‹ Les petits Bollandistes (volume 4)Chapitre 51 sur 229 · LE BIENHEUREUX BENOÎT XI, PAPE · texte numérisé non relu

LE BIENHEUREUX BENOÎT XI, PAPE

lui firent quelquefois pousser la justice à ses limites extrêmes. Il avait retiré aux universités de France le droit de conférer les grades ; il avait défendu de pourvoir aux églises vacantes, porté des censures contre les ecclésiastiques qui ne s’étaient pas rendus à Rome selon ses ordres. Sa pensée fut méconnue, son zèle traité d’orgueil et d’ambition. Une bulle falsifiée par des traîtres poussa à ses dernières limites la colère du roi. Il convoqua les Etats généraux du royaume, refusa de reconnaître l'autorité de Boniface, et en appela au futur Concile et au Pape légitime. C’est alors que Nogaret, envoyé pour signifier cet appel, outragea dans Anagni la majesté du Saint- Siége, tandis que d’autres ambassadeurs se rendaient à Rome pour en appeler au Concile général et supplier les cardinaux d’aider le roi dans sa convocation.

Rome même était troublée : une de ses plus puissantes familles, celle des Colonne, avait bravé l’obéissance du Pape ; les deux cardinaux de cette illustre maison avaient été dégradés et soumis à l’anathème, leur ville forte ruinée, et leurs biens confisqués.

Telle était la situation de l'Eglise à la mort de Boniface VIII. Les cardinaux entrèrent au conclave onze jours après, et dès le lendemain ils élurent unanimement le doyen du sacré Collége, Nicolas Bocasini. Le premier acte du nouveau Pontife fut un témoignage de reconnaissance pour son prédécesseur outragé : il prit le nom que celui-ci avait reçu au baptême, le nom de Benoit.

Benoît XI était connu et respecté. Tandis qu’il était général de son Ordre, Philippe le Bel lui avait écrit pour le remercier de la part qu’avaient prise les Frères Prêcheurs à la canonisation de saint Louis, et pour lui offrir un magnifique couvent de religieuses qu'il faisait construire à Poissy, lieu de la naissance de son saint aïeul. C'était encore à sa prière qu’il avait fait la paix avec l’Angleterre. Dès qu’il eut appris son élection, Philippe lui écrivit une lettre pleine de confiance et de respect, où il félicitait l'Eglise d’avoir recu un tel chef, et l’Ordre des Frères Prêcheurs de l’avoir donné au monde. Benoît XI lui répondit en ces termes : « Jugez de notre sollicitude pour votre salut et de notre tendresse pour vous par le soin que nous avons eu de vous prévenir et de vous donner ce que vous ne demandiez pas, l’absolution de toutes les censures que vous pouvez avoir encourues. Nous ne regrettons pas d’avoir agi de cette sorte... car nous sommes le Vicaire de Celui qui, dans la parabole du festin, ordonne à son serviteur d’aller dans les routes et les sentiers, et de contraindre à entrer pour remplir sa demeure, Nous l’avons fait : nous avons laissé les brebis fidèles pour courir à la brebis égarée, la prendre sur nos épaules et la rapporter au troupeau... » Le saint Pontife le supplie de considérer que Joas, roi de Juda, eut un règne glorieux, tant qu’il suivit les conseils du grand prêtre Joad ; mais que s’en étant écarté, il tomba sous le glaive de ses serviteurs. « Ecoutez donc », s’écrie-t-il, « votre père, prêtez l'oreille à ses paroles, afin que Dieu, dans sa bonté, daigne affermir votre règne, et vous combler en ce monde de gloire et de prospérité ». Cette lettre plut à Philippe le Bel : le Pontife d’ailleurs se hâta d’apaiser les discussions soulevées par son prédécesseur. Il révoqua toutes les bulles défavorables à la France, annula les censures, rendit aux universités le droit de graduer, et à tout le royaume les priviléges dont il jouissait avant cette querelle. Il leva la défense de pourvoir aux églises vacantes ,. et déploya une activité si grande qu’en l’espace de quelques mois toute cette affaire fut assoupie.

