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il lui rendit ses respects et ses hommages avec plus de loisir, d'application et de repos. La divine Providence seconda aussi ces saintes dispositions : . car, au pied d’une montagne où il conduisait ordinairement son troupeau, elle lui fit trouver un petit ermitage avec une chapelle dédiée à saint Nicolas ; il y avait dans ce sanciuaire une image de la sainte Vierge, qui devint l’ objet de son assiduité, de sa dévotion, el son asile dans ses “tentations et dans ses peines.
Satan n'oublie rien pour détourner les fidèles des voies de leur salut ; il fait ses plus grands efforts dans les commencements, lorsqu'une âme entreprend de se donner à Dieu, afin d'empêcher le progrès d’une vertu paissante : ilne manqua pas de dresser ses embûches pour surprendre le jeune Raymond; et, pour mieux réussir dans sa tentation, il lui apparut sous la figure d’un autre berger qui venait, par civilité, lui rendre visite ; il lui fit d’abord mille honneurs, puis, entrant plus avant en conversation avec lui, il lui représenta que les avantages de la naissance, de la fortune et de l'esprit, devaient l’éloigner de cette vie champêtre qui, disait-il, est plus propre à des bêtes sauvages qu’à des hommes raisonnables nés pour la société, d'autant plus que l’on est privé de toute consolation humaine et de tout secours spirituel et temporel.
Tout ce discours ne fut pas capable d’ébranler le courage de Raymond ; au contraire, ayant entendu sur la fin quelques paroles contre la chasteté, que le démon y mêla par adresse, il lui tourna le dos tout d’un coup et appela la sainte Vierge à son secours. Mais il n’eut pas plus tôt prononcé le saint nom de Marie, que, comme s’il eût brisé la tête à ce serpent déguisé, il le vit disparaître avec un cri horrible. Raymond, tout étonné de cette aventure, courut à son ermitage et se prosterna le visage contre terre, aux pieds de sa sainte Protectrice, pour lui demander de nouveau son assistance contre les attaques de Satan ; il reçut sur-le-champ de cette bonne Mère une si grande abondance de grâces et de consolations intérieures, qu'il se consacra de nouveau à une si favorable Maîtresse, et promit de lui rendre ses services avec plus de fidélité que jamais.
Les bergers d’alentour, voyant souvent notre Saint aller dans cet antre sacré, eurent la curiosité de savoir ce qu’il y faisait : et, comme ils le trouvaient toujours en prières et à genoux, ou prosterné devant l’image de la sainte Vierge, au Heu d’être touchés d’une piété si sensible, ils y virent de la simplicité et une perte de temps ; leur malice alla jusqu’à l’accuser, auprès de son père, de négliger la garde de ses troupeaux. Le père, ne pouvant croire une pareille lâcheté d’un fils qui lui avait toujours été parfaitement obéissant, résolut de venir lui-même reconnaître la vérité du fait, Il partit peu de temps après, et prit le chemin de la montagne où son fils avait coutume d'aller; mais, quand il arriva à l’endroit où paissait son troupeau, il fut bien surpris de voir un jeune garcon d’une beauté admirable et tout éclatant de lumière, qui le gardait. Sa vue lui inspira tant de respect, que, n’osant l'aborder, il passa outre pour descendre dans l’ermitage dont on lui avait parlé, et il trouva effectivement son fils à deux genoux et priant devant l’image de la sainte Vierge ; ïl le considéra quelque temps en cet état, puis il lui demanda qui était ce beau jeune homme à qui il avait confié la garde de son troupeau. Raymond, qui ignorait ce miracle de la divine Providence, ne sachant que répondre, se jeta à ses pieds et, fondant en larmes, lui demanda pardon de sa négligence. Le père, qui connut par celle conduite que tout ceci était l’ouvrage de la main de Dieu, lui en rendit ses actions de grâces, et ne voulant pas interrompre davan-
tage la dévotion de son fils, il s’en retourna chez lui fort content et plein de joie. Raymond, de son côté, tout trouhlé de cette aventure, retourna pour se consoler aux pieds de sa céleste Mère ; elle lui éclaireit ce mystère et lui déclara que c’élait elle qui avait envoyé un ange pour garder ses brebis, pendant qu’il élait occupé à la servir.
Une si rare faveur remplit le cœur de Raymond d’une grande confiance envers Marie ; il la pria avec instance de lui faire connaître l’état dans lequel il pourrait lui être le plus agréable. Cette aimable Maîtresse, touchée de la ferveur d’un disciple si fidèle, lui apparut sous une forme sensible, comme elle avait déjà fait plusieurs autres fois, et lui dit que son désir était qu’il quittât cette solitude et qu’il s’en allât à Barcelone, pour y prendre l’habit religiéux dans un Ordre qui y était établi en son nom, sous le titre de Notre-Dame de la Merci ou de la Rédemption des caplifs. Raymond reçut cette nouvelle avec une joie incroyable, et après avoir prié, par ordre de la même Vierge, le comte de Cardone de faire consentir son père à cette vocation, il fut envoyé par lui-même à Barcelone, où il fut admis au noviciat et reçut l'habit de l'Ordre de la Merci des mains de saint Pierre Nolasque.
On ne saurait exprimer avec quelle ferveur ce saint religieux marchait dans le chemin de la perfection ; sà piélé parut aux yeux de tout le monde si haute, si solide et si éminente, que peu d’années après sa profession, il fut digne d’un emploi qui demandait une vertu consommée. Saint Sérapion, religieux du même Ordre, avait été choisi pour aller faire un voyage chez les barkeres, afin d’y délivrer des captifs ; mais, comme il était sur le point de partir, une affaire importante obligea ses supérieurs de prendre d’autres mesures et de l'envoyer en Angleterre. Il fallut nommer un rédempteur en sa place ; on lui demanda son avis ;ilimplora pour cela les lumières d’en-haut, et tut inspiré de nommer Raymond, dont il connaissait le zèle, et qui lui avait même souvent découvert, comme à son maître de noviciat et à son directeur, le désir ardent qu'il avait d'exposer sa vie pour une entreprise si dangereuse et si pénible, quoiqu'il n’eût encore que trente ans.
Raymond accepta cette commission avec bien du plaisir, et, peu de temps après, il passa en Afrique et s'arrêta au port d’Alger, retraite des pirates, marche où les corsaires infidèles allaient avec toute liberté exposer en vente les chrétiens qu'ils avaient faits esclaves dans leurs courses. Le nombre de ces pauvres captifs était alors si grand, que le fonds que saint Raymond avait apporté ne se trouva pas suffisant pour les racheter tous. Mais, comme la charité de ce généreux rédempteur était extrême, il ne voulut laisser aucun de ces malheureux dans la servitude ; ainsi, après être convenu du prix de leur rançon et avoir distribué ce qu’il avait d’argent, il les fit tous mettre en liberté, et se donna lui-même en otage jusqu’à ce que le surplus du paiement fût arrivé.
