était à Amboise; ils prirent résolution d’aller jusqu'à Tours, pour voir et sonder le saint ermite. Leur venue ne lui fut pas inconnue, il l’apprit dans l’oraison; et, comme ils arrivaient à Tours, il envoya deux religieux pour les prier de prendre logement dans son couvent. Ce message les étonna extrêmement. Mais ils furent bien plus surpris, lorsqu’étant entrés en conférence avec lui, ils entendirent parler de nos mystères, et expliquer les plus grandes difficultés de la théologie avec plus de netteté et de lumière que n’eussent fait les plus grands savants de leur Faculté. Puis il leur fit voir avec éclat son esprit prophétique, en leur prédisant qu’après avoir empêché jusqu'alors la propagation de son Ordre et son établissement près de la capitale du royaume, ils en seraient dans la suite les plus zélés promoteurs, et même les agents et les procureurs: ce qui arriva effectivement; car, étant retournés à Paris, ils appliquèrent tous leurs soins à la construction du célèbre couvent de Nigeon, et firent paraître tant de zèle pour cette affaire, que le Saint leur en abandonna toute la conduite. On croit néanmoins qu’allant en Champagne, il passa par ce monastère, et lui donna sa bénédiction.

La vie de ce grand serviteur de Dieu a toujours été parfaitement uniforme : ni le changement des lieux, ni la marche des années, ni même la vieillesse avancée ne l’ont jamais fait changer de conduite. Son vivre, son vêtir, son coucher, ses veilles, ses jeûnes, ses prières, ses mortifications, furent les mêmes après quatre-vingts ans, qu’elles avaient été dans la visueur de trente et de quarante ans. Quoiqu'il fût général d’un Ordre cénobitique, employé au ministère ecclésiastique, il demeura toujours constamment dans son état d’ermite. Il avait une cellule séparée des autres, que nous pourrions appeler, comme la montagne de Moria, un lieu de vision, puisque c'était là que les anges le visitaient, que Dieu se communiquait parfaitement à lui, et qu’il était élevé dans une très-haute contemplation des vérités divines. Un jour, il n’ouvrit point au roi Charles VII, qui vint luimême heurter à sa porte, parce qu’il n’était pas juste, disent les actes de sa canonisation, de quitter le Roi du ciel pour entretenir un roi de la terre. Il n’y a que cette même cellule qui ait été témoin des larmes qu’il y a versées, des disciplines sanglantes qu'il s’y est données, et des grâces extraordipaires qu'il y a reçues. Cependant une partie de la journée se passait à l’église, soit à communier et à entendre les messes, ce qu’il faisait avec une tendresse et une ferveur extraordinaires, soit à assister aux heures canoniales, qu’il ne laissait pas de réciter, quoiqu'il ne fût pas clerc ; soit à méditer les mystères de notre salut ; et le feu de l'amour divin qui embrasait son cœur devenait alors si véhément, qu’il l’élevait quelquefois de plusieurs coudées au-dessus du pavé: ce qui est arrivé non-seulement devant ses religieux, mais aussi en présence d'Anne de Bourbon, fille aînée de Louis XI, et de plusieurs autres dames de la cour qui en ont rendu témoignage.

Il avait une dévotion particulière aux mystères de la sainte Trinité, de l’Annonciation de la Sainte Vierge, de la Passion de Notre-Seigneur; et les noms de Jésus et de Marie lui étaient si profondément gravés dans le cœur, qu’il les prononçait à tous moments, de même que celui de la charité : aussi voulut-il que la plupart des églises de ses premiers couvents fussent dédiées sous l’invocation de l’un de ces noms ou de tous deux ensemble. Enfin, il paraissait en tout si mort au monde, si dégagé des sens, si abimé dans Dieu, si embrasé du divin amour, qu’on l’eût plutôt pris pour un séraphin que pour un homme sujet aux misères et aux faiblesses du corps.

