‹ Les petits Bollandistes (volume 4)Chapitre 193 sur 229 · SAINT JÉRÔME MIANI OU ÉMILIANI · texte numérisé non relu

SAINT JÉRÔME MIANI OU ÉMILIANI

armes interrompit le cours de ses études, et réveilla en lui le courage martial que quelques-uns de ses ancêtres avaient fait paraître.

En 1495, les Vénitiens levèrent des troupes, et Jérôme Emiliani s’engagea dans cette milice, sans avoir égard aux pleurs de sa mère, qui, ayantsperdu son mari depuis peu, recevait de nouveaux chagrins par l'éloignement de Jérôme, qu’elle regardait comme l’unique consolation qui lui restât dans son veuvage, quoiqu'il fût le dernier de ses enfants : elle appréhendait de le perdre, peut-être de plus d’une manière.

Ce fut donc à l’âge de quinze ans que Jérôme prit le parti des armes, et il se laissa bientôt entraîner au torrent des dissolutions qui règnent parmi la plupart des personnes de cette profession. Les reproches de sa mère et de sesfrères n’y faisaient rien : il n’y eut que l’ambition qui mît à ses désordres quelques bornes. Pour parvenir aux grandes charges de la République, il fallait avoir tenu une conduite honorable. L’an 1508 , il servit de nouveau dans l’armée que les Vénitiens levèrent pour s’opposer à la ligue de Cambrai formée contre eux par l’empereur Maximilien 1°, le roi de France Louis XII, le roi d'Aragon Ferdinand le Catholique, et le pape Jules II. Le sénat de Venise commit à Emiliani la défense de Castelnovo sur les confins de Trévise. Il y fut à peine entré avec quelques troupes, que le gouverneur, voyant les murailles ruinées par l'artillerie, les ennemis prèts à donner un assaut général, se retira secrètement pendant la nuit, laissant l’épouvante parmi la garnison. Emiliani, pour réparer la lâcheté du gouverneur, fit refaire les brèches, et résolut de défendre la place jusqu’à la dernière extrémité. Il soutint plusieurs assauts, mais enfin le château fut forcé, la garnison presque entière passée au fil de l’épée, et Emiliani jeté dans une obscure prison. Les Allemands lui mirent les fers au cou, aux mains et aux pieds, avec un boulet de marbre, ne lui donnèrent pour toute nourriture que du pain et de l’eau, et lui firent mille outrages.

Rien ne lui semblait plus affreux que la mort qu'il attendait à tout moment. Mais bientôt il craignit quelque chose bien plus vivement que la perte de son corps : celle de son âme. Sans aucun secours humain, il ne voyait de ressource qu’en Dieu : Dieu qu’il avait si longtemps oublié, Dieu qu'il avait si grièvement offensé ! De là des regrets amers sur ses désordres; il reconnut, en versant un torrent de larmes, que Dieu n’était que juste, et qu’il avait mérité ce qu'il souffrait. Pendant que ces tristes pensées le jettent dans une affliction extrême, tout à coup une illumination divine éclaire son âme et y ramène le calme : il se ressouvient de Notre-Dame de Trévise, la Consolatrice des affligés, le Refuge des pécheurs. Aussitôt, fondant en larmes et en prières, il la supplie d’avoir pitié du plus misérable des pécheurs, et de lui obtenir de son Fils grâce et miséricorde. Il fait vœu de visiter nupieds son saint temple à Trévise, d’y faire célébrer des messes, d’y publier ses bienfaits de vive voix et par des tableaux.

À peine at-il prononcé son vœu, que la prison est éclairée d’une lumière céleste, La Mère de Dieu lui apparaît, l’appelle par son nom, lui donne les clefs de ses fers et de son cachot, lui commande de sortir et d'exécuter fidèlement sa promesse. Elle le conduit de même à travers l’armée ennemie, jusqu’à la porte de Trévise. Il y entre, se rend à l’église de la Vierge, dépose au pied de son autel les clefs de sa prison, les fers de son cou, de ses pieds et de ses mairs, suspend à la voûte son boulet de marbre, publie tous ces faits de vive voix, les fait enregistrer par-devant notaire et peindre dans des tableaux.

