SAINT JÉRÔME MIANI OU ÉMILIANT
plus longue, et pour exécuter ce qu’il jugerait à propos de lui ordonner pour le salut du prochain. Sa prière fut exaucée : ses forces revinrent, il continua ses exercices de piété avec plus de zèle encore. Pour s'acquitter des promesses qu’il venait de faire à Dieu, il rendit compte de l’administration de leurs biens à ses neveux, se dépouilla de la robe de sénateur, revêtit un habit pauvre qu’il avait acheté pour quelque indigent, prit de méchants souliers et parut dans cet état au milieu des rues de Venise. Les uns en faisaient des risées comme d’un homme qui avait perdu l’esprit ; d’autres, qui le connaissaient mieux, admiraient son humilité ; plusieurs restèrent en suspens et attendirent quels seraient les effets de cette nouvelle manière de vivre. On ne tarda guère à les voir.
La famine et la contagion avaient enlevé un grand nombre de personnes, tant à la ville qu’à la campagne ; l’on trouvait partout une foule d’orphelins, privés de parents et de secours, réduits à la mendicité, sans aucune éducation, et par là même exposés à tous les vices. Pour l’amour de Dieu, Emiliani se fit le père et la mère de ceux qui n’en avaient plus. Il disposa une maison pour les recevoir, alla les chercher par les rues et les places, leur procura des maîtres pour leur apprendre des méliers, sans permettre qu'aucun d’eux mendiât davantage, suppléant par sa charité à ce qui manquait encore au bénéfice de leur petit travail. Il avait soin surtout du salut de leurs âmes. Le matin, il leur faisait dire leurs prières, entendre la sainte messe, apprendre à lire, pour écarter toute mauvaise pensée : le travail manuel était varié par des moments desilence, par des lectures qu’on leur faisait, par le chant des hymnes et des litanies, en particulier du saint rosaire. Deux fois par jour, avant et après le travail, il leur apprenait les éléments de la doctrine chrétienne. En se lavant les mains, avant de se mettre à table, ils récitaient le Miserere pour les âmes du purgatoire. Ils se confessaient tous les mois et aux principales fêtes de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Ils étaient tous vêtus de blanc. Les jours de fête, notre Saint les conduisait en procession, en chantant des litanies dans les rues et les places de Venise, visiter les principaux sanctuaires ou entendre quelque sermon. Toute la ville accourait à cet édifiant spectacle. On était ému jusqu'aux larmes de voir ce noble sénateur, ce brave capitaine vêtu en pauvre et devenu le père des orphelins.
La piété, la modestie de ces enfants attendrissaient tous les cœurs : la plupart des spectateurs pleuraient de joie; d’autres, faisant chœur avec les enfants qui chantaient les litanies de la sainte Vierge, répondaient dévotement Ora pro nobrs. Ge fut une commotion de piété pour toute la ville. Tout le monde voulut voir la maison des orphelins. Ce que l’on y vit d’admirable attira bientôt des secours suffisants.
Saint Emiliani se mit alors à visiter les environs de Venise. Il trouva une misère plus grande, des jeunes gens et des vieillards réduits à mourir de faim : il eut soin des uns et des autres. Venise lui confia l'hôpital des Incurables. Emiliani s’en chargea de grand cœur, de concert avec ses deux amis, saint Gaëtan de Thienne et saint Pierre Caraffe, de Naples. D’ailleurs, il avait encore d’autres puissants soutiens. Quand il voulait obtenir de Dieu quelque grâce particulière, il faisait prier avec lui quatre petits orphelins au-dessous de huit ans, et jamais il ne manquait d’obtenir ce qu’il demandait,
Le zèle d'Emiliani pour les œuvres de miséricorde croissait avec le succès. Voyant donc celles de Venise dans un état prospère, il en confia le soin à quelques pieux amis et vint en fonder de semblables à Padoue et à Vérone. Dans cette dernière ville, il véeut quelque temps inconnu parmi les pauvres,
mendiant son pain comme eux, afin d’avoir une occasion plus naturelle de les instruire des vérités de la religion chrétienne. L'hôpital de Vérone fut bâti par son entremise. Passé de cette ville à Brescia, en Lombardie, il y fonda une seconde maison d’orphelins, avec le même ordre qu’à Venise. Un riche bourgeois de Brescia voulut en mourant le faire son légataire universel ; mais il refusa la donation et persuada à cet homme de donner son bien au grand hôpital, à condition qu'il serait obligé de fournir les orphelins de médicaments lorsqu'ils seraient malades, de donner des ornements à leur église et de faire bâtir leur maison : ce que saint Charles Borromée, se trouvant à Brescia en qualité de visiteur apostolique, fit exécuter par les administrateurs de cet hôpital.
A Bergame, en Lombardie, et dans les environs, il trouva d’autres occasions d'exercer sa charité. Par suite de la famine et de la peste, la plupart des maisons étaient vides d'habitants, surtout à la campagne. C'était le temps de la moisson : les blés étaient mûrs, mais il n’y avait ni moissonneurs ni faucilles ; la récolte allait être perdue. Emiliani, se faisant tout à tous, ramasse de toutes parts des faucilles et ce qu’il peut engager de paysans, se met à leur tête et scieles blés, malgré les chaleurs insupportables de la canicule en Italie. Pendant que les autres prennent leur repos ou leur repas, il s'applique à la prière, se contentant pour toute nourriture d’un peu de pain et d’eau. Ce n’est pas tout. Pour alléger leur pénible travail, les moissonneurs avaient l’habitude de murmurer quelques chansons frivoles ou même mauvaises. Emiliani, avec sa grâce ordinaire, sut les en détourner. Il entonnait lui-même d’une voix harmonieuse, tantôt l’Oraison dominicale, tantôt la Salutation angélique ou le Symbole des Apôtres ; les autres moissonneurs répétaient après lui, en sorte que toute la campagne retentissait des louanges de Dieu.
Dans la ville même de Bergame, il fonda deux établissements d’orphelins, l’un pour les garçons, l’autre pour les filles. Mais surtout il entreprit une œuvre tout à fait nouvelle : c'était de retirer du désordre les filles et les femmes perdues. En ayant converti quelques-unes, il les plaça d’abord chez des dames vertueuses. Il alla trouver les propriétaires dont les maisons servaient au libertinage, et obtint qu’ils les fermeraient désormais au scandale. Un plus grand nombre de prostituées s’élant converties alors, il les réunit dans une maison à part, avec un règlement pour les affermir dans leurs bonnes résolutions et les préserver de la rechute.
L’évèque de Bergame était alors Louis Lappomani, prélat illustre par sa doctrine et par l'innocence de sa vie, qui fut plustard un des présidents du Concile œcuménique de Trente. Il fut un généreux soutien de saint Jérôme Emilani dans ses bonnes œuvres à Bergame. Avec la bénédiction de ce pieux et savant évêque, notre Saint parcourut en apôtre les villages et les hameaux les plus reculés du diocèse, accompagné de quelques enfants des plus instruits dans la doctrine chrétienne. Voici quelle était sa méthode : arrivé dans un endroit, il allait d’abord à l’église implorer la grâce de Dieu et l’intercession du saint patron sur son entreprise. Une clochette apportée exprès invitait ensuite tous les habitants à se réunir. Quand ils étaient un certain nombre, Emiliani s’adressait aux plus pauvres et aux enfants, leur apprepait d’une manière familière les principaux mystères de la foi chrétienne, l’Oraison dominicale, 1a Salutation angélique, le Symbole des Apôtres, les Commandements de Dieu et de l'Eglise, quelquefois même à faire le signe de la croix ; car l'ignorance de quelques-uns allait jusque-là. Ses petits catéchistes le secondaient à merveille et s’attachaient de préférence
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aux enfants de leur âge. Le succès fut prodigieux. Mieux instruits, les pauvres gens de la campagne commencèrent une meilleure vie, renoncèrent à leurs inimitiés, à leurs blasphèmes et à leurs vols. Tous ces vices furent remplacés par les vertus contraires. L’exemple de saint Emiliani était encore plus efficace que ses paroles : nuit et jour ils le voyaient occupé à instruire, à prier ou bien à visiter les malades.
