SAINT AMBROISE AUTPERT, ABBÉ
La Règle que suivait cette maison était fort sévère et elle s’y observait avec une grande exactitude. Les religieux y jeûnaient tous les jours jusqu’au soir : leur nourriture n’était que du pain, des légumes et de l’eau. Plusieurs d’entre eux étaient souvent deux et même trois jours sans manger. Ils fatiguaient leur corps par le travail des mains, passaient les nuits en prières, et lorsque la lassitude les contraignait de prendre quelque repos, ils dormaient sur la terre, revêtus de leurs cilices. Ambroise s’exerça avec beaucoup de ferveur dans toutes ces saintes pratiques, et, cet esprit d’obéissance, de pauvreté, de mortification qui l’animait étant soutenu sur les fondements d’une humilité profonde, il s’estimait le dernier de tous les frères et voulait toujours être traité comme tel, quoiqu’on sût fort bien reconnaître le mérite qui le distinguait des autres. L’oraison et l’étude faisaient sa principale occupation, et, persuadé qu’il n’avait rien en lui qu’un fonds d’ignorance, de ténèbres et de péché, il avait recours sans cesse à la grâce de Jésus-Christ. Il demandait à Dieu le double don de la science et de la vertu, mais surtout celui de la vertu, dont il faisait beaucoup plus de cas que des plus sublimes connaissances. Les fruits de ses études et de ses méditations sur les vérités saintes n'étaient pas pour lui seul ou pour l’usage seulement des frères de la communauté ; il se rendait encore utile à ceux du dehors par la prédication de la parole de Dieu, dont il exerçait le ministère avec beaucoup de réputation. Get office l’obligeait à voir les gens du siècle plus qu’il ne souhaitait, mais il se consolait à la vue des services qu’il rendait à son prochain, et il avait grand soin de rentrer promptement dans la retraite pour s’y purifier des taches qu’il pouvait avoir contractées dans le commerce des hommes et reprendre de nouvelles forces dans la prière et l’étude des livres saints.
Il y avait plusieurs années qu'Ambroise servait Dieu dans son monastère où son exemple avait attiré encore d’autres français, qui avaient quitté la cour et leur pays pour le suivre, lorsque l’abbé Jean vint à mourir. Cette mort donna lieu à une fâcheuse division qui s’éleva dans la communauté, au sujet de l'élection d’un nouveau supérieur. Deux partis se formèrent, dont l’un, composé d’Italiens et de Français, nomma le bienheureux Autpert pour abbé, et l’autre, qui n’était composé que de religieux Lombards, choisit Pothon. Celui-ci s'était fait des ennemis : ils l’accusèrent d’une infidélité criminelle envers Charlemagne, qui s'était rendu maître de la Lombardie après avoir détrôné Didier, dernier roi de ce pays. Cette accusation, dont on ne découvrit que plus tard la fausseté, parut suffisante, néanmoins, pour faire rejeter Pothon et obliger Autpert à se charger de la conduite du monastère de Saint-Vincent. Comme il avait été loin de rechercher cette charge, il ne l’accepta qu'avec une extrême répugnance et il fallut un ordre exprès de Charlemagne pour la lui faire surmonter. Ce prince accorda, en sa considération, diverses faveurs au monastère de Saint-Vincent ; et, comme l’accusation de lèse-majesté subsistait toujours contre Pothon, que les Lombards soutenaient par une espèce de schisme, dans la dignité d’abbé qu'ils lui avaient procurée, il renvoya l'affaire au pape Adrien IT, par cet esprit de modération et de piété qui lui faisait appréhender de condamner les ecclésiastiques et les religieux. Adrien, pour éclaircir le procès, cita devant lui Pothon et l’abbé Autport qui mourut en chemin, de mort subite, le 19 juillet de l’an 778, après avoir gouverné l’abbaye de Saint-Vincent pendant un an, deux mois et vingt-cinq jours. Pothon fut reconnu innocent et justifié, mais il ue fut abbé qu'après Haïnart, successeur du bienheureux Autpert.
