SAINT GORGON ET SAINT DOROTHÉE
MARTYRS A NICOMÉDIE, EN BITHYNIE 80%. — Pape : Saint Marcellin. — Empereur romain : Dioclétien.
C'est un devoir de l'homme sage et juste de ne placer ses richesses que dans la justice.
Lactance,
Saint Gorgon était intendant général des offices du palais et de la chambre de l’empereur, et saint Dorothée exerçait avec zèle les mêmes emplois, sous l’autorité de Gorgon, auquel il ne le cédait ni par la magnanimité de sa vertu, ni par la fermeté de sa foi. Ces deux fidèles adorateurs de Jésus- Christ ne négligeaient aucune occasion de répandre la vérité, dont ils étaient des témoins irréprochables. Ils brillaient dans le palais du prince comme des flambeaux éclatants ; et par leurs sages exhortations ils maintenaient presque tous les officiers de la demeure impériale dans l’amour et le zèle ardent de la foi chrétienne. Aussi pouvait-on croire que parmi eux s’accomplissait cette parole du roi David : « Qu'il est doux, qu'il est agréable pour des frères de vivre ensemble dans la paix ! » Dioclétien, rugissant de colère contre les serviteurs de Dieu qu’il retenait dans les fers, ordonna de préparer un trône dans la grande salle du palais, et d'amener en sa présence les confesseurs qui étaient dans les chaînes. Il fit apporter aussi les statues de ses dieux, avec l’encens que les chrétiens devraient brüler devant ces idoles. Les saints martyrs entrèrent alors, mettant toute leur confiance dans le Seigneur ; ils méprisèrent comme du fumier tous ces vains simulacres qu’on voulait leur faire adorer, et se mirent à chanter à plusieurs reprises : « Les dieux des nations sont des démons ; c’est le Seigneur qui seul a fait les cieux ».
Transporté de rage, Dioclétien commanda de frapper les uns avec des lanières de cuir et des fouets à balles de plomb, de déchirer les autres avec des peignes de fer, de suspendre ceux-ci au chevalet, d’écorcher ceux-là tout vifs. Puis ayant remarqué un des confesseurs qui semblait résister avec plus de fermeté à ses ordres sacriléges, il voulut qu’on lui fit souffrir des tourments encore plus cruels. A cette vue, le bienheureux Gorgon ne put s’empêcher de crier hardiment à l’empereur : « César, pourquoi infliges-tu à notre compagnon une peine plus sévère qu’à nous-mêmes ? ne sommesnous pas tous condamnés par une même sentence ? Le crime dont il est accusé, ne l’avons-nous pas tous commis et confessé ? Oui, notre foi, notre culte, nos sentiments sont unanimes. Jusqu'à présent, Ô empereur, nous t’avons servi fidèlement, laisse-nous désormais servir notre Dieu, qui nous a créés. Nous t’appartenions jusqu’à cette heure ; maintenant, que tu le veuilles ou non, nous sommes à Dieu. Oui, nous nous sommes enrôlés sous
ses élendards; nous avons reçu la marque de son service ; reprends, si tu le veux, le baudrier militaire que tu nous avais donné; nous pourrons même alors suivre plus librement le Christ, notre roi. Encore un mot, César ; je ’exhorte à calmer cette fureur insensée, si tu ne veux pas, malheureux, être livré aux peines éternelles. Les tourments que tu fais subir aux serviteurs de Dieu auront une fin; mais les supplices que tu te prépares ne cesseront jamais ».
Dioclétien ayant entendu ces paroles du bienheureux Gorgon, en fut troublé jusqu’au fond de l’âme ; il ne savait que répondre, tant sa colère était à son comble ; cependant quel parti prendre à l'égard d’un officier de ce rang, qui avait vécu dans son intimité, et toujours habité le palais impérial depuis son enfance ? On ne pouvait perdre un homme aussi distingué par sa vertu et sa haute sagesse, un personnage issu du plus noble sang de l'empire. L'empereur le fit donc approcher avec son collègue Dorothée, et chercha à les gagner tous deux par la douceur. Il leur promettait même des honneurs plus considérables et un grade très-élevé dans la milice, s'ils voulaient revenir à l’ancien culte. Mais les bienheureux, après avoir adressé du fond de leur cœur à Dieu une fervente prière, repoussèrent énergiquement les offres de l’empereur. Gelui-ci ordonna alors de les charger de chaînes et de les jeter dans un cachot ténébreux, jusqu’à ce qu'il eût décidé ce que l’on devait en faire. Mais dès le lendemain il commanda de dresser encore son tribunal, et d'appeler les bourreaux avec tous leurs instruments de supplice. On amène les bienheureux Gorgon et Dorothée, en les avertissant qu’il y va pour eux de la vie. « Songez », leur dit l’empereur, « à sauver votre honneur et votre vie ; car vous allez, selon le parti que vous prendrez, subir une mort honteuse, ou obtenir de grandes faveurs. Si, obéissant à mes ordres, vous voulez vivre, vous aurez le premier rang parmi les grands de l'empire ; si vous préférez mourir, on vous arrachera la vie dans les plus atroces tourments. Votre opiniàtreté et l’injure faite aux dieux immortels ne pourraient demeurer impunies ». Le bienheureux Gorgon répondit alors pour tous les deux : « Le Christ qui nous a appelés à la foi, nous soutienüra par sa grâce dans l'épreuve que tu prépares. Voici que le Christ nous attend pour nous conduire à la gloire éternelle. La souffrance que nous allons affronter par ton ordre passera vite ; mais la récompense promise à nos travaux n'aura jamais de fin ».
L'empereur, sans leur répondre, commande qu’on les suspende au chevalet, et les fait ensuite déchirer de coups; on arrache leur peau avec des ongles de fer, et l’on arrose ensuite ces plaies vives avec du vinaigre mêlé à du sel. Les saints martyrs, pendant cet affreux supplice, regardaient le ciel avec un visage riant et disaient : « Grâces vous soient rendues, Seigneur Jésus-Christ, qui avez daigné nous fortifier au milieu des tourments ; nos cœurs se portent vers vous, et nous espérons vous contempler bientôt face à face, et jouir de votre sainte présence qui fait la joie des anges, et qui est à elle seule l’éternelle vie et l’éternel bonheur ». Dioclétien, voyant cette allégresse des Bienheureux, sentait redoubler sa rage, et ne savait plus que faire pour les tourmenter davantage. Pendant que ses cruels ministres s’acharnaient sur leurs victimes, celles-ci se réjouissaient dans le Seigneur, et semblaient ne ressentir aucune douleur. Enfin les bourreaux, après s'être longtemps consultés, résolurent de les placer sur un gril au-dessus de charbons ardents, afin que les parties de leurs corps demeurées encore intactes fussent successivement exposées au feu, et que la douleur se fit sentir d’autant plus vive, que la combustion serait plus lente.