SAINT PROCOPE, MARTYR EN PALESTINE
disciple de Jésus-Christ estime qu’il gagne beaucoup en perdant tout pour sa gloire, et qu'il est plus riche et plus fort en n’ayant que lui seul, qu’en possédant tous les trésors et les avantages de la terre.
Juste, s'étant saisi de lui, le fit conduire à Césarée de Philippes, qui était de sa préfecture ; là il le fit fouetter avec tant de cruauté, qu’il ne paraissait plus sur son corps aucune forme d'homme, et que sa peau et sa chair étant tombées en lambeaux, on n’y voyait presque plus que des os. Ceux qui étaient présents, touchés de compassion, principalement à cause de la haute naissance et de la jeunesse du patient, fondaient tous en larmes; mais il eut encore assez de voix pour leur crier : « Je vous supplie, mes pères et mes frères, de ne point pleurer sur moi, qui gagnerai par ces tourments une couronne immortelle ; mais pleurez sur vous et sur la perte de vos âmes, puisque, si vous ne vous convertissez, vous ne devez attendre que “es tourments qui ne finiront jamais ». La constance du patient, la lassitude des bourreaux firent cesser ce supplice : on reconduisit le Martyr en prison. Le geôlier, nommé Térence, qui avait reçu auparavant de grands biens de Procope, fit tout ce qu’il put pour le soulager; il le fit entrer dans la chambre intérieure, et, ayant enveloppé ses membres avec des linges, il le coucha sur du foin neuf. Mais Notre-Seigneur le consola bien autrement : car au milieu de la nuit, deux anges sous forme humaine le vinrent voir de sa part, pour le congratuler de ses combats et de ses victoires. Il leur demanda qui ils étaient ; ils lui répondirent qu'ils étaient des anges envoyés par Jésus-Christ : « Ah! » dit alors le saint Martyr, « je ne suis pas digne que mon Seigneur me fasse visiter par des esprits célestes ; il est vrai qu’il envoya autrefois un ange aux trois enfants de Babylone pour les préserver de la fournaise ardente ; mais, moi pécheur, qu’ai-je jamais fait en comparaison de ces âmes innocentes et pleines de ferveur ? Si donc vous êtes véritablement à Jésus-Christ, adorez présentement sa divine Majesté, et faites le signe de la croix sur vous ». Ils firent ce qu’il souhaitait, et ils le remplirent en même temps d’une consolation indicible. Notre-Seigneur se fit aussi voir à lui avec un visage plein d’une majesté amoureuse, et, l’ayant aspergé d’eau pour le baptiser, il lui changea son nom de Néanie en celui de Procope, et Le rétablit en parfaite santé, tel qu'il était avant sa flagellation. Le Saint n’avait point de paroles pour reconnaître tant de bienfaits ; mais, dans le sentiment de sa faiblesse, il supplia son Seigneur dene le point abandonner dans les autres combats qu'il avait à soutenir. « Ne craignez rien », lui dit alors Notre-Seigneur ; « je serai toujours avec vous ». Le lendemain, grand nombre de personnes furent informées de ce prodige, et il y en eut plusieurs qui quittèrent la folle superstition du paganisme pour embrasser ie culte du vrai Dieu. Juste, furieux de ce succès, qui était si contraire à ses desseins et aux volontés de l’empereur, fit paraître le Martyr devant lui, et ordonna qu’il fût mené dans un temple des faux dieux pour y être contraint de les adorer. Procope ne refusa pas d’y aller ; mais y étant entré, à la vue d’une foule immense, il y fit résoudre en eau trente images des démons qui y étaient, en faisant le signe de la croix contre elles au milieu de l’air. Ce nouveau miracle fit encore de nouvelles conversions ; deux tribuns, nommés Nicostrate et Antiochus, et plusieurs soldats de leur troupe se firent baptiser, et furent décapités peu de jours après par sentence du préfet, comme il est marqué dans le martyrologe romain du 21 mai.