Quand il revint à Bergame, où la renommée avait publié toutes ces merveilles, deux saints prêtres se joignirent à lui : c'était Alexandre Besuzio et Augustin Barilo ; riches des biens de la terre, ils les distribuèrent aux indigents, pour imiter la pauvreté volontaire de saint Emiliani. Dans ce temps-là même celui-ci créait deux nouveaux établissements à Côme, par les libéralités de Bernard Odescalchi, qui finit par lui donner sa propre personne. Un autre associé illustre fut le comte Primus, issu d’une sœur de Didier, l’ancien roi des Lombards, contemporain de Charlemagne.
Il fut alors question plus que jamais entre les pieux amis de se former en Congrégation régulière et de choisir un chef-lieu. Ils ne voulaient point le mettre dans les villes, mais dans quelque endroit retiré qui pût leur servir de séminaire. Le village de Somasque, entre Milan et Bergame, leur parut favorable pour cela. De là leur nom de Clercs réguliers Somasques. On leur a donné aussi quelquefois le nom de Congrégation de Saint-Maïeul, parce que ce Saint est patron d’un collége de Pavie, dont saint Charles Borromée donna la conduite à cette Congrégation. Après avoir cherché une maison commode pour y recevoir les pauvres orphelins, ils y firent leur demeure, et le saint Fondateur y prescrivit les premiers règlements pour le maintien de la congrégation. La pauvreté y paraissait sur toutes choses, tant dans les habits que dans les meubles. Les mets délicats étaient bannis de leur table, et ils se contentaient de la nourriture des paysans et des pauvres. On y faisait la lecture pendant les repas. Le silence était exactement observé et les austérités fort fréquentes. Il y avait une sainte émulation entre eux, à qui pratiquerait le plus de mortifications, et Emiliani était le premier à exciter les autres par son exemple. Ils joignaient à la mortification une prompte obéissance et beaucoup d’humilité, employaient une partie de la nuit à l’oraison, et, pendant le jour, conféraient ensemble des choses saintes, ou s’occupaient de quelque travail manuel, et allaient dans les environs, servir les malades et instruire les pauvres gens de la campagne. Le but principal des Somasques était dès lors et est encore aujourd’hui l'instruction des enfants et des jeunes ecclésiastiques.
En 1540, la Congrégation des Somasques fut approuvée comme Ordre religieux par Paul IT. Pie V et Sixte-Quint confirmèrent cette approbation sous la règle de Saint-Augustin, l’un en 1571, l’autre en 1586. Les Somasques n’ont de maisons qu’en Italie et dans les cantons suisses qui professent la religion catholique. Leur Ordre est divisé en trois provinces : celle de Lombardie, celle de Venise et celle de Rome. Le général est triennal et tiré alternativement de chacune de ces provinces.
Saint Jérôme Emiliani se rendit à Milan et à Pavie, pour fonder d’autres établissements, auxquels François Sforza, duc de Milan, contribua beaucoup. Repassant par Somasque, il alla jusqu’à Venise, mais il n’y fit pas un long séjour. Une horrible peste ayant envahi le territoire de Bergame, il y revint promptement servir les malades. Il fut attaqué lui-même et mourut à Somasque, le 8 février 1537, à l’âge de cinquante-six ans.
1 fut béalifié par Benoît XIV et canonisé par Clément XIII. En 4769, la
Saint-Siége approuva un office composé en son honneur, et permit de le réciter le 20 juillet.
On représente saint Jérôme Emiliani : 4° ayant à la main des chaînes et près de lui des boulets, pour rappeler sa captivité ; 2° ayant quelquefois près de lui ou sous ses pieds une cuirasse, pour indiquer qu’il renonça aux dignités militaires ; 3° ayant à ses côtés les petits malheureux qu’il se fit gloire de soulager, comme nous l’avons rapporté dans sa vie.
Il est patron des Somasques, de Venise et de Trévise.
Cf. Vie de saint Jérême Emiliani, écrite en latin par Augustin Turtura, Milan, 1620; Hélyot, Aistoire des Ordres religieux ; Gcdescard.
4596. — Pape : Clément VII. — Roi d'Espagne : Philippe Il.
Heureux celui qui porte dès son enfance le joug du Seigneur.
Maxime du B. Grégoire Lopez.
Dieu, ce charitable médecin des âmes, pour guérir les hommes de la dangereuse passion de l’or, a choisi un homme saint etselon son cœur, dont la vie pure et détachée de tous les intérêts de la terre leur fût un exemple vivant qui leur servit d’antidote contre le dangereux poison de lPavarice. Car il lui fit embrasser la pauvreté évangélique d’une manière si merveilleuse, que foulant aux pieds tout ce qu'il y a de plus précieux dans les Indes, il apprit aux hommes à mépriser le bien pour embrasser la vertu. Il suffisait de considérer sa sainteté, sa prudence, la solidité de son jugement, et sa vie irrépréhensible pour convaincre de folie ceux qui croient n'être venus au monde que pour travailler à s'enrichir.
Cet homme admirable choisi de Dieu pour un si grand dessein fut le bienheureux Grégoire Lopez. Il était originaire de Madrid, capitale de l’Espagne. Quant à sa naissance, il semble qu’il ait voulu, par humilité, cacher la noblesse de sa race, comme d’autres saints ont, par ce même mouvement d’humilité, fait connaître la bassesse de la leur afin de se rendre méprisables ; car, quand on lui en parlait, il répondait avec un visage plein de gravité : « Le ciel est ma patrie, et Dieu est mon père, ainsi que lui-même nous l’a appris lorsqu'il a dit : Ne donnez à personne sur la terre le nom de père. Car vous n’avez pour père et pour maître que votre Père qui est dans le ciel ». Le Père Jean Ozorio, de l’Ordre de Saint-François, lui ayant demandé de quel pays il était, il évita adroitement de le lui marquer, en lui répondant seulement : « Je suis du même pays que votre révérence », Peu de jours avant sa mort, comme on lui demandait le nom de ses parents afin de leur envoyer une relation de sa vie et de sa mort pour leur donner sujet d’en être édifiés et de se réjouir des grâces que Dieu lui avait faites, il répondit : « Depuis que j’ai renoncé à tout pour mener une vie solitaire, j'ai considéré Dieu seul comme étant mon père. Et quant à mes frères, je ne doute point que maintenant ils ne soient morts : car j'étais le plus jeune de tous »
Voilà de quelle manière Grégoire Lopez avait oublié les avantages qu’il pouvait retirer de sa naissance. Il ne considérait que comme une bassesse la noblesse de sa race, et n’estimait que la grâce que Dieu nous fait de pouvoir devenir ses enfants spirituels. Il était tellement détaché de la chair et du sang que sa mortification allait jusques à une espèce d’insensibilité presque incroyable.