CULTE ET RELIQUES. — SES ÉCRITS
Le corps de notre Bienheureux fut enterré dans l’église de Saint-Pierre ; mais on ne sait pas si ce fut au lieu où il mourut ou dans l’abbaye de Saint-Vincent. Quoi qu'il en soit, cette église ayant été ruinée, il fut transféré, vers l’an 1044, dans celle de l'abbaye que l'on avait reconstruite, et renfermé dans un grand tombéau avec ceux des abbés Josué ét Hilaire et de quelques anciens religieux que leur piété avait rendus recommandables.
Le plus considérable des écrits &u bienheureux Ambroise Autpert est son Commentaire sur l'Apocalypse que l'on a quelquefois, mais à tort, attribué à saint Ambroise, évèque de Milan. Il fut imprimé à Cologne en 1536 et à Lyon en 1617, dans le tome x111 de la Bibliothèque des Pères. Ce commentaire est divisé en dix livres qui ont chacun un prologue ou préface : il est tout en. semble littéral, moral et allécorique et contient de beaux chapitres sur l’Eucharistie, sur la grâce et sur le culte des anges. Il composa aussi un écrit intitulé du Combat des vices et des vertus, à l'imitation de la psychomachie du poëte Prudence ; les Wies des trois premiers abbés de Saint- Vinceut ; des commentaires sur le Lévitique de Moïse, le Cantique de Salomon et le Psaufier ; des homélies sur la Cupidilé, la Purification , la Transfguration, l'Annonciation, l'Assomption ; un discours sur la Dédicace des Eglises ; un traité sur les Sepé péchés mortels et un recueil de Lettres sur différents sujets.
Baillet: Vies des Saints; Ceiïllier: Æistoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques ; Acta Sanctorum.
FONDATEUR DES LAZARISTES, ET DES FILLES DE LA CHARITÉ DITES SŒURS DE SAINT VINCENT DE PAUL
4576-1660, — Papes : Grégoire XII; Alexandre VII. — Rois de France : Henri II; Louis XIV.
L'oraison est l'âme de la dévotion : vous vous plaignez d'être aride, aimez et vous serez bientôt fervent ; l'oraison est la plus excellente occupation de l'âme; quand on y cherche Dieu, on ne se rassasie point de la faire.
Esprit de saint Vincent de Paul.
Dieu, qui a promis de veiller sur son Eglise jusqu’à la fin du monde, applique à chacun de ses maux le remède convenable. Au xvi° siècle, sans parler des autres malheurs que l’hérésie et la guerre civile traînaient avec elles, comme leur cortége ordinaire, par toute la France, un grand relâchement s'était introduit dans le clergé. Le sacerdoce était sans honneur; le peuple, en particulier celui de la campagne, n’était point instruit ni assisté comme il devait l’être dans ses besoins spirituels; les curés de village étaient comme ces pasteurs dont parle le Prophète, qui se contentaient de prendre la laine et de tirer le lait de leur brebis et se mettaient fort peu en peine de leur donner la pâture nécessaire pour la vie de leurs âmes; dans les villes, la charité chrétienne ne se faisait plus connaître par les œuvres; les exercices de miséricorde spirituelle envers le prochain n’élaient point en usage parmi les personnes laïques : pour les aumônes et les assistances corporelles, on croyait avoir assez fait lorsqu'on avait jeté quelques sous à un mendiant. Dieu pourvut à ces grands besoins de son Eglise dans la plus belle monarchie de l'univers, en suscitant, dans ce siècle, une pléiade de saints personnages, s’il est permis de parler ainsi; et le premier de ces
astres, qu’il fit paraître au firmament de son Eglise pour verser sur le monde une influence qui devait durer des siècles, fut saint Vincent de Paul. Il naquit le 24 avril de l’an 1576, le mardi d’après Pâques, au petit hameau de : Ranquines, dans la paroisse de Pouy, près de Dax, ancienne ville épiscopale située sur les confins des landes de Bordeaux, vers les monts Pyrénées. Ses parents, pauvres des biens de ce monde, n’ayant qu’une maison et quelques petits héritages, vivaient de leur travail. Son père se nommaïit Jean de Paul, et sa mère, Bertrande de Moras : tous deux ont vécu, nonseulement sans aucun reproche, mais aussi dans une grande innocence et