‹ Les petits Bollandistes (volume 5)Chapitre 173 sur 220 · SAINTE REINE, VIERGE ET MARTYRE A ALISE · texte numérisé non relu

SAINTE REINE, VIERGE ET MARTYRE A ALISE

sa mère ; elle dit seulement qu’elle mourut dans ses couches, après avoir mis au monde cette illustre fille. La Providence de Dieu la fit donner à une nourrice, qui, étant chrétienne, eut soin de lui faire administrer le baptême, afin de nourrir son âme du lait de l'Eglise, avant de nourrir son corps du lait de ses mamelles. Dès que son père sut qu’elle avait été baptisée, il entra dans une violente colère, et, oubliant les sentiments de la nature ef ‘’amour qu’il devait à son propre sang, pour n’envisager que ses fausses divinités, il la chassa de sa maison, et lui fit défense d’y rentrer jamais. Sa nourrice, chez qui elle se retira, la reçut à bras ouverts, et, la considérant comme sa propre fille, elle ne négligea rien pour lui donner une sainte éducation. La grâce, secondant ces bonnes intentions, imprima aisément dans son âme toutes les maximes de la piété chrétienne, et particulièrement un grand désir de la chasteté, une modestie angélique, un recueillement continuel, une tendresse extrême pour Jésus-Christ qu’elle choisit dès lors pour son Epoux, une humilité profonde et une fidélité inviolable à sa religion. L’occupation de cette innocente vierge était de conduire les troupeaux de sa nourrice, qui permettait plutôt cet emploi à sa vertu qu’à sa condition, dans la solitude de Grignon, qu’elle préférait aux plus charmantes compagnies d’Alise, parce qu’elle y conversait plus à son aise avec son Dieu, et l’y entretenait plus familièrement de ses chastes ardeurs. Là, elle avait tout le temps de faire oraison, de eonsidérer la vanité des choses de la terre, et de s’enflammer de l’amour des choses célestes. Elle s’y employait aussi à la lecture de la vie des Martyrs ; le récit de leurs combats et de leurs victoires la fortifiait dans la foi, et allumait dans son .cœur un ardent désir de répandre son sang pour la gloire de son Epoux céleste.

Ses vœux furent bientôt exaucés ; car, en ce même temps, le cruel Dèce, qui n’était monté sur le trône des Romains que par le massacre des deux Philippe, père et fils, empereurs légitimes, ayant excité la septième perséeution contre l'Eglise, et envoyé des édits contre les chrétiens à tous les gouverneurs des provinces, celui qui commandait dans les Gaules, nommé Olybrius, vint à Alise pour y persécuter les serviteurs du vrai Dieu. Etant au pied de la montagne d’Alise, au lieu dit maintenant les Trois-Ormeaux, il rencontra notre petite Bergère. Comme la nature et la vertu l’avaient embellie, il ne l’eut pas plus tôt aperçue qu’il résolut de l’épouser. Il fit done arrêter son chariot pour la considérer : « Ah ! mon Sauveur ! » s’écria la Sainte quand les gardes la firent approcher, « vous êtes l’Epoux des âmes chastes et le Protecteur des vierges ; souffrirez-vous qu'un homme corrompe ma fidélité, et triomphe de la faiblesse de mon âge et de mon sexe au préjudice du sacrifice que je vous ai fait de mon âme et de mon corps ; ne permettez pas, mon Dieu, que l’on me fasse cette injure et que l’on m'enlève un trésor dont je ne suis que la dépositaire ; faites-moi la grâce de mourir plutôt que de le perdre ; cette mort me rendra doublement votre épouse, comme vierge et comme martyre ». Ce discours fit assez connaître qu’elle était chrétienne ; mais Olybrius, que sa passion flattait, croyant que, par de folies promesses ou par des menaces, il en viendrail aisément à bout, la fit arrêter pour lui être amenée le lendemain dans son palais. Elle passa tout ce temps dans la prison à demander des grâces au ciel pour conserver sa virginité et demeurer constante dans sa foi.

