SAINT AGRICOL, ÉVÊQUE D’AVIGNON
naissance, et plus encore à la piété de ceux qui la lui donnèrent. Les auteurs de ses jours savaient que le premier et le plus essentiel de leurs devoirs était d'élever chrétiennement Jeur famille ; aussi s’appliquèrent-ils, avec un soin tout particulier, à imprimer de bonne heure dans le cœur de leur fils la crainte et l’amour de Dieu, à lui apprendre les vérités de notre sainte religion, à lui faire goûter les maximes du christianisme, à l’exercer, autant que son âge pouvait le permettre, à la pratique des conseils évangéliques. Ils ne confièrent à personne cette délicate mission, persuadés que l'élévation de leur position ne pouvait les dispenser d’une obligation de conscience : à leurs yeux, d’ailleurs, une éducation chrétienne était le plus précieux héritage qu’on püût transmettre à des enfants.
Dieu bénit leur tendresse et leur sollicitude. Ils eurent la consolation de voir bientôt se développer dans le jeune Agricol les germes de sainteté et le penchant pour le bien qu'ils avaient fait naître en lui, ou qu’ils avaient du moins fortifiés par leurs leçons et leurs exemples. Ils sentirent, avec la plus douce satisfaction, les bénédictions du ciel se répandre sur lui en abondance, et ils prévirent dès lors quels seraient en lui les merveilleux. effets de ces grâces choisies, dont le Seigneur ne manque jamais de prévenir ceux qu’il destine à de grandes choses et qu’il fait naître pour le salut des autres. En effet, les précieuses semences de piété jetées dès le berceau dans un cœur si bien disposé, n’attendirent pas, pour produire leur fruit, le temps ordinaire de la maturité. L’on vit avec étonnement Agricol, encore en bas âge, pratiquer des vertus qui sont d'ordinaire le partage de l’homme fait. Plein de respect pour ses parents, honorant Dieu dans leur personne, il montrait une déférence entière à leurs avis, une obéissance aveugle à leurs ordres. On ne remarquait rien dans ses actions qui tint de la légèreté de l'enfance; il se distinguait au contraire par la modestie et par la régularité de sa conduite. La crainte du Seigneur semblait régler
toutes ses démarches ; il se refusait aux jeux innocents et aux amusements frivoles dont les enfants sont naturellement si jaloux; les pratiques de la religion faisaient ses plus chères délices, et son ardeur réservait tous ses élans pour les œuvres de piété. Son assiduité à l’église ne l’empêchait point cependant de s’adonner à l'étude ; elle servait au contraire de stimulant à son amour pour le travail. Dieu aidant, il acquit ainsi dans les sciences humaines des connaissances qui, loin de l’enorgueillir, le rendirent plus soigneux à remplir les devoirs qu’elles lui découvraient.
Le Seigneur, qui le conduisait par la main, pour ainsi dire, et qui voulait être le seul directeur de son âme innocente, lui donna de bonne heure le goût de la solitude, afin de lui parler dans le secret du cœur. En effet, le bienheureux enfant atteignait à peine sa quatorzième année que, cédant à l'impulsion de l’Esprit-Saint, il s’arrachait courageusement à la tendresse de ses proches, à l’affection de ses amis, et se retirait à l’abbaye de Lérins, située dans l’île de Planasia, sur les côtes de Provence, presque en face de Cannes et dans les environs d'Antibes. Il y trouva des maîtres consommés dans la vie spirituelle ; et, sous leurs yeux, façonné par leurs mains, il fut en peu de temps à même de marcher à pas de géant dans les voies de la perfection.
