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Lettre à Jean Quentin, pénitencier de l'Eglise de Paris

Charles VI, en France, et la seconde du concile de Constance, assemblé pour éteindre le schisme entre Grégoire XII, Jean XXII et Benoît XIII, qui se disaient tous trois souverains Pontifes, et étaient tenus pour tels dans le ressort de leurs obédiences. Le mois et le jour où notre Saint vint au monde nous sont incertains ; quelques écrivains ont avancé que ce fut le 27 mars, que l’on croit être le jour auquel Notre-Seigneur est ressuscité ; mais comme il n’y a point d’historien contemporain qui le dise, et qu’il ne paraït pas que cela soit venu jusqu’à nous par tradition, nous ne pouvons le donner pour certain.

Jacques Martotille et Vienne étant restés quelques années sans avoir d'enfants, eurent recours à Dieu, par les mérites de saint François d'Assise, fondateur de l'Ordre des Mineurs, pour obtenir ce fruit de leur union conjugale ; et, afin que leurs prières fussent plus efficaces, ils firent vœu, s'ils avaient un fils, de lui faire porter le nom de ce glorieux patriarche qu’ils prenaient pour leur intercesseur. Ils ajoutèrent à ce vœu beaucoup de larmes, de mortifications et d’aumônes, qui fléchirent aisément le cœur de celui qui n'avait différé de leur accorder cette faveur, qu’afin que notre Saint fût plutôt un fruit de la grâce qu’un effort de la nature, et qu’il parût dès sa naissance destiné à de grandes choses, comme un Isaac, un Samson, un Samuel et un Jean-Baptiste, tous quatre nés de mères stériles. Ainsi, peu de temps après, Vienne se trouva enceinte, et au bout de neuf mois elle mit au monde ce fils, qui devait être le bonheur de sa famille, la gloire de sa patrie, et l’instituteur d’un nouvel Ordre religieux dans l'Eglise. On raconte qu’au moment de sa naissance il parut, sur le toit de la maison de ses parents, comme des lampes ardentes ou des flammes de feu, pour marquer qu’une nouvelle lumière venait de se lever sur la terre. Cette maison a depuis été consacrée et changée en une chapelle, où les religieux Minimes de Paule vont souvent célébrer le sacrifice auguste de la messe.

Dès que cet enfant fut né, son père eut soin de le faire baptiser, et il fut nommé François, pour accomplir le vœu par le moyen duquel il avait été obtenu. Philippe de Commines, au livre VIII de ses Commentaires, l'appelle Robert ; mais il faut nécessairement qu'il ait eu de mauvais mémoires, puisqu'il est le seul qui lui donne ce nom, et que, dans tous les procès de sa canonisation, où, comme nous avons dit, près de trois cents témoins ont déposé ; dans toutes les Bulles des Papes données de son temps en faveur de son Ordre ; dans toutes les lettres-patentes de nos rois qui le concernent, et dont les originaux se voient encore dans les registres de la Chambre des Comptes, à Paris, el dans tous les auteurs qui ont parlé de lui depuis deux cents ans, il n’est point autrement appelé que François. Plusieurs ont cru que Commines avait écrit François, et que le nom de Robert ne s’est glissé dans ses copies que par la faute de ceux qui ont transcrit ses ouvrages ; ce qui est assez probable, vu le nombre infini de fautes qui se trouvent ordinairement dans les copies écrites à la main.

La joie des parents de notre Saint fut bientôt traversée par un accident qui les mit extrêmement en peine : comme il était encore au berceau, il lui survint à l'œil une fluxion, ou tumeur considérable, qui le mit dans un danger évident d’en perdre l’usage. Un des témoins, qui a déposé à Tours pour Sa Canonisation, dit même qu’il avait apporté ce mal en naissant, et que, quand il vint au monde, il ne voyait que d’un œil. Cela obligea ces saintes personnes de faire un second vœu pour sa guérison: ce fut de lui faire porter un an entier le petit habit du même saint Francois d'Assise dans un couvent de son Ordre, lorsqu'il serait plus avancé en âge ; l'enfant fut aus-

sitôt délivré de ce mal, et il ne s’en sentit jamais le reste de sa vie; il lui en demeura seulement une petite cicatrice, marque de la faveur miraculeuse qu’il avait reçue de Dieu. Sa naissance fut suivie, quelque temps après, de celle d’une fille appelée Brigide, laquelle fut mariée à Antoine d’Alexio, gentilhomme du pays ; elle est devenue, par son fils André, qui vint en France à la suite de son saint oncle, la tige féconde des illustres familles d’Alesso, de Chaillou, d'Eaubonne, d’Ormesson, de Léseau, de Courcelles et de beaucoup d’autres, que leurs grandes charges et leur probité singulière, ont rendues si recommandables par tout le royaume. En effet, ils se reconnaissent tous pour petits-neveux de saint François de Paule, et se tiennent plus honorés de cette qualité que de celles de présidents, de conseillers d'Etat, de maîtres des requêtes et d’autres semblables qu’ils ont portées avec tant de gloire.

Ce fut assez à Jacques Martotille et à Vienne d’avoir un fils et une fille ; ils renoncèrent, après la naissance de celle-ci, à tout usage du mariage, et, d’un consentement mutuel, ils firent vœu de continence. La ferveur de Jacques fut même si grande, qu’il entra dans l'Ordre des Minimes, établi par son fils, et y vécut avec une piété tout à fait exemplaire ; il prit ainsi place dans les chroniques du même Ordre, parmi les personnes les plus illustres en sainteté, qui en ont honoré les commencements. François ne put recevoir d’un père si parfait, et d’une mère si vertueuse, qu’une éducation toute sainte. Son enfance se passa dans une innocence, une candeur et une dévotion merveilleuses. Comme Eglise l’assure en son Office, il macérait déjà son corps par des veilles et des abstinences continuelles ; tout son plaisir était de passer les journées entières dans les temples, pour y converser avec Dieu et y entendre sa parole ; ses mœurs y étaient si pures, et la crainte qu’il avait de Djeu si tendre et si parfaite, qu’il donnait déjà des marques visibles de cette grande sainteté, qui a depuis paru en lui avec tant d'éclat. Il est même croyable qu’il commença dès ce temps à garder toute l’année les mortifications du Carême, puisque nous apprenons, des procès de sa canonisation, que son père observait cette manière de vivre, et qu’il y a beaucoup d'apparence qu'il la faisait aussi observer dans toute sa famille. Nous ne lisons point qu'il ait été aux écoles ; mais ses parents lui apprirent ce que le Saint-Esprit voulait qu’il apprît des hommes, et dont il ne se réservait pas de l’instruire immédiatement et par lui-même. On rapporte deux réponses qu’il fit à sa mère étant encore fort petit, qui marquent assez la prudence divine et la piété extrême dont il était doué. Comme elle le pressait de se couvrir la tête, à cause du froid, en disant son rosaire, il lui dit: « Que s’il parlait à la reine, bien loin de lui ordonner de se couvrir, elle lui commanderait, au contraire, de se tenir nu-tête ; qu'ainsi elle ne devait pas exiger de lui qu’il se tint couvert en parlant à la Sainte Vierge, qui est la Mère de Dieu et la Souveraine de l’univers ». Cette pieuse dame l’exhortant à s’aller divertir quelque temps avec les autres enfants de son âge, il lui répondit : « Qu'il irait bien volontiers si c’était sa volonté ; mais que, pour lui, dont tout le plaisir était d'aimer et de servir Dieu, il n’y trouverait point d’autre satisfaction que celle de lui rendre obéissance ».

Lorsqu'il eut atteint l’âge de treize ans, un religieux en l’habit de Saint- François, lui apparut et l’avertit qu’il était temps d'accomplir le vœu que ses parents avaient fait pour sa guérison, lorsqu'il n’était encore qu’au berceau. Il leur en parla aussitôt, et les supplia de n’en point différer davantage Vexécution. Ils le menèrent donc au couvent des Cordeliers de la ville de Saint-Marc, distante d’une journée de celle de Paule, jugeant que ce cou-

vent, où toute la rigueur de l’observance était gardée, reviendrait mieux à ses inclinations que celui de Saint-Lucide, qui était plus proche. Ce fut là que ce saint enfant jeta les fondements de la vie si austère qu’il a pratiquée jusqu’à la mort. Quoiqu'il n’y ait reçu que le petit habit que l’on donne à ceux qui sont obligés par vœu, il gardait néanmoins toute la règle avec plus d’exactitude et de ferveur que les religieux les plus robustes et les plus zélés pour les devoirs de leur profession. I1 quitta, dès lors, les chemises et la chaussure, et ne voulut porter sur sa chair qu’une grosse tunique, extrèmement rude, que l’on dit être encore en son couvent de Naples. Les religieux de son monastère mangeaient de la viande, selon la liberté de leur règle ; mais lui, que Dieu appelait à une vie plus éminente, n’en mangeait point et observait exactement la vie de Carême. Sa conversation était si douce, son obéissance si prompte et si parfaite, son silence et sa mortification si ravissants, son humilité si profonde, qu’ils embaumaient toute cette maison et lui conciliaient l’amour et le respect de tous les Frères. On le chargeait souvent de plusieurs offices, comme d’aider le sacristain, le dépensier, le réfectorier et l’infirmier ; mais quelque incompatibles que fussent ces occupations, il s’en acquittait néanmoins toujours très-parfaitement ; cela a fait croire à quelques religieux de ce couvent, comme eux-mêmes l’ont déposé, qu’il était en même temps en plusieurs lieux. Un jour, le sacristain l’ayant précipitamment envoyé chercher du feu pour l’encensoir, et ne lui ayant rien donné pour l’apporter, il en apporta innocemment dans le devant de sa robe, sans qu’elle en fût nullement endommagée. Une autre fois, le dépensier étant tombé malade, et la charge de la cuisine lui ayant été donnée, il disposa la viande dans le pot pour le diner, et le mit sur des cendres froides; puis, étant allé à l’église pour en apporter du feu, une douce extase l’occupa si profondément, qu’il y demeura jusqu’au temps de la réfection. Le gardien le fit avertir de ce manquement, et du trouble que sa dévotion indiscrète allait causer dans la communauté. Le saint enfant, sans s’émouvoir, le pria de faire sonner le repas à l’heure ordinaire, et, étant entré dans l'office, il fit bouillir les viandes si parfaitement dans un moment, qu’elles furent prêtes pour être servies sur-le-champ à toute cette compagnie de serviteurs de Dieu.

Une vie si parfaite et si remplie de miracles fit souhaiter à l’évêque de Saint-Marc de voir cet admirable enfant, et aux Pères Cordeliers de le retenir parmi eux pour le faire entrer dans leur Ordre ; mais Dieu l’appelait à autre chose, et d’ailleurs son humilité ne lui pouvait pas permettre de demeurer dans un lieu où de si grands prodiges lui pouvaient attirer trop d'honneur ; dès que l’année de son vœu fut expirée, il voulut en sortir. Il fit venir pour cela ses parents, et les supplia de le mener en pèlerinage à Assise, à Notre-Dame-des-Sept-Anges, et en d’autres lieux de dévotion qu’il s'était obligé de visiter, ce qu'ils firent bien volontiers. L'auteur, qui a écrit son histoire de son vivant, et qui avait été près de quarante ans un de ses religieux, assure qu’il alla aussi à Rome pour honorer les sépulcres des saints Apôtres, et qu’y ayant rencontré en chemin un cardinal qui marchait avec grand éclat, il prit la hardiesse de lui remontrer que Notre-Seigneur et ses disciples avaient été bien éloignés de cette pompe. Ce cardinal prit ce reproche en bonne part, étant touché de la modestie et de la sainteté qui paraissaient sur son visage; mais il lui dit qu’il ne devait pas se scandaliser de ce qu'il voyait, parce qu’on était venu à un temps où l'autorité ecclésiastique serait méprisée si elle ne se rendait vénérable par ces apparences extérieures. Au retour de Rome, il visita les monastères et les ermitages les plus

célèbres, qui étaient sur son passage ou à côté ; on doit probablement mettre dans le nombre le Mont-Cassin, où l’exemple admirable de saint Benoît, qui s'était retiré en solitude dès l’âge de quatorze ans, put beaucoup l’animer à faire la même chose. La tradition porte aussi qu’il fut chez les ermites du Mont-Luc, à Spolète, dont il semble avoir imité la forme d’habit dans les vêtements qu’il a depuis donnés à ses religieux.

