LA BIENHEUREUSE JEANNE SCOPELLI, RELIGIEUSE CARMÉLITE
grâce du ciel, elle récitait un grand nombre d’Ave Maria, terminait chaque centaine par un Salve Regina. Après cela, elle récitait sept fois l’Ave, Maris Stella et autant de fois O Gloriosa Domina. Elle appelait cela tisser une robe à la sainte Vierge. A la prière vocale, elle joignait cinq heures de méditation par jour.
-Ennemie de son corps, elle laffligeait par les pratiques de la plus austère mortification : de l’Exaltation de la Croix à Pâques, elle ne prenait d'autre nourriture que du pain et de l’eau. En un mot, elle donna à ses sœurs l'exemple de toutes les vertus.
Le démon, jaloux de tant de sainteté, ne négligea rien pour troubler cette âme qui ne voulait appartenir qu’à Dieu. Il la tenta d’abord de désespoir, et lui disait au fond de l’âme que le ciel n’était pas fait pour une orgueilleuse comme elle : Jeanne s’humiliait et priait. Sa prière, à la fin, obtint que ces nuages fussent dissipés, et que la pure lumière d’en haut vint de nouveau éclairer et guider son esprit.
D’autres fois, le malin esprit allait jusqu’à la frapper, selon le pouvoir qu'il en avait reçu. Notre-Seigneur récompensait sa servante de la générosité avec laquelle elle supportait toutes ces épreuves : c’est ainsi qu'aux jours anniversaires de sa naissance, de sa résurrection, par exemple, il lui permettait d'assister des yeux du corps aux mystères de ces jours, comme si elle y eût été réellement présente.
Cependant des signes avant-coureurs de la mort commencèrent à se montrer. Un jour qu’elle était gravement malade, elle vit le céleste médecin du genre humain, sous les traits d’un jeune homme et vêtu de blanc, qui lui apportait, des jardins éternels, des roses printannières et d’autres fleurs odoriférantes, qu'il tressait en forme de couronne et dont il ornait sa servante. Mais ce n’était pas assez : Notre-Seigneur vint lui indiquer le jour précis où elle entrerait dans la chambre nuptiale que l’Agneau réserve à celles qui ont marché à sa suite.
Les transports d’allégresse de Jeanne, à cette nouvelle, il n’est permis ni à nos faibles intelligences de les concevoir, ni à notre langue de les redire. Elle fit appeler ses religieuses et leur dicta son testament en ces termes :
4° Mes chères filles, puisque vous avez tout abandonné sur la terre, pratiquez l’obéissance et fréquentez les Sacrements ;
2° Arrachez de votre cœur la plante toujours vivace de l’amour-propre;
3° Priez sans cesse ; que vos prières soient comme des parfums qui se dégagent de votre bouche ;
4° Ayez toujours présent à l'esprit le jour terrible de la mort;
5° Figurez-vous que le juge qui doit vous demander compte de vos actions regarde sans cesse par votre fenêtre ou se dissimule derrière votre mur pour vous surprendre. Vous n’ignorez pas quel compte sévère vous aurez à lui rendre et que rien ne pourra ni le tromper, ni le corrompre, ni l'effrayer, ni l’apaiser;
6° Supportez généreusement les afflictions temporelles : elles ne sont, rien en regard de l'héritage des joies éternelles ;
7° Enfin, je vous rappelle le grand commandement de la charité envers Dieu et de la charité envers le prochain... C’est parce que leur lampe était vide de l'huile de la charité, que les vierges folles furent exclues de la salle du festin.
Ensuite elle donna à toutes ses sœurs le baiser de paix, les bénit, puis elle remit son âme à son Créateur. C'était le 9 juin 4491; Jeanne avait vécu soixante-trois ans de la vie des anges sur ja terre.
CULTE ET RELIQUES
Deux ans après la mort de la bienheureuse Jeanne, les religieuses de son monastère, dont la vénération pour leur prieure n'avait fait qu'augmenter, visilèrent son saint corps : elles le trouvèrent nou-seulement sans corruption, mais répandant une très-agréable odeur. Elles avertirent de ce prodige l’évêque de Reggio, qui se transporta sur les lieux et constata le prodige avec admiration. Le prélat fit transférer dans un lieu plus apparent les restes de la servante de Dieu : on les placa à la gauche du maitre-autel de l'église du couvent, où ils sont restés jusqu'à la destruction de cette maison. Aujourd'hui on les vénère dans une chapelle de la cathédrale de Reggio.