Douze dames illustres, femmes de sénateurs, eurent aussi part à son triomphe. On les mit d’abord en prison avec lui, afin que, comme elles étaient dans la même religion, elles fussent aussi dans les mêmes supplices.
LÉ
Le Saint les consola, les fortifia et alluma dans leur cœur un si grand désir de souffrir quelque chose pour le divin Maître, qu’elles endurèrent avec joie les plus grands tourments : on leur déchira le corps à coups de fouet, on leur brûla les côtés et les aisselles avec des torches ardentes, et on leur coupa les mamelles jusqu’à la racine, sans qu’elles ouvrissent la bouche, excepté pour louer Dieu et le remercier de ce qu'il les agrégeait au nombre de ses Martyrs. La mère de l’admirable Procope, qui l’avait suivi à Césarée, fut témoin d’une générosité si surprenante. Elle ne la regardait d’abord que comme un entêtement opiniâtre : mais elle en fut ensuite tellement touchée, que la grâce opérant secrètement dans son cœur en vertu des prières de son fils, qui offrait son sang à Jésus-Christ pour obtenir sa conversion, elle méprisa en un moment tout ce qu’elle possédait en cette vie : nous voulons dire les plaisirs, les richesses, les honneurs, l’amitié des princes et l'abondance d’une maison très-opulente, et publia hautement devant tout le monde et devant le juge même, qu’elle était et voulait mourir chrétienne. Autant notre Saint fut consolé de ce changement si peu attendu, autant le juge en fut irrité et réduit au désespoir. Il tenta toutes sortes de voies pour la corrompre et la faire retourner à sa superstition; mais, voyant qu’il perdait sa peine, il la fit mener en prison avec son fils et avec les douze dames dont l'exemple lui avait été si salutaire. Dieu ne permit ce petit délai de son martyre que pour lui faire la faveur de recevoir le Baptème. Procope eut soin de lui procurer ce sacrement dès la nuit suivante, l’envoyant, avec la permission de son geôlier, à l’évêque Léonce, qui avait déjà baptisé les tribuns et leurs soldats. La grâce de la régénération anima encore davantage son courage : elle revint de l’église et rentra dans le cachot, brûlant d'amour pour Jésus-Christ, et de désir d’expier les blasphèmes qu’elle avait auparavant vomis Contre sa divinité, par la mort la plus cruelle et Les plus violentes tortures : lorsque le juge la fit rappeler devant son tribunal, avec ses douze compagnes, elle y parut avec le même éclat que si c’eût été pour monter sur le trône. Ni les remontrances de Juste, ni ses promesses, ni ses menaces, ni la vue de mille instruments préparés pour lui hacher les membres et lui faire souffrir un enfer sur la terre, ne purent jamais ébranler sa constance. On la frappa sur le visage, on lui écorcha toute la peau, on lui déchira les côtés avec des mains et des ongles de fer, on lui rompit les mâchoires avec des cordes plombées : ce que l’on fit aussi aux autres saintes dames; mais, au lieu de crier et de se plaindre, elles ne faisaient autre chose que de rendre grâces à Dieu. Le juge était dans la rage, le dépit et la torture ; et les patientes, au contraire, étaient dans une sainte allégresse. Enfin, elles furent toutes condamnées à avoir la tête tranchée ; ce qui arriva le 29 mai, jour auquel leur triomphe est marqué dans le martyrologe romain.
