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pour lesquelles on ne le consultât, et sur lesquelles il ne fût obligé de donner son avis, et souvent une dernière résolution.
Il se rendit encore le protecteur invincible de la for contre toutes les erreurs qui osèrent paraître de son temps. Les premières furent celles de Pierre Abeïlard et d’Arnold de Brescia, son disciple, qui, par de fausses subtilités, renouvelaient les dogmes d’Arius, de Nestorius et de Pélage. Le Saint, qui aimait Abeïlard pour son esprit et pour quelques apparences de piété qu’on voyait en lui, l’avertit d’abord en particulier de corriger ses sentiments et de demeurer inviolablement attaché à la doctrine des saints Pères; mais, comme ce présomptueux méprisa ses remontrances et eut même la hardiesse de le provoquer à la discussion, il Le fit condamner premièrement à Sens, par un Concile de trois provinces (41140), secondement à Rome, par le pape Innocent Il, auquel il écrivit une lettre pour la réfutation de ses rêveries. Les secondes erreurs qu'il combattit furent celles de Gilbert de la Porée, éfèque de Poitiers, prélat savant et subtil, mais qui, pour vouloir accommoder nos mystères aux principes de la nature, détruisait la simplicité de Dieu et mettait une composition infinie dans son être, ses attributs et ses personnes divines. Car il enseignait que la divinité par laquelle Dieu est Dieu, comme aussi la sagesse, la puissance et la bonté par lesquelles Dieu est puissant, sage et bon, ne sont pas Dieu, mais seulement en Dieu; et il disait que les relations des personnes divines étaient hors de ces personnes, de même que, dans les créatures, les rapports qu’elles ont entre elles sont hors de leur substance et de leur propre constitution. Arnault et Calon, ses deux archidiacres, reconnurent les premiers l’iniquité de sa doctrine, qui détruisait la nature divine. Ils l’en avertirent, et, sur le refus d’y renoncer, ils s’en allèrent à Rome en faire leur plainte au pape Eugène III, disciple de notre Saint. Sa Sainteté remit l’examen de cette affaire au Concile de Reims qu’il allait tenir en personne. Il y présida comme chef de l'Eglise; plusieurs cardinaux, dix archevêques et un grand nombre d’évêques y assistèrent; mais Bernard fut l’âme et lesprit qui anima toute cette assemblée. Il discuta contre Giülbert; il lui fit découvrir son venin qu’il cachait sous les replis de ses raisonnements; il lui fit reconnaître son erreur; il l’obligea de la rétracter, de la censurer, de l’anathématiser, et d’avouer que l'essence divine, la forme divine, la bonté, la puissance, la vertu divine est Dieu. Il en fit faire le décret, et, quelque difficulté qu’y apportassent les cardinaux qui voulaient qu’on supprimât cette affaire pour épargner 1 honneur de Gilbert, surtout parce qu’il se soumettait, il porta le Pape et tout le Concile à condamner ses opinions, sans néanmoins faire tort à sa personne.
Enfin, la principale hérésie contre laquelle notre bienheureux Abbé employa son zèle, fut celle d’un moine apostat, nommé Henri, qui faisait dans le Languedoc une guerre cruelle à l'Eglise, en attaquant les Sacrements, qui sont ses trésors, et les prêtres, qui en sont les ministres; et, parce que cet hérésiarque était un grand parleur, il avait tellement séduit le monde, que, comme dit notre Saint, dans son Epître cexL° et au Sermon Lxv° sur les Cantiques, on trouvait déjà des Eglises sans peuples, des peuples sans prêtres, des prêtres sans le respect qui est dû à leur caractère, et, enfin, des chrétiens sans Jésus-Christ. On refusait le baptême aux petits enfants, on se moquait des prières et des sacrifices pour les morts, de l’invocation des Saints, des excommunications, des pèlerinages, des constructions des temples, de la consécration, du chrême et des saintes huiles, de la cessation du travail aux jours de fêtes et des autres cérémonies ecclé-
siastiques. Le Pape, étant averti de ces désordres, envoya, pour y remédier, son légat, qui prit avec lui Bernard comme le plus fort rempart de l'Eglise persécutée. Les Toulousains reçurent cet ange de la terre comme un ange venu du ciel; il leur prêcha avec un zèle incroyable, et prêcha de même dans tous les lieux que l’hérésiarque avait infectés. Sa parole fut si efficace, qu'elle guérit toutes les plaies que cet ennemi public avait faites; ceux mêmes qu'il avait séduits le poursuivirent, l’attrapèrent et le mirent, chargé de chaînes, entre les mains de l’évêque de Toulouse.
