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LES DIX-NEUF MARTYRS DE GORKUM. 203 ce qui précède n’avait été que le prélude. Nous demandons d'avance pardon au lecteur de l’inépuisable cruauté et de la longue série d’inventions diaboliques dont nous avons à lasser sa délicatesse. Mais ne faut-il pas tout dire, et ne serait-ce pas une sorte de sacrilége que de dérober un seul fleuron à la couronne de nos bienheureux, de voiler un seul rayon de leur auréole ?
Les soldats chargés de la garde de la forteresse et du cachot étaient, en général, d'anciens pirates ; C’est pour cela qu’on les appelait les Gueux de Mer. Les moins brouillés avec la justice et le droit des gens étaient toutefois exaltés par l’orgueil du succès et le fanatisme calviniste. Ils avaient naturellement fait main-basse sur toutes les provisions du château. Les excès de l'ivresse et de la bonne chère poussant jusqu’au vertige leur haine pour lJ’habit et le caractère sacré de leurs prisonniers, se réjouir à leurs dépens leur parut une excellente manière de compléter une soirée de débauche. Ils se lèvent de table, comme des furieux, et courent à la prison en appelant à grands cris, ces « idolâtres fabricateurs de Dieu », et en se demandant ce qu'ils allaient leur couper d’abord, le nez ou les oreilles, les mains ou les pieds. Ils traînaient avec eux des échelles et apportaient des cordes. Les captifs crurent que c'était pour les pendre séance tenante, lorsqu'une sentinelle entra précipitamment, criant que Guillaume Ture, le fils du gouverneur, Celui qu’ils avaient attendu la veille, venait d’arriver, et que les Espagnols entraient déjà dans Gorkum. Les soldats s’élancent dehors en tumulte et courent aux murailles. Les prisonniers mirent à profit ce moment de répit pour se donner mutuellement du courage et en demander ensemble à Dieu. L’espoir de la délivrance recommençait à luire à leurs yeux, mais l'illusion fut courte. Le bruit de l’approche des Espagnols était faux. Les soldats revenaient à leurs divertissements cruels. « Tant mieux », disaient-ils, « nous n’aurons affaire cette nuit qu’aux robes noires et aux robes grises; ce serait vraiment dommage que les habits rouges vinssent nous déranger en si agréable besogne ». — « Mais », ajouta l’un d'eux, «il ne s’agit pas de travailler pour rien, faisons-les venir chacun à leur tour et voyons en détail l’état de leurs poches et de leurs escarcelles ». Le curé Léonard Wichel avait encore quelque argent. Il le leur livra de bon cœur.
Après lui, Godefroy van Duynen eut ordre d'avancer. « Il faut », lui dirent les soldats, « que tu nous découvres un trésor ». — « Je n’en connais point », répondit simplement le prêtre. — « C’est possible », reprirent les soldats : « toi, tu es à moitié fou ; ce n’est pas à toi qu’on a dû confier les grands secrets. C’est plutôt à ce vieux confesseur de nonnes ». Ils désignaient ainsi le Père Thierry Embden, directeur des religieuses de Sainte- Agnès. Ils lui ordonnèrent avec force menaces et imprécations de leur faire voir le trésor de l'Eglise. Ils lui appuyèrent en même temps sur la poitrine un pistolet chargé. Sur sa déclaration calme et persistante qu'il ne savait rien, ils passèrent à Nicolas Poppel, le plus jeune des curés de Gorkum. Ils étaient en effet persuadés que les catholiques avaient apporté La veille d’immenses richesses dans la citadelle. Ils appuyèrent également le pistolet sur la poitrine de Nicolas Poppel : « Ton trésor ou la vie ! » lui criaient-ils. Ensuite, leur avarice cédant pour un instant à leur passion de sectaires. « Livre-nous au moins les dieux que tu as fabriqués à la messe : on dit que tu en portes une provision sur toi. Est-ce vrai ? Toi qui as si souvent déblatéré contre nous dans la chaire de ton église, que penses-tu maintenant, en face de ce pistolet, de toutes les sottises que tu débitais aux imbéciles ? » — « Je crois », répondit Nicolas Poppel, « à tout ce que croit et enseigne l'Eglise catholique, apostolique et romaine, et en particulier à la présence
réelle de mon Dieu sous les espèces sacramentelles. Si vous voyez là une raison de me tuer, tuez-moi : je serai heureux de mourir à la suite de la confession de foi que vous venez d'exiger ». Et croyant sa dernière heure venue, il se jeta à genoux en criant d’une voix tellement forte, qu'elle fut entendue de toute la citadelle : Zn manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. :
Mais son sacrifice n’était pas encore consommé ; Dieu, qui voulait ajouter à ses mérites, retint le coup prêt à partir, et le soldat n’osa point tirer.
Ses camarades arrachèrent à l’un des Frères Mineurs le cordon de sa ceinture. Ils le roulèrent plusieurs fois autour du cou de Poppel ; ensuite, l’attachant par un bout à la porte de la prison, ils se mirent à tirer de l'autre, à élever le patient en l’air et à le laisser retomber lourdement, puis à l’élever de nouveau et ainsi à plusieurs reprises, en renouvelant à chaque fois leur question sur la cachette du trésor. Lui, hors d'état de parler, parce que le nœud, qui le serrait de plus en plus, lui coupait la parole avec la respiration, ne cessait d'affirmer, par ses gestes, qu’il ne savait rien. Enfin, ils le laissèrent demi-mort sur la place. Le cordon avait imprimé tout autour de son cou une trace profonde et qui resta visible jusqu’à sa mort.
Vint ensuite le tour des Frères Mineurs.
Ceux-ci répondirent qu’ils n’avaient point d'argent et ne pouvaient en avoir, que la Règle de Saint-François le défendait formellement. « Bah!» disaient les soldats. « Allez conter cela à d’autres ; vous contrefaites la pauvreté afin que les niais vous enrichissent d'autant mieux de leurs aumônes ; mais, certes, votre couvent doit avoir un joli coffre-fort, sans compter les petits magots que chacun de vous s’arrondit en particulier ». Ils s’acharnèrent sur les plus jeunes religieux, dans l’espoir de les trouver plus faibles ou moins capables de dissimuler. Ils firent sauter à l’un d’eux une dent molaire en le frappant sur la joue. Mais tout fut inutile. Un seul de ces jeunes confesseurs, vaincu par la souffrance, déclara en pleurant qu’il ne connaissait rien de pareil à ce qu’on lui demandait, mais qu'après tout, cela ne le regardait pas et que c’était le Père gardien à qui incombait le soin des besoins temporels de la communauté. « Et où est-il, le gardien de ces traîtres ? » s’écrièrent les soldats tout d’une voix.
Les soldats, cherchant le gardien, mirent la main sur le Père Jérôme de Werden, vice-gardien, qui, acceptant volontiers d’être pris pour un autre dans cette circonstance et de souffrir à la place de son supérieur, se mit paisiblement à leur disposition. Mais le véritable gardien refusa d’user du bénéfice de cette erreur, et se présenta lui-même en déclarant son nom et sa qualité. Ces forcenés commencèrent par le charger de coups, et par se le renvoyer des uns aux autres comme un ballon avec lequel jouent des enfants.
La première fureur une fois passée, ils le sommèrent comme les précédents d’avoir à leur livrer ses trésors. Nicolas Pik répondit avec le plus grand calme : « Mes trésors, ce sont les calices et les vases sacrés de mon église que j'ai apportés ici : vous les avez trouvés, je le sais ; que cela vous suffise, car il n’y en a pas d’autres ». — « Et le produit de vos quêtes et des aumônes des dévots », lui demanda-t-on ? — « Je ne sais », dit le gardien, « s’il reste quelque chose de ces aumônes. Elles nous nourrissent, mais elles ne nous appartiennent pas, et ce sont de pieux laïques qui veulent bien se charger de conserver et de nous dispenser ce qu’on nous donne pour notre entreüen ». — « Tu mens! moine impudent! » — « Je dis la simple vérité, et, comme je n'ai rien à y ajouter, souffrez que je n’en dise pas davantage ».
I se tut, et ni coups, ni promesses, ni menaces, ne purent lui arracher un mot de plus.
