SAINTE MACRINE DE CÉSARÉE, VIERGE
SŒUR DE SAINT BASILE LE GRAND ET DE SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE 319, — Pape : Saint Damase. — Empereur d'Orient : Valens.
Bonus hortus est virginilas quæ plurimos boni ferat fructus odoris.
La virginité est un jardin fertile qui produit de nombreux fruits d'une excellente odeur.
Saint Ambroise.
Macrine, ainsi appelée du nom de son aïeule maternelle, matrone de grande noblesse et de grande sainteté, qui avait beaucoup souffert pour la foi, eut pour père saint Basile l'Ancien, pour mère sainte Emmélie, et pour frères saint Basile le Grand, saint Grégoire de Nysse, saint Pierre de Sébaste, Naucrace, qui mourut adolescent dans la solitude, et plusieurs sœurs qui entrèrent dans l’état du mariage. Son père et sa mère, qui habitaient Césarée, en Cappadoce, avaient été bannis pour la foi, sous le règne de Maximin ; ils élaient rentrés dans leur patrie après les persécutions, et ils y
étaient morts en paix, laissant leurs enfants héritiers de leurs vertus comme de leurs biens. :
De tels parents élevèrent leur famille avec le plus grand soin, dans les principes de la foi la plus pure et dans les pratiques de la plus tendre piété. Macrine, en particulier, profita éminemment des leçons et des bons exemples de sa mère. Elle ne quittait point cette sainte mère, s’étudiant à l’imiter en toutes ses actions. Douée d’une étonnante facilité, elle apprenait tout ce qu’on lui enseignait ; elle aimait avant tout l’étude de l’Ecriture sainte, dont elle avait sans cesse sur les lèvres quelque pieuse sentence, soit à son lever, soit à son coucher, avant ou après son repas, dans son étude et dans ses autres travaux : elle en était tellement nourrie, que tout respirait enelle cette science sacrée.
Parvenue à l’âge de douze ans, elle parut une personne douée des plus belles espérances d'avenir. Plusieurs songèrent, dès lors, à s'assurer la possession d’un tel trésor, et on le demanda à ses parents, qui engagèrent leur parole envers un adolescent de noble extraction. Dieu, qui avait d’autres vues sur la jeune vierge dont on disposait ainsi, emporta ce jeune homme par une mort prématurée, avant qu’on pût songer à consommer cette affaire, et Macrine, se sentant inspirée d’en haut, résolui de se consacrer au Seigneur par le vœu d’une parfaite continence. Elle refusa donc résolûment tous les partis qu’on put lui présenter désormais.
Ainsi décidée à se donner toute à Dieu, elle prit à cœur d’aider sa bonne mère dans l’œuvre de l’éducation chrétienne et pieuse de ses frères et ‘sœurs : une sœur aînée est si puissante sur les jeunes cœurs de ses frères, par ses paroles et ses exemples ! Basile était de retour à la maison paternelle, après les succès les plus brillants dans les écoles de Constantinople et d'Athènes ; son père était mort; le souffle de l’orgueil, qui perd tant de jeunes âmes, aurait pu aisément flétrir les magnifiques espérances de son avenir. Macrine s’empara de l’esprit et du cœur de son frère, et sut habilement les tourner uniquement vers Dieu. Elle lui conseilla une vie de retraite, où il pût, dans la solitude, entendre et écouter la voix du ciel, et décider sagement du choix d’un état de vie. Basile se laissa pénétrer de la sainte amitié de cette tendre colombe, et il donna à l'Eglise un de ses Pères les plus éloquents et les plus solides.
Macrine sut aussi consoler sa mère des chagrins qui ne manquent à aucune famille : elle lui adoucit la mort de son pieux époux, puis elle lui enleva beaucoup de l’amertume de celle de son jeune fils Naucrace, enlevé à son amour d’une manière tout à fait inopinée ; elle demeura constante et ferme au milieu de la désolation de toute la famille : cette grande âme puisait tout son courage en Dieu. Elle mit ensuite tous ses désirs et tous ses soins à élever le dernier de ses frères, Pierre, et à le rendre digne des deux autres, qui marchaient avec ardeur dans une voie parfaite. Elle devint pour lui une seconde mère; aussi tendre, moins indulgente que la première, elle sut éloigner de lui les moindres dangers, le prémunir contre les vanités du monde, et développer en lui tous les bons sentiments de l’âme : aussi renonça-t-il au monde, dès sa jeunesse, pour embrasser l’état religieux, où il mourut en saint.
Quand on eut pourvu aux divers soins qu’exigeait la famille, notre pieuse vierge engagea sa mère à fonder un monastère, pour s’y retirer et s’y préparer à une sainte mort. Elle-même l’y suivit, et la communauté, témoin de la sainteté de sa vie, et de son habileté dans les voies spirituelles, lui demanda de la gouverner. Elle fit pour cette maison des règlements pleins de
SAINTE MACRINE DE CÉSARÉE, VIERGE, Au
sagesse ; elle y établit l’amour de la pauvreté, de l'humilité, de l’obéissance, des austérités, de la prière et du travail. Cette âme choisie fut éprouvée par un mal fort grave : un cancer affreux vint menacer de la traîner, par un chemin douloureux, à son tombeau ; sa sainte mère l’en guérit par la vertu du signe de la croix.
Après la mort de cette bonne mère, Macrine disposa de ses biens en faveur des pauvres, et se réduisit à vivre, comme les autres religieuses de son monastère, en gagnant par son travail de quoi subsister. Elle ne lui survécut pas longtemps : atteinte d’une maladie fort grave, elle fut bientôt mise aux portes du trépas. Elle eut la consolation de voir, près de son lit d’agonie, son frère Grégoire, qui a écrit sa vie, et qu’elle n’avait pas vu depuis huit ans. Dès qu'il fut arrivé, elle leva les mains vers le ciel, et s’écria : « Je vous rends grâce, Ô mon Dieu, de ce que vous m’accordez ce que je souhaitais, de voir mon frère, votre serviteur, avant de mourir ». Elle s’entretint avec lui, ce jour-là et le lendemain, des choses du ciel et des intérêts de son âme, et le troisième jour, n’étant déjà plus de la terre, elle se tourna vers l'Orient en sa présence , adressa au Seigneur une dernière et fervente prière ; puis, ayant fait le signe de la croix sur son front, sur ses lèvres, sur son cœur, elle se mit à prier en silence jusqu’à ce qu’elle eut rendu se belle âme à son Dieu, vers l’an 379.
La pauvreté du monastère était si grande, qu’on n’y trouva qu’un voile tout usé pour couvrir le corps de Macrine quand on le porta au tombeau ; mais saint Grégoire jeta dessus son manteau épiscopal. La servante de Dieu avait porté à son cou, tandis qu’elle vivait, une espèce de bandeau auquel étaient attachés un anneau et une croix de fer. Saint Grégoire donna la croix à une religieuse nommée Vestiane ; mais il garda l’anneau qui était creux et contenait un morceau de la vraie croix.
L’évêque du lieu et saint Grégoire assistèrent aux funérailles de Macrine, avec le clergé , les moines et les religieux divisés en deux chœurs, qui tenaient des cierges à la main et chantaient des psaumes. Le corps de la Sainte fut porté à l’église des Quarante-Martyrs, qui était à un mille du monastère, et déposé dans le caveau où était celui de sainte Emmélie. On offrit des prières pour les deux servantes de Dieu.
Sainte Macrine mourut au mois de décembre de l’année 379 ; mais sa fête est célébrée le 19 juillet par les Grecs et Les Latins.
L'abbé Chapia ; Godescard; Baillet; Acta Sanclorum,
SOLITAIRE AU DÉSERT DE SCÉTÉ, EN ÉGYPTE 450. — Pape : Saint Léon Ier, Ze Grand. — Empereur d'Occident : Valentinien IT.
Que pouvons-nous dire à la gloire de saint Arsène qui ne soit au-dessous de ses mérites? Sa vertu fut si éminente qu'elle l'égala en quelque manière aux anges, et qu'il est très-peu de solitaires qui soient arrivés comme lui à un si haut degré de perfection.
S. Théodore Studite, Æloge de saint Arsène.
Saint Arsène était Romain, d’une famille distinguée également par sa noblesse et par son opulence. On lui donna une éducation conforme à la grandeur de sa naissance, et nous pouvons ajouter qu’il la surpassa par les excellentes dispositions de son esprit et par son application à le cultiver ; ce qui le rendit un des plus savants hommes d'Italie, tant dans les langues grecque et latine que dans les autres sciences.
Sa réputation vola jusqu’à l’empereur Théodose le Grand, qui, voulant pourvoir à l'éducation de ses enfants, l’appela à Constantinople pour lui en confier la conduite. Le choix d’un si grand prince ne pouvait tomber que sur un des plus illustres personnages de l'empire : ce qui n’est pas un médiocre sujet d’éloge pour saint Arsène ; mais il en était si digne, que si ce choix lui fit honneur, il n’en fit pas moins au juste discernement de Théodose.