Ce qui contribua beaucoup à ce succès, ce furent les grands miracles que fit ce Saint dans tous les endroits où il prêcha. Il était à Sarlat, ville épiscopale; après le sermon, le peuple lui apporta quantité de pains pour les bénir selon sa coutume, en faisant dessus le signe de la croix; il assura les assistants, pour marque de la vérité de ce qu’il leur disait, et de la fausseté de la doctrine des hérétiques, que tous les malades qui mangeraient de ces pains seraient guéris. Le vénérable Geoffroy, évêque de Chartres, qui était proche du Saint, croyant que cette proposition était trop générale, la voulut modifier, ajoutant qu’ils seraient guéris, pourvu qu'ils en mangeassent avec une ferme foi. Mais le Saint, dont la confiance en Dieu n’avait point de bornes, reprit la parole et dit : «Jene dis pas cela, mais je dis absolument que tous les malades qui mangeront de ces pains seront guéris, afin que l’on connaisse, par ce grand nombre de prodiges, que ce que nous annonçons est véritable ». Une promesse si authentique fut suivie de l'exécution; une infinité de malades furent guéris en mangeant de ces pains, et personne n’en mangea qui ne reçût la guérison. Ce grand événement fut un coup de massue qui écrasa presque tous les restes de l’hérésie; il n’en demeura que quelques étincelles, qui devinrent depuis un grand incendie chez les Albigeois. On ne peut expliquer les honneurs qu’on rendit ensuite partout à cet humble religieux; les campagnes par où il passait étaient toutes pleines de monde; dans l’entrée des bourgs et des villes la presse était si grande, qu’à peine pouvait-il avancer. Il alla encore une fois à Toulouse, où il fit un signalé miracle en la personne d’un chanoine régulier de l’église de Saint-Sernin , qui était paralytique et ne pouvait se remuer. Il demanda à Dieu sa guérison et il l’obtint ; de sorte qu'après lui avoir donné sa bénédiction, comme il sortait de sa chambre, pour ne point paraître auteur du miracle, le malade sauta de son lit, se jeta à ses pieds, et, se trouvant parfaitement guéri, il se présenta au légat et à l’évêque de Chartres, qui en firent chanter un cantique de louanges et d’actions de grâces dans Péglise. Depuis, ce chanoine, qui s’appelait aussi Bernard, suivit son bienfaiteur et se fit religieux à Clairvaux, où il s’avança tellement dans la vertu, qu’il fut trouvé digne d’être abbé du monastère de Valdeau.
Après tant de combats et de victoires, on sera obligé d’avouer que notre Saint était le fléau et le persécuteur des méchants, comme, au contraire, il était l’ami et le fidèle coopérateur de tout ce qu’il y avait de son temps de grands prélats et de saints personnages dans l'Eglise. On ne peut exprimer l'amour, le respect et la joie avec lesquels il fut reçu par saint Hugues, évêque de Grenoble, et par les religieux de la Grande-Chartreuse, lorsqu'il leur rendit visite. Cet excellent prélat, qui fut depuis canonisé au concile de Pise, ne le regardant pas comme un homme, mais comme une image vivante de la sainteté de Dieu, ne fit point difficulté, tout évêque et vieux qu’il était, de se prosterner à terre pour le saluer. Bernard fut extrémement surpris de cette action d’humilité, etse jeta lui-même aux pieds du saint évêque pour recevoir sa bénédiction ; depuis, ces deux enfants de lu-
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mière ne furent plus qu’un cœur et qu’une âme, étant liés et unis par une étroite charité en Jésus-Christ. Il avait déjà écrit aux Chartreux des lettres pleines d’une suavité divine, ce qui avait uni leur âme à la sienne ; mais cette dilection s’enflamma encore davantage par leur mutuel entretien. Tout ce qui fit peine à Guigues, prieur de la Chartreuse, fut de voir qu'il était venu sur un cheval dont la selle et le harnachement étaient trop magnifiques; mais il fut bien surpris quand il reconnut que le saint Abbé, qui s’en était servi pendant tout son voyage, ne s’en était pas aperçu, ayant l'esprit si occupé de Dieu, et les sens si morts aux objets mêmes qui étaient à tous moments devant ses yeux, qu'il n’en faisait point le discernement. De même, ayant un jour voyagé au bord d’un lac, il ne savait pas le soir ce que ses compagnons voulaient dire, lorsqu'ils parlaient du lac qu'ils avaient longé. Geoffroy, évêque de Chartres ; Manassé, de Meaux ; Guillaume, de Châlons; Gaudry, de Dol ; Hildebert, du Mans; Aubry, de Bourges ; Josselin, de Soissons ; Hugues, de Mâcon ; Ouger, d'Anvers; Milon, de Thérouanne ; Alvise, d'Arras; Albéron, de Trèves ; Samson, de Reims ; Geoffroy de Bordeaux, et Arnoult, de Lisieux, dont quelques-uns sont au nombre des Saints, et qui étaient l'élite des évêques de la chrétienté, étaient aussi ses intimes ; il les respectait et les servait en ce qui lui était possible, et il en était aussi singulièrement aimé et révéré. Il ne faut pas non plus omettre saint Malachie, ce grand archevêque et apôtre d'Irlande, dont lui-même a écrit la vie, et qui était le plus bel ornement de son siècle. Cet homme incomparable, étant venu à Clairvaux dans un voyage qu’il faisait à Rome, fut tellement ravi de la ferveur de ce bienheureux Abbé et de ses religieux, qu’il voulut être revêtu de leur habit, et qu’il fit de grandes instances auprès du Pape pour être déchargé de son évêché, afin de passer le reste de ses jours avec eux; mais Sa Sainteté, ne voulant pas priver l'Eglise d'Irlande d’une lumière qui lui était si nécessaire, le fit au contraire son légat dans toute cette île ; au lieu de demeurer à Clairvaux, il emmena pour ainsi dire Clairvaux avec lui, en faisant passer des religieux de saint Bernard dans son pays pour y établir des monastères.
Neuf ans après, sachant que l’heure de son décès était proche, il revint à Clairvaux pour y mourir au milieu de cette compagnie de Saints. Bernard lui administra les sacrements et reçut ses derniers soupirs ; puis, lorsqu'on lava son corps, il changea de tunique avec lui. Enfin, ayant commencé la messe pour le repos de son âme, il eut une révélation très-manifeste de sa gloire : par un mouvement extraordinaire du Saint-Esprit, il cessa la messe de Requiem, et acheva la messe d’un saint confesseur pontife.