Le saint personnage, se voyant chargé de fers, remerciait Dieu de lui avoir donné une si belle occasion d’endurer quelque chose pour l'amour de Celui qui a souffert la mort de la croix pour le rachat de tous les hommes, On ne peut dire les cruautés et les outrages que les barbares exercèrentsur lui pendant le temps de sa captivité. [ls furent si excessifs, que le cadi ou juge du lieu, qui craignait enfin que ces tourments ne le fissent mourir, ce qui leur aurait fait perdre la somme pour laquelle il était en otage, fut contrain de faire crier à son de trompe, que personne n'eût à le maltraiter davantage, et que s’il venait à mourir, ceux de qui il aurait été maltraité
en répondraient, et paieraient toute la rançon que l’on attendait pour sa délivrance.
Raymond profita du peu de liberté que lui donnait cette trêve pour exercer sa charité de toutes les manières qu’il fût possible. Souvent il allait visiter les basses-fosses, où l’on amenait continuellement de nouveaux chrétiens : il les confirmait dans la foi, et les consolait dans leurs disgrâces ; il instruisait même les infidèles, et il en convertit plusieurs des plus obstinés, entre autres, deux maures de haut rang qui reçurent de ses mains le saint baptême.
Ces pieuses pratiques de Raymond ne purent demeurer si secrètes, que le pacha, nommé Sétim, n’en eût connaissance ; il en fut si courroucé, qu’il commanda sur-le-champ que le saint fût empalé, et ce cruel arrêt aurait été exécuté si les intéressés à la rançon des captifs, dont il tenait la place, n’eussent modéré la colère de ce barbare : il changea donc le supplice de la mort en celui d’un grand nombre de coups de bâton, qu'il fit décharger sur cette innocente victime, avec l’inhumanité qui est ordinaire aux infidèles.
Ce supplice, tout violent qu’il était, fut si peu de chose pour son courage, qu'il ne fut pas capable d’arrêter son zèle ni de l'empêcher de continuer à instruire ceux qui lui faisaient paraître quelque désir de savoir les principes de la religion chrétienne, et à fortifier les chrétiens, que la rigueur des tourments et des fers, l’ennui de la prison ou le désespoir d’être délivrés, rendaient chancelants dans la foi. Le pacha fut de nouveau informé de cette sainte hardiesse de Raymond: ce qui le fit monter à un tel excès de violence, qu'après l'avoir fait fouetter tout nu, au coin de toutes les rues de la ville, il ordonna qu'il serait conduit au grand marché, que là le bourreau lui percerait les deux lèvres avec un fer chaud, et lui mettrait un cadenas d’acier à la bouche pour l’empêcher de parler ; que la clef :n serait sous la garde du cadi, qui ne la donnerait que quand il jugerait nécessaire de le faire manger ; enfin, qu’en cet état, il serait jeté dans un cachot, chargé de chaînes et de fers.
Cet illustre Saint, au lieu de s’affliger d’un si triste sort, remerciait Dieu de toute l'étendue de son cœur ; il ne pouvait plus ouvrir la bouche pour publier ses louanges ; mais il ouvrait son cœur pour lui parler le langage de l'amour, par ses oraisons, ses désirs et ses transports. Un jour que son esprit était fortement occupé à la contemplation, il fut ravi en une extase si profonde dans l’obscurité de sa basse-fosse, qu'il demeura longtemps dans la suspension de tous ses sens : les Maures qui étaient chargés de lui, venant pour lui apporter du pain, le trouvèrent en cet état couché par terre, la tête appuyée sur sa main gauche et montrant de la main droite, dans un livre, ce verset du psaume cvin* : Ve auferas de ore meo verbum veritahs usquequaque : « Mon Seigneur et mon Dieu, n’ôtez jamais de ma bouche la parole de vérité ». Ils furent bien surpris de cette nouveauté ; mais leur étonnement fut bien plus grand lorsque, l'ayant fait revenir à lui, ils l’entendirent, la bouche toute cadenassée, prononcer à haute voix ce verset du psaume LxxxIx° : /n æ'ernum, Domine, permanet verbum tuum : « Votre parole, Seigneur, subsiste éternellement ». Cependant ces barbares furent assez endurcis pour attribuer cette merveille à un enchantement, si bien que, pour l’obliger à se taire, ils le chargèrent de coups de bâton et de coups de pieds, et lui laissèrent le cadenas à la bouche, sans lui donner à manger ce jour-là.
Saint Raymond demeura l’espace de huit mois dans ces tourments et
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dans ces angoisses, qu’il souffrit toujours avec une joie et une constance admirables. Au bout de ce temps, les religieux de son Ordre arrivèrent avec les fonds dont on était convenu pour sa délivrance ; ils eurent pourtant encore beaucoup de peine à le retirer de sa captivité. Le cadi, qui était extrêmement avare, faisait le mécontent, et le Saint lui-même, tout embrasé du feu de la charité, eût bien voulu y demeurer tout à fait, pour la consolation des autres esclaves. Il fut pourtant remis en liberté et partit d'Alger, mais non pas sans récompense de ses travaux; Car les religieux qui l’accompagnaient lui firent savoir que le pape Grégoire IX, ayant été informé des merveilles de sa vie et de la pureté de ses actions, l’avait élevé au Cardinalat, et que, pour marque singulière de son affection, il lui avait donné cette dignité sous le titre de Saint-Eustache, qui était celui qu'il avait lui-même lorsqu'il fut élu chef de l'Eglise. Raymond fut si peu touché de cette nouvelle, que, préférant toujours la mortlitication, la pauvreté et la modestie religieuses à tous les honneurs du monde, il ne voulut jamais changer d’habit, de logement, ni de vie; de sorte qu’'étant arrivé à Barcelone, il rentra dans son couvent et continua de vivre de la même façon qu’il avait fait auparavant, sans faste et sans aucune pompe extérieure, bien que le comte de Cardone lui eût fait préparer un appartement dans son palais.