On lui Ôta sa ceinture et on lui serra le cou, ainsi qu’on avait fait à Nicolas Poppel, mais avec plus de barbarie encore. Comme le cordon ne tenait pas assez solidement sur la porte, on y enfonça, pour l’y attacher, un morceau de bois de chêne, et l’on continua de suspendre le saint Martyr, de le laisser retomber et de le tirer en tous sens, jusqu’à ce que l'extrémité de la corde se rompît, usée par le frottement. Le corps s’affaissa lourdement et resta sans mouvement sur le sol.
Les soldats, étonnés de le voir si tôt mort, le relèvent et l’assoient le dos appuyé au mur. Ensuite, soit pour insulter à son cadavre, soit pour s’assurer s’il était bien réellement mort, ils lui appliquent des flambeaux ardents et lui brûlent à loisir le front, la bouche, les oreilles, le menton. Ils font monter la flamme dans ses narines pour voir si son cerveau ne prendra pas feu. Ils lui ouvrent la bouche de force et brûlent la langue et le palais.
I] fallait avoir un cœur de bronze pour n’être point ému à l’aspect de ce visage souillé et noirci, de cette barbe irrégulièrement ravagée, de ce front dépouillé de cheveux, de ces yeux hagards et privés de sourcils, de cette bouche pleine de vésicules blanches et sentant la chair brûlée, de ce cou enfin profondément sillonné de cercles rouges et saignants. Les soldats, cette fois, le crurent bien mort. Ils le repoussèrent du pied en disant : « Un moine de moins : bah ! qui nous en demandera compte ? »
Toutefois, ils jJugèrent que c'était assez pour cette nuit, et ils s’en allèrent.
Le Père Pik n’était pas mort, cependant. Il était encore utile ici-bas pour raffermir ses compagnons, qui ne couraient pas tous au-devant des souffrances avec une égale ardeur, et Dieu le réservait pour leur servir de modèle jusqu’à la fin.
Lorsque, après le départ de la soldatesque, les bienheureux s’empressèrent autour de lui, en se montrant les uns aux autres ses blessures, ils furent fort étonnés d'entendre un soupir profond sortir de sa poitrine. Ils s’empressèrent de le relever, de le réchauffer, de laver son cou et son visage. Le Martyr, à mesure qu'il reprenait ses esprits, se rendait compte plus exactement de ce qui était arrivé : « Quoi ! » disait-il, de sa voix encore faible et entrecoupée, « je n’ai donc plus de barbe ni de sourcils? Ils m'ont brûlé jusque dans la bouche. Plût à Dieu qu’ils m’eussent achevé ; j’ai la confiance que ce bon Maître m'aurait reçu dans son sein. Mais que sa volonté soit faite ! Il a sans doute trouvé, et avec raison, que c’eût été acheter le ciel trop bon marché!»
Le lendemain matin, les soldats revinrent avec une hache, dans le dessein de partager en morceau le «chef des traîtres », qu’ils avaient laissé pour mort. Il était en effet d'usage, dans les Pays-Bas, d'ajouter ce surcroît d’ignominie au supplice des traîtres.
En le trouvant revenu à lui, ils prirent à tâche, pour ainsi dire, de se venger sur ce faible corps à peine ranimé, de la privation du nouveau plaisir qu’ils s'étaient promis. « Il ne veut donc pas mourir, ce tondu ; il a donc l'âme rivée dans le ventre ? Eh bien ! nous saurons l’en faire sortir ! » Et ils le frappèrent du pied, du poing et le firent encore rouler par terre, mais sans ajouter aucune torture qui pût de nouveau mettre ses jours en danger.
Tels sont, en abrégé, les actes des Martyrs de Gorkum dans la première nuit de leur glorieux combat. Ils demeurèrent dix jours et dix nuits à la merci de la soldatesque de la citadelle. C'était surtout le soir qu’ils avaient
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à souffrir ; l'habitude était si bien prise de venir les injurier et les torturer après le diner, qu'il semble que la digestion eût été impossible sans cet aimable passe-temps. Quand une partie de ces bourreaux était rassasiée où plutôt fatiguée, une autre bande prenait la place et recommençait de plus belle. Si un visiteur se présentait à la citadelle, le premier -spectacle dont on lui faisait les honneurs était celui « des traîtres », et souvent les visiteurs et ceux qui les amenaient s’ingéniaient à trouver quelque nouvelle invention de cruauté.
Un certain Frison, chef d’une compagnie, imagina de leur faire gonfler les joues comme des sonneurs de cor de chasse, alors il les souffletait de toute sa force, tellement que le sang jaillissait par la bouche, par le nez, jusque par les yeux; puis le Frison, charmé de son invention, recommençait l'expérience sur un autre. Deux religieux seulement, qui s'étaient cachés dans l’embrasure d’une meurtrière, échappèrent à ce jeu inhumain. Une fois, un visiteur français ouvrit la figure, avec un couteau, à un franciscain belge, qui avait cru l’adoucir en lui parlant français. D’autres fois les soldats s'amusaient à s’agenouiller devant les prêtres les plus vénérables par leur âge, et singeant la confession catholique, ils leur murmuraient . dans l'oreille toute sorte de sottises ou d’impiétés qu’ils terminaient d’ordinaire par une grêle de soufflets. « Que réponds-tu à ma confession ? » demandait l’un de ces faux pénitents au danois Willald ; « vas-tu me donner l'absolution? » — «Hélas! non, mon frère », répondit paisiblement le moine ; « je ne puis vous absoudre, puisque la contrition vous manque ; mais je prierai pour vous ». — « Prier pour moi, toi, moine orgueilleux ! » Et, au lieu d’être désarmé par tant de charité, il se jeta sur lui, le poing levé, comme une bête féroce. Le bon religieux, à chaque coup qu’il recevait, se contentait de répondre : Deo gratias !
Cependant le sort des détenus commençait à émouvoir les cœurs de leurs concitoyens. Il entrait dans la politique de Marin d’ébruiter le moins possible dans Gorkum ce qui se passait à leur égard ; il tenait à faire croire qu'ils étaient bien logés, bien nourris, bien traités : aussi le Père gardien lui ayant fait parvenir par un maître d'école de ses amis la demande d’avoir un chirurgien, il feignit de ne pas deviner quel besoin on pouvait avoir d’un chirurgien dans la citadelle. « Sont-ils done blessés ? Comment le seraientils?» — « Peut-être par la chute de quelque pierre », répondit timidement e messager embarrassé. — « Ah ! ah! la chute de quelque pierre », reprit farin en éclatant de rire. Et il répéta plusieurs fois, en riant toujours, ces aroles qui, pour lui, constituaient une plaisanterie atroce ; car, nul ne savait mieux que lui à quoi s’en tenir, et rien ne Jui échappait ; mais il avait défendu à ses soldats d’en parler, Il n’osa pas néanmoins refuser le chirurgien. Celui-ci se trouva être un beau-frère du Père Pik. Il fit de nouveau, tout en lui prodiguant ses soins, les plus grands efforts pour l’engager à se laisser enlever, ou tout au moins racheter à prix d'argent ; mais il ne put ébranler sa constance.
es récits du chirurgien et du maître d'école, ceux de quelques-uns des captfs qui se virent relâchés vers le même temps, soit par l'influence d'amis puissants, soil à cause des riches rançons qu’ils purent payer, la douleur surtout des parents de Nicolas Pik et de la vieille mère et de la sœur de £éonard Wichel, tout contribuait à intéresser la pitié publique. Les démarches, les supplications, les offres d'argent, se mullipliaient en leur faveur, Une somme assez considérable avait été souscrite pour le rachat de Poppel ; il est vrai qu’elle fut volée par celui qui s’élait chargé de la re-
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cueillir, mais elle n’atlestait pas moins l'affection d’un grand nombre pour le digne curé. La question avait été soulevée en plein Conseil de ville et il s'était trouvé un « sénateur » ou membre du Conseil assez osé pour prendre hautement en main la cause de la justice et de l'humanité et pour sommer Marin de se souvenir des clauses de la capitulation. Marin, assez surpris de cette audace, dut répondre néanmoins. Il prétendit qu’il n’était point le maître, qu’il attendait des ordres. Excuse peu admissible pour un homme de cœur ; s’il n'avait pas qualité pour faire observer la capitulation, il n’en avait pas eu non plus pour la conclure ; il avait indignement trompé les assiégés, et le sénateur gorkomien ne se gêna point pour le lui dire. Les Gueux conçurent donc quelque crainte que leur proie ne finit par leur échapper. Ils résolurent de précipiter le dénouement.