11 faudrait maintenant parler exprès des prophéties, des miracles, des vertus, des souffrances et des écrits de ce bien-aimé de Dieu : mais comme ces grands sujets nous mèneraient trop loin, il suffira d’en toucher quelque chose, outre ce que nous avons dit jusqu’à présent. Pour les prophéties, sa vie nous en fournit une infinité d'exemples. Il voyait ce qui se passait dans les abbayes les plus éloignées dépendantes de la sienne , sans qu’on lui en donnât avis, et lorsque c'était quelque déréglement, il mandait qu’on eût à s’en corriger au plus tôt. Il savait qui, des postulants et des novices, persévérerait et ferait profession, et qui s’en retournerait au monde et abuserait de la grâce de sa vocation. Il prédisait aux uns le temps et le lieu de leur mort, à ceux-ci leur heureux retour de quelque voyage, à ceux-là la conversion de leurs parents, aux autres le châtiment dont ils seraient accablés par la justice de Dieu. Et ces prédictions avaient toujours leur effet. Entre autres, il prédit la mort du fils aîné de Louis le Gros, pour punition
du mauvais traitement que son père avait fait à quelques bons évêques, comme nous l'avons dit, et celle du comte d'Anjou, pour châtiment du mépris qu’il avait fait de la sentence d’excommunication fulminée contre Jui. Il prédit aussi la réconciliation du comte de Champagne avec le roi de France, au bout de cinq mois, réconciliation impossible sans un évident miracle ; cela arriva néanmoins justement au bout de ce temps.
Pour ses miracles, l’auteur du troisième livre de sa vie, qui était son secrétaire, et qui fut depuis son successeur dans l’abbaye de Clairvaux, assure que, lorsqu'il alla en Allemagne pour y prêcher la croisade, il guérit en un seul jour, à Doningen, près de Rheiïnfeld, neuf aveugles, dix sourds ou muets, dix-huit boiteux ou paralytiques. Il ajoute qu'il fit de semblables prodiges à Constance, à Bâle et à Spire, en présence de Conrad, roi des Romains. À Mayence, la foule des malades, qui venaient pour être touchés de ses mains, était si grande, que le roi, pour le tirer de la presse qui l’accablait, fut obligé de quitter son manteau royal et de le prendre entre ses bras, afin de l'emporter hors de l’église. Il ne fit pas de moindres prodiges à Cologne : dans l’espace de quatre jours qu’il y demeura, il redressa douze boiteux, donna l’ouïe à dix sourds, la vue à cinq aveugles et la parole à trois muets, enfin il y guérit deux manchots. Les habitants d’Aix-la-Chapelle eurent en même temps part à cette bénédiction et reçurent des faveurs et des assistances pareilles. Lorsque le Saint était dans son abbaye, il n’était pas moins pressé et importuné par les malades. Le pape Eugène III y étant venu à l'improviste, lorsqu'il disait la messe, fut témoin lui-même de la multitude de ces malheureux qui y accouraient pour obtenir de lui leur guérison ; de sorte qu’il en fut presque étouffé, et qu’il eut de la peine à sortir de cette presse par le secours de ses officiers. Le même Pape étant allé à Cîteaux, pour y assister à l’assemblée des abbés, comme un de leurs confrères, le Saint, qui y était aussi venu, y délivra de la surdité un petit enfant qui avait perdu l’ouïe par une frayeur subite. Enfin, de quelque côté que se tournât ce grand Serviteur de Dieu, il faisait tant de merveilles, qu'on ne se mettait plus en peine ni de les compter, ni même de les marquer en particulier.
Nous aurions maintenant un beau champ à parler de ses vertus, si nous ne savions que c’est une histoire que nous faisons et non pas un éloge. Nous en dirons seulement un mot. La grandeur de sa foi paraît admirablement par la guerre continuelle qu'il a faite aux hérétiques pour la soutenir, par les excellents traités qu’il a composés pour l'expliquer et la défendre, par son respect et sa dévotion pour nos Mystères, et surtout par le désir qu'il a toujours eu de répandre son sang pour sceller les vérités catholiques. On a vu sa confiance en Dieu, soit dans les nécessités de son abbaye, soit dans les persécutions qui ont été suscitées contre sa personne et contre celle de ses enfants, soit dans les calamités publiques de l'Eglise, soit enfin dans les misères particulières du prochain, pour lesquelles on lui demandait et il a fait tant de miracles. Il a montré son amour pour Dieu, en travaillant perpétuellement pour sa gloire, en lui acquérant tous les jours de nouveaux serviteurs, en cherchant à converser avec lui par l’oraison, et en lui faisant à tous moments de purs sacrifices de son honneur, de sa vie et de tout lui-même.
