SAINT MARCEL, MARTYR
cette occasion de l’instruire, il lui dit avec une douceur et un zèle tout évangéliques : « Qu’attendez-vous de ces prétendues divinités que je vois ici ? Vaines images, muettes, sourdes, insensibles et impuissantes comme la pierre dont on les a faites, peuvent-elles donc exaucer vos vœux ou même les entendre ? En vérité, ils ne sont pas loin de leur ressembler ceux qui croient que dans ces œuvres de la main de l’homme il y a quelque chose de supérieur à l’homme. Que ne renoncez-vous bien vite à cette ridicule et misérable superstition ? » Ce piquant début est pour Latinus comme un trait de lumière. Il s'étonne d’avoir été jusque-là si insensé et si aveugle, prie l’apôtre de continuer son enseignement et se trouve bientôt en état de recevoir le baptême avec toute sa maison.
Marcel, que ce succès prompt et inespéré comme un miracle de la grâce comblait de joie, aurait bien voulu rester plus longtemps dans ce lieu pour ajouter à ses conquêtes déjà nombreuses des conquêtes nouvelles. Mais les événements de Lyon et son évasion elle-même faisaient grand bruit. L’édit de l’empereur venait d’être publié dans toutes les villes de la province, et les chrétiens étaient recherchés avec une recrudescence d’acharnement et de fureur. Il crut prudent de s'éloigner pour laisser passer la violence de l’orage , traversa la Saône dans un lieu écarté, afin d’éviter la ville, et se dirigea du côté de Dijon, en suivant la route qui est appelée par le vieil historien Argentomagensis agger !. Tout à coup il se trouve inopinément au milieu d’une fête païenne. C’est le gouverneur lui-même, le haut intendant de la navigation de la Saône (præfectus navium Araricarum), c’est Priscus qui est là, préparant un sacrifice solennel et un festin en l'honneur de ses dieux. Le voyageur, qu’on ne connaissait pas, est poliment invité à y prendre part. Alors la scène change, le rôle d’apôtre commence ; Marcel refuse et motive hardiment son refus en jetant contre le culte des idoles quelques énergiques paroles. Aussitôt on crie : « Un chrétien, un chrétien ! » — « Oui, je suis chrétien », répondit Marcel. —« C’est le prisonnier de Lyon ! voyons si nous ne le forcerons pas à rétracter son refus d’adorer les dieux ». Et séance ténante on l’attache, par un jeu cruel et nouveau sans doute pour égayer la fête, à deux branches d’arbre viélemment courbées, afin qu’en se redressant elles lui disloquent les membres et que la douleur triomphe de son obstination. Leur attente barbare est trompée : le martyr reste inébranlable. «Il se réjouit », disent ses Actes, « de souffrir sur le bois, à l'exemple de Jés:is-Christ, et de pouvoif unir sa passion à celle du divin Rédempteur qui avait voulu expirer sur la croix, afin que, comme le crime était venu d’un arbre, l’expiation en vint aussi ».
Alors Priscus, jugeant qu'il valait mieux pour l’exemple donner son supplice en spectacle au peuple, le fit conduire devant une statue colossale de Saturne, qui s'élevait sur la rive droite de la Saône et semblait présider aux eaux dormantes de la rivière. Là devait tomber la tête du chrétien, sil refusait d’adorer lidole. — « Marcel », lui dit-il, « car c’est bien toi, il n’y a plus de doute possible, ne sais-tu pas que les édits sacrés de notre divin empereur ordonnent que quiconque refuse ses adorations à Saturne, au tout-puissant Jupiter et à toutes les divinités de leur céleste race, soit puni de mort ? Si donc tu n’obéis à l'instant même, je vais te faire périr dans d’affreux supplices ». — « Vos dieux n’ont été que de misérables mortels souillés de crimes. Au lieu de régner au ciel, ils sont dans les enfers où its souffrent les tourments qu'ils méritent. Il n’y a qu’un seul véritable Dieu
1. Peut-être, disent les Bollandistes, est-ce la route d'Argilly, ancienne villa des ducs de Bourgogne, à cinq heures de Châlon, du côté de Dijon?