Le pape Clément XIV approuva, le 24 août 1471, le culte rendu depuis trois siècles à cette Bienheureuse. Ce culte s’est répandu de nos jours en Toscane, par les soins de M. Ignace Scopelli, qui s’honore d’être de la famille de cette sainte Carmélite.
Acta Sanctorum, 9 juillet, traduction nouvelle.
LES DIX-NEUF MARTYRS DE GORKUM EXÉCUTÉS A LA BRILLE, EN HOLLANDE 1572. — Pape : Grégoire XIII. — Roi de France : Charles IX.
Magna est virlus quæ sub magnis persecutionibus constituta et pene oppressa, tamen suum non est oblita præsidium nec mandata Dei dereliquit.
C'est une grande vertu que celle qui, assaillie et presque écrasée par l'effort des persécuteurs, n'a pas cédé le terrain ni failli à la loi de Dieu.
S. Ambr., Sup. psalm. CXVIIT.
Gorkum (originairement Gorinchen) est une petite ville de six à sept mille âmes, chef-lieu du district d’Arkel, en Hollande, à environ six heures de marche de Dordrecht. Elle n’est point comparable, par la grandeur, aux opulentes cités ses voisines ; mais la fertilité des campagnes qui l'entourent, la pêche du saumon et la navigation de la Meuse, ne laissent pas que d'y entretenir une certaine animalion.
Cette petite ville, jadis adonnée tout entière à la culture et au négoce, offrait en raccourci l’image de toute la contrée. Là, comme aïleurs, s’agitaient les deux partis à la fois religieux et politiques : c'était en 1572. Le parti catholique semblait encore le plus nombreux. Le curé, Léonard Wichel, dont le nom reviendra souvent dans ce récit, se flattait de pouvoir opposer deux fidèles à un hérétique ; mais la masse toujours considérable des pusillanimes et des incertains, qui formaient l’appoint de cette majorité tant que l’étendard de la catholique Espagne flottait sur leurs têtes, pouvait, aux premiers revers, se retourner et fournir une majorité contraire. C’est ce dont on s’aperçut promptement à la nouvelle de la prise de Dordrecht par les Gueux. Ainsi s’appelaient les rebelles. Ils s'étaient donné eux-mêmes ce nom resté historique, et ils le méritaient, tant par l'abjecte condition de la plupart d’entre eux, que par leur habitude de ne reculer devant aucune violence.
On n'ignorait pas à Gorkum ce qu’on pouvait attendre de ces nouveaux et redoutables voisins : les magistrats prévirent aussitôt que leur tranquil-
lité n'avait plus que peu de jours à durer : les gens de bien tremblèrent pour leur fortune, pour leur famille, pour eux-mêmes, et plus encore, s’il est possible, pour les ecclésiastiques et les personnes consacrées à Dieu, qu'ils savaient être l’objet préféré des fureurs de l’hérésie. Toutefois, comme il arrive d’ordinaire aux gens de bien, ils se contentèrent de trembler au lieu de faire tête à l’orage.
Parmi les plus menacés se trouvaient en première ligne les paisibles habitants d’une communauté qui, depuis longtemps, était considérée comme le centre et le cœur du catholicisme à Gorkum : c'était un couvent de Capucins : ils étaient peu nombreux ; mais l’ardeur de leur zèle, la pureté de leur vie, multipliait leur influence, leur vertu rayonnait autour d’eux, comme un foyer qui entretenait au loin la douce chaleur de la vie chrétienne. Ils avaient alors pour gardien, c’est-à-dire pour supérieur, un homme d’une vertu rare et que ses actions, dans la suite de cette histoire, loueront mieux que ne le feraient nos paroles.
Son nom était Nicolas Pik : nom glorieux désormais, nom que le monde catholique invoquera à genoux! Cest avec un saint respect que nous le traçons ici pour la première fois.
Nicolas Pik était né à Gorkum. Ses frères, ses sœurs et toute sa famille y vivaient aussi et n'avaient pas attendu le moment du péril pour l’engager à prendre quelques précautions. Un fils de sa sœur, jeune homme pieux et qui demeurait auprès de lui, Rutger Estius, frère de l’historien, faisait les plus grands efforts pour l’y déterminer. Afin d'arriver à ce but, il lui racontait les horreurs et les cruautés dont les Gueux se rendaient coupables.