C'était trop peu que le bienheureux Raymond fût couronné des hommes ; Dieu voulut aussi le couronner lui-même. Comme son amour et sa compassion pour les malheureux étaient sans mesure, il arriva qu’un jour d'hiver, la saison étant très-rigoureuse, notre Saint rencontra dans les rues un pauvre vieillard mal vêtu et tout tremblant de froid. Cet objet lui toucha sensiblement le cœur. Il en eut compassion, et, ayant embrassé le pauvre comme pour le réchauffer, il lui fit l’aumône et lui donna même son chapeau pour le couvrir; de sorte qu’il s’en retourna nu-tête chez lui, La nuit suivante, Notre-Seigneur, pour récompenser une action si héroïque, lui fit voir, dans la ferveur de son oraison, un très-agréable parterre, semé de mille fleurs différentes : la Reine des anges, et un grand nombre d’autres vierges, cueillaient de ces fleurs et en composaient une couronne d’un parfum et d'une beauté merveilleuses. Une vierge de la compagnie demanda pour qui était cette couronne : la sainte Vierge répondit que c'était pour celui qui avait ôté son chapeau de sa tête pour couvrir celle d’un pauvre. En même temps toute celte glorieuse troupe s’approcha de lui, pour la lui mettre sur la lête ; bien loin de s’en réjouir, notre Saint s’en affligea extrêmement, et, dans l'excès de sa confusion et de sa douleur, il poussa sa plainte vers le ciel : « O infortuné que je suis, j’ai perdu ce que j'avais gagné ! Hélas ! devais-je recevoir en ce monde la récompense d’un petit bien que je n’avais fait que pour la gloire de Dieu et pour plaire à mon Sauveur crucilié ! » À peine eut-il achevé ces paroles, que tout ce qu’il avait vu disparut, et qu’il ne trouva plus auprès de lui qu’un pauvre homme affligé, qui avait la tête ceinte d'une couronne d'épines. Il considéra ce pauvre avec attention, et, reconnaissant que c'était Jésus-Christ lui-même, il voulut se jeter à ses pieds, pour lui rendre ses hommages. Alors le Sauveur, ôtant cette couronne d'épines de dessus sa tête, lui dit : « Ta sainte Mère, mon cher fils, qui est aussi là mienne, voulait Le couronner de fleurs ; mais, puisque tu ne veux pas d’autre gloire en ce monde que celle de ma croix, voici que je t’apporte mes épines ». Saint Raymond prit celle couronne etse la mit sur la tête, mais avec tant de violence, qu'elle le fit revenir de son transport. Il fut longtemps tout consolé de joie de ce qu’il avait vu, et il en relint celte belle maxime, que loutes nos bonnes aclions
doivent être faites purement pour l'amour de Dieu, et sans rechercher d'autre intérêt que celui de sa gloire.
Le pape Grégoire IX, qui apprenait tous les jours les merveilles que Dieu opérait par son Serviteur, le bénissait mille fois de lui avoir inspiré de choisir un si grand Saint pour l’associer au sacré collége des cardinaux, et, comme il avait un désir extrême de le voir et de le tenir auprès de lui pour suivre ses conseils, il lui manda de venir le trouver à Rome. L’humilité de Raymond lui donnait du mépris pour tous ces honneurs auxquels il se voyait appelé ; mais, ne voulant pas perdre le mérite de l’obéissance qu'il devait au Saint-Siége, il se mit en état de satisfaire à la volonté de Sa Sainteté. Il alla pour cela demander la bénédiction de saint Pierre Nolasque, fondateur de son Ordre, qu’il reconnaissait toujours pour son supérieur, tout cardinal qu'il était ; il alla aussi chez le comte de Cardone, dont il était le père spirituel, pour lui rendre ses dernières visites.
Toute sa Congrégation et toute la Catalogne se promettaient de grands avantages de ce voyage ; mais il plut à Dieu, par les secrets impénétrables de sa Providence, de rendre ses espérances bien courtes : car, dès que le bienheureux Raymond fut entré dans la maison du comte de Cardone, qui était à deux journées de Barcelone, il fut saisi d’une fièvre très-violente, accompagnée de convulsions et de tous les symptômes qui pouvaient être les marques d’une mort prochaine. Il voulut s’y disposer par les moyens ordinaires que l'Eglise présente à tous les fidèles. Mais les religieux de la Merci dépendaient du curé du lieu, qui était absent ; il fallut l’attendre pour lui administrer les derniers Sacrements. Alors cet homme divin, qui craignait de mourir sans être muni du saint Viatique, éleva les veux au ciel, et pria Dieu de ne pas permettre qu'il fût privé de ce bien qu’il désirait avec tant d’ardeur, quoiqu'il s’en reconnût indigne ; et aussitôt 1l entra, par la porte de la salle où il était couché, en présence du comte, des religieux et de plusieurs autres personnes qui l’assistaient, une belle procession d'hommes inconnus, revêtus d’habits blancs, comme les Pères de la Merci, et tenant chacun un flambeau allumé à la main. Notre-Seigneur les suivait ayant un saint ciboire entre ses mains ; mais la lumière qu’il répandait était si grande, que tous ceux de l’assemblée en furent éblouis : de sorte que personne ne put voir Ce qui se passa dans la suite d’une action si miraculeuse.
Elle dura une bonne demi-heure ; après quoi la procession s’en retourna dans le même ordre qu’elle était venue, avec cette différence seulement, qu’en venant, les religieux n’avaient paru que depuis la porte de la chambre jusqu’autour du lit, et, au retour, ils prirent le chemin de la rivière qui arrose ie pied du village, et la passèrent à pied sec, marchant sur les eaux comme sur la terre ferme, et disparurent ensuite. Le comte et tous les assistants, qui étaient sortis pour voir la fin de cette merveille, trouvèrent à leur retour le saint Cardinal, les genoux en terre, les yeux baignés de larmes, le visage et les mains levés vers le ciel, et comme sortant d’un profond ravissement ; on lui demanda ce qui s’était passé; maisil ne dit que ce mot de David : « Que le Dieu d'Israël est bon à ceux qui ont le cœur droit et innocent ! » Enfin, il avoua qu’il avait reçu le très-auguste Sacrement de nos autels. Ainsi, tous ses désirs étant accomplis, peu de temps après il rendit son esprit à son Créateur, en prononçant ces paroles du Sauveur expirant sur la croix : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains » ;
ce qui arriva l’an de Notre- Seigneur 1240, seize ans avant le décès de saint Pierre Nolasque.
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Son visage, après sa mort, devint beau et éclatant comme celui de Moïse, quand il descendit de la montagne, où il venait de parler avec Dieu ; et, bien que la chaleur de la saison fût extrême, et qu’elle fût encore augmentée par le grand concours du peuple qui venait de tous côtés, pour honorer ses précieuses dépouilles, son corps néanmoins ne donna jamais aucune marque de corruption, il répandait au contraire, par toute la salle, une odeur plus suave que le baume et que les parfums les plus précieux, et il se fit même beaucoup de guérisons surnaturelles, en faveur de ceux que la piété y avait amenés et qui avaient le bonheur de le toucher.
Cependant il fallut penser au lieu où l’on mettrait en dépôt un si précieux trésor, et il s’éleva à ce sujet un nouveau différend entre le comte de Cardone, qui le voulait retenir, et les religieux de la Merci, qui le voulaient emmener dans leur couvent. Pour apaiser leur contestation, on convint que le saint corps serait mis dans une châsse et ensuite chargé sur une mule aveugle, qui ne serait guidée que par son propre instinct, et que le lieu où elle s'arrêterait serait choisi pour cette sépulture. Get accord fut fidèlement exécuté : car, la mule, ayant marché quelque temps, alla s’arrêter enfin proche de l’ermitage de Saint-Nicolas, où le serviteur de Dieu avait vu naître sa dévolion envers la sainte Vierge, et où cette bonne Mère lui avait fait goûter ses faveurs. Jamais il ne fut possible de faire aller plus ayant rette bête : elle fit trois fois le tour de l’ermitage, et ensuite elle tomba morte à la porte de la chapelle. On reconnut que la volonté de Dieu était que les reliques sacrées de saint Raymond Nonnat fussent déposées en ce lieu, comme elles le furent en effet.