Ce grand serviteur de Dieu, qui peut passer pour un miracle de la grâce, naquit le quatrième jour de juillet de l’an 1542, sous le pontificat de Paul III, et le règne de l’empereur Charles-Quint le Grand, roi d'Espagne, le jour de la fête de saint Grégoire le Thaumaturge, dont on lui donna le nom, et qui a été depuis transférée au 7 novembre. Il fut baptisé dans la paroisse de Saint-Gilles où existait un couvent de religieux déchaussés de Saint-François. On le nomma Grégoire : quant au surnom de Lopez, nous ne croyons pas que ce soit celui de sa maison ; mais nous pensons qu’il le prit pour en cacher la connaissance.
Il avait deux sœurs et plusieurs frères, et quoi qu’il fût le dernier de tous, il y a sujet de croire qu’autant ils le surpassaient en âge, autant il les surpassait en mérites et en cette véritable noblesse qui ne s’acquiert que par la vertu.
Comme il arrive souvent que Dieu prévient par de grandes grâces ceux qu’il veut élever à un haut degré de sainteté, il en répandit dans l’âme de son serviteur Lopez dès sa plus tendre jeunesse, car il avait coutume de dire ce que le Saint-Esprit a dit par Jérémie : «Heureux est celui qui commence dès son jeune âge à porter le joug du Seigneur ».
Il apprit avec une merveilleuse facilité à lire et à écrire. Etant encore fort jeune, il s’en alla, sans en rien dire à ses parents, dans le royaume de Navarre, où il vécut plus de six ans avec un bon ermite dans une grande pauvreté, une extrême humilité, et une parfaite obéissance. Ce fut là que son âme, comme une terre fertile arrosée de la grâce de Dieu, reçut les semences de cette vie solitaire qui produisit bientôt d'excellents fruits en grande abondance.
Son père, après l’avoir cherché avec grand soin, finit par le trouver. Il le mena à Valladolid, où la cour était alors, et là, par un changement de lieu et de vie bien différents, il le mit page. Il Le fut durant quelque temps, Dieu ayant voulu que parmi ceux qui passent quelques années dans cette fonction, il s’en trouvât un qui fût saint.
La crainte de Dieu était tellement enracinée dans l'esprit et dans le cœur du jeune Lopez, que la vie de la cour et ses diverses agitations ne purent faire aucune impression sur son âme. Dieu l’assistait si puissamment qu’il était toujours recueilli en lui-même. Lorsque son maître l’envoyait remplir quelque message, il s’efforçait d’avoir une telle attention à Dieu que ni les personnes de la plus grande qualité qu’il trouvait en son chemin, ni tant d’autres sujets de distraction qui se rencontrent dans les cours des princes, ne l’empêchaient pas de penser à Dieu: et il conservait par ce moyen la même paix et la même dévotion que s’il eût encore été dans son désert de la Navarre.
Ainsi, dans les premières ardeurs de la jeunesse et les occasions si périljeuses de la cour, il passa deux ou trois ans avec un esprit aussi mûr et un jugement aussi solide que s’il eût été dans un âge fort avancé.
Avant d'aller à la nouvelle Espagne, il visita quelques lieux saints. Comme il était un jour en oraison dans l’église de Tolède, Dieu lui fit la plus grande faveur qu'il lui eût encore fait en le fortifiant dans le dessein
qu'il avait d’être tout à lui. Il passa quelques jours en oraison et en de longues veilles dans l’église Notre-Dame de la Guadeloupe, afin d’obtenir par son intercession les lumières dont il avait besoin pour se déterminer à ce qu'il avait à faire.
Il partit pour la nouvelle Espagne en 1562. Une telle résolution dans un tel âge, une manière de vie si extraordinaire, une persévérance si Constante, un si grand accroissement de nouvelles grâces, et un secours si continuel et si efficace font assez voir que Dieu a voulu le faire sortir, comme un autre Abraham, de son pays et d’avec ses parents pour éprouver sa foi et son obéissance, etle mettre dans une sainte solitude où, se trouvant dégagé de toutes les choses du monde, il pût en parlant à son cœur lui faire mieux entendre sa voix.
Etant arrivé au port de Saint-Jean d'Ulloa, dans la ville de Vera-Cruz, il distribua aux pauvres des étoffes qu’il avait apportées avec lui, montrant ainsi combien peu il estimait les richesses de ce nouveau monde, puisque, au lieu d’y en venir chercher, il donnait avec tant de joie ce qu'il avait apporté d’Espagne sans s’en vouloir rien réserver.
De cette ville il alla à Mexico, où il demeura quelques jours, pour gagner de quoi lui permettre de passer à Zacatecas, où il espérait être plus commodément pour mener la vie solitaire après laquelle il soupirait.
Ce ne fut pas l’amour de l’or qui porta Grégoire Lopez à sortir de Mexico pour aller en cette ville, mais ce fut le désir d'acquérir cet or si pur de la charité dont Jésus-Christ nous conseille de tâcher de nous enrichir en vendant tout ce que nous avons pour acheter le champ où ce précieux trésor est caché, et devenir ainsi plus riches que si nous possédions tout l’or et l’argent du monde.
Durant le peu de jours que Grégoire Lopez demeura à Zacatocas, les choses dont il y fut témoin augmentèrent encore son désir de s’éloigner de tout commerce des hommes. Comme Dieu lui avait déjà inspiré de se retirer dans‘la solitude, il changea d’habit pour en prendre un qui fût conforme à son dessein, et s’en alla à huit lieues de là, dans la vallée d’Amajac habitée par les Chichimèques, que leur humeur farouche et cruelle rendait alors redoutables aux Espagnols. Mais ce serviteur de Dieu n’ayant pas craint de déclarer la guerre aux puissances de l’enfer, ces ennemis invisibles, il n’appréhenda point d’avoir des ennemis visibles, et espéra avec l’assistance de Dieu de vaincre par sa patience, par sa douceur et par son humanité, cette fierté et cette inhumanité qui les faisaient craindre. L'effet répondit à son espérance : Car après avoir passé quelques jours dans cette vallée et conversé avec ces barbares, il gagna leur affection.
Lorsqu'il allait chercher un lieu propre pour l’exécution de son dessein, il rencontra à sept lieues de Zacatecas une métairie nommée Temaxèque appartenant au capitaine Pedro Carrillo d’Avila. Ce capitaine le voyant si jeune, si bien fait, et de si belle taille, nu-pieds, sans chapeau, et vêtu seulement d’une robe de bure qui lui allait jusqu'aux talons et était ceinte avec une corde, lui demanda où il allait et qui l’amenait en ce pays-là. Il lui répondit qu’il était venu de Castille avec la dernière flotte, et qu’il cherchait un ermitage pour y passer sa vie dans le service de Dieu. Comment, lui dit ce capitaine, osez-vous bien, étant encore si jeune, entreprendre un tel genre de vie? Lopez lui en donna des raisons dont il demeura satisfait. Puis il ajouta qu'ayant remonté le long du fleuve, il y avait trouvé un endroit propre pour son dessein. Carrillo l’approuva, et lui offrit même de ses gens pour lui bâtir un ermitage. Il le remercia et le pria seu-
Ù lement de lui permettre d’y travailler et de lui prêter pour cela quelques outils. Ce qu’il lui accorda volontiers.
