AU DIOCÈSE DE TROYES
Sur le bord de l’antique forêt du Der est un agréable vallon, appelé le Valsuzenay. Ce nom celtique (Val-sur-Zeneth, c'est-à-dire vallon de la source de la Prêtresse ou de la Vierge), francisé seulement au siècle dernier, semble indiquer qu'avant l’établissement du Christianisme, cet endroit fut souillé par le culte druidique, et qu’une prêtresse ou vierge gauloise y faisait son séjour.
Aujourd’hui, la Reine auguste de ce lieu, Celle dont le nom remplit la contrée tout entière du bruit de sa puissance et de ses bienfaits, est la Mère de Dieu elle-même, la Vierge Marie, et, depuis plusieurs siècles, un humble monument abrite son image miraculeuse.
Dans le cours de l’année, on voit souvent de nombreux fidèles, conduits par leurs pasteurs vénérables, aller offrir à Notre-Dame du Valsuzenay leurs hommages et leurs prières. On voit souvent de dévots pèlerins remporter dans leurs maisons l’eau sacrée de la source voisine ou faire brûler devant l’autel de Marie un cierge béni, symbole de leur foi ardente et de leur vive confiance. Mais c’est surtout le 8 septembre que l’affluence est considérable. En ce jour, trois ou quatre mille personnes entrent dans l’antique chapelle, s’agenouillent pieusement devant l’image miraculeuse, et voni boire à la fontaine.
L'origine de ce pèlerinage remonte à plusieurs siècles. Voici la tradition qui se conserve dans le pays, telle qu’elle est consignée dans une MVotice historique sur Vendeuvre et ses environs :
« L'ancien grand chemin de Bar-sur-Seine à Brienne, par Vendeuvre, passait près du lieu où fut élevée la chapelle que l’on voit encore aujourd'hui. Un pauvre homme y embourba son char et ses chevaux. Il eut recours à la Vierge Marie. Au même instant, une image de la Mère de Dieu lui apparut. Secouru dans son malheur, il édifia une chapelle au-dessus de la claire fontaine qui remplaca le gouffre où il avait failli périr, et il y plaça l’image miraculeuse. Ce lieu devint l’objet d’une grande dévotion, et un village se groupa autour de la modeste chapelle ».
Le village à disparu au xvi® ou xvu° siècle, et la chapelle s’est trouvée isolée ; mais les populations n’en ont pas oublié la route. La divine protecirice de la contrée sut toujours les attirer à son autel par les bienfaits signalés dont elle fut la généreuse dispensatrice. La tradition orale a conservé le souvenir de certains faits merveilleux qui ont contribué à soutenir la célébrité dont la Vierge du Valsuzenay jouit encore de nos jours. Une
pieuse mère de famille de Vendeuvre mit au monde un enfant qui mourut sans baptême. Grande fut sa désolation à cette triste nouvelle : son fils chéri ne verrait jamais Dieu ! Mais sa foi, et surtout sa confiance en Marie, lui fit trouver un remède à sa douleur. Elle insista pour que l’innocente créature fût déposée aux pieds de la Madone du Valsuzenay ; elle éleva son cœur et sa prière vers la Consolatrice des affligés, et soudain l'enfant donna signe de vie, put être baptisé, et s’envola aussitôt dans la compagnie des Anges.
re ce temps, les mères ont recours à Notre-Dame du Valsuzenay dans de semblables circonstances, et l’on affirme que la miséricorde de la Mère de Dieu s’est plusieurs fois manifestée par des prodiges. De nos jours encore, on porte dès leur naissance les enfants à la chapelle, et l’on y fait des neuvaines pour les mettre sous la protection spéciale de la sainte Vierge.
La sainte image, objet de la vénération des habitants du Valsuzenay, de Vendeuvre et des environs, est en bois; elle représente la divine Mère debout, tenant dans ses bras l’Enfant-Dieu. Des peintures rehaussées d’or, dans le goût du moyen âge, décorent la statuette, haute d’environ quarante centimètres, à laquelle les populations sont très-attachées. On aime à la couvrir d'ornements, et, aux jours de fête, on pose sur la tête de l’enfant et sur celle de sa mère des couronnes royales.
Une indulgence plénière vient d’être accordée à ceux qui visitent la chapelle du Valsuzenay les jours de la Conception, de la Nativité, de l’Annonciation, de la Purification et de l’Assomption, et une indulgence partielle de sept ans et sept quarantaines à ceux qui la visitent une fois par mois. (3 février 1865.)
Extrait de la Vie des Saints de Troyes, par l'abbé Defer.
La ville de Périgueux possède dans sa banlieue un pèlerinage à Notre- Dame, dont on ne connaît pas la date et qui a été longtemps fréquenté, non-seulement par les habitants de la cité, mais encore par les populations du voisinage. On y est venu de contrées très-éloignées, et si Notre-Dame des Vertus n’a pu obtenir la renommée d’autres sanctuaires bien connus, elle a pourtant une gloire qui lui est propre, et, dans le rayon étroit où elle s’est trouvée, elle a justifié bien souvent son nom par de nombreux bienfaits et des prodiges signalés.