Sa dévotion envers Jésus-Christ et envers la sainte Vierge était incomparable : il suffit de lire les sermons et les traités qu’il a composés en leur honneur, pour voir que son cœur était tout consumé des ardeurs de leur dilection. Etant un jour dans l’église cathédrale de Spire, en Allemagne,
au milieu de tout le clergé et d’une grande multitude de peuple, il se mit à genoux par trois fois différentes, disant à la première : O clemens / à la seconde : O pia ! à la troisième : O dulcis Virgo Maria! Et l'Eglise a mis ces trois salutations à la fin de la célèbre antienne Save Regina. Quelques auteurs disent même que saint Bernard est l’auteur de toute l’antienne: On voit encore dans cette cathédrale trois lames de cuivre où ces trois mots, prononcés par notre Saint, sont gravés, et on y chante aussi pour cela tous les jours le Salve Regina en musique. Il faudrait être animé de son esprit pour représenter dignement son affection, son zèle et son amour véritable et cordial pour le prochain. Il était le meilleur ami et le plus reconnaissant de son siècle, et ses lettres nous montrent qu'il n’a jamais rien épargné pour servir ceux qui lui avaient rendu quelque service. Tout le reste des hommes était aussi logé dans le fond de son cœur; il les souhaïtait tous dans les entrailles de Jésus-Christ, et il n’épargnait ni ses travaux ni ses veilles pour assurer leur salut et pour aider à leur avancement spirituel dans la vertu. Le refus constant qu'il a fait toute sa vie de toutes les dignités ecclésiastiques est une marque évidente de sa modestie et de son humilité ; mais elle paraît encore avec plus d’éclat par l’aversion qu’il avait pour les louanges et pour l’estime des hommes, et par le soin qu’il prenait de les détourner.
Jamais Saint n’a été plus loué, et l’on ne peut rien ajouter aux éloges que lui donnaient, de son vivant même, les personnes les plus distinguées et les plus saintes de l'Eglise. Mais il faut voir dans ses Épîtres xI°, XVII!', EXXII°, LXXXVII® et cczxv°, comment il prenait de là sujet de s’humilier, de déclarer ses faiblesses, de découvrir ses imperfections dont il croyait être rempli, et de se tenir fermement dans la connaissance et le sentiment de son néant. Pendant que tout le monde admirait la force, la beauté et l’onction de ses écrits, il les méprisait et les blâmait lui-même, ne pouvant s’attribuer que de l'ignorance et de l’indiscrétion. Ses propres avis lui étaient suspects, et comme il le dit lui-même dans l’Epître Lxxxvinr®, il aimait mieux qu’on ne les suivit pas, parce qu'il craignait qu’ils ne fussent les effets d’une lumière aveugle, ou d’une faiblesse de jugement. Le démon fit ce qu’il put pour le faire tomber dans l’orgueil ou dans la vanité ; mais ce fut toujours inutilement. Un jour, pendant la prédication qu'il faisait devant un auditoire d’élite, cet esprit superbe lui suggéra cette pensée : « Te voilà bien glorieux d’être écouté et suivi avec tant d’applaudissements ». Le Saint lui dit généreusement : « Je n’ai pas commencé pour toi, je ne finirai pas non plus pour toi ». Il joignait à une douceur incomparable, qui lui a mérité le titre de Doctor mellifluus : « Docteur doux comme le miel », une liberté et un courage apostoliques qui n’ont presque point d'égaux dans les autres Saints. Nous en avons déjà donné des exemples dans sa manière d’agir avec les princes, les rois, les empereurs, les évêques, les cardinaux et les Papes même, à qui il savait dire et écrire des vérités qui ne leur pouvaient pas être agréables selon la nature, et qui, en effet, leur ont souvent déplu. Ceux qui prendront la peine de lire les Epîtres xLvin° au cardinal Haimeric ; czxxxn à Henri, archevêque de Sens ; czxxxv° à Eustache, évêque de Valence, en Dauphiné ; cc° à Ulger, évêque d'Angers, et cexxmm° à Josselin, évêque de Soissons, y trouveront de nouvelles marques de cette fermeté digne d’un Basile, d’un Ambroise et d’un Chrysostome, Que dirons-nous de son désintéressement, et du mépris généreux qu’il faisait de toutes les faveurs et des commodités de ce monde? Jamais l’amitié des grands ne lui a pu faire faire une recommandation
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contre son devoir. Lorsque le comte de Champagne, à qui il avait tant d’o-
bligations, le pria de procurer des bénéfices à son fils Guillaume, qui était
encore enfant, il le refusa absolument, tant parce qu’il condamnait la
pluralité des bénéfices, sans nécessité pressante où il s’agît du bien de
l'Eglise, que parce qu’il n’approuvait point qu’un enfant fût chargé d’office
dont il ne pouvait pas faire les fonctions. On lui enleva une somme notable
d’argent destinée à une fondation, et on lui fit perdre plusieurs monas-
tères, sans qu’il s’en émût ni qu'il en voulût du mal à ceux qui lui avaient
fait ce tort. Il céda souvent de ses droits aux religieux des autres Ordres; il
n’y avait rien qui lui fût agréable que d’être pauvre et de voir ses religieux
pauvres. La retraite et la solitude étaient tout ce qu’il souhaitait le plus sur la terre, et ce n’était qu'avec une violence extrême qu’on y voit qu’il était dans ces états comme un enfant que l’on tire de la mamelle de sa
nourrice ; enfin, Bernard était un chef-d'œuvre dont la divine Sagesse se plaisait à faire comme le résumé de toutes les vertus.