Ensuite il bâtit de ses mains une petite cellule. Les Indiens l’y aidèrent, et ce fut la première que l’on sache avoir été faite dans la nouvelle Espagne. Le temps a pu détruire ce faible édifice ; mais il ne saurait obscurcir la gloire que ce serviteur de Dieu a méritée d’avoir commencé dans ce lieu-]à à faire pénitence.
I] atteignait sa vingt et unième année lorsqu'il entra dans la pratique d’une vie si solitaire, et se voyant engagé dans la carrière où il avait à combattre contre d'aussi puissants ennemis que sont les démons, la première chose qu’il fit fut de se remettre entre les mains de Dieu et d’implorer son secours par ces paroles : « Seigneur, je m'engage ici tout seul dans votre service et m'oublie moi-même. Si je péris, ce sera à vous, et non pas à moi, d’en répondre ». Mais ce jeune et généreux soldat de Jésus-Christ n’entendait pas dire, en parlant ainsi, que du côté de Dieu son âme courût risque de se perdre s’il faisait de son côté tout ce qu’il devait et pouvait. Car cela ne pouvait venir dans la pensée d’un homme qui avait reçu de Dieu des lumières surnaturelles. Cette manière de parler témoignait seulement l’ardeur de son amour pour Dieu.
Dès le moment où Grégoire Lopez se fût ainsi abandonné par un acte d'amour si ardent à tout ce qu'il plairait à Dieu d’ordonner de lui, il sentit des effets visibles de son assistance, et commença de marcher courageusement et à grands pas dans la voie étroite de la pénitence sans jamais tourner la tête en arrière, sans jamais s’arrêter, et sans jamais perdre de vue la lumière par laquelle il plaisait à Dieu de le conduire. Il mâtait son corps par de très-rudes mortifications ; il couchait sur la terre ou sur un ais ; il n’avait pour se garantir du froid qu’une mauvaise couverture, et pour chevet qu’une pierre. Tel était l’ameublement de sa cellule ; et elle n’était parée qu'avec des sentences écrites de sa main qui l’exhortaient à mener une vie parfaite. Son abstinence n’était pas seulement très-grande, elle était continuelle. Il ne mangeait qu’une fois le jour, en petite quantité et des choses peu nourrissantes , ce qu’il observa si rigoureusement jusqu’à la mort que l’on ne put le faire résoudre à s’en dispenser, quelque malade qu’il fût. Il ne goûta jamais de chair : et lorsqu'on luienvoyait par aumône quelques morceaux de bœuf, il les recevait avec actions de grâces pour cacher son abstinence, mais il n’y touchait point.
Le capitaine dont nous avons parlé avait deux fils, l’un nommé Sébastien, et l’autre Pierre. Ce dernier a affirmé avec serment que la cellule de ce saint homme étant proche de la métairie de leur père, il les envoyait vers lui pour qu'ils apprissent à lire et à écrire, ce que Grégoire faisait avec une grande charité, et il leur donnait des instructions admirables pour les porter à aimer et servir Dieu; et souvent il le trouvait à genoux dans une profonde oraison, les bras étendus en croix, et les yeux baissés. Ces deux frères, pour récompense du soin qu’il prenait d’eux, lui portaient des tourteaux faits de blé sarrasin ; et s’il arrivait qu’ils lui portassent en même temps deux ou-trois de ces tourteaux, cela lui causait de la peine : il leur disait qu’un seul suffisait pour huit jours, et il les mangeait tout durs et tout secs. Si leur père et leur mère lui envoyaient quelque autre chose, ille leur renvoyait. Ces deux frères trouvaient quelquefois dans sa cellule des lapins morts, des cailles et des figues, et le serviteur de Dieu, après leur avoir dit que c’étaient des présents de ses bons amis les Chichimèques, il les leur donnait pour les porter à leur mère.
Lorsqu'il arrivait quelque prêtre chez ce capitaine, on en donnait avis au serviteur de Dieu : il allait entendre la messe avec grande dévotion et revenait aussitôt après dans sa cellule sans parler à qui que ce fût et sans qu’il fût jamais possible de le retenir. On vit un jour ce saint homme, pendant qu’il creusait un fossé dans son petit jardin, tout environné d’anges : ce qui causait tant d’admiration qu’on ne pouvait se lasser de louer Dieu des grâces qu'il faisait à son serviteur.
Quoique l’extrême austérité de vie de Grégoire Lopez, et le manquement de toutes les choses nécessaires le fissent beaucoup souffrir, ses travaux lui paraissaient peu considérables en comparaison des peines intérieures par lesquelles il plaisait à Notre-Seigneur de l’éprouver.
Les tentations les plus communes aux solitaires sont le souvenir du bien que l’on a quitté, l’éloignement de ses proches, le besoin qu’on a d’eux, la douceur dont on pourrait jouir dans le monde, le manquement des commodités de la vie, le travail qui se rencontre dans le chemin de la vertu, la difficulté de la pouvoir acquérir, la faiblesse du corps et la longueur du temps qui reste à passer dans un état aussi pénible que celui où il faut combattre sans cesse contre les sentiments de la nature.
Grégoire Lopez éprouva aussi ce que nous venons de dire, car il avoua un jour à un de ses amis, avec une grande modestie, qu'il avait eu un tel combat à soutenir contre le démon, qu’il en était venu jusqu’à lutter contre lui avec de si grands efforts qu’il avait perdu du sang par le nez et par les oreilles.
Tout le temps que Lopez demeura dans la solitude, le démon tâcha de lui causer de grandes frayeurs pour lui faire abandonner son entreprise, tantôt par des hurlements et des cris de bêtes féroces ; tantôt par la cruauté avec laquelle des Indiens Chichimèques massacraient des Espagnols tout près de lui; tantôt par diverses tentations intérieures ; et tantôt par les artifices dont il se servait pour le tromper. Une oraison continuelle était le remède dont il se servait en ces rencontres dans lesquelles, pour ne pas succomber, il n’y avait point d'efforts qu'il ne fût obligé de faire.
Son application à se conformer à la volonté de Dieu lui donnait de nouvelles forces pour continuer de marcher dans le chemin du ciel, et pour résister aux tentations du démon qui étaient si violentes et si fréquentes qu’il ne pouvait s’en souvenir sans que ses cheveux se dressassent sur la tête.
Si les combats que Grégoire Lopez eut à soutenir contre les démons furent très-rudes, les travaux qu’il souffrit de la part des hommes ne furent pas moindres. Comme des soldats Espagnols passaient auprès de sa cellule pour aller combattre les Chichimèques, les uns le nommaient hérétique et luthérien, parce qu’il n’entendait pas la messe, sans considérer qu’il était éloigné de sept lieues du village le plus proche où on la disait et qu'il l’y allait entendre à Pâques ; les autres disaient qu'il était fou d’avoir choisi une demeure si affreuse et si dangereuse qu'il pouvait passer pour un homme mort. Mais le serviteur de Jésus-Christ n’avait rien à y redouter. Car Dieu avait imprimé dans le cœur de ces barbares une telle affection et un tel respect pour lui, que lorsqu'ils massacraient avec leur cruauté accoutumée tousles autres Espagnols qu’ils pouvaient prendre, ilsle saluaient par des signes de tête et des mains et lui faisaient des présents : et ceux qui avaient quelque connaissance des chrétiens lui disaient : Deo gratias,témoignant ainsi autant de bonne volonté pour lui que s’il eût été de leur nation et leur frère. Au milieu de tant de périls où ces soldats et une telle
demeure l’exposaient, il continuait toujours de se conformer à la volonté du Seigneur.