droiture. Cette humble et pauvre extraction servit de fondement à l’humilité de saint Vincent de Paul, et c’est sur l’humilité qu’il a, selon le conseil de saint Augustin, élevé l'édifice de ses vertus. Parmi les emplois considérables auxquels la Providence destina plus tard ce grand Saint, au milieu des honneurs auxquels il ne put se dérober, son entretien le plus ordinaire était la bassesse de sa naissance, et on lui entendait souvent répéter en de telles rencontres : « qu’il n’était que le fils d’un pauvre paysan, qu’il avait gardé les pourceaux ». Il y avait beaucoup de mérite à ne pas rougir de ces paroles à une époque où la noblesse des actions était peu considérée sans celle de la naissance. À voir comme son cœur était tendre pour les misères de son prochain, dès l’enfance, on eût dit que la « miséricorde était née avec lui » ; il donnait tout ce qu’il pouvait aux pauvres, et, lorsque son père l’envoyait au moulin chercher la farine, s’il rencontrait des pauvres sur son chemin, il ouvrait le sac et leur en donnait des poignées, quand il n’avait pas d'autre moyen de leur faire du bien : de quoi son père, qui était homme de bien, témoignait ne pas être fâché. Une autre fois, à l’âge de douze à treize ans, ayant, à force de travail et d'épargne, réussi à amasser trente sous, qu’il gardaït bien soigneusement, il rencontra un pauvre qui passait dans une grande misère et indigence : touché d’un sentiment de compassion, il lui donna tout son petit trésor, sans s’en réserver aucune chose.
Son père, le voyant doué de si heureuses dispositions, le mit en pension chez les Pères Cordeliers de Dax, pour y faireses études : ses progrès furent tels que, quatre ans après, M. de Commet, avocat de la ville, le prit dans sa maison pour être précepteur de ses enfants; il put, de la sorte, continuer ses études sans être à charge à ses parents. A l’âge de vingt ans, il s’offrit à Dieu pour le servir dans l’état ecclésiastique; il reçut la tonsure et les quatre Ordres qu’on appelle Mineurs, le 20 décembre 1596. Il étudia ensuite la théologie pendant sept ans, à Toulouse et aussi à Saragosse, en Espagne. Le 19 septembre il prit le sous-diaconat, et le diaconat trois mois après, le 19 décembre, dans l’église cathédrale de Tarbes, des mains de Mgr Diharse, évêque de cette Eglise, avec dimissoire accordé par le vicaire général de Dax, ce siége étant vacant. Le 23 septembre 4600, il fut promu au saint Ordre de prêtrise.
Dieu, qui semblait le conduire par la main dans les sentiers de l’humilité, détacha son cœur des dignités ecclésiastiques par un accident providentiel ; les grands vicaires de Dax, le siége vacant, n’eurent pas plus tôt appris qu’il était prêtre, qu’ils le pourvurent de la cure de Tilh, poste important : mais elle lui fut contestée par un compétiteur qui l'avait impéirée en cour de Rome; notre Saint ne voulut point entrer en procès pour ce sujet. On voit, par ce fait, par le temps qu’il consacra aux études, et par une pièce où on Tui permit d expliquer et d'enseigner publiquement le second livre des Sentences dans l’Université de Toulousé, avec le grade de
bachelier; on voit, disons-nous, qu’il n’était pas ignorant comme il se plut, dans la suite, à Le faire croire : bien différent de ceux qui se laissent enfler par un peu de science qu’ils pensent avoir, il cachait celle qu’il avait acquise ; il eût volontiers pris pour lui la devise de l’Apôtre, et eût pu dire à son imitation : « Je n’ai pas estimé savoir autre chose parmi vous, que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié ». En 4605, Vincent alla à Marseille pour recueillir un legs important. Ayant consenti, au retour, à prendre la voie de mer de Marseille à Narbonne, il fut pris avec tout l’équipage par des pirates de Barbarie, et vendu à Tunis : il changea plusieurs fois de maître, Dieu voulant qu’il éprouvât lui-même tout ce que les esclaves chrétiens avaient à souffrir, afin qu’il travaillât dans la suite avec plus d’ardeur à leur délivrance.
