LA BIENHEUREUSE ANGELINE DE MARSCIANO, VEUVE
alors qu’elle commença à réfléchir sur la vanité des biens de ce monde, sur les ennuis et les fatigues dont ils sont inséparables. Elle fit vœu de ne point choisir son fiancé sur cette terre, et de s’offrir à Jésus-Christ. Parmi les vertus qui brillèrent en elle dès son jeune âge, il faut signaler son amour du prochain, qui la portait à soulager tous ceux qu’elle voyait dans le besoin, et particulièrement les pauvres. Il n’y avait pas de jours qu’elle ne mît de côté une partie de son repas ; le lendemain, elle allait de grand matin aux portes des églises, et distribuait aux indigents des portions de pain et de viande. Un jour qu’elle s'était rendue à la cuisine, et y avait pris pour les malheureux une partie de la provision destinée au repas, elle demanda ensuite au maître d'hôtel s’il s'était aperçu qu'il lui manquât quelque chose, et comme celui-ci lui répondait négativement, elle lui dit : « Vous voyez qu’on peut, à peu de frais, soulager bien des besoins, puisque j'ai nourri aujourd’hui plusieurs pauvres sans que nos provisions en paraissent amoïindries ».
Lorsqu'elle eut quinze ans, son père voulut la marier avec Jean de Terni, comte de Civitella, petite ville des Abruzzes, dans le royaume de Naples. Son vœu de chasteté lui défendait d’accepter une pareille union; mais son père se courrouça violemment à ce refus d’obéissance, et lui donna huit jours pour se décider. Dans cette perplexité, elle se jeta entre les bras de Dieu, qui l’avait inspirée au moment de son vœu, lui demandant de lui donner la force et les moyens de l’observer fidèlement. Au milieu de ses craintes mêlées d’espérances, une voix d’en haut lui conseilla d'obéir à son père, et de s’en remettre pour le reste au soin de la divine Providence. Dès lors, tranquille avec sa conscience, elle déclara à son père qu'elle était prête à faire selon son désir. Celui-ci, rempli de joie, fil venir le jeune comte, qui échangea avec Angeline l'anneau des fiançailles. Confiante dans les décrets de Dieu, elle ne se troubla point à ce moment suprême ; cependant, après la cérémonie, elle ne fut point sans inquiétude sur la manière dont elle allait concilier ses vœux avec les événements. À genoux dans sa chambre, aux pieds d’un crucifix, elle s’unit avec son divin fiancé dans une ardente prière, lui exposa le danger qui la menaçait d’une manière si imminente, et lui demanda avec plus d'instance que jamais de ne pas l’abandonner. En ce moment un ange lui apparut, qui la rassura pleinement dans ses appréhensions et lui promit que tout irait selon ses désirs.
Le lendemain, lorsqu'elle se trouva seule en face du jeune comte, elle se jeta tout à coup à ses pieds, les mains suppliantes et les yeux pleins de larmes ; elle lui ouvrit son cœur sans détour, lui raconta les vœux qu’elle avait formés en se consacrant à Dieu, l’apparition céleste qui l’avait confirmée dans ses saintes résolutions et le ferme espoir qu’elle avait conçu de n’y point faiblir. Le jeune homme, profondément ému de tant de vertus et d’une si grande franchise, s’inclina respectueusement devant elle, et lui répondit : « Devant le Roi des rois, tout autre fiancé doit s’humilier et disparaître ; soyez en paix, et ne croyez point que je veuille jamais attenter à la pureté de vos résolutions ; celle qui a reçu le nom d’Angeline conservera sa chasteté d’ange ; ne voyez en moi que l’'humble serviteur de la fiancée de Jésus-Christ. O ma sœur, la chaste affection que je vous ai vouée, je la conserverai pure et fidèle avec l’aide de Celui que j'aime et respecte comme vous l’aimez et le respectez vous-même ». À ces paroles, Angeline ne put comprimer un élan de reconnaissance envers le Seigneur, qui la délivrait d’un si pressant danger, et aussi envers le jeune comte, qui se montrait instrument si docile des décrets de la Providence. Ils confondirent leurs