Ce bienheureux rédempteur avait fait beaucoup de miracles durant sa vie. IL avait délivré, par sa bénédiction, toute la Catalogne, d’un mal contagieux qui faisait mourir les bestiaux et portait partout la désolation et la famine ; il avait empêché, même en son absence, qu'une dame faussement accusée d’adultère, ne fût tuée par son mari, en rendant les coups de poignards qu'il lui porta inutiles et sans effet, quoique cet homme crût assurément l'avoir tuée. Il avait donné mille secours extraordinaires, soit spirituels, soil temporels, à ceux qui s'étaient recommandés à ses prières. Nous venons de dire qu’il en fit encore davantage, peu de temps après son décès et avant sa sépulture ; mais ceux qu’il fit à son tombeau, dans celte chapelle de Saint-Nicolas, dès qu’il y fut déposé, sont sans nombre. C’est ce qui obligea saint Pierre Nolasque de demander à l’abbé et au Chapitre de Solsona, érigé depuis en évêché, la propriété de cette chapelle, qui leur appartenait, pour y bâtir un couvent de son Ordre. Sa demande lui fut accordée, et le couvent qu'il y fit bâtir s’est, depuis, beaucoup augmenté. Ce fut 1à que le saint Cardinal lui apparut dans la gloire immense dont il jouissait, et lui fit connaître que, l’année suivante (1256), il viendrait posséder avec lui les délices du bonheur éternel. Il continue de faire encore de semblables prodiges, particulièrement pour le secours des femmes qui meurent dans les douleurs de l’enfantement, pour la conservation des animaux domestiques et des bestiaux qui lui sont recommandés, pour la jus- Ufication des innocents faussement accusés, et pour le soulagement des malades affligés de la fièvre. Benoît XIII, que la France et l'Espagne tenaient pour Pape, le mit au nombre des Saints : ce qui a été ratilié, nonseulement par le Concile de Constance, mais encore par beaucoup de Papes qui l'ont suivi. On l’a mis, depuis, dans le martyrologe et dans le bréviaire romain, et on en fait maintenant l'office par tout le monde chrétien.
Avant de finir celte vie, nous devons remarquer que plusieurs histo-
riens distinguent deux voyages qu’il fit en Barbarie, pour la délivrance des captifs : l’un, sous les auspices de saint Sérapion, où il ne demeura pas en otage ; l’autre, en chef, qui est celui dont nous avons parlé. Ils ajoutent qu'entre ces deux voyages il fut élu procureur général de son Ordre, et qu’en cette qualité il alla à Rome, où il travailla généreusement à obtenir les Bulles de confirmation de ce saint institut. Ce fut là qu’il fut connu du pape Grégoire IX, qui n’était encore que cardinal, et des autres membres du sacré collége ; ce qui fit que, depuis, ce Pape, étant informé des merveilles qu’il raisait à Alger, l’éleva lui-même à la dignité de cardinal; il ne fut rappelé en Espagne que pour son second voyage en Afrique. D’autres auteurs ne font point cette distinction et ne lui attribuent qu’un voyage ; mais il y a plus d'apparence qu’il en a fait deux. Toutes les chroniques de cel Ordre parlent de lui avec beaucoup d’honneur. On le représente : 1° avec un cadenas aux lèvres ; 2° quelquefois avec trois couronnes ou même quatre, et l’on y joint aussi la palme ; 3° avec une couronne d’épines sur la tête : cette représentation n’est pas fréquente, mais elle se rapporte à un trait de la vie du Saint ; 4° avec un ostensoir à la main, pour indiquer que, comme il se mourait, et que l’on ne trouvait pas le prêtre qui devait lui apporter le saint viatique, des anges vinrent le lui présenter. ; Sa vie a été imprimée en latin, en espagnol, en italien et en français. Nous en avons un bel abrégé
dans le martyrologe des Saints d'Espagne, au 14 novembre, jour où son image vénérable fut mise avec grand honneur, par le cardinal Virginius des Ursins, dans son titre de Saint-Eustache, à Rome,
FONDATRICE DU MONASTÈRE DE LONGCHAMPS, AU DIOCÈSE DE PARIS. 1270. — Pape : Clément IV. — Roi de France : Louis IX.
Boni, qui salutem suam et aliorum quærunt, magis volunt exemplo quam verbo docere.
Les bons, qui cherchent leur salut et celui des autres, veulent plutôt instruire par leurs exemples que par leurs paroles. :
Hugo card., Sup. Ecclesiastic. ce. v.
Isabelle de France était, par sa noblesse et par la gloire de ses parents et de ses ancêtres, la plus illustre princesse de son siècle, puisque Dieu lui avait donné pour aïeul Philippe-Auguste, pour père Louis VIII, pour mère Blanche de Castille, et que saint Louis était son frère. Après la mort de son père, elle fut mise sous la tutelle de la reine sa mère, qui eut pourelle une merveilleuse tendresse et en prit tout le soin que méritait une fille si chérie du ciel. Dès.sa plus ‘endre enfance, cette pieuse princesse fut touchée et animée de Dieu. Etant encore à la mamelle, elle rejetait toutes les bagatelles qu’on lui montrait pour la divertir; mais quand on lui présentait une image de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, ou de quelque autre Saint, c’élait alors qu’elle faisait paraître sa joie; elle la prenait dans ses mains et la baisait avec des sentiments de dévotion qui surprenaient tout le monde,
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La pompe et le luxe de la cour ne firent jamais aucune impression sur son cœur; elle déclara un jour à une bonne religieuse, que, si, pour obéir à la reine sa mère et ne pas paraître trop sauvage aux autres princesses ses parentes, elle était quelquefois contrainte de se laisser parer, c'était enlièrement contre son gré, et qu'elle n’y prenait pas la moindre satisfaction. Elle eut dès sa plus tendre jeunesse de si grandes communications avec Dieu, et elle s’occupait à l’oraison avec tant de zèle et de ferveur, la nuit et le jour, qu’elle était quelquefois ravie en extase.
Elle joignit bientôt l’abstinence à l’oraison, et elle la pratiquait dès son . enfance avec tant de rigueur, que madame de Bensemont, sa gouvernante, assurait que ce qu’elle mangeait n’élait pas capable de nourrir un corps humain sans miracle. La reine, sa mère, admirait une vertu si généreuse dans un âge si délicat; elle était pourtant touchée de compassion de voir qu’elle traitait sa chair innocente avec tant de sévérité. Et, comine elle savait qu’elle avait une inclination à faire l’aumône, elle tentait de modérer cet esprit de pénitence par le motif de la charité; car elle l’invitait quelquefois à manger, en lui promettant que, si elle le faisait, elle lui donnerait de l’argent pour distribuer aux pauvres. Ce combat de vertus fit quelque impression sur l’âme d'Isabelle ; mais, ne voulant pas satisfaire son corps au préjudice de son esprit, elle supplia la reine de favoriser ses inclinations à faire l’'aumône par d’autres moyens que ceux qui étaient incompatibles avec le jeûne; si bien qu’elle ne quitta point la coutume qu'elle avait de jeûner trois fois la semaine, outre les jeûnes ordonnés par l'Eglise. Voilà par où les Saints ont toujours commencé le grand ouvrage de leur perfection.