Ses vertus paraissent avec tant d'éclat, en tout ce que nous venons de dire, qu'il n’est plus nécessaire de nous y arrêter en particulier. En effet, quelle foi ne devait-il pas avoir pour transporter, par sa parole, des montagnes d’un lieu à un autre, pour entrer dans des fournaises ardentes sans se brûler, pour suspendre des rochers au milieu de l’air, pour tirer des fontaines d’eau vive de la dureté des cailloux, pour marcher à pied sec sur les flots de * la mer, pour chasser avec empire les maladies contagieuses, et pour commander aux éléments et à toute la nature ? Quelle espérance et quelle confiance en Dieu pour commencer, sans nul secours humain, l’établissement d’un grand Ordre qui n’en reconnaît point de plus austère ; pour promettre avec assurance, ou des enfants à des femmes stériles, ou la guérison à des malades que la médecine jugeait incurables, et pour nourrir, par des multiplications surnaturelles, des troupes entières d’un morceau de pain qui n’était pas suffisant pour nourrir un homme seul ! Quelle ferveur et quel amour de Dieu pour quitter si jeune ses parents et toutes les choses de la terre, pour se retirer à quatorze ans dans un désert affreux et dénué de toutes les commodités de la vie ; pour mener jusqu’à quatre-vingt-onze ans une vie si austère et si contraire aux inclinations de la nature ; pour ne se jamais relâcher dans les exercices de l’oraison et de la pénitence, et pour mettre toute sa joie dans la conversation avec Dieu et dans l’application à l’avancement de sa gloire ! Quelle charité envers le prochain, pour s’employer sans cesse à faire du bien à tout le monde, à guérir les malades, à consoler les affligés, à secourir les pauvres, à convertir les pécheurs, à instruire les ignorants, et à faire toutes les autres œuvres de la charité corporelle et spirituelle ; pour passer les semaines entières en jeûne et en oraison, afin de détourner les fléaux de Dieu des royaumes et d'attirer ses grâces et les effets de sa miséricorde sur son peuple ; en un mot, pour se faire, comme saint Paul, toutes choses à tous, afin de les sauver tous !

Que dirons-nous de ces vertus que nous appelons cardinales ? Sa prudence ne parait-elle pas admirablement dans la fondation et le gouvernement de son Ordre, dans les avis salutaires qu’il donnait à ceux qui avaient recours à son conseil, et dans ses manières si discrètes de traiter avec tant de personnes si différentes d'âge, d'état et de condition ; avec le Pape, les rois, les cardinaux, les évêques, les ministres d'Etat, les dames de la cour, et tant d’autres qui ne s’ennuyaient jamais avec lui et qu’il a toujours parfaitement contentées ? Sa justice n’éclate-t-elle pas dans le refus qu’il a fait des biens qu’on lui offrait au préjudice de la restitution, dans sa douce sévérité envers ses religieux coupables, et dans son zèle contre les pécheurs et surtout contre les grands qui abusaient tyranniquement de leur autorité ? Sa force ne se fait-elle pas voir, soit à supporter avec joie les calomnies et les persécutions, soit à entreprendre généreusement ce que Dieu lui inspirait pour sa gloire, quelque difficile que cela fût, et bien que cela parût beaucoup au-dessus de ses forces, soit à persévérer, jusqu’à la mort, dans une même conduite de vie ; ou, pour mieux dire, à s’'avancer toujours de vertu en vertu, sans qu’on puisse remarquer, ni qu’il ait jamais reculé, ni qu’il se soit jamais arrêté dans le chemin de la perfection? Sa tempérance ne reluit-elle pas d’une manière toute singulière en ses jeûnes et ses mortifications continuelles, en son abstinence de chair, de poisson et de vin, en son aversion pour tous les plaisirs sensuels, et pour toutes les satisfactions du corps; et surtout en cette pureté virginale qu’il a gardée inviolable, et presque sans nul mouvement contraire, jusqu’au dernier soupir de sa vie ?

Je ne dis rien de son humilité, si profonde, que, quelques prodiges qu’il

fit, et quelques honneurs qu'il reçût, il demeurait toujours constamment dans la vue de sa faiblesse et de son impuissance, et dans la persuasion qu’il était indigne de tout honneur ; aussi, tout Général de son Ordre qu'il était, il ne laissait pas de servir ses frères et de s’abaisser aux plus vils ministères de ses couvents. Je ne dis rien non plus de sa douceur et de son affabilité : elles gagnaient tellement tous ceux qui avaient une fois joui de sa conversation, qu'ils ne sortaient jamais d’avec lui qu'avec un grand désir d’y retourner, suivant ces paroles de la Sagesse : « Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif ». Et c’est ce qui lui acquit l’amitié des seigneurs espagnols et allemands qui étaient à la cour, et qui fut cause de deux belles colonies de religieux qu’il envoya en Espagne et en Allemagne, comme nous l’avons déjà remarqué.