«Tout cela est affreux », répondait le Père Nicolas ; « ma faiblesse naturelle en frémit et je croirais, certes, tenter Dieu, si je courais de moimême au-devant de semblables maux. Mais je me dois et je dois à mes frères de ne les point fuir et de me conïer au Tout-Puissant. S'il m'envoie l'épreuve, il m’enverra le courage de la supporter ». Le jeune homme insistait pour qu’il s’'éloignât avec tous ses religieux : la prudence était aussi une vertu chrétienne, et il n’y avait ni honte, ni péché, à fuir la persécution. « Soit », répliquait le digne gardien, « mais avez-vous songé à la déplorable impression que produirait la nouvelle de notre fuite? On en conclurait immédiatement que les catholiques n’ont plus la confiance de pouvoir se défendre, et l'audace des uns, l'abattement des autres s’en augmenteraient. Pensez-vous qu’abandonner nos amis soit le moyen de les engager à ne pas s’abandonner eux-mêmes? Non, ce serait, au contraire, le moyen de rendre prompts et infaillibles les maux que vous redoutez ». Il ne voulait pas, ajouta-t-il, qu’on pût reprocher aux Franciscains d’avoir contribué au désastre. En attendant, il ne cessait d'encourager, de ranimer les fidèles, tantôt en particulier, tantôt dans des discours publics. Il conjurait chacun de mettre ordre aux affaires de sa conscience et de se tenir prêt à tout événement et à mourir plutôt que de renier la vérité.
Cependant, comme les craintes de son neveu n'étaient que trop fondées, il ne voulut pas laisser les vases sacrés, les reliques des Saints, la bibliothèque du couvent et autres objets précieux exposés au péril qu'il acceptait pour sa personne. Il les fit transporter chez son beau-frère, le père du jeune Rutger. Puis, réfléchissant que, si un malheur arrivait, les hérétiques ne manqueraient pas de fouiller les maisons des principaux catholiques et commenceraient par celle de son beau-frère, il les fit reprendre et transporter dans le citadelle,
Cette citadelle, adossée aux murs de la ville et baignée par le cours de la Meuse, ne lui paraissait peut-être pas un refuge bien assuré ; on espérait qu’elle pourrait tenir au moins le temps nécessaire pour attendre du secours, et l’on savait que la gravité de la situation avait été signalée aux commandants royaux des cités voisines.
Les protestants de Gorkum n’avaient pas non plus perdu de temps. Ils s'étaient empressés d'envoyer à Dordrecht exposer les chances qu’un coup de main sur leur ville rencontrerait en ces premiers jours de stupeur, et tout d’un coup, le 25 juin, à huit heures du matin, treize navires portant cent cinquante soldats environ, furent signalés arrivant de Dordrecht et remontant la Meuse. Ils accostèrent, presque sans coup férir, aux abords de Gorkum. A leur vue, le tumulte, la confusion, furent à leur comble. Les partisans secrets de l’hérésie accoururent se joindre à eux : les citoyens fidèles délibérèrent. Le saint gardien vit bien qu’il n’y avait plus rien à ménager. Il rassembla ses frères, et, après une courte mais chaleureuse exhortation, illes autorisa à se séparer et à se réfugier chacun où il voudrait. « Et vous, que ferez-vous ? » lui demandèrent plusieurs d’entre eux. « Pour moi », dit-il, «je compte rester au couvent tant que je pourrai, puis me retirer dans la citadelle ».— « Eh bien ! » s’écrièrent presque tous les frères, « nous ne vous laisserons pas seul ». Et ils refusèrent obstinément de le quitter.
Le lendemain, 26 juin, les Gueux barrèrent le fleuve tant au-dessus qu'au-dessous de la ville. Ils apportaient, disaient-ils, la liberté complète, politique et religieuse, même pour les papistes ; la réduction des impôts, la vie à bon marché : appâts ordinaires des fauteurs de révolutions. Le Père Pik fit un dernier appel à ses frères, les autorisant de nouveau à leur sûreté personnelle. Sur leur refus réitéré, il prit avec eux le chemin de la citadelle, emportant ce qui restait à enlever de précieux.
