SAINTE REINE, VIERGE ET MARTYRE A ALISE
Après ce cruel tourment, qui ne finit qu’avec le jour, elle fut jetée dans un affreux cachot pour y passer toute la nuit. Là, par la permission de Dieu, elle entra dans une agonie semblable à celle que ressentit son Bien-Aimé au jardin des Oliviers, afin que, lui ressemblant plus parfaitement, elle portât aussi avec plus de droit l’auguste qualité de son Épouse. L’obscurité de cette prison, où elle était toute seule, le souvenir des supplices qu’elle venait d’endurer, la pensée de ceux qui leur devaient bientôt succéder, et les cuisantes douleurs que lui causaient ses plaies, lui remplissaient l'imagination; de plus, la grâce sensible et les consolations célestes qui la soutenaient auparavant, s'étant éloignées, elle se trouva plongée dans un océan d’amertumes, d’où il lui semblait impossible de sortir. Mais cette furieuse tempête, qui ne produisit qu'une douce pluie de larmes, qu’elle répandaïit dans le fort de son oraison, se dissipa presque en un moment. Vers minuit, étant ravie en extase, elle vit une grande croix, qui touchait de la terre au ciel; au sommet était une colombe d’une blancheur admirable, qui lui dit ces mots : «Je vous salue, Vierge prudente, plus Reine d'effet que de nom; vos héroïques vertus vous ont rendue agréable à Dieu et aux anges. Vous vous êtes préparée, par votre virginité et par votre patience. une couronne immortelle que vous recevrez des mains de votre Époux ». Et, pour marque que cette vision n’était pas une illusion, elle se trouva, à l'heure même, parfaitement guérie de toutes ses plaies, et sentit son esprit si puissamment fortifié, qu'elle n’attendit le jour qu'avec impatience, afin d’endurer de nouveaux tourments.
Le lendemain, Olybrius la fit encore comparaître devant son tribunal ; mais il fut bien étonné de la voir en pleine santé, et plus belle qu’elle n’avait jamais été. L’amour qu’il avait eu pour elle se ralluma ; il reprit ses premières caresses, et la sollicita avec plus de passion qu'auparavant, de vouloir bien être son épouse, et d’adorer les idoles ; mais elle méprisa toutes ses vaines promesses ; puis, après lui avoir reproché qu'il ne se servait de la religion que comme d’un prétexte pour couvrir son impudicité, elle lui protesta de nouveau qu’elle serait fidèle à Jésus-Christ jusqu’à la mort, et que les supplices les plus rigoureux n’ébranleraient jamais sa constance. Cette franchise de notre incomparable Vierge le mit au désespoir; et, pour s’en venger, il la fit étendre et attacher en forme de croix, et ordonna, qu’en cet état, on lui brülât les côtés avec des torches ardentes. Ce supplice, qui était plus sensible que les autres, ne fit aucune impression sur son cœur; elle n’en témoigna que de la joie, et elle ressentit même une sainte complaisance de se voir crucifiée à l’imitation de son céleste Époux. Le tyran, s’apercevant du plaisir qu’elle prenait en ce supplice, la fit promptement détacher et jeter, les pieds et les mains liés, dans une grande cuve d’eau froide, afin que, passant d’une extrémité à l’autre, elle souffrît des douleurs plus insupportables. Mais cette nouvelle invention ne servit qu’à couronner plus glorieusement sa patience. La colombe, qui l’avait consolée dans la prison, lui apparut derechef et l’invita à venir recevoir dans le ciel la récompense due à ses victoires. Sa voix fut entendue de plus de huit cent personnes, qui, ayant vu cette colombe, se convertirent à la foi et confessèrent sur-le-champ qu’ils ne reconnaissaient point d'autre Dieu que celui que Reine adorait. Cette conquête, qu’elle avait souvent demandée à son Bien- Aimé, la combla d’allégresse, et renouvela son courage pour recevoir Le coup de la mort.