Enfin, un renégat de Nice, en Savoie, l’ayant acheté, l’emmena à son témat (ainsi s'appelle le bien que l’on tient du grand seigneur). C'était dans un pays extrêmement chaud et désert. Une des femmes de son maître servit d’instrument entre les mains de Dieu pour retirer le renégat de l’apostasie et délivrer saint Vincent : « Curieuse qu’elle était de savoir notre façon de vivre », dit-il dans une lettre, « elle me venait voir tous les jours au champ où je fossoyais : et un jour elle me commande de chanter les louanges de mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus in terra aliena des enfants d'Israël captifs à Babylone, me fit commencer, la larme à l’œil, le psaume Super flumina Babylonis, et puis le Salve, Regina et plusieurs autres choses, en quoi elle prenait tant de plaisir que c’était merveille. Elle ne manqua pas de dire à son mari, le soir, qu’il avait eu tort de quitter sa religion, qu’elle estimait extrêmement bonne pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu et quelques louanges que j'avais chantées en sa présence : en quoi elle disait avoir ressenti un tel plaisir, qu’elle ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu’elle espérait fût si glorieux ni accompagné de tant de joie que le contentement qu’elle avait ressenti pendant que je louais mon Dieu ». Concluant qu’il y avait en cela quelques merveilles, cette femme fit tant par ses discours, que, la grâce de Dieu aidant, son mari forma le projet de se sauver en France avec notre Saint : c’est ce qu'ils firent dix mois plus tard. Le renégat fut reçu publiquement à Avignon, par le vice-légat Montorio, qui voulut les mener à Rome tous deux., Saint Vincent fut si consolé de se voir en cette ville, maîtresse de la chréüenté, où est le chef de l'Eglise militante, où sont les corps de saint Pierre et de saint Paul et de tant d’autres martyrs et de saints personnages qui ont autrefois versé leur sang et employé leur vie pour Jésus-Christ, qu'il s’estimait heureux de marcher sur la terre où tant de grands Saïnts avaient marché : cette considération l’avait attendri jusqu'aux larmes.
Pendant son séjour à Rome, Vincent se livra tout entier à ses études et à la prière. Dans celte capitale du monde ancien et au centre de la foi et de la civilisation chrétienne, il ne donna pas la moindre satisfaction à la curiosité la plus légitime. De tous les monuments de la Rome antique, il ne visita que le Colysée et les Catacombes, pour y vénérer le sang et les cendres des martyrs; et dans la Rome chrétienne, il ne voulut connaître que les églises et les lieux consacrés par la piété des fidèles. Sa passion pour l'étude, longtemps comprimée dans l'esclavage, reprit à Rome son essor; il recommença ses travaux théologiques et étendit encore ses connaissances. 11 était d'autant plus libre de se livrer à l'étude, qu’il n'avait plus alors le souci de la vie matérielle; car le vice-légat Montorio fournissait à son entretien. Vincent acquittait largement sa dette d’hospitalité par son édifica-
tion et le charme pieux de son commerce. À mesure qu’il se faisait connaître davantage, il excitait de plus en plus admiration de son protecteur. Celui-ci ne pouvait se lasser de répandre ses louanges, surtout devant les négociateurs français qui étaient alors à Rome, ne se doutant pas qu’il allait par là se faire ravir son trésor. Frappés des louanges qu’il faisait de sa vertu et de sa sagesse, ils le voulurent voir, pour examiner s’ils ne trouveraient point en lui le messager qu’ils cherchaient. Vincent parut devant eux. Ils l’entretinrent plusieurs fois, et crurent enfin pouvoir s’ouvrir à lui. Comme il s’agissait d’une affaire importante qui demandait de la prudence, de la fidélité, et une grande discrétion, ils instruisirent Vincent et l’envoyèrent à Paris pour en conférer avec Henri IV (1609).