Enfin, ce qui couronnait tout ce beau concert de vertus était son admirable simplicité; il faisait toutes choses sans affectation et sans étude, d’une manière si aisée et si tranquille, qu'on eût dit que les miracles lui sortaient naturellement des mains et les prophéties de la bouche, et qu'il était passé dans un naturel de grâce et de conduite extraordinaires. François de Paule était ce que nous appelons ordinairement bon, c’est-à-dire ouvert, franc, candide, serviable, prompt à faire du bien à tout le monde; c’est ce caractère et cet esprit qu'il a laissé à ses enfants, et qui règne dans tout son Ordre.

C'est donc cette vie si merveilleuse qui fut la principale cause d’un si prompt établissement de son Ordre dans les quatre premières parties de l'Europe. Il avait eu permission du pape Sixte IV, dès l’année 1474, étant encore en Calabre, d’en composer la Règle; et l’on peut croire, avec beaucoup d'apparence, qu'il y travailla dès ce temps-là ; néanmoins, il ne l’envoya à Rome, et n’en demanda l’approbation du Saint-Siége qu’en l’année 1492. C'était Alexandre VI qui occupait alors la chaire de saint Pierre : il lui donna cette approbation avec beaucoup d’éloges, et changea même le nom d’£rmites de saint François, que portaient ses religieux, en celui de Minimes, que le Saint chérissait particulièrement. Jules IT la confirma encore depuis, à savoir l’an 1506, après quelques changements que cetexcellent législateur y avait faits, et surtout lorsqu'il eut fait un vœu de la vie de Carèême, qui n’était au commencement qu’en constitution.

Cette Règle est toute particulière et différente des quatre anciennes, qui, seules, étaient alors en vigueur : nous voulons parler de celles de saint Basile, de saint Augustin, de saint Benoît et de saint François d’Assise. L'Eglise chante, dans l'office de sa fête, qu’il la composa par un mouvement, une lumière et une application particulière de l'Esprit divin, et qu’elle renferme toute la perfection de la religion : il la nommée lui-même une Règle douce et sainte, Aæc est Requla mitis et sancta. Quoiqu’on l'appelle Règle, au singulier, elle en comprend néanmoins trois : celle des religieux, qui s’obligent aux vœux de pauvreté, de chasteté, d’obéissance et d’observance perpétuelle de la vie de Carême; celle des religieuses, qui font les mêmes vœux et gardent les mêmes observances; et celle du Tiers Ordre, pour les personnes séculières qui veulent mener dans le monde une vie plus austère et plus parfaite que la vie du commun des fidèles. A cette Règle, le Saint ajouta deux autres ouvrages : 4° un Correctoire, dans lequel il marque les pénitences qu’il faut imposer, dans son Ordre, aux transgresseurs des commandements de Dieu et de l'Eglise, et aux violateurs de leur Règle; et 2° un C'érémonial, dans lequel il marque les cérémonies qu’on doit garder dans la récitation des divins offices et dans les autres fonctions ecclé-

siastiques. De sorte que l'en peut dire qu’il a parfaitement imité Moïse, le premier et le plus célèbre des législateurs, lequel, selon la doctrine de saint Thomas, a donné trois sortes de préceptes aux Israélites : les préceptes des mœurs, pour la bonne conduite de leur vie; les préceptes des jugements, pour la punition des coupables, et les préceptes des cérémonies, pour le règlement du culte divin.

Il est temps d’en venir à la fin de cette sainte vie. Trois mois auparavant, le serviteur de Dieu, qui s’y était toujours préparé avec un soin extrême, en voulut renouveler plus particulièrement les dispositions. Il se renferma plus que jamais dans sa cellule du Plessis, et s’y tint presque toujours retiré et caché, afin qu’il n’y eût rien qui le pût distraire de cet esprit d'amour, dont il espérait bientôt la pleine jouissance et la bienheureuse éternité. Le jour des Rameaux de l’année 1507, il eut quelque atteinte de la fièvre, qu'il apprit par révélation devoir être l’instrument de sa délivrance; il ne voulut pas néanmoins qu’on eût aucun soin de lui, ni qu’on lui donnât aucun soulagement. Le jeudi saint il assembla, selon l'ordonnance de sa Règle, les religieux à la sacristie, qui tenait lieu de chapitre, et les exhorta à l'amour de Dieu, à la charité les uns pour les autres et à l’observance fidèle de leur Règle, et surtout de la vie de Carême, qui faisait leur différence d’avec les autres religieux. Ce fut, dit-on, en cette occasion que, pour fortifier l'esprit de quelques lâches qui regardaient ce vœu comme une rigueur insupportable, il prit du feu entre ses mains et leur dit qu’ils ne craignissent rien, et que le même Dieu qui lui faisait manier ces charbons ardents sans se brûler, leur donnerait la force de supporter une vie qu’ils croyaient être au-dessus de la nature. Je crois néanmoins que ce grand miracle était arrivé longtemps auparavant, et lorsqu'il avait changé cette abstinence de toutes sortes de viandes, de simple constitution qu’elle était, en un quatrième vœu, l’an 1501.