Son arrivée à la cour impériale paraît dater de l’an 383. Il avait vingtneuf ans; de sorte qu’il peut être né vers l’an 354. Arcade, premier fils de l’empereur, n'avait que six ans lorsqu'il y vint, et Honorius, son frère, n’était pas encore né. Il ne vint au monde que l’année suivante, et ce ne fut qu’à sa huitième année qu’Arsène fut chargé de sa conduite, ayant auparavant celle d’Arcade. Le titre de père des empereurs, que les solitaires lui donnèrent dans la suite, montre assez en quelle considération il était à la cour. Saint Théodore Studite, qui le lui donne aussi, dit qu’il tenait le premier rang après le prince, et cela paraît autoriser ce que dit Métaphraste, que l’empereur le mit au rang des sénateurs et l’honora du titre de patrice.
Quoi qu’il en soit, Arsène, soit pour soutenir sa dignité, soit qu’il aimât naturellement le faste, faisait à la cour une figure brillante. Il était Le plus richement vêtu et le plus superbement meublé. Il faisait grand usage de parfums, et avait à son service mille domestiques tous habillés de riches étoffes. Dieu, qui l’appelait dans sa miséricorde à des grandeurs plus solides, ne permit pas que celles de la terre l’éblouissent si fort, qu’il n’en reconnût, le faux éclat. Arsène rentrant quelquefois au dedans de lui-même par de salutaires retours, sentait que son élévation et ses richesses n’étaient que des biens passagers qu’on est forcé de quitter avec la vie, après quoi il n’y a que nos œuvres qui nous restent. Il le sentait, et la grâce qui agissait en son Cœur y imprimait aussi, avec ces réflexions, une vive crainte de perdre
son âme. De temps en temps il se jetait aux pieds de Dieu, et répandant devant lui ses larmes et ses prières, il lui demandait avec sincérité qu’il lui fit connaître ce qu’il devait faire pour se sauver. Enfin sa persévérance dans cette demande lui obtint de Dieu une grâce qu’on peut regarder comme l’époque saillante de sa vocation à la sublime perfection où il s’éleva depuis.
Priant donc un jour à son ordinaire et réitérant la même demande avec larmes, il entendit une voix qui lui dit : « Arsène, fuis la compagnie des hommes, et tu te sauveras ». Soit que cette voix frappât extérieurement ses oreilles, soit qu’elle ne se fît entendre qu’au fond de son cœur, elle ne fut pas moins distincte et n’opéra pas moins son effet. Ce grand homme, dont le cœur était déjà, comme dit saint Théodore, préparé au sacrifice par la crainte du Seigneur, ne différa plus après cet oracle, et, méprisant toutes les frivoles grandeurs de la terre, il sembarqua secrètement sur un vaisseau qui faisait voile pour Alexandrie, d’où il passa au désert de Scété pour embrasser la vie solitaire.
Il avait alors quarante ans; ce pouvait être l’an 394. Il se rendit de suite à l’église des solitaires, et s'adressant à eux, il leur dit avec beaucoup de modestie : « Je vous supplie de me recevoir au nombre des moines, et de me montrer la voie que je dois suivre pour être sauvé ». Il ne leur fut pas difficile de comprendre, à son air et à son langage, qu’il était un personnage de grande considération. Ils le questionnèrent beaucoup pour savoir d’où il venait, et ce qu’il faisait dans le monde. Mais il tâchait de s’en défendre, alléguant seulement qu’il était un étranger qui ne cherchait qu’à assurer son salut. Enfin, voyant que tout ce qu’il disait pour cacher son rang et sa condition ne changeait rien dans le jugement qu’ils avaient d’abord porté de sa personne, il leur fit la confidence qu'ils désiraient, espérant les engager par là plus efficacement à le servir dans sa sainte entreprise.
Ils ne furent pas peu embarrassés pour savoir auquel des solitaires de ce désert ils l’adresseraient pour le former aux vertus monastiques. Il n’était pas aisé de trouver un maître à celui qui l’avait été des enfants du maître du monde; mais après s'être consultés entre eux, ils jetèrent les yeux sur le vénérable Jean le Naïn et le conduisirent à sa cellule.
Ce célèbre solitaire ayant appris d’eux en particulier le sujet qui les amenait et les qualités d’Arsène, ne déclara pas d’abord ce qu’il en pensait; mais l'heure de Nonëé élant venue, il leur dit : « Si vous voulez, mes frères, nous devancerons le temps du repas (car les solitaires ne mangeaient qu’à l'heure de Sexte), et quant au reste, que la volonté de Dieu s’accomplisse ». Il dressa en même temps la table, s’assit avec eux, et laissa Arsène debout, sans même faire semblant de prendre garde à lui. Tandis qu’il se tenait dans cette humiliante position, Jean le Nain prit un pain qui était sur la table, le jeta au milieu de la cellule, et le regardant avec un air d’indifférence, il lui dit : « Mangez, si vous voulez ». Aussitôt Arsène se dirige vers l'endroit où il le lui avait jeté, le ramasse et le mange ensuite. Une si rare docilité fit comprendre au vénérable Jean le Nain la solidité de sa vocation. Il n’en demanda pas d’autre preuve, et dit aux religieux : « Vous pouvez, mes frères, vous en aller avec la bénédiction du Seigneur. Priez pour nous. Je vous assure que celui-ci est propre pour la vie religieuse ».
Ces solitaires demandèrent ensuite à Arsène ce qu’il avait pensé de la manière dont Jean le Nain Pavait traité; et il leur répondit qu’il s'était con-
sidéré comme un chien, et qu’il avait, dans la même idée, mangé le pain qu’il lui avait jeté à terre : ce qui les édifia beaucoup. Il n’eut pas besoin, après un si heureux commencement, de demeurer longtemps disciple pour. être formé dans les devoirs de son nouvel état. Son maître eut la consolation de le voir faire, sous sa conduite, des progrès si rapides dans la perfection, qu’il surpassait même les plus anciens du désert dans la constance à supporter les travaux de la pénitence, et dans la patience et le courage à soutenir les combats des passions et du démon ; en sorte que, comme dans le monde il s’était distingué par sa science et par son faste, il se distinguait encore plus dans la religion par son humilité et par sa mortification. Cela fit que son père spirituel, reconnaissant l’attrait de sa grâce, qui était pour la vie entièrement retirée, ne le retint pas davantage auprès de lui et lui permit de demeurer seul.
Ce fut alors que, se trouvant dans une pleine liberté de se livrer à toute l’étendue de sa ferveur, il pria encore Notre-Seigneur de lui faire connaître ce qu'il devait faire pour arriver à la sainteté, et il entendit de nouveau une voix qui lui dit : « Arsène, fuis les hommes, garde le silence et demeure dans le repos : ce sont là les premiers fondements que tu dois jeter pour élever l'édifice de ton salut ». Saint Théodore dit qu'ayant reçu cette divine leçon, il commença dès lors, plus que jamais, à porter toutes ses affections vers le ciel. Son corps était, à la vérité, sur la terre, mais la conversation familière de son cœur n’était plus qu’avec les esprits bienheureux. Cette leçon si excellente lui servit de règle de conduite pour toute la vie. Il ne cessa jamais de s’en faire l’application, et rien ne paraît plus merveilleux en lui, que le soin qu'il prit de la mettre en pratique; ce qui l’a rendu un objet d'’admiration à toute l’antiquité.
Il s’avança dans le désert, à treize lieues, loin de l’église de Scété, pour mieux s'éloigner du commerce des hommes. Il se renferma si rigoureusement dans sa cellule, qu’il aimait mieux, lorsqu'il avait besoin de quelque chose, se servir du ministère de ses disciples, que de sortir pour l'aller quérir lui-même. Il ne recevait qu’à regret ceux qui venaient le visiter, et tâchait, aulant qu'il le pouvait, de se dispenser de les recevoir. Théophile, patriarche d'Alexandrie, l’alla voir avec un officier et quelques autres personnages, et le pria de dire un mot d’édification. Il fut quelque temps sans répondre, et prenant ensuite la parole, il leur parla ainsi : « Si je vous dis quelque chose, l’observerez-vous? » Ils répondirent tous qu’ils y étaient disposés ; et il ajouta : « Eh bien donc, en quelque endroit que vous appreniez que soit Arsène, ne l’y venez plus chercher ».
Ce patriarche n’osait depuis interrompre sa retraite ; mais comme il y avait trop à profiter, seulement en le voyant, il ne put se déterminer tout à fait à n’y plus aller. Voulant donc le visiter une autre fois, il envoya demander auparavant s’il lui ouvrirait sa porte. Arsène reconnaissait trop ce qu’il devait à un évêque pour la lui refuser : il répondit au député qu'il la lui ouvrirait s’il venait; et il ajouta en même temps, qu’en le recevant il serait obligé de recevoir les autres, ce qui le forcerait enfin de quitter le lieu de sa retraite et d’en chercher ailleurs un autre où il fût moins détourné. Cela étant rapporté à Théophile, il dit qu’il aimait mieux se priver de le voir, que de l'obliger par là d’abandonner sa cellule.
