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SAINT ARBOGASTE, ÉVÊQUE DE STRASBOURG

les moyens de se rassembler et de recouvrer leurs biens. Enfin, en 1739, le cardinal Armand-Gaston de Rohan, évêque de Strasbourg, employa son crédit auprès des magistrats de Haguenau pour les faire consentir à la translation du chapitre de Surbourg dans l’église paroissiale de Saint- Georges de leur ville; les lettres de confirmation royale sont datées du mois de mai 4738. Le chapitre a consisté, jusqu’à la révolution, en douze canonicats.

Quand Dagobert II monta sur le trône d’Austrasie, il voulut s'attacher le pieux solitaire, et le fit venir dans son palais d’Isenbourg près de Rouffach. Arbogaste obéit aux vœux du monarque; mais il regagna presque aussitôt sa retraite, préférant les austérités de la pénitence aux douceurs et au faste de la terre. Dagobert trouva cependant moyen de l’en tirer : Lothaire, évêque de Strasbourg, venait de mourir, et le roi nomma Arbogaste pour lui succéder. Ce choix fut unanimement approuvé, Arbogaste seul s’y opposa. L'autorité du monarque, les vœux du clergé et du peuple triomphèrent enfin de sa résistance, et il se fit sacrer au milieu des acclamations générales.

Arbogaste resta sur le siége épiscopal ce qu’il avait été dans la solitude. Il conserva la même humilité dans l'élévation, le même esprit de paix dans le tumulte du monde, le même amour de la retraite dans l’embarras des affaires, etle même désintéressement dans l’administration des biens de l'Eglise. Sa douceur était celle d’un tendre père; car il suivait la sage maxime si souvent répétée par les Saints, qu’il valait mieux gouverner en père que commander en maître. Il ne prescrivait rien aux autres qu’il ne le pratiquât le premier; s’il était obligé de reprendre quelqu'un, il le faisait avec une telle bonté, qu’on en était touché. S'il est impossible de plaire à Dieu sans la foi, il ne l’est pas moins de gagner le cœur des hommes ou de les conduire sans la douceur. Il n’y avait personne qui ne désirât avoir pour supérieur un homme qui, par bonté et par humilité, se plaçait au-dessous de tous les autres. On obéissait avec plaisir, on prévenait même ses désirs, tant on était heureux de faire ce qui pouvait lui être agréable.

Son zèle pour le bien spirituel de son troupeau était sans bornes, et il pouvait dire, comme autrefois saint Augustin : « Je ne désire point d’être sauvé sans vous. Pourquoi le désirerais-je ? que dirais-je ? pourquoi suis-je évêque ? pourquoi suis-je dans le monde ? Cest pour vivre seulement en Jésus-Christ, mais avec vous : c’est là ma passion, mon honneur, ma gloire, ma joie; ce sont là mes richesses ».

L'idolâtrie dominait encore dans quelques parties du diocèse de Strasbourg, surtout dans les montagnes, et le vertueux pontife prit des mesures salutaires pour la conversion de ces peuples. Il avait tant de zèle pour le salut des âmes, qu’il eût voulu les gagner à Jésus-Christ par le sacrifice de sa vie même. Il était infatigable dans l’exercice des fonctions apostoliques; la grandeur des difficultés ne faisait qu'augmenter son courage et semblait y ajouter une nouvelle vigueur. Malgré la continuité de ses travaux il menait une vie fort austère; il saisissait avec joie toutes les occasions qu'il trouvait de souffrir dans l'exercice de son ministère; il gardait la plus stricte pauvreté pour se garantir du poison secret que la possession des richesses insinue dans le cœur, prétendant qu'un évêque ne pouvait être parfaitement mort au monde sans l’esprit de désintéressement, et il se prémunissait dans toutes les occasions contre tout ce qui aurait été capable d’affaiblir en lui cette vertu. Il savait que l'intérêt est un vice qui dégrade les ministres des autels et qui empêche les fruits de leurs travaux.