Le même jour, il se fit conduire à l’église, où, après s'être confessé, il réçut la sainte Eucharistie de la manière que la reçoivent, ce jour-là, tous ses religieux, c’est-à-dire les pieds nus et la corde au cou. Mais il fit paraître, en cette action, tant de dévotion et de ferveur, et de si grands transports d'amour et de joie, qu’il était aisé de voir que c'était là la communion qui le devait unir à son centre et le faire entrer dans la possession du souverain Bien. Après l’action de grâces, il se retira en sa cellule, appuyé sur les bras de ses religieux. Un frère, appelé Bertre, lui demanda si, dans l’après-diner, on lui laverait les pieds, suivant la coutume de l'Eglise. Il répondit que non, mais que le lendemain on ferait de son corps ce que l’on voudrait, prédisant par là que le jour suivant serait celui de sa mort. Le reste du même jour et la nuit d’après lui servirent à s’enflammer de plus en plus du désir de voir Celui qu’il n’avait encore connu que sous les voiles de la foi. Il appela pour la dernière fois ses religieux autour de lui, les exhorta de nouveau à la paix entre eux et à la pratique de leurs observances, leur nomma un vicaire général en sa place, jusqu’au premier Chapitre qui se tiendrait à Rome, reçut avec une singulière dévotion le sacrement de l’Extrême-Onction, et se fit réciter les sept Psaumes de la Pénitence, les Litanies des Saints et la Passion de Notre-Seigneur selon saint Jean; ensuite, il bénit ses enfants, se munit lui-même du signe de la croix, prit de l’eau bénite, baisa amoureusement l’image du Crucifix, et, élevant les yeux vers le ciel, il dit cette dernière parole de Jésus mourant sur la croix : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains ». Ce ne fut pas néanmoins ]à sa dernière; car, reprenant encore un peu de force, il ajouta cette excellente prière qu’un

de ses compagnons, nommé Michel Lecomte, nous a conservée : « O aimable Jésus, bon pasteur, conservez les justes, justifiez les pécheurs, ayez compassion de tous les fidèles défunts et soyez-moi favorable, quoique je ne sois qu’un très-indigne pécheur !» En achevant ces mots, il rendit son esprit à Dieu, sans nulle apparence de douleur ni de mort, mais comme une personne qui est surprise d’un doux sommeil qui lui assoupit tous les sens.

Ce fut non-seulement au jour même de la mort de Notre-Seigneur Jésus- Christ, le vendredi saint, mais aussi vers l'heure à laquelle on croit qu'il expira, comme le pape Léon X l’a expressément remarqué, avec tout ce que nous venons de dire, dans la bulle de sa canonisation. Le cardinal Bellarmin fait grand état de cette circonstance, et avoue qu’elle lui donnait une vénération particulière pour saint François de Paule, dont la vie et la mort avaient été vouées à honorer Jésus-Christ crucifié et expirant en croix. Le temps de sa naissance, en 1416, et celui de son décès, en 1507, marquent assez qu’il a vécu quatre-vingt-onze ans. C’est aussi l’âge que lui donnent, non-seulement les actes et la bulle de sa canonisation, mais encore les leçons de son office et tous les auteurs qui ont écrit sur lui depuis deux siècles, comme les curieux le pourront voir dans la dissertation dont nous avons parlé au commencement de cette vie.