Il semble que plus il voulait se cacher, plus cela inspirait aux autres le désir de le venir voir, pour profiter auprès de lui; mais, toujours attentif à pratiquer la leçon qu’il avait reçue du ciel, il était ferme à ne recevoir des visites que celles où il pouvait profiter pour lui-même, ou qu’il con-
naissait que Dieu avait pour agréables. Un solitaire vint frapper à sa cellule, et le Saint, croyant que c’était son disciple, lui ouvrit aussitôt ; mais, voyant que ce n’était pas lui, il se jeta le visage contre terre et dit à ce solitaire, qui le priait de se relever, qu’il ne le ferait qu'après qu’il se serait retiré : ce qu'il fit. Il arriva aussi que d’autres solitaires, étant partis d'Alexandrie afin d'aller acheter du lin en Thébaïde, pour leurs ouvrages, passèrent dans le voisinage de sa cellule et se dirent entre eux : « Puisque nous avons l’occasion favorable de voir l’abbé Arsène, il en faut profiter », et ils coururent à sa cellule. Son disciple s’enquit d’eux du sujet de leur arrivée, et le lui rapporta. Mais il lui dit : « Exercez l'hospitalité envers eux, et dites-leur de m’excuser si je ne les vois pas, et laissez-moi contempler le ciel ».
Etant obligé une autre fois de recevoir d’autres solitaires, ils le prièrent de leur dire quelque chose d’édifiant sur ceux qui, comme lui, aimaient tant à être seuls et ne recevaient qu'avec grand’peine la visite des autres. « Tant qu’une fille », leur répondit-il, « demeure renfermée dans la maison de son père, on en a une grande estime ; mais si elle se produit au dehors, on cesse de la considérer comme on faisait auparavant. Il en est de même des choses de l’âme : si on les expose à tout le monde, chacun en juge à sa fantaisie, et la plupart n’en font point de cas ».
Dieu fit voir dans une rencontre, d’une manière bien marquée, que la conduite d’Arsène était dirigée par son Esprit-Saint. Un solitaire attiré par sa réputation, vint expressément à Scété pour le voir, et pria quelques frères, qui desservaient l’église de ce désert, de le conduire à sa cellule. Ils l’invitèrent à se reposer et à prendre auparavant quelque nourriture, parce que la cellule était fort écartée ; mais il protesta qu’il ne mangerait point qu’il n’eût eu le bonheur de le voir ; sur quoi l’un d’entre eux s’offrit de l’y mener. Ÿ étant entrés, ils le saluèrent avec respect, firent oraison et s’assirent avec lui, espérant qu’il leur donnerait quelque avis salutaire ; mais il se tint toujours dans un profond silence. Après qu’ils eurent attendu quelque temps ainsi, le solitaire qui avait amené l'étranger dit : « Je m’en vais vous laisser en liberté », pensant qu’Arsène lui parlerait plus facilement seul à seul ; mais l'étranger, étonné de son silence, ne voulut pas rester davantage et dit à son guide qu’il s’en allait aussi avec lui. Lorsqu'ils furent sortis de la cellule, il lui dit : « Menez-moi, je vous prie, chez l'abbé Moïse ». C'était ce fameux solitaire qui avait été, avant sa conversion, chef d’une bande de voleurs. Celui-ci les reçut bien différemment de saint Arsène; car il leur témoigna beaucoup de charité, et leur donna à manger. Lorsqu'ils se furent retirés, le solitaire qui avait conduit l’autre lui dit : « Vous avez donc vu ces deux grands personnages; dites-moi à présent lequel des deux vous estimez davantage ? » — « C'est », répondit-il, « celui qui nous a si bien reçus et qui nous a si bien traités». Ceci ayant été rapporté aux autres solitaires, un ancien se mit en prières et demanda au Seigneur qu’il lui fit connaître pourquoi Arsène, par l'amour qu’il lui portait, fuyait avec tant de soin la compagnie des hommes, au lieu que, par un effet du même amour, Moïse recevait si bien tout le monde. Sur quoi étant tombé en extase, Dieu lui fit voir deux bateaux qui voguaient sur le Nil, dans l’un desquels était l’abbé Arsène, conduit par le Saint-Esprit, en grand repos et en grand silence ; et dans l’autre était l’abbé Moïse, conduit par les anges de Dieu, qui lui remplissaient la bouche de miel.
Une des raisons pour lesquelles il évitait l'entretien des autres, est qu’il craignait toujours d’y commettre quelque faute. C’est ce qui lui faisait Gire
qu’il s'était repenti souvent d’avoir parlé, mais qu'il ne s'était jamais repenti de s’êlre tu. Admirable instruction, bien propre à nous faire entendre combien il est difficile de parler sans blesser la conscience, et combien le silence est propre à la conserver dans sa pureté. Aussi l’excellent auteur du livre de l’Zmitation de Jésus-Christ n’a pas manqué de la recueillir, comme une des plus impottantes qu’on puisse donner à ceux qui aspirent à la vie intérieure.
L'abbé Daniel, qui pouvait parler de lui en témoin oculaire, ayant eu le bonheur d’être son disciple, dit que, lorsqu'il était dans l’église, il se tenait derrière un pilier, soit pour n'être pas distrait par les objets extérieurs, soit afin que personne ne vit son visage, qui, en effet, paraissait comme celui d’un ange.
Autant ce grand Saint était fidèle à garder le silence et la retraite, autant aussi goûtait-il la douceur de la vie recueillie, et avait-il d’attrait pour la prière et pour l’oraison. On peut dire qu’il en faisait ses délices; et là, son cœur, dégagé de toutes les choses sensibles, s'élevait vers Dieu avec une ardeur admirable, pour se perdre en quelque façon dans son sein par la sublimité de sa contemplation. Un frère, à qui Dieu faisait connaître quelquefois les merveilles de sa miséricorde dans ceux qu’il favorisait plus particulièrement de ses précieux dons, vint à sa cellule, et regardant par la fenêtre, il vit le Saint comme s’il eût été tout en feu. C'était l’ardeur dont son âme était saintement embrasée dans l’oraison, que Dieu voulait lui manifester par ce prodige. Il frappa ensuite à la porte, et le Saint ayant ouvert et le voyant tout étonné, il lui demanda s’il y avait longtemps qu’il frappait et s’il avait vu quelque chose ; après quoi il l’entretint quelques moments et le renvoya.
Il passait les nuits entières dans l’exercice de l’oraison ; et l’abbé Daniel racontait que les samedis, le soleil se couchant derrière lui, lorsqu'il priait la face tournée à l'Orient et les mains étendus vers le ciel, il continuait à prier dans cette situation, jusqu’à ce que cet astre, se levant le lendemain, lui frappât les yeux de ses rayons, et qu’alors il s’asseyait pour prendre un peu de repos.
Il disait qu’un religieux qui voulait tout de bon connaître ses passions et y réussir efficacement, devait se contenter de dormir une heure jar jour. Le démon ne laissait pourtant pas de le tenter là-dessus, comme sur d’autres sujets. Il s’en plaignit même une fois à ses disciples Alexandre et Zoïle, et les pria de passer la nuit avec lui pour observer s’il ne se laisserait pas vaincre par le sommeil. Ils le firent et aperçurent seulement que le matin, au point du jour, il avait fermé les yeux et respiré trois ou quatre fois, en sorte qu'ils ne purent pas comprendre s’il avait véritablement sommeillé.
Comme il ne souffrait rien dans son intérieur quile détournât de l'esprit de prière et empêchàât son cœur de s’élever à Dieu avec liberté, aussi craignail-il d'être détourné au dehors, par le moindre bruit, de l’attention à la présence de Dieu, surtout au temps de l’oraison. S’étantirouvéavec d’autres solitaires dans un endroit auprès duquel il y avait quantité de roseaux, ïl eñtendit du bruit, et demanda aux autres ce que c’élail. Is lui dirent que c’élait le vent qui soufflait dans des roseaux. «Je m'étonne », leur répondit-il, « que vous puissiez vous accoutumer à ce bruil; car si un solitaire demeure assis dans un vérilable repos, le chant même d’unoiseautroublera un peu la paix el la tranquillité de son cœur ».
Ce n’était pas seulement par amour pour la retraite que saint Arsène aimait si fort le silence; il le gardait encore pour se dérober plus souvent
aux piéges de la vanité. Il est dit, dans les Wies des Pères, de lui et de Théodore de Pherme, qu’ils détestaient souverainement la vaine gloire, et que c'était par cette raison qu’Arsène fuyait les occasions de parler, et que Théodore ne le faisait qu’en souffrant une extrême violence, comme si on l'avait percé avec un poignard. Par ce principe d’humilité il ne dédaignait pas de prendre conseil des autres, tandis qu’il était si bien en état d’en donner lui-même par l’éminence de sa science, et surtout de son expérience dans les dons de Dieu. Il alla consulter un jour saint Pemen au sujet de son disciple, qu’il lui amena, sur ce qu’il témoignait toujours un plaisir sensible de l’entendre parler des choses de Dieu ; et saint Pemen lui répondit qu’il s’attachât principalement à l’instruire par ses exemples, plutôt que par ses discours.