Olybrius, déséspérant enfin de rien gagner sur cette innocente victime, Ja condamna à avoir la tête tranchée. Le peuple, ayant appris cet arrêté,
courut en foule au lieu destiné pour l’exécution, qui était hors de la ville d’Alise. Elle obtint des bourreaux une heure de délai, tant pour faire sa prière que pour haranguer l'assistance. Elle parla avec tant de grâce, de majesté, de vigueur et de résolution, qu'il n’y eut personne qui ne se sentit touché de son discours. On admirait la constance d’une fille jeune, noble et belle, qui affrontait la mort sur un échafaud avec plus de courage que ne font les plus braves soldats à la tête d’une armée. Quoiqu’elle eût toujours vécu dans l’innocence, elle avoua toutefois publiquement qu’elle n’était qu’une pécheresse ; et, adressant la parole aux fidèles qui étaient présents, elle les conjura d'employer leurs prières et leurs larmes auprès de Dieu pour lui obtenir le pardon de ses péchés, qu’elle allait tâcher d’expier par l’effusion de son sang. Elle les exhorta aussi à la persévérance et au mépris des tourments et de la vie. Enfin, elle présenta généreusement le cou au bourreau, qui lui trancha la tête le 7 septembre, l’an de grâce 253, selon la plus exacte chronologie. Son âme monta visiblement au ciel en la compagnie des anges, dont elle avait si parfaitement imité la pureté dans une chair corruptible.
Dans les anciennes peintures de l’église de Flavigny, on la voit étendue et attachée en forme de croix. — On la représente ordinairement la palme à la main et ayant un agneau à ses pieds ; on lui donne aussi une tour pour appui, afin de la distinguer de sainte Agnès.
CULTE ET RELIQUES
Son corps fut enterré par les chrétiens au bag de la montagne d’Alise, avec la chaîne de fér qui avait été un des plus rudes instruments de son martyre. Quelques siècles après, on bâtit, sur son tombeau, une magnifique église, avec un monastère de l'Ordre de Saint-Benoit. Mais, par la vicissitude du temps et plus encore par l’avarice de quelques abbés commandataires, qui s'approprièrent injustement tout le revenu de celte abbaye et la laissèrent sans religieux, la mémoire de ce sant lieu fut tellement abohe, que l’on ne connassait plus l'endroit du tombeau de la Sainte. Cependant Cigile ou Egile, abbé de flavigny, désirant découvrir un si grand trésor pour enrichir son monastère, conféra de son dessein avec Jonas, évêque d’Autun, et Salocon, évèque de Dol : ces prélats l’approuvèrent ; il alla donc, avec toute la noblesse du pays, en procession à l’église où il croyait que ce précieux gage était caché. Une colombe, qui descendit du ciel, favorisa son entreprise, en venant se reposer en un endroit de ce temple. Egile y fit creuser par ses religieux, et l'on trouva le sépulere que l’on cherchait. Le corps de notre sainte Martyre y fut trouvé avec son chef couvert encore de ses cheveux, ainsi que la chaine de fer dont nous avons parlé. Ce riche dépôt fut porté, avec toute la pompe possible, à l’abbaye de Flavigny, où il a été religieusement conservé. Cette translalion se fit l'an 864, sous le règne de Charles le Chauve, et tous les ans on en solennisait la mémoire le 22 mars, dans la même abbaye.
Il y avait, dans la paroisse de Saint-Eustache, à Paris, une célèbre Confrérie érigée en son honneur par Paul V, l’an 1608. Sa mémoire était autrefois en très-grande véuération en Angleterre, avant que le schisme et l’hérésie l’eussent séparée de l'Eglise catholique. Un honnête marchand de Paris, de la paroisse de Saint-Eustache, trafiquant en cette île, trouva une belle image de pierre de notre Sainte ; il l’apporta en France et la fit placer au coin de l'autel de la chapelle de cette Confrérie, où elle était encore en 1685. Au moment de la Terreur, les agents du district de Semur s’emparèrent des reliquaires et des châsses; mais ils laissèrent intact le véritable trésor. Il enrichit la belle église paroissiale. Le chef est dans un buste doré, le cœur, dans un cœur en argent surmonté d’une couronne ouvragée, et le reste du corps, dans une arche en bois peint. Auprès se trouve la chaîne agencée de quarante-sept anneaux. Chaque année, le dimanche de la Trinité et le dimanche qui suit la fète de sainte Reine, les reliquaires sont portés en triomphe par les rues de la cité. La procession ne se rend plus au village d’Alise-Sainte-Reine, lieu de son martyre.
Les mérites de sainte Reine sont si connus dans toute l’Europe par les miracles continuels que Dieu a opérés, et opère encore tous les jours par son intercession, à Flavigny, à la fontaine d’Alise et autres lieux où elle est honorée, qu’il serait inutile d’en rapporter ici aucun en particulier et impossible de les rapporter tous en détail. On va à Sainte-Reine pour la gale et la teigne, et l'on y bâtit un célèbre hôpital où les personnes affligées de ces maux sont reçues et traitées avec beaucoup de soin et de charité,