Ils y furent bientôt rejoints par quelques-uns des plus considérables d’entre les catholiques de Gorkum, par les beaux-frères et les deux neveux du Père Pik, et par les deux curés de la ville. Ces derniers s’appelaient Léonard Wichel et Nicolas Poppel, hommes recommandables par leur science, l'intégrité de leur vie et l'autorité que leur avaient acquise de longs services, surtout le premier, qui était le plus âgé, le plus éloquent et le plus ancien dans sa charge pastorale. Ces deux saints personnages n'avaient rien négligé pour ranimer la confiance et le courage des citoyens. Ils avaient visité les magistrats, fait le tour des murailles, harangué même la milice urbaine ; mais les intérêts du roi d'Espagne avaient paru toucher médiocrement ce peuple inconstant et léger, chez lequel les révoltes périodiques étaient pour ainsi dire de tradition. L'intérêt de l'Eglise avait semblé lémouvoir davantage ; toutefois, comme les Gueux élaient les premiers à proclamer leur respect pour la religion, à quoi bon se battre pour ce qui n’était point attaqué ? Les deux curés n’avaient donc pu trouver l'accès des cœurs ; à peine avaient-ils été écoutés. Pleins des plus tristes pressentiments, ils n'avaient eu d'autre parti à prendre que de quitter la ville. Ils n'en furent pas plus tôt sortis que les Gueux y entrèrent, introduits secrètement par leurs partisans de l’intérieur. Leur chef, un nommé Marin Brant (ou Brancio), Flamand, n’était pas sans quelques talents militaires. Sorti de Ja lie du peuple, ce Brant avait été d’abord ouvrier terrassier aux travaux des digues ; puis il avait fait le métier tantôt de marin, tantôt de pirate ; il s'était associé à ces écumeurs de mer qui servaient sous Guillaume Lumay, comte de la Marck, sans recevoir d'autre solde que le fruit de leurs rapines,
et qui furent le digne noyau de la faction desGueux. Son audace, son sangfroid, sa force musculaire, lui avaient acquis beaucoup d’ ascendant sur ses grossiers compagnons.
Aussitôt maître de Gorkum, il fit sonner les cloches et rassembler És habitants sur la grande place. Là il leur proposa de jurer haine aux Espagnols et au duc d’Albe, et fidélité au duc Guillaume de Nassau, ainsi qu'aux saints Evangiles : expression accommodante et fort bien inventée pour rassurer les tièdes et Les indécis, puisqu'elle pouvait s'entendre aussi bien de la religion du Pape que de celle de Calvin. Il ajouta que ceux qui acceptaient le nouveau serment eussent à le proclamer en levant leurs chapeaux, et aussitôt presque tous les chapeaux des assistants volèrent en l'air, aux cris plusieurs fois répétés de « Vive les Gueux ! » Marin se déclara satisfait de cet enthousiasme, mais sans s’amuser à en jouir, car il en connaissait la valeur, il réunit le sénat ou conseil de ville et s'occupa de compléter le suecès de la journée.
La citadelle n’était guère en état d’opposer un longue résistance. Mal pourvue de vivres et de munitions de guerre, elle n’avait pas même de forgerons pour les réparations les plus urgentes, ni de chirurgiens pour panser les blessés. Tout l'espoir des réfugiés était dans le secours espéré du dehors. Le gouverneur, Gaspard Turc, comptait sur son fils qui devait lui amener des troupes du comte de Bossut, gouverneur d’Utrecht pour le roi. Il l’attendait d'heure en heure. Il montrait des lettres du comte par lesquelles ce secours lui était positivement promis.
Aussi la première réponse qu’il fit aux sommations de Marin fut-elle empreinte d’une résolution toute virile. Reportée à Marin Brant, elle l'irrita profondément. Il fit disposer son artillerie en face de la partie du rempart qui lui parut la plus faible et ouvrit vigoureusement le feu.
La nuit commençait à tomber. Les assiégés répondaient de leur micux; mais la disproportion des forces était trop évidente. Marin avait près de deux cents combattants. Le gouverneur, au contraire, ne pouvait disposer que d’une vingtaine de véritables défenseurs, les autres étaient mal habitués au maniement des armes, ou bien l’usage leur en était interdit par leur caractère sacerdotal ou monastique. Ils ne purent empêcher l'ennemi de mettre le feu à une porte de la première enceinte de la forteresse, celle qui touchait aux murs de la ville, et ils durent se replier derrière la seconde ligne de remparts. Cette seconde ligne elle-même était encore beaucoup trop étendue pour le petit nombre de ceux qui la gardaient. Vers minuit, de grandes clameurs annoncèrent que les Gueux venaient de la foncer à son tour, et la petite garnison n’eut que le temps de reculer dans la troisième et dernière enceinte qu’on appelait Tour-Bleue, à cause de la couleur de la pierre.