L’éloignement du duc de Nassau, qui n’était pas encore arrivé en Hollande, servait à merveille ce projet. Ils se contentèrent de demander des instructions au féroce comte de la Marck, surnommé le comte de Lumay, cet homme qui n’avait jamais fait quartier à un catholique, et qui se trouvait à La Brille, où il organisait l’insurrection maritime. Le comte répondit par un ordre de lui amener tous les détenus de la citadelle de Gorkum ; et, pour être plus sûr de la rigoureuse exécution de sa volonté, il en chargea un transfuge du sacerdoce catholique, Jean Omal, ancien chanoine régulier de l’église cathédrale de Liége. Dans ce temps-là, comme aujourd’hui, pour détester vigoureusement les vrais prêtres, on pouvait s’en fier aux prêtres apostats.
Ce malheureux arriva tout altéré de sang. Marin n’osa ou feignit de n’oser opposer aucune objection. On aime à penser, pour l’honneur des Gorkomiens, qu’ils se fussent montrés moins dociles; mais on eut soin, pour éviter toute émotion populaire, d'opérer l'enlèvement à la faveur des ténèbres.
Au milieu de la nuit du 5 au 6 juillet, les saints confesseurs de la foi se virent donc éveillés en sursaut, dépouillés de tous ceux de leurs vêtements qui avaient quelque valeur et jetés dans une grande barque. La nuit était fraiche. Le vénérable Willald, à qui on n’avait laissé que sa chemise, suppliait vainement qu’on lui rendit ou sa soutane ou son manteau. Il reçut d’abord pour toute satisfaction des soufflets et des injures ; ensuite un des assistants moins barbare que les autres, un matelot sans doute, eut pitié de ses cheveux blancs et de ses membres vieillis et tremblants de froid, et lui donna un manteau,
En entrant dans la barque, Léonard Wichel reconnut au gouvernail un de ses paroïissiens nommé Roch, auquel il avait donné jadis des témoignages particuliers de sa sollicitude : « Eh quoi ! » lui dit-il, « Roch, c’est donc toi qui nous mènes à la mort ? » Le marin baissa la tête et répondit : « Hélas ! » monsieur le curé, « je ne suis pas le maître ! » Le curé n’ajouta aucune observation.
Debout sur la barque qui se détachait lentement du rivage pour s’abandonner au courant de la Meuse, il salua une dernière fois, à travers ses larmes, sa chère ville de Gorkum, dont les clochers et les maisons se dessinaient vaguement dans les ombres, derrière les mâts des navires du port.
Partis à une heure du matin, ils passèrent devant Dordrecht à neuf heures. C'était un dimanche. Le prêtre apostat ne put pas résister au double plaisir d’aller se rafraîchir à terre et d’y montrer ses captifs comme un trophée. Le bateau fut donc amarré au quai ; mais Omal ne permit à personne, sauf à deux ou trois Compagnons de débauche, d’en descendre avec lui. En
compensation, quiconque voulut y venir insulter les martyrs y eut l'accès libre, et les hérétiques avertis n’y manquèrent point, tellement que les soldats qui les gardaient eurent l’idée d’exploiter à leur profil l’avide curiosité de la foule. Ils entourèrent la barque d'un large voile, et en firent ainsi une sorte de tente sur l’eau, où l’on était admis en payant quelques sous à l’entrée. Nous n’essayerons point de redire toutes les insultes que les bienheureux eurent à subir dans ces visites. On pouvait dire d’eux comme de saint Paul « qu'ils étaient devenus un spectacle aux hommes et aux anges ».
On reprit le large dans l'après-midi, au moment où le reflux de la mer gonfle le lit du fleuve. Les prisonniers n’avaient encore reçu aucun aliment depuis la veille. Un morceau de pain leur fut donné à chacun le soir, non par le prêtre apostat ou ses soldats, mais par le patron de la barque. Après une nouvelle nuit passée en plein air, dans un état si voisin de la nudité, ils abordèrent à La Brille le 7 juillet au matin.
- Les saints Martyrs, en quittant Gorkum, étaient au nombre de dix-neuf. Nous verrons qu’il y eut des défections parmi eux, mais que les lâches furent exactement remplacés et que, par une permission spéciale de la Providence, ce nombre de dix-neuf se maintint complet jusqu’à la consommation du sacrifice.
Le comte de la Marck était encore couché lorsqu'on lui annonça l’arrivée des prisonniers de Gorkum. A cette nouvelle il sauta de son lit, oubliant l'habitude où il était de prolonger son sommeil dans le jour, après les orgies ou les travaux de la nuit. Il prit à peine le temps de se vêtir, monta à cheval et courut à leur rencontre.
En arrivant en présence du bateau où les bienheureux confesseurs de la foi se trouvaient encore, ie comte arrêta son cheval et les considéra longtemps en silence, comme un agréable spectacle. Puis tout d’un coup il éclata en un rire féroce, satanique, inextinguible, teliement qu'il se renversait sur le dos de son cheval comme s'il eût perdu tout sentiment de luimême : « Voilà », disait-il, « voilà les robes grises, voilà les robes noires qui nous apportent leurs machinations. Cela fera deux, trois, dix, dix-neuf de moins ». Et il les comptait du doigt en riant toujours.
Après ce genre de salulation, il les fit tous descendre du bateau et leur fit signe, à mesure qu'ils touchaient la terre de leurs pieds, de s’agenouiller devant lui. Alors reprenant un visage d'apparence humaine il leur dit en latin : « Surgite, Domain ; levez-vous, Messieurs » ; et il les obligea de se ranger deux.à deux comme en procession et à faire lentement jusqu’à trois fois le tour d’une potence qui se trouvait là toute prête. Puis, pour ajouter au ridicule de cette cérémonie, on les y fit passer à reculons. Un bourreau, ou l’un des suivants du comte, quise piquait de savoir suppléer le bourreau au besoin, y appliqua même une échelle et parut les vouloir pendre tous à Finstant. « C'est ici », leur disait-il, « le terme de votre pèlerinage. Chantez donc, pieux pèlerins ; nous allons vous rapprocher du ciel ». Mais son intention n’était que de les effrayer. Lumay ne voulait pas priver de cette espèce de mascarade, qu'il trouvait si gaie, ses compagnons d’armes et de rapines.
Sur un signal de lui, la procession fut dirigée sur La Brille, toujours dans le même ordre. Le bourreau marchait à leur tête, tenant dressé dans ses mains, en dérision du culte catholique, l’auguste étendard de la Rédemption. Pierre d’Assche et Corneille de Wyck, frères lais de l'Ordre de Saint- François, ouvraient cette marche déchirante dont les Calvinistes repaissaient leurs regards. Deux soldats à cheval caracolaient le long des rangs, comme des maîtres de cérémonies chargés de maintenir l’ordre, ou plutôt comme
ces chiens dont la fonction est d’aboyer autour du troupeau et de mordre les brebis trop lentes. Ils avaient coupé des branches aux arbres et ne ménageaient point les coups. Le comte, une cravache à la main, leur donnait l'exemple : « Chantez donc », répétait-il, « moines paillards, fainéants, chantez ! et que l’on voie si vous avez peur ! » Les captifs se soumirent, et ce fut à voix pleines et fermes qu'ils entonnèrent, d’abord le Salve Regina, ensuite divers cantiques en l'honneur de la Vierge et des Saints. Ils chantaient le 7e Deum lorsqu'ils entrèrent dans La Brille.