Saint Théodore Studite rapporte aussi que ce grand Saint, communiquant ses pensées à un solitaire d'Egypte fort avancé en âge, mais peu instruit des lettres humaines, un autre qui s’y rencontra lui dit ensuite : « Abbé Arsène, comment, étant aussi profond que vous l’êtes dans les sciences grecques et latines, consultez-vous ce bon vieillard rustique et ignorant ? » À quoi il répondit : «Il est vrai que je suis assez versé dans les sciences dont vous parlez ; mais je ne suis pas encore parvenu à savoir l’alphabet de ce vieillard, que vous regardez comme un rustique ». Sur quoi saint Théodore fait cette belle réflexion : « Ce saint homme », dit-il, « voulait nous donner à entendre, par là, que si nous ne nous étudions, par une sincère humilité, à apprendre cet alphabet, préférablement à toute autre science, eussions-nous acquis d’ailleurs de sublimes connaissances, nous ne serons, dans la vérité, que des rustiques et des ignorants ».
Saint Arsène, également distingué par le poste éminent qu’il avait occupé à la cour et par l'éclat des vertus dont il brillait dans son désert, méritait d’être souverainement respecté de tous les solitaires, et il l'était aussi; mais son humilité ne pouvait le souffrir et ne voulait aucune distinction. Cela parut surtout dans l’occasion que nous allons dire.Quelques personnes apportèrent des figues sèches pour les distribuer aux solitaires de Scété ; mais, comme il y en avait peu, les Pères qui en firent la distribution n’osèrent, par respect, lui en envoyer, craignant que ce ne fût lui faire une injure plutôt qu’un présent, de lui donner si peu de chose. Il le sut, et ne voulut point aller à l’église comme il faisait auparavant, disant aux Pères : « Vous m'avez donc excommunié, en ne me faisant point part des largesses que Dieu nous a faites, parce qu’en effet je n’en suis pas digne?» Sur quoi le prêtre lui en porta, et l’emmena ensuite à l’église fort satisfait; ce qui fut pour les solitaires, qui admirèrent son humilité, un grand sujet d’édification.
On peut regarder aussi l’extrême pauvreté à laquelle il s'était réduit, comme un effet de son humilité autant que du dégagement de son cœur. On disait de lui que, comme il n’y avait personne à la cour, lorsqu'il y était, qui fût vêtu plus magnifiquement, aussi il n’y avait point, dans tout le désert de Scété, de solitaire qui eût une plus mauvaise robe. Etant tombé malade, il se trouva en si grande nécessité, qu'ayant besoin de quelque linge, il n'eut pas de quoi l’acheter, quoiqu'il ne fallût que peu d’argent. Ille reçut en aumône, et dit ensuite : « Je vous rends grâce, à mon Dieu, de ce que vous m'avez rendu digne d’avoir besoin de recevoir l’aumône en votre nom ».
Saint Théodore Studite et l'abbé Daniel disaient de notre Saint, qu’un officier de l’empereur lui ayant apporté le testament qu’un de ses parents,
de l’ordre des sénateurs, avait fait en sa faveur, par lequel il lui laissait une très-riche succession, il voulut d’abord le déchirer, afin qu’il n’en fût plus parlé; mais l'officier se jeta à ses pieds et le pria de n’en rien faire, parce qu’il y allait de sa tête. Sur quoi $aint Arsène lui dit : « Comment a-t-il pu me faire son héritier, n’étant mort que depuis peu, tandis que moimême je suis mort depuis longtemps? » Aïnsi il le renvoya avec le testament, sans rien accepter de cet héritage.
Ce n’était pas une petite pénitence pour saint Arsène de vivre dans un si grand dépouillement de toutes choses, et de s’être réduit à une privation entière de toutes les commodités de la vie, après avoir joui à la cour de toutes celles que procure l’opulence. Mais ce grand Saint, en quittant le ponde, s'était attaché à se mortifier dans toutes les choses où il croyait avoir suivi la satisfaction des sens. Ainsi il mortifiait la démangeaison de paraître, si naturelle aux gens d'esprit, par la retraite rigoureuse et par ce silence qu’il n’interrompait presque jamais. Il mortifiait l'amour des aises et des commodités du corps, par le dénûment de tout et cette pauvreté évangélique si parfaite à laquelle il s’était réduit. Il mortifiait l'amour du repos, par les veilles continuelles dont nous avons parlé. Il mortifiait l’orgueil par la fuite de tout ce qui pouvait le faire estimer des hommes et le mépris généreux de toute la gloire mondaine. Les auteurs de sa Vie nous marquent encore deux genres de mortification qu'il pratiquait, et qui montrent en lui le zèle que le désir de mourir à tout et de s’immoler à Dieu par la pénitence inspire à un cœur pénétré de cette vertu.
L'abbé Daniel disait que lorsqu'il faisait des corbeïlles, ce qui était son travail ordinaire et que l’eau dans laquelle il faisait tremper les feuilles de palmier venait à se corrompre, il ne voulait pas qu’on la renouvelât ; mais il se contentait de mettre de l’eau fraîche dessus, afin qu’elle continuât à sentir mauvais et ne la changeait qu’une fois l’année. Quelques solitaires lui représentèrent là-dessus que cette eau infecte donnait une mauvaise odeur dans sa cellule et ne pouvait que l’incommoder beaucoup ; mais il leur fit cette belle réponse : « Je n’ai que trop usé de parfums excellents lorsque j'étais dans le monde ; il est bien juste qu’à présent je souffre cette mauvaise odeur pour réparer cette sensualité que j'ai suivie, afin qu’en la supportant avec patience Dieu me délivre, au jour du jugement, de la puanteur insupportable de l'enfer et que je ne sois pas condamné avec ce mauvais riche qui avait vécu dans le luxe et la bonne chère ».
Son abstinence était telle que ses disciples avouaient qu’ils ne savaient pas de quoi il vivait; car, disait l’abbé Daniel, pendant plusieurs années que nous avons été avec lui, nous ne lui donnions qu’une petite mesure tous les ans, et cependant non-seulement elle lui suffisait, mais encore il nous en donnait toutes les fois que nous l’allions voir. Il ne mangeait pas aun plus de fruits, excepté quand ils étaient trop mûrs. Il priait alors, pour éviter la singularité, qu'on lui en apportât, et se contentait d’en goûter un peu.
* Quelque attrait qu'il eût pour l’oraison et la contemplation, il ne laissait pas de travailler des mains jusqu’à l'heure de Sexte ; mais ce travail n’interrompait pas son recueillement et son union intérieure avec Dieu. Il était, au contraire, si pénétré de sa divine présence, qu’il ne la perdait point de vue et qu’il était obligé de tenir toujours un mouchoir pour essuyer. les larmes qui coulaient de ses yeux, même en travaillant. Dieu lui en avait accordé le don précieux en si grande abondance, qu’elles lui firent tomber le poil des paupières. Ces pleurs venaient et du regret de ses fautes passées
et du désir ardent avec lequel il soupirait après l'éternité bienneureuse. Le souvenir de la mort, qu’il avait aussi presque sans cesse présent, lui en fournissait encore le sujet; car, quoiqu'il aspirât après la céleste patrie par la véhémence de son amour, la sévérité des jugements de Dieu lui inspirait également une sainte frayeur; ce qui fit dire à Théophile, patriarche d'Alexandrie, lorsqu'il était près de mourir : « O abbé Arsène, que vous êtes heureux d’avoir toujours eu dans l'esprit ce redoutable moment! »
Un ancien rapportait aussi de lui, qu'il examinait deux fois le jour, le matin et le soir, s’il avait fidèlement observé ce que Dieu voulait de lui, ou s'il avait manqué de suivre sa volonté en quelque chose et qu’il avait passé ainsi sa vie dans l'exercice continuel d’un jugement rigoureux envers luimême et un sentiment habituel de pénitence ; ce que tout bon solitaire devait faire à son exemple.
Le démon, toujours ennemi des saints, le tourmenta un jour cruellement dans sa cellule, et ce ne fut pas sans doute cette seule fois. Les solitaires qui avaient coutume de le servir, vinrent le trouver dans cette fâcheuse rencontre et étant près de sa cellule, ils entendirent qu'il disait à Dieu en criant : « Seigneur, venez à mon secours et ne m'abandonnez pas. Il est vrai que je n'ai rien fait jusqu’à présent qui puisse vous être agréable, mais accordez-moi par votre bonté infinie, la grâce de jeter de bons fondements et de commencer à bien vivre».