Mais, comme il était homme, cela n’a pas empêché que, pour l’éprouver, le purifier et le consommer, il n’ait été sujet aux injures, aux calompies et aux persécutions des hommes. Ce fut dans ces occasions que sa vertu parut dans tout son éclat, et qu’il fit voir qu’il avait une patience et une humilité à l’épreuve de tous les coups. Le pape Innocent IT, qui lui était entièrement redevable de l'extinction du schisme d’Anaclet, oublia quelquefois ces obligations, et, élant prévenu par de mauvaises langues à qui le zèle et le courage de Bernard ne pouvaient être agréables, le traita en quelques occasions d’importun, d’indiscret, et même de traître. Il faut voir dans ses Epîtres cexIn° et cexvmm, avec quelle sagesse et quelle modestie il se disculpa de ces accusations, et combien il sut, sans choquer la puissance souveraine de ce Pontife, lui faire voir que son importunité était celle que l’Apôtre demande à son disciple Timothée, lorsqu'il lui dit : Prædica verbum, insta opportune, importune : « Prêchez la parole, pressez la correction à temps et hors de temps » ; que son indiscrétion était celle que le même Apôtre s’attribue à lui-même quand il dit : Factus sum tnsiprens; vos me coegistis : « J'ai parlé comme un insensé, vous m’y avez contraint » ; et qu’enfin la trahison ne lui pouvait être imputée, puisque, dans toute l'affaire dont il s'agissait, il n’avait rien fait que par l’ordre de Sa Sainteté. Les cardinaux et les évêques eurent aussi quelquefois de la jalousie contre lui de le voir terminer avec tant d'autorité toutes les causes de la chrétienté, et il y en eut, tant à Rome qu’au Concile de Reims, qui dirent qu’étant religieux il devait se tenir dans son cloître et ne devait point se mêler des affaires ecclésiastiques. Mais, bien loin de s’offenser de ces plaintes contraires à toute sorte de justice, il supplia les évêques de ne plus l’employer à ce qui n’était pas de sa charge, de ne plus l’arracher de la retraite, de laisser la grenouille dans son marais, l'oiseau dans son nid, et la colombe dans les fentes de la pierre, sans interrompre davantage son repos pour des choses qui regardaient leur fonction, dont eux et non pas lui rendraient compte au jugement de Dieu. Dans les calomnies, il savait admirablement bien se donner le blâme , et cependant soutenir vigoureusement les intérêts de Dieu, sans que son humilité empêchât l’ardeur de son zèle, ni que son zèle préjudiciàt aux véritables sentiments de son humilité.
Enfin la plus rude épreuve de sa constance fut la mauvaise issue de la Croisade qu’il avait prêchée dans une grande partie de l’Europe, et qu'il avait fait espérer devoir être si heureuse. Ce fut le pape Eugène III qui,
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par un bref public, l’obligea d'engager les princes et les peuples chrétiens dans cette guerre sainte ; il s’y employa avec toute l’ardeur que l’amour de Jésus-Christ et l’esprit d’obéissance lui purent inspirer. Il fit une infinité de merveilles pour confirmer ses prédications et pour faire voir qu’il parlait au nom de Dieu. Aussi, l’empereur, le roi de France, Louis le Jeune, et un grand nombre d’autres princes et seigneurs se croisèrent et passèrent en Orient pour combattre les infidèles. Mais le succès ne répondit pas aux espérances, Car la plupart des troupes chrétiennes y périrent, soit par le fer des ennemis, soit par les mauvais traitements des Grecs et des chrétiens orientaux ; de sorte qu'il n’y avait presque point de familles en France, en Iialie eten Allemagne, qui n’eût sujet de regretter la mort des siens et la perte de beaucoup de biens que l’on avait employés pour équiper cette armée. Cette disgrâce déchaïîna les impies et les libertins contre la réputation de saint Bernard ; on le fit passer pour un faux prophète, on le chargea d'injures et de reproches, et, ni les grands prodiges qu'il avait faits en publiant les indulgences de cette Croisade, ni l’ordre exprès qu’il avait reçu de les publier même contre son gré, ne purent empêcher qu’on le traitât de trompeur, de séducteur et de peste publique de la chrétienté. Il fallait ce grand revers pour contre-balancer les louanges incomparables qu’on lui avait données, et pour achever de l’épurer comme l'or dans le creuset et comme les plus pures essences dans l’alambic. Il reçut ce coup si peu attendu avec une constance merveilleuse, sans sémouvoir, et ce qu’il ena écrit au livre 11 de la C'onsidération est si édifiant, qu’on ne peut rien lire de plus instructif. Il dit, entre autres choses : « S'il faut nécessairement que les hommes murmurent dans cette rencontre, il vaut mieux que ce soit contre moi que contre Dieu. Ce m'est un extrême bonheur que Dieu veuille se servir de moi comme d’un bouclier. Je reçois de bon cœur les médisances des langues qui m’attaquent et les dards empoisonnés des blasphémateurs qui me percent, afin qu’ils ne viennent pas jusqu’à la divine Majesté. Je souffrirai volontiers d’être déshonoré par eux, puisque lhonpeur de Dieu demeure couvert par mon déshonneur ». Au reste, plusieurs hommes savants du même temps ont fait voir la véritable origine du désastre des chrétiens dans cette rencontre : c’était le débordement des vices qui se mit dans les armées et qui les rendit indignes des secours que la divine Providence leur avait préparés. D'ailleurs, plusieurs qui y étaient allés dans un véritable esprit de componction y trouvèrent leur salut éternel qu’ils n’eussent pas trouvé dans l’Europe, où l’abondance des biens et des commodités de la vie les efféminait et les faisait croupir dans l’impénitence. Enfin, saint Bernard, pour justifier ceux qui étaient les premiers auteurs de la Croisade, guérit publiquement un aveugle, et Dieu, pour ne pas rendre sa prédication tout à fait inutile, même pour le temporel, changea la face des choses et rendit les chrétiens maîtres de la ville d’Ascalon, qui était de grande importance pour la conservation de Jérusalem, et que l’on avait inutilement tenté de prendre durant cinquante ans : ce qui arriva la semaine même de la mort du bienheureux Abbé.