On peut dire que toute la ville était sur pied pour les recevoir; mais quel accueil et quelle hospitalité! Ils s’avançaient lentement, toujours entre deux haies serrées d’insulteurs qui, sitôt qu’ils avaient passé, couraient se reformer devant eux un peu plus loin. Ce n’était cependant pas un spectacle bien divertissant que celui de ces hommes pâles, défaits, demi nus, tous déjà plus ou moins défigurés par les traces des violences antérieures. L’un d’eux était sexagénaire, un second septuagénaire, un troisième touchait à sa quatre-vingt-dixième année ; mais les foules, à certains jours, s’exaltent et s’enivrent jusqu'à en perdre tout sentiment humain. Tel les attendait les mains pleines de pierres ou de sable pour leur jeter à la figure ; tel autre avec des pots d’eau sale dont il leur lançait le contenu au visage en répétant, aux acclamations des voisins : Asperges me, Domine, hyssopo et mundabor. On remarqua que les femmes, si accessibles d'ordinaire à la pitié, en montrèrent encore moins que les hommes. Jérôme de Werden, qui avait autrefois voyagé en Terre-Sainte et subi la captivité chez les infdèles, déclara qu'il n’avait jamais rien vu de pareil parmi les Turcs. Le sauvage tue, mais il n’insulte pas.
On arrêta les martyrs sur la grande place de La Brille, devant une potence qui s’y dressait en permanence, et on les força d’en faire trois fois le tour, comme pour la première fois, puis de s’agenouiller et de chanter encore les litanies des Saints. Ils le firent de si grand cœur qu’on eût dit qu’ils y prenaient goût. Seulement, arrivés à la fin des invocations, ils se turent tous à la fois, personne ne se jugeant digne de prononcer seul « la collecte » que, d’après les rites de l'Eglise, le prêtre officiant récite au nom de tous les fidèles. « L’Oremus ! L'Oremus ! » vociférèrent les assistants; « qu’on nous serve l’Oremus, car ce n’est pas de sitôt qu’on aura l’occasion d’en entendre de nouveau dans ce pays-ci ». Alors Godefroy Van Duynen, en sa qualité du plus vieux prêtre, prononça d’une voix claire, lente, sans hésitation, la prière qui put être entendue de toute la ville au milieu du silence universel.
Les martyrs répondirent tout d’une voix : Amen/ et la foule demeura interdite, muette et comme ébranlée. Mais ce bon mouvement n’eut pas de durée, et les insultes recommencèrent. Enfin on les conduisit en prison.
Ils y trouvèrent des compagnons inattendus. Sans compter les malfaiteurs, bôtes habituels de ce séjour, deux prêtres s’y trouvaient enfermés depuis peu de temps, et deux autres y furent amenés une heure à peine après les Gorkomiens. Les premiers étaient les deux curés de Maesdam et de Heinort, villages des environs de Dordrecht, d’où ils avaient été enlevés par les Gueux ; les deux derniers étaient deux religieux de l’Ordre des Prémontrés. Comme ceux-ci eurent l’honneur d’être compris dans le nombre des dix-neuf martyrs, il convient de leur consacrer une mention spéciale.
Ils se nommaient Adrien Becan et Jacques Lacop, et ils remplissaient, Adrien les fonctions de curé, et Jacques, celles de vicaire dans la paroisse de Munster, où ils avaient été envoyés par la célèbre abbaye des Prémon-
trés de Middelbourg, en Zélande. Surpris dans la nuit précédente par une de ces bandes de pillards qui couraient les îles à la recherche des prêtres et des églises, ils avaient été amenés au comte de la Marck avec le père de Jacques, “homme déjà avancé en âge. Le comte, admirant leurs vêtements tout blancs, feignit d’abord d’avoir de la peine à les reconnaître pour des hommes. Il demanda au vieillard quel était son pays. Le vieillard répondit en français que c'était la Flandre. Bien, reprit le comte dans la même langue ; situ persuades à ton fils de quitter son papisme, je vous renverrai libres tous deux; mais Jacques prenant la parole au nom de son père, déclara qu’à ce prix il n’accepterait jamais rien. « Alors », dit Lumay, « tu mourras ! » — « Je mourrai», dit Jacques ; «ou plutôt non. je ne mourrai pas : je vivrai ! » — « Eh quoi ! » reprit le comte, « crois-tu donc que je n’ai pas le pouvoir de te tuer ? » — « Vous tuerez mon corps », dit Jacques; « mais mon âme est immortelle ; elle vous échappera ». Irrité de la liberté de cette réponse, le comte laissa aller le vieillard ; mais il fit conduire les deux moines en prison.
La prison de La Brille se composait de trois cachots superposés et disposés de façon à rendre inhabitable le plus bas des trois, celui précisément où se trouvaient nos martyrs. Aucun conduit spécial n'avait été ménagé pour les ordures ; elles coulaient le long des murs jusqu’au bas de l’étage inférieur. Au sein d’une obscurité telle, qu’en plein midi on ne se reconnaissait qu’au son de la voix, les bienheureux prisonniers ne savaient où se mettre pour échapper quelque peu à la fange et à l’odeur fétide dont ils étaient asphyxiés. A force de tâter avec les pieds, ils parvinrent à reconnaître un point où le sol était plus élevé qu'ailleurs ; ils s’y entassèrent pour ainsi dire les uns sur les autres, tellement qu'ils étouffaient. On leur apporta leur premier repas de la journée, vers trois heures de l’après-midi ; mais leurs autres incommodités ne leur avaient point permis de songer à l'aiguillon de la faim.
La soirée fut employée à les interroger sur la foi religieuse en présence du comte, dans l’hôtel de ville. Leur fermeté ne leur attira toutefois aucun nouvel outrage, sauf à Léonard, qu'un des soldats du comte, irrité de ses réponses, frappa du revers d’une hache qu'il tenait à la main. « Frappez encore », dit le prêtre sans s’émouvoir ; « frappez : ma chair est en votre pouvoir ; elle n’y sera pas longtemps ». Parole qui rappelle celle du divin Rédempteur dans sa passion, lorsqu'il disait : « Ceci est votre heure, et l'empire des ténèbres ». Un autre soldat lança à Léonard un petit marteau qui l’atteignit au front et fit jaillir le sang à flots.
On les reconduisit à la prison, mais cette fois dans un étage supérieur, moins humide et moins infect, et on leur apporta pour souper du pain et une grande eruche d’eau. Maïs une douleur plus vive que celle des souffrances physiques, ce fut de s’apercevoir que la sainte phalange commençait à être entamée par l'ennemi. Les Calvinistes, après ce premier interrogatoire, avaient conçu quelque espérance d’ébranler le curé de Maesdam, le] jeune frère capucin Henri et un chanoine de Gorkum, et ils leur avaient fait l’injure, trop justifiée, hélas ! par la suite, de leur donner un logement plus commode dans la maison du chef de la police.
Le lendemain, 8 juillet, l’hérésie, fière déjà de ce premier triomphe, se proposa une victoire plus générale, plus éclatante et plus définitive. Une réponse pleine de simplicité d’un jeune frère capucin « qu’il croyait exacment ce que croyait le Père gardien », avait donné à penser. que si on venait à bout des principaux confesseurs, les autres suivraient sans résistance.
LES DIX-NEUF MARTYRS DE GORKUM. Ë 211 On choisit donc les sept d’entre eux les plus savants, et on les fit comparaître pour la seconde fois, enchaînés, devant le Conseil de ville. Ceux qu’on honora de ce choix furent les deux Prémontrés, le gardien et le vice-sardien des Capucins, les deux curés de Gorkum et Godfroy de Merville, capucin. Ce nouvel examen avait liea à l’instigation de deux frères du Père Nicolas Pik, venus à La Brille pour obtenir sa délivrance, et plus soucieux de son salut corporel que de son salut éternel.
La séance était présidée par le comte et dirigée par deux ministres, assistés d’un greffier qui sténographiait tout ce qui se disait.
Les deux ministres étaient : l’un, un ex-matelot de Gorkum, appelé Corneiïlle, buveur intrépide, mais qui ne connaissait pas trois mots de latin et qui, chaque fois qu’une réponse l’embarrassait, ne savait que se tourner vers les magistrats en répétant : « Mais pendez-les donc, pendez-les, et que tout cela finisse ! » L’autre, plus instruit et tout bourré de citations de la Bible, se nommait André. C'était l’ancien curé catholique de Sainte-Catherine de La Brille. Voyant les Gueux maîtres de sa paroisse, il avait changé de religion cette année-là même, en même temps que de drapeau politique.
