‹ Les petits Bollandistes (volume 4)Chapitre 64 sur 229 · SAINT CHILIEN OU KILIEN, ÉVÊQUE DE WURIZBOURG · texte numérisé non relu

SAINT CHILIEN OU KILIEN, ÉVÊQUE DE WURIZBOURG

nos péchés, son âme s’envolait, pour ainsi dire, de la terre; car cette sainte inspiration enflammait son cœur du désir de porter la lumière de la foi aux païens qui étaient encore plongés dans les ténèbres de la mort, et de planter l’étendard de la rédemption parmi ces malheureux esclaves du péché. Mais ses parents et ses amis s’efforcèrent, par toutes sortes d’instances et d'observations, d’affaiblir en lui ce projet et de diriger son zèle vers d’autres objets. Rien n’y fit.

Les missions lointaines attirèrent cette âme ardente, à laquelle ne suffsaient pas les mortifications du cloître. Accompagné du prêtre Colman et du diacre Totnam, Kilien traversa la Manche, parcourut les provinces occidentales et orientales de la Gaule, comme l'avait fait avant lui saint Colomban, passa en Germanie et vint se fixer sur les bords du Mein, dans une bourgade appelée alors Herbipolis, devenue aujourd’hui une grande cité, sousle nom de Wurtzbourg. La population était encore païenne. Kilien et ses compagnons apprirent bientôt la langue : le descendant des rois irlandais se proposait d’évangéliser ces contrées, mais il ne voulut point l’entreprendre avant d’en avoir reçu la mission du souverain Pontife. Il partit donc pour Rome. « L'Eglise romaine », disent les actes, « était alors présidée par Conon, vénérable pontife, profondément versé dans les lettres divines et humaines, administrateur vigilant, dispensateur fidèle des fonctions ecclésiastiques. Il accueillit l’homme de Dieu avec joie, et rendit grâces à la Providence qui suscitait dans les îles reculées de l'Océan des missionnaires et des docteurs nouveaux. Il conféra à Kilien l’ordination épiscopale, et le chargea de prêcher la foi de Jésus-Christ aux peuples germains.

Au retour, l’évêque missionnaire passa par la ville de Meaux, où saint Faron lui parla de l’ermite irlandais Fiacre, le thaumaturge des rives de la

farne ; Kilien visita ce compatriote, dans lequel il reconnut un de ses proches parents. L’entrevue fut touchante, et révéla l’origine et la naissance jusque-là inconnues du pieux ermite. Fiacre supplia Kilien de rester quelques jours près de lui, dit l’hagiographe, tant était grande sa joie de pouvoir parler de sa patrie et de sa famille, depuis si longtemps abandonnées. Kilien se prêta à son désir. Les deux saints passèrent donc ensemble des heures délicieuses, non-seulement à parler des souvenirs de la patrie terrestre, mais à s’entretenir des joies du ciel. Enfin, se recommandant l’un et l’autre au Seigneur, ils se donnèrent le baiser de paix et se quittèrent pour ne plus se revoir ici-bas.

La première conquête de Kilien à Herbipolis fut celle du duc de Franconie, Gozbert, bientôt suivie de la conversion de toute la tribu. Mais les pieux missionnaires devaient payer cette victoire de leur sang. Gozbert, avant sa conversion, était marié à sa belle-sœur Geila. Quand il fut baptisé, l’évêque l’avertit de l’irrégularité de son union. Le duc, surpris d’abord de cette exigence de la loi chrétienne, finit par la trouver ce qu’elle est réellement, c’est-à-dire éminemment préservatrice de la sainteté du foyer domestique. Il songcait donc à répudier Geila, quand cette femme vindicative fit égorger durant la nuit, Kilien et ses deux compagnons, le prêtre Colman et le diacre Totnam (8 juillet 869).