Arrivé à Paris, Vincent se hâta d'accomplir sa mission; maisil ne profita point de cette occasion pour s’engager plus avant dans la cour, craignant que la faveur du roi de la terre ne servit d’obstacle aux grâces du Roi du ciel. Comme il occupait au faubourg Saint-Germain, dans le voisinage de l'hôpital de la Charité, une même chambre avec un de ses compatriotes, juge de Sore, village situé aux Landes et du ressort de Bordeaux, il fut accusé à faux de lui avoir dérobé quatre cents écus. Voici comment il raconte lui-même cette épreuve que Dieu lui envoya pour affermir sa vertu : « J'ai connu une personne qui, accusée par son compagnon de lui avoir pris quelque argent, lui dit doucement qu’il ne l’avait pas pris; mais, voyant que l’autre persévérait à l’accuser, il se retourne de l’autre côté, s'élève à Dieu et lui dit : Que ferai-je, mon Dieu ? vous savez la vérité. Et alors, se confiant en lui, il se résolut de ne plus répondre à ces accusations, qui allèrent fort avant, jusqu’à tirer monitoire du larcin et le lui faire signifier. Or, il arriva, et Dieu le permit, qu’au bout de six ans celui qui avait perdu l'argent étant à plus de cent vingt lieues d'ici (le juge étant à Bordeaux et saint Vincent à Paris), trouva le larron qui l'avait pris. Voyez le soin de la Providence pour ceux qui s’abandonnent à elle; alors, cet homme, reconnaissant le tort qu’il avait eu de s’en prendre avec tant de chaleur et de Salomnie contre son ami innocent, lui écrivit une lettre pour lui en demander pardon, lui disant qu’il en avait un si grand déplaisir, qu’il était prêt, pour expier sa faute, à venir au lieu où il était pour en recevoir l’absolution à genoux ».
Pour mener une vie vraiment ecclésiastique, il se retire chez les Révérends Pères de l’Oratoire, non pour être agrégé à leur sainte Compagnie, mais pour vivre à l'abri des dangers du monde; et, sachant que nous sommes aveugles en notre propre conduite, il renonce à sa propre volonté et se laisse conduire dans les voies de Dieu, comme un enfant, par un « ange visible », nous voulons dire par un sage directeur.
Son choix s'étant arrêté sur M. de Bérulle, il ouvre son cœur à ce grand serviteur de Dieu, un des plus habiles maîtres de la vie spirituelle qui aient jamais existé : il reconnaît à l’instant que notre Saint est appelé par Dieu à de grandes choses, et, sans doute éclairé de lumières surnaturelles, il voit et lui déclare que Dieu veut se servir de lui pour lui rendre un signalé service dans son Eglise et pour assembler, à cet effet, une nouvelle communauté de bons prêtres qui y travailleront avec fruit et bénédiction. Après deux ans passés dans cette retraite, il est pourvu de la cure de Clichy. On dit qu’il avait déjà refusé un évêché; il est certain qu’on lui offrait de riches abbayes, et la reine Marguerite, sur le récit de ses vertus, l’avait pris pour son aumônier ordinaire. Mais Dieu a parlé par la bouche de M. de Bérulle. L'humble Vincent sera curé de village : « il préfère », comme le Prophète,
« être abject dans la maison du Seigneur », c’est-à-dire où l’appelle lobéissance ecclésiastique, «que d’habiter dans les tabernacles des pécheurs », c’est-à-dire parmi les vains honneurs où perce l’ambition.