âmes dans une prière commune, et renouvelèrent au pied de la croix le promesses qu'ils s'étaient faites mutuellement et qu’ils juraient devant Dieu d'observer jusqu’à la mort. Après la cérémonie du mariage, ils partirent pour Civitella, où ils vécurent simplement, répandant autour d’eux les bienfaits d’une grande charité et l'exemple de leurs hautes vertus. Il y avait à peine deux ans qu’ils étaient mariés, lorsque le comte mourut après une courte maladie. Libre des liens du monde, Angeline aspira plus ardemment que jamais vers le ciel ; elle renvoya toutes les servantes de sa maison, et échangea ses richesses contre l’habit du Tiers Ordre. L’aumône, le soin des malades et des orphelins partagèrent tous ses loisirs. Dieu lui témoigna souvent la satisfaction que lui causaient ses bienfaits par les faveurs quelquefois miraculeuses dont il se plaisait à les récompenser. Plusieurs des malades auxquels elle donnait ses soins, guérissaient contre tout espoir, des âmes perdues par les mauvais instincts et gangrenées par le vice, revenaient aussi subitement à Dieu, converties par son exemple, par ses pieux enseignements et ses constantes prières. Elle allait parcourant le pays des Abruzzes, s’arrêtant dans les villes et dans les moindres villages, prêchant partout les bienfaits de la foi catholique et l'amour du Seigneur, encourageant surtout les jeunes filles à offrir à Dieu le sacrifice de leur vie et à se consacrer à lui sous l’habit du Tiers Ordre. Tant de zèle pour le service de Dieu devait lui attirer l’envie et la persécution des moins fervents. Elle fut accusée auprès de Ladislas, roi de Naples et de Sicile, de chercher à détourner les jounes gens du mariage et de prècher le mépris de ce sacrement. Des personnes malintentionnées allèrent jusqu’à la faire passer aux yeux du roi pour un émissaire de l'hérésie, et prétendirent la convaincre d'être du nombre des ennemis les plus acharnés de l’Eglise. Le roi, un moment trompé par ces délations, la fit rechercher dans le pays des Abruzzes, prêt à lui faire expier sur le bûcher les doctrines impies qu’elle était censée professer.
La sainte femme dut se mettre en mesure de se présenter devant le roi, ne sachant pas pourquoi elle était ainsi recherchée ; mais Dieu lui dévoila miraculeusement les noms de ses ennemis, en l’assurant de sa protection, et lui ordonna de comparaître devant le prince, un réchaud ardent à la main, prête à faire le sacrifice de sa vie si elle était condamnée. Elle se rendit donc à Naples, munie de la sainte communion, et parut devant le roi, en présence d’une cour nombreuse de princes et de grands seigneurs, disposée, disait-elle, à mettre le feu à ses vêtements si justice ne lui était faite. Le roi fut frappé de son air résolu et de ses déclarations pleines de franchise. Après un court interrogatoire, il resta convaincu que cette femme n'avait jamais attenté aux lois établies du mariage, mais seulement fait comprendre aux jeunes filles les avantages et les douceurs de la vie monastique. Loin de la blâmer, il la complimenta, devant toute sa cour, de son zèle pour le triomphe de la foi, et la renvoya avec de grands témoignages de respect et de gratitude. Elle demeura quelque temps à Naples, remerciant le Seigneur qui avait dévoilé son innocence d’une manière aussi éclatante, visitant les églises et les couvents de la ville.
Pendant son séjour, le fils d’une pauvre femme vint à mourir, et quelques personnes qui avaient entendu parler des mérites d’Angeline et des faveurs qu’elle recevait constamment du ciel, vinrent lui demander si elle ne pourrait point venir en aide, par ses prières ou par ses soins, à la malheureuse mère. Angeline protesta de son impuissance, et se rendit néanmoins au chevet du défunt qu’elle essaya vainement de ramener à la vie. Alors