On commença par demander aux confesseurs si et pourquoi ils croyaient à l’autorité du Pontife romain. Léonard Wichel protesta qu’il considérait ce point comme la pierre angulaire de l’unité chrétienne. Il ajouta qu’au surplus il ne comprenait pas comment les protestants pouvaient trouver mauvais qu’on gardât cette croyance, car la foi est libre, d’après eux, et chacun a le droit de trouver dans la Bible ce que le Saint-Esprit lui inspire d’y trouver; mais si l’Esprit-Saint inspire à quelqu'un d’y découvrir la primauté et l’infaillibilité de Pierre et de ses successeurs, à quel titre pourront-ils y trouver à redire ? et refuseront-ils à celui-là seul un droit d’interprétation qui appartient essentiellement à tous ? Le ministre fut fort embarrassé. Répondre affirmativement, c'était nier le principe fondamental de la prétendue réforme. Répondre négativement, c’élait avouer l’impuissance raditale où est le protestantisme d'affirmer l'erreur du catholicisme. Il fit ce que font d'ordinaire ceux qui, dans une discussion, cherchent autre chose que la vérité : il déplaça la question.
« Puisque », dit-il, « vous me paraissez disposé à raisonner d’après l'Ecriture Sainte, acceptez une conférence en règle, et argumentons en forme d’après la Bible ». La discussion fut acceptée, elle ne fit pas honneur aux protestants et se termina brusquement par l'expulsion des théologiens catholiques hors de la salle.
Mais avant de les renvoyer définitivement, le comte voulut entretenir en particulier Jacques Lacop, Prémontré, dont la douceur de visage et la grâce d’élocution avaient fait sur son cœur farouche presque de l’impression, Ii n’omit pour le séduire ni promesses, ni menaces; mais il n’obtint rien.
Sur ces entrefaites on annonça au comte un messager, porteur d’une lettre de Marin Brant, d’une autre du Conseil de ville de Gorkum et d’une troisième du prince Guillaume d'Orange. Le comte se le fit amener et prit connaissance des divers objets de sa mission. La lettre de Marin Brant n’était qu'un simple passe-port écrit de sa main, et qui même indisposa tout d’abord le comte, parce que Brant y prenait le titre de «seigneur ». Le Sénat ou Conseil de ville de Gorkum exposait les circonstances de la capitulation et la promesse de la vie sauve, faite à tous les prisonniers; il attestait en outre la bonne réputation de chacun de ceux qui avaient été enlevés de la citadelle de Gorkum dans la nuit du 6 juillet, certifiait qu'ils
n'avaient jamais fait que du bien à leurs concitoyens, et finissait par intercéder formellement en leur faveur. Le messager était en outre chargé d’ajouter verbalement qu’on étail disposé à faire pour eux quelques sacrifices, et que la sœur du euré Wichel, en particulier, promettait dix mille livres pour la délivrance de son frère.
Quant à la lettre du prince d'Orange, elle semblait plus décisive encore, s’il est possible, Le prince l’avait écrite à la requête du Sénat de Gorkum. Malheureusement il y a tout lieu de croire qu’elle eut un effet contraire à celui qu’elle se proposait. Lumay parut s’indigner. Il protesta que Guillaume d'Orange se méprenait étrangement s’il croyait que lui, comte Guillaume de la Marck, avait secoué le joug d’un roi pour le plaisir de courber la tête devant un égal. Il renouvela le serment qu'il disait avoir fait, de venger les comtes de Horn et d'Egmont, immolés par l'Espagne, en immolant tous les prêtres papistes qui lui tomberaient sous la main.
Il était soutenu dans ce dessein barbare par plusieurs hérétiques de Gorkum, qui avaient fait tout exprès le voyage de La Brille. D'un autre côté, ilest vrai que des Gorkomiens catholiques, et parmi eux deux frères du Père Pik, étaient accourus pour tâcher de le fléchir; mais son cœur n’était accessible qu'aux inspirations impitoyables.
Cependant les deux frères du gardien, à force d’instance, obtinrent une chose qu’à peine ils avaient osé espérer, la permission d'emmener leur frère libre et sans qu’il fût obligé de renoncer à sa foi, à la condition toutefois de n’emmener que lui. Mais le saint religieux avait déjà plusieurs fois repoussé une faveur semblable. A leur grand étonnement il la repoussa de nouveau, et supplia qu’on ne lui parlât plus d'abandonner ses compagnons dont la Règle de Saint-François lui avait confié la direction.
Les deux frères ne perdirent point courage. Ils retournèrent à ia charge auprès des ministres calvinistes et des principaux des Gueux, et ils arrachèrent comme seconde et dernière concession la promesse que tous les captifs seraient remis en liberté s'ils voulaient seulement renoncer au Pape, et quand bien même ils continueraient à s’obstiner dans les autres dogmes catholiques.
Pour mettre les deux frères en mesure de tirer de cette assurance tout le parti possible, on les autorisa de plus à faire sortir momentanément le gardien de la prison, et à l’inviter à souper avec eux dans une maison de la ville. On jugeait que si le Père Gardien venait à céder, il ne céderait pas seul : tel fut le motif de cette tolérance inattendue à son égard.
Les trois frères se virent donc réunis à table, à la tombée de la nuit, et ce repas devait être le dernier pour le capucin. Nous ne saurions redire tout ce que la tendresse fraternelle, stimulée par l’imminence du danger, mit de caresses, d’obsessions et de ruses de tout genre dans l’esprit et sur les lèvres de ceux d’entre eux qui jouaient le triste rôle de séducteurs.
Le saint Martyr les remercia avec effusion de ces témoignages affectueux dont il était touché plus qu'il ne lui convenait de le laisser paraître. Mais à quoi bon tous ces projets pour un avenir terrestre ? Ils savaient bien qu’il n'en existait point pour lui, s’il fallait l'acheter au prix d’une apostasie.
Les deux frères ne se tinrent pas pour battus. Ils eurent recours à des arguments théologiques dont ils avaient fait provision; mais le capucin, très-versé dans les saintes leltres, n’avait aucune peine à les leur réduire à néant. Voyant alors le peu d'effet de leurs paroles, ils feignirent d'oublier pour un moment toute discussion, et de ne plus songer qu'à manger, à boire et à se réjouir, dans l’espair que le vin amollirait peut-être cette in-
domptable résolution. Le père Nicolas, äffaibli par un long jeûne, ne refusa point de se livrer modérément avec eux à l’innocente jouissance à laquelle on le conviait. Son air ne trahissait pas la moindre tristesse. Comme un ami au milieu de ses amis, il était le premier à égayer la conversation, et l’on ne pouvait assez admirer la tranquille sérénité de cet homme qui ne devait pas voir se lever le soleil du lendemain.
Mais sitôt que ses frères revinrent insidieusement à l’objet de leur entrevue, il reprit un visage sérieux, ferme, et les supplia de cesser une fois pour toutes de lui montrer tant de sollicitude pour l'instant présent et si peu pour l'éternité. « Pensez-vous », ajouta-t-il, « que par la lâcheté que vous me proposez j'échapperai à la mort ? Non, mes amis; je mourrai seulement un peu plus tard, dans cinq, dans dix, dans trente ans peut-être, peu importe, pour de là tomber en enfer. Je serai bien avancé ! Laissez-moi plutôt monter au ciel tout de suite. La mort ne m'effraie point; nous nous connaissons déjà l’un l’autre, car j'en ai éprouvé les avant-goûts dans la forteresse de notre cité ».
A cette dernière déclaration, ses frères firent éclater une feinte colère, le traitèrent d’entêté, l’accablèrent d’injures. Nicolas, pour leur donner de linefficacité de ce nouveau stratagème une preuve convaincante, s’étendit sur un banc et ne tarda pas à s’y endormir profondément. Saisis de stupeur, ses frères gardèrent le silence. Ils le regardaient sans oser remuer, de peur de troubler ce dernier sommeil, et dans le fond de leur cœur ils ne pouvaient s'empêcher d’être fiers d’un frère aussi courageux.