Le serviteur de Dieu, durant trois années, répéta sans cesse ces divines paroles : « Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel », etil s’en trouva tellement fortifié qu’il n’eut plus d'autre volonté que celle de Dieu, de quelque façon qu’il lui plût de disposer de lui; et Dieu voulut alors qu’il s’exerçât d’une autre manière qui ne consistât plus en paroles, mais en actions : et cet exercice était un ardent amour pour Dieu et pourle prochain. Il le pratiqua d’une manière si héroïque et si agréable à Notre- Seigneur qu'il alla toujours croissant de vertu en vertu sans se relâcher jamais dans cet exercice d’une parfaite charité.
Grégoire Lopez ayant eu un entretien avec le Père Dominique de Salazar, dominicain, celui-ci conçut tant d’estime et d'affection pour lui qu'il le pressa beaucoup d’aller dans le monastère de Saint-Dominique de Mexico, où on lui donnerait une cellule et la nourriture, disant que par ce moyen il pourrait en toute sûreté passer sa vie dans la retraite, l’oraison et autres exercices de piété auxquels Dieu l’appelait, sans néanmoins être privé des avantages que l’on reçoit dans une communauté de bons religieux. Lopez, touché de ces raisons et du conseil d’un si savant homme et d’un aussi grand serviteur de Dieu, accepta cette offre, ne voyant rien en cela qui l’empêchât de se livrer entièrement à l’oraison et à la contemplation. Ainsi il résolut de s’en retourner à Mexico.
Quand il fut arrivé dans cette ville, il alla au couvent des Dominicains demander le Père Dominique de Salazar pour le prier de lui faire donner une cellule dans cette sainte maison, ainsi qu’il le luiavait promis. Comme il était absent, il dit à quelques-uns des plus vénérables Pères le sujet qui l'avait amené. Ils lui répondirent que l’on ne pouvait lui donner une cellule s’il ne se faisait religieux, et lui offrirent de lui donner l’habit avec grande joie. Après qu’il eut passé quelques jours dans cette maison pour y attendre le Père de Salazar dans l'assistance duquel il mettait toute sa confiance, ces bons Pères l’assurèrent qu’il ne reviendrait pas de si tôt, et que lors même qu'il serait de retour il ne pouvait espérer d’obtenir par son moyen ce qu'il désirait. Ce serviteur de Dieu, jugeant par là que Dieu ne le voulait pas dans une communauté, mais dans une solitude, prit congé d’eux. Ils en témoignèrent beaucoup de déplaisir, et il n’en eut pas moins de son côté de quitter une si sainte compagnie ; mais il sy crut obligé pour suivre sa vocation en continuant de marcher dans le chemin où Dieu l'avait engagé et dont il avait tiré tant d’avantages pour son âme. Ces bons religieux lui ayant dit que la contrée de Guasteca était fort spacieuse et peu habitée, et que la terre, étant fertile en fruits sauvages, il pourrait y trouver de quoi se nourrir, il s’y rendit aussitôt pour y vivre dans la solitude.
Après avoir mis toute sa confiance en Dieu, il y établit sa demeure, résolu à n’en sortir que lorsqu'il en aurait reçu l’ordre du ciel. Sa nourriture consistait en fruits, en herbes et en racines sauvages.
Ayant eu dès sa première jeunesse un ardent désir de comprendre l'E criture sainte, il demanda alors à Dieu avec plus d’instance, d’éclairer son esprit et de nourrir son âme des importantes vérités qu'il y a renfermées. Pour se disposer à recevoir une aussi grande faveur de Dieu, il résolut d’apprendre entièrement par cœur l’Ecriture sainte, ce qui est presque incroyable, et il avait la mémoire si heureuse qu’il n’oubliait jamais rien de ce qu'il savait. Pendant quatre ans, il consacra quatre heures par jour à une étude si sainte. Dieu lui en donna durant ce temps l'intelligence ainsi que
celle de la langue latine, et ce fut par des actes continuels d’amour de Dieu qu’il obtint de sa bonté de se communiquer à lui de la sorte.
Quelque temps après il quitta sa solitude et se retira dans un bourg de la Guasteca, où il fut accueilli par un prêtre nommé Jean de Mesa, qui lui donna une chambre dans laquelle, hors le temps qu’il passait à l’église, il demeurait dans une continuelle retraite. Il se tenait d'ordinaire debout ou appuyé contre la muraille, en regardant fixement un crucifix peint contre un autre mur. Ceux qui le considéraient avec attention en cet état n’avaient pas de peine à juger qu’il employait tout ce temps à des actes intérieurs : mais on en jugeait encore mieux par la sainteté de sa vie. Il passait les jours et les nuits dans cette retraite, et n’en sortait que pour aller manger trèssobrement avec son charitable hôte. Il le récompensait abondamment de son hospitalité par des paroles si pleines d’édification et si utiles pour la nourriture de son âme, qu’il lui donnait plus qu’il n’en recevait; et ce bon prêtre était ravi de voir en lui tant de vertu et de sainteté. Cette chambre n'étant enrichie que de pauvreté, il n'avait pour tous meubles qu’une bible, un globe terrestre et un compas. Il continua dans ce tranquille séjour à vivre dans la même solitude, la même retraite qu'auparavant. Il ne dit jamais à personne qui il était, ni comment Dieu l'avait appelé à son service, ni sa manière d’oraison. Le règlement admirable de sa vie et tout ce qui paraissait de lui à l'extérieur était seulement ce qui le faisait admirer et aimer de ceux qui le voyaient.
Le désir qu'avait Grégoire Lopez de n’être point connu, et le soin qu’il prenait de Cacher ses vertus et la conduite de Dieusur lui, le faisait souvent changer de lieu, à l’imitation des anciens solitaires, qui, par l’appréhension d’être connus et estimés des hommes, changeaient souvent de demeure. Ainsi, après quatre ans de séjour à Guasteca, voyant qu'il y était connu et estimé des Espagnols et des Indiens, il partit pour aller à Atrisco. Comme il approchait de la ville, il fit la rencontre d’un chrétien, nommé Jean Perez Romero, qui lui offrit une chambre chez lui et tout ce dont il avait besoin. Grégoire Lopez accepta l'offre qui lui était faite ; mais Dieu ne permit pas qu'il y demeurât plus de deux ans.
Le démon, qui ne peut souffrir que la lumière que répand la vertu éclaire ceux qui marchent dans le chemin du ciel et les excite à s’y avancer, voyant l'avantage que les hôtes de Grégoire Lopez et plusieurs personnes des environs recevaient de son séjour en ce lieu-là, résolut d’entraver le bien qu'il faisait et se servit, pour cela, de quelques religieux de l'endroit. Ceux-ci voyant dans un homme encore jeune un tel règlement de mœurs, une si grande mortification, et une sagesse, une vertu et une science si admirables dans un homme qui n’avait point étudié et ne portait point l’habit d'aucune religion dans laquelle il eût pu acquérir tant de bonnes qualités, s’en scandalisèrent extrêmement ; et sans considérer que ce n’est pas l’habit qui fait le religieux, et ce que dit le Prophète : « Seigneur, bienheureux est celui que vous instruisez vous-même de vos saintes loix »; ils l’accusèrent avec tant de chaleur devant l’archevêque de Mexico, que celui-ci crut en devoir faire informer. Après une mûre délibération, ilfit connaître, non-seulement l'innocence, mais la vertu et la grande piété de Lopez : ce qui augmenta encore l’opinion que l’on avait déjà de sa sainteté. Il prit bientôt congé de Perez Romero, le laissa avec toute sa famille et ses voisins dans une grande douleur de perdre une compagnie si sainte et qui leur était si avantageuse.