Les bourreaux enterrèrent les corps des martyrs avec le mobilier, les livres et les vêtements qui leur avaient appartenu. Geila avait donné cet ordre, se réservant de faire courir le bruit que les trois étrangers avaient spontanément pris la fuite, et qu’on ignorait ce qu’ils étaient devenus. Telle fut en effet la version officielle qu’on chercha à faire prévaloir. Mais le crime avait eu pour témoin une pieuse chrétienne, nommée Burganda, la-

Vies DES SAINTS. — Tone VUL 12

quelle avait scrupuleusement noté le lieu où les martyrs étaient inhumés. Leurs reliques furent transférées, au siècle suivant, par l’évêque Burchard, dans la cathédrale de Wurtzbourg. Quant aux meurtriers, l’un d’eux mourut en proie à des accès de démence et confessant son forfait ; l’autre s’enfonça lui-même son épée dans la poitrine. Geiïla devint folle. Elle allait, répétant ces mots : « Kilien ! Kilien ! ton nom veut dire calice, mais c’est du poison que tu me verses dans les entrailles ! » Enfin Gozbert, détrôné par ses propres enfants, périt sous le poignard d’un esclave.

On représente saint Kilien : 1° une épée à la main, ou le sein percé d’un poignard, pour rappeler son martyre ; 2° en groupe, avec ses deux compagnons, Colman et Totnam.

Acta Sanctorum, tome 11 de juillet, traduction de l'abbé Darras, dans son Æistoire de l'Eglise ; — ©f. Godescard, édit. de Bruxelles.

SAINT GRIMBAUD OÙ GRIMBALD :, RELIGIEUX DE L'ABBAYE DE SAINT- BERTIN, AU DIOCÈSE D'ARRAS

Vers 903. — Pape : Léon V. — Roi de France : Charles III Ze Simple.

Veræ virtutes nisi in eis quibus vera inest pietas esse non possunt.

Les vraies vertus ne peuvent exister que daus ceux qui possèdent une piété véritable.

Saint Augustin, De civitate Dei.

Un des religieux les plus savants et les plus saints que présentent les annales de Saint-Bertin au neuvième siècle, c’est Grimbaud, qui passa dans cette abbaye la plus grande partie de sa vie. Les auteurs ne sont point d’accord sur le lieu où il naquit. Meyer, dans ses annales de Flandre, dit que ce fut à Tournai; d’autres croient que ce fut à Tournehem ou à Thérouanne même. Cette dernière opinion paraît plus probable, surtout quand on considère que ses parents, qui étaient remplis de religion, le placèrent, dès l’âge de sept ans, au monastère de Saint-Bertin, afin qu'il y fût formé à la pratique du bien. Gotzelin, l’un des historiens de cette illustre abbaye, en parle en ces termes : « Tel qu’un nouveau Samuel, Grimbaud se dévoua au culte du Seigneur dès sa plus tendre enfance. Elevé à Saint- Bertin, dans l’école de toutes les vertus, n’ayant de goût que pour les choses du ciel, il devint un homme parfait, et fut pour les anges un spectacle ravissant. Qui pourrait décrire toutes ses vertus ? La nature lui avait prodigué les agréments extérieurs. Il avait une bonté et une douceur inaltérables. Sa conversation était dans le ciel. Tous les objets terrestres lui étaient insipides, etilne témoignait pour eux que du mépris. Les saintes lectures et l’oraison étaient ses occupations principales ; c'était toujours avec peine qu'il était obligé de les abandonner. Il déclarait une guerre continuelle aux puissances infernales qui tentaient de corrompre son cœur ; il les combattait avec les armes que lui donnait son innocence ». Telle fut la conduite de Grimbaud dès ses premières années.