Pendant ce temps le comte se livrait à ses orgies nocturnes. Il dépassait même les bornes ordinaires de son intempérance, sous l'impression de la vive contrariété dont l’avait affecté la lettre du prince d'Orange. Plein de vin et de colère, il se remit, soit par hasard, soit à dessein, à relire cette lettre et remarqua (ce qui en effet était vrai), que Marin en avait gardé l'original et ne lui avait envoyé qu’une copie certifiée conforme. Ce manque d’égards du commandant de Gorkum parut mettre le comble à son excitation : « Lui aussi », s’écriait-il, « lui aussi se croit un personnage supérieur à nous; lui, ce Marin Brant, qui hier encore maniait la pioche et la pelle au lieu de l'épée ! Tout le monde ici prétend me commander, et ceux qui n’osent m'envoyer des ordres m'en transmettent ! Par tous les diables de l’Antechrist de Rome, nous verrons bien ! »
Il se leva, appela l'officier qui remplissait auprès de lui les fonctions de justicier, ou plutôt de grand exécuteur, et lui ordonna de mener pendre sur l’heure tous ces Gorkomiens dont on lui rompait la tête. Ensuite, s’adressant à Jean Omal, le prêtre apostat de Liége, il le chargea personnellement de veiller à la stricte et complète exécution de sa volonté. « Vous me répondez », lui dit-il, « que, ni par fraude, ni par connivence ou faiblesse, pas un seul de ces prisonniers ne sera soustrait à ma vengeance; on les pendra tous, les grands comme les petits, les jeunes comme les vieux ». Et tout en réitérant ces instructions, il ne cessait de répéter qu'il était maître, qu'il voulait rester maître, et qu’il se souciait du prince d'Orange autant que de ce goujat de Brant.
L'officier et l’apostat n’eurent garde de lui faire observer que ce n’est pas à minuit, et en se levant de table, qu’on porte des sentences de mort. Ils courent à la maison où ils avaient permis à Nicolas de souper avec ses frères. Ils le trouvent profondément endormi sur son banc, l’éveillent et le ramènent auprès des autres martyrs qui déjà attendaient, au nombre de vingt, liés deux à deux par les bras. De nombreux soldats les entouraient,
214 MOOD AUILLETS D les uns à pied, les autres à cheval, et la foule ne tarda pas à affluer, malgré les ténèbres, à la nouvelle du spectacle impatiemment attendu.
C'était le 9 juillet 1572. Une heure du matin venait de sonner.
On les conduisit hors de La Brille, et on chercha un endroit convenable pour le supplice. Il y avait, non loin de la ville, au lieu appelé Ruggense, un monastère du nom de Sainte-Elisabeth, naguère habité par des chanoines réguliers de Saint-Augustin, mais maintenant vide, saccagé par les Gueux et à moitié démoli, Ce fut là qu’on s'arrêta, dans un bâtiment qui avait servi de grenier et dont les murailles étaient traversées de deux poutres, la première longue et allant d’un mur à l’autre, la seconde beaucoup plus courte.
Les bienheureux Martyrs s’embrassent les uns les autres, donnent ou reçoivent une dernière fois l’absolution de leurs fautes et se prodiguent réciproquement l’exemple du courage. Une chose leur fut pénible à tous : ce fut d’être complétement dépouillés de leurs vêtements. On aurait pu leur épargner cet outrage inutile, mais ils l’acceptèrent comme un point de plus de ressemblance avec la grande victime du Calvaire.
Le Père gardien monta le premier à l'échelle fatale. Après avoir donné à tous un dernier baiser : « Voici », leur dit-il, « que je vous montre le chemin, le chemin du ciel ! Suivez-moi comme de vaillants soldats de Jésus- Christ, et qu'après avoir combattu ensemble, aucun ne manque au triomphe éternel qui nous attend là-haut ! »
Il ne cessa de les exhorter que lorsque la corde, en lui serrant la gorge, intercepta sa voix. Ce chef héroïque des martyrs de Gorkum était dans sa trente-huitième année.
Dès que sa forte parole vint à manquer, son vicaire, Jérôme de Werden,et Nicaise Johnson, ainsi que les deux curés de Gorkum, se chargèrent du soin de le suppléer. Et ce soin ne fut pas inutile. Il y avait Ià un ministre calviniste qui s’efforçait de séduire les laïques et les jeunes religieux, et leur offrait la vie et d’autres avantages s’ils voulaient renoncer au papisme. Nicaise, qui connaissait la simplicité de plusieurs d’entre eux et les savait incapables de démêler sûrement par eux-mêmes les arguties, les citations captieuses ou tronquées, et tous les sophismes de l’hérésie, se jetait, pour ainsi dire, comme un bouclier entre eux et le tentateur. Nicaise leur ordonna d'éviter la discussion et de confesser simplement par une affirmation, la constance de leur foi. Souvent même il répondait pour eux et disait au ministre : « Vous perdez votre temps, ils ne vous écouteront pas ; nous sommes tous papistes jusqu’à la mort! »
Comme le vicaire Jérôme de Werden montait les barreaux de l'échelle en invoquant la sainte Vierge et divers saints, le ministre vint se mettre droit devant lui et lui reprocha une dernière fois sa prétendue idoltrie : « Adore Dieu seul», lui cria-t-il, « et laisse là les saints, sottes idoles qui ne t’entendent pas ! » Jérôme, saintement indigné de ces blasphèmes, lança son pied vers lui à travers les barreaux et le frappa si rudement au milieu du ventre qu'il le fit tomber à la renverse.
Cet acte de violence peut sembler étrange dans un martyr; mais ce qui l’excuse mieux encore que l’indignation causée par Le blasphème du ministre, ce fut l’affligeant spectacle que le bienheureux eut la douleur de voir en ce moment. Le novice Henri, le plus jeune des confesseurs, après avoir donné une première preuve de faiblesse en se disant âgé de seize ans seulement, tandis qu'il en avait dix-huit, mensonge inspiré par l'espoir d’attendrir les bourreaux, venait de faire signe qu’il acceptait les conditions du
ministre. On le délia et on le fit sortir du cerele de ceux qui mouraient ou allaient mourir.
« O infortune, pire que tous les supplices », s’écria le vicaire à cette défection : « c’est toi, ministre de Satan, qui répondras devant Dieu de la perte éternelle de cet. adolescent dont tu séduis l’inexpérience ! » Les Gueux lui fermèrent la bouche à coups de pique et lui déformèrent toute la figure, Ensuite, comme l’a raconté depuis le malheureux apostat, à qui Dieu fit la grâce de se convertir, ils se mirent à effacer, au tranchant de leurs épées, Pimage de la croix que le vicaire, dans son voyage à Jérusalem, s'était tatouée sur la poitrine et sur le bras droit, et ils ne furent satisfait que lorsque ces empreintes symboliques furent ou enlevées avec la chair, ou disparues sous le sang qui les inondait. Le courageux vicaire respirait encore et ne cessait point pour cela de prier et d'encourager ses compagnons.
Nicaïise Johnson et Nicolas Poppel firent de même, mais ils prononcèrent beaucoup de paroles en latin, que le novice, peu versé dans cette langue, n’a pas su répéter.
Une autre défection, plus déplorable encore que celle de Henri, fut celle d’un capucin nommé Guillaume qui, au moment où il touchait au terme et à la récompense de tant de maux, s’écria en français qu’il ne voulait pas mourir, qu’il renonçait au Pape et à tout ce qu’on voudrait, etsuppliait les soldats de le sauver. Les soldats coupèrent la corde de ce lâche, le couvrirent d’une de leurs tuniques et d’un casque, pour qu’il ne fût pas reconnu, et le firent évader. Du reste, ce misérable ne prolongea que de quelques jours une vie achetée au prix d’une apostasie. Enrôlé parmi les Gueux, et d'autant plus abandonné du ciel qu’il avait abusé de plus de grâces, il ne tarda pas à tomber dans toute sorte d’excès ; il fut pendu deux mois après, non plus, hélas ! pour une cause sainte et glorieuse, mais pour crime de vol.