Le mépris du monde et Le feu de la charité qui l’embrasait de plus en plus, ne lui permirent pas de retourner jusqu’à la maison de ses parents ; car, avant d'arriver à Paule, il leur demanda la permission de se retirer en un lieu solitaire de leur domaine : ces saints parents n’eurent pas de peine à lui accorder cette faveur, parce qu'étant éclairés d’une lumière divine, ils coopéraient avec joie aux desseins de la Providence sur leur fils. Ils lui fournirent même des vivres tant qu’il demeura en ce lieu, afin qu’étant dégagé de tous les soins de la vie, il n’eût rien à faire qu’à s’occuper de la méditation des vérités éternelles. Cependant cette retraite ne lui semblant pas assez secrète ni assez séparée de la fréquentation du monde, il ne s’y arrêta que fort peu de temps; et quelques mois après, il en choisit une autre, non-seulement plus éloignée, mais plus affreuse et plus déserte. C'était le coin d’un gros rocher élevé au-dessus de la mer, et environné d’autres rocs, que leur hauteur et leur aspérité rendaient de très-difficile accès. Il y trouva une cavité qu’il agrandit par son travail, et dont il fit une caverne assez grande pour s’y loger. On la voit encore aujourd’hui ; elle est longue de huit palmes ‘, large de cinq et haute de sept; mais l’entrée en est si étroite, qu'on n’y peut passer que de côté. Les pèlerins la visitent avec beaucoup de dévotion, et y révèrent une figure de notre Saint représenté à genoux, et les yeux élevés vers le ciel.

Il redoubla cette ferveur qu’il avait toujours fait paraître pour les exercices de la pénitence et de la vie intérieure. Son lit était le roc, son aliment quelques herbes ou racines qu’il trouvait entre les rochers et dans les bois, ou que la charité de ceux qui le visitaient lui fournissait, avec de l’eau pure qu’il puisait dans un torrent voisin; son vêtement, un habit vil et grossier, sous lequel il portait un rude cilice ; son occupation, la prière, les larmes, la contemplation des choses divines, et quelquefois de consoler ou d’instruire des personnes du voisinage qui avaient recours à lui. Nous ne savons rien en particulier, ni des combats que le démon lui livra en ce lieu, ni des victoires qu’il remporta sur cet ennemi des hommes, ni des visites qu’il reçut du ciel, ni enfin des grâces dont il plut à Dieu de le favoriser ; parce que son humilité lui a fait tenir toutes ces choses sous le secret ; mais le progrès admirable qu’il fit en si peu de temps dans le silence de cette caverne, et qui le rendit capable d’être instituteur d’un Ordre religieux dès l’âge de dixneuf ans, nous doit faire juger que ses tentations y furent grandes, ses victoires signalées, son commerce avec les habitants du ciel fréquent et ordinaire, et ses grâces précieuses et abondantes.

On pourrait demander de qui il reçut l’'habit de religieux. La tradition des couvents de Calabre est qu’il le reçut de la main d’un ange; et l’on montre encore, à Paterne, un chaperon que cet esprit bienheureux lui aurait mis sur la tête. Aussi a-t-il fait de grands miracles ; et, l’année 1456, comme la peste ravageait tout le royaume de Naples, on le mit dans de l’eau, d’après l’avis que le Saint en fit donner par un laboureur, auquel il apparut durant son travail : il guérit sur-le-champ tous les pestiférés qui

1. Le palme, mesure commune en Italie, équivaut à peu près à la largeur de la main ou paume de la main,

burent de cette eau : ce fait fut attesté peu de temps après, dans une information juridique faite par le R. P. Sébastien Quinquet, alors visiteur, et depuis général de son Ordre. Si quelqu'un s'imagine que cette tradition est plutôt pieuse que certaine, nous lui permeltons de croire qu’il reçut Vhabit des mains de l’archiprêtre de Paule, ou de quelque autre ecclésiastique député pour cela par l’Ordinaire, à moins qu'il ne l'ait reçu de quelqu'un de ces saints ermites, chez qui il avait passé en revenant de Rome, comme saint Benoît le reçut à Sublac du solitaire Romain. On pourrait encore être en peine de savoir où il entendait la messe, et recevait la communion, tout le temps qu'il fut retiré dans sa caverne; d’autres saints ont été dispensés, par une voie extraordinaire, de l'obligation de ces préceptes, pendant qu’ils étaient cachés dans la solitude, comme on n’en peut pas douter d’un saint Paul, d’un saint Onuphre, et d’autres semblables. Mais je ne vois pas de nécessité d'attribuer cette dispense à celui dont nous écrivons la vie ; et je penserais plus volontiers que, jusqu’au temps où on lui bâtit une chapelle, où on lui venait dire la messe, il allait participer aux divins Mystères en l’église la plus voisine.

Sa sainteté et sa vie si extraordinaires attirèrent bientôt à sa grotte quantité de personnes, pour jouir de sa conversation et pour recevoir de lui du soulagement dans leurs peines; mais il fut cinq ou six ans sans que nul s’offrît pour imiter sa pénitence et pour demeurer avec lui. Au bout de ce temps (1435), quelques personnes le prièrent de les recevoir pour ses disciples. Sa charité éminente, son zèle pour le salut des âmes, ne ieur put refuser cette faveur. Il les admit avec lui; et pour les loger, il fit d’abord bâtir un petit ermitage, composé seulement de trois cellules, avec une belle chapelle pour chanter les louanges de Dieu et pour recevoir les Sacrements. On ne peut dire avec certitude ni le nombre, ni les noms de ceux qu'il recut alors en sa compagnie. On en remarque ordinairement douze ; mais entre ceux que l’on met de ce nombre, il y en a très-assurément qui n’ont pu avoir l’âge de se joindre à lui, que plusieurs années après, comme il est aisé de l’inférer à l’année de leur mort. Ce qui est certain, c’est qu'il a vécu avec eux sous les règles de la vie érémitique dans une austérité, une innocence et une ferveur merveilleuses. Il était aussi comme le refuge de tous les pauvres du pays, et il exerçait à leur endroit, non-seulement la charité spirituelle en les consolant dans leurs afflictions, les conseillant dans leurs doutes et les fortifiant dans leurs tentations, mais encore la charité corporelle, en guérissant leurs plaies et leurs maladies, de quelque nature qu'elles fussent, et leur fournissant, même miraculeusement, de quoi vivre dans leurs nécessités.

Le nombre de ses imitateurs s’augmentant continuellement, il prit enfin la résolution de bâtir un monastère et une plus grande église, avec la permission de Pyrrhus, archevêque de Cosenza, qui, n’ayant été sacré, selon Ughelli, qu’en l’année 1452, ne lui put donner cette permission avant ce temps. Ce fut alors que Dieu fit paraître avec éclat ce que peut faire un homme qui est animé de son esprit et rempli de sa force et de sa vertu. On peut dire, sans exagéralion, qu'il n’entra pas tant de pierres et de pièces de bois dans ce nouveau bâtiment, que François ne fit de miracles et de choses prodigieuses pour sa construction. Il avait pris d’abord des alignements fort étroits pour son église, ne voulant pas s'engager à un édifice qui surpassät ses moyens ; mais comme les murs commençaient déjà à s'élever, un religieux, en habit de Cordelier, se présenta soudain devant lui et le reprit, quoiqu'avec beaucoup de civilités et de témoignages d'affection, de

ce qu'il faisait son église si petite ; le Saint lui répondit : « Qu'il l’aurait faite volontiers plus grande, mais que sa pauvreté ne lui permettait pas de porter plus haut son entreprise ». — « Ne craignez rien », lui répliqua le reli- gieux; « abattez ce qui est déjà commencé, et prenez un plus grand dessin: Dieu en tirera sa gloire et vous pourvoira libéralement de tout ce qui vous sera nécessaire ». Le Saint, qui n'avait pas moins de courage et de confiance en Dieu que d’humilité, acquiesça sans difficulté à son ordre. Il fit démolir les murs en sa présence, et prit avec lui l'alignement d’un édifice plus beau et plus spacieux; et à peine cela fut-il achevé, que cet admirable architecte disparut, sans qu’on sût ni d’où il était venu, ni où il était allé. Ce qui a donné à penser au pape Léon X, dans la Bulle de canonisation de notre Saint, que ce religieux était saint François d'Assise. Cette histoire est aussi rapportée de la manière que nous venons de l'écrire, dans un des procès de sa canonisation, par un témoin qui assure avoir été présent à toute cette action. Quelques jours après, un seigneur de Cosenza, probablement Jacques Tarsia, baron de Beaumont, vint trouver le Saint et lui présenta une somme d'argent considérable, avec quantité de bestiaux, pour contribuer aux frais de ce bâtiment. Une infinité d’autres personnes lui offrirent aussi, les unes de l’argent, les autres des instruments et des matériaux, les autres leurs journées et leurs peines pour avancer l’ouvrage; et comme il agréa leurs offres, sachant bien qu’elles ne seraient pas sans récompense, on vit travailler à ses ateliers, non-seulement des ouvriers charitables, qui prenaient quelques jours sur leurs semaines pour les consacrer à cette œuvre de piété; mais aussi des hommes de haute condition, des dames faibles et délicates et de jeunes enfants de noble naissance, qui se faisaient gloire de porter des pierres, du bois et du ciment, comme des manœuvres, pour participer au mérite de cette entreprise. Il y eut même des malades quÿ trouvèrent leur guérison en se mettant à y travailler, malgré toute l'impossibilité où la maladie les réduisait, comme le rapporte le dix-septième témoin du procès fait à Cosenza ; ce dernier assure que, s'étant fait porter vers le Serviteur de Dieu, pour être soulagé d’une douleur à la cuisse qui le tourmentait si cruellement, qu’il ne pouvait mettre le pied à terre, ce saint Patriarche lui dit d’abord que ce mal lui était arrivé en punition de ce qu'il avait querellé sa mère ; ensuite, il lui ordonna, pour sa guérison, d'apporter seul au bâtiment une poutre, que deux bœufs n’auraient pas même pu remuer. Cet homme fit là-dessus quelque résistance, et-lui dit : « Comment voulez-vous, saint Père, que je porte cette poutre, malade et estropié comme je suis, puisque, quand je serais en pleine santé, et que j'aurais plusieurs hommes avec moi, je ne pourrais pas la soulever? » Mais le Saint lui dit : « Par charité faites ce que je vous ordonne : vous le pouvez ». Il le fit, il chargea cette poutre sur son dos et l’apporta au bâtiment, et, dans cette action, sa cuisse malade fut parfaitement guérie. Il en arriva de même à une femme de la ville de Cortone, qui était paralytique depuis trente ans, et qui fut amenée devant le Saint dans une chaise. Il lui commanda de prendre une pierre qui était proche, et de la porter au lieu où il la fallait placer ; elle fit effort pour se lever et pour obéir, et dans cet effort elle recouvra si parfaitement l'usage de ses membres, qu’en action de grâces elle voulut travailler plusieurs jours, et depuis, elle embrassa la règle du Tiers Ordre établi par son libérateur.