A la voix de M. de Bérulle, il quitte ce poste de l’humilité et accepte la charge de précepteur des enfants de messire Philippe-Emmanuel de Gondi, comte de Joigny, alors général des galères de France, et de dame Françoise- Marguerite de Silly, son épouse, femme d’une excellente vertu, chose rare parmi les personnes de la cour. Nous ne pouvons mieux faire connaître dans quel esprit il agissait, de quelle façon il se comportait dans cette illustre famille, qu’en citant ce qu’il ena dit lui-même : « Qu'il connaissait une personne qui avait beaucoup profité pour elle et pour les autres dans la maison d’un seigneur, ayant toujours regardé et honoré Jésus-Christ en la personne de ce seigneur, et la sainte Vierge en la personne de la dame ; que cette considération l'ayant toujours retenu dans une modestie et circonspection en toutes ses actions et ses paroles, lui avait acquis l'affection de ce seigneur, de cette dame, de tous les domestiques, et donné moyen de faire un notable fruit dans cette famille ».
M de Gondi ressentait une joie ineffable d’avoir dans sa maison un ange tutélaire qui attirait tous les jours de nouvelles grâces sur sa famille; elle le choisit pour son directeur, et ils s’'adonnaient tous deux à toutes sortes de bonnes œuvres, comme faire des aumônes, visiter les malades qu'ils servaient de leurs mains, protéger la veuve et l’orphelin, consoler et catéchiser les gens de la campagne, et cela dans tous les domaines du général, qui ne comptaient pas moins de huit mille sujets. Or, il arriva, l’an 4616, qu'étant en Picardie, au château de Folleville, saint Vincent fut prié de confesser un paysan en danger de mort : Dieu lui inspira l’idée de faire faire une confession générale à cet homme qui avait mené en apparence une vie I DÉOEMÉIET et le mourant avoua, avec la plus vive contrition, plusieurs péchés mortels que la honte l'avait empêché jusqu’à l’âge de soixante ans de confesser à son curé. Notre Saint prit de là occasion d'exhorter les habitants de Folleville à la confession générale : il leur en fit voir importance, les moyens de la bien faire, et Dieu bénit tellement ses paroles, que ces bonnes gens vinrent en foule mettre ordre à leur conscience. Cette première « mission » eut lieu le jour de la Conversion de saint Paul, par un dessein de Dieu, et elle fut comme la semence des autres qu'il a faites depuis jusqu’à sa mort. Madame la générale fit un testament qu’elle renouvelait tous les ans, par lequel elle donnait seize mille livres pour fonder une mission, de cinq ans en cinq ans, par toutes ses terres, au lieu et en Ja manière que saint Vincent le jugerait à propos et, pour employer les termes que notre Saint employait ordinairement, « à la disposition de ce misérable ».
Cependant, l'humilité du serviteur de Dieu avait trop à souffrir. Regardé de Lou ceux qui le connaissaient comme un saint, entouré d’égards voyant que le: général des galères et sa femme avaient pour lui une estime qu'ils ne int dissimuler, il s'enfuit secrètement, comme Moïse de la cour du roi Pharaon, de peur que le bon traitement qu'il recevait ne souillât son âme. Madame de Gondi est désolée, elle croit qu’elle ne peut se passer d’un tel directeur, que nul autre n’a lumière et grâces comme lui pour tenir en paix sa conscience : cette attache était une imperfection dans cette âme vertueuse ; et, comme Dieu la destinait à travailler au bien de l'Eglise avec notre Saint, il voulait d’abord la détacher de tout, délivrer son cœur de toute affection, même des plus saintes. Elle ne cesse de pleurer, et ne peut
ni manger ni dormir, elle écrit, elle fait écrire au fugitif pour le rappeler ; elle met tout en œuvre : il est sourd à toutes les prières. Mais, comme saint Paul, à la voix d’Ananias, il se rendit à l’avis du R. P. de Bérulle et rentra chez le général des galères, où il fut reçu comme un ange du ciel.
