LE BIENHEUREUX BENOIT XI
DE L'ORDRE DES FRÈRES PRÊCHEURS, PAPE 1304. — Roi de France : Philippe IV, Ze Bel.
Jeté entre un pape insulté par des sujets schismatiques et la longue suite des Pontifes qui oublièrent Rome pour se rendre captifs de la France, le bien— heureux Benoît XI nous fera souvenir que si la croix est en ce monde la part priviléciée des vicaires du Christ, la paix a toujours son tour.
Année Dominicaine.
Benoît XI naquit à Trévise, de l’obscure famille des Bocasini, et reçut au baptême le nom de Nicolas. La pauvreté le connut dès son berceau, et quand, à l’âge de quatorze ans, il lui voua sa vie dans l'Ordre des Frères Prêcheurs, il avait déjà pu en apprécier les rigueurs. Ce fut à Venise qu’il reçut l’habit de l’Ordre. Quatorze années nouvelles le virent dans le silence du cloître travailler à la science et aux vertus. L'Ordre abondaiït alors en religieux ; le ministère pressait moins, et dix années d'étude attendaient le jeune homme qui s’enrôlait dans cette laborieuse milice. Le temps de la vie active s’ouvrit enfin pour Nicolas Bocasini : il fut chargé d'enseigner à ses frères les sciences sacrées. Ce ministère, si pénible qu’il soit, ne pouvait lui offrir de difficulté : il avait sondé dans ses fortes études tous les secrets de la science, et il lui suffisait d'ouvrir son âme pour en laisser épancher l’abondance. Des commentaires sur la sainte Ecriture qui sont venus jusqu’à nous attestent sa science profonde autant que sa piété. Quatorze années le virent dans cette occupation : puis, quand il eut donné dans des charges secondaires des preuves nouvelles de sa prudence et de son dévouement, son Ordre le choisit pour chef. Ce fut au Chapitre général de Colmar qu’eut lieu cette élection. On dit que les religieux y accoururent en si grand nombre que sept couvents de religieuses de l'Ordre, qui fleurissaient alors dans cette ville, durent envoyer des aumônes considérables pour les faire subsister : leur nombre montait jusqu'à neuf cents. Le choix fut pourtant unanime, et la voix de Bocasini seul lui manqua. Celte unanimité devait se renouveler plus tard, lors de son élection au pontificat suprême.
: Le nouveau général se dévoua tout entier au bien de l'Ordre. Les Chapitres généraux tenus sous sa présidence attestent son zèle et sa ferveur, et l’on ne peut se lasser d’entendre les éloges que lui donnent les monuments qui nous sont restés de cette époque. L'Ordre des Frères Prêcheurs terminait alors le premier siècle de son existence. La première génération, cette pléiade d'hommes illustres qui avaient jeté tant d'éclat dans l'Eglise, avait rejoint saint Dominique au ciel. Saint Thomas, saint Hyacinthe, saint Pierre martyr, saint Raymond, Albert le Grand, le bienheureux Ambroise, Innocent V, et tant d’autres grands docteurs, l’entouraient déjà de l’auréole de leur génie et de leur sainteté ; les Frères Prêcheurs étaient partout en Europe ; le nombre de leurs martyrs en Orient s’élevait à plusieurs milliers ; et déjà la congrégation des Frères Voyageurs pour l’amour de Jésus-Christ
avait reçu du Saint-Siége la couronne et la ceinture rouge, insignes du
martyr. C'était cette congrégation qui, aidée des Frères Mineurs, venait de faire refleurir le catholicisme en Orient, et de convertir les rois tartares que nous verrons conquérir Jérusalem, Bocasini, qui avait grandi au milieu de cette forte génération, vit se lever à sa place d’autres docteurs, d’autres Apôtres et d’autres Saints. Le bienheureux Jacques de Voragine mourut sous son généralat, et tandis que ce dernier souvenir d’un autre âge tombaïit, le bienheureux Jourdain de Pise, le bienheureux Simon Convers, le bienheureux évêque Augustin illustraient cette sainte famille de l’éclat de leurs vertus. Alors vivait encore cette aimable fleur de la solitude, Agnès, si chère aux hommes et à Dieu, que sainte Catherine visita plus tard dans sa tombe, et dont les ossements se montrèrent sensibles à la piété de l’humble visitante. Alors vivait Marguerite du Château, l’austère amante de Jésus-Christ, qui, privée de la lumière corporelle, mérita de jouir dès cette vie des lumières plus pures du ciel. L'Ordre venait de recevoir des mains de Charles, prince de Salerne et du fils roi de Naples, la garde des reliques de sainte Marie-Madeleine ; et déjà le bienheureux Dalmace et le bienheureux père Elie se préparaient à imiter dans les déserts de la Sainte-Baume la pénitence de cette Sainte. C'était aussi vers ce temps que frère Ekard fondait en Allemagne une célèbre école ascétique d’où devaient sortir plus tard Tauler, le docteur illuminé, et.le bienheureux Henri Suso.
Nicolas Bocasini se montra digne de gouverner ces hommes illustres, et sa prudence bientôt connue le fit charger par le pape Boniface VIII du soin de réconcilier la France et l'Angleterre. Sa mission eut un plein succès, et tandis qu’au retour de cette légation il visitait les couvents de l'Ordre, il apprit sa promotion au cardinalat. Il lui fallut courir à Rome. « Saint Père », dit-il au Pape, « pourquoi m'avoir imposé un si pesant fardeau ? » — «Dieu vous en réserve un plus lourd », répondit Boniface dans un instinct prophétique de l’avenir. Bientôt il dut aller en Hongrie calmer la discorde qui divisait ce royaume, et après d’autres légations, il était de retour auprès du souverain Pontife, quand Guillaume de Nogaret, député de Philippe le Bel, et Sciarrat Colonne, Romain schismatique et révolté, l’insultèrent à Anagni, pillèrent son palais, et le retinrent trois jours captif. Le cardinal Bocasini demeura seul avec le cardinal Pierre auprès du Pontife outragé, tandis que les autres, réfugiés dans leurs palais, l’abandonnaïent aux insultes d’une troupe de profanateurs. Boniface VIII, délivré de leurs mains, ne toucha le sol de Rome que pour y mourir.
-L’état de l'Eglise était alarmant. Les Turcs, maîtres de la Palestine, attaquaient le Bas-Empire, et n’attendaient que l’occasion favorable pour se jeter sur Constantinople. Les Grecs semblaient conspirer entre eux contre les Latins, tant leur haine était violente contre Rome. La dynastie latine de Constantinople n’avait d’autres représentants que Catherine de Courtenay, épouse de Charles de Calais. C’étaient ces procès de la puissance ottomane qui avaient préoccupé la grande âme de Boniface VIII. Il sentait le besoin de coaliser tous les Etats de l’Europe pour arrêter sa course victorieuse, et sans cesse des légats allaient de Rome dans toutes les capitales pour imposer sa médiation et terminer les différends. Le droit public du moyen âge reconnaissait au Pape ce privilége. Mais Philippe le Bel, prévenu contre le Pontife, supportait impatiemment son intervention : des accusations redoutables s’élevaient d’ailleurs contre Boniface ; on le disait usurpateur, hérétique et chargé de tous les crimes. Il n’en était rien, l’histoire l'a prouvé. Mais il reste que Boniface avait traité durement son prédécesseur après son abdication, et que la vigueur et l’austérité de son caractère