Ce genre de miracle, de rendre les pierres et le bois légers, quelque pesants qu’ils fussent, et de les lever, ou de les faire lever sans difficulté, lui fut ordinaire dans tout le cours de cette construction, Il transporta lui

seul, en un autre endroit, une roche d’une grosseur prodigieuse, qui empêchait les fondations du dortoir, et qu'un grand nombre d'ouvriers n'avaient pu remuer, ni fendre et mettre en pièces. Il porta lui seul, au haut du clocher, une pierre de taille que quatre hommes fort robustes avaient beaucoup de peine à soulever. Il tira lui seul, d’une forêt et du bord d’une rivière, des pièces de bois que plusieurs manœuvres ensemble avaient inutilement tenté d’en tirer. Il en chargea d’autres de même poids sur ses épaules et sur celles de ses ouvriers, sans que ni lui, ni les autres en ressentissent la pesanteur, comme si les anges les eussent soutenues et les eussent portées avec eux. De plus, des arbres tortueux ont été redressés, des solives brutes ont été équarries et disposées à mettre en œuvre, et des fosses nécessaires à préparer les matériaux ont été creusées à sa seule parole et sans y employer le travail des hommes ni le secours des instruments.

Il y a surtout trois miracles qui ont rendu ce bâtiment célèbre, nonseulement dans la Calabre, mais aussi dans toute l'Italie et même dans Y Europe. Le premier est celui d’une fournaise de chaux allumée depuis vingt-quatre heures, où il entra sans se brûler. La violence de la flamme l'avait tellement crevée, qu’elle faisait feu de tous côtés et qu’elle menaçait d’une ruine prochaine : ce qui aurait gâté la chaux et aurait fait un tort considérable à tout l'atelier. Les maçons, troublés de cet accident, jetèrent un grand cri et appelèrent le Saint au secours. Il y vint incontinent, et, voyant d’un côté le danger évident de perdre cette matière qui lui était nécessaire pour l’œuvre de Dieu, et, de l’autre, la peine et le trouble de tant d'ouvriers, il s’arma d’une ferme confiance en la bonté du Tout-Puissant, et ne fit point difficulté d'entreprendre par lui-même la réparation de cette fournaise. Il entra donc dedans et en boucha, avec du mortier, toutes les fentes : il en fit de même au dehors, et rejoignit si bien les murs qui se séparaient, que les ouvriers, qu’il avait envoyés prendre leur repas afin qu'ils ne fussent point témoins de cette action, revenant sur le lieu, trouvèrent la fournaise en bon état, et Le saint qui se lavait les mains. Ceux que la curiosité ramena plus tôt, l’en virent sortir aussi frais et aussi sain que s’il n'avait bougé de son oratoire. La Bulle de sa canonisation, et le disciple qui a écrit son histoire de son vivant, font foi de cette grande merveille, et le sixième témoin du procès fait à Cosenza, pour cette canonisation, assure que cette chaux se multiplia ensuite miraculeusement, et que, contre touies les apparences humaines, il y en eut assez pour faire tout l’ouvrage,

Le second miracle est celui d’une pierre d’une grandeur prodigieuse, laquelle, se détachant de la montagne, roulait impétueusement vers le nouveau nonastère avec un péril manifeste, non-seulement de le renverser, mas aussi d’écraser plusieurs ouvriers qui y travaillaient en divers endroits. Le danger fit crier tous ceux qui étaient présents ; mais le Saint, sans se troubler, éleva son cœur vers le ciel, et, par une parole de foi, il arrêta et fixa subitement cette roche dans la plus grande précipitation de sa chute. Ensuite, il s’en approcha lui-même, et l’étaya avec son bâton ; ce qui fut si puissant, qu’elle demeura longtemps en cet état, exposée à la vue d’une infinité de monde qui vint voir ce prodige. Depuis elle fut fendue et mise en morceaux pour servir à l'achèvement du couvent. Il en suspendit encore une par la force du signe de la croix, sur le penchant du précipice ; et c’est peut-être celle que les habitants du lieu voient encore tous les jours se soutenir sans appui, et dans une situation où il serait naturellement impossible qu’elle ne tombât pas.

Le troisième est celui d’une fontaine miraculeuse que le Saint fit sour-

dre d’un rocher en le frappant seulement de son bâton, pour soulager ses ouvriers qui avaient trop de peine pour aller chercher de l’eau dans le torrent. Ce qui est plus étonnant dans cette fontaine, c’est qu’étant enfermée dans un bassin d’une pierre fort dure, et où il ne paraît point d'ouverture, l’on n’a jamais pu découvrir d’où elle tire ses eaux, et c’est néanmoins une chose impossible de la tarir; et s’il arrive qu’on vide le bassin pour le nettoyer, en moins de cinq à six heures il se trouve entièrement rempli. Tous ceux qui ont été à Paule en sont autant de témoins oculaires. Le Saint y ayant jeté une truite morte, qu’on lui avait envoyée, elle recouvra incontinent la vie ; et, depuis, ces eaux ont servi à la guérison d’une infinité de malades. Ce qui fait qu’on y voit tous les ans, le premier jour d’avril, veille de la fête du Saint, un concours extraordinaire de monde. Combien de fois encore, en faveur de ces mêmes ouvriers, a-t-il produit ou multiplié du pain, du vin, des figues et d’autres aliments semblables, que la faim leur faisait demander! Combien de fois a-t-il fait cuire subitement, pour eux et pour d’autres personnes, des légumes que l’on avait oublié ou négligé de faire cuire ! Combien de fois a-t-il remis en état de travailler ceux que des chutes et des blessures considérables avaient rendus incapables de faire la moindre chose |

Outre ces merveilles qui regardent principalement l’édifice du couvent de Paule, on ne sauraït dire combien il en fit d’autres en même temps pour la guérison et le soulagement des hommes. Je ne fais point difficulté d’assurer, sur la déposition d’un nombre infini de témoins, qu'il n’y a point de sortes d'infirmités et de maladies qu’il n’ait guéries, ni de sens et de membres du corps humain sur lesquels il n’ait exercé la grâce et la puissance que Dieu lui avait données. Il rendit la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, la parole aux muets, l'usage des pieds et des mains aux estropiés, la vie aux agonisants et aux morts; et, ce qui est encore plus considérable, là raison aux insensés et aux frénétiques. Les lépreux, les hydropiques, les paralytiques, les personnes affligées de la pierre, des écrouelles, de la colique, de la migraine et de tout autre genre de douleur, de plaies et d’ulcères, trouvèrent en sa charité un remède instantané. Il n’y eut jamais de mal, quelque grand et incurable qu’il parût, qui püt résister à sa voix ou à son attouchement. On accourait à lui de toutes parts, non pas un à un, mais à grandes troupes et par centaines, comme s’il eût été l’ange Raphaël et quelque médecin descendu du ciel ; et, selon le témoignage de ceux qui l’accompagnaient ordinairement, personne ne s’en retournait més5ontent, mais chacun bénissait Dieu d’avoir reçu l’accomplissement de ce qu’il désirait.

Parmi ces prodiges, un des plus signalés fut la guérison du baron de Beaumont, dont nous avons déjà parlé ci-dessus, et qui a été, en son temps, général de l’armée vénitienne aans la guerre de Pise. Il avait un abeès si horrible à la cuisse, qu’il en pourrissait les chairs jusqu’à l'os, et lui faisaié souffrir des douleurs qui lui rendaient la vie insupportable. Il éprouva longtemps les remèdes des plus habiles chirurgiens du pays; il en rechercha même de plus éloignés, mais ce fut inutilement ; enfin, il eut recours au Saint, qui, par sa prière et par le signe de la croix, le fit retourner chez lui en parfaite santé. Marcel Cardille, de la ville de Cosenza, était non-seulement lépreux, mais aussi perclus des pieds et des mains, et contrefait de tout le corps. Il avait aussi perdu la parole, et était devenu tout noir ; de sorte qu'on ne voyait presque plus en lui la figure ni l’apparence d’un homme. Il n’y avait point au monde de médecin qui eût osé entreprendre sa cure ; mais le Saint, auquel il fut conduit, le prenant seulement par la

main, et l’exhortant à avoir une foi vive en Jésus-Christ, le fit lever sur ses pieds, et le rendit parfaitement sain. Nous devons encore rapporter cet autre miracle en faveur d’un jeune religieux de l’Ordre de Saint-Augustin, nommé François, qui, depuis, a été prieur au couvent du même Ordre, à Paule. Etant allé, par obéissance, couper du bois dans une forêt, il se donna, avec sa cognée, un si grand coup sur le pied, qu’il se blessa notablement, et que le sang sortait à gros bouillons de sa plaie ; le Saint, qui était dans la même forêt, vint aussitôt à lui, et, par son attouchement, qui fut comme un baume céleste, il le guérit sur-le-champ, et le remit au même état qu'il était avant sa blessure.

Entre plusieurs morts qu’il ressuscita aussi à Paule, le plus célèbre fut son propre neveu, que quelques auteurs croient avoir été Nicolas d’Alesso, frère d'André. Il avait souvent fait paraître un ardent désir d’être religieux dans l'Ordre que son oncle venait d'établir ; mais il n’en avait pu obtenir la permission de sa mère, qui, par un amour trop naturel, ne voulait pas être privée de ses enfants. Enfin, il tomba malade et mourut. Son corps fut porté à l’église du Saint pour y être enterré ; on fit publiquement ses obsèques, et l’on était prêt à le descendre dans la fosse ; mais cet homme divin, qui avait en ses mains les clefs de la vie et de la mort, empêcha qu’on le fit. Il prit ce corps, le porta à sa chambre, et la nuit même, après beaucoup de prières et de larmes, le ressuscita. La mère vint le lendemain pour pleurer son fils. Il lui demanda si elle était résignée à la volonté de Dieu, et si elle consentait que cet enfant fût religieux : « Ah ! » répondit-elle, « que n’y ai-je consenti plus tôt, il serait présentement vivant, et j'aurais la consolation de le voir ; mais il est maintenant trop tard, et je ne le verrai ni séculier, ni religieux ». — « Cest assez », dit le Saint, « que vous y consentiez »; et, au même instant, montant à sa chambre, il lui donna l’habit de son Ordre, et l’amena à sa mère, qui ne put assez louer Dieu de ses miséricordes envers elle et envers ce fils auquel il avait rendu la vie. Il a depuis vécu très-religieusement, tant en Italie qu’en France, sous l’obéissance de son oncle.

Mais quelque grands que fussent ces miracles de saint François de Paule, il faut avouer que le plus surprenant était sa propre personne et sa manière de vivre qui paraissait plutôt angélique qu'humaine. Quoiqu'il fût au milieu de tant d'ouvriers, et qu’il travaillât lui-même comme un manœuvre, il était néanmoins toujours dans une paix et une sérénité d’esprit très-parfaites ; elles paraissaient même sur son visage, où l’on ne voyait jamais rien de triste, mais une splendeur céleste, et un air de l’éternité. Son oraison était continuelle, et cette multiplicité d’occupations ne l’empêchait pas d’être sans cesse uni à Dieu, et d’avoir souvent des extases, des ravissements et des entretiens secrets et familiers avec le ciel. Un jour qu’il priait au pied du grand autel, pendant que les religieux étaient assemblés, il fut vu par deux prêtres et par un frère que la Providence divine y fit venir, tout environné de lumière, et ayant au-dessus de sa tête trois couronnes de gloire, ayant la forme de la tiare du souverain Pontife. Une autre fois, selon les mémoires de jean de Milazza, l’un de ses disciples, l’archange saint Michel, auquel il était extrêmement dévot, et qu’il avait prié d’être son protecteur et celui de sa famille naïssante, lui apparut dans un grand éclat, et lui présenta un Cartouche environné de rayons comme une gloire de saint Sacrement contenant le mot Charité écrit en lettres d’un or céleste, et couché sur un champ d’azur, lui ordonnant de prendre ce signe pour les armes et le blason de tout son Ordre. Aussi, ce grand homme, dont la vie n’était plus que le pur amour de Dicu, ne faisait rien et n’ordonnait rien que par charité.