Nous avons dit beaucoup de choses de saint Bernard, mais nous en avons omis un bien plus grand nombre, qui demanderaient un volume entier. Ce fut lui qui assista perpétuellement les Papes durant leur séjour en France, et l’on dit que, lorsqu'Eugène célébra la messe dans l’église de Montmartre, à un quart de lieue de Paris, il l’y fit diacre, et le vénérable Pierre de Cluny, sous-diacre. Ce fut lui qui écrivit des lettres terribles au peuple romain, pour lui remontrer la faute qu’il commettait envers le
Pontife romain, en le forçant, par des outrages, de sortir de Rome et de se réfugier en France. Ce fut lui qui donna une Règle aux Templiers, par l’ordre du concile de Troyes, et qui forma les commencements du bienheureux Félix de Valois, qui, depuis, a été fondateur de l’Ordre de la Sainte-Trinité de la Rédemption des captifs. Enfin, le cardinal Baronius ne fait point difficulté de dire qu’il n’a pas seulement été un homme véritablement apostolique, mais aussi un vrai apôtre, et qu'il n’a été inférieur en rien aux grands Apôtres.
Après tant de travaux, étant épuisé des fatigues extraordinaires qu’il y avait endurées, outre ses pénitences et ses maladies continuelles, il tomba dans une telle défaillance, qu’il ne pouvait plus se soutenir (1152) ; son foie ne faisait plus ses fonctions, sa chaleur naturelle était presque éteinte, et ses jambes devinrent enflées comme aux hydropiques. Il reçut toutes ces incommodités comme de grandes faveurs du ciel et comme des avertissements que son vaisseau arriverait bientôt au port.
Néanmoins, toujours calme et souriant, son esprit plein de vigueur dominait ses membres affaiblis et les obligeait à se prêter encore, dans intérieur du monastère, aux fonctions sacrées. Il s’efforçait, malgré son épuisement, de célébrer chaque jour le saint sacrifice, disant à ceux qui l’assistaient et le soutenaient à l’autel, que nulle action n’était plus efficace, en ce dernier passage, que de s'offrir soi-même en holocauste, en union avec l’adorable Victime immolée pour le salut des hommes.
Ses paroles, plus rares, mais plus pénétrantes, semblaient imprégnées de la douce chaleur qui consumait son âme ; et souvent, après la célébration des divins mystères, le feu du ciel l’embrasait si ardemment, que nul ne pouvait l’approcher sans ressentir en soi-même des élans de ferveur. Les religieux, ses enfants bien-aimés, compatissaient tristement à ses douleurs, et le retenaient par toute la véhémence de leurs prières, par tous les liens de leur tendresse. Jour et nuit, la communauté à genoux demandait à Dieu, avec larmes, la conservation d’un père si aimé; à chaque lueur d'amélioration, l’espérance éclatait en actions de grâces.
Mais le Saint réunit autour de lui sa grande famille, et, d’une voix touchante, il conjura qu’on le laissât mourir. « Pourquoi », leur dit-il, « pourquoi retenez-vous ici-bas un homme misérable ? Vos supplications l’emportent sur mes désirs. Usez envers moi de charité, je vous prie, etlaissez-moi m'en aller à Dieu ».
Surmontant son extrême faiblesse, il voulut écrire à l’un de ses amis les plus chers; et d’une main défaillante il écrivit une lettre d'ami à Arnault, abbé de Bonneval, de l'Ordre de Saint-Benoît, dans laquelle, après avoir décrit une partie de ses maux et de ses douleurs, qui étaient sans soulagement, il lui dit : « Priez le Sauveur, qui ne veut pas la mort du pécheur, de ne point différer davantage la fin de ma vie, mais de la munir de son assistance. Faites-moi aussi la grâce de couvrir la nudité de ma dernière heure par vos vœux et vos prières, afin que mon ennemi, qui est en embüûche pour me surprendre, ne trouve aucun endroit pour y mettre la dent et causer des blessures ».
Bernard reçut, six semaines avant sa mort, la douloureuse nouvelle de la mort du pape Eugène. La mort inopinée de ce Pape, que saint Bernard aimait d’un amour si tendre et si dévoué, déchira son cœur et fit couler ses larmes. Il ne voulut recevoir aucune consolation, et semblait devenir de jour en jour plus étranger à ce qui se passait autour de lui. Godefroy, le pieux évêque de Langres, étant venu le voir, pour le consulter sur une
affaire importante, s’étonna du peu d’attention que lui prêtait le serviteur de Dieu. Celui-ci devina sa pensée : «Ne m'en voulez pas », lui dit-il, « je ne suis plus de ce monde ». En effet, il ne s’appliquait qu’à dénouer les derniers fils qui l’attachaient à la vie terrestre ; tous les rayons de son âme se concentraient en Dieu, comme au foyer attractif de son amour; et d'avance, sur les ailes des plus fervents soupirs, il s'élevait aux régions immortelles.
Cependant un prodige dut couronner la vie de ce grand homme.