Pour éviter toute oisiveté, notre jeune princesse apprit, dès son bas âge, à lire, à écrire et à faire quantité de petits ouvrages ordinaires à son sexe, auxquels elle s’occupait dans son cabinet avec ses demoiselles, sans jamais y souffrir aucun homme. Elle ne se borna pas à ces connaissances ; elle apprit aussi la langue latine qui était dès lors une langue morte, et la reine sa mère le lui permit, parce que, voyant qu’elle avait un esprit sage, humble, modéré et rempli de pudeur, elle se persuada aisément que cette langue ne servirait qu’à lui faire mieux pénétrer les vérités du salut, par la lecture de tant de beaux traités spirituels des saints Pères, qui ne se trouvaient point alors en notre langue.
La vivacité et la grande occupation de son esprit, avec le peu de soin qu’elle prenait de son corps, la firent tomber dans une maladie extrême. Cet accident toucha sensiblement le cœur du roi, des deux reines et de toute la cour ; ils craignaient de perdre une personne d’un si rare mérite ; on ordonna partout des prières publiques pour elle, et mille bouches furent ouvertes sur les autels pour demander à Dieu sa guérison et sa vie. Il y avait en ce temps-là, au bourg de Nanterre, une personne qui vivait en réputation de sainteté et qui passait pour avoir le don de prophétie. La reinemère, qui en faisait une estime particulière, lui envoya un exprès de Saint- Germain en Laye, où était la malade, pour la supplier de joindre en cette occasion ses prières à celles de toutes les personnes verlueuses du royaume, et de lui faire savoir quelle serait l'issue de la maladie de sa fille. Cette sainte répondit qu'elle n'en mourrait pas, et qu’au contraire elle recouvrerail bientôt une parfaite santé ; mais que ni Sa Majesté, ni le roi son fils ne la devaient plus compter au nombre des vivants, parce que, pendant tout le reste de ses jours, elle serait morte au monde, et ne vivrait plus que pour le Roi du ciel qui l’avait choisie pour son épouse,
On vit bientôt la vérité de ces paroles ; car notre Sainte s’attacha à ce céleste Epoux : elle était pourtant recherchée en mariage par Conrad, roi de Jérusalem, fils, et depuis successeur de l’empereur Frédéric I. Le roi et les reines souhaitaient extrêmement cette alliance qu'ils jugeaient trèsavantageuse à la maison de France ; le Pape même, Innocent IV, la désirait pour le bien de toute la chrétienté, comme il le lui témoigna par une lettre qu’il lui écrivit exprès; elle refusa néanmoins toujours avec constance, mais d’une manière si humble et si judicieuse, que Sa Saintelé, ayant connu par sa réponse que sa vocation venait de Dieu, changea de sentiment et la confirma dans la pieuse résolution qu’elle avait prise de vivre dans l’état de virginité perpétuelle, sans pourtant quitter le monde, ni embrasser aucune congrégation ni institut.
Sainte Isabelle forma toute sa conduite sur quatre grandes vertus : la vérilé, l'humilité, la dévotion et la charité. Nous n’entendons pas par la vérité, celte vertu commune qui consiste à ne point mentir; mais une vérité plus noble et plus relevée, qui consiste dans un juste accord de nos sentiments, de nos mœurs et de nos paroles, avec les conceptions, les volontés et les ordres de Dieu. Notre illustre princesse s’accoutuma, dès sa plus tendre jeunesse, à une parfaite sincérité dans ses sentiments, à une grande droiture d’âme et à bien régler les alfections de son cœur. Ses paroles répondaient à la pureté de son esprit, et elles étaient toujours si véritables qu’on n'y remarquait jamais de déguisement, de flatterie, ni de médisance. Elle ne pouvail non plus souffrir le mensonge dans les autres; lorsqu'elle était sur le point de faire ses aumônes, elle envoyait sœur Agnès, qui était pour lors sa domestique, afin d'empêcher les pauvres de mentir en sa pré- $ence.
Son humilité fut extrême; car elle descendait au plus profond des abîimes de ce vide spirituel, où les docteurs mystiques ont toujours placé le trône de cette sublime vertu. Elle se persuadait qu’elle ne pourrait jamais rien faire qui fût agréable à Dieu, si elle ne s’estimait moins que rien. La noblesse de sa naissance, qu’elle tirait de tant de rois, les triomphes de son aïeul, les vicloires du roi son père, et la majesté de son frère, qui était pour lors le plus grand roi de l’univers, les richesses de sa maison, les honneurs qui venaient fondre de tous côtés à ses pieds, la beauté, les grâces dont elle était ornée, tous ces avantages n’élaient que de petits atomes qui se perdaient aux rayons de ce grand jour dont Dieu avait éclairé son âme. fn un mot, elle garda' toujours les quatre points principaux de celle sainte humilité, qui consistent à mépriser le monde, à ne mépriser personne, à se mépriser soi-même, et enfin à mépriser le mépris même.
Quoiqu’elle eût tant d'horreur du monde en général, el de toutes ses pompes, ses grandeurs et ses plaisirs, il n’y avait personne en particulier pour qui elle n'eût de l'estime et de l’amour ; et, comme elle envisageait en chacun l’image de Dieu, elle recevait avec une bonté incroyable Jes moindres personnes qui l’abordaient. On ne l’entendail jamais parler d’un ton impérieux ; elle traitait, au contraire, ses propres domestiques avec une doueeur qui les ravissail et lui altirait leur admiration et leurs respects. Si elle avait de la rigueur, ce n’était que pour elle même : tandis qu’elle excusail tous les autres, elle ne se pouvait rien pardonner. Elle se persécutait comme une ennemie, el tout ce que le monde estimait en elle, elle en faisait l'objet de son dédain, el ressentait une joie intérieure quand elle se voyail déshonorée, ne mellant sa gloire que dans la participation aux opprobres de son Sauveur.
Sa dévotion était un modèle sur lequel les âmes les plus parfaites pouvaient se régler. Elle se levait longtemps avant le jour pour faire ses prières et ses autres exercices spirituels, dans lesquels elle persévérait ordinairement jusqu’à midi, et en Carême jusqu’à trois heures, différant jusqu’à ce temps-là de prendre aucun aliment. Lorsqu'elle sortait de son cabinet, on voyait à ses yeux qu’elle venait de fondre en larmes aux pieds du crucifix. Elle avait la conscience si tendre, qu’elle se confessait tous les jours, avec des sanglots et avec une componction surprenante. Elle prenait souvent la discipline, mais avec tant de rigueur, que presque tous ses habits étaient teints de son sang. Les bons livres faisaient ses plus délicieux entretiens, et la sainte Ecriture lui plaisait plus que toute autre chose.