L'heure étant venue de comparaître devant le juge, elle imprima sur elle-même le signe de la croix, et entra dans le prétoire avec une sainte joie qui donna de nouveaux charmes à sa beauté. Olybrius ne lui parla d’a-

bord que de sa religion, sachant bien que, s’il pouvait lui faire abandonner Jésus-Christ, il l’obligerait ensuite plus facilement à s’abandonner ellemême à lui : « Je suis chrétienne », lui répondit la Sainte, « et je préfère cette qualité que j’ai reçue par le baptême, à toutes celles que la nature et la fortune pourraient me donner. Je me fais gloire d’être la servante de Jésus-Christ, mon Seigneur et mon Dieu je me suis entièrement consacrée à lui, et jamais rien ne sera capable de m’en séparer ; je signerai de mon sang cette profession, et je soufirirai volontiers tous les tourments imaginables pour la soutenir jusqu’à la mort ». Nous ne savons si l’amour du tyran l’emporta sur sa cruauté, ou s’il se persuada qu'avec le temps elle changerait de sentiment ; mais il ne passa pas outre, et se contenta de la faire mettre en prison jusqu’à son retour d'Allemagne, où il était appelé pour repousser les Barbares qui venaient de forcer les frontières de l'empire. Le propre père de sainte Reine fut l’exécuteur de cette sentence. Quand il l’eut entre ses mains, il la fit enfermer dans l’une des tours du château de Grignon, qui lui appartenait. Une respectable tradition rapporte qu’elle fat aussi emprisonnée à Flavieny, dans un caveau souterrain, sur l’emplacement duquel s’éleva plus tard un monastère de l’Ordre de Saint-Benoît. L'église des Bénédietins est entièrement détruite. Sous l'emplacement du chœur, il existe encore une voûte souterraine connue sous le nom de prison de sû inle Peine. Là, ce père barbare et impitoyable la fit ceindre d'un anneau de fer, dont la cir conférence montre que son corps était extrêmement mince; cet anneau tenait à une chaîne composée de 47 chaïînons et longue de onze pieds, laquelle était attachée de côté et d’autre à la muraille par ses deux extrémités; en sorte que cette innocente Vierge se voyait forcée de demeurer debout jour et nuil, sans pouvoir changer de place. Ce supplice était sans doute au-dessus de ses forces, etil n "eût pas été de longue durée, si la grâce ne l’eût soutenue pour le supporter avec une patience invincible. Cependant, sans aucun autre secours humain que celui d’un chrétien nommé Théophile, quilui portait, en cachette, du pain et de l’eau pour sa subsistance, elle attendit en cet état le retour d'Olybrius. Dès qu’il fut arrivé, il demanda des nouvelles de sa prisonnière ; et, apprenant que son cœur était encore plus fortement attaché à Jésus-Christ, que son corps ne l'était aux fers dont on l'avait garroltée, il la fit venir devant lui, espérant gagner sur elle par les caresses ce qu’il n’avail pu obtenir par les tourments. Il employa pour cela tout ce qu’un amour passionné est capable d'inventer. Il lui jura même sur les dieux tutélaires de l'empire, que, si elle voulait leur sacrifier, il la ferait la première dame des Gaules, en partageant avec elle les honneurs de sa charge ; mais, la voyant toujours inflexible, il changea ses douceurs en cruautés. Il la fit étendre sur le chevalet, pour y être cruellement fouettée. Ce spectacle tira Les larmes des yeux des assistants : ceux qui connaissaient sa naissance et son mérite l’exhortaient à obéir aux volontés du préfet; les jeunes filles la sollicitaient de ne point perdre une si belle fortune, pour soutenir opiniâtrément le parti d'un crucilié ; mais elle demeura toujours constante à publier les louanges de son Epoux, son plus grand désir étant de verser jusqu’à la dernière goutte de son sang pour lui témoigner sa fidélité. Olybrius, que ses paroles aigrissaient de plus en plus, commanda qu'on lui arrachâl tous les ongles, et que, l’ayant suspendue en l'air, on lui déchirât la peau de tous côtés avec des peignes de fer. Ce supplice, qui faisait horreur aux bourreaux et au tyran même, qui se couvrit le visage de son manteau

pour ne le point voir, ne fit qu'augmenter la joie et le courage de cette sainte et illustre martyre,

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