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Un homme si parfaitement mort au monde et à lui-même, remporta facilement la victoire sur ses passions. Il jouissait toujours d’une égalité d’âme que rien né pouvait troubler; car il était tellement maître de lui-même, qu’il ne lui échappait jamais ni plainte ni mouvement d'impatience. Ces heureuses dispositions lui acquirent une admirable pureté de cœur, d’où résulta dans un sublime degré l'esprit de prière, qui le conduisit à une éminente piété et qui produisit de si heureux succès pour la conversion des pécheurs. Rien n’était plus tendre que sa dévotion envers la sainte Vierge; il implorait toujours son secours et lui consacrait son troupeau. Il paraît que c’est à la grande dévotion que nos premiers pasteurs eurent constamment pour l’auguste Reine des cieux, qu’est dû l’ancien usage de regarder Marie comme la patronne de ce diocèse.

Arbogaste couvrit du voile de l'humilité ses travaux et ses entreprises : jamais il ne vantait ses succès; il cachait de même ses aumônes et les grâces particulières qu’il recevait du Seigneur. Il ne cessait de demander à Dieu la conversion des infidèles, et regardait comme le plus grand bonheur qui pût lui arriver, la propagation de l'Evangile dans son diocèse.

Tant de vertus lui méritèrent des faveurs singulières de la part de Dieu. Sigcbert, fils unique de Dagobert IT, chassait un jour dans la forêt d’Ebersheim : un sanglier d’une grosseur énorme, qu’on poursuivait avec chaleur, vint en furie à la rencontre du jeune prince, éloigné en ce moment des autres chasseurs. Son cheval, effrayé, prit le mors aux dents et s'enfuit avec une telle rapidité, que Sigebert fut renversé à terre et foulé aux pieds de Panimal fougueux. Quelques historiens disent qu’il fut dangereusement blessé de cette chute; d’autres avancent même qu'il en mourut. Qui pourrait concevoir la douleur de Dagobert et de toute la famille royale, en apprenant le funeste accident qui venait d'arriver à ce fils chéri, sur qui reposaient alors les espérances du royaume ? Le monarque en fut inconsolable, et la reine pensa en mourir de chagrin. Dans cette consternation on ne trouvait de ressources que dans l’évêque de Strasbourg. Arbogaste fut mandé à la cour : le respectable prélat s’empressa de se rendre à la voix de son roi; mais arrivé au palais d'Isenbourg, il versa d’abord le baume de la consolation dans le cœur du pieux Dagobert, puis demanda à s’enfermer seul dans la chapelle. Il n’est pas nécessaire de dire ici que le saint prélat offrit à Dieu de ferventes prières pour le fils du roi et passa toute la nuit en oraisons. Il présenta au Seigneur le chagrin d’une famille désolée, et le conjura de rappeler à la vie l’illustre rejeton de tant de glorieux monarques : le Seigneur exauça les humbles supplications de son serviteur; Sigebert recouvra la santé, et Arbogaste eut la consolation de le présenter sain et sauf à ses parents rendus au bonheur.

L'ivresse de la cour fut immense en revoyant ce jeune prince, arraché aux bras de la mort et rendu aux vœux ardents de sa famille et de tout un coyaume. Comblé de bénédictions ex élevé jusqu'aux cieux, le saint évêque voulut se dérober, par une prompte fuite, aux empressements et aux témoignages de reconnaissance et de vénération qui lui arrivaient de toutes parts; mais Dagobert le retint auprès de sa personne et lui offrit non-seulement des honneurs et des richesses, mais il lui aurait abandonné la moitié de son royaume, si le Saint l’eût désirée. Arbogaste refusa tout pour luimême; car que pouvaient être des honneurs et des richesses à un homme qui n’estimait que la pauvreté ? Sachant cependant de quel secours les iens de ce monde peuvent être à l'Eglise, il accepta les offres du roi, à condilion de transmeltre à sa cathédrale les dons qui étaient offerts à sa

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personne. Dagobert y consentit et abandonna à Arbogaste Rouffach, le palais d’Isenbourg avec tout son domaine, auquel on donna depuis cette époque le nom de ZZaut-Mundat {munus datum), pour le distinguer du mundat de Wissembourg, accordé à l’abbaye de cette ville par le même prince. Dagobert remit l’acte authentique de cette donation entre les mains d’Arbogaste, en présence des seigneurs de sa cour, et le prélat, de retour à Strasbourg, l’ayant déposé solennellement sur le grand autel de sa cathédrale, en présence de son clergé, en fit don à Notre-Dame.

