SAINT APOLLINAIRE, ÉVÉQUE DE RAVENNE
de la ville, deux miracles qu’il opéra firent connaître que sa mission venait du ciel. Il rendit l’usage de la vue à un enfant aveugle : ce qui ouvrit en
même temps les yeux de son âme. Son père, qui était un soldat nommé Irénée, reconnut aussi la vérité de notre foi et se convertit à Jésus-Christ avec toute sa famille, et ils reçurent tous le baptême des mains de ce saint
prélat. Un tribun militaire ayant appris du même Irénée la vertu miracu-
leuse du même Apollinaire, le fit prier de venir secrètement chez lui pour
visiter sa femme et lui procurer quelque soulagement dans une longue et
cruelle maladie, où elle était abandonnée des médecins. Le bienheureux
évêque, qui était plein de charité, ne manqua pas de s’y rendre au temps
qui lui avait été prescrit. Il approcha de la malade, qu’il trouva dans un
triste état et toute moribonde, et fit sa prière à Dieu; après quoi il la prit
lui-même par la main et la fit lever de son lit; alors la femme, sentant
toutes ses forces revenues et se trouvant dans sa première santé, s’écria
qu’elle ne pouvait avoir été guérie de la sorte que par une vertu toute sur-
naturelle ; que le Dieu des chrétiens était le véritable Dieu et qu’elle n’en
reconnaîtrait jamais d'autre. Le mari et tous ceux de la maison, regardant
avec admiration un changement si extraordinaire, ne purent s’empêcher
de suivre l’exemple de cette mère de famille. Ils crurent tous, dès ce mo-
ment, en Jésus-Christ, et prièrent le saint prélat de leur donner le bap-
tème.
Le tribun, voulant reconnaître par quelque grâce le bienfait qu’il venait de recevoir d’Apollinaire, lui donna une de ses maisons pour en faire son logement pendant le temps qu’il demeurerait à Ravenne, qui fut d’environ douze ans. C'était dans ce lieu que ce généreux prélat faisait tous les jours de nouvelles conquêtes à Jésus-Christ ; il y venait sans cesse des personnes de tout sexe et de toute condition, qu’il instruisait en secret dans la foi ; il y célébrait Les saints mystères, il y donnait le baptème ; il s’y choisit même quelques disciples, avec lesquels il chantait jour et nuit les louanges du Seigneur.
Les grands progrès qu’un zèle si ardent et un si rare exemple faisaient faire à la religion chrétienne, au préjudice de l’idolâtrie, le découvrirent bientôt. Il fut dénoncé au gouverneur de la ville, nommé Saturnin, qui le fit venir devant lui, l’interrogea plusieurs fois sur sa religion en présence des prêtres des idoles, et tâcha de l’en détourner ; mais voyant sa fermeté inébranlable dans la créance du vrai Dieu et le mépris qu’il faisait des dieux de l’empire, il l’abandonna à ces prêtres, qui le battirent outrageusement et le chassèrent à coups de pierres et de bâton hors de leur ville. Les chrétiens l’ayant trouvé demi-mort sur le bord de la mer, le mirent chez une bonne veuve qui voulut bien le cacher, et apportèrent tous leurs soins pour faire panser ses plaies,
Six mois après, un patricien de la ville de Classe, dans la Romagne, appelé Boniface, ayant perdu, par un accident imprévu, l’usage de la parole, et sachant qu’Apollinaire était encore en vie, l’envoya quérir dans l’espérance d’en recevoir quelque soulagement. Il ne fut pas frustré dans son attente, car le Saint n’eut pas plus tôt prié pour lui qu’il lui rendit la liberté de la langue ; il fit plus, car il força aussi le démon de sortir du corps d’une servante de la maison, possédée depuis quelque temps. Ce double miracle causa la conversion de plus de cinq cents personnes ; Boniface fut des premiers. Les Gentils en furent tellement irrités contre le Saint, qu’ils le firent fouetter outrageusement ; et, voyant que cette cruauté exercée sur son Corps ne faisait rien sur son esprit, ils le condamnèrent à un second
supplice : ils le firent marcher les pieds nus sur un brasier ardent et le chassèrent ensuite de la ville, avec défense de jamais prêcher le nom de Jésus-Christ. Il demeura quelque temps hors de ce lieu, dans un endroit caché où il instruisait ceux qui le venaient trouver ; il célébrait la sainte messe et il consolait les fidèles qui, de leur côté, lui fournissaient les choses nécessaires à la vie. De là il vint dans la province d'Emilie, où il continua de prêcher l'Evangile avec grand profit. Ensuite il retourna une seconde fois à Ravenne, où il ressuscita la fille d’un ancien patrice nommé Rufus, laquelle se fit chrétienne ; et, à son exemple, plus de trois cents personnes de cette famille se firent baptiser.