A la paix, les villes qui avaient été prises sur les Vénitiens leur ayant été

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rendues, ils n’eurent pas plus tôt reçu Castelnovo, que le sénat, pour reconnaître la générosité d'Emiliani qui avait si courageusement défendu cette place, donna ce château à sa famille pour en jouir pendant trente ans, et Emiliani en fut fait podestat ou chef de la justice ; mais il n’exerça pas longtemps cet emploi, l’ayant quitté après la mort de son frère, pour aller à Venise prendre la tutelle de ses neveux. Tout en faisant valoir leurs biens, il eut grand soin de les faire élever dans la piété ; il leur servit même d’exemple : car, depuis qu'il eut quitté la charge de podestat, il s’'acquitta des promesses qu’il avait faites à Dieu de changer de vie; et, ne voulant rien faire sans l’avis d’un sage directeur, il choisit un chanoine régulier de la Congrégation de Latran, qui joignait beaucoup de piété à un profond savoir, et s’'abandonna entièrement à la conduite de ce saint religieux, qui lui fit fouler aux pieds tout ce qui ressentait la vanité et le luxe.

Emiliani renonça donc à toutes les douceurs et les commodités de la vie. Il n'eut plus d’autres sentiments de lui-même que ceux qu’une humilité profonde pouvait lui inspirer. Il oublia la noblesse et les dignités de sa maison, et ne retint, de tous les avantages de sa naissance, qu’une certaine politesse, qui lui servit dans la suite à gagner beaucoup d’âmes à Dieu. Il affligeait son corps par des jeûnes et des macérations extraordinaires : il ne lui accordait que quelques heures de sommeil, passant le reste de la nuit à la prière et à l’oraison. Ses occupations, pendant la journée, étaient de visiter les églises et les hôpitaux, procurant aux malades tous les secours spirituels et temporels dont ils avaient besoin. Ses libéralités ne s’étendaient pas seulement sur les pauvres des hôpitaux et les indigents qu’il trouvait dans les rues; mais, lorsqu'il voyait que quelques filles étaient en danger de prostituer leur honneur, il leur procurait des dots et des partis avantageux pour les pourvoir.

Tout le monde fut surpris de ce changement ; mais Emiliani l'était encore davantage lui-même, lorsqu'il considérait qu’il avait été si longtemps sans ressentir la pesanteur des chaînes et toutes les horreurs de l'esclavage dont Dieu l’avait délivré : il ne pouvait penser aux désordres de sa vie passée, qu’il ne versât des torrents de larmes. Plus il avançait dans le chemin de la vertu, plus il se sentait embrasé d'amour pour Dieu et pour le prochain. Il eut occasion d’exercer cette vertu dans une famine générale dont l'Italie se ressentit l’an 1528. Les peuples de la campagne, faute de pain, étaient obligés de manger jusqu'aux animaux les plus immondes, ou de se contenter de quelques racines pour conserver leur vie languissante. La mort en enlevait tous les jours et laissait sur le visage de ceux qui restaient de funèbres indices que leur tour ne tarderait guère. Les préfets de l’annone ou des approvisionnements, à Venise, surent d’abord, par leurs soins, remédier à la disette, en faisant venir des blés de plusieurs endroits ; mais cette espèce d’abondance qu’ils avaient procurée à la capitale y attira de toutes parts une si grande quantité de monde, que la disette recommença bientôt. Emiliani, plus que tous les autres, eut compassion de tant de misérables ; il vendit jusqu'à ses meubles pour les soulager, et sa maison devint un hôpital où il les recevait et leur procurait tous les secours qu’il pouvait leur rendre en cette occasion.

Une espèce de maladie contagieuse ayant succédé à cette famine, saint Jérôme Emiliani en fut attaqué et réduit à une telle extrémité, que, après avoir reçu tous les Sacrements, il n’attendait que le moment de la mort. Mais, appréhendant qu’il n’eût pas assez satisfait pour ses péchés par la pénitence, il demanda à Dieu la santé, pour faire en ce monde une pénitence

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