Cette générosité, ainsi que le miracle qu'Arbogaste venait d'opérer, lui gagnèrent tous les cœurs, et les peuples, qui étaient déjà pénétrés de la plus profonde vénération pour leur premier pasteur, élevèrent son nom jusqu’au ciel, le comparant aux grands prélats que le Seigneur avait suscités dans son Eglise pendant les rv° et v° siècles, pour triompher de l’opiniàtreté de l’idolâtrie et des ruses de l’hérésie.

Cette donation du palais d’Isenbourg et de son territoire fut le premier germe de la souveraineté temporelle des évêques de Strasbourg; mais ce domaine ne fut pas aussi étendu dans son origine qu’il Pa été plus tard; car plusieurs prélats y ont ajouté de nouvelles terres.

Il comprenait d’abord Rouffach, le château d’Isenbourg et le village de Sundheim, détruit depuis longtemps, Soultz et Alschwiller, celui-ci détruit de même; Wunheim, Rimbachzell, Hartmannsweiler, Gundolsheim, Gueberschwihr, Pfaffenheim, Osenbir, Orschwihr, Soulzmath, Osenbach ct Winsfelden, Herlisheim et Westhalten. Après la mort des derniers comtes d’Egisheim , Sainte-Croix, Egisheim, Wettolsheim et Obermorschwikr advinrent encore au mundat. À la fin du quatorzième siècle, Jungholz, Bollwiller, Hatstadt, Benwihr et Zellenberg y furent aussi réunis. Néanmoins le Haut-Mundat dépendait du diocèse de Bâle pour le spirituel.

Arbogaste continua à nourrir le troupeau qui lui était confié, en l’instruisant dans les voies du salut et en l’édifiant par de saints exemples. Il attendit ainsi l’arrivée du moment heureux où le Seigneur devait verser dans son sein une mesure de récompense pressée, entassée, comblée et surabondante. Son zèle et ses vertus parurent s’accroître encore à mesure qu’il approchait de ce terme. Souvent, après avoir passé le jour dans les travaux d’un ministère pénible et laborieux, il sortait de la ville, vers la puit, pour s’entretenir avec son Dieu dans une petite cellule qu’il avait fait construire dans un bocage voisin sur les bords de la rivière d’Hl, qui lui rappelait son désert. C'est dans cette solitude qu’il venait méditer sur la grandeur et la sainteté de ses devoirs. Il pouvait dire, comme autrefois David : « Tous les jours votre loi, Ô Seigneur ! est l’objet de ma méditation » ; car, de même que ce saint roi, il faisait de ces entreliens avec son Dieu un sujet de délassement et ses plus chères délices. C’est là qu’il négociait les intérêts de son peuple et que, comme un autre Moïse, il élevait an ciel des mains suppliantes. Rien ne put jamais l'arrêter ni lui faire perdre de vue une si sainte occupation. Son historien rapporte, qu’étant arrivé un soir sur les bords de la rivière où il avait coutume de trouver ordinairement une petite barque pour passer sur l’autre rive, et cette ressource ne s'étant pour lors point présentée, sa confiance en Dieu fut si grande, qu'ayant fait le signe de la croix sur les flots, il passa la rivière à sec et alla ainsi se mettre en prière au lieu accoutumé. Ce petit oratoire devint plus tard Pokjet de la vénération des fidèles : ïl fut changé en un monastère de chanoines réguliers de Saint-Augustin, qu’un doyen de la cathédrale de Strasboure, nommé Charles, y fit construire en 1069. Respectés par les siècles, cet ora-

toire et le monastère adjacent ne purent trouver grâce devant la fureur destructive du sénat protestant de la ville, et on le fit démolir au mois de décembre 1530. On construisit à sa place une auberge qui existe encore.