Telles étaient donc les vertus du grand Arsène. Il ne faut pas s'étonner si le démon en était jaloux et s’il déployait pour cela contre lui sa rage, autant que Dieu lui en laissait le pouvoir, pour épurer davantage son serviteur et accroître ses mérites ; et son exemple, comme celui de tant d’autres saints, doit servir également de modèle et de consolation aux âmes timorées, à qui l'esprit de ténèbres livre de violents combats. Alors l'humilité, la confiance en Dieu etle recours à sa bonté doivent leur servir de défense.
Mais ce ne fut pas seulement par la tentation des malins esprits que Dieu éprouva saint Arsène. A peine s’était-il retiré dans le désert, qu'il y fut troublé par l’irruption des Maziques, et obligé de s'enfuir pour quelque temps, comme plusieurs autres. Ces peuples étaient de la Libye ; Cassien en parle en ces termes : « C’est », dit-il, «la nation la plus cruelle et la plus barbare. Elle trouve un plaisir singulier à exercer ses cruautés. Ce n’est pas lVavidité du butin qui la porte à répandre le sang humain, comme les autres nations barbares ; c’est l’inclination qu’elle a naturellement à faire le mal». Dans cette incarsion, qui arriva vers l’an 395, ils tuèrent plusieurs solitaires de Scété. Saint Arsène se déroba à leur fureur avec ceux qui purent échapper. Nous ne savons pas où il se retira alors. Ce fut peut-être à Troé, appelé autrement Petra, ou la Roche de Troé, proche Memphis, d’où il alla à Canope ‘; mais il n’y resta pas longtemps ; car les barbares s'étant retirés, il retourna à Scété. Il y a apparence que, durant ce premier séjour à Troé et à Canope, il y reçut la visite de quelques solitaires et de l'oncle de Timothée, patriarche d'Alexandrie. Peut-être aussi que ce fut dans le même temps qu'une dame romaine, attirée par la réputation de sa sainteté, vint expressément de Rome pour le voir. Nous rapporterons ici cettehistoire ; mais nous n’assurons pas qu'elle soit arrivée à Canope durant la première sortie du Saint, à l’occasion de l’irruption des Maziques, ou si ce fut à son désert même, lorsqu'il y fut retourné.
1. La ville de Canope, qui antérieurement s'était appelée Thaposiris, s'appelle aujourd'hui Aboukir. Elle a marqué dans l'histoire de l'expédition française d'Egypte. Elle ost située à l'embonchure de la branche canopique du Nil, au N.-E. d'Alexandrie,
Cette dame, fort riche et fort pieuse, entendant parler de son éminente vertu, voulut en être témoin elle-même. Elle partit de Rome et vint à Canope, d’où elle se rendit à Alexandrie auprès du patriarche Théophile, pour le prier d'obtenir du Saint qu'il lui permit de l'aller voir. Le patriarche, qui la recut avec beaucoup de politesse, se chargea de la commission, et, étant allé à sa cellule, lui dit : « Mon Père, une dame romaine de grande piété et d’un rang très-distingué, est arrivée depuis peu, et a entrepris ce long voyage, pressée du désir de s’édifier en vous voyant, et de recevoir votre bénédiction. Je vous prie donc de ne lui pas refuser cette grâce et de vouloir bien faire une partie du chemin pour lui faciliter cette consolation ».
Quelque respect que saint Arsène eût pour le patriarche, il ne put se résoudre à ce qu’il exigeait de lui. Il fuyait les hommes avec tant de soin pour répondre aux desseins de Dieu, à combien plus forte raison évitait-il la vue des femmes, pour ne pas donner prise à l’ennemi du salut ? Aïnsi Théophile, ne pouvant rien gagner sur sa résolution, rendit la réponse à cette femme, qui, loin de perdre courage, fit au contraire seller ses chevaux, et se mit en chemin, en disant : « J’ai confiance en Dieu, et j'espère qu'il me fera la grâce de le voir, puisque ce n’est pas l’envie de voir un homme qui m'a fait entreprendre un silong voyage, mais seulement le désir de voir un Prophète ».
Comme elle approchait de sa cellule, elle le rencontra au dehors, qui se promenait, et se jeta aussitôt à ses pieds, le visage incliné jusqu’à terre. Le Saint la releva et lui dit d’un air sévère : « Si c’est mon visage que vous désirez voir, me voilà, regardez-moi ». Elle fut si surprise de ces premières paroles, qu’elle n’osa lever les yeux ; et le Saint continua ainsi : « Si l’on vous avait rapporté quelque bien de moi qui pût vous édifier, vous deviez vous contenter d’y penser au dedans de vous-même, sans enlreprendre, pour me venir voir, de traverser un si long espace de mer. Ne savezvous pas qu’une femme doit vivre retirée danssa maison ? Et êtes-vous venue ici afin de vous glorifier à votre retour d’avoir vu Arsène, et d’inspirer par là aux autres femmes l'envie de passer aussi la mer pour me venir voir? » Elle répondit à ces reproches : « Je laisse à la volonté de Dieu d'empêcher qu'il en vienne d’autres ; mais je vous demande humblement de prier pour moi et de ne pas m’oublier ». — « Au contraire », lui dit le Saint, « je prie le Seigneur qu'il efface entièrement votre souvenir de mon cœur ». Ces dernièrés paroles l’affligèrent extrêmement. La fièvre la prit lorsqu'elle fut de retour à Alexandrie, et l'archevêque l’étant venu voir pour apprendre d’elle l'issue de sa visite, elle lui rapporta surtout les dernières paroles du Saint, ajoutant qu’elles la feraient mourir de douleur. Le prélat la consola en lui en expliquantle véritable sens.« Ne savez-vous pas », lui dit-il, « que vous êtes femme, et que les femmes sont l'instrument dont le démon se sert souvent
pour combattre les hommes ? C’est pour cette raison que l’abbé Arsène vous a dit qu’il voulait effacer votre visage de son cœur; mais, quant à votre âme, ne doutez pas d’un moment qu’il ne prie pour elle ». Ces paroles la remirent de son affliction, et elle retourna en Italie, très-satisfaite de son voyage.
Les Maziques firent une seconde irruption dans le désert de Scété, environ vers l’an 434, et Arsène fut obligé de fuir une seconde fois pour éviter de tomber entre leurs mains. Il y avait quarante ans qu’il demeurait dans ce désert. En partant, il répandit des larmes, et dit : « La trop grande multitude de peuple a causé la ruine de Rome, et la trop grande multitude de moines a causé celle de Scété ».
Le lieu que le Saint choisit pour sa retraite fut Troé, comme il avait fait
la première fois. Il demeura dix ans dans ce lieu, après quoi une autre incursion des barbares l’obligea de se retirer à Canope, où il passa encore trois ans. Il résolut ensuite d'abandonner sa cellule sans en rien emporter, et même de se séparer d'Alexandre et de Zoïle, ses deux disciples, pour vivre plus solitaire que jamais. Il dit au premier de prendre un vaisseau et de se retirer, et à Zoïle de l'accompagner jusqu’au fleuve pour lui trouver un bateau qui le menât à Alexandrie, et qu'après cela il s’en irait rejoindre son frère, c’est-à-dire Alexandre, son disciple. Ils furent également surpris de cet ordre, ne pouvant presque se consoler de sa séparation, et ils se demandaient réciproquement s'ils l'avaient mécontenté en quelque chose, ou s'ils lui avaient manqué d’obéissance ; ce qu’ils n’avaient pourtant pas à se reprocher. Ils obéirent néanmoins sans répliquer, et se retirèrent à la Roche de Troé. Pour le Saint, il alla à Alexandrie, où il tomba dangereusement malade,
Ce n’était pas sa dernière heure, et ilse releva insensiblement de sa maladie. Ses disciples, qui s’informaient de lui dans toutes les occasions qu'ils en avaient, apprirent avec douleur sa situation et n’osèrent l’aller voir de peur de manquer à ses ordres et de lui faire de la peine ; mais lorsqu'il fut tout à fait remis, il se détermina de lui-même à venir les joindre à Troé, où il savait qu'ils étaient, disant : « J'irai joindre à présent mes pères » ; car c’est ainsi qu'il les appelait par honneur.
Ce fut là que, deux ans après, il termina heureusement sa course. Comme il vit que sa fin approchait, il dit à ses disciples, dont Daniel était du nombre, de ne pas se mettre en peine d’avoir de quoi faire pour lui des aumônes après sa mort; ce qui montrait combien il était pauvre ; mais qu’il suffisait qu’on se souvint de lui au saint sacrifice : « Que si j’ai fait quelque bonne œuvre dans ma vie », ajouta-t-il, «je la trouverai devant Dieu ». Ces paroles, qui leur annonçaient sa mort comme prochaine, les affligea et les troubla beaucoup. Il voulut les leur adoucir et leur dit : « Mon heure n’est pas encore venue, je vous en avertirai dès qu’elle arrivera ; mais je dois vous dire que je ne veux pas que vous donniez quoi que ce soit de mon corps pour être conservé comme des reliques, et si vous le faites, je me rendrai votre accusateur au tribunal de Dieu, où vous paraîtrez comme moi ». Ce grand Saint, qui avait voulu se cacher toute sa vie, voulait aussi, par un sentiment de la plus profonde humilité et d’un amour saint pour la vie cachée, être oublié après sa mort.