S'il faisait des voyages, s’il entreprenait des bâtiments, s’il recevait des religieux en sa compagnie, C'était par charité. S'il commandait au feu, à l’air, à l’eau, à la terre, aux arbres, aux rochers, c’était par charité. S'il rendait efficaces, pour la guérison des malades, des choses qui, d’elles-mêmes, leur auraient été inutiles ou même nuisibles, c'était par charité. « Par charité », disait-il, « prenez cette herbe, usez de cette poudre, mangez ce morceau, et vous serez guéri ». En un mot, il avait toujours la charité dans l'esprit, dans le cœur, sur la langue et dans les mains ; et comme il ne vivait que par elle, il n’agissait aussi que par elle. Encore un autre jour, plusieurs personnes étant à la porte de sa cellule, où il était enfermé, entendirent une mélodie admirable, et telle que l’on n’en entend point de semblable sur la terre, dont les anges prenaient plaisir à le récréer ; et cette mélodie apaisa la colère d’un homme qui venait lui faire insulte, parce que la terre que l’on tirait de ses fondations, étant emportée par un torrent, empêchait quelquefois ses moulins de tourner.

Malgré ces travaux il ne laissait pas de traiter son corps avec une rigueur que nous pourrions appeler impitoyable. Il n’avait point, en ce temps-là, d'autre lit que le plancher de sa cellule, avec une pierre ou un morceau de bois pour oreiller. Etant plus vieux, il coucha sur une natte ou sur un tas de sarments. Son sommeil était si court, qu'à peine méritait-il le nom de repos ; c'était pour donner plus de temps, et souvent les nuits entières à la prière. Non-seulement il gardait dans toute sa rigueur la vie de Carême, dont il a fait un vœu et une loi inviolable dans son Ordre ; mais il mangeait si peu, que plusieurs témoins n’ont point fait difficulté de dire de lui ce que Notre-Seigneur a dit de saint Jean-Baptiste : qu’il ne mangeait point. Son

- ordinaire était un peu de pain et d’eau sur le soir. Il était quelquefois deux ou trois jours, et même, avant les bonnes fêtes et dans les nécessités publiques, huit et dix j jours sans rien prendre, et en oraison continuelle. On assure qu’il a passé une fois un Carème entier sans aliment, à l’imitation de Notre-Seigneur, de Moïse, d’Elie et de saint Siméon le Stylite. Le vin lui était inconnu, si quelque faiblesse ou maladie ne l’obligeait d’en goûter. Il portait assidûment la haire ou le cilice, et se déchirait le corps par de fréquentes flagellations qu’il se faisait avec une discipline de fer découpée en forme de scie. Son habit n’était ni pour le défendre du froid, ni pour le soulager dans les chaleurs, mais seulement pour couvrir son corps; cet habit était, d’une part, fort rude et d’un poil grossier et piquant, et, de l’autre, si mal étoffé, qu’il n’était guère capable de le réchauffer. Il n’en changeait point qu’il ne fût tout à fait usé : tel est celui qu’il a laissé à Paule en venant en France, et que les actes de sa canonisation assurent avoir fait tant de prodiges. Et alors même il n’en prenait pas un neuf, mais quelqu'un moins mauvais, et qui avait déjà servi à un autre religieux. Enfin, son austérité était si prodigieuse, que le Pape, dans la Bulle de la même canonisation, est obligé de dire qu’il ne semblait pas qu’il eût un corps, mais plutôt que c'était un pur esprit.

Mais pendant qu’il se donnait tant de peine pour s'offrir en sacrifice agréable au Tout-Puissant, cette Bonté souveraine l’exemptait des douleurs qui suivent la condition de notre nature, et qui sont communes à tous les hommes. Il allait toujours nu-pieds par les sables brûlants, par les cailloux etles rochers les plus pointus, par les neiges, les glaçons, les ronces, les épines, l’eau et la boue, mais il y était comme invulnérable. Une infinité de témoins ont déposé que ces sables ne le brûlaient point, que ces cailloux et ces rochers ne le blessaient point, que ces neiges et ces glaçons ne le ge-

laient point, que ces ronces et ces épines ne le piquaient point, et que la boue même ne le salissait pas, parce que Dieu avait commandé à ses anges de le garder dans toutes ses voies. Quoiqu'il maniât continuellement des pierres, du bois et des outils, il avait néanmoins les mains aussi blanches et aussi délicates que s’il eût été un homme de cabinet qui n’eût travaillé que de la plume. Ses fréquentes sueurs dans un vieil habit, et qu’il ne dépouillait ni jour ni nuit, ne le rendaient point de mauvaise odeur ; au contraire, il s’exhalait ordinairement de son corps une odeur si suave, qu’elle embaumait ceux qui s’approchaient de lui. Son visage même ne paraissait se ressentir ni de ses austérités, ni de son âge, étant toujours assez plein, et avec un air serein et une couleur de feu. C’est ce qui faisait qu’on le regardait partout comme un Adam innocent au milieu du paradis terrestre, ou, pour parler avec Antoine Staramelle, dans une lettre au pape Léon X, comme un Dieu mortel, auquel toutes les créatures semblaient être soumises.

La rigueur qu’il exerçait contre lui-même ne retombaït pas sur ses religieux. Il avait pour eux une douceur et une tendresse extrêmes, et ne souffrait pas qu'ils fissent rien sans sa permission au-dessus des règles ordinaires de l’observance. S'il était quelquefois obligé de les corriger et de les punir, il mêlait toujours l'huile avec le vin, et la miséricorde avec la justice. Bien loin d’abuser du rang et de la qualité de supérieur, il se faisait, en effet, le serviteur des moindres frères. Il nettoyait et raccommodait leurs habits, et même ceux des novices ; les servait au réfectoire, halayait l’église et le couvent, et s’appliquait avec joie aux autres ministères Les plus vils de la maïison, faisant ainsi son possible pour s’humilier d’autant plus que Dieu le relevait par des prodiges et par des grâces extraordinaires et sans exemple.

Nous parlerons dans la suite de ses autres vertus, dont nous trouverons partout des exemples héroïques. Il nous reste, avant de sortir du couvent de Paule, à dire que la prophétie lui était si ordinaire, qu'il semblait en avoir habituellement le don. Il savait ceux qui le devaient venir trouver pour leur guérison, et envoyait quelquefois au-devant d’eux pour les recevoir. Il pénétrait les causes de leurs maladies et leur marquait les fautes pour lesquelles Dieu les avait punis. Il lisait dans le fond des consciences et en découvrait les péchés les plus secrets. Il connaissait l’avenir, et les choses qui se passaient dans les lieux les plus éloignés lui étaient aussi présentes que si elles se fussent passées devant ses yeux. Il prédit, vingt ans auparavant, à ses religieux, le voyage qu’il devait faire en France, sans que rien le fit prévoir. Il y eut des malades qu'il assura de leur convalescence, et d’autres auxquels il dit que Dieu avait compté leurs jours, et qu'indubitablement ils mourraient : ce qui s’est toujours trouvé véritable. Enfin, comme il semblait, par ses miracles, que Dieu lui eût fait part de sa toute-puissance, il semblait aussi, par ses prédictions, qu’il lui eût fait part de sa prescience. Mais ce que je trouve en tout cela de plus admirable, c’est que, soit qu’il fit des actions qui surpassaient entièrement les forces de l’homme, soit qu'il prédit des événements que la seule lumière prophétique lui pouvait découvrir, il le faisait toujours avec beaucoup de facilité et de simplicité : on eût dit que cette manière d’agir et de parler lui était naturelle, et qu'il n'y avait rien d’extraordinaire en toute sa conduite. Cela doit nous faire juger qu’il était, dès ce temps-là, arrivé à une si éminente perfection, que la grâce avec ses dons lui étaient comme passés en nature ; en quoi les théologiens font consister le plus haut degré de la vie mystique. Je n’ai

rien dit de son autorité presque souveraine sur les démons, quoiqu'il en ait chassé plusieurs des corps des possédés durant sa première construction, parce que nous en aurons bientôt d’autres preuves ; mais je ne puis encore omettre en ce lieu que son humilité, son austérité et son grand amour pour Dieu l'avaient rendu si formidable à ces monstres d'enfer, qu’ils appréhendaient même ses disciples et tout ce qui lui appartenait, ou qu'il avait touché.

Pendant que ce grand thaumaturge jetait à Paule, de la manière que nous venons de dire, les premiers fondements de son Ordre, les habitants de Paterne, ville du même diocèse et peu éloignée de Paule, souhaitèrent d'avoir part à la bénédiction de leurs voisins. Ils le supplièrent donc de venir chez eux, et offrirent de lui donner un emplacement pour y établir une communauté religieuse. Paul de Rondace, gentilhomme de Paterne, qu’il avait reçu au nombre de ses enfants, et qui, depuis, a été son r’caire-général en Italie, joignit ses prières à celles de ses compatriotes pour que le Saint leur accordât cette grâce. Il se rendit enfin à leurs instances, et, ayant pris Paul et quelques autres religieux avec lui, il vint établir sa première colonie et son deuxième couvent à Paterne. On lui donna d’abord pour retraite la maison des Frères de la Discipline, c’est-à-dire des Pénitents qui se flagellaient publiquement, sise au faubourg, en attendant qu’on le pourvût d’une place et des autres choses nécessaires pour le bâtiment d’un monastère. Le temps qu'il demeura dans cette maison et avant ce nouvel édifice n’est pas certain; ce qui est indubitable, et que nous apprenons d’un nombre presque infini de témoins, c’est qu'il fit, en cette construction, les mêmes prodiges et des choses encore plus surprenantes qu’il n’avait fait en celle de Paule. Il rendit, comme à Paule, les arbres et les pierres légères ; il entra, sans se brûler, ni lui, ni ses habits, dans une fournaise ardente ; il arrêta un rocher en l'air dans la plus grande impétuosité de sa chute, et fit sourdre une fontaine d’eau vive dans un lieu sec et où il n’y avait point d’eau. Il trouva miraculeusement des matériaux dans une terre qui était incapable d’en produire, fit cuire des pierres à chaux d’une manière invisible et sans qu’on y eût mis de feu ; il nourrit souvent tout son atelier de ce qui n'aurait pas suffi pour la nourriture d’un homme seul. Un démon s'était assis sur la pierre qui devait servir de clef à la grande porte de l’église, et la rendait si pesante, qu’il était impossible de la remuer ; notre Saint le contraignit de la lever lui-même, et de la porter au lieu où elle devait être placée. Il fit naître, en un instant, sept beaux châtaigniers, en mettant en terre sept châtaignes, pour apaiser la colère d’un homme qui se plaignait de ce qu’il en avait fait couper un dans ses bois, quoiqu'il ne l’eût fait qu’avec la permission de la femme qui avait présumé de la bonne volonté de son mari; etles fruits de ces châtaigniers ont servi depuis, dans toute l'Italie, à la guérison d’une infinité de malades. Il fit servir des taureaux indomptés, et qui n'avaient jamais porté le joug, à charrier des tuiles pour ses couvertures ; ce qu'ils firent avec autant de douceur que s'ils eussent été domptés depuis dix ans. Un arbre, d’une grosseur prodigieuse, se trouvant au milieu du grand chemin qui conduisait à son église, et incommodant ainsi le passage, il le divisa, par sa seule parole, en deux moïitiés, et fit reculer chaque moitié de plusieurs pieds pour laisser au milieu un suffisant espace, sans que ni l’une ni l’autre moitié perdit sa verdure ; et, par ce moyen, il accorda le différend de deux frères qui lui avaient donné le chemin, et qui disputaient ensemble de la propriété de cet arbre. Ces moïitiés ont longtemps subsisté au même état ; mais les branches ayant été employées

à faire des croix et des rosaires, l’on n’en voit plus à présent que les troncs. Enfin, il fit tant d’autres merveilles en cet édifice, que le couvent de Paterne fut appelé par excellence le Couvent des miracles.

