‹ Les petits Bollandistes (volume 5)Chapitre 142 sur 220 · SAINT RÉMACLE, ÉVÈQUE DE MAESTRICHT · texte numérisé non relu

SAINT RÉMACLE, ÉVÈQUE DE MAESTRICHT

FONDATEUR DES ABBAYES DE MALMÉDY ET DE STAVELOT 664, — Pape : Vitalien. — Roi de France : Clotaire I.

Quand vous faites quelque bien, souvenez-vous du mal que vous avez souvent commis, afin que la pensée de vos fautes préserve votre cœur de la vaine gloire. Saint Grégoire le Grand.

Saint Rémacle vint au monde la quarantième année de l'empire d’Héraclius, et la quatorzième du règne de Clotaire IT, fils de Chilpéric et père de Dagobert I*. Il eut pour père Albutius, et pour mère Matrime, tous deux de grande naissance, et à qui Dieu avait donné un ample patrimoine et des richesses considérables. Le Berry fut son pays. Mis sous la conduite de saint Sulpice, alors archidiacre de saint Austrégisile, et, depuis, son successeur à l'évêché de Bourges, il y fit de si grands progrès dans la piété, qu’il paraissait déjà orné de toutes les vertus. Saint Sulpice, voyant en lui un jeune homme de si grande espérance, le confia à saint Eloi, qui venait

de fonder l’abbaye de Solognac, à deux lieues de Limoges, afin qu'il le fit élever parmi ses religieux, pour être un jour un modèle de sainteté dans toute la France. Le jeune homme montra dans cette paisible retraite tant de modestie, d’obéissance, d’humilité, de dévotion et de ferveur, qu’il était un sujet d’étonnement et d’admiration pour toute la communauté. Saint Eloi en conçut une joie extrême, et, comme il ne pouvait pas s’absenter longtemps de la cour, où le roi le demandait avec empressement, il crut ne pouvoir mettre son troupeau en de meilleures mains qu’en celles de ce serviteur de Dieu, qui se faisait estimer et aimer de tout le monde.

Cette nouvelle dignité ne fit qu'augmenter sa réputation aussi bien que sa vertu : on représenta au roi qu'il serait avantageux, à lui et à tout son Etat, de l’avoir auprès de lui pour sc servir de ses conseils. C'était alors Sigebert qui régnait : il écouta volontiers cette proposition, et, sans différer, il manda à notre Saint de se rendre au plus tôt auprès de sa personne. Ce ne fut qu’à regret que ce bienheureux abbé quitta sa chère solitude, pour entrer dans les embarras du monde et surtout pour vivre à la cour, où la vie est aussi différente de celle du cloître que la mer agitée des vents et des tempêtes est différente du calme et de la tranquillité du port. Il fut néanmoins forcé d’obéir, et le roi, qui avait déjà une si haute idée de son mérite, le reçut avec toutes sortes de témoignages d’amitié et de confiance.

Il demeura donc auprès de ce prince, l'assistant de ses avis dans les plus importantes affaires de son royaume, sans autre dessein que de procurer la gloire de Dieu, le soulagement des peuples, la paix de l'Etat et la conservation de la monarchie. En ce temps, saint Amand, évêque de Maëstricht, voyant que, ni par ses prières, ni par ses menaces, ni par la force de ses exhortations, il ne pouvait rien gagner sur ses diocésains pour leur ‘ faire quitter leurs désordres et vivre selon les règles de la discipline chrétienne, avait secoué sur eux la poussière de ses pieds, et s'était retiré dans un autre pays pour y répandre la lumière de l'Evangile. Les habitants de Maëstricht, après avoir longtemps attendu son retour, ennuyés de se voir sans pasteur, et résolus de changer de vie, députèrent vers le roi pour le supplier de leur donner Rémacle en sa place. C'était l’homme du monde qui méritait le mieux cette prélature, et qui, seul, pouvait compenser la perte que ce peuple avait faite du grand saint Amand. Le roi, touché de leurs prières, le fit appeler, et, lui ayant exposé le désir et les instances de ce troupeau abandonné, le supplia de vouloir bien en prendre le soin. Rémacle s’excusa le plus qu’il put de cette charge, alléguant qu’elle surpassait beaucoup ses forces, et qu’il n’était nullement capable des fonctions attachées à l’épiscopat; mais les princes et les grands de la cour, joignant leurs remontrances à celles du roi, firent tant qu'ils l’obligèrent de déférer à l’élection que le clergé et le peuple de cette ville avaient faite unanimement de sa personne.