Son amour pour Dieu et pour le prochain était très-ardent et très-actif; car, ne se contentant pas d’une charité oisive, elle en faisait paraître les effets sur les malheureux, auxquels elle faisait de continuelles profusions de ses biens. Tous les jours, avant son dîner, elle faisait entrer quantité de pauvres dans sa chambre, et, après leur avoir fait ses largesses, elle les servait à table avec une bonté et une grâce qui charmait tout le monde. Après le diner, elle visitait les malades et les personnes affligées, afin de les soulager dans leurs infirmités, ou de les consoler dans leurs peines ; et, tout le temps qui lui restait, elle l’employait à travailler tantôt pour l’ornement des autels, tantôt pour le besoin des pauvres et l’ameublement des hôpitaux.
Le roi saint Louis, son frère, lui rendant un jour visite, lui demanda un voile qu'elle avait filé de ses propres mains ; mais elle lui répondit aw’il était destiné à un plus grand seigneur que lui, et, le même jour, elle l'envoya à une pauvre femme malade qu’elle visitait souvent. Quelques dames l’ayant découvert, le rachetèrent; et il tomba plus tard entre les mains des religieuses de l’abbaye de Saint-Antoine, qui le conservaient encore, en 1685, comme une précieuse relique, dans un bras d’argent enrichi de pierreries.
Les aumônes qu’elle faisait tous les jours, avec tant de profusion, n’étaient pas resireintes au seul royaume de France ; son soin s’étendait encore jusqu’au Levant, et elle y entretenait ordinairement dix cavaliers, pour contribuer de sa part aux troupes françaises qui servaient contre les infidèles.
Sa vie, très-sainte et très-innocente, ne fut pas exempte de ces tribulations dont il plaît quelquefois à Dieu d’éprouver les âmes les plus justes, et qui s’attachent à son service avec plus de pureté et de perfection. Elle fut attaquée de plusieurs maladies fort longues et fort violentes ; mais ces douleurs ne lui donnèrent que de la joie, parce qu’elle n’avait point de plus grande satisfaction que de souffrir quelque chose pour son céleste Epoux. Ce qui la toucha davantage, ce furent les mauvais succès des armes chrétiennes au Levant, l'oppression des fidèles de la Terre sainte, et la captivité du roi saint Louis, le plus cher et le plus aimable de tous ses frères. Un autre coup, qui lui fut très-sensible, fut da perte de la reine Blanche, sa mère, qui, après avoir si bien élevé le roi son fils, et gouverné avec tant de sagesse et de gloire son royaume pendant sa minorilé et son absence, voulut tinir de si glorieux jours, couchée par terre, sur une pauvre paillasse, où elle reçut les derniers Sacrements de l'Eglise, avec une dévotion qui fit fondre en larmes tous les assistants et, plus que tous, sa chère [sabelle,
Cette mort acheva de dégoûter entièrement notre sainte Princesse du séjour de la cour et du monde ; dès que le roi, son frère, fut revenu de son
Voyage d'outre-mer, elle résolut de se retirer tout à fait. Elle délibéra si elle devait faire bâtir un monastère de religieuses, pour y passer le reste de ses
jours, ou seulement un hôpital, pour y vaquer à l’assistance des pauvres et des malades. Le docteur Emery, chancelier de l’Université de Paris et son directeur, qu’elle consulta sur celte affaire, lui conseilla de faire plutôt bâtir un couvent. Elle suivit cet avis et résolut de fonder une maison de filles de l'Ordre de Saint-François. Un dessein de cette importance ne pouvait pas s’exécuter sans qu’elle le communiquât au roi, son frère, et qu’elle eût son consentement. Elle choisit le temps où il était le plus en repos dans son cabinet : là, se jetant à ses pieds, selon sa coutume, elle le supplia d’agréer son entreprise. Le saint roi, qui élait plein de piété envers Dieu et de tendresse pour sa sœur, après l’avoir fait lever et asseoir auprès de lui, nonseulement lui donna son agrément, mais lui promit aussi de contribuer de tout son possible à un si pieux dessein.
La Princesse le remercia très-humblement de cette grâce, et, après avoir recommandé son affaire à Dieu, elle commença à mettre la main à l'œuvre. Sa première application fut de faire dresser des statuts conformes à la Règle de Sainte-Claire, qu’elle voulait donner à ses religieuses. Six des plus savants et des plus pieux de l'Ordre de Saint-François prirent ce soin, savoir : saint
Bonaventure, docteur de l'Eglise et depuis cardinal; frère Eudes Rigault,
depuis archevêque de Rouen; frère Guillaume Millençonne ; frère Geoffroy Marsais et frère Guillaume Archambault; et ils y travaillèrent avec autant de soin que s’il eût éLé question de fonder une grande monarchie.
Dès qu'ils eurent dressé le formulaire de celte Règle, la Sainte l’envoya au pape Alexandre IV qui la confirma : mais, peu de temps après, ces nouvelles conslilulions se trouvèrent si austères et si difficiles dans leur pratique, qu’elles semblaient plutôt faites pour accabler la nature que pour la mortilier. Le roi saint Louis, qui eut pilié de ces pauvres religieuses, pria le pape Urbain IV d’y apporter quelque adoucissement. Le Pape le fit lorsque le cardinal de Sainte-Cécile en eut réglé les articles; et c’est de là que les religieuses, qui suivent cette Règle sagement mitigée, sont appelées Urbanistes.
Enfin, sainte Isabelle choisit, pour le séjour de ses filles, la solitude de Longchamps, à deux lieues de Paris, sur le bord de la Seine, au-dessous du bois de Boulogne, et au même lieu où les Dryades avaient été adorées par la superstition de l'antiquité. Elle y plaça des âmes célestes qui remplirent tout le pays de bénédictions. Saint Louis, accompagné de la reine son épouse et du dauphin, suivi des princes, des seigneurs de sa cour et d’un grand concours de peuple, y fil planter la croix par l’évêque du diocèse, et y mit lui-même la première pierre. Cet édifice, moyennant trente mille livres (c’élait en ce temps-là une somme considérable), avança si rapidement, qu'en peu de temps on y vit un monasière accompli. Mais ce qui peut faire connaître à tout le monde que celle entreprise était du ciel, le jour où l’on commença l'ouvrage, trois colombes, d’une blancheur admirable et tout éclatantes de lumière, parurent en l’air au-dessus des assistants, et demeurèrent longtemps à la même place, comme si elles eussent voulu se meltre de la partie. La reine, prenant la princesse par la main, lui dit : « Courage, ma sœur ; toute l’auguste Trinité se mêle de nos affaires ». La veille de la fête de saint Jean-Baptisle de l’an 1260, saint Louis vint pour la seconde fois, avec une grande pompe, dans ce monastère , et y installa les religieuses, sous la conduite de sa sœur, Isabelle de France.