Il était étendu sur sa couche et se disposait à clore virilement sa carrière terrestre, quand l’archevèque de Trèves vint le trouver à Clairvaux, le suppliant et le conjurant de secourir la province de Metz, où se passaient des scènes lamentables. Les bourgeois et les nobles, depuis longtemps en mésintelligence, se livraient une guerre acharnée : le sang coulait à grands flots ; déjà plus de deux mille insurgés avaient péri dans la lutte, et l'anxiété était au comble. L’archevèque de Trèves, en sa qualité de métropolitain du pays de Metz, était accouru avec la chaleureuse sollicitude du bon pasteur, pour séparer les combattants et empêcher de plus grands maux. Mais sa voix avait été méconnue, sa médiation repoussée ; et le prélat, déplorant son insuffisance, ne vit plus qu’une seule ressource: c'était d'appeler l'abbé de Clairvaux sur le champ de bataille.
Au récit de ces malheurs, que l’archevêque déplorait avec larmes, Bernard se sent profondément ému ; un zèle surnaturel le ranime ; et ses os semblent se raffermir au dedans de lui-même; car Dieu tenait cette âme sainte entre ses mains, et en faisait tout ce qu’il voulait.
Il se lève donc de son lit de mort, et part pour Metz!
Les deux armées étaient campées sur les deux rives de la Moselle; d’un côté les bourgeois, ne respirant que haine et vengeance ; de l’autre, les seigneurs et leurs soldats, ivres d’une première victoire, et prêts à recommencer le combat. Tout à coup, l’homme de paix, soutenu par quelques moines vénérables, se présente au milieu de la mêlée. Il est faible, il ne peut se faire entendre, il n’est pas même écouté; mais il va d’un camp à l’autre, s'adressant tour à tour à différents chefs, cherche à calmer les passions en effervescence, mais sans entrevoir humainement aucune chance de succès, Sa présence n’a d'autre effet que de suspendre momentanément le choc des armes.
Le Saint ne se décourage pas ; il tranquillise l'inquiétude des religieux qui l’accompagnent : « Ne vous mettez point en peine », leur dit-il ; « car, nonobstant les difficultés qui s'accumulent, vous verrez, avec la grâce de Dieu, le bon ordre se rétablir ».
En effet, au point du jour, il reçoit une députation des principaux habitants de la ville, déclarant qu’ils acceptaient sa médiation. Dès le matin, il convoque les plus considérables des deux partis dans une petite île, sur la rivière, où viennent aborder de nombreuses nacelles, amenant les chefs des diverses troupes. Bernard écoute leurs griefs et les apaise ; il triomphe des esprits les plus obstinés; les belligérants s’émeuvent et déposent les armes ; les cœurs s’ouvrent ; bientôt le baiser de paix circule à travers tous les rangs !
Une guérison miraculeuse signala cette mémorable journée. Il arriva, par l’ordre de la Providence, qu’une pauvre femme, tourmentée depuis huit ans d’une cruelle maladie, vint se prosterner devant le serviteur de Dieu pour lui demander sa bénédiction. Cette femme était sans cesse agitée de tremblements convulsifs, et son aspect causait autant d’horreur que de
pitié. Bernard se recueille ; il fait le signe de la croix ; et à l'instant même, sous les yeux d’une multitude de spectateurs, les agitations de la malheureuse disparaissent, et la santé lui est rendue.
Le bruit de ce miracle achève de captiver les sympathies. Les assistants, en foule, même ceux qui jusqu'alors s'étaient montrés intraitables, se frappent la poitrine et bénissent à haute voix les œuvres de la puissance de Dieu. Cette scène édifiante se prolongea près d’une heure, pendant laquelle, ajoute l'historien, des larmes de componction, d’attendrissement et de reconnaissance coulèrent sans discontinuer.
Or, l’homme de Dieu, environné d’un immense concours de peuples, et visiblement accablé par l’affluence de ceux qui se jetaient à ses pieds, pour lui témoigner leur respect, faillit perdre, comme naguère en Allemagne, le peu de souffle qui animait sa frêle existence, en sorte que les religieux l’emportèrent sur leurs épaules; et, l'ayant déposé dans une barque, ils quittèrent en toute hâte le rivage. Les seigneurs et les magistrats ne tardèrent point à le rejoindre : « Nous devons », lui dirent-ils, « écouter avec docilité celui que nous voyons être aimé et exaucé de Dieu ; et nous observerons ses recommandations, puisque Jésus-Christ, à sa prière, a fait de si grandes choses en notre présence ». Mais Bernard, n’acceptant aucune louange, leur répondit : « Ce n’est pas pour moi, c’est pour vous que Dieu a fait ces choses ».
Le Saint rentra ensuite à Metz, dans la maison épiscopale, où, par son ascendant et son heureuse médiation, le traité de paix fut conclu et signé, Cette œuvre était terminée |
Comme le nautonnier, au retour d’une laborieuse navigation, baisse et replie ses voiles, à la vue du port où il va jeter son ancre ; ainsi le disciple de Jésus, après avoir achevé sa course, revint humblement au saint asile de Clairvaux, où, s'étendant sur son lit de douleur, dernière station du pèlerinage de la terre, il attendit avec tranquillité l'heure du repos.
Bernard, comme un fruit müûr et parfait, ne semble plus tenir à l'arbre de l’humanité terrestre que par un fil que la plus légère secousse va rompre. Cependant ses facultés ne sont point affaiblies ; sa raison brille, ferme, pure et lucide. Les dons les plus beaux que l’on puisse admirer dans un homme, la sainteté, la sérénité, l’invincible ascendant sur lui-même, tous ces dons subsistent en lui. Il a reçu les onctions sacrées ; il écoute la voix de Dieu qui lui parle dans la solitude de son cœur; ou bien, quand, oubliant ses propres souffrances, il compatit à celles de ses frères, il les console, il les réchauffe et les inonde de sublimes espérances.