Lorsque, en sortant de Périgueux, on prend la route de Bergerac, il faut, à une légère distance, franchir le coteau rapide de la Rampinsole, et on arrive dans une petite vallée : c’est ici, en tournant un peu sur la gauche, que se trouve le sanctuaire du pèlerinage de Notre-Dame des Vertus. L'église qu’on voit aujourd’hui n’est pastrès-ancienne ; elle a remplacé une chapelle primitive.
Nous ne savons pas malheureusement l’époque où ce pèlerinage commença, et nous ne connaissons que par la tradition orale le fait qui lui donna naissance. En voici le récit. Qu’on ne soit pas étonné de la simplicité
des choses que nous avons à raconter ; la plupart des pèlerinages, et des plus illustres, n’ont pas commencé autrement :
Une pauvre bergère, conduisant les brebis de son maître dans la partie la plus fertile de ce vallon, s’aperçut qu’elles montaient de préférence auprès d’un fourré épais, qui ne semblait pas devoir leur fournir la nourriture nécessaire ; malgré ses soins, elles revenaient sans cesse à ce lieu choisi par elles. Lasse de ses efforts, elle les laissa aller librement à leur guise, d’autant que ces animaux ne dépérissaient nullement, ils avaient au contraire une très-belle mine. Le maître du troupeau avait blâmé plusieurs fois l'enfant de ne pas conduire les brebis en un meilleur pâturage, et malgré les représentations de celle-ci, il ne cessait de lui faire des reproches. Il finit par la renvoyer de sa maison, disant qu’il voulait une bergère plus obéissante à ses ordres. Elle fut donc remplacée par une autre fille qui exécuta fidèlement les ordres reçus: mais qu’arriva-t-il? Les brebis, qui étaient auparavant belles et grasses, devinrent bientôt maigres et chétives. Le maître étonné ne savait comment expliquer ce qu’il voyait ; il ne erut pouvoir mieux faire que de rappeler sa première bergère, en lui confiant absolument son troupeau, sans aucune observation. Elle revint en effet et conduisit les brebis, comme auparavant, où elles voulaient aller, sans les contraindre en rien : elles revinrent vers cet épais fourré de ronces et de buissons, et en peu de jours elles furent grasses et belles comme la première fois.
Il y avait là évidemment une chose étonnante et merveilleuse. On voulut savoir ce qu'il en était ; on examina le lieu, on enleva les ronces pour considérer de plus près les herbes, et c’est alors qu’on découvrit une petite statue de Notre-Dame. Cette statue en pierre représentait la sainte Vierge assise et tenant sur ses genoux le corps inanimé de son Fils. C’est celle que nous possédons encore. La nouvelle s’en répandit bientôt dans les environs; tout le voisinage arriva pour considérer cette image qu’on reconnut être celle de la Mère de Dieu, et on la porta aussitôt en triomphe à l’église voisine de Sanilhac.
La découverte miraculeuse de la statue de Marie ne fut pas le seul prodige arrivé en cette circonstance. La tradition, en effet, nous rapporte que cette statue, portée triomphalement dans l’église de Sanilhac, n’y resta pas longtemps; car, au lendemain, le peuple, curieux de revoir l’image précieuse, revint en foule dans le lieu saint ; mais l’image avait disparu et repris sa première place au milieu du buisson qui la cachait. On la reporta de nouveau dans l’église paroissiale, mais le même fait se reproduisant toujours, il fut aisé de comprendre que c’était la volonté de Marie d’être honorée ailleurs que dans l’église où le peuple avait coutume de se rassembler. On voulut cependant essayer un autre expédient, et on transporta la statue dans l’église de la paroisse voisine de Saint-Pierre-ès-Liens, qui se trouvait du côté opposé à Sanilhac, en venant vers Périgueux. L'image miraculeuse revint à l'endroit où elle avait été trouvée ; le buisson reconquit encore miraculeusement son trésor, et il fut démontré aux yeux de tous que la Mère de Dieu voulait être honorée dans ce lieu qu’elle avait choisi ellemême. On se hâta d’y construire une petite chapelle qui conservait la divine image, afin que les populations pussent se prosterner et porter leurs hommages là où Marie s’était arrêtée : Adorabimus in loco ubi steterunt pedes eus.
. Cette première chapelle n’existe plus; elle est remplacée depuis deux siècles par une grande église, et tandis que les paroisses de Sanilhac et de
Saint-Pierre-ès-Liens ont disparu, Notre-Dame des Vertus reste toute seule, ayant hérité du titre paroissial qu’elle n’avait pas eu encore. Les deux anciennes églises sont ruinées, c’est à peine si on en découvre la trace ; la nouvelle leur succède glorieusement.
Il faut se demander maintenant à quelle époque probable remontent les faits que nous avons racontés. Nous sommes malheureusement réduit à faire des conjectures. La première chapelle fut reconstruite et agrandie au milieu du xvr° siècle; nous le savons, non-seulement par l'aspect du monument qui est sous nos yeux, mais par une tradition écrite qui est incontestable. Si cette reconstruction fut nécessitée par le mauvais état et presque la ruine de la première chapelle, il faudrait en conclure que ce pèlerinage est très-ancien, et remonte au moins à l’époque romane ; car les églises de ce temps commençaient à se détériorer et à vieillir il y a deux siècles, et elles sont aujourd’hui à peu près les monuments les plus anciens que nous possédons.