Il y eut aussi un ou deux des plus jeunes martyrs qui, saisis de l’horreur de la mort, horreur si naturelle à tous les hommes, implorèrent en secret la pitié du bourreau et demandèrent qu’on coupât leurs cordes, mais sans consentir toutefois à renier le catholicisme ; aussi ne furent-ils point écoutés. Dieu, toujours compatissant aux faiblesses humaines, a permis néanmoins qu'ils soient comptés au nombre des martyrs de Gorkum. Ils furent comme le prince des Apôtres, « ils étendirent leurs mains, et un autre les ceignit et les mena où ils ne voulaient point aller ».
Godfroy de Merville répéta avant de mourir les paroles de Jésus-Christ sur la croix : « Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu’ils font ! » Léonard Wichel songea à sa famille, et dit qu’une seule chose l’attristait en ce moment, c'était la pensée de la douleur de sa mère, déjà bien affaiblie par l’âge, lorsqu'elle apprendrait sa mort.
Il ralentissait le pas sous le poids de cette pensée et ne semblait point gravir l'échelle avec assez de diligence. Godefroy Van Duynen lui cria : « Courage ! maître Léonard, aujourd’hui nous nous assoirons dans le ciel au festin de l’Agneau ! »
Godefroy Van Duynen fut pendu le dernier. Comme les soldats hésitaient à retirer l'échelle de dessous ses pieds et se disaient : « Ah ! épargnons au moins celui-là, nous savons tous que c’est un innocent ! » — « Non, non », leur dit-il, « hâtez-vous de m'associer à mes frères : je vois les cieux ouverts ! ». Et il ajouta : « Si j'ai offensé ou scandalisé quelqu'un, je le prie de me pardonner ».
Ici le narrateur éprouve le besoin de suspendre son récit et de s'arrêter,
dans un muet recueillement, à contempler cette glorieuse rangée de suppliciés et à les compter par leurs noms comme le fait l'Eglise elle-même lorsqu’elle leur décerne les suprêmes honneurs.
Ils étaient en tout dix-neuf, dont onze Capucins, deux Prémontrés, un Dominicain, un Chanoine régulier de Saint-Augustin et quatre prêtres séculiers.
Nous avons dit que le grenier était traversé par deux poutres, l’une longue, l’autre plus courte. A celle-ci étaient attachés trois des martyrs seulement : Saint Nicolas Pik, gardien ou supérieur des Cxpucins. A côté de lui saint Godefroy Van Duynen, prêtre séculier. Ensuite, saint Corneille de Wyck, c’est-à-dire né à Wyck. C'était un frère capucin qui savait, par la promptitude et la simplicité de son obéissance, acquérir dans les occupations Les plus viles des mérites que les fonctions élevées ne procurent pas toujours aussi aisément. On raconte qu’étant à Bois-le-Duc, son supérieur lui dit un jour, sans y ajouter d'explication : « Frère Corneille, allez à Utrecht ».
Corneille partit pour Utrecht et se présenta au couvent des Capucins de cette ville où on lui demanda la raison de sa visite. Il n’en sut donner aucune autre que cette parole : « Frère Corneille, allez à Utrecht », et il fut renvoyé à Bois-le-Duc pour demander de quelle mission on avait voulu le charger.
À la poutre la plus longue étaient alignés quinze des martyrs :
Saint Jérôme de Werden, vicaire ou vice-gardien des Capucins, né à Werden, dans le comté de Hoorn, et qui avait habité quelque temps les couvents de son Ordre en Terre-Sainte ;
Saint Thierry Embden, né à Amersfoort, près d'Utrecht, directeur des religieuses de Saint-Agnès, à Gorkum;
Saint Nicaise Johnson, vulgairement appelé de Hèze, capucin bachelier de l’université de Louvain, prédicateur éloquent, et qui savait par cœur tout le Nouveau Testament ;
Saint Willald, capucin, danois de nation, âgé de quatre-vingt-dix ans, homme à la stature élevée, mais si amaigri, qu’il n’avait plus, suivant l'expression vulgaire, que les os et la peau, et qui après avoir confessé la foi catholique dans sa patrie jusqu’à l'exil, la confessa sur la terre étrangère jusqu’au sacrifice de sa vie ;
Saint Godfroy de Merville, capucin, né à Merville, ville située sur la rive gauche de la Lys. Il remplissait au couvent de Gorkum les fonctions de confesseur et était chargé de tout ce qui regardait le culte divin.
Saint Antoine de Werden, capucin, né à Werden dans le comté de Hoorn. Prédicateur éloquent, il consacra de longues années de sa vie à repousser les attaques dirigées contre la foi de Jésus-Christ, et à combattre l'erreur partout où il la rencontrait. Sa charité pour les pauvres le portait non-seulement à secourir les âmes, mais à soulager les misères du corps au moyen des aumônes qu’il allait recueillir lui-même pour ensuite les leur distribuer ;
Saint Antoine de Hornaer, capucin ; Hornaer était un petit village près de Gorkum ; À
Saint François de Roye, de Bruxelles, capucin, encore jeune et ordonné prêtre depuis peu d’années;
Saint Pierre d’Assche, en Brabant, capucin laïque, qui s’employait avec zèle au service des autres membres du couvent;
Saint Léonard Wichel, né à Bois-le-Duc ville importante du Brabant, curé de Gorkum ;
Saint Nicolas Poppel, de Weerd, petit village de Hollande, autre curé de Gorkum ;
Saint Jean d’Oosterwyck, en Brabant, homme déjà avancé en âge, chanoine régulier de Saint-Augustin et du monastère même de Sainte-Elisa- - beth, dans l’enceinte duquel il cueillit la palme du martyre ;
Saint Jean de Cologne, curé de Hornaer, dominicain de la province de Cologne, qui n’était pas dans la citadelle de Gorkum au moment du siége, mais y avait été conduit depuis, parce qu’on l'avait surpris à baptiser un enfant;
Saint Adrien Becan, de l’Ordre des Prémontrés, âgé de trente-neuf à quarante ans, né à Hilvarembeck, en Brabant, amené depuis l’avantveille seulement de Munster, où il remplissait les devoirs du saint ministère;
Saint André Walter, curé de Heinort, dans le territoire de Dordrecht ;
Enfin, comme la place finit par manquer sur les poutres, le dix-neuvième et dernier martyr fut pendu au sommet d’une échelle. C'était Jacques Lacop, Prémontré, né à Audenarde, en Flandre, vicaire à Munster.
L’agonie de la plupart des victimes fut longue et douloureuse. La soldatesque s’était acquittée des derniers préparatifs avec une barbare négligence : pouvu qu'ils mourussent, peu importait quand et comment. L'un était supporté par la corde, par l’extrémité du menton; un autre lavait dans la bouche et la mordait comme un frein ; d’autres l'avaient bien autour du cou, mais pas assez serrée pour la strangulation. Nicaise n’expira qu’après le lever du soleil. ;
Les/soldats, si impitoyables pour les vivants, s’acharnèrent sur les morts. Ils employèrent deux heures, de deux à quatre heures du matin, uniquement à les mutiler et à les insulter : « Voici deux brochettes de fin gibier », se disaient-ils dans leur ignoble langage en se montrant les deux horribles poutres. « Des museaux de moines et des jambons de curés, ce sont de friands morceaux ; on n’en a pas tous les jours ! » Et ils tailladaient en tous sens les cadavres devenus méconnaissables. On eût dit qu'ils allaient s’en repaître ; ils ne poussèrent cependant pas jusque-là la férocité, mais ils coupèrent, qui un nez, qui une oreille, qui une main, un pied ou d’autres parties du corps : ils les fixèrent à leurs casques en guise de cocardes, les suspendirent à leurs piques et s’en vinrent les promener par la ville arrêtant par la force les passants et recherchant les femmes, et particulièrement les religieuses, pour leur jeter au visage, avec des plaisanteries féroces, ces honteux trophées. Quelques-uns, persuadés que la graisse des condamnés à mort est un remède efficace contre certaines maladies, ouvrirent et fouillèrent les entrailles, dans un but de Spéculation. Ils suspendirent entre autres à une échelle, sous une fenêtre, le corps du vicaire Jérôme de Werden, le dépecèrent à loisir comme un animal de boucherie, et vendirent ce qu’ils en retirèrent à des marchands d’onguents. Des entrailles, dont la provenance était audacieusement indiquée par des étiquettes, furent apportées jusque sur le marché de Gorkum.