Ses disciples lui dirent là-dessus : « Que ferons-nous donc, notre Père ? nous ne savons pas comment on accommode et comment on ensevelit les morts ». — « Hélas ! » leur répondit-il, « est-ce que vous ne saurez pas m'attacher une corde aux pieds et me traîner ainsi à la montagne ? »
Enfin, comme il était près de rendre l'esprit, il commença à pleurer ; ce qui n’est pas étonnant dans les plus grands Saints, qui, ayant été pénétrés d’une plus vive crainte du Seigneur pendant leur vie par les lumières qu'ils avaient de sa sainteté, ont souvent redouté de paraître devant lui,
sans perdre le désir de le posséder et l'espérance en sa miséricorde. Néanmoins, ses disciples, qui avaient été témoins de ‘ vie toute céleste, en furent surpris. « Pourquoi, mon Père, pleurez-vous ? » lui dirent-ils ; « estce que vous craignez la mort comme ‘les autres ? » — ( Oui, sans doute », leur répondit-il, « et cette crainte ne m’a jamais quitté depuis que je me suis fait solitaire ».
Ce fut dans ces sentiments d’humilité qu’il rendit son âme au Seigneur, enrichie de vertus et de mérites; étant âgé de quatre-vingt-quinze ans, dont il en avait passé quarante dans le monde, autant à Scété, dix à Troé, trois
à Canope ou à Alexandrie, et deux encore à Troé; de sorte qu'il peut êtr mort en 449 ou 450, selon la chronologie des continuateurs de Bollandu que nous suivons ici comme la plus sûre. Surius, Gazæus et d’autres, le fon vivre jusqu’à cent vingt ans ; mais ils se sont trompés.
Saint Pemen ayant appris la nouvelle de sa mort, s’écria en versant des larmes : « Que vous êtes heureux, Ô Arsène, de vous être tant pleuré vousmême pendant que vous viviez, puisque ceux qui ne pleurent pas en cette vie pleureront éternellement dans l’autre ; car il faut, ou que par une péni- ‘ tence volontaire nous pleurions ici-bas, ou que nous pleurions infructueusement quand nous serons morts, par les tourments que nous souffrirons ».
Ses disciples prirent soin de sa sépulture, et l’abbé Daniel dit que le Saint lui laissa sa tunique de peau, son cilice blanc et ses sandales de feuilles de palmier, et il s’en révêlit avec une respectueuse dévotion, pour participer à sa bénédiction.
Faisons connaître maintenant par quelques exemples la doctrine spirituelle de ce grand Saint. C'était l’usage des solitaires de Scété de s’assembler souvent pour parler des choses spirituelles, et de s’animer, par des conférences saintes, au combat contre les vices et à la pratique des vertus. On rapporte à ce propos un petit discours que fit saint Arsène dans une de ces assemblées, sur les différents artifices dont le démon se sert pour tromper les solitaires, et sur les moyens de les découvrir et de les éviter.
« Vous savez, mes Pères et mes Frères, que les hommes n’agissent pas ordinairement à l’aveugle ; mais qu’ils ont des motifs qui les font agir, et qu'ils se proposent une fin. Nous l’avons éprouvé nous-mêmes quand nous avons quitté le monde. Ce n’a été que pour acquérir la pureté de cœur, et pour acquérir par là notre sanctification. Nous devons donc travailler sans cesse à cette purification de nous-mêmes, non-seulement à l'extérieur, mais encore dans notre intérieur; ce qui est plus difficile et qui exige un plus grand travail, parce que le combat des passions est plus fort et qu'il en coûte davantage de remporter la victoire sur elles. Plusieurs sont parvenus à dompter leur chair par les jeûnes et d’autres macérations, en sorte qu’elle ne leur fait pas tant sentir ses révoltes; mais ils ne se sont pas également appliqués à dompter les mauvaises affections de leur âme ; et on peut dire d’eux qu'ils ne se sont purifiés qu'à demi. Is ont mis tous leurs soins à se priver des satisfactions des sens extérieurs et à éviter de tomber dans des vices grossiers, ce qui est très-louable, sans doute, et très-nécessaire ; mais ils n’ont pas travaillé à détruire les vices secrets du cœur, tels que sont l’envie, l'amour de la vaine gloire, la présomption, le désir des richesses et l’orgueil, qui est le vice capital. On peut comparer ces solitaires à des statues qui brillent au dehors par l'éclat de l’or et de l’airain, et qui ne renferment au dedans que de l’ordure ou une matière vile. Il ne suffit donc pas de réformer en nous l’homme extérieur, si nous.voulons parvenir à une entière pureté de cœur; ce sont ces vices intérieurs qu'il faut principalement attaquer et tâcher de détruire.
« Vous ne devez pas aussi ignorer, mes Frères, que le démon emploie toutes sortes d'artifices pour nous séduire ; et qu’un des plus dangereux, et qui lui réussit davantage en plusieurs, est de leur présenter les apparences d'un bien, pour les entraîner ensuite plus facilement au mal. C’est ainsi qu'il inspire, par exemple, à quelques-uns l’amour de l'hospitalité, pour les porter, en traitant bien ceux qui les viennent voir, à l’intempérance de la bouche. Il leur a semblé d’abord qu'ils ne se proposaient que d’exercer la charité, et en mangeant avec leurs hôtes ils se sont accoutumés à la gour-
mandise, et enfin à d’autres vices dont elle est ordinairement la cause. De même, il a suggéré à d’autres la pensée d’amasser de l'argent pour faire l’aumône ; et par le moyen de cette pensée, il a fait glisser dans leur cœur cette avidité funeste pour les biens de la terre que cause l’avarice.
« Il en a aussi trompé d’autres, sous prétexte du bien spirituel du prochain, leur faisant croire qu’en se tenant retirés dans leurs cellules ils se rendaient inutiles, et qu'ils devaient plutôt se montrer pour l'avantage des autres. Ainsi, en écoutant cette suggestion, ils ont quitté leur retraite, ils se sont engagés dans des entretiens avec les gens du monde, même avec les femmes, et s'appuyant trop sur la vertu qu’ils croyaient avoir acquise, comme s'ils n’eussent plus rien eu à craindre d'eux-mêmes et qu’ils fussent hors d’atteinte de la tentation, ils se sont exposés témérairement dans les occasions et ont fait enfin des chutes funestes.
« Voici encore un des plus dangereux piéges de cet ennemi de nos âmes. T1 laisse quelquefois des solitaires sans les tenter pendant un certain temps; et alors, se croyant exempts de vices, parce qu'ils n’ont point de tentation à combattre, ils conçoivent des sentiments d’estime d'eux-mêmes, comme s'ils étaient déjà parfaits, et tombent dans l’abîme de l’orgueil ; ou bien, ne voyant point d’ennemis contre eux, ils cessent de veiller sur eux-mêmes, comme s'ils n'avaient plus rien à craindre ; ils restent dans l’inaction, ils tombent dans la négligence, ils s’endorment, pour ainsi dire, dans une fausse sécurité ; et tandis qu’ils pensent être en sûreté, il vient tout à coup les attaquer par quelque tentation violente, et les fait succomber d'autant plus facilement, qu’il lui a été plus aisé de les surprendre, parce qu'ils se défiaient moins de sa fureur.
« Considérant donc, mes Frères, les ruses du démon, et comment il nous attaque en tant de différentes manières, ce qui n’est pas toujours aisé à découvrir, nous avons besoin d’une grande attention sur nous-mêmes, d’une vigilance continuelle sur nos sens, et sur ce qui se passe au dedans de nous. Nous avons besoin d’un esprit de discernement et de discrétion; mais sur toutes choses nous avons besoin de prier sans cesse le Seigneur, -afin qu’il nous éclaire et qu’il ne permette pas que nous soyons trompés par les apparences d’un bien, que le malin esprit nous présente pour mieux
nous faire tomber dans le péché. Aïnsi soyons perpétuellement sur.nos gardes pour découvrir de quel côté, quand et comment le tentateur vient nous attaquer ».
Un autre lui dit : « Mon Père, je suis souvent tourmenté par la pensée que, ne pouvant ni jeûner ni travailler, je dois m’employer à visiter des malades ; je ferai du moins par là un acte de charité ». — « Non », lui dit le Saint qui comprenait que c’était une tentation du démon pour le porter à quitter sa retraite ; «allez-vous-en, mangez, buvez, dormez, ne travaillez pas, je vous recommande seulement de ne point sortir de votre cellule ». Or, il savait, en lui donnant ce conseil, dit celui qui a recueilli ses sentences, qu’un religieux qui garde fidèlement sa cellule avec patience, rentre bientôt dans l’observance des autres règles de son état. Il dit aussi que, de même qu'une brique qui n’est pas bien cuite se dissout quand on la met dans l’eau, au lieu qu’elle sy endurcit davantage lorsqu'elle l’est suffisamment, de même un religieux qui n’est pas bien établi et manque de ferveur succombe facilement à la tentation.