La statue de Notre-Dame des Vertus porte les marques d’une haute antiquité : son caractère sévère, ses contours un peu raides, ses vêtements : sans richesse et sans grâce la font remonter au temps qui a précédé l’art gothique, et on peut sans difficulté lui attribuer quelques siècles encore. Nous ne donnons que des conjectures. Selon toutes les probabilités, la première chapelle a dû exister pendant trois ou quatre siècles ; nous arriverions donc au xm° siècle et peut-être au xx. Rien ne nous autorise à penser qu’il y ait eu plus de deux monuments construits en cet endroit.
Il y a donc six ou sept siècles que Notre-Dame des Vertus est honorée parmi les Périgourdins. Plusieurs générations sont venues s’agenouiller devant l’image miraculeuse de Marie ; elles sont arrivées là, conduites par la crainte, le repentir ou l’espérance ; et cette petite place, choisie entre tant d’autres, a été le rendez-vous de toute la contrée. Ces âmes pieuses venaient invoquer la Mère de Dieu, et elles étaient heureuses de répandre devant elle leurs prières avec leurs larmes.
Les petits enfants ont été particulièrement l’objet des faveurs de Notre- Dame des Vertus ; on les consacre à Marie devant son autel, lorsqu'ils sont malades, en faisant lire sur eux l'Evangile de la messe de la sainte Vierge. Les parents les mettent sur l’autel même; là, ils les revêtent de nouveaux habits et abandonnent les anciens, comme un témoignage assuré que le mal aura disparu. On y porte de préférence les enfants rachitiques et ceux qui n’ont pas une bonne croissance ou qui dépérissent tout à coup. Combien de mères affligées sont revenues chez elles heureuses d’avoir invoqué ici Marie, et ont vu leurs prières exaucées !
Les pèlerins de Notre-Dame des Vertus témoignent principalement leur dévotion en faisant brûler des cierges devant la statue de Marie. Cette cire consumée par la flamme est une image du cœur chrétien, qui lui aussi brûle et se consume d'amour. Aux fêtes de septembre, l’église est souvent toute remplie de ces cierges ; les fidèles les tiennent à la main, les mettent sur des chandeliers ou les posent sur les dalles. Généralement ces cierges sont petits et souvent renouvelés ; ils sont aussi l’offrande du pauvre et comme son obole.
L'usage s’est établi d'écrire des lettres qu’on place au pied de l’image de Marie. Ces lettres expriment les grâces qu’on demande à Dieu par l’intercession de sa Mère.
On offre encore des fleurs, des vases, des couronnes, des cœurs en or et en argent, et d’autres objets à l’autel de Marie ; on habille la Madone avec
de beaux vêtements donnés par des pèlerins reconnaissants et travaillés par des mains pieuses. Lorsque l’affluence est considérable, on descend la divine image du lieu élevé où elle se trouve, on enlève ses habits de soie et d’or, et on la place sur un petit trône à la portée des fidèles, afin qu'ils puissent satisfaire leur dévotion en baisant le corps du Fils et les vêtements de la Mère. On remarque quelques endroits où la pierre est usée par les lèvres des pèlerins. Ce témoignage de la piété populaire est très-fréquent ; chacun yeut passer à son tour pour regarder attentivement la douce image, la baiser et faire ensuite son offrande. Enfin, on ne manque pas de faire toucher à la Madone des objets de piété qu’on conserve avec soin.
Le pèlerinage de Notre-Dame des Vertus n’a jamais cessé d’être fréquenté; mais la dévotion populaire, si générale autrefois, s'était bien amoindrie, et le nombre des pèlerins diminuait sensiblement. L'autorité ecclésiastique s’en émut et songea sérieusement à rétablir les anciennes traditions. En 1853, Mgr George fit prêcher une retraite à Notre-Dame pour renouveler le sentiment des populations envers ce sanctuaire, et témoigna le désir de restaurer le pèlerinage ; mais il n’eut pas le temps de mettre à exécution ses projets. La providence réservait cette nouvelle gloire à Mgr Dabert. En 1866, il envoyait à Notre-Dame M. l'abbé Van Hesteren, ancien misssionnaire, et remettait à son zèle intelligent le soin de relever l’antique pèlerinage périgourdin. Ce prêtre infatigable s’est mis aussitôt à l'œuvre ; il à institué une Association, il a établi des prières quotidiennes dans le sanctuaire, il a cherché des secours, et après divers travaux et plusieurs voyages, il a réalisé une partie des projets qu'il médite. Une très-belle maison, admirablement située, est bâtie à côté de l’église ; elle est destinée à recevoir les dames qui viennent faire leur pèlerinage ou qui voudraient y faire une retraite de quelques jours,
Extrait du Pélerinage de Notre-Dame des Vertus, par le R. P. Carles, de Toulouse.