Son saint corps fut porté à l’église et y demeura trois jours exposé, sans qu'on le pût enterrer, à cause d’un concours infini de personnes de toutes sortes de conditions qui venaient le voir et l’honorer. Le lundi de Pâques, on l’ensevelit dans une chapelle de la nef, au côté droit. Mais la duchesse de Bourbon, fille de Louis XI, et la duchesse d'Angoulême, mère de François I®, n’étant pas contentes qu’on l’eût mis dans la terre, principalement parce que ce lieu était fort humide par les fréquentes inondations de la rivière du Cher, obligèrent, le jeudi suivant, les religieux à le lever. Il fut encore exposé plusieurs jours, durant lesquels il parut toujours aussi beau et aussi frais que s’il eût été seulement endormi. Il exhalait même une odeur si agréable, que toute l’église en était parfumée; ce prodige attira tant de monde au couvent, dans une simple campagne, qu’en un jour on n'y vit pas moins de six mille personnes. Le peintre qui avait déjà moulé son visage, peu de temps après sa mort, l’imprima encore une fois au bout de douze jours, afin de le représenter plus au naturel; il est un de ceux qui rendirent authentiquement témoignage de cet état de non-corruption, et c’est de lui que l’on a le tableau du Vatican, qui a servi d’original à une infinité d'images et de tableaux du Saint, que l’on a faits depuis. On fit, dans la même chapelle, une grotte de maçonnerie, fort bien voûtée, pour placer ce riche trésor, et on l’y déposa dans une grande pierre creusée, en forme de tombeau, que la duchesse de Bourbon fit venir de la commanderie de Balan, après que le commandeur lui en eut faitle don. Cette pierre avait toujours paru si pesante, que dix-huit paires de bœufs n’avaient pu l’enlever, ce qui avait obligé de la laisser sur le chemin; mais elle devint légère, et deux bœufs la traînèrent fort facilement, dès qu’elle fut destinée à un si saint usage.

Les fidèles commencèrent dès lors à faire des vœux à ce grand Saint, pour lui demander son intercession auprès de Dieu et pour obtenir son assistance et des faveurs surnaturelles par ses mérites, et leurs vœux furent souvent exaucés dans le ciel. Le plus célèbre fut celui que fit la reine Anne de Bretagne, par le conseil de messire Laurent Lallement, évêque de Grenoble, pour la guérison de madame Claude de France, sa fille unique, qui était dangereusement malade; aussitôt cette princesse recouvra une par-

faite santé, quoiqu’elle fût fort éloignée de la reine, qui résidait alors au château de Monbonnot, en Dauphiné. La lettre de ce très-illustre prélat au pape Léon X, rend un témoignage indubitable de cette guérison. Elle arriva seulement trois semaines après la mort du Saint.

Tout ce qui lui avait appartenu, servi ou touché, reçut aussi une vertu toute particulière pour opérer des miracles et pour rendre la santé aux malades. Les actes de sa canonisation font foi qu'avant sa mort, des lunettes, qu’il avait envoyées à un saint ecclésiastique de son Tiers Ordre, nommé Ange Serra, qui était aveugle, lui rendirent la vue dès qu’il s’en servit; sa discipline de fer, qui était teinte de son sang, guérit une femme affligée d’un mal de poitrine, dont elle ne pouvait supporter la violence; un cordon qu'il avait porté, ayant été présenté à Rome, par un de ses religieux, à une possédée, le démon fut contraint de sortir de son corps et de la laisser en liberté; et, après son décès, une pièce de sa tunique ayant été partagée en vingt morceaux, pour être distribués à vingt gentilshommes, qui souhaitaient d’en avoir chacun leur part, il s’en fit une multiplication si prodigieuse, sous la main du seigneur Jean, comte des Arènes, qui faisait la distribution, qu’il s’en trouva assez pour quatre-vingts autres personnes qui survinrent en même temps, et qu’il en demeura encore sept pour le comte. Ces morceaux ont depuis été des sources de miracles par toute la Calabre et le royaume de Naples, où ils furent dispersés. Les bonnets et les autres cordons dont il s'était servi, et ceux qu’on lui mit exprès après sa mort, procurent encore tous les jours des grâces et des soulagements visibles à ceux qui se les font appliquer avec foi et piété. Il y en a de tous côtés des exemples fort authentiques, que je me dispense néanmoins de rapporter; je dirai seulement, en passant, que ces esprits forts, à qui ces dévotions ne plaisent pas, devraient considérer que si Dieu, par un secret de sa Providence, et pour humilier l'esprit humain, a attaché ses plus grandes grâces, et l'œuvre même de notre salut à ce qu’il y a de plus commun sur la terre, à savoir : à de l’eau, du chrême et de l’huile, qui sont la matière de trois de nos Sacrements, il ne faut pas s’étonner qu’il se serve aussi des moindres choses qui aient été à l’usage des Saints, pour conférer des faveurs considérables à ceux qui se les appliquent pour leur soulagement. C’est en cela qu’il fait paraître sa grandeur et sa magnificence; il montre qu'il sait récompenser avec usure l’honneur que ses serviteurs lui ont rendu, puisqu'il ne les honore pas seulement en leurs personnes, mais aussi en tout ce qui les touche et leur a appartenu. Aussi lisons-nous dans les Actes des Apôtres, dont le témoignage est indubitable, que les mouchoirs de saint Paul, et les linges qui l’avaient touché, étant mis sur les malades, les délivraient de leurs maladies et avaient même la force de chasser les esprits malins de leurs corps; et nous avons vu, en la vie de saint Grégoire le Grand, que ce Pape, si savant et si éclairé, crut avoir donné à quelques ambassadeurs une relique fort précieuse et de grande vertu, en leur donnant seulement un linge blanc qu'il avait fait toucher aux ossements des Martyrs; et, en effet, pour les en convaincre, il en fit sortir du sang en le perçant avec un couteau. Cela donc fait voir que ce n’est pas une faiblesse d’esprit, mais un acte de religion très-saint et très-avantageux, de se faire appliquer les restes sacrés, non-seulement du corps, mais aussi des vêtements des Saïnts,