Les guérisons des plaies, des ruptures et des maladies y furent aussi très-nombreuses. Un des témoins assure, comme l’ayant vu de ses propres yeux, qu'il guérit deux cents personnes en un jour. D’autres disent qu’il en guérissait à tous moments, et comme sans nombre, de même que s’il eût eu entre les mains les clefs de la santé et de la vie. On lui apporta un jour un petit enfant qui était venu au monde sans yeux et sans bouche; il lui marqua avec sa salive les endroits où devaient être ces organes, et, à peine eut-il fait le signe de la croix, qu'il s’y forma deux beaux yeux et une bouche très-bien faite. Les aveugles, les sourds et les muets de naissance ne lui coûtaient pas plus à guérir, que ceux qui ne l’étaient devenus que par accident. On compte jusqu’à six morts qu’il a ressuscités en ce lieu, sans parler des personnes qui étaient à l’agonie ou- abandonnées des médecins, qu’il a préservées, par sa prière, d’une mort prochaine et indubitable. Le plus renommé de tous ces morts fut Thomas d’Yvre, habitant de Paterne, auquel il rendit deux fois la vie : une fois après qu’il eut été écrasé sous la chute d’un arbre, et une autre fois après qu’il se fut brisé le corps en tombant du haut du clocher en bas, et c’est peut-être là l’unique exemple qui se puisse trouver dans l’histoire des Saints, de la double résurrection d’une même personne.

Ces cures miraculeuses faisaient un grand éclat. Les chirurgiens du pays, qui voyaient qu'elles leur ôtaient toutes leurs pratiques, firent solliciter sous-main le révérend Père Scozette, religieux Mineur de l’Observance, qui prêchait alors dans les principales chaires de Calabre, de prêcher contre le Saint, et de décrier publiquement sa vie, sa conduite et ses prodiges. Il s’y laissa facilement aller. On lui avait dit que le Saint se servait, pour ces guérisons, de quelques herbes ou de quelques poudres qu’il appliquait sur les plaies, (ce qu’il faisait par une profonde humilité, et pour cacher, autant qu'il lui était possible, cette grande puissance de faire des miracles que Dieu lui avait donnée); le religieux s’imagina qu’il y pouvait bien avoir en cela de la superstition. Il y eut aussi d’autres religieux de son Ordre qui l'y animèrent, soit par jalousie, soit par un zèle imprudent et précipité. Ainsi, ce grand prédicateur se mit à déclamer, dans ses sermons, contre la manière de vivre, si extraordinaire, de notre thaumaturge, contre le Carème qu'il faisait garder perpétuellement à ses enfants, et surtout contre ces guérisons dont on parlait tant. Le Saint fut averti de ces déclamations ; mais comme il ne cherchait en tout que la gloire de Dieu, et qu’il ne faisait rien que par son mouvement et par son esprit, il lui abandonna avec une patience et une douceur merveilleuses la protection de son innocence, et la défense de sa cause. Scozette voyant que ses discours, qu’il appuyait encore de ses entretiens familiers, ne faisaient point d'impression sur les esprits, parce qu'il n’y avait personne qui ne fût convaincu des grands mérites du Saint, résolut de le venir trouver lui-même pour lui en faire la réprimande, se persuadant aisément, qu’étant savant en philosophie et en théologie, il confondrait sans difficulté un pauvre Ermite qui n’avait jamais étudié. Le serviteur de Dieu le reçut avec sa candeur et son affabilité ordinaires, et pour mieux lui donner la facilité de s’expliquer, il le conduisit dans une chambre particulière auprès du feu. Le prédicateur se déchargea devant lui de tout ce qu’il avait déjà dit en public, et le traita même injurieusement, comme un homme qui trompait le monde par de faux miracles.

Saint François ne s’en émut point ; mais après qu’il eut achevé ses plaintes, voyant que tout ardent qu’il paraissait, il était néanmoins intérieurement tout glacé par défaut de charité, il prit des charbons ardents dans ses mains, et, les pressant longtemps sans se brûler, il les lui présenta et lui dit agréablement : « Père Antoine, chauffez-vous par charité, car vous en avez grand besoin ». Ce religieux, touché de ce miracle, et se réveillant comme d’un profond sommeil, se jeta à ses pieds et lui demanda pardon. Le Saint le releva, et, après l’avoir embrassé, il lui remontra sagement que l’homme, quelque faible qu’il soit de lui-même, peut néanmoins toutes choses lorsque Dieu s’en veut servir pour sa gloire. Depuis ce temps-là, ce prédicateur fut le grand panégyriste de saint François, et publia de tous côtés sa sainteté : il profita si bien du moment d’entretien qu’il avait eu avec lui, qu’il arriva en peu d’années à une très-haute perfection, que Notre-Seigneur a même manifestée par des miracles. Il est mort au couvent d’Amaltée, l’an 1470.

Le don de prophétie, qui avait paru dans notre Saint avec tant d'éclat au couvent de Paule, le suivit et l’accompagna aussi en celui de Paterne et partout ailleurs; il y en a une infinité d'exemples mêlés parmi les miracles qui viennent d’être rapportés : car, comme la langue aussi bien que le cœur et l'esprit de ce grand homme étaient toujours entre les mains de Dieu, cette Sagesse adorable s’en servait ordinairement pour prononcer des oracles et pour découvrir des secrets qui pouvaient être utiles à l'amendement et à la guérison spirituelle de ceux qui s’adressaient à lui. Pour les possédés, il en délivra aussi beaucoup à Paterne ; et un, entre autres, qu’il fit d’abord travailler quelques jours à ses bâtiments, après quoi le démon, contraint de sortir par la force de son commandement, le fit avec tant d’impétuosité et de bruit, qu'il semblait que toute l’église allait s’écrouler, et qu’il n’y demeurerait rien d’entier. Depuis, il en a guéri encore plusieurs, tant en Italie qu’en France; entre autres, un novice de son Ordre et un de l’Ordre de saint François d’Assise, dont l’esprit malin s'était saisi par une secrète permission de Dieu.

Mais c’est peut-être trop nous arrêter au couvent de Paterne. De ce couvent, il alla à Spézane-le-Grand, qui est aussi du diocèse de Cosenza, et n’est éloigné de cette ville que de quatre milles, et de Spézane à Corilien, qui est du diocèse de Rossano. Avec la permission des Ordinaires, il y établit de nouvelles colonies, et y bâtit dans la suite de nouveaux couvents. Les miracles l’accompagnèrent partout, tant pour les édifices que pour le soulagement de toutes sortes de malheureux : il récompensa surtout la libéralité des Corilianais, en leur donnant miraculeusement des eaux de fontaine, dont ils avaient un extrême besoin. Au reste, il ne faut pas croire que cet admirable serviteur de Dieu n’eut soin que de la guérison des corps : son application principale était pour la conversion des pécheurs et pour le salut des âmes. Quoiqu'il n’eût pas étudié, il ne laissait pas de prêcher sur la fin de la journée ceux qui étaient accourus vers lui, et il le faisait avec tant de zèle, de lumière et d’onction, citant même les saintes Ecritures, que tous les auditeurs en étaient touchés. Il donnait à tout le monde des avis salutaires : comme il connaissait, par un esprit prophétique, les besoins de chacun, chacun s’apercevait qu'il lui disait ce qu’il fallait dire, et s’en retournait chez soi dans la résolution de vivre avec plus de piété. En un mot, les témoins assurent qu’il était la lumière de toute la Calabre, qu’il ramenait tout le monde dans les voies du salut; qu’il a fait un changement merveilleux dans les mœurs de toute cette province, et qu’elle a fait une perte irréparable, lorsqu'il en est sorti pour aller en France.

Le Saint, ayant ces quatre couvents, allait de l’un à l’autre; tant pour l'avancement de leurs constructions, qui durèrent longtemps, que pour le gouvernement de ses religieux, qui n'avaient point encore d'autre règle que celle qu’il leur donnait de vive voix avec les exemples de sa sainte vie. Pendant qu'il en prenait un si grand soin, il lui arriva un déplaisir très-sensible par la perte d’un pauvre frère qui, étant sorti sans congé, et même avec dessein de quitter le saint habit de la religion, fut tué d’un coup de tonnerre au territoire de Cartiarco. Mais Dieu, qui n’afflige jamais ses élus, jusqu’à les laisser sans consolation, récompensa la perte de cette ouaille égarée par la conversion admirable d’un jeune libertin, qui vint recueillir la couronne que celui-là avait laissé tomber. Ce fut Jean de la Roque, noble ecclésiastique de Corilien, menant une vie scandaleuse ; il voulut passer par Spézane pour aller satisfaire sa passion avec une courtisane qui était un peu plus loin. Le Saint, en ayant eu révélation, ordonna au portier de le faire entrer dans le couvent lorsqu'il viendrait demander de l’eau à la porte, et ensuite de l’introduire dans une chambre et de l’y enfermer. Le portier exécuta ponctuellement cet ordre, puis, ayant conduit cet insensé dans une cellule qui était dans le cloître, il en tira et ferma la porte sur lui. Ce fut un grand sujet d’étonnement pour ce misérable qui aimait sa misère, et qui courait avec joie à sa ruine, de se voir arrêté dans la poursuite de son dessein. Il jeta d’abord feu et flammes, vomit beaucoup d’injures contre les religieux, et fit grand bruit pour être délivré; mais, comme on n’ouvrait point, il se lassa enfin de crier et de frapper ; il se coucha contre terre et se laissa aller au sommeil. Alors le Saint entra dans la chambre, et l’ayant éveillé, lui dit froidement : « Hé ! mon ami, à quoi pensez-vous ? que ne secouez-vous de votre oreille ce qui vous tourmente, et qui vous fait si mal à la tête? » Ce jeune homme ne sachant s’il veillait ou s’il dormait, porte aussitôt sa main à son oreille droite, et il en tire un gros ver fort hideux et tout velu. Il la porte ensuite à l'oreille gauche, et il en tire un autre ver de même forme, et en ce moment tous ses désirs impurs et toutes ses affections brutales et déshonnêtes furent amorties ; se sentant touché de la main de Dieu, il se jeta aux pieds du Saint et le supplia avec instance de le recevoir au nombre de ses disciples. Il n’eut pas de peine à obtenir cette faveur, à laquelle le serviteur de Dieu savait qu'il était prédestiné. Il a rendu de bien grands services à l’Ordre avec beaucoup de sainteté, et n’est mort que l'an 1520.