Voici de quelle façon, pendant son séjour à Châtillon, il donna commencement à la Confrérie de la Charité pour les pauvres malades. Il arriva qu’un jour de fête, comme il montait en chaire pour faire une exhortation au peuple, Madame de la Chassaigne, qui était venue pour l’entendre, l’arrêta pour le prier de recommander aux charités de la paroisse une famille, dont la plupart des enfants et serviteurs étaient tombés malades, dans une ferme, à une demi-lieue de Châtillon, où ils avaient grand besoin d’assistance, ce qui l’obligea de parler dans son sermon de l'assistance et des secours qu’on devait donner aux pauvres, et particulièrement à ceux qui étaient malades.
Il plut à Dieu de donner une telle efficacité à ses paroles, qu'après la prédicalion un grand nombre de personnes sortirent pour aller visiter ces pauvres malades, leur portant du pain, du vin, de la viande et plusieurs autres secours semblables ; et lui-même, après l'office des Vêpres, s’y étant acheminé avec quelques habitants du lieu, et ne sachant pas que tant d’autres y fussent déjà allés, il fut fort étonné de les rencontrer dans le chemin, qui en revenaient par troupes, et d’en voir même plusieurs qui se reposaient sous des arbres, à cause de la grande chaleur qu’il faisait ; alors ces paroles de l'Evangile lui vinrent dans la pensée : « Que ces bonnes gens étaient comme des brebis qui n'étaient conduites par aucun pasteur. Voilà », dit-il, « une grande charité qu’ils exercent, mais elle n’est pas bien réglée : ces pauvres malades auront trop de provisions tout à la fois, dont une partie sera gâtée et perdue, et puis après ils retomberont dans leur première nécessité ».'
C'est pourquoi, les jours suivants, il conféra avec quelques femmes des plus zélées et des plus considérables de la paroisse, sur les moyens de mettre de l’ordre dans l’assistance qu’on rendait à ces pauvres malades et aux autres qui, à l'avenir, se trouveraient dans une semblable nécessité, de telle sorte qu’ils pussent être secourus pendant tout le temps de leurs maladies. Les ayant donc disposées à cette charitable entreprise, et étant convenu avec elles de la manière qu’il ÿ faudrait agir, il dressa un projet de quelques Règlements qu’elles essayeraient d'observer, pour les faire ensuite arrêter et établir par l’autorité des supérieurs, et convia ces vertueuses femmes de se donner à Dieu pour les mettre en pratique ; et ainsi il commença la Confrérie de la Charité pour l’assistance spirituelle et corporèlle des pauvres malades, et, ayant fait choix entre elles de quelques officières, elles s’assemblaient tous les mois devant lui, et rapportaient tout ce qui s'était passé.
Cette Confrérie de la Charité a été la première et comme la mère qui en a fait naître un très-grand nombre d’autres. Pendant ce même séjour, il ramena heureusement à l'Eglise quelques hérétiques, et l'amour de Dieu et du prochain qu’il alluma dans leur cœur y produisit les plus grands fruits. Cest là le caractère des conversions de saint Vincent : elles étaient durables, et ceux qui avaient subi ce changement merveilleux, loin de perdre leur première ferveur, gravissaient, sous la conduite d’un si sage directeur, les sentiers de la plus difficile perfection. Nous en allons citer un exemple bien remarquable : Le comte de Rougemont, après quelques entretiens avec saint Vincent sur les affaires de sa conscience et de son salut, prit la résolution de se laisser complétement conduire par un si saint Prêtre. Ce seigneur, nourri toute sa vie à la cour, en avait retenu tous les sentiments et toutes les
maximes ; il passait pour un des plus grands duellistes de son temps. Néanmoins, à merveilleuse efficacité de la grâce ! Dieu, s'étant servi de la parole de notre Saint pour lui faire connaître le malheureux et damnable état dans lequel il vivait, il en fut tellement touché, que, non-seulement il renonça pour jamais à cette furieuse pratique et à tous les autres déréglements de sa vie ; mais, outre cela, pour réparer le mal passé, il s’adonna à tous les exercices les plus héroïques d’une vie parfaitement chrétienne.
