SAINT THIBAUD DE MARLY, ABBÉ
l'était point, je ne l’aimerais pas plus que les autres saintes vierges. Aïnsi, c’est Jésus-Christ même que j’aime, que j’honore et que je révère en elle ». Il ajoutait qu'il ne doutait nullement qu’elle ne fût élevée au-dessus de tous les anges et de tous les élus, et qu’elle ne méritât, par conséquent, d’être aimée par-dessus toutes choses après Dieu.
Ce grand amour lui méritait souvent la vue, l’entretien et les saintes caresses de cette auguste Reine. Il fut aussi un jour consolé par une vision de la très-adorable Trinité, et il apprit, en cette occasion, que Dieu prenait un singulier plaisir lorsqu'on chantait avec ferveur le cantique des trois enfants de la fournaise de Babylone. L’abbé de Clairvaux rendit témoignage de ce fait après la mort de Thibaud, à la cérémonie de l'élévation de son corps. Ses prières étaient si efficaces, qu’elles obtenaient de Dieu tout ce qu’il lui demandait. Nous en avons deux exemples mémorables. Un jour, un novice de son monastère, violemment tenté, voulait renoncer à la vie religieuse : le maître des novices n’oublia rien pour lui faire connaître que c'était un artifice du démon; mais ce fut inutilement. Le saint abbé l’alla trouver lui-même, et, dans la ferveur de son zèle, lui dit tout ce qu’un père plein de charité peut dire à son enfant pour l'empêcher de se perdre ; mais il ne gagna rien. Enfin, il le pria d’attendre au moins jusqu’au lendemain, pour exécuter une si funeste résolution : ce qu’il n’obtint qu’avec peine. Après Complies, il se mit en oraison pour lui, et la continua durant toute la nuit, mais avec tant de succès, que le lendemain on trouva le novice si changé, si confus de sa légèreté, si résolu de persévérer dans sa vocation, qu’il protesta qu’il ne sortirait pas pour tous les trésors du monde. La reine Marguerite, femme de saint Louis, n’ayant point d’enfant, en était toute désolée, et la France entière avec elle. On faisait partout des prières pour elle. Saint Thibaud, animé de l'esprit de Dieu, dit qu’on ne devait point désespérer si vite, et que Dieu prié avec persévérance viendrait au secours du royaume de France. En effet, les prières du Saint furent d’une telle efficacité que la reine eut plusieurs enfants. Cette princesse en fut si reconnaissante envers saint Thibaud, qu'après sa mort elle vint à son sépulcre, et, s’étant prosternée le visage contre terre, elle lui rendit ses devoirs comme à son singulier bienfaiteur.
Ce grand homme ne sortait qu’à regret de son abbaye, et, lorsqu'il était dehors, il était comme un poisson hors de l’eau : « O mon âme ! » disait-il, « ton Bien-Aimé, celui que tu cherches et que tu désires n’est pas ici ; retournons, je te prie, à Vaux-de-Cernay, c’est là que tu le trouveras, que tu converseras avec lui et que tu auras le bonheur de le voir par la foi dans l’oraison, en attendant que tu le voies face à face et tel qu’il est en luimême ». Il ajoutait encore, dans la crainte de se trop dissiper : « Retourne, Sunamite, à ton monastère, retournes-y promptement, et là tu adoreras ton Dieu avec plus de dévotion et de sûreté ! » Plût à Dieu, dit à ce sujet un savant auteur de l’Ordre de Saint-Benoît, que ces religieux éventés, qui pe se plaisent que hors de leur cloître, fissent réflexion sur ces paroles ; ils aimeraient la solitude plus qu’ils ne font, et ne mettraient pas toute leur affection à faire des voyages inutiles et à converser avec des séculiers !