Il est bien difficile de se faire distinguer parmi les personnes qui ont atteint elles-mêmes l’apogée de la sainteté ; il faut avoir pour cela un mérite extraordinaire. Ce fut pourtant au milieu de ces anges de la terre, « dont la conversation était toute dans les cieux », que la vertu du jeune Agricol brilla d’un vif éclat. On admirait sa pureté, sa modestie, sa cha
rité, et surtout sa fidélité à la règle dans les plus petites de ses prescriptions. On avait peine à comprendre comment si jeune ilse fûtrendu maître des mouvements de son cœur, au point d’en effacer jusqu’au souvenir des années qu’il avait passées dans le monde ; et l’on regardait comme un véritable prodige qu’il pût, avant l’âge déterminé par l'Eglise, et malgré la délicatesse de sa complexion, faire non-seulement les abstinences auxquelles tous les chrétiens sont tenus, mais celles encore que saint Benoît prescrit à ses disciples.
Il entrait alors à peine dans son adolescence, et déjà le parfum de ses vertus embaumait tout le monastère et l’île tout entière. Tous les regards se portaient sur lui ; son nom était dans toutes les bouches, et il avait ravi tous les cœurs. Lui seul était mécontent de lui-même ; il se condamnait en secret ; il s’humiliait devant Dieu ; et l’opinion avantageuse que ses supérieurs et ses frères avaient de sa personne, il la considérait comme l'effet d’une charité excessive, ou comme les industries d’un zèle adroit qui ne le louait que pour l’encourager à devenir meilleur. Il passa de la sorte plusieurs années à cette école sainte, s’y exerçant à la pratique des vertus chrétiennes, et s’appliquant en même temps avec une égale ardeur à l’étude de la théologie et des saintes Ecritures. Quelque attrait qu’il eût pour la pénitence et pour la prière, il n’eut garde de dérober à l’étude un seul des instants que lui consacrait la règle. Mais il ne s’y livrait pas avec cette avidité inquiète qu’inspire l’envie démesurée de savoir ou la vanité de passer pour savant. Il avait appris de ses maîtres que lorsqu’on étudie dans des vues pareilles, on ne saurait recueillir de ses travaux que de l’enflure dans le cœur et de la dissipation dans l'esprit. Il avait au reste compris luimême que celui qui aspire au sacerdoce, quelque vertu qu’il puisse avoir, doit posséder aussi le trésor de la science, afin de régir en toute sûreté les peuples qui seront confiés à sa sollicitude. Aussi le désir de s’instruire ne lui dessécha-t-il point le cœur ; et il montra par son exemple que la piété ne perd rien à l'étude, lorsque l’étude est faite en vue de Dieu.
Les progrès surprenants qu’il faisait depuis seize ans dans la science et la vertu déterminèrent le Père abbé du monastère, à le faire entrer dans les ordres sacrés. Assurément Agricol se sentait appelé comme Aaron à cet honneur sublime ; mais à la vue de ses redoutables fonctions, il ne pouvait se défendre d’une sainte terreur. Il fallut que l’obéissance parlât bien haut pour qu'il se décidât à se présenter devant l’évêque, afin de recevoir de ses mains l’onction sacerdotale.
Il y avait peu de temps qu'il avait été fait prêtre, quand saint Magne, qui depuis deux ans était évêque d'Avignon, le rappela auprès de lui. Agricol aurait bien souhaité jouir jusqu’à la fin de sa vie des douceurs inestimables de la vie religieuse et des consolations inénarrables de la solitude ; mais, à la voix de son pasteur et de son père, il n’hésita pas à faire le sacrifice de ses inclinations et de ses goûts; et il s’en revint à sa ville natale, semblable à l'astre du jour, qui le matin, selon l’expression du Psalmiste, se lève des hauteurs des cieux, pareil à un géant, pour fournir sa carrière. À peine était-il arrivé au milieu de ses concitoyens, qu'on le vit, dévoré du zèle de la maison du Seigneur, s’appliquer sans relâche aux fonctions du saint ministère qui lui furent départies. Il les remplit avec tant de sagesse que son père, cédant aux vœux de la population tout entière, se l’adjoignit en qualité d’archidiacre dans l’administration de son église. C’est alors que
notre Saint parut véritablement l’œil de l’évêque, ainsi que s'expriment les sainis canons.