tout-puissant : c’est celui qui était avant tous les siècles, qui est aujourd'hui et qui sera toujours. Quant à vos supplices, je ne les crains pas, je ne redoute que les peines éternelles et vraiment redoutables dont ce Dieu, si j'’adorais vos idoles, punirait mon apostasie. Donc, je vous le répète, je suis chrétien. Voilà ma profession de foi nette et claire : elle est irrévocable ». Priscus furieux ordonne qu’on torture sur le chevalet l’intrépide confesseur de Jésus-Christ et qu’on lui déchire le corps à coups de verges, au pied de la statue de Saturne. Après avoir ainsi offert hommage de la vengeance au dieu insulié, il fait conduire le Saint de l’autre côté de la Saône, devant la statue du Soleil qui protégeait la rive gauche, afin que d’autres supplices réparent aussi l’outrage que cette autre divinité avait également reçu. Ce ne fut pas tout encore. À environ deux milles de la ville, toujours du côté de la rive gauche, était un lieu nommé Ubihacus, où, au milieu d’un a/rium sacré, s'élevait une haute colonne surmontée de la statue d’un dieu honoré dans le pays d’un culte spécial et qu’on appelait Bacon. C'était ou Bacchus sous un nom gaulois ou quelque divinité topique, particulière aux Châlonpais. Le martyr, qui avait insulté toutes les divinités païennes, est donc trainé devant cette troisième idole, pour offrir par de nouveaux tourments une réparation nouvelle. Là, ses membres, déchirés par les verges, meurtris par les chaînes, sont une seconde fois étendus sur le chevalet et sou-
mis en même temps à une plus cuisante torture, celle du feu. « Sacrifie »,.
lui criait Priscus, « ou je saurai bien encore trouver d’autres supplices ». Mais l’invincible soldat de Jésus-Christ opposait toujours à un tourment plus cruel une constance plus inébranlable, triomphait des bourreaux et répondait aux instances menaçantes du tyran : « Comment voulez-vous que celui qui étreint de toutes les forces de sa conviction, qui garde dans le plus intime de son cœur la foi au Dieu vivant, puisse sacrifier à d’insensibles idoles de pierre, simulacres du démon ? Oublier mon Créateur pour celui qui est son ennemi et le mien, prostituer mon âme qui vient du ciel à l’adoration de prétendues divinités, c’est un crime, c’est une honte auxquels je ne descendrai jamais. J’offre tous les jours au seul vrai Dieu une hostie sans tache, et je pourrais me souiller par un sacrifice impie! Non, jamais. Je veux imiter mes glorieux Compagnons qui viennent de me donner l'exemple du martyre. Et si je n'ai pas combattu avec eux, à Lyon, sur le mème champ de bataille, comme eux je mourrai ici pour ma foi, pour mon Dieu ».
Le barbare Priscus, poussé à bout et vaincu, entre comme dans un accès de folie furieuse. Emporté par la rage du dépit, il ordonne que Marcel, à l'instant et dans le lieu même, soit enterré debout et tout vivant jusqu’à la ceinture : voulant, par une cruauté sans exemple, que le chrétien son vainqueur n'eût pas même le repos de la tombe. Pendant tout le temps que dura ce supplice inouï, le Saint, les yeux levés en haut, ne cessa de louer Dieu de cœur et de bouche. Il s’estimait trop heureux d’avoir pu prècher l'Evangile dans cette contrée, gagner des âmes à Jésus-Christ et retrouver
la couronne du martyre qui lui avait échappé une première fois. Encore un.
peu de Lemps et il allait rejoindre ses frères de Lyon. Cette mort anticipée dura trois Jours, après lesquels le divin Maître permit enfin à sa grande âme de s'envoler au ciel, le 4 septembre, vers l’an 178,
On le représente : 1° lié à deux arbres, ou à deux fortes branches violemment rapprochées ; 2° enfoui dans un trou, jusqu’à la ceinture, pour isrquer los divers genres de supplices qu’il a endurés.