Et, premièrement, ayant vendu sa terre de Rougemont plus de trente mille écus, il employa une grande partie de cette somme en fondations de monastères, et distribua tout le reste aux pauvres ; après s’être appliqué à la méditation des mystères de la Passion de Jésus-Christ, sa piété l’ayant porté à vouloir connaître combien le Fils de Dieu avait reçu de coups dans la flagellation, il donna autant d’écus à la maison de l’Oratoire de Lyon; et, en peu de temps, on vit en lui un tel changement, et il fit de si grands progrès dans la vertu, sous la conduite de son sage directeur, qu’il en devint un parfait exemplaire. L’oraison était son entretien le plus ordinaire, et on le voyait tous les jours passer trois et quatre heures en méditation, à genoux, sans s'appuyer et toujours tête nue. Le château des Chandes, où il faisait sa demeure, était comme un hospice commun pour les religieux, et un hôpital pour tous les pauvres sains et malades, où ils étaient assistés avec une incroyable charité, tant pour les besoins de leurs corps que pour ceux de leurs âmes.
Un jour que ce pieux gentilhomme allait en voyage, il pensait à Dieu, en cheminant, selon son ordinaire, et il examinait s’il avait pour son amour renoncé à tout : « Il repassait », raconte saint Vincent de Paul, «les affaires, les alliances, la réputation, les grands et les menus amusements du cœur humain ; il tourne, il retourne ; enfinil jette les yeux sur son épée : Pourquoi la portes-tu ? se dit-il à lui-même. Quoi ! quitter cette chère épée, qui Va servi en tant d'occasions, et qui, après Dieu, t'a tiré de mille et mille dangers ? Si on t’attaquait encore, tu serais perdu sans elle ; mais aussi il peut arriver quelque rixe, où tu n'auras pas la force, portant une épée, de ne pas t’en servir, et tu offenseras Dieu derechef. Que ferai-je donc ? mon Dieu ! que ferai-je ? un tel instrument de ma honte et de mon péché est-il encore capable de me tenir au cœur ? Je ne trouve que cette épée seule qui m'embarrasse. Oh! je ne serai plus si lâche que de la porter! Et, en ce moment, se trouvant en face d’un rocher, il descend de son cheval, prend cette épée, la met en pièces contre la pierre, et puis remonte à cheval et s’en va. Il me dit que cet acte de détachement, brisant cette chaîne de fer qui le tenait captif, lui donna une liberté si grande, que, bien que ce fût contre l'inclination de son cœur qu’il aimait cette épée, jamais plus ül n’avait eu d'affection à chose périssable et qu’il ne tenait qu’à Dieu seul ».
On peut voir par là ce que peut un acte héroïque de vertu et une victoire remportée de force sur soi-même, pour faire en peu de temps un grand progrès dans le sainteté, et combien il importe de renoncer à l’attache des moindres choses de la terre pour s'unir parfaitement à Dieu.
Le général des galères, voyant avec quelle bénédiction et quel fruit notre Saint travaillait à procurer le salut des âmes sur toutes ses terres, voulut lui fournir une occasion d'étendre plus loin sa charité : il le fit nommer aumônier général des galères. Vincent étant venu à Marseille, y vit le spectacle le plus pitoyable qu’on puisse imaginer : des criminels, doublement misérables, plus chargés du poids insupportable de leurs péchés que de la pesanteur de leurs chaînes ; accablés de misères et de peines, qui leur ôtaient le