Le bruit de ces merveilles et du tort qu’elles faisaient au culte des faux dieux étant venu à la connaissance de Néron, alors empereur, il chargea un nommé Messalin de s'informer de la conduite d’Apollinaire dans Ravenne et dans tous les autres lieux où il avait passé, afin de le punir dans toute la sévérité de la justice. Ce ministre de Satan n’oublia rien pour s'acquitter de cet ordre et pour faire ressentir au Saint les effets de la haine mortelle qu’il portait au nom chrétien. Il fit tous ses efforts pour l’engager à renoncer à Jésus-Christ et à son Evangile, à présenter de l’encens à l’idole de Jupiter et à observer les superstitions des idolâtres. Mais, voyant qu’il ne pouyait ni le gagner par les promesses, ni l’intimider par les menaces, il le fit encore cruellement fouetter. Pour ajouter de nouvelles rigueurs à son supplice, il fit verser de l’eau bouillante dans les cicatrices dont son corps était tout couvert; et, comme ces tourments ne servaient qu'à l’animer davantage, à invoquer hautement le nom de son Dieu et à publier sa gloire, la rage de ce tyran le porta jusqu’à lui faire meurtrir la bouche avec des pierres ; il le fit ensuite charger de lourdes chaînes et jeter dans un horrible cachot, avec ordre de ne lui donner aucun aliment, afin qu’il mourût de langueur et de désespoir. Mais Dieu, qui n’abandonne jamais ceux qui combattent pour sa gloire, lui envoya un ange qui, en présence de ses gardes, lui donna les aliments nécessaires pour nourrir son corps, fortifier en même temps son esprit et lui donner un nouveau courage. Messalin ayant appris, au bout de quatre jours, qu’il était encore en vie, et perdant tout espoir de le vaincre, le fit mettre sur un vaisseau et le bannit en Grèce.
A peine les matelots qui le menaient eurent-ils commencé à faire voile qu’il s’éleva une furieuse tempête qui brisa le vaisseau et le fit couler à fond. Tous les passagers périrent, à la réserve d’Apollinaire, de trois ecclésiastiques qui l’avaient suivi et de trois soldats qui lui demandèrent le baptême sitôt qu’ils se virent échappés de la mer. Ils arrivèrent dans la province de Mysie, où ils tâchèrent, mais sans succès, de faire recevoir l'Evangile. Apollinaire y guérit seulement un des grands du pays couvert de lèpre, qui se convertit et le retint quelque temps chez lui. De là, il alla sur les bords du Danube, où il fut plus heureux dans ses conquêtes. Enfin, il passa dans la Thrace, où il fit quelque séjour. Une fois, qu’il se trouvait dans une ville où l’on adorait l’idole de Sérapis, cette statue cessa de rendre ses oracles par le pouvoir de Jésus-Christ, dont il était le prophète. Le peuple, étonné de ce silence, redoubla ses vœux auprès de cette fausse divinité, dont enfin ils tirèrent cette réponse : « Ne savez-vous pas qu'il y a iciun disciple de saint Pierre, qui m’a fermé la bouche en même temps qu’il a ouvert la sienne pour prêcher Jésus-Christ? Soyez assurés que tant qu'il, demeurera en ces pays, il ne sera pas en mon pouvoir de prononcer aucune parole ». Aussitôt on chercha Apollinaire avec toute sorte de diligence, et