Le gouverneur ne désespérait pas de pouvoir tenir dans la Tour-Bleue jusqu’à l’arrivée de son fils. Cette tour était complétement entourée d'un fossé plein d’eau. Toute construite en blocs de pierre, elle offrait une masse imposante, au moins à la vue. Mais, lorsque l’ennemi enflammé par ses premiers succès, commença à en Cribler de ses projectiles toutes les ouvertures, comme rien n’annonçait encore le renfort promis, les soldats du gouverneur se mirent à répéter qu'on les trompait, que ce renfort n’était qu’un leurre et qu'ils ne voulaient plus se battre. Quelques-uns jetèrent leurs armes ou passèrent à l'ennemi.
Le gouverneur ne sachant comment discerner et arrêter les mutins au milieu des ténèbres, s’écria qu'il combattrait seul si on l’abandonnait, et que les Guéux n’entreraient que sur son cadavre. Mais un autre genre de
confusion vint ajouter encore à ses embarras. La plupart des femmes des réfugiés, croyant tout perdu, poussaient des clameurs que nul raisonnement de leurs pères ou de leurs maris ne parvenait à apaiser, et dont la nuit et le bruit des mousquets augmentaient encore la terreur. La femme et la fille du gouverneur se jetaient à son cou, le tenaient embrassé comme pour lui lier les bras, le suppliaient d’avoir pitié d'elles, de faire céder sa fatale obstination. Il les repoussa, et, appelant le Père Nicolas Pik, lui demanda son avis. Le Père répondit qu’il n’était point militaire pour se faire une idée exacte de la situation ; qu’il la jugeait grave sans doute, mais non point telle qu’on ne pût tenir quelques heures de plus; qu’il fallait à tout prix attendre le jour pour voir si le secours ne paraîtrait point; qu’au surplus il n’augurait rien de bon d’une capitulation, quelle qu’elle fût, car quelle foi méritait la parole de gens qui avaient violé leurs serments à Dieu et au roi ? En même temps il joignait l’exemple au conseil. Il s’efforçait, avec ses frères , de rendre du cœur aux soldats, de calmer les femmes, d’aider à la défense autant que le permettait leur sainte et pacifique profession. Les boulets des Gueux se suivaient presque sans intervalles. La Tour tremblait, comme secouée sur ses fondements ; on eût dit à certaines décharges générales qu’elle était tout en feu, et le désordre ne faisait que redoubler à l’intérieur. Le gouverneur demanda à parlementer.
À cette nouvelle le silence se rétabit enfin des deux côtés. Le gouverpeur proposa de rendre la tour ; le chef des Gueux accepta, et voici quelles furent les conditions de la capitulation : Marin s’engagea à ne faire aucun mal à ceux qui se trouvaient dans la citadelle, soit laïques, soit ecclésiastiques, et à les renvoyer tous libres. Seulement, tout ce qu'on y pourrait trouver, à eux appartenant, deviendrait la propriété des vainqueurs.
Pendant ce temps, les ecclésiastiques et les religieux, qui s’aittendaient à tout, se confessaient les uns aux autres ou entendaient les confessions des laïques. Le curé Nicolas Poppel avait apporté avec lui les saintes hosties, afin de les dérober aux insultes habituelles des hérétiques. Presque tous les réfugiés vinrent pieusement recevoir la communion de sa main, semblables à ces premiers chrétiens qui, dans la nuit des prisons, se nourrissaient une dernière fois du pain des forts avant de comparaître dans les amphithéâtres.
Les Gueux entraient en renouvelant leurs assurances ; et une chose qui dut être particulièrement sensible aux vénérables serviteurs de Jésus-Christ, ce fut de voir combien de leurs concitoyens, de leurs paroissiens, et même de ceux qu'ils avaient jusqu'alors comptés parmi les meilleurs, avaient grossi les rangs des vainqueurs.