Tout ce qu’il y avait de grands, tant en France qu’en Calabre et dans le royaume de Naples, s’intéressèrent pour la canonisation de celui dont nous parlons. La reine Anne de Bretagne la sollicita tant qu’elle vécut, suivant le vœu qu’elle en avait fait, par le conseil de l’évêque de Grenoble, pour la

santé de la princesse sa fille. Après sa mort, le roi François [°, la reine Claude, son épouse, la duchesse d'Angoulême, mère du roi, et plusieurs princes et princesses de leur sang la pressèrent encore davantage. Leurs lettres sur ce sujet, tant au Pape qu'aux cardinaux, se sont conservées, et nous en avons encore les copies entre les mains. Enfin, le décret en fut solennellement publié le 4% mai, l'an 1519, par le pape Léon X, à qui le Saint avait prédit qu’il serait Pape, et lequel témoigna n’avoir jamais fait aucune action avec tant de joie et de satisfaction que celle-là. Ce fut le roi François I qui fit toute la dépense de cette solennité ; et quoiqu'il l’eût faite avec tant de magnificence, qu’on n’en a guère vu depuis de semblable, il croyait, néanmoins, n’avoir rien fait pour reconnaître les obligations que sa maison et tout son royaume avaient à la mémoire de celui qu’on venait de publier citoyen du ciel. Cette canonisation donna liberté de bâtir des églises, de dresser des autels, de célébrer des messes et de chanter des offices solennels en son honneur ; ce qui fut fait aussitôt en beaucoup d’endroits, non-seulement par les religieux de son Ordre qui en avaient la permission dès le temps de sa béatification, faite le 7 juillet de l’an 41513, mais : aussi par beaucoup d’autres communautés qui attendaient ce moment avec impatience, pour témoigner publiquement au Saint leur reconnaissance de ses bienfaits. ;

Il semblait qu’il ne lui avait rien manqué pour sa gloire que le martyre mais Dieu lui voulut donner en quelque manière, après sa mort, l'honneur dont il avait été privé pendant sa vie : car l’an 1562, les Calvinistes, étant entrés à main armée dans son couvent de Plessis, pour le saccager et en violer les choses saintes, comme ils avaient fait dans les autres églises de la ville de Tours, le tirèrent de son tombeau, où ils Le trouvèrent tout entier, et encore revêtu de ses habits, quoiqu'il y eût déjà cinquante ans qu’il fût mort; le traînèrent avec une corde qu'ils lui mirent au cou dans la chambre destinée pour recevoir les hôtes, et l’y brûlèrent avec le bois du grand crucifix de l’église, qu’ils fendirent pour cela en plusieurs éclats. Je laisse à la piété des lecteurs de faire les réflexions qu'il leur plaira sur les circonstances de cet attentat ; je dirai seulement qu’il n’avait pas été inconnu à ce grand serviteur de Dieu durant sa vie, et qu’il en avait même prédit le temps et l’année à ses disciples. En effet, l’an 1562, peu de mois avant que les Calvinistes vinssent à Tours, le R. P. Mathurin Aubert et le R. P. Joseph le Tellier, qui, depuis, a été général de l'Ordre, faisant par députation la visite au couvent du Plessis, un ancien religieux, qui avait vu le saint Père, et qui avait même reçu l’habit de ses mains, leur déclara que le temps approchait auquel ce grand Prophète avait prédit que les églises de Tours seraient profanées et pillées par les hérétiques. C’est ce qui me fait dire de lui, ce que l'Eglise chante de saint Martin au jour de sa fête : « Bien que l'épée d’un bourreau ne lui ait pas ôté la vie, il n’a pas néanmoins perdu le mérite et la palme du martyre ». Je ne le dis pas seulement parce que sa vie, comme il est porté dans l'acte de sa canonisation, a été un long et continuel martyre, ou parce qu’il a mille fois souhaité de répandre son sang et d'être immolé pour la défense des vérités catholiques ; mais aussi parce qu'il a accepté, étant vivant et encore capable de mérite, le traitement barbare et inhumain qu’il savait qu’on ferait un jour à son corps, de même que Notre-Seigneur a accepté avant sa mort le coup de lance qui devait lui percer le côté et le cœur après sa mort.