Après celte exécution, Juste, adressant la parole à Procope, lui dit : « N’es-tu pas encore content d’avoir été la cause de la perte de tant d’âmes?» — « Je n'ai pas été cause de leur perte », répondit Procope; « mais de leur salut éternel ; car elles étaient dans la voie de la perdition, et elles sont maintenant dans le port de la vie et dans un bonheur qui ne finira jamais». Juste, outré de cette réponse, commanda aux bourreaux de se jeter sur lui, et de lui déchirer le visage avec des mains de fer. Ils le firent aussitôt, comme des bêtes farouches qui se jettent sur une proie; mais le Saint ne bougea pas plus qu’une statue : de sorte que l’on ne savait ce que l’on devait admirer davantage, ou la force du bienheureux Martyr, ou la barbarie du juge. Il fit paraître la même fermeté lorsqu'on lui fouetta le cou avec
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des cordes armées de balles de plomb, et qu’on l’éprouva par d’autres semblables tourments : ce qui obligea le préfet de le renvoyer en prison. Il le fit pour avoir le temps d'inventer de nouveaux genres de supplices ; mais Dieu ne Jui en donna pas le temps : car, pendant qu’il pensait à contenter sa fureur, il fut saisi d’une fièvre violente qui l’emporta en peu de jours, et le fit paraître lui-même devant le tribunal de Jésus-Christ, qu’il avait si cruellement persécuté dans ses serviteurs,
Avant que son successeur fût arrivé, Procope eut un peu de reläche qw’il employa à exhorter les chrétiens, à convertir les infidèles et à chasser le démon d’un grand nombre de possédés. Celui que Dioclétien nomma à la place de Juste, fut Paulin, qui, malgré sa noblesse et son éloquence, n’avait pas moins de haine de notre religion, ni moins de complaisance aveugle pour ce prince, que son cruel prédécesseur. Il entreprit de gagner Procope par raisonnement, lui disant « qu’il ne savait pas comment un homme d’esprit comme lui pouvait croire que Dieu fût né d’une femme, et qu'il eût été crucifié et mis à mort par la main des bommes ». Procope, que le Saint- Esprit avait admirablement bien instruit de nos mystères, lui expliqua làdessus ce que nous croyons de l’Incarnation du Verbe, des deux natures en Jésus-Christ, l’une desquelles est immortelle, et l’autre a été sujette à Ja mort, et de la nécessité de sa Passion pour le salut du monde corrompu par le péché. 11 confirma cette doctrine par les prédictions des Sybilles, qui étaient en grande vénération parmi les Romains, et encore par l’aveu, bien que forcé, d’Apollon et d’Ammon, que les Grecs consultaient comme des oracles. Il lui montra aussi l’unité de Dieu, non-seulement par la raison, mais encore par le témoignage des plus grands philosophes, surtout de Trismégiste, de Socrate, de Platon, d’Aristote et d'Héraclite, qui ont tous reconnu que Ja multitude des dieux détruisait absolument la divinité. Une réponse si judicieuse et si savante ne fit qu’aigrir l’esprit du préfet. Il dit à Procope de sacrifier promptement aux dieux de l’empire, au lieu de tant raisonner, s’il ne voulait être encore plus maltraité qu’il ne l’avait été sous son prédécesseur. Le Saint se moqua de son commandement et de la folie de ses dieux, qui n’étaient que du bois, de la pierre, de l’or ou de l'argent, ou bien avaient été des hommes vicieux et chargés de toute sorte d’infamies, Paulin, ne pouvant plus souffrir une telle constance, commanda à un de ses gardes de lui passer son épée à travers le corps. Ce soldat se mit en devoir d’obéir ; mais son bras perdit toute sa force et lui-même tomba à. terre. Ainsi, Procope fut encore reconduit en prison, si chargé de fers qu’il ne pouvait demeurer debout. Ce fut alors que cet homme divin adressa à Dieu l’excellente prière que l’auteur de sa vie nous rapporte : après avoir publié ses grandeurs et les effets de sa puissance, et l'avoir remercié du nombre infini de ses bienfaits, il le conjure de terminer enfin ses combats et de lui donner, par sa grâce, une sainte persévérance.