Une fois entré avec toute sa troupe, Marin fit réunir dans une salle supérieure toutes les personnes qu’il trouva dans la forteresse. Cette salle était une pièce carrée du milieu de la tour. Là les Gueux se jetèrent sur les captifs comme des bêtes féroces en leur criant : « Tout ce que vous avez est. à nous Montrez-nous vos cachettes, videz vos bourses, retournez vos poches!» Et ils les fouillaient, les déshabillaient, les foulaient avec brutalité, surtout les Capucins. Ils ne pouvaient se décider à en croire ces pieux cénobites lorsqu ils leur affirmaient que leur vœu de pauvreté ne leur permettait d’avoir sur eux ni argent ni aucun objet de prix pour leur usage. Enfin ils les poussèrent dans une cuisine et de là dans une salle assez spacieuse, où ms trent décliner à tous leurs noms, qu'ils inscrivaient ensuite sur
Le but de cette liste était de mettre les chefs de l’hérésie à Gorkum, et
en particulier deux membres influents du conseil de ville, à même de satisfaire, s’il y avait lieu, leurs vengeances particulières. En effet, sitôt que ces deux hommes eurent parcouru les noms des captifs, on en appela un, nommé Théodore Bommer, et on le fit sortir avec son fils. On le craignait et on le détestait depuis longtemps comme un des plus fermes champions de la foi catholique. On lui reprocha d’avoir appelé les Gueux, lorsqu'ils avaient paru devant la ville, « pillards et voleurs de vases sacrés ». Il se borna à exprimer le désir de s’être trompé. « Plût à Dieu », dit-il, « que j’eusse été mal renseigné ! Faites-moi mentir, cela dépend de vous ; respectez ce que je vous accuse de violer, et je suis prêt à me rétracter avec joie ». Les Gueux se seraient bien gardés d’accepter ce défi. Déjà les plus pressés d’entre eux avaient dépouillé les églises de Gorkum, et chacun pouvait voir au sommet du grand mât de leur principal navire la bannière vénérée qui servait dans les processions publiques. Ils emmenèrent Théodore Bommer, et peu de jours après, au mépris de la capitulation, ils le pendirent sur la place publique de Gorkum.
Les insultes, les reproches, les plaisanteries dont les captifs devinrent l’objet, se peuvent facilement imaginer. L'erreur est peu miséricordieuse de sa nature. On se succédait à la porte de la salle des détenus comme dans une salle de spectacle ; chacun se faisait un point d'honneur d’y apporter son imprécation ou son bon mot. On les tenait enfin, ces tondus et ces enfroqués, ces suppôts du papisme et du despotisme espagnol. On allait leur faire payer les maux dont le duc d’Albe accablait les réformés. Déjà leur sort était décidé; le bourreau de Dordrecht avait été mandé.
Les captifs, en général, ne répondaient que par la fermeté de leur attitude. Le gouverneur Gaspard Turc s'étant avisé, comme c'était son droit et son devoir, de rappeler les promesses solennelles de Marin, on lui mit les fers aux pieds et on le jeta en prison, sans lui permettre de revoir sa femme. « Cet homme est un papiste enragé », disait de lui Marin : «si on ouvrait son cœur, on n’y trouverait que des curés et des moines ».
Un soldat ayant trouvé une patène parmi les vases sacrés apportés dans Ja citadelle, la jeta de toute sa force au visage du Père Nicolas Pik et le blessa à la bouche. Le saint gardien en parut à peine affecté et conserva son air serein, plutôt riant qu’attristé.
A côté de lui Nicaise et Willald, tous deux Frères Mineurs, méditaient et lisaient comme dans le silence de leur cellule. Willald était Danois de nation. Chassé de sa patrie pour sa fidélité à la religion, il s'était réfugié en Hollande. Son âge avancé, presque décrépit, faisait ressortir encore plus la force de son caractère.
Le curé Nicolas Poppel montrait un certain abattement. Sa pâleur et sa tristesse furent attribuées à la crainte, mais bien à tort, comme on put s’en convaincre dans la suite. Il songeait à la lâcheté, à l’apostasie de ses ouailles.