Au reste, loin de diminuer l’honneur que l’on portait à son corps, cette cruauté à beaucoup servi à le rendre plus célèbre et plus glorieux. Car,

depuis ce temps-là, il s’est fait plus de miracles à son tombeau qu’auparavant, et il a été plus que jamais visité par les cardinaux, les évêques, les princes, les princesses et les plus grands seigneurs du royaume. Il n’y a pas même eu jusqu'à maintenant (disait le P. Giry en 1685), un seul de nos rois qui ne lui ait rendu ce devoir, et ils ont tous regardé cette dévotion comme un acte de reconnaissance et de piété, qui semblait héréditaire à leur couronne. Les ossements de notre Saint ayant été, pour la plupart, retirés du brasier par des catholiques zélés qui se mêlèrent adroitement parmi les hérétiques, on les a distribués, dans la suite du iemps, à diverses églises. Notre-Dame-la-Riche, paroisse de Tours, en reçut quelques-uns, que la reine Marie de Médicis fit enfermer dans un précieux reliquaire. Les autres, outre ce que le couvent de Plessis-lès-Tours en a retenu, ont été données, par la sage disposition des supérieurs, à ceux de Nigeon, de Paris, d’Aix en Provence, de Madrid, de Malaga, de Barcelone, de Paule, de Naples, de Gênes et de quelques autres, où ils furent richement enchâssés dans l’or, l'argent et le cristal !.

On invoque ce grand Serviteur de Dieu pour toutes sortes d’affaires, de nécessités et d’afilictions, soit publiques ou particulières, soit spirituelles ou corporelles ; et on le fait, ou en promettant de faire quelque action de piété en son honneur, ou par des neuvaines, ou par des treizaines, ancienne dévotion de treize vendredis, pour honorer le jour de sa mort qui fut un vendredi et les treize semaines d’années, c’est-à-dire les quatre-vingt-onze ans qu'il a vécu sur la terre. Dieu a tant accordé de grâces et de faveurs extraordinaires à ces manières de prier et d’implorer sa miséricorde, qu’on ne peut point douter qu’elles ne lui soient très-agréables. Une des plus considérables est le signalé miracle qui arriva aux Minimes de la ville de Calais, l’an 16644 en la personne d’une pieuse fille, appelée Péronne Rault. Elle était depuis plusieurs années tellement infirme, qu’elle ne pouvait se traîner que sur des béquilles, et avec l’aide d’une servante : beaucoup de ses os étaient déboîtés et hors de leur situation naturelle, et elle avait même une jambe d’un demi-pied plus courte que l’autre ; son mal s’était encore augmenté depuis trois mois, et il lui avait été impossible, durant tout ce temps, d’aller autrement à l’église qu’en se faisant porter dans une chaise. Enfin, après la fête de saint François de Paule, elle prit la résolution de faire une neuvaine dans la chapelle qui est dédiée sous son nom, pour lui demander sa guérison, nonobstant ce que les médecins du roi lui avaient dit, lorsqu'ils passèrent par Calais, que son mal était incurable et qu’elle n’en guérirait jamais. Le quatrième jour de sa neuvaine, qui était celui de l’octave de la fête, après qu’elle eut assisté à la messe et communié, elle fut saisie d’une douleur et d’une faiblesse extraordinaire, pendant laquelle elle sentit ses os se remuer, ses nerfs s'étendre, et comme une humeur bienfaisante se répandre par tous ses membres pour les rétablir ; elle entendit aussi le bruit des mêmes os qui rentraient dans leurs jointures etse rem-

1. L'église de Notre-Dame-la-Riche, à Tours, possède encore aujourd'hui des reliques notables de saint François de Paule; mais le reliquaire précieux et les autres dons de la reine Marie de Médicis ont disparu à la Révolution. Une relique assez considérable du même Saint est vénérée dans l'église Saint- Julien-Saint-François. Il y a quelque temps (vers le milieu de cette année), nous avons découvert, M. Champoiseau et moi, la table de marbre qui recouvrait le tombeau de saint François, après les profanations commises par les protestants en 1562. Cette table se trouve dans les jardins de l’ancien cou-— vent des Cordeliers.