Rome eut son tour. Pour lui rendre la paix, il pardonna aux Golonne,

VIiES DES SAINTS. — TOME VIII. 8

leva l’excommunication qui pesait sur eux, et leur ouvrit les portes de leur patrie ; mais il ne voulut pas rendre la pourpre romaine aux deux cardinaux de cette famille, non plus que les biens confisqués. On sentait dans la bonté du père qui pardonne, la justice du souverain.

Ces préoccupations ne purent faire oublier à Benoît XI l'ennemi du catholicisme. Dès les premiers jours de son règne, il avait félicité Charles, roi de Naples, d’avoir expulsé les Sarrasins de Mocera. Une députation venue d'Orient le fit songer bientôt à une croisade générale contre eux. Les rois Tartares, convertis au catholicisme par les Frères Prêcheurs et les Frères Mineurs, venaient de s'emparer d’une partie de la Palestine ; mais il fallait conserver les conquêtes et les poursuivre : ils sollicitèrent le secours de Rome. Benoît XI se mit à l’œuvre : ses légats, dispersés dans toute l’Europe, eurent ordre de réconcilier entre eux les divers Etats pour les faire entrer dans une coalition commune ; ils réussirent à pacifier le Danemark et les royaumes du Nord; mais leurs efforts échouèrent en Italie. Florence refusa d'entendre la voix dù Pontife, et il fallut la soumettre à l’anathème.

Benoît XI, au sein de tant d’affaires, n’avait pas oublié l'Ordre qui l'avait formé. Il écrivit à ses Frères une lettre pleine d’affection, et se recommanda à leurs prières. Il fit plus. Boniface VIIT avait cru devoir restreindre les priviléges des Ordres mendiants. Benoît XI, sans craindre le bläme qui pouvait en retomber sur la mémoire de son prédécesseur, annula l’effet de sa bulle, et rendit leurs priviléges à son Ordre et à celui de Saint-François.

Quand les affaires les plus pressantes furent ainsi calmées, lorsqu'il eut, par sa prudence et sa douceur, prévenu le schisme, pacifé l’Europe, rendu la paix à Rome, il se souvint des outrages faits à son prédécesseur, et lança cette bulle contre les auteurs de l'attentat d’Anagni : « Une scélératesse infâme a été commise par des hommes impies qui ont osé le plus grand des forfaits sur la personne de notre prédécesseur de bonne mémoire, le pape Boniface VIII. Jusqu'ici des justes causes nous en ont fait différer la poursuite. Nousne pouvons retarder davantage. Il faut que nous nous levions, ou plutôt que Dieu se lève en nous, afin que ses ennemis soient dissipés, et que ceux qui le haïssent fuient devant sa face ; qu’ils soient dissipés, dis-je, s’ils se repentent de leur crime, comme l’impiété de Ninive l’a été à la prédication de Jonas ; autrement qu’ils soient confondus. Car, tandis que le même Boniface résidait avec sa cour à Anagni, sa patrie, des fils de perdition, premiers-nés de Satan, enfants d’iniquité, l’ont pris à main armée, lui leur Prélat, leur seigneur et leur Père ; dans leur insolence, ils ont jeté sur lui des mains impies, et l’ont couvert d’outrages et de basphèmes ; et cela publiquement, devant le peuple, au regard de tous et jusque sous nos yeux. Rébellion, lèse-majesté, sacrilége, violence, rapine, vol, félonie, tels ont été leurs crimes, et tant d’autres que nous en sommes tombé dans la stupeur. Quelle âme farouche ne fondrait pas en larmes ? quelle haine ne s’amollirait jusqu’à la pitié? quel juge si lâche ne s’empresserait à la vengeance ? quelle miséricorde ne se changerait en rigueur ? La sécurité est violée, l’immunité enfreinte ; la patrie n’a plus de sauvegarde, la demeure n’a {plus d’asile ; le pontificat suprème est outragé, et par la captivité de son chef, l'Eglise même est réduile aux fers. Quel lieu de sûreté maintenant, quel sanctuaire encore respecté, après qu’on a violé le Pontife de Rome? O crime inexpiable ! ô forfait inoui! Ô malheureuse Anagni qui a souffert en toi ces choses : que la rosée et la pluie ne tombent plus sur toi, qu’elles descendent sur les collines voisines et t’oublient, puisque, sous tes regards, quand tu pouvais l'empêcher, le héros est tombé et le fort a été abattu ! O les plus infortunés

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