Il montra bientôt après qu’on ne s’était pas trompé dans ce choix. Il se rendit aimable à Dieu et aux hommes : sa prestance était grave et majestueuse, mais d’une majesté modeste qui n’était nullement contraire à la simplicité chrétienne ; ses actions ne respiraient que la sainteté; sa conversation avait tant d’onction, que tous ceux qui avaient le bonheur de l’entendre en devenaient meilleurs. Il traitait aussi volontiers avec les pauvres qu'avec les riches, mais diversement, selon la différence de leurs conditions. Les justes et les gens de bien avaient toujours la meilleure part de son affection, quoiqu'il ne rebutât pas les pécheurs et qu’il fût plein de compassion pour eux. Il prêchait souvent son peuple, et il confirmait par

SAINT RÉMACLE, ÉVÊQUE DE MAESTRIOHTe 437

ses œuvres la vérité de ses paroles; il aidait de ses conseils ceux qui en avaient besoin; il consolait les affligés dans leurs peines. Il secourait les malheureux par son crédit et par ses aumônes, et il visitait les églises de son diocèse avec une assiduité infatigable.

Comme il avait sucé la sainteté et la douceur de la vie monastique dès son enfance, les religieux étaient les principaux objets de sa vénération et de sa tendresse. Il fonda plusieurs monastères, dont il donna la conduite à de saints personnages. Le roi Sigebert fit aussi bâtir plusieurs abbayes par son conseil, entre autres celle de Malmédy, au diocèse de Cologne, et celle de Stavelot, dans l'étendue de son propre ressort : il appela la première Malmundarium, parce qu’il avait auparavant délivré le lieu des malins esprits, et, pour la seconde, il lui laissa le nom de Stabuletum, parce que c'était un lieu où les animaux s’assemblaient auparavant, comme dans une étable, pour y prendre leur pâture. Le démon s’opposa principalement à l'établissement de ce dernier monastère, et il faisait souvent venir tout autour une grande quantité de bêtes sauvages qui, par leurs cris, leurs -hurlements et leurs mugissements effroyables, jetaient la terreur dans l’esprit des religieux. Mais le Saint les fortifia contre ces attaques par ses exhortations pleines de feu : « Ne craignez rien, mes enfants», leur disait-il, « observez inviolablement la loi de Dieu; conservez l’innocence de votre âme, priez sans relâche, chantez les louanges de votre Créateur avec ferveur, veillez la nuit, lisez les saintes Ecritures, imprimez souvent sur votre front le signe salutaire de la croix, et vous verrez s’évanouir tous les fantômes que votre ennemi fait paraître. C’est ainsi que nos Pères, les premiers habitants du désert, l’ont chassé des solitudes d'Egypte, de la Thébaïde et de la Nitrie, et vous ne devez point douter que les mêmes armes ne produisent un semblable effet entre vos mains».

La sagesse incomparable de ce grand prélat lui attira des disciples de très-grand mérite : entre autres saint Théodard, saint Lambert et saint Tron, dont les noms sont en singulière vénération par toute la Flandre. Saint Tron lui témoignait le désir de donner son bien, qui était très-considérable, à quelque église ; le Saint ne lui proposa pas sa cathédrale, ni aucun de ses monastères pour être ses donataires, mais il lui conseilla de faire plutôt ses libéralités à l’église de Saint-Etienne de Metz, qu’il savait être dans l’indigence. Notgère s’écrie qu’il a sans doute, en cela, surpassé la vertu de tous les prêtres et de tous les évêques de son temps, puisque tout autre eût prié et sollicité pour sa propre église, et en eût préféré l'intérêt à toutes les autres maisons.

Lorsque saint Rémacle eut rempli les vastes solitudes des Ardennes de cette multitude d’anges terrestres, il retourna prendre le soin de son troupeau à Maëstricht. Il y avait bien de la différence entre les mœurs de ses diocésains et celles de ces troupes innocentes de religieux qu’il laissait dans ces monastères ; mais il savait qu’il était redevable aux faibles et aux forts, et qu’à l'exemple de saint Paul, il se devait faire tout à tous pour les gagner tous; ainsi, il s’appliqua avec un zèle tout nouveau à policer ces esprits que l’ancienne barbarie du pays rendait peu traitables : il ÿ réussit heureusement. Le roi lui ordonna ensuite d’aller consacrer les églises nouvellement bâties, tant de son propre diocèse, que de celui de Cologne : ce qu’il fit en présence du prince Grimoald, maire du palais, après néanmoins avoir obtenu la permission de saint Cunibert, archevêque dé Cologne, pour celles qui étaient de son ressort.