L'autre curé, Léonard Wichel, ne pouvait se figurer que les menaces fussent sérieuses et le danger réel. Il avait si souvent aidé ou même sauvé des hérétiques dans le cours de son long ministère, qu'il lui paraissait impossible de ne rencontrer aucune pitié en retour. Ayant reconnu un certain anabapliste qu’il avait autrefois arraché à la mort et réconcilié avec l'Eglise, il ne craignit pas de faire appel à ses souvenirs et de réclamer ses bons offices pour lui et pour ses compagnons. Celui-ci ne contesta nullement le bienfait et parla de sa gratitude, de sa commisération ; mais soit qu’il n'osât
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se compromettre, soit que son retour au catholicisme n’eût été qu’apparent, il s'empressa de rentrer dans la foule et de s’y perdre.
Enfin, après une journée passée entre l'espoir et la crainte, de nouveaux captifs furent encore appelés par leurs noms, avec les femmes ; mais cette fois pour la liberté et non le supplice. Tous les laïques se virent successivement relâchés avant le soir. Ils ne le furent point sans avoir prêté serment et ajouté, chacun suivant sa fortune, une forte rançon à ce qui avait été trouvé dans la forteresse, Rançon et serment manifestement contraires aux termes de la capitulation, mais qui n’en furent que la moindre violation. Les religieux et les prêtres, au lieu &e suivre leurs compagnons vers le pontlevis, furent entraînés vers la prison, où on les jeta pêle-mêle.
Un vieux prêtre séculier, appelé Godefroy van Duynen, vieillard de mœurs très-intègres, mais qui passait pour n’avoir plus toute sa raison, eut seul la permission de partir. Comme on le conduisait au pont-levis, un habitant de Gorkum demanda aux soldats où ils menaient ce curé. « On le renvoie parce qu'il est fou », dit un des soldats. « Fou ! » reprit le Gorkomien; « il a assez de tête pour fabriquer son Dieu en disant sa messe : il en aura assez pour être pendu ». Les soldats éclatèrent de rire, et grâce à cet horrible blasphème, Duynen fut ramené en prison.
Le jeune neveu du Père gardien, celui dont nous avons déjà raconté la tendre affection pour son oncle, devait rester aussi; mais il s'échappa. Le Père gardien aurait pu s'échapper de même. Une de ses sœurs avait un neveu qui était dans les meilleurs termes avec les Gueux, chez lesquels il avait autrefois servi. Il avait même, pour ce fait, été condamné à mort par le comte de Bossut, commandant pour le roi à Rotterdam ; le Père Pik avait alors fait pour lui le voyage de cette ville, et ce n’était qu’à sa considération et à ses supplications instantes que le comte avait accordé la grâce du coupable. Celui-ci n’en était devenu ni plus fidèle ni plus prudent, mais il avait conservé pour le Père une vive reconnaissance. Il vint le trouver, et en présence des autres religieux, vu l'impossibilité de l’entretenir seul, il le supplia de partir, se chargeant de lui en fournir le moyen. Le Père gardien, à cette proposition, se tourna vers ses frères, comme pour les consulter. Plusieurs d’entre eux se montrèrent vivement affectés de la perspective de ce départ. Un d’eux, même(ce ne fut sans doute pas un de ceux qui s’attirèrent tant de gloire par leur courageuse persévérance, alla jusqu’à dire : « C’est vous, Père gardien, qui nous avez amenés ici, et vous nous abandonnez ! » Reproche doublement inconsidéré, comme on l’a vu, et que le Père ne méritait en aucune façon, mais qui ne laissa pas que de l’'émouvoir. « Non, mes amis ; non, mes frères », reprit-il, « Si l’on veut nous délivrer tous, J'accepte. Mais à Dieu ne plaise que je vous abandonne! Tant
qu'un seul d’entre vous restera ici, il m'y trouvera à ses côtés, et si quelqu’un doit mourir, ou ce sera moi, ou bien nous mourrons au moins deux! » Puis, se tournant vers le bienveillant visiteur : « Je vous remercie ; mais, mon ami, vous le voyez, je suis Père, et vainement essayeriez-vous encore de m'’enlever à mes enfants ».
Les prisonniers n'avaient encore rien mangé depuis la veille ; épuisés par une nuit et une journée aussi laborieuse, ils tombaient d’inanition. C'était un vendredi : on leur apporta précisément des viandes de toute espèce pour souper. Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu’ils aimèrent mieux jeûner encore que de donner aux hérétiques la joie de les voir enfreindre la loi de l’abstinence.
Ici commencent, à proprement parler, les actes de leur martyre, dont