Comme il se rendait à Mexico, il aperçut près de Testuco, de l’autre côté
de la ville, l'église de Notre-Dame des Remèdes. L’espérance qu’il eut d’y trouver quelque petit logement propre à continuer de mener une vie solitaire l’y fit aller, au lieu de se rendre à Mexico ; et ayant trouvé que c'était une maison consacrée à la Mère de Dieu, il en eut tant de joie qu’il se proposa d’y établir sa demeure pour y servir cette Reine des anges.
Ce fut ainsi que Notre-Seigneur conduisit son serviteur pour le bien de plusieurs âmes qui profitèrent de l'exemple de sa vertu, de sa sainte vie et de ses entretiens. Durant les premiers mois qu’il y demeura, personne ne le connut pour ce qu’il était, et à peine prenait-on garde à lui parce qu'il avait un soin extrême de cacher les faveurs qu’il recevait de Dieu.
Cet excellent solitaire ne s’exerçait point à des actions extérieures de vertu, pour augmenter la piété des fidèles, non qu’il ne les estimât, puisqu’il exhortait les autres à les pratiquer, mais parce que la voie par laquelle Dieu ie conduisait était si intérieure qu’il ne le poussait fortement à les faire que dans quelque grand besoin, et qu’il ne s’écartait jamais en rien de ce que Dieu demandait de lui à l'égard de lui-même et des autres.
Pendant que Grégoire Lopez était dans cette maison de la sainte Vierge, plusieurs personnes de toutes conditions venaient de Mexico le consulter touchant leur conscience et leurs peines spirituelles, et tous s’en retournaient consolés ; et l’on commença alors à connaître qu’il avait reçu un don particulier de Dieu pour consoler les affligés et rendre le calme à leur esprit.
Après que le serviteur de Dieu eut passé deux ans dans cette maison de la très-sainte Vierge, il tomba malade et fut contraint d’en sortir. Il s’en alla à l'hôpital de Guastepec, dans le marquisat del Valle, à douze lieues de Mexico. Il y fut reçu par le frère Estevan de Herrera, qui le logea dans sa chambre et le traita avec beaucoup de charité.
Comme notre Bienheureux, qui avait embrassé une pauvreté volontaire, était nourri dans cet hôpital et se trouvait ainsi déchargé de tous les soins temporels dont même dans son plus grand besoin il ne s'était jamais inquiété, il se livrait tout entier à la contemplation pour s’affermir encore davantage dans l'amour de Dieu et du prochain dont il avait depuis si longtemps commencé de jeter les fondements.
Sa santé ne lui permettant pas de servir par lui-même les malades, comme il l’aurait souhaité, il exhortait très-souvent les frères de le faire, et les instruisait de la manière dont ils s’y devaient conduire. Sur quoi il leur parlait avec tant de force qu'ils redoublaient leur ferveur dans ce saint exercice et leur dévotion à servir Dien. Aïnsi il exécutait par eux ce qu’il ne pouvait à son grand regret faire lui-même, et les aidait par ses oraisons continuelles à se bien acquitter d’une si bonne œuvre. Quant aux autres malades et aux convalescents, il les consolait et les encourageait d’une manière si touchante et si charitable que chacun en était édifié, et rendait grâces à Dieu d'entendre son serviteur leur parler de la sorte. Il avait un don particulier de caimer l'esprit de plusieurs de ces malades que leur mauvaise humeur naturelle ou la violence de leurs maux rendait si chagrins et si furieux que les infirmiers ne pouvaient les supporter.
Quelque grande que fût la retraite de ce saint homme dans cet hôpital, il ne ferma jamais sa porte à ceux qui venaient le trouver pour se consoler avec lui; plusieurs mêmes lui déclaraient leurs peines etlui parlaient de ce qui regardait leur conscience. Il les consolait touset les assistait de ses avis sans les refuser à personne : ce qu'il faisait d’une manière si persuasive qu’ils s’en retournaient avec beaucoup de satisfaction et de joie d’avoir pu
entretenir un homme si admirable. Plusieurs hommes savants et des religieux allaient conférer avec lui touchant l’Ecriture sainte, et admiraient tout à la fois l'intelligence si extraordinaire qu’il en avait, et sa sainteté.
Dieu, voulant que cette lampe dont la lumière était si favorable à plusieurs âmes, allât en éclairer d’autres, envoya à son serviteur une maladie que l’on ne connut pas d’abord, et qui se trouva être le pourpre. Son grand courage, sa mortification et sa patience lui firent passer treize jours sans se coucher ; mais enfin la violence du mal le contraignit à se laisser traiter comme un malade.
Après sa guérison, il se rendit à un village, nommé Saint-Augustin, à trois lieues de Mexico. Comme il soupirait sans cesse après la solitude, il chercha avec soin quelque autre lieu proche de Mexico où il pût jouir en paix du plaisir d’être séparé du monde. Il choisit un bourg nommé Sainte-
Foi, distant de deux lieues de la ville, et s’y bâtit une petite cellule sur le bord d’un ruisseau. Il entra dans cette solitude le 22 mai 1589, et y passa le reste de sa vie dans l’oraison et la contemplation sans en être jamais sorti que deux fois pour aller gagner le jubilé dans l’église du couvent de Saint- Dominique de Tucavaya, qui n’est éloigné de Sainte-Foi que d’une petite demi-lieue.
Il passa près de sept mois dans cette petite maison sans commmuniquer avec personne. Aussitôt que le jour commençait à paraître, il ouvrait la fenêtre de sa chambre, se lavait les mains et le visage, et employait un quart d'heure et un peu plus à Lire la bible. Après cette lecture, il entrait dans un si grand et si profond recueillement que l’on ne pouvait par aucune marque extérieure connaître si c’était une oraison, ou une méditation, ou une contemplation. La présence de Dieu dans laquelle vivait Grégoire Lopez n’était pas stérile, mais féconde et agissante, puisqu'elle produisait toujours de plus en plus des actes d'amour de Dieu et du prochain.
Dieu, sans l'assistance duquel les hommes ne sauraient acquérir de grandes connaissances, était le seul maître qui l’instruisait. Grégoire Lopez joignit à son intelligence de la sainte Ecriture la sainteté de la vie qui est le moyen de tous le plus propre pour l’acquérir, selon ces paroles de David : « L'observation de vos commandements m’a donné l'intelligence ». Et saint Jérôme dit aussi en parlant de sainte Marcelle, qu’en observant les commandements de Dieu, elle avait mérité d'entendre l’Ecriture sainte.
Dieu n'avait pas seulement donné à son serviteur l'intelligence de PEcriture sainte, mais il l'avait aussi instruit d’une manière encore plus admirable de la conduite qu’il devait tenir pour marcher sûrement dans le chemin du ciel, et appprendre aux autres à y marcher.