Mais c’est assez demeurer en Calabre, il nous faut passer avec saint François de Paule en Sicile. Le bruit de ses vertus et de ses miracles s’y était tellement répandu, qu’il n’y avait point de ville dans toute cette île qui ne demandât ardemment sa présence. Surtout les habitants de Milazzo la souhaitaient, et lui envoyèrent des députés pour le prier de venir établir chez eux une communauté de ses disciples. Il fut encore pressé par quelques Siciliens, auxquels il avait donné l’habit de son Ordre. Ainsi, après avoir mis ordre dans les monastères qu'il laissait, il partit pour la Sicile avec deux de ses religieux, que l’on croit avoir été le père Paul de Paterne, et Fr. Jean de Saint-Lucide. Il fit un insigne miracle en chemin; ce fut de nourrir, pendant trois jours, neuf voyageurs affamés, avec un fort petil pain qu'il leur fit trouver fort miraculeusement dans leur bissac. Etant arrivé au trajet du phare de Messine, si renommé chez les poëtes, à cause du golfe de Charybde et du rocher de Scylla, autrefois célèbres par une infinité de naufrages, il pria, par charité, un nautonier nommé Pierre Colosse, de le mettre dans sa barque avec ses compagnons, et de le passer. Cet homme

rustique, voyant qu'il n’avait point d’argent pour payer son passage, le rebuta, et lui dit même quelque injure. Alors le Saint, ayant fait sa prière, et se sentant inspiré du Saint-Esprit, qui lui donna, en ce moment, un usage admirable et extraordinaire de l'esprit de la foi et des dons de conseil et de force, étendit paisiblement son manteau sur les ondes, et, étant monté dessus, avec ses deux disciples, il s’en servit comme d’une barque assurée pour traverser un détroit si dangereux. La mer trembla, mais lui ne trembla point ; les flots Le respectèrent, les vents lui furent obéissants ; Charybde et Scylla, qui faisaient frémir les galères les mieux équipées, l’honorèrent en son passage, et l’on dit même que, depuis ce temps-là, la mer y a été plus calme, et qu’il ne s’y est plus vu tant de naufrages. Enfin, il arriva près de Messine, et son humilité ne lui permettant pas d'aborder au port, où il aurait été vu d’une infinité de monde, il aborda à côté, où, au rapport de Placide Sempère, de la Compagnie de Jésus, il donna la vie spirituelle et corporelle à un mort qui était pendu depuis trois jours aux fourches publiques. De là, il se rendit à Milazzo ; il y fut reçu comme un ange venu du ciel; on lui bâtit en peu de temps un beau couvent, qui a été le premier de son institut dans toute l’île. Il n’y eut ni grand ni petit, ni riche ni pauvre, qui ne voulût contribuer à cet édifice ; les prodiges que le Saint y fit furent encore si grands qu’ils ont été les heureuses semences de beaucoup d’autres monastères d'hommes et de filles que l’on a donnés bientôt à son Ordre dans les autres villes, et qui composent à présent les provinces de Messine et de Palerme. On montre à Milazzo, au-dessus de la principale porte de son église, deux grosses pierres qu'il éleva seul et sans l’aide de personne, et dont il est impossible d’arracher aucun éclat, et un puits salé dont il rendit les eaux douces seulement jusqu’au temps où l’on aurait fait une citerne. Son trajet miraculeux, dont nous venons de parler, est attesté dans les actes de sa canonistion par plusieurs témoins, et il l'aurait été par beaucoup d’autres, si l’on eût fait des informations en Sicile, où la tradition en est très-répandue. Pierre Colosse, qui lui avait refusé Le passage dans sa barque, reconnaissant sa faute, en eut une confusion et une douleur incroyables ; et, lorsqu'il le vit béatifié, il venait tous les matins à son église de Messine, où, en se frappant la poitrine et en versant beaucoup de larmes, il déplorait sans cesse sa rusticité, qui l'avait privé du bonheur de passer un si grand homme.

Après que saint François de Paule eut aïnsi satisfait à la piété des Siciliens, il revint en ses couvents de Calabre. Cependant, les actions prodigieuses qu’il opérait à tous moments, faisant grand bruit par toute l'Italie, le pape Paul IT, qui monta sur la chaire de saint Pierre le 6 août 1464, voulut en avoir des nouvelles assurées, et envoya pour cela un de ses camériers à l’archevèque de Cosenza, afin qu’il s’en informât pleinement. L’archevêque, qui connaissait la sainteté du serviteur de Dieu, en parla très-avantageusement à ce prélat : « Mais afin », lui dit-il, « qu’on ne puisse pas douter de notre témoignage, prenez vous-même la peine d’aller vers lui, interrogez-le, examinez-le et ne rapportez au Pape que ce que vous en aurez connu par votre propre information ». Le camérier le crut, et, sans donner avis de son voyage, il se rendit au plus tôt à Paule. Dès qu'il vit saint François, il lui voulut baiser les mains par respect; mais le Saint s’en défendit avec beaucoup d’humilité, lui disant qu’il était bien plus à propos que luimême lui rendit ce devoir, comme à celui qui était honoré depuis trentetrois ans de la dignité sacerdotale. Le camérier fut surpris de ces paroles, qu’il trouva véritables en y faisant réflexion, Néanmoins, lorsqu'il eut été

conduit auprès du feu, voulant exécuter sa commission, il se mit à parler contre la vie du Saint et contre celle de ses enfants, le taxant de rigueur indiscrète et de singularité dangereuse, sur quoi il s’étendit fort au long. Le Saint l’écouta paisiblement ; mais comme il s'agissait de soutenir l’établissement de la vie perpétuelle de Carême, dont il avait reçu l’ordre du ciel, il prit des charbons ardents dans ses mains, et, les tenant longtemps sans se brûler, il dit au prélat : « Vous voyez, Monseigneur, ce que je fais par la vertu de Dieu ; ne doutez pas aussi, qu’étant assisté de cette vertu, on ne puisse supporter la vie la plus austère et les plus grandes rigueurs de la pénitence ». Le prélat, effrayé, voulut se jeter à ses pieds pour lui demander excuse et recevoir sa bénédiction; mais il en fut empêché par le Saint, qui lui demanda, au contraire, la sienne ; il eut ensuite avec lui un entretien tout céleste, qui le charma ; il sortit de sa compagnie encore plus édifié de l’éminente sainteté qu’il faisait paraître par ses discours et par ses manières d'agir et de parler, qu’il n’était étonné du miracle qu’il avait vu faire devant ses yeux. Il en informa le Pape et toute la cour romaine ; ce qui disposa le Saint-Siége aux grâces qu’il a depuis accordées à l'Ordre des Minimes. Au reste, cette sorte de miracle, de manier du feu et des choses embrasées, sans en recevoir aucun dommage, fut si ordinaire à saint François, qu’il y en a une infinité d'exemples dans le cours de sa vie. Il faut croire que Dieu lui accorda ce privilége en récompense de sa charité et de son austérité prodigieuse, et pour autoriser la vie pénitente qu'il venait établir dans le monde.

L’archevêque Pyrrhus lui avait donné permission de prendre trois maisons dans son diocèse, donnant l’exemple aux autres prélats, pour qu'ils lui permissent de faire de semblables fondations ; il voulut honorer son Ordre naissant de beaux priviléges. Ainsi, l’an 44714, il l’exempta de sa juridiction et de celle de ses successeurs, et le mit sous la protection immédiate du Saint-Siége. Deux ans après, le pape Sixte IV fit l'établissement authentique dudit Ordre, sous le nom d’£rmutes de saint François, qui depuis a été changé, par Alexandre VI, en celui de Æeligieux Minimes, et il donna à son saint instituteur, qu'il en créa malgré lui le supérieur général, un ample pouvoir de fonder des maisons dans tout le monde chrétien, et de composer une Règle et des Constitutions pour sa conduite.

Ces faveurs des souverains Pontifes et des prélats de la province de Calabre, ne l’empêchèrent pas d’être l’objet de la persécution de son propre prince, Ferdinand [°, roi de Naples, ainsi que du duc de Calabre et du cardinal d'Aragon. On n’en sait pas bien la cause ; mais il est probable que ce fut pour quelques avis importants que le Saint fit donner à ce prince, pour le bien de sa personne et de son Etat ; ils ne lui plurent pas, et plurent encore moins à ses enfants, qui profitaient de ses exactions et de son gouvernement tyrannique. Quoi qw’il en soit, ils envoyèrent à Paterne, où était le serviteur de Dieu, un capitaine de galère, avec des soldats, pour se saisir de sa personne et l’amener pieds et mains liés à Naples. Cette nouvelle jeta la consternation dans tout le pays. Les principaux citoyens tàächèrent de dissuader Ce Capitaine de rien attenter contre un si saint homme ; ils lui remontrèrent que ce serait attirer sur lui et sur toute la maison royale la colère de Dieu et les fléaux de son indignation. Nonobstant cela, il voulut exécuter son ordre. Il entra dans l’église et dans le couvent, cherchant celui que son prince haïssait. François, bien loin de se cacher, comme ses disciples l’en suppliaient, se mit à genoux sur les degrés du grand autel, exposé à la vue de tout le monde. Le capitaine et les soldats passèrent sou-

vent devant lui et autour de lui; mais Dieu le rendant invisible, ils ne le purent apercevoir. Enfin, il se produisit lui-même, et au même instant ce capitaine fut touché de la main de Dieu et rempli d’un si grand respect, qu'il se jeta à ses pieds et lui demanda pardon de son attentat. Le Saint le releva avec beaucoup de bonté, et lui dit de ne rien craindre ; mais d’aller de sa part dire au roi, à la reine et à leurs enfants, que s’ils ne se corrigeaient pas de leurs vices, ils éprouveraient bientôt, avec toute leur maison, la rigueur des vengeances du Tout-Puissant. Il le chargea aussi de cierges bénits et d’autres objets de dévotion pour leur présenter. Enfin, il ne voulut pas le laisser sortir, ni ses gens, sans faire collation. Et il arriva cette merveille : deux petits pains et une pinte de vin, qu'on leur servit, furent suffisants pour les rassassier tous, quoiqu'ils fussent plus de quarante, et qu’ils mangeassent et bussent librement, selon leur besoin ; et, à la fin du repas, il resta encore autant de pain et de vin qu’on en avait mis sur la table. La cour fut bientôt informée de ce qui s’était passé, et, par ce moyen, la persécution cessa.

Cependant le Saint, connaissant par un esprit prophétique que les Turcs étaient près de descendre en Italie et dans le royaume de Naples, en donna avis au roi, lui mandant, avec sa générosité ordinaire, qu’il ne sembarrassât pas des affaires d'autrui, mais qu’il eût soin de conserver ses Etats, qui allaient être attaqués par les infidèles. Il déclara aussi à ses religieux, et à d’autres personnes, ce que Dieu lui avait fait connaître de cette descente ; ceux-ci en furent d'autant plus épouvantés, que sa prédiction de la prise de Constantinople, en 4453, par Mahomet IL, avait été ponctuellement accomplie. Le roi négligea de prévenir ce malheur, et, l’an 1480, le dernier jour d'août, Achmet Pacha, ayant fait prendre terre à son armée, se saisit d'Otrante, ville et port considérables, fit empaler l’archevêque et plusieurs des habitants, ét saccagea la plupart des lieux d’alentour. Un si grand malheur fit ouvrir les yeux à Ferdinand. Il envoya promptement une armée pour reprendre cette ville et pour chasser les Turcs d'Italie, puis il commanda aux principaux seigneurs de son royaume de se trouver au siége, pour aider à repousser cet ennemi commun. Jean Nicolas, comte des Arènes, en était un ; mais comme il était grand serviteur de Dieu, et intime ami du Saint, il ne voulut pas partir pour cette expédition sans se recommander à ses prières et lui demander sa bénédiction. Il le vint trouver à Paterne, avec une belle compagnie de gentilshommes et des soldats de ses vassaux. Le Saint, qui avait passé huit jours en oraison et en larmes, dans sa cellule, pour détourner le fléau de Dieu de l'Italie, l’assura qu’ils prendraient Otrante, qu'ils chasseraient les Turcs et qu’ils reviendraient tous en santé; il leur donna à chacun, pour sauvegarde, un cierge bénit. La chose arriva comme il l’avait prédite ; car, quoique le comte et ceux de sa suite se trouvassent souvent au milieu des ennemis, et qu'il se fit autour d’eux un carnage horrible par les pierres, les projectiles de toute sorte et les feux que jetaient les assiégés, et que la peste fit aussi un grand ravage dans le camp, pas un de ceux qui avaient reçu de ces cierges ne fut ni tué ni blessé ; la ville fut prise, les Turcs contraints de se retirer, et toute cette sainte compagnie revint chez elle pleine de gloire et de santé. Le seul muletier du comte, qui s'était moqué des cierges bénits du Saint et n’en avait point voulu prendre, mourut de la contagion, et son corps exhala à l'instant une odeur insupportable. Cette histoire est attestée dans les actes par des témoins irréprochables.