L'église des Minimes, fondée à Tours en 1627, sous le vocable de Grégoire le Grand, vient d’être rendue au culte; elle appartient maintenant à la ville de Tours et sert aux exercices religieux du lycée.

Le monastère Jesus-Maria, bâti dans le parc du Plessis, par Charles VIII, et connu depuis sous le nom de Saint-lrançois, appartient au petit séminaire. (J. J. Bourassé, chan. Tours, 4 décembre 1858.)

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boîtaient l’un dans l’autre, selon la constitution naturelle du corps humain; et, à cet instant, elle fut si parfaitement guérie, qu'après avoir fait dire une seconde messe pour remercier Dieu d’une faveur si insigne, elle laissa ses béquilles dans la chapelle, où on les vit longtemps suspendues, et retourna chez elle à pied, en bonne santé et sans l’aide de personne. L’évêque de Boulogne, de qui dépend la ville de Calais, fit faire une information juridique de ce grand événement, et, après avoir reconnu que c'était un véritable miracle, il en permit la publication, et une reconnaissance solennelle par un 7e Deum et une procession. Cela ne servit pas peu à confondre les hérétiques et à fortifier les catholiques anglais, qui, comme voisins, furent bientôt informés de ce prodige.

Il yen a une infinité de semblables ; mais comme il serait inutile d’en faire le détail, il me reste à dire que le pape Grégoire XIII a donné indulgence plénière, à perpétuité, à tous les fidèles qui, au jour de la fête de saint François de Paule, visiteront une des églises de son Ordre, et, étant confessés et communiés, y feront des prières pour les sujets ordinaires marqués dans sa Bulle. Elle est de l’année 1580, et il y est expressément porté que, lorsque cette fête sera transférée, ce qui arrive assez souvent par concurrence avec la semaine sainte, ou avec la solennité de Pâques, l’indulgence sera aussi transférée avec elle, et qu’elle ne se séparera jamais de l'office. L’an 1585, le pape Sixte V mit aussi saint François de Paule dans le Bréviaire Romain, avec trois leçons propres, qui sont l’abrégé de sa vie.

- Les attributs du saint Fondateur des Minimes sont : 4° le cartouche environné de rayons portant le mot charité — charitas — lequel mot ainsi encadré est devenu à la fois le blason et la devise de l’Ordre : nous avons dit en quelle circonstance ; 2° un bâton, soit pour exprimer son grand âge, dans lequel il devait avoir besoin de ce troisième pied des vieillards, soit pour rappeler le miracle qu’il fit d'arrêter avec son bâton une pierre énorme qui se précipitait sur une pente rapide ; 3° un âne devant une forge. Un maréchal qui venait de ferrer l’âne du Saint exigea, deniers comptants, le payement de son salaire; mais comme l’homme de Dieu ne portait pas d'argent sur lui, le maréchal s’emporta en mille malédictions : pour mettre fin à ce bruit, François ordonna à sa bête de secouer ses pieds et de rendre les fers. L’âne, obéïissant contre son ordinaire, fit tomber sa ferrure aux pieds de l’ouvrier, fort étonné d’un pareil dénouement.— Nous ne rappellerons que brièvement d’autres circonstances notables de la vie du Saint qui ont pu servir à le caractériser et que nous avons déjà décrites, telles que celle de son passage du détroit de Messine sur son manteau ; sa visite à Ferdinand, roi de Sicile, devant lequel il brise en deux une pièce d’or qui laisse couler du sang ; son arrivée devant Louis XI, qui le reçoit à genoux, etc., etc. ; nous ferons encore remarquer que le scapulaire des Minimes est bien plus petit que celui des autres Ordres religieux : il ne vient qu’à mi-corps, au lieu de tomber jusqu’à terre. La couleur de la robe et de tout le costume est le noir. Plusieurs villes ont pris saint François de Paule pour leur patron ou le titulaire de quelqu’une de leurs églises : Naples en 1619, Nocera en 1631, Tours en 1653, Malaga en 1637 ; la Hayare où il fut choisi avant d'y être connu : son nom ayant été mis dans une urne avec celui de DIS autres saints, fut amené par un enfant chargé du tirage au sort

L'Ordre des Minimes donna en France l’exemple de la soumission à la Bulle Unigenitus, et s’attira en conséquence la critique des Jansénistes.

Les Minimes ont donné aux lettres plusieurs célébrités : nous comptons

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