Ce saint homme avait tant de lumière qu’il voyait presque aussi clairement des yeux de l’âme les choses spirituelles que ses yeux voyaient les corporelles, et il savait si bien les distinguer que l’on ne pouvait assez admirer le soin qu'il avait de fortifier ce qui regarde l'esprit, et d’affaiblir ce qui ne regarde que le corps. Dieu lui avait donné un si grand discernement des pensées et des paroles, qu’il distinguait sans peine celles qui était inutiles d'avec celles qui ne l’étaient pas, et celles qui venaient de l'esprit de Dieu d'avec celles qui venaient de la nature. Sur quoi il avait coutume de dire: « Ge n’est pas l’amour de Dieu, mais l’amour d’euxmêmes qui fait que plusieurs parlent de Dieu ». Il disait aussi : « Comme J’amour de Dieu est tout action, il parle peu, et souvent point du tout ». Cette même lumière l’exemptait de tout scrupule et mettait son âme dans une admirable tranquillité. Elle faisait aussi que quelques efforts que le
démon fit pour le tenter dans les choses de la foi, il n’en a jamais eu aucun doute.
Un religieux de l’Ordre de Saint-François lui ayant demandé si, pourse mettre l’esprit en repos de quelques scrupules, il croyait être à propos de se confesser souvent, il lui répondit « que le meilleur était de n’avoir point de quoi se confesser », pour faire connaître par là qu’un prêtre doit être dans une telle pureté, qu’encore qu’il se confesse souvent il n’ait point de péchés à confesser.
Quand des gentilshommes ou des personnes d’un rang plus élevé lui demandaient ce qu'ils devaient faire pour bien vivre dans leur condition, il leur répondait : « Faites pour l’amour de Dieu ce que vous faites, et cela suffit ».
Lorsque l’on disait que quelqu’un était d’une race noble, il pensait aussitôt que la véritable noblesse est d’être enfants de Dieu selon lesprit. Lorsqu'on disait qu'un tel ou un tel était grand d’Espagne, il considérait que « la principale grandeur consiste à être ami de Dieu, à entendre ses divines paroles, et à faire de grandes actions pour son service ».
Un bon frère lui ayant demandé une règle pour bien faire son oraison, il lui donna un papier écrit de sa main dans lequel étaient ces paroles :. « Jésus-Christ Notre-Seigneur est l’admirable maître qui peut vous instruire de la règle que vous demandez pour faire oraison, et cette oraison est toute renfermée dans le Pater noster : mais pour ne vous pas donner sujet de vous plaindre que je vous refuse, je vous dirai que vous n’aurez pour cela qu’à dire ce peu de paroles dont le sens est d’une si grande étendue : Seigneur mon Dieu, éclairez mon âme afin que je vous connaisse et que je vous aime de tout mon cœur ».
Depuis qu’il eut plu à Notre-Seigneur de faire connaître les grâces qu'il avait répandues dans son serviteur, on vit clairement quel était le don qu’il avait reçu pour la conduite de ceux qui le consultaient dans leurs peines et dans leurs doutes. On était ravi de voir la lumière qu’il recevait de Dieu. On était charmé de la douceur de son entretien. On le respectait comme un esprit divin enfermé dans un corps mortel. On était persuadé que Dieu lui-même l’instruisait dans toutes ses actions et dans tout ce qu'il avait à répondre. On venait le consulter comme un oracle du ciel, un prodige de sainteté, et un autre saint Jean-Baptiste dans le désert : il satisfaisait pleinement à tous les doutes qu’on lui proposait. Il instruisait de la manière dont chacun se devait conduire dans sa profession. Il n’y en avait point de si affligés qu’il ne consolât. Il imprimait dans l'esprit de ceux à qui il parlait un ardent désir d’embrasser la vertu. Ses discours étaient tout de feu et embrasaient les cœurs de l’amour de Dieu. On ne sortait jamais d’avec lui sans se sentir consolé, fortifié et encouragé dans le désir de mieux vivre. Ses paroles avaient tant de force qu’elles faisaient accomplir ce qu’elles enseignaient. Il semblait qu’il fût maître des inclinations des hommes par le pouvoir qu’il avait de les leur faire changer, parce que la ferveur de son oraison secondait ses paroles.
Quand on lui disait que quelques personnes parlaient mal de lui, il écoutait sans s’en émouvoir, et disait d’abord : « Nous devons croire qu'ils ont bonne intention ». Il les excusait ensuite le mieux qu'il pouvait en disant « que selon ce qu’ils entendaient parler de lui, ils avaient raison d’en juger ainsi ». Il tâchaït non-seulement d’excuser ces personnes, mais aussi leur action sans jamais se justifier : et quelquefois il changeait adroitement de discours. Sa douceur, sa modération et sa retenue dans toutes ses
paroles étaient admirables. Le frère Maesse Alphonse le reprenant aigrement de ce qu’il n’avait point d’images dans sa chambre, et lui disant qu’il imitait en cela Jes hérétiques, il lui répondit avec un visage tranquille et sans la moindre émotion : « Ne vous inquiétez pas de cela : il y a des supérieurs à qui vous pouvez vous adresser si quelque chose vous scandalise, et ils sauront bien y remédier ». Ce frère demeura si édifié de cette réponse, qu'il l’eut depuis ce temps-là en fort grande estime.
Ses entretiens étaient toujours de choses utiles et spirituelles capables d’édifier ceux qui s'entretenaient avec lui. Sa manière de converser était douce, polie, si sérieuse et si égale qu’elle répandait un parfum de sainteté. Le ton de sa voix n’était point élevé, mais très-agréable. Ses discours étaient si pieux qu'ils gagnaient le cœur de ceux qui les entendaient : ce qui, joint à sa modestie, le faisait paraître un homme céleste et d’une sainteté visible.
Quelque jugement désavantageux que l’on fît de lui, les uns le traitant d’hérétique, les autres de fou, et d’autres de vagabond, il ne se défendit jamais. Quelques-uns de ses amis l’avertissant d’une grande rumeur que l’on faisait sur son sujet, il répondit : « Dieu me garde de si mal employer mon temps que de m'occuper de cela »; et il demeura aussi tranquille que si on ne lui en eût rien dit.
Il souffrit avec une grande confiance et sans s’en émouvoir les divers jugements que les savants et les ignorants faisaient sur sa manière de vivre si extraordinaire et si nouvelle, quoique cela ait duré plusieurs années et donné sujet à diverses enquêtes faites par des prélats et des personnes trèsconsidérables.
Sa force d'âme fut telle qu’il ne parla jamais à personne de ses peines, nine chercha de la consolation dans aucune créature, quoiqu'il rapportât queiquefois des choses qui lui étaient arrivées, lorsque cela pouvait servir au prochain. Rien de ce qui lui arrivait ou qu’on lui disait n’était capable de le divertir de son recueillement, et cette égalité d'esprit qu'il conservait toujours faisait bien voir qu’il était élevé au-dessus de toutes les choses humaines et occupé de la pensée de celles du ciel sans le perdre jamais de vue. Ainsi il n'avait aucun soin des choses du monde, mais se laissait conduire par la Providence, et considérait comme un néant toutes les choses de la terre en comparaison de l'avantage de traiter avec Dieu et d’être toujours attaché à lui, sans que rien le püût distraire de cette pensée, et sans que l’on pût remarquer dans ses actions la moindre chose qui ne convint à un véritable serviteur de Dieu.