Le désir de la retraite lui fit enfin préférer la vie monastique aux fonc-

tions épiscopales. Il en obtint l’agrément de la cour, et il proposa à son peuple saint Théodard, son disciple, pour lui succéder. L’adieu qu'il fit à ses ouailles faillit les noyer dans leurs larmes; on entendit des cris et des gémissements de tous côtés, et chacun demandait miséricorde au ciel, comme si la ville allait être abîmée. Il s’efforça en vain de les apaiser, en leur remontrant qu’il prierait toujours Dieu pour leur conservation, et que, bien loin de perdre au changement de pasteur, ils y gagneraient au contraire beaucoup, parce qu’ils seraient gouvernés par un Saint. Ces remontrances ne firent qu'’augmenter leur douleur. Les plus sages prirent la parole et lui dirent : « Si le triste état où vous nous voyez réduits, saint prêtre de Jésus-Christ, n’a pas assez de force pour vous faire changer de dessein, nous appelons de cette résolution au tribunal de votre propre justice. Jugez vous-même, Juste juge, s’il est permis à un pasteur de quitter son troupeau, lorsque Dieu lui donne encore assez de force pour le conduire, et qu’il veut bien profiter de ses instructions. Ceux qui entendront parler de votre retraite ou vous condamneront de lâcheté, d’avoir préféré le repos au travail, et votre inclination particulière au salut de vos ouailles, ou, rejetant la faute sur nous, ils simagineront que nous sommes des rebelles qui ne pouvons souffrir la domination spirituelle, et qui, après avoir obligé saint Amand, votre prédécesseur, à jeter sur nous la poussière de ses pieds, nous sommes encore rendus coupables de tant de crimes, que vous avez été forcé d'exercer contre nous la même vengeance ». Saint Rémacle les interrompit pour leur dire que le ciel et la terre étaient témoins du profit qu’ils avaient fait de ses soins, et que personne n'’ignorait qu’il aimait son peuple et qu’il en était très-aimé ; mais il les priait de permettre qu'après avoir passé la plus grande partie de sa vie au service d’autrui et dans l'office de Marthe, il employât quelque reste à sa propre satisfaction et aux exercices de Madeleine; la plupart des évêques, ses prédécesseurs, en avaient usé de cette manière, et il voulait imiter, au moins en cela, leur exemple ; il ne s’éloignerait point du diocèse, mais il choisirait une solitude pour les secourir dans leurs besoins : Moïse n’était pas inutile à son peuple, étant retiré sur la montagne, pendant que Josué combattait ses ennemis. Enfin, il voulait bien encore servir de père spirituel à ceux qui auraient le courage de le suivre et aux jeunes clercs que l’on destinait à l'Eglise et que l’on mettrait sous sa conduite. Ce fut ainsi qu’il modéra la douleur de ses enfants, et qu’ils lui permirent enfin de se retirer dans son monastère de Stavelot.

Plusieurs personnes, touchées de son exemple et désirant vivre sous un si excellent directeur, quittèrent en même temps le monde pour s’y faire religieux : entre autres, saint Babolin, qu’il fit abbé de Malmédy et qui fut, depuis, son successeur dans cette même abbaye de Stavelot. Le roi Sigebert lui fit cession de plusieurs belles terres pour la subsistance de son monastère : cession confirmée après la mort de ce prince par le roi Childéric, son neveu. On ne peut exprimer la sainteté avec laquelle on vivait dans cette maison ; ce fut là que, depuis, le grand saint Lambert, qui monta sur le siége de Maëstricht après saint Théodard, se retira lorsqu'il fut chassé de son trône pour avoir dit la vérité.

Enfin, saint Rémacle, prévoyant l'heure de sa mort, appela autour de lui ses religieux qui étaient en grand nombre, et leur dit : « Très-saints Pères et très-chers frères, que je porte dans mon cœur, et qui êtes la moitié de mon âme, je suis sur le point de vous quitter pour ne plus vous revoir que dans le ciel. La mort n’a rier d’affreux pour moi, et je n’en crains point les approches : elle n’est point pernicieuse à celui qui a mis sa con-

Page 1