La sainte Fondatrice ne voulut jamais que son abbaye portât d’autre titre que celui de l'{lumulité de Notre-Dame, et, comme sœur Agnès, son historienne, lui en demanda la raison, elle lui répondit qu’elle ne trouvait
is
point de nom plus beau ni plus favorable à l’honneur de la sainte Vierge que celui-là, et qu’elle s'étonnait que, parmi tant de congrégations, il n’y en eût point encore qui fût honorée de ce titre. Saint Louis, suivant la permission que le Pape lui en avait donnée, et qui était même insérée dans la Règle, entra dans le monastère avec un petit nombre de personnes choisies; et, s'étant assis dans le chapitre sur un banc, au milieu de toutes les religieuses, il leur fit lui-même une exhortation très-belle et très-pressante sur leur état et sur la perfection de la vie spirituelle : de quoi sœur Isabelle de France le remercia très-humblement, l'appelant notre très-révérend et saint père, Monseigneur le Roi.
La Sainte ne fit point profession de la vie religieuse; bien qu’elle fût dans l’enclos de cette abbaye de Longchamps, elle demeura toujours néanmoins dans un corps de logis à part et en habit séculier. Sa conduite, en cela, fut très-sage et très-judicieuse : comme elle était sujette à de grandes infirmités, elle avait lieu de craindre que sa faiblesse ne l’obligeät à des dispenses qui n'auraient pas été d’assez grand exemple pour la communauté; car la Règle, avec toute l'amélioration que le pape Urbain IV y avait apportée, ne laissait pas d’être très-austère ; celles qui jouissaient de la meilleure santé ne pouvaient l’observer qu'avec de grands efforts de vertus et de courage. De plus, si elle se fût faite religieuse, elle n’eût jamais pu éviter d’être élue abbesse et supérieure de la maison, puisqu'elle en était la fondatrice et la plus capable de la gouverner : ce que son humilité lui faisait redouter sur toutes choses. Enfin, le bien temporel de sa maison demandait qu’elle en agit de la sorte, parce que, retenant son rang et une partie de ses biens, elle était plus en état de la soutenir de son crédit, de la protéger de son autorité et de l’assister de ses aumônes. Sa résolution fut approuvée des personnes les plus éclairées, qui attribuèrent à une grande sagesse ce que d’autres auraient peut-être pris pour un manque de générosité et de ferveur.
Cependant Isabelle ne laissa pas de vivre comme la plus austère religieuse de Longchamps. Elle était vêtue d’un simple camelot; son voile et ses mouchoirs étaient sans dentelles ; elle jeûnait sans cesse, et se donnait très-souvent la discipline avec excès; elle retint très-peu de personnes auprès d’elle, se servait elle-mêine dans tous ‘ses besoins, gardait un silence rigoureux, assistait le plus souvent aux offices divins, passait la meilleure partie du jour et de la nuit en oraison, servait les pauvres à son ordinaire et leur faisait de grandes largesses, s’humiliait jusqu'aux pieds de ses servantes et leur demandait toujours pardon à genoux avant d'aller communier ; enfin, elle portait toutes ses religieuses dans son cœur et prenait un soin particulier de leur avancement spirituel, aussi bien que du temporel de la maison.
Elle passa plus de dix ans en cet état, purifiant toujours de plus en plus son esprit par une vie intellectuelle, jusqu’à ce que, approchant de la Terre promise, c’est-à-dire de la Jérusalem céleste, elle entra, comme un autre Moïse, dans une nuée de gloire , où elle eut des entretiens si doux et si familiers avec Dieu, qu’elle passa plusieurs nuits en contemplation sans pouvoir se coucher. Sœur Agnès, qui en fut avertie, alla à sa chambre pour la supplier de prendre quelque repos ; mais elle la trouva dans un ravissement qui lui ôlait l’usage des sens et de toutes les facultés naturelles, lui rendait le visage plus vermeil que les roses nouvellement écloses et tout brillant d’une lumière céleste. Son confesseur et son chapelain, qui entrèrent aussi dans sa chambre pour le même sujet, furent témoins de la même chose, et ne purent douter que cette excellente épouse de Jésus-Christ ne jouit alors
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de cette union d’amour que l'Écriture appelle le baiser du Seigneur, et qui est l'effet du mariage spirituel. Quand elle fut revenue de son extase, elle prononça plusieurs fois ces belles paroles : Z/ soli honor et gloriæ : « Que l'honneur et la gloire soient à Dieu seul ».
Quelque temps après, elle eut une révélation distincte du jour de son décès. Alors elle écrivit au pape Clément IV, pour le supplier de lui donner sa bénédiction avant qu’elle partit de ce monde, et de permettre aussi aux princesses de France, de sa parenté, d'assister à ses funérailles et de visiter son sépulcre après sa mort: ce que Sa Sainteté lui accorda par Bulle expresse de l’an 1268. Etant ensuite tombée malade, elle reçut le saint Viatique avec dévotion et avec une ferveur qui toucha le cœur de toute l’assemblée ; puis, se tournant vers les religieuses, auxquelles elle avait déjà demandé pardon avec une très-profonde humilité, elle leur dit ce peu de paroles : « Adieu, mes chères sœurs ; souvenez-vous, dans vos prières, de votre pauvre Isabelle qui vous a toujours si tendrement aimées, et qui ne vous oubliera jamais devant Dieu ». Aussitôt après, elle se fit coucher sur une paillasse, où elle reçut le sacrement de l’Extrème-Onction. Enfin, tout embrasée des flammes de lamour divin, et ne respirant plus que les embrassements de son Bien-Aimé, elle rendit son esprit entre ses mains, pour être éternellement couronnée de la gloire : ce qui arriva le 22 février de l'an 4270. Ses filles témoignèrent assez la douleur qu'elles ressentaient de cette perte, par les torrents de larmes qu’elles versèrent. Mais Dieu, quine voulait pas les laisser sans consolation, leur fit entendre plusieurs fois, au milieu de l’air, de la bouche des anges, ces paroles du Psaume Exxv° : /n pace factus est locus ejus, qui signifiaient qu’elle jouissait de cette paix qui nait de l’heureuse possession du souverain bien. |