Les hommes désirent naturellement passer pour meilleurs qu’ils ne sont. Mais Grégoire Lopez était si éloigné de ce défaut qu’il s’estimait toujours moins que les autres. On l’entendait dire quelquefois: «Depuis que j'ai mené une vie solitaire, je n’ai porté de jugement contre personne ; j’ai cru tous les autres meilleurs et plus sages que moi ; je n’ai donné aucun conseil que l’on ne me l’ait demandé, et je ne me suis jamais établi maître sur les autres ». Quand on le calomniait, il avait coutume de dire: « Je les ai toujours excusés, non-seulement des lèvres, mais de tout mon cœur ».
Comme il avait de lui-même des pensées humbles et se tenait toujours sur ses gardes, il disait, quand ces pensées lui venaient dans l’esprit : « Je ne suis rien ; je ne suis bon à rien ». Il s'était tellement dépouillé de tout désir soit temporel soit spirituel, qu’il disait quelquefois que « depuis qu’il avait embrassé une vie solitaire, il n'avait jamais désiré de rien voir en ce monde, pas même ses parenis, ses amis, son pays ». C'est que ne se réjouis-
sant jamais d'aucune chose temporelle, toute sa joie était en Dieu, et toute sa satisfaction consistait à faire sa volonté et servir le prochain.
Depuis que Grégoire Lopez se fut retiré dans la solitude, il s'abandonna entièrement à Dieu sans vouloir jamais avoir rien qui lui fût propre. Il disait ordinairement sur ce sujet, que « quand un homme se plaît dans la pauvreté extérieure, c’est une marque qu’il est intérieurement riche ». Sa pauvreté volontaire était si parfaite qu’il n’a jamais voulu posséder la moindre chose, ni pourvoir par avance un seul jour à ses besoins, même dans l'usage extérieur des choses qu’on lui donnait. Il demeuraïit toujours dans cette pauvreté sans avoir égard à ses nécessités présentes. Son amour extrème pour cette vertu lui fit user de divers moyens pour la conserver toujours. Ainsi, quant au vêtement, il n’affecta jamais aucune sorte d’habit : mais il se servait de ceux que Dieu permettait qu’on lui donnât. Il n’a point eu d’autre lit que la terre, tant que sa santé l’a pu permettre. IL était trèssobre dans son manger, et il avait coutume de dire : « Les pauvres doivent prendre soin de leur santé, de peur qu’en faisant des excès dans le manger et le boire, ils ne soient à charge à leur prochain ». Il vécut toujours dans la même abstinence et la même austérité, ne désirant jamais de choses délicates et usant avec grande modération de ce qu’on lui présentait, sans demander jamais rien que ce qu’un véritable solitaire peut demander pour sa nécessité.
Il gardait religieusement la solitude et le silence. Il ne recherchait aucun entretien humain, mais se contentait des consolations qu'il recevait de Dieu dans ses entretiens avec lui, et persévérait fidèlement dans la manière de vivre à laquelle il l'avait appelé.
Ce saint homme, ayant combattu si courageusement les combats ‘du Seigneur, et ayant achevé si heureusement sa course, Dieu voulut, par une mort conforme à sa vie, lui donner la couronne de justice qu’il a promise à ceux qui l’aiment. Au mois de mai de l’année 1596, 11 tomba malade.
On ne remarqua en lui aucune tristesse, mais une paix, une tranquillité admirable, et une entière conformité à la volonté de Dieu, comme s’y étant préparé par de continuels actes et exercices de piété. Toutes ses vertus éclatèrent merveilleusement dans cette maladie, et particulièrement son humilité.
Les douleurs que Grégoire Lopez souffraient dans sa maladie étaient très-grandes ; mais Dieu le faisait souffrir encore beaucoup plus dans son âme que dans son corps, pour lui donner sujet de mériter davantage. A mesure que sa maladie augmentait, sa confusion et sa douleur de ses péchés augmentaient aussi. Ce fut dans ces dispositions admirables que ce grand serviteur de Dieu, plein de foi, d'espérance et de charité, et dansune admirable paix et une extrême tranquillité d'esprit, rendit son âme à son Créateur. Ce fut ainsi qu’il sortit de cette vie pour continuer durant toute une éternité d’être heureusement abîimé dans cet immense océan de l’amour de Dieu dont il avait sans cesse fait des actes avec autant de persévérance et d'application que la fragilité humaine le peut permettre.
C'était un homme véritablement héroïque et digne d’être comparé à ces anciens solitaires si révérés pour leurs éminentes vertus. Il a entendu, comme Abraham, cette voix de Dieu : « Sortez de votre pays ; quittez vos parents, et allez-vous-en dans la terre que je vous montrerai sans retourner jamais dans la Chaldée »; et ce que Dieu dit aussi par Jérémie : « Fuyez du milieu de Babylone et sauvez vos âmes ». Il conquit par ses vertus un royaume dont la durée sera éternelle. Il finit heureusement sa course. Il
garda inviolablement la foi qu’il avait promise à Dieu, et ainsi il a remporté la couronne de justice et suit l’Agneau partout où il va.
Cette mort, ou pour mieux dire cette nouvelle vie arriva le 20 juillet de l’année 1596. IL avait vécu cinquante-quatre ans, dont il en avait passé trente-trois dans la solitude : son visage paraissait être d’un homme vivant et resplendissait de lumière. Il sortait de son corps un parfum qui embau: mait toute la chambre où il avait rendu l'esprit. On porta son corps dans l'église du bourg de Sainte-Foi, où il demeura durant toute une nuit ; puis on l’enterra tout proche du grand autel, du côté de l'Evangile. Dieu ayant fait voir par des miracles la sainteté de son serviteur, il se fit un
grand concours de peuple à son tombeau.
CULTE ET RELIQUES
L’archevêque de Mexico, ayant fondé auprès de l’archevêché un couvent de Carmélites déchaussées, sous le nom de Saint-Joseph, extrêmement estimées par les archevèques et les vice-rois à cause de leur grande régularité et parce qu'il y a eu des religieuses d’une admirable vertu, ef désirant enrichir cette maison d’un trésor qui la rendit plus vénérable à tout le monde, crut ne le pouvoir mieux faire qu’en y transférant le corps du bienheureux Grégoire Lopez pour qui la dévotion augmentait de jour en jour.
Le premier jour de mars 4616, l'archevêque fit mettre des os de Grégoire Lopez dans une ouverture faite dans le gros mur de l’église contre le grand autel, du côté de l'épitre, avec une grille en avant, y enferma ce précieux trésor dans un petit coffre doublé de velours cramoisi.
Le 24 mai de l’année 1616, l’archevèque de Mexico ouvrit, en présence de plusieurs personnes considérables, le petit coffre où étaient les reliques de Grégoire Lopez, et en tira deux petits os qu'il donna au marquis de Salinas, vice-roi. L’archevèque de Burgos, sur le point de partir pour l'Espagne, visita, le 25 mars 1636, avec toutes les formalités nécessaires, les reliques de saint Grégoire Lopez et en fit faire un inventaire. Il y avait : Six os des bras et des jambes ; un grand os de la cuisse ; quatre os des épaules ; sept os de l’épine du dos; quatre côtes entières ; quatre os des genoux et des pieds ; et un morceau de son habit enveloppé dans du papier.
L’archevèque prit la tête et le reste des os pour les emporter en Espagne, étant juste que le pays qui lui avait donné naissance conservât une partie de ses reliques.
Extrait de la Vie du bienheureux Grégoire Lopez, pax François Losa. Madrid, 1658.