Les principaux disciples de saint Arsène, Zoïle, Alexandre et Daniel, étaient tous trois de Pharan, dans l'Arabie. C’est pour cela que Daniel est
surnommé quelquefois le Pharanite dans le Recueil des actions et des paroles remarquables des Pères de la solitude.
Alexandre était fort exact dans les pratiques laborieuses de la religion, et il excellait en douceur et en obéissance. C’est pour cela que saint Agathon l’aimait singulièrement.
L'abbé Daniel ne vint sous la conduite de saint Arsène qu'après Alexardre et Zoïle ; car il les appelle ses Pères. C’est de lui que nous avons appris plusieurs particularités de la vie de ce grand Saint. Aussi avait-il si bien mis à profit ses instructions, qu’il fut en état d’en donner aux autres.
On pourrait peindre saint Arsène versant des larmes, parce que c’était un don qu’il avait reçu du ciel; ou enfoncé opiniâtrément dans la lecture et la méditation, malgré les visites qu’on prétendait lui faire et qu’il souffrait avec tant de peine.
Nous avons tiré cette biographie, en l'abrégeant, des Vies des Pères des déserts d'Orient, par le R. P. Michel-Ange Marin, de l'Ordre des Minimes.
514, — Roi des Ostrogoths : Théodoric.
Tene clavum fidei, ut te graves hujus sæculi turbare non possint procellæ.
Tenez bien le gouvernail de la foi pour vous mettre à l'abri des tempêtes de ce monde.
S. Ambros., Ep. x1iv ad Constontium.
Saint Symmaque naquit dans le village de Simagia, diocèse d’Oristagno, en Sardaigne, et fut créé diacre-cardinal par saint Félix II. Son père se nommait Fortunat. Après la mort du pape Anastase, il fut élu pour lui succéder, le 22 novembre 498. Pendant que son élection se faisait dans la basilique constantinienne, Festus, sénateur romain, corrompu à force d’argent par Anastase, empereur de Constantinople et grand protecteur des Eutychiens, trouva le moyen, par ses créatures, de faire assurer un certain nombre de suffrages à Laurent, archiprêtre, du titre de Sainte-Praxède : l’intrus promettait à Festus de signer l’Æénotique de l’empereur Zénon et de rendre un édit favorable à l’eutychianisme.
Le clergé et le sénat se divisèrent en deux factions, l’une tenant le parti de Symmaque, l’autre celui de Laurent ; mais de cette double élection il naquit des querelles violentes. On eut à déplorer des scènes d'attaque et de meurtre ; le sang coula. Pour mettre un terme à tant d’excès, les partis convinrent que les deux Pontifes iraient à Ravenne porter leur cause au jugement du roi Théodoric. Celui-ci, quoique arien, ayant posé ce principe équitable : « Le Siége apostolique doit appartenir à celui qui a été ordonné le premier, ou qui a obtenu le plus grand nombre de suffrages », décida en faveur de Symmaque, parce qu'il avait été nommé le premier et par le plus grand nombre, En conséquence de cet ordre, Symmaque fut reconnu pour Pape légitime. N
On pouvait espérer que la sentence royale mettrait fin au schisme nais-
sant. Symmaque revint à Rome, où il fut accueilli comme souverain Pontife. Laurent reprit son titre d’archiprêtre de Sainte-Praxède. Le nouveau Pape convoqua tous les évêques d’Italie à un Concile qui eut lieu sous sa présidence, dans la basilique de Saint-Pierre, le 4% mars 499 ; il s’y trouva soixante-treize évêques et soixante-sept prêtres. Il y fut décidé, pour empêcher à l’avenir les effets de la cabale, que tous ceux qui, du vivant du Pape, promettraient leur voix à quelqu'un, ou délibéreraient même sur ce sujet dans une assemblée quelconque, seraient déposés et excommuniés, et qu'après la mort du Pape, on regarderait comme son légitime successeur celui qui aurait eu la majeure partie des suffrages du clergé. Laurent souscrivit ce double décret à la tête des prêtres qui étaient au Concile.
Après cet acte solennel d'adhésion, l’archiprêtre, réconcilié avec l'Eglise, fut nommé évêque de Nocera. Symmaque ne pouvait donner une meilleure preuve de sa clémence pontificale. Il ne tarda guère à s’en repentir. Soit que Festus, qui poursuivait toujours la réalisation impossible des engagements contractés par lui avec l’empereur Anastase, eût éprouvé de la part du souverain Pontife un refus formel, soit qu’il cherchât, avec l’obstination du dépit et de l’amour-propre froissé, une vengeance sacrilége, il reprit de nouveau le projet de faire monter sa créature sur le siége de saint Pierre. Laurent eut la faiblesse de se prêter à cette manœuvre, et rentra secrètement dans Rome. Il ne pouvait plus être question de révoquer en doute la légitimité de l’élection de Symmaque. Ce ne fut donc pas sur ce point que les rebelles portèrent leur controverse. D’après le Liber Pontificalis, « quelques clercs, soutenus par le crédit des sénateurs Festus et Probinus, incriminèrent la conduite du bienheureux Symmaque ; ils subornèrent de faux témoins et les envoyèrent à Ravenne, munis d’un libelle diffamatoire rédigé à Rome, afin d’accuser officiellement le Pape au tribunal du roi Théodoric ». Ainsi les factieux n’attaquaient plus la validité de l’ordination, mais la dignité personnelle du Pontife.
Pour rendre la paix à l'Eglise de Rome, Théodoric, à la prière du pape Symmaque, invita tous les évêques d'Italie, ainsi que les métropolitains des Gaules et d'Espagne, à se rendre à Rome pour y tenir un Concile, à l'effet d’éclaircir les accusations horribles portées contre le Pape. Les évêques représentèrent fortement au roi que c'était au Pape à convoquer le Synode, parce que ce droit appartenait à la primauté de son siége, et qu'il était inouï qu’un supérieur eût été ainsi soumis au jugement de ses inférieurs. Théodoric leur montra les lettres pontificales, datées de Rome, qu’il avait entre les mains, et qui attestaient que tout s'était fait de concert avec le Pape.
L'ouverture du synode se fit, en présence du Pape, au mois de septembre de l’année 501. Symmaque y fut déchargé des accusations intentées contre lui; on y ordonna de plus de punir comme schismatiques ceux qui célébreraient sans son consentement, mais de pardonner aux auteurs mêmes du schisme, pourvu qu’ils donnassent satisfaction au Pape. Le décret ayant été porté dans les Gaules, tous les évêques de ce pays en furent alarmés, et ils chargèrent saint Avite, évêque de Vienne, d'écrire à Rome au nom de tous. Celui-ci adressa sa lettre à Faustus et au sénateur Symmaque. Il s’y plaignait de ce que le Pape ayant été accusé devant le prince, les évêques, au lieu de s’opposer à une telle injustice, avaient pris sur eux de le juger. « Il n’est pas aisé », dit-il, « de comprendre comment un supérieur, à plus forte raison le Chef de l'Eglise, peut être jugé par ses inférieurs ». Il loue cependant le Concile d’avoir rendu témoignage à l’innocence du souverain Pon-
tife ; il prie aussi le sénat de maintenir l'honneur de l’Eglise, et de ne pas permettre que les brebis s’élèvent contre leurs pasteurs.
L'année suivante, un quatrième concile, tenu le 6 novembre 502 dans la basilique de Saint-Pierre, composé de quatre- -vingt-un évèques, trentecinq prêtres et quatre diacres, confirma ce éinent. Théodoric, convaincu enfin de la mauvaise foi de l'antipape Laurent, donna des ordres pour l’éloigner de Rome. C'était écarter le principal élément de trouble. Cependant, les esprits égarés ne se rendirent pas encore. Le Concile chargea le diacre de Pavie, Ennodius, de publier une réfutation complète des calomnies débitées contre Symmaque. Cette production du disciple de saint Epiphane nous a été conservée ; elle est écrite avec une verve et parfois une ironie indignée qui nous font comprendre ce que la lutte conservait d’emportement et d’ardeur. Cette vigoureuse apologie reçut l'approbation la plus complète du Synode romain tenu l’année suivante dans la basilique de Saint-Pierre. Dans ce synode, on adoptale décret suivant : « Appuyés sur la tradition et l’autorité de tous les saints Pères, dont nous confirmons les règlements, nous flétrissons et condamnons les persécutions contre l’évêque, les tentatives de schisme ou de dévastation contre l'Eglise, les violences contre les serviteurs de Dieu, de quelque part qu’elles viennent, à quelque époque qu’elles se produisent... Quiconque aurait l’audace de les renouveler, s’il est clerc, sera déposé ; s’il est religieux ou laïque, excommunié, et s’il persévérait dans sa rébellion, frappé d’anathème. On récompensera par des honneurs ceux qui porteraient à la connaissance de l'Eglise les complots isolés ou publics qui pourront se tramer contre les Pontifes. Les auteurs de ces conspirations seront passibles de l’exil et de la confiscation de leurs biens ».