Tout embrasé du feu sacré de l’amour de Dieu, Arbogaste était vivement touché à la vue des désordres lorsqu'il s’en glissait dans son troupeau; malgré tous ses soins et sa sollicitude, il eut à gémir sur quelques-uns et sur certains abus, contre lesquels il s’éleva; mais il ne perdit point la patience, espérant triompher, avec le temps, des obstacles qu'il rencontrait. Cette patience le soutint dans les moments d'épreuves et de peines, lui donna le courage de lutter contre l’ennemi et lui fournit les moyens nécessaires de maintenir le bien qu'il avait commencé.

Un des principaux soins d’Arbogaste fut aussi de former un bon clergé. Dans ces temps malheureux, où l'Eglise de Jésus-Christ n'avait point les ressources qu'elle trouva depuis, les évêques pourvoyaient à ce besoin, soit en instruisant eux-mêmes leurs prêtres dans de fréquents entretiens sur la religion, soit en les faisant assister à toutes les fonctions du saint ministère. Il ne suffisait pas de mener une vie exempte de tout reproche, il fallait encore cette science évangélique, sans laquelle le ministre de l'Evangile déshonore sa personne et ses fonctions; mais cette science, on ne pouvait l’acquérir qu'avec bien des difficultés, et les évêques étaient obligés à bien des sacrifices pour avoir des prêtres. Mais le zèle éclairé d’Arbogaste triompha encore des résistances qu’il éprouvait, et il eut le bonheur de se procurer de bons ouvriers, qui travaillèrent avec succès dans la vigne du Seigneur et gagnèrent un grand nombre d'’âmes au ciel. La religion de Jésus-Christ s’étendit ainsi de plus en plus sous l’épiscopat du grand homme, dont le nom fut en vénération, non-seulement dans l’Alsace, mais encore dans les Gaules et les provinces voisines du Rhin. Il est à regretter que son épiscopat n’ait pas eu de plus longue durée, car il n’occupa le siége de Strasbourg que pendant cinq ou six ans. Sa précieuse mort arriva, selon l'opinion la plus probable, en 678; car Eddius, dans sa vie de saint Wilfrid, évèque d'York, nous apprend que ce prélat, en passant à Strasbourg pour se rendre à Rome, où il arriva au printemps de 679, fit une visite au roi Dagobert, et que ce prince, en reconnaissance de l'hospitalité que le prélat anglais avait exercée envers lui pendant son exil, lui offrit l'évêché de Strasbourg, que Wilfrid refusa. Comme tous les historiens placent la mort de saint Arbogaste au 21 juillet, il faut admettre que cette mort eut lieu en 678, parce que Dagobert n’aurait pas pu offrir, au commencement de l’année 679, un évêché qui n’eût pas été vacant. Quant à l'opinion de ceux qui prétendent que saint Arbogaste mourut en 668, elle est erronée; en effet, il est certain qu’à cette époque Dagobert If, qui nomma ce prélat à l’évêché de Strasbourg, était encore en Angleterre et ne monta sur le trône d’Austrasie qu’en 673, année de la mort de Childéric II, qui donna, cette même année, un diplôme à l’abbaye de Munster.

Saint Arbogaste, qui n’avait estimé dans l’épiscopat que la sainteté du ministère dont il était revêtu, donna à sa mort une marque éclatante de l'humilité qui avait été le fondement de ses vertus. Il demanda d’être enterré hors de la ville, sur une petite colline où l’on exécutait les criminels. Ce lieu, qui était auparavant un séjour de malédiction, devint le théâtre de la puissance du saint évêque. Dès le huitième siècle on y bâlit une chapelle en l'honneur de saint Michel; l’évêque Remi en fait déjà mention en l’accordant au monastère d’Eschau : le pape saint Léon IX consacra lui-même celte chapelle qui était située près de l’église des Augustins, où fut cons

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