Le roi Louis XI, prince adroit, politique et défiant, régnait alors en

France. Il était affiigé d’une maladie dangereuse dont il désirait ardemment guérir. Il n’y avait point d’habiles médecins qu'il n’eût consultés, point de remèdes qu’il n’eût essayés, point de dévotions qu’il n’eût faites ou fait faire pour en venir à bout ; mais comme ni Dieu ni les hommes ne le contentaient point par toutes ces voies, entendant parler des merveilles qu’opérait depuis longtemps le saint ermite de Calabre, il eut un grand désir de lui parler et de l'avoir auprès de lui. C'était, sans doute, par un secret mouvement de la divine Providence, qui voulait que saint François vînt en France pour donner plus d’éclat à son Ordre et l’étendre plus facilement par toute l’Europe. Il l’en pressa lui-même par lettres, lui promettant des avantages fort considérables pour lui et pour les siens, s’il le venait trouver. Mais comme ces lettres furent sans effet, le Saint étant trop mort au monde pour se laisser toucher par ses promesses, Louis eut recours au roi de Naples et lui demanda, comme une grâce singulière, de lui envoyer son saint homme. Ferdinand fit son possible pour décider le Saint à donner au roi très-chrétien la satisfaction qu’il soubaitait, ne considérant pas que le perdre c’était perdre le bonheur de son Etat et quelque chose de plus précieux que tout son royaume. Mais Francois s’en défendit toujours, ne croyant pas qu’il dût entreprendre un si grand voyage, parce qu'on avait en vue, en l’y invitant, qu'il vint faire un miracle. Enfin, Louis s’adressa au pape Sixte IV, et le supplia de commander à l'ermite de Paule de le venir trouver. Le Pape, jugeant à propos de le contenter, envoya deux Brefs au saint homme, par lesquels il lui ordonna de se rendre promptement à la cour de France. ïl ne lui en fallut pas davantage pour le déterminer, et la voix du souverain Pontife fut pour lui comme un ordre venu du ciel.

Il dit adieu à ses enfants, leur laissa pour son vicaire le père Paul de Paterne, dont nous avons déjà parlé, et dont la sainteté a été si grande, qu'outre plusieurs miracles que l’on rapporte de lui, son corps a demeuré cent cinquante ans après sa mort sans corruption. Sa pauvreté le dispensa de leur faire des présents ; mais le peu de choses qui leur demeurèrent de lui, comme un vieil habit, un chaperon, un cordon, une tunique, une discipline et une dent de sa bouche, qu’il donna à sa sœur, ont été, et sont encore des sources de faveurs et de guérisons surnaturelles par toute la Calabre. Il fit jusqu’à Naples, comme à Salerne, à Cava et en d’autres lieux, plusieurs miracles que le lecteur pourra voir en son histoire.

À Naples, on le reçut avec la même pompe que si c’eût été un grand légat apostolique (ce sont les propres termes de Philippe de Commines), ou que si le roi eût fait lui-même son entrée la première fois. Ferdinand, ses enfants, et tout ce qu’il y avait de nobles et de personnes de qualité dans la ville, atlèrent au-devant de lui, et la foule du monde y fut si grande, que, sans les efforts du prince de Tarente, second fils du roi, qui l'était venu chercher jusqu’à Salerne, il eût été impossible de le faire passer. Le roi voulut qu’il logeât dans son palais, soit pour lui faire plus d'honneur, soit pour avoir un moyen de l’observer. Epiant la nuit, par des fentes, ce qu’il faisait dans sa chambre, il l’aperçut en oraison, tout environné de lumière, et élevé de plusieurs pieds au-dessus du plancher ; il en fut d’autant plus surpris, qu’il se persuadait qu'après les fatigues d’un voyage et d’une réception solennelle, et après avoir reçu de si grands honneurs, il ne serait guère en état de faire oraison ; mais il ne savait pas encore que la ferveur du Saint était si constante, et son humilité si profonde, que ni les honneurs ne l’élevaient, ni les travaux ne l’abattaient.

Le lendemain il linvita à manger à sa table ; mais le Saint s’en étant

excusé comme d’une chose qui ne lui convenait pas, il lui envoya, pour son dîner, des poissons frits qu’on lui avait servis. Le Saint les bénit, Les rétablit en vie et les lui renvoya par le même page qui venait de les apporter; ce qu’il fit pour corriger sa défiance, sachant bien qu’il ne lui avait envoyé ce plat que pour l’éprouver. Ensuite, le roi le vint trouver lui-même et lui présenta quantité de pièces d’or, pour aider, disait-il, à la fondation de ses eouvents ; mais le Saint lui dit encore courageusement qu’il ferait beaucoup mieux de rendre cet or à ses pauvres sujets, dont il avait sucé le sang par des impositions injustes, que d’en faire des aumôûnes qui ne pouvaient être qu’abominables devant Dieu. Et, pour le convaincre de la vérité de ce qu’il lui disait, il prit une de ces pièces d’or, la rompit en deux, et en fit couler en sa présence plusieurs gouttes de sang. Ce terrible miracle, qui est attesté par les plus anciens écrivains de sa vie, jeta l’épouvante dans l'esprit de ce prince ; il reconnut sa faute, la pleura amèrement et promit de la réparer; mais il n'exécuta guère, dans la suite, ce qu’il avait promis, et ainsi il attira sur lui et sur toute sa famille Le fléau dont ce grand Prophète l’avait déjà menacé, et dont il le menaça encore en cette occasion. Cependant le roi l’obligea, avant son départ, de choisir une place pour le monastère qu’il lui voulait faire bâtir dans sa ville royale. Il la choisit, mais dans le quartier de ‘Ja ville le plus sale et le moins fréquenté. Le roi s’en étonna, et lui dit que : ses religieux y seraient inutiles et qu’ils rendraient mieux, à un autre endroit, les services qu’on pouvait attendre de leur charité. Mais le Saint lui prédit que ce quartier qu’il avait choisi serait un jour si agréable et si peuplé, qu’il n’y en aurait point de semblable en toute la ville ; ce que l’événement a montré véritable, parce que le palais du vice-roi y a été bâti vis-àvis le couvent des Minimes, avec un grand nombre d’hôtels et de belles maisons, qui l’ont fait entièrement changer de face.

De Naples, le Saint fut conduit par mer à Rome. Son premier historien assure qu'il y eut une si grande foule à son entrée, à cause des guérisons miraculeuses qu'il faisait à tous moments, qu’il était impossible d'approcher de lui ni par eau ni par terre. Le Pape le reçut avec beaucoup d’honneur, et même, selon Philippe de Commines, lui donna trois fois audience, à chacune desquelles il s’entretint familièrement avec lui pendant trois ou quatre heures, voulant absolument qu’il fût assis sur une belle chaise. Tous les cardinaux le visitèrent et lui donnèrent des marques d’une estime et d’une vénération toute singulière. Sa Sainteté le voulut élever aux ordres ecclésiastiques ; mais il s’en défendit toujours constamment, et se contenta du pouvoir qu'il lui donna de bénir des cierges et des chapelets ; ce qui a été la source d’une infinité de miracles qu’il à faits en France. Il lui parla du vœu de la vie de Carême, qu’il voulait établir dans son Ordre ; mais comme le Pape y fit beaucoup de difficultés, il prit par la main le cardinal neveu, qui était Julien de la Rovère, et dit à Sa Sainteté : « Saint Père, celui-ci fera ce que votre Sainteté a tant de peine à faire »; lui prédisant par là qu'il serait Pape. Ce qu’il confirma encore à ce cardinal, lorsqu'il se réfugia en France, sous le pontificat d'Alexandre VI. En effet, il le fut depuis sous le nom de Jules If, et c’est lui qui a approuvé les règles de l'Ordre avec le quatrième vœu de la vie de Carême.

Le serviteur de Dieu ayant satisfait à sa dévotion, par la visite des saints lieux, et reçu la bénédiction apostolique, retourna à Ostie et reprit le chemin de France. Passant par Gênes, il montra du doigt une montagne voisine, où il assura qu’il y aurait un jour un couvent de son Ordre ; ce qui s’est exécuté treize ans après, par la libéralité du prince Doria. Il avait prédit la même

chose à Messine, en montrant la chapelle du Saïint-Sépulcre ; à Cava, près de Naples, en mettant la première pierre à l’église d’une Congrégation appelée la Société de Jésus, et à Rome, en montrant le Mont-Pincio ; et l’on peut dire de lui ce qui est dit de Samuel, que nulle de ses paroles n’est tombée à terre, mais qu’elles ont toutes été ponctuellement accomplies.

De Gênes, l’envoyé du roi très-chrétien, qui l'était venu chercher en Calabre, et le conduisait dans tout le voyage, fit prendre la route de Marseille ; mais, par une conduite de la divine Providence, le vaisseau aborda à un petit port entre Bormes et Briganson. Le Saint, avant de mettre pied à terre, se confessa et distribua des cierges bénits aux plus considérables de la compagnie ; ce qu'il fit pour se disposer aux grandes merveilles que Dieu allait opérer, par son moyen, dans tout le royaume de France. Etant descendu, il imprima ses vestiges sur un rocher, qui les retient encore à présent ; et ce lieu même est devenu fort célèbre par une chapelle que les habitants y ont fait bâtir, et qui est visitée de tout le voisinage avec beaucoup de dévotion.

L’envoyé demanda à entrer dans la ville de Bormes ; mais cela aurait été refusé, à cause de la peste qui ravageait tout Le pays et avait déjà commencé de se répandre en cette ville, si le Saint n’eût dit : « Ouvrez par charité, Dieu est avec nous ». On ouvrit à cette parole, et cette honnêteté des habitants ne leur fut pas inutile; car le Saint ayant fait sa prière, tous leurs malades, et ceux mêmes qui s'étaient retirés dans la campagne pour sefaire traiter, se trouvèrent guéris en un moment ; et, ce qui est plus admirable, il leur est demeuré ce grand privilége, que la peste n’entre jamais dans leur ville, quelque dégât qu’elle fasse dans toute la province, et que nul des citoyens de Bormes, en quelque endroit qu'il se rencontre, et quand même il coucherait avec Les pestiférés, n’est jamais infecté de la contagion. Nous en avons eu, jusqu'à maintenant, des preuves sans nombre, et qui même ont été juridiquement examinées et approuvées. Aussi, incontinent après la canonisation du Saint, ils firent bâtir une superbe église en son honneur ; et, dans ces derniers temps, ils ont donné un couvent aux religieux de son Ordre. La ville de Fréjus, par laquelle il passa ensuite, éprouva pareïllement son grand pouvoir auprès de Dieu, car il guérit aussi tous ceux qui étaient frappés de l’épidémie. On reconnut ce bienfait huit ans après, par la fondation d’un beau monastère , où trois chapitres généraux ont été célébrés, mais qui, depuis, a été changé en celui d’Arles, à cause de l’intempérie de l'air.

I faut dire ici, en passant, que ces deux villes ne sont pas les seules qui aient été guéries ou préservées de la peste par les prières et la protection de ce grand Serviteur de Dieu. Il a renouvelé plusieurs fois ce miracle après sa mort ; etil est un des Saints que l’on invoque avec le plus de succès dans cette calamité publique. L’an 1629, la ville de Naples confessa qu’elle lui était redevable de sa conservation, dans une horrible contagion qui venait de ravager toute la Sicile et une partie de l'Italie ; et, pour action de grâces, elle l’adopta au nombre de ses principaux patrons, ce qui se fit avec une pompe et une magnificence qui n'avaient point encore eu d’exemple. La description en a été imprimée en italien et en français, sous le titre de Patronage de Naples. Les villes de Morlaix et de Saint-Paul-de-Léon, en Basse- Bretagne ; celle de Mons, en Hainaut, celle de Malaga, en Espagne, et celles de Cosenza et de Paterne, en Calabre, lui rendent tous les jours leurs reconnaissances, pour avoir été délivrées du même mal par sa puissante intercession, Nous avons déjà dit que celle de Paterne le fut par le moyen de l’eau,

où un de ses chaperons avait trempé; elle guérit généralement tous ceux qui en burent. Celle de Cosenza le fut presque en même temps par une huile miraculeuse qui coulait de la lampe qui brülait en sa chapelle de Paule ; sa seule onction rendit la santé à tous ceux qui étaient infectés. Pour celle de Malaga, elle l’a été l’an 1637 d’une manière encore plus extraordinaire ; car, comme plus de vingt mille personnes y étaient déjà mortes en moins d’un mois, un avocat du Tiers Ordre du Saint, nommé Antoine Pérez, qui avait une relique de lui, l’ayant fait toucher aux malades de sa maison, les guérit tous sur-le-champ. L’évêque l'ayant appris, ordonna une procession s0lennelle où l’image de saint François de Paule fut portée, et durant laquelle huit cents pestiférés, qui étaient à l'hôpital, furent guéris, et la peste cessa entièrement par toute la ville. Reprenons maintenant la suite de notre histoire.