Notre Saint ne pouvait trouver d'autre consolation que celle qui lui venait de Dieu ; il était la plupart du temps retiré dans sa cellule où, pour tout mets, on lui apportait du pain bis et de l’eau. Si, pendant ce temps-là, il lui venait des lettres du dehors, même de la part des prélats et des grands seigneurs, on les mettait sur la petite fenêtre de son oratoire, pour en avoir réponse, sans pour cela l'interrompre ni lui parler. Il avait un soin particu-
lier de rapporter à Dieu tout ce qu’il voyait ou entendait. Etant à la cour de saint Louis, où un musicien récréait la compagnie, il fut élevé à une haute contemplation de la sainteté divine et des joies du paradis, de sorte que les larmes lui en coulèrent des yeux avec abondance ; ce qui fit dire à ce saint roi que Thibaud avait trouvé le secret de convertir la joie temporelle en une joie spirituelle, et de Lirer profit des pertes d’autrui. Enfin, la vie et la conversation de ce saint Abbé étaient si édifiantes, que son monastère, bien loin de relâcher de la rigueur de l’observance sous son gouvernement, devint un monastère encore plus régulier et plus austère qu’il n’était auparavant : de sorte qu’on l’appelait communément la prison de l'Ordre, et qu'il n’y avait que les plus fervents religieux qui souhaitassent d’y demeurer. Guillaume de Paris chargea aussi Thibaud du gouvernement des religieuses de Port-Royal, à deux lieues et demie de Vaux-de-Cernay. Ce ne fut pas l’unique monastère de religieuses que notre Saint fut obligé de prendre sous sa direction ; on lui confia celui du Trésor, dans le Vexin, entre Gisors et Mante. Il gouverna de plus une abbaye d'hommes, appelée Breuil-Benoît, fille de celle de Vaux-de-Cernay et mère de celle de la Trappe, au diocèse de Séez. Il vécut ainsi jusqu’à l’année 1247. Dieu, pour récompenser ses travaux et couronner ses mérites, lui envoya une maladie qui fut l'instrument de sa délivrance et le chemin par lequel il arriva à une mort bienheureuse. Son corps fut d’abord enterré dans la chapelle, où la reine Marguerite, et, depuis, Philippe le Hardi, son fils, le visitèrent. Quatorze ans après, il fut levé de terre et transféré dans une chapelle, où on l’a toujours honoré depuis. On trouva sa cuculle entière et si bien conservée, que l'abbé Geoffroy, un de ses successeurs, s’en servit le reste de sa vie en certains jours de cérémonie. Les miracles qui se sont faits et qui se font continuellement à son toinbeau sont sans nombre.
Nous avons tiré ce récit du martyrologe monastique, commenté par Hugues Ménard, et du ménologe de Cîteaux, commenté par Henriquez. MM. de Sainte-Marthe, auteurs consciencieux, en parlent aussi dans le rang des abbés des Vaux-de-Cernay.
SAINT AUSPICE, CINQUIÈME ÉVÊQUE DE TOUL (vers 487).
La date des écrits d'Auspice qui sont arrivés jusqu’à nous détermine à peu près celle de son épiscopat. Il gouverna l'Eglise de Toul vers le milieu du vo siècle. Le rare mérite et la sainteté de ce prélat lui attirèrent l'estime de toutes les personnes qui le connurent ou qui entendirent parler de lui. Sidoine Apollinaire, qui fut évêque de Clermont, le comble d’éloges dans une lettre qu'il écrivit au comte Arbogaste, gouverneur de la ville de Trèves. Ce comte avait prié Sidoine de l'instruire de ses devoirs ; celui-ci lui conseilla de s'adresser de préférence à Loup de Troyes, et à notre Auspice dont il pourrait d'autant plus tirer de secours, qu'ils élaient ses voisins et que d’ailleurs ils possédaient toutes les qualités qui conviennent à leur caractère.
Arbogaste s'adressa donc à l’évêque des Leuci. Il en reçut une réponse, en prose alignée, que la tradition a conservée et dont les pensées et le style, en inspirant la piété, justifient parfaitement l'idée qu'Apollinaire avait donnée de son illustre ami. Après lui avoir exprimé le plaisir qu'il avait éprouvé de le voir à Toul et combien il avait remercié Dieu de lui avoir ménagé une telle jouissance, il le félicite sur sa naissance, sur sa famiile, sur ses vertus ; il félicite la ville de Trèves d’être administrée par un personnage illustre à tant de titres, mais plus illustre encore par son dévouement à la religion de Jésus-Christ. Il lui recommande ensuite de conserver précieusement les dons qu'il a reçus de Dieu; d'éviter l'avarice et la cupidité qui souillent les cœurs et qui, selon l’Ecriture, sont la source de tous les maux.
Saint Auspice mourut vers l’an 487 ou 490 et fut enterré dans le cimetière de Saint-Mansuy où
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