L’admirable mansuétude du Pontife porta ses fruits. La grande majorité des schismatiques, abjurant de trop longues erreurs, profita du pardon qui lui était si généreusement offert.
Le roi Thrasamond, ayant exilé en Sardaigne plusieurs évêques orthodoxes d'Afrique, le saint Pape, touché des souffrances de ces confesseurs, leur fournit les vivres et les vêtements nécessaires. Le roi Théodoric luimême voulut s’associer à cette œuvre de charité. Syÿmmaque, dont l’âme se dilafait à proportion des infortunes, consacrait annuellement des sommes considérables au rachat des captifs. Il écrivait aux exilés des lettres de consolation, où il prodiguait toutes les expressions de sa tendresse et de sa sol licitude paternelles. Le zèle du saint Pape pour le maintien des droits de l'Eglise était égal à sa charité. En 504, il avait tenu à Rome un sixième Concile, dont les décrets portent l’empreinte d’une vigueur vraiment apostolique. Ils sont spécialement dirigés contre l’usurpation des domaines ecclésiastiques par les princes ariens.
Pendant que l'Eglise poursuivait en Occident le cours de ses pacifiques conquêtes, il n’en était pas de même en Orient, où les catholiques étaient sans cesse persécutés par les hérétiques que soutenait et encourageait l’empereur Anastase. En même temps qu'il divisait l'Eglise d'Orient, Anastase lançait en Occident un manifeste, ou plutôt un libelle diffamatoire, contre le pape Symmaque. Il l’accusait d’avoir abandonné la vraie foi pour embrasser l'erreur des Manichéens, et d’avoir été ordonné contre les règles canoniques. Le souverain Pontife, attaqué dans son honneur et sa foi, répondit avec véhémence et dignité : « Je ne puis dissimuler vos injures ? elles sont trop honorables pour moi, et elles vous rendent trop coupable devant Dieu. Vous dites que je me suis fait manichéen. Rome tout entière
est témoin de la pureté de ma foi : ses archives pourraient au besoin en répondre. Si je me suis écarté en quelque chose de la doctrine catholique que j’ai reçue de la chaire du bienheureux Pierre, qu’on se lève contre moi et que je sois confondu ! Mais des injures ne sont pas des preuves ; des calomnies ne sont pas des raisons. J’ignore sur quel fondement vous pouvez avancer que je n’aie pas été ordonné canoniquement. Dieu a jugé. Qui êtesvous pour résister à sa décision souveraine? On dit que vous contraignez par l'épée de vos soldats les catholiques de Constantinople à embrasser lhérésie d'Eutychès. Songez, prince, au sort de tous les empereurs qui ont persécuté la foi catholique. Ils ont presque tous péri misérablement. Or, c’est être persécuteur que d’accorder la liberté à toutes les hérésies, et de la refuser à la seule communion orthodoxe. Si vous regardez comme une erreur la foi catholique, il faut la tolérer avec les autres erreurs; si vous la regardez comme la vérité, il faut non la persécuter, mais la suivre ».
Les évêques orientaux, continuant à être l’objet des persécutions d’Anastase, eurent recours au Pape : « Ne nous rejetez pas», disent-ils, « parce que nous communiquons avec vos adversaires : car ceux qui le font ne le font pas par attachement à la vie, mais de peur de laisser leurs troupeaux en proie aux hérétiques ; et tous, soit ceux qui communiquent avec eux en apparence, soit ceux qui s’en séparent, attendent, après Dieu, votre secours, et que vous rendrez à l'Orient la lumière que vous en avez originairement reçue. Le mal est si grand que nous ne pouvons même aller chercher le remède : il faut que vous veniez à nous ». Enfin, pour montrer qu’ils sont catholiques, ils terminent par l’exposition de leur doctrine, où ils condamnent nettement Nestorius et Eutychès, et reconnaissent en Jésus-Christ deux natures, la nature divine et la nature humaine en une seule personne.
Le Pape, dans sa réponse, les exhorte à demeurer fermes dans ce qui a été une fois décidé contre Eutychès, et à souffrir, s’il est besoin, pour la foi, l’exil et toutes les persécutions. Mais le saint Pontife n’eut pas la consolation suprême de voir la réunion des deux Eglises qu’il appelait de tous ses vœux. Il mourut le 19 juillet 514, après une administration de quinze années, laborieuse carrière, dont chaque pas avait été marqué par une lutte nouvelle. Il s'était montré digne de son nom et avait vaillamment combattu les combats du Seigneur. Son courage, son zèle, sa vigilance, sa charité se trouvèrent toujours à la hauteur des circonstances difficiles qu’il eut à traverser.
En quatre ordinations, aux mois de décembre et de février, il créa cent dix-sept évêques, quatre-vingt-douze prêtres et seize diacres. Il pourvut d’ornements plusieurs églises de Rome. Il donna à la chapelle de la Croix une croix d’or qui pesait dix livres, et dans laquelle il enchässa un morceau du bois sacré qui avait servi d’instrument à notre salut. II fit présent à l’église de Saint-Paul d’un ciboire ou tabernacle, sur lequel furent gravées la figure du Sauveur et celle des douze Apôtres. Ce fut lui qui, au rapport du Pontifical, ordonna de chanter à la messe, les dimanches et les fêtes des Martyrs, l'hymne Gloria in excelsis.
Propre de Rome ; Histoire de l'Eglise, par l'abbé Darras; Histoire des souverains Pontifes romaîns, par Artaud de Montor; Godescard, Voir aussi nôs Conciles généraux et particuliers, t. Ier, p. 371-376.
SAINT AMBROISE AUTPERT, ABBÉ DE SAINT-VINCENT-SUR-LE-VOLTURNE, ET ÉCRIVAIN ECCLÉSIASTIQUE 718. — Pape : Adrien Ier. — Roi de France : Charlemagne.
Quod nosse pulcherrimum est, id docere gloriosum Il est glorieux d'enseigner ce qu'il est beau de sayoïre. Cic., De perf. Oratore.
Ambroise, à qui la plupart des auteurs qui ont parlé de lui donnent le titre de Saint, naquit en France vers les commencements du règne de Chilpéric III, de parents non moins distingués par leurs vertus que par leur noblesse et les hauts emplois qu’ils occupaient. Il reçut d’eux une éducation toute chrétienne, et quelque disposition qu'il eût pour toutes sortes de sciences, ils se soucièrent moins de le rendre savant que de le faire avancer dans la piété. Il ne laissa point de devenir très-habile dans la connaissance des lettres divines et humaines et déclare lui-même que s’il ne s'était pas enrichi, comme avaient fait saint Cyprien, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme et les autres anciens Pères de l'Eglise, des dépouilles de l'Egypte, c’est-à-dire des sciences du siècle dans les écoles profanes, ce n’était pas qu’on eût négligé absolument de lui procurer ces avantages, mais qu'il avait cru devoir préférer Jésus-Christ, l’unique docteur de la science du salut, à Platon, à Homère, à Cicéron, et qu’il avait trouvé beaucoup plus de satisfaction à écouter un pêcheur humble et grossier, qui avait été le disciple de ce grand maître, qu’un orgueilleux orateur dont les discours n’étaient que vanité.
Ambroise, par sa science céleste et par ses hautes vertus, s’acquit bientôt l’estime du roi Pépin, qui le mit quelque temps auprès de son fils Charles, le futur Charlemagne, pour commencer à l’instruire. Mais le saint précepteur ne put vivre longtemps à la cour sans en concevoir un profond dégoût : il résolut de la quitter et de fuir même son pays pour être plus libre à servir Dieu. Il passa en Italie, et l’on croit que ce fut à la suite du prince Jérôme, frère du roi et de Fulrad, abbé de Saint-Denis, lorsque Pépin les envoya reconduire par honneur le pape Etienne et qu’ils l’accompagnèrent jusqu’à Rome. De cette ville, Ambroise, qui avait d’autres desseins, s’en alla au monastère de Saint-Vincent-sur-le-Volturne, ainsi appelé parce qu’il était bâti près des sources de cette rivière, au diocèse de Vénafre, alors dans la principauté de Bénévent.
Saint-Vincent-sur-le-Volturne était une abbaye de l'Ordre de Saint-Benoît, fondée vers le commencement du vi siècle par trois nobles seigneurs de Bénévent, Paldo, Taso et Tato, qui la gouvernèrent successivement, Elle fut bâtie dans un lieu retiré, près d’une chapelle dédiée à saint Vincent. La sainteté qui paraissait dans les actions des religieux de ce monastère fit souhaiter à Ambroise de demeurer.parmi eux et d’y consacrer le reste de ses jours au service de Dieu. Il en obtint du roi la permission. Admis dans la communauté, il reçut l’habit monastique, et peu de temps après il fut ordonné prêtre.