La vie de sainte Isabelle est une admirable leçon pour toutes sortes d'états et de conditions. Les dames de la cour y apprendront que, pour être dans les engagements du siècle, elles ne doivent pas laisser de s’adonner aux principaux exercices de la piété chrétienne ; que plus elles sont environnées de dangers, plus elles sont obligées à la retraite, à l’oraison, à la mortification de leurs sens, à la pénitence et aux autres pratiques qui soutiennent l'âme et la fortifient contre les embûüches du démon ; que l’assistance des pauvres, la visite des hôpitaux et le service des malades n’ont rien qui répugne à leur grandeur, et que, bien loin de se déshonorer en s’abaissant au pied des membres de Jésus-Christ, elles se font, au contraire, beaucoup d'honneur, et s’acquièrent de grands trésors de mérites pour le ciel. Les vierges séculières y apprendront avec combien de soins elles doivent garder la perle inestimable de leur chasteté ; que le jeu, le bal, la comédie et les entretiens des hommes sont des écueils qu’elles doivent fuir pour n’y point faire de tristes naufrages; que, de quelque qualité qu’elles soient, la modestie des habits, le silence, la solitude, la lecture spirituelle et la fréquentation des Sacrements leur doivent être extrèmement chers, et que, n'étant point engagées à plaire à d’autres qu'à Dieu, il faut qu’elles mettent tous leurs soins à embellir leur âme des vertus qu'il recherche dans ses épouses. Enfin, les religieuses y apprendront avec combien de zèle elles doivent s'acquitter de toutes les obligations de leur profession ; que, puisque Dieu leur a donné une Règle sur laquelle elles seront jugées, elles ne peuvent jamais être trop exactes à l’observer ; que leur vie tout entière doit être une oraison et un amour de Dieu, et que l’unique consolation qu'elles pourront avoir à l’heure de la mort sera de n’avoir aimé que Jésus-Christ, de n'avoir cherché que Jésus-Christ et d’avoir
oublié toutes les créatures, pour mettre en lui tous leurs désirs et toutes leurs affections,
CULTE ET RELIQUES
Le corps d'Isabelle, revêtu de l’habit de Sainte-Claire fut inhnmé dans le monastère qu’elle avait fondé, comme elle-même l’avait ordonné. Sa mémoire est demeurée en bénédiction dans tous les siècles suivants. Le pape Léon X fit faire information de ses miracles, et on en vérifia soixantetrois dans les formes ordinaires ; ils sont rapportés par les auteurs de sa vie. Ce Pape la déclara Bienheureuse par une Bulle de l’an 4521, et douna permission aux religieuses de Longchamps d’en faire l'office au 31 août, qui est dans l’octave de saint Louis, bien qu'elle soit décédée le 22 février. Depuis ce temps-là, le pape Urbain VIN, à l'instance de Marie-Elisabeth Mortier, abbesse de cetle maison royale, a permis, par un Indult apostolique, de lever de terre ses dépouilles sacrées, qui y avaient reposé près de quatre cents ans, et de les mettre dans une châsse. Cette cérémonie fut faite avec grande pompe, le 4 juin de l’année 1637, par Jean-Francois de Gondy, premier archevêque de Paris, sous le règne de Louis le Juste, petit neveu de cette grande Sainte, comme descendant en droite ligne de saint Louis, son frère.
On conservait autrefois, dans la célèbre maison de Longchamps, dite de /’Humilité de Notre- Dame, avec ses ossements, ses cheveux et sa robe, qui était de simple étoffe de laine et de couleur brune, avec ses anneaux d'or, sur l’un desquels étaient gravés ces mots : Ave, gratia plena, marque de sa dévotion envers la sainte Vierge. Il s’est fait encore beaucoup de miracles à son tombeau depuis sa béatification ; plusieurs malades ont été guéris par ses mérites, et plusieurs personnes accablées d’affliction y ont reçu du soulagement et de la consolation dans leurs peines. Sa maison s'est maintenue iongtemps dans l’étroite observance de sa Règle. En 1685, elle continuait encore de répandre la bonne odeur de Jésus-t hrist, non-seulement dans les lieux les plus voisins, mais aussi dans la ville de Paris; on allait admirer dans ces saintes religieuses l’ancienrfe innocence et la simplicité de leur premier Institut.
À la Révolution, le monastère de Longchamps a été entièrement détruit, et le lieu qu’il occupait est devenu une ferme. L'Eglise de Saiut-Louis-en-l'Ile, à Paris, possède une partie des reliques de sainte Isabelle, qu'on expose chaque année, le jour de la fête du saint roi, à la vénération des fidèles. :
Beaucoup d'auteurs nous ont donné sa vie; entre autres Rouillard, avocat au parlement, et le R. P. Caussin, de la Compaÿnie de Jésus. Les Annales de l'Ordre de Saint-François en parlent aussi fort ample— ment. Le R. P. Artus du Moustier en fait mention dans son martyrologe du même Ordre, et dans son Recueil, Du Saussay en fait un très-bel éloge dans son martyrologe des Saints de France,
Saint Maximin, le grand évêque donné à Trèves par le Poitou, eut pour successeur un autre Poitevin que l'Eglise n'a pas jugé moins digne des honneurs dus à la sainteté : nous voulons parler de saint Paulin, disciple de son illustre prédécesseur, et que les fidèles de la Gaule-Belgique n'en trouvèrent que plus capabie d'un tel fardeau. Il fut, en 353, un des Pères du concile d'Arles, et l’Arianisme y trouva en lui un antagonisie aussi éclairé contre l'erreur que courageux contre l’empereur Constance, s1 ardent à y faire soutenir par les évèques de son parti les doctrines qui, depuis plus de trente ans, désolaient l'Eglise militante. Contre ce prince aussi, il soutint l'innocence de saint Athanase, patriarche d'Alexandrie (296-373), et cette noble conduite lui valut le mème sort. Divers exils lui furent successivement assignés dans les contrées les plus barbares, sans que sa patience püt être lassée. Ce fut lui qui, dans un des intervalles de ces actives persécutions, trouva le moyen de venir dans son pays natal pour y ménager le retour à Trèves, sur les vives instances de ses diocésains, des reliques de saint Maximin, qu'on gardail loujours à Silly (Vienne). Ce n'était pas le compte des Poitevins, qui s'y opposèrent énergiquement, ne voulant pas se priver des guérisons miraculeuses devenues fréquentes à son tombeau. C'elail surtout à Silly que les opposiuons s'exaltaient. I fallut qu'un orage inattendu, en dispersant les paroissiens, donnât aux assaillants plus de courage et de force; ils en prolitèrent pour enlever le saint corps, et Paulin s'en retourna avec sa précieuse conquête. Cette consolation et l'enthousiasme qui Paccueillit dans sa ville avec le trésor qu'il lui apportait ne firent qu'augmenter les craintes de ses ennemis. De nou-
velles instances près de l’empereur obtinrent contre lui un nouvel exil. Cette fois, on l'envoya en Phrygie, pays infesté par les Montanistes, et il eut à souffrir beaucoup de leurs méchancetés pendant les cinq années qu'il y fut retenu. Ces tourments mirent fin à sa vie, qui mérita les éloges de saint Hilaire, et fiuit le 31 août 358.
Avec d’admirables exemples de fermeté pastorale, il laissa des ouvrages qui le placent, comme saint Maximin, au rang des plus belles lumières catholiques de son temps. Félix II, évèque de Trèves, fit rapporter son corps de Phrygie dans cetle ville, et le déposa dans l’église Notre-Dame, appelée aujourd'hui église Saint-Paulin.
L'abbé Auber : Origines de l'Histoire du Poitou; — Cf. Dom Rivet : Histoire littéraire de la France.