De nombreux curieux, et parmi eux beaucoup d’enfants, ne cessèrent
‘ de remplir le grenier durant toute la journée. Les soldats exploitèrent cette
avidité, comme ils avaient déjà fait à Dordrecht, en faisant payer quiconque sortait de la ville pour jouir du spectacle. Mais la plume se refuse à décrire plus longtemps ces scènes de cannibales,
Sur le soir, un catholique de Gorkum, citoyen grave et considéré, et qui s'était rendu sur le lieu du supplice, représenta aux magistrats de La Brille
linutilité de ces ignominies, qui couvraient de honte ceux qui n'avaient rien fait pour les réprimer. Il obtint, non sans débourser une certaine somme à laquelle d’autres Gorkomiens contribuèrent, l'autorisation d’ensevelir les martyrs. Il revint donc le lendemain 10 juillet, au point du jour, pour s’acquitier de ce pieux devoir ; mais il trouva que les soldats l’avaient prévenu pendant la nuit par l’ordre des magistrats.
Deux fosses avaient été creusées, l’une plus large, où l’on avait entassé les quinze corps de la longue poutre, la seconde plus étroite, et où furent jetés les quatre autres. « C'est là », écrivait Estius en 4603, « qu'ils reposent sur la terre étrangère, au milieu des ennemis de l'Eglise, jusqu’à ce que Dieu, apaisé par leurs mérites et leurs prières, rende la paix à ces pays belges si longtemps troublés, et inspire à ses serviteurs la volonté et le pouvoir de recueillir ces restes sacrés pour leur rendre les honneurs qui leur sont dus ». Le vœu du pieux historien a été exaucé la douzième année après celle où il l’exprimait. Quant au féroce comte de la Marck, la justice de Dieu l’atteignit dès ce monde. Il s'était retiré, après les guerres, dans le pays de Liége où il vivait fort tranquillement, grâce à l’éclat de son nom et à une espèce de rétractation. Un jour il fut mordu par un de ses chiens qui paraissait tout à fait inoffensif, et qui ne lui communiqua pas moins la rage. Ce noble scélérat, à qui sa haute naissance faisait pardonner tous les crimes, mourut dans les étreintes affreuses de la rage.
Les Bollandistes donnent à ce jour la représentation d’un bouquet merveilleux composé de dix-neuf fleurs, nombre égal à celui des martyrs. Voici l'explication de cette gravure, qui rappelle un prodige peut-être unique dans les fastes des Saints.
Les os vénérés de nos héros reposaient encore dans le lieu de leur martyre, quand soudain, au commencement du xvur° siècle, s’éleva sur cette terre arrosée de leur sang, une petite fleur blanche et odorante. Elle crut rapidement, elle était si belle et d’une forme si merveilleuse, qu’on ne pouvait la comparer à aucune autre plante, non-seulement de ces contrées, mais de toute l’Europe, ainsi que l’attestèrent alors les plus habiles et Les plus savants botanistes de la Hollande. A la nouvelle de ce merveilleux phénomène, une foule de pieux visiteurs de tout sexe, de toute condilion, entraînés par l’ardeur de leur foi et l’élan de leur piété, accourut sur la tombe des martyrs, pour contempler la chère plante, admirable témoignage de leur sainteté. Pendant longtemps un continuel concours de pèlerins envahit ce lieu béni ; tous emporlaient avec eux quelque rameau du buisson miraculeux qui, “Join de diminuer, ne cessait de croître et de multiplier ses
“tiges. Ainsi grandissaient encore la vénération et la dévotion des fidèles envers les saints martyrs que Dieu voulait glorifier sur les autels.
Ce prodige en produisit un autre plus étonnant encore. Adrien-Antoine de Oorschat, curé de Sainte-Gertrude à Utrecht, avait déposé une branche de ces fleurs dans une petite boîte ; de temps à autre il les regardait, et toujours il les retrouvait belles, fraîches et humides de rosée, comme s’il venait de les cueillir. Une fois il resta huit ou neuf mois sans aller contempler ses chers fleurs ; mais quel ne fut pas son étonnement, lorsque, à la prière eten présence de plusieurs personnes, il ouvrit la boîte. Ses fleurs n’avaient pas seulement conservé leur fraîcheur première, elles s'étaient multipliées, et leur nombre représentait exactement celui des glorieux athlètes du Christ, martyrisés à la Brille. Ce miracle fut solennellement constaté et remplit d'admiration toute la Belgique et la Hollande.
On représente les généreux martyrs de Gorkum ayant sous leurs pieds
un personnage mordu par un Chien : c’est le fameux Guillaume de la Marck, linstigateur de la boucherie de la Brille; on rapporte qu’'étant dans ses propriétés des environs de Liége, il périt misérablement de la morsure d’un chien enragé.— Quelques-uns, les prêtres surtout, tiennent quelquefois à la main un calice ou une monstrance, dans le but manifeste de rappeler qu'ils ont souffert la mort pour la foi en la présence réelle de Notre- Seigneur Jésus-Christ dans le Saint-Sacrement.
Il n’est pas rare de voir auprès d’eux le bouquet aux dix-neuf fleurs, dont nous avons parlé plus haut.
CULTE ET RELIQUES
Dès que la nouvelle du martyre se fut répandue dans les Pays-Bas, le peuple, sachant que « Dieu tient pour précieuse en sa présence la mort de ses Saints », commenca à les invoquer et à leur rendre un culte au moins en particulier. Estius relate trente-deux procès-verbaux de guérisons ou autres faveurs miraculeuses obtenues par leur intercession. Il raconte comment lui-même, souffrant d’une longue et cruelle maladie, recouvra presque subitement la santé après avoir fait vœu d'aller en pèlerinage au lieu de leur supplice.
En 1615, pendant une trève entre l'Espagne et les Provinces-Unies, les tombes vénérées furent ouvertes en secret par des hommes sûrs, et les précieux ossements apportés à Bruxelles où ils furent solennellement reconnus par l’archevèque de Malines, Mathias Iovius, et déposés dans des chässes dorées, dans l’église des Franciscains, sauf quelques fragments qui furent envoyés aux Récollets de Louvain, d’Ath, de Malines, de Cambrai, de Tirlemont, d'Anvers, de Saint-Tron, de Binche, de Tournai, de Lille, de Douai, de Valenciennes, de Mons, de Nivelles, de Namur, de Cologne et de plusieurs autres villes. Les archevêques de Cambrai et de Malines et l'évêque de Namur permirent dès lors d'invoquer les noms des martyrs de Gorkum ; mais sur l'avis des évèques d'Anvers et d'Ypre que le culte publie ne pouvait être autorisé sans l'approbation du Saint-Siége apostolique, un procès régulier de canonisation fut sollicité à Rome.
Ce procès fut commencé, en 4628, à Gorkum, à Harlem, à Utrecht et à Leyde, où vingt-deux témoins furent entendus ; à Amsterdam et à Harlem en 1634, où l’on en entendit sept, et à Namur, entre 4658 et 1664, où l’on en examina dix-neuf. Les évêques belges, à diverses reprises, puis, en 1664, l'empereur Léopold, les électeurs de Bavière et de Trèves et les trois Ordres de la province de Brabant insistèrent pieusement pour hâter les conclusions de la Congrégation des Rites. Enfin le décret de la béatification fut donné à Rome, par le pape Clément X, le 24 novembre 1615, et l’auguste cérémonie eut lieu avec toute la splendeur accoutumée et au milieu d’un immense concours de fidèles dans la basilique de Saint-Pierre.
Rome avait mis un siècle à examiner et à mürir cette grande cause. Il était réservé au glorieux pontificat de Pie IX, après deux nouveaux siècles écoulés, de lui donner la derrière consécration. En effet, le 29 juin 4867, jour consacré à la mémoire des princes des apôtres Pierre et Paul, aux applaudissements de l'univers catholique, l’immortel Pontife Pie IX insenwait au livre des Saints les martyrs de Gorkum, qui recurent ainsi les plus éclatants honneurs de notre culle.
Dans ce récit nous avons en partie analysé et souvent reproduit le beau travail de M. Villefranche.