D’après les supputations des Bollandistes, saint Grimbaud avait dix-neuf

1. Alias : Grimaud, Grimaux, Grimoald, Grimoallus, Grimbaldus.

SAINT GRIMBAUD OU GRIMBALD, RELIGIEUX, 179

ans quand l’abbé Hugues le reçut, en qualité de religieux, dans ce monastère où il avait passé son enfance et son adolescence. Il devint aussitôt pour ses frères un modèle accompli : aussi ses supérieurs ne tardèrent pas à l’élever au sacerdoce. Grimbaud vivait tranquille dans sa chère communauté de Saint-Bertin, lorsque Alfred le Grand linvita à venir communiquer, à des religieux qu’il avait réunis après les désastres des invasions danoises, les trésors de sa science. Cette demande du roi d'Angleterre étonne peu quand on sait que ce prince, au retour d’un voyage à Rome, s’arrêta à l’abbaye de Saint-Bertin, où il eut occasion d'apprécier la vertu et le savoir de saint Grimbaud. D'ailleurs ce monarque, depuis qu’il était sur le trône, entretenait un commerce de lettres avec Foulques, archevêque de Reims, et auparavant abbé de Saint-Bertin. Des graves auteurs assurent que c’est dans cette circonstance que fut écrite la lettre suivante, qu’on trouve dans les annales d'Angleterre, publiées par Alford. Elle renferme l'éloge le plus complet du bienheureux Grimbaud, adressé au roi par Foulques lui-même. En voici quelques passages : « Vous nous demandez, roi Alfred, un des nôtres et en particulier Grimbaud, prêtre et religieux, afin qu’il soit employé à chasser les loups qui ont pénétré dans le troupeau du Seigneur, et qu’il soit chargé comme pasteur, du gouvernement des âmes. Toute la communauté rend bon témoignage à ce religieux qui, dès sa plus tendre enfance, a été nourri par elle dans la vraie foi et la sainte religion, et que, selon les rites de l'Eglise, elle a élevé successivement aux différents ordres jusqu’à la dignité du sacerdoce. Même elle le juge très-digne de la charge pastorale et propre à instruire les autres dans la vérité, Nous eussions préféré qu’il Le fit dans ce royaume, notre patrie, et, par la volonté de Dieu, nous nous disposions à l’employer à la première occasion. Notre désir était d’avoir pour collaborateur dans notre ministère et pour coadjuteur très-prudent dans l’accomplissement de nos devoirs, celui que nous regardons comme notre fils très-fidèle ; voilà pourquoi ce n’est pas sans une profonde douleur que nous souffrons qu’il nous soit arraché et qu’un si grand espace de terres et de mers le sépare de nous. Au reste, la charité ne connaît pas de préjudice, ni la foi de dommage, et il n’est point d'intervalle qui puisse séparer ceux qu’unit le lien de la véritable charité ; c’est pourquoi nous acquiesçons à votre demande, nous qui ne saurions rien vous refuser. »

Saint Grimbaud se rendit donc auprès du roi Alfred, qui le reçut avec honneur. Presque aussitôt le monarque réunit à Londres un concile des évêques, des abbés et des principaux personnages du royaume. Saint Grimbaud y était présent. A la demande du roi, il prononça un discours remarquable sur la dignité de la nature humaine, que Dieu, dans sa bonté, a daigné créer à son image et à sa ressemblance. Puis il montra comment,

“par l’ingratitude et le péché de nos premiers parents, cette dignité tomba et fut anéantie. Il ajouta ensuite plusieurs considérations pour détourner ses auditeurs des passions charnelles, et les rappeler à une vie sainte, grave, chaste et sévère, à la grandeur d'âme et à un généreux mépris de toutes les choses terrestres. Il réveilla en eux le souvenir des bienfaits que Dieu leur avait accordés ainsi qu’à tous les hommes. Et afin de les éloigner encore davantage du vice et de les exciter plus efficacement à la vertu, il leur rappela les récompenses promises aux justes et les châtiments éternels réservés aux pécheurs. Ce discours fut écouté religieusement et produisit des fruits abondants dans les âmes. Tous bénissaient le Seigneur et le remerciaient de ce qu’il avait envoyé vers eux un homme si saint et si versé dans la connaissance de sa loi.