Il faudrait nous arrêter à chaque pas, si nous voulions rapporter tous les autres.prodiges que fit Le Saint dans tout le cours de son voyage. Il en avait fait sur la mer en préservant son vaisseau d’un naufrage et d’une prise de corsaires, qui paraissaient inévitables ; il en fit encore sur la terre dans tout le reste du chemin : car, comme les villes et les bourgs allaient de tous côtés au-devant de lui pour recevoir sa bénédiction, il récompensa souvent leur dévotion par des faveurs et des guérisons extraordinaires. Quelquefois aussi il se rendit invisible, soit pour n’être point interrompu dans ses prières, soit pour éviter les honneurs qu’on lui voulait déférer, ce qui mit un jour l’envoyé de France extrêmement en peine, en lui faisant croire que le Saint avait repris le chemin d'Italie.

Le roi Louis XI,apprenant son arrivée en France, en eut tant de joie qu’il semblait qu’il eût conquis un nouveau royaume, et l’on dit qu’il fit donner dix mille écus à,celui qui lui en apporta les premières nouvelles. Sachant qu’il approchait de Tours, où il faisait sa résidence, il commanda à son dauphin, que l’on a depuis appelé Charles VIIT, de le recevoir à Amboise. Il le fit avec de grands témoignages d’estime et de respect, et, depuis ce tempslà, il l’a toujours aimé et honoré comme son propre père. Mais, si nous en croyons Philippe de Commines, le roi enchérit encore sur cet accueil; car il ne le reçut pas à son arrivée au Plessis-lès-Tours, qui fut le 24 avril 4482, avec moins d'honneur et de soumission que si c’eût été le Pape même. Il alla au-devant de lui avec sa cour ; et, comme s’il eût reconnu en lui quelque chose de divin, il se jeta à ses pieds, et le supplia de lui rendre la santé. Le Saint le releva le mieux qu’il lui fut possible, et, pour ce qui était de sa santé, il lui répondit ce qu’une personne sage lui devait répondre, à savoir : que la santé et La vie des rois, aussi bien que celle des autres hommes, étant entre les mains de Dieu qui a compté tous leurs jours, il fallait s'adresser à lui par la prière, pour connaître là-dessus sa volonté. Le roi le fit loger dans une dépendance de son château, en une petite maison proche dela chapelle de Saint-Mathieu, afin de pouvoir jouir plus facilement de son entretien, et donna charge à deux de ses officiers d’avoir soin de sa subsistance et de celle de ses religieux ; mais, comme il était soupçonneux de son naturel, et que, d’ailleurs, son médecin, Jacques Coythier, lui jetait adroitement des pensées de défiance du saint homme, par une secrète jalousie qu’il avait contre lui, il commença à le tenter et à l’éprouver en diverses manières.

En effet, il lui envoya tantôt un buffet précieux garni de quantité de vases d’or et d'argent, qu'il pouvait appliquer, disait-il, à la construction d’un monastère ; tantôt un service entier de vaisselle d’étain pour son usage ; tantôt une image de Notre-Dame qui était estimée dix-huit mille écus ;

mais comme le Saint refusa tous ces présents auxquels il préférait sa pauyreté, il lui apporta lui-même secrètement plein un chapeau de pièces d'or, l'assurant qu’il les pouvait prendre sans crainte, et que personne n’en saurait rien. Le Saint lui fit là-dessus une sévère réprimande, et lui dit qu’il ferait beaucoup mieux de réparer les torts qu’il avait faits à tant de monde pendant sa vie et de penser sérieusement à en obtenir le pardon par la pénitence, que de faire des présents d’iniquité, et de tenter les serviteurs de Dieu. Ce prince, néanmoins, ne se rendit pas encore ; mais, voyant que le Saint était inébranlable du côté de l’avarice, il le voulut éprouver du côté de l’intempérance, lui envoyant souvent des corbeilles de beaux poissons, et Jui mandant que, s’il n’en mangeait point, il Le priait au moins d’en laisser manger à ses compagnons. Mais cet admirable serviteur de Dieu, qui pénétrait par la lumière du ciel la malice de son hôte et l’iniquité de son offrande, n’y voulut point acquiesrer ; il répondit que ses religieux se contentaient d'aliments grossiers, et qu’ils n'avaient pas besoin de ces mets délicieux, qui n'étaient bons que pour la bouche des grands.

Enfin, le roi reconnaissant par là la vertu incomparable d’un homme à l'épreuve de toutes sortes de tentations, en conçut une estime extraordimaire, et lui donna un entier crédit sur son esprit. Souvent il l’allait visiter dans sa cellule, où il demeurait fort longtemps seul avec lui, et on le voyait sortir de ce sanctuaire les yeux baignés de larmes et avec de grands sentiments de componction de ses fautes passées. D’autres fois, ne pouvant y aller à cause de sa maladie, il le faisait venir dans sa chambre, où le Saint lui parlait et aux personnes de sa cour avec tant de prudence, de sagesse et de vigueur, qu’il était tout visible que l'esprit de Dieu parlait par sa bouche.

’est ainsi que le dit Philippe de Commines, homme de cour, qui assure J’avoir entendu plusieurs fois parler de cette manière.

Certes, il y a sur cet homme merveilleux deux choses à remarquer en cet endroit, qui ne doivent pas donner moins d’étonnement que ses plus grands miracles, et qui font voir manifestement que sa vertu l'avait élevé à une parfaite jouissance de la liberté des enfants de Dieu. D’abord, bien qu'il eût toujours été dans la solitude, ou occupé à la construction de ses couvents de Calabre, néanmoins, quand Dieu l’en fit sortir pour étendre son Ordre en d’autres pays, il parut dans les premières cours de l’Europe, et traita avec le Pape, les rois, les cardinaux, les princes, les évêques, les da-

mes de qualité, avec tout ce qu’il y avait de grand, de spirituel et de délicat dans ces cours, sans aucun embarras, mais avec autant d'engagement, d’ouverture et de facilité que s’il y eût été nourri toute sa vie ; nul de ceux avec qui il conversa plus de vingt ans ne remarqua jamais rien en lui de faible, de rampant, ni de répréhensible, mais toujours une grande force d’esprit, une sagesse toute céleste et une sainteté qui obligeait tout le monde à le révérer. Ensuite, il savait bien que le roi Louis XI souhaitait passionnément la santé; on ne lui pouvait parler de la mort, qu’il n’entrât dans des fougues et des emportements furieux ; et, après tout, il ne l’avait fait venir de Calabre que dans l’espérance qu’il le guérirait ; néanmoins, notre Saint ayant appris, dans l’oraison, que le prince ne devait pas s'attendre à cette grâce, mais que, son heure étant venue,'il devait se préparer au dernier passage, il lui en porta généreusement la parole, lui disant comme Isaïe à Ezéchias, mais dans des circonstances bien plus délicates : « Disposez vos affaires, car vous mourrez et ne vivrez plus ». Et ce roi, bien loin de se laisser aller à ses colères ordinaires, reçut cet avis de la bouche du Saint avec un grand calme et une parfaite soumission d’esprit, le priant seulement de

lui servir de directeur et de le disposer à cette heure qui est la plus terrible de toutes les heures. Le Saint le fit avec beaucoup de soin ; et ainsi, ce grand monarque français, qui avait été pendant sa vie la terreur des princes, l’arbitre de l’univers et le vengeur des rois, étant bien muni des sacrements de l'Eglise, rendit son esprit à Dieu le jour même que François l’avait prédit, contre l’avis du médecin, à savoir le 4 août 1483.

En mourant il lui recommanda ses trois enfants : Charles, son dauphin, âgé seulement de treize ans; la princesse Anne, mariée à Pierre, duc de Bourbon, et la princesse Jeanne, mariée à Louis, duc d'Orléans, qui, depuis, a été Louis XII. Aussi le Saint en eut-il un soin extraordinaire ; car pour la princesse Anne, qui paraissait stérile et ne pouvait avoir d’enfants, il lui en obtint deux par ses prières, un garçon et une fille; en reconnaissance, elle fonda et fit bâtir le couvent des Minimes de Gien !, l’an 4496 ou 97. Pour la princesse Jeanne, il contribua beaucoup, par ses avis et ses intercessions auprès de Dieu, à la faire arriver à cette éminente sainteté qui fait qu’on la reconnaît publiquement pour bienheureuse ; lorsque le roi Louis XII la répudia, saint François la consola et la fortifia si puissamment, qu’elle changea avec joie la qualité de reine de France en celle d’épouse solitaire du Fils de Dieu. Enfin, pour ce qui est de Charles VIIL, il l’a perpétuellement assisté dans ses affaires. Cest lui qui, par ses larmes, lui a fait remporter deux signalées victoires d’une extrême importance pour sa personne et pour tout son royaume : l’une, en la journée de saint Aubin, contre François, duc de Bretagne, au temps de laquelle guerre il fut vingt-deux jours enfermé dans sa cellule pour lui obtenir le secours du ciel ; l’autre, en la journée de Fornouë, contre les princes d'Italie ligués ensemble pour le faire périr, à son retour de la conquête de Naples. Le Saint connut, par révélation, le danger où était le roi, et l'ayant découvert à ses religieux, il les fit mettre en prière avec lui pour mériter la protection de Dieu. Et son oraison fut si efficace, que ce prince, avec sept mille soldats, passa sur le ventre à une armée de quarante mille hommes qui avait pour chef le plus habile capitaine de toute Vltalie. C’est encore ce saint homme qui, après la défaite du duc de Bretagne, procura le mariage du roi avec Anne, sa fille et son unique héritière, ce qui à uni pour jamais cette riche et illustre province à la couronne de France.

Charles, de son côté, n’oublia rien pour récompenser les faveurs qu’il avait reçues et recevait tous les jours du Saint. Il le visitait souvent, ou le faisait venir en son cabinet pour avoir son avis dans les affaires les plus épineuses de son Etat et de sa conscience, et l’on dit que, par respect, il ne lui parlait jamais que découvert. Il voulut absolument qu’il nommât son dauphin sur les fonts du baptême, de quoi il y a un acte authentique dans les registres de la chambre des Comptes à Paris. Il lui fit bâtir, dans son propre parc, le célèbre couvent du Plessis, auquel il affecta des revenus pour la subsistance de ses religieux. Il lui en donna aussi un à Amboise, dont l’Eglise fut construite au lieu même où il l’avait reçu étant dauphin, par le commandement du roi Louis XI, son père. Lorsqu'il entra triomphant dans Rome, l’an 4495, et qu’il y fut proclamé empereur de Constantinople par le pape Alexandre VI, un de ses plus grands soins fut d’y fonder un monastère de son Ordre : c’est celui de la Sainte-Trinité, sur le mont Pincio, lequel, suivant les intentions de son fondateur et les ordonnances du Saint, confirmées par quatre souverains Pontifes, ne doit être habité que par des religieux de la nation française.

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