Six jours après, il fut ramené devant le préfet ; là, il fut rompu à coups de nerfs de bœuf et on brûla ensuite ses plaies avec des charbons ardents; on y mit aussi du sel et on y fit passer des pointes d’acier tout embrasées. Ce supplice était si terrible, qu’il semblait être au-dessus de la patience la plus héroïque. Cependant le Martyr, insultant le tyran, lui dit avec une force incomparable : « Tu crois, Paulin, me maltraiter, et tu ne vois pas que tu me procures le plus grand bonheur que je puisse recevoir : car, qu’y a-t-il de plus doux à une âme qui aime Jésus-Christ, que de souffrir quelque chose pour son amour ? En vérité, si tu savais ce mystère, la haine que tu me portes t’empécherait de me tourmenter, pour ne pas me faire un
bien si souhaitable ». Cependant Paulin, dont la fureur allait toujours en augmentant, s’avisa d’un épouvantable artifice : pour faire croire que le Martyr avait offert de l’encens aux idoles, il commanda qu’on dressât un autel en sa présence, et lui faisant étendre la main par violence, il y fit mettre des charbons ardents et de l’encens, afin que, lorsqu'il laisserait tomber ces charbons tout famants, on pût s’écrier qu’il avait enfin satisfait à la volonté de l’empereur. Mais, Ô force admirable de la générosité chrétienne ! Procope, nonobstant la douleur du feu qui lui rôtissait la main, la tint néanmoins toujours immobile, sans jamais secouer les charbons qui le tourmentaient si terriblement. Il leva alors vers le ciel ses yeux tout baignés de larmes, et parlant à Dieu, il lui dit avec le Roi-Prophète : « Vous avez, Seigneur, tenu et arrêté ma main droite; vous avez préservé mon âme du péché, vous avez essuyé mes pleurs et m'avez fortifié de votre vertu d’en haut ». Paulin lui dit : « Puisque les tourments te sont si agréables, pourquoi verses-tu des larmes? » — «Je ne pleure pour mon supplice », répondit le Saint, « qu’autant qu’une masse de boue se dissout à la chaleur du feu; mais je pleurs le malheur de ton âme qui, pour ton incrédulité, sera plongée dans les enfers ».
Il faudrait un volume entier pour exprimer toutes les autres tortures que cet invincible athlète surmonta. Il fut reconduit en prison; de là on le ramena au tribunal, on le suspendit en l’air par les mains ; on lui mit en cet état de gros quartiers de pierre aux pieds, puis on le jeta dans un four ardent dont la flamme consuma plusieurs des bourreaux qui en approchèrent trop près ; en un mot, on éprouva sur lui tout ce que la malice des hommes peut inventer de plus cruel ; mais il sortit de tous ces combats victorieux et plein de gloire, et néanmoins si humble et si convaincu de sa faiblesse, qu’il avait continuellement les yeux au ciel pour en implorer le secours. Enfin, la dernière sentence de mort fut donnée contre lui, et on le conduisit au lieu ordinaire pour y être décapité. Avant l'exécution, s’étant tourné vers l'Orient, il pria Dieu avec beaucoup de ferveur pour toute la ville où il était, pour les malades privés de secours, pour les pauvres, les veuves, les pupilles et les orphelins, pour les personnes tentées, affligées et persécutées, et pour toute autre sorte de misérables. Et il entendit une voix qui l’assura que ses prières étaient exaucées et que sa couronne était toute préparée. Aïnsi, il tendit le cou au bourreau, qui lui trancha la tête le 8 juillet, quelque temps après l’abdication de Dioclétien. Son corps fut honorablement enterré par les chrétiens, et sa mémoire fut aussitôt après marquée dans les inventaires de l'Eglise. Le martyrologe romain en fait mention en ce jour.
On représente saint Procope : 4° dans le costume d’un général d'armée ou tout au moins d’un officier supérieur, en sa qualité de soldat de la cour de Dioclétien; 2° renversé de son cheval, comme saint Paul, lorsqu'il se rendait à Alexandrie pour y exterminer les chrétiens; 3° apercevant dans le ciel, près d'Apamée, une croix qui change subitement son cœur de persécuteur et qui plus tard lui assura une éclatante victoire ; 4° jeté dans un grand feu : on raconte en effet qu’il fut précipité au milieu des flammes, mais sans en souffrir le moindre dommage, et il ne périt que par le glaive.
Acta Sanciorum, tome 11 de juillet.