Pendant son séjour en Angleterre, saint Grimbaud correspondit avec succès aux intentions du roi Alfred. Il enseigna les sciences sacrées dans l’université d'Oxford, fondée ou du moins rétablie par ce grand monarque. Il paraît même, d’après les annales de Winchester, que l’humble moine de Saint-Bertin a été le premier chancelier de cette école si renommée. Saint Grimbaud y passa plusieurs années, ainsi que les religieux qui l'avaient suivi. Malgré son savoir éminent et la supériorité de sa méthode, il ne put satisfaire l’esprit étroitement jaloux de quelques hommes. Leur prétention d’ailleurs de continuer une première école, qui, à les en croire, remontait à l’époque où saint Germain d'Auxerre vint en Angleterre, leur inspirait un éloignement, une opposition même, qui trouve facilement son explication dans l’amour-propre national. Témoin de ces dispositions malveillantes, saint Grimbaud, qui ne cherchait que la gloire de Dieu, s’éloigna et revint dans sa chère abbaye de Saint-Bertin, où sa présence allait devenir nécessaire.

En effet, peu de temps après son retour, l’abbé Rodolphe mourut, et le comte de Flandre, Baudouin II, chercha à s'emparer du monastère en s’imposant lui-même pour abbé, comme il l'avait déjà fait ailleurs. Saint Grimbaud fit preuve alors d’une grande présence d'esprit et d’un admirable désintéressement. Député vers le roi Charles le Simple par ses frères, qui avaient en lui une entière confiance et qu’il dirigeait depuis la mort de Rodolphe, il déclara à ce prince que tous les religieux étaient disposés à quitter leur abbaye pour aller chercher ailleurs un asile, s’il cédait aux injustes prétentions de Baudouin. Le monarque, frappé du rare mérite de l’homme de Dieu qui parlait, voulut le nommer lui-même abbé de Saint- Bertin, mais Grimbaud refusa, et comprenant que pour imposer au comte de Flandre et ne point céder à ses violences, il fallait un homime d’une grande autorité, il proposa au roi le bienheureux Foulques, qui, en plus d’une occasion, avait déjà résisté à ce seigneur. Ce conseil fut accepté, et l'archevêque de Reims nommé pour la seconde fois abbé de Saint-Bertin.

On voit dans la vie de ce prélat comment il périt par la main des assassins, victime de son amour pour l'Eglise et de sa fidélité à défendre ses droits. À la nouvelle de ce meurtre, saint Grimbaud comprit que Baudouin, oppresseur des libertés ecclésiastiques, ne s’arrêterait pas à sa première victime, et qu’il chercherait à l’atteindre lui-même. Il sut bientôt, en effet, qu’on allait se mettre à sa poursuite, et afin d'accomplir la parole du Sauveur, qui commande de fuir d’un lieu dans un autre quand on est persécuté, il retourna en Angleterre auprès du roi Alfred. Le monarque le reçut avec joie, et le nomma peu de temps après abbé du monastère de Winchester qu’il venait de bâtir. C'est là que ce pieux enfant de Saint-Bertin continua, jusque dans un âge très-avancé, les œuvres saintes qu'il avait pratiquées dès son enfance. Sentant que sa fin approchait, le vénérable vieillard demanda au Seigneur qu'il lui plût de lui envoyer une infirmité longue et douloureuse, qui le purifiât de ses moindres souillures et le préparât à entrer dans la cité céleste. Sa prière fut exaucée : une maladie aiguë dont il fut saisi, lui donna le moyen de souffrir pour Dieu et d'offrir à ses enfants le plus touchant exemple de patience et de résignation. Saint Grimbaud remit son âme à son créateur le 8 juillet 903 ou 904, dans sa quatre-vingttroisième année. Son corps, déposé au monastère de Winchester, ne tarda pas à y recevoir les hommages des fidèles qui avaient tous une haute opinion de sa sainteté. Dès le milieu du siècle suivant, on lit la prière suivante, qui suppose que déjà l’on célébrait la mémoire du saint abbé : « Bénissez, Sei-

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