Ses disciples, rangés autour de sa couche, les yeux baignés de larmes, fixaient avec une sainte terreur les derniers reflets de ce flambeau qui les avait guidés sur la route du ciel. Rangés autour de lui, ils le regardent avec anxiété, lui parlent sans paroles; ils prient avec larmes; ils espèrent encore ; ils espèrent contre toute espérance ; car tel est l’aveuglement de l'amour ! La tendresse filiale ne comprend pas la possibilité de certaines séparations : elle s’aveugle sur la tombe ouverte d’un père ou d’une mère, comme la mère s’aveugle sur le berceau d’un enfant. On dirait que les cœurs, enlacés les uns dans les autres, par une affection pure, ne peuvent ni vivre ni mourir les uns sans les autres.
Ainsi les pieux cénobites conservaient, et jusqu’au dernier moment, une vaine espérance qui leur cachait la trop réelle appréhension de perdre leur père. Celui-ci, compatissant jusqu’au fond de ses entrailles, s’efforçait de modérer leur peine et de fortifier leur courage. Ii leur prodiguait les plus
douces consolations, les exhortant à s’abandonner avec confiance à la bonté divine, à aimer la volonté de Dieu, à persévérer dans la céleste charité. Il leur promit que, même en partant, il ne les délaisserait point, et qu'il aurait soin d’eux après sa mort. Puis, avec une suavité que nulle expression ne saurait rendre, il leur recommanda de s’aimer les uns les autres, d'avancer dans les saintes voies de la perfection, et de rester fidèles à leur règle, dans la crainte et dans l’amour de Dieu.
Enfin, tout pénétré de l'esprit apostolique, il leur répéta les paroles solennelles de saint Paul : « Mes frères, nous vous supplions et vous conjurons, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de vivre pour Dieu, selon que vous l’avez appris de nous, afin que le Seigneur vous comble de plus en plus de ses grâces...; car la volonté de Dieu est que vous soyez saints ».
Alors il fit approcher de sa couche le supérieur général de l’Ordre de Cîteaux, le vénérable abbé Gozevin, ainsi que plusieurs autres abbés et prélats qui étaient venus à Clairvaux pour lui rendre les derniers devoirs.
Gozevin fondait en larmes; car, bien qu’il fût élevé au-dessus de saint Bernard dans la hiérarchie monastique, il l’aimait d’un amour filial et le reconnaissait hautement comme son maître et père. Le Saint les remercia tous, et d’une voix émue leur dit un dernier adieu.
Cette scène déchira le cœur des pauvres moines. « Oh ! père charitable, père bien-aimé », s’écrièrent-ils en sanglotant, « vous voulez donc abandonner votre famille ? Ayez pitié de nous qui sommes vos enfants; ayez pitié de ceux que vous avez nourris de votre sein maternel, que vous avez élevés, formés, guidés, comme une tendre mère! Que vont devenir les fruits de vos travaux ? Que vont devenir les enfants que vous avez tant aimés ?.. »
Ces exclamations attendrirent le serviteur de Dieu, et il pleura.. « Je ne sais », leur dit-il en levant vers le ciel un regard plein d’une angélique douceur, « je ne sais auquel des deux il faut me rendre, ou à l’amour de mes enfants, qui me presse de rester ici-bas, ou à l'amour de mon Dieu, qui m'attire en haut... » Il dit : et ce fut son dernier soupir!
Les chants funèbres, accompagnés du glas de la mort, entonnés par sept cents moines, interrompirent le silence du désert et annoncèrent au monde la mort de saint Bernard.
C'était le vingtième jour du mois d’août 1153, vers neuf heures du matin. Le Saint était âgé de soixante-trois ans. Depuis quarante ans il s'était consacré à Jésus-Christ dans le cloître, et depuis trente-huit ans il exerçait la dignité d’abhbé. Il laissa cent soixante monastères, qu’il avait fondés dans diverses contrées de l’Europe et de l’Asie. Et dans la suite des temps, y compris les maisons détruites en Angleterre et dans les royaumes du Nord, on compta jusqu’à huit cents abbayes issues et dépendantes de Clairvaux ! Cette source féconde ne s’est jamais épuisée : elle coule encore de nos jours : les Cisterciens, les Bernardins, les Trappistes, perpétuent, sous diverses formes, la vie de leur Patriarche, et ferlilisent de leurs mâles vertus les champs de l'Eglise.
Il n’y a presque plus rien maintenant qui rappelle à Clairvaux ke souvenir de son illustre fondateur. Après avoir visité la chapelle des détenus, ancien réfectoire des moines et le réfectoire actuel, ancien cellier du monastère, on va dans la forêt à la Fontaine de saint Bernard. C'est là que, chaque année, le mardi d’après Quasimodo, les religieux se rendaient en procession, chantaient un répons à saint Bernard, le Æegina Cæœli, plantaient autour d’une grande croix, voisine de la source, plusieurs petites
croix de bois qu’ils façonnaient eux-mêmes, et buvaient avec la main l’eau de la fontaine. « L’eau sort de terre par cinq ouvertures sous le mur d’enceinte de la maison ; elle remplit un petit bassin et forme un ruisseau qui descend dans la vallée et va se jeter dans l’Aube. La fontaine est abritée par un édicule adossé à la côte, en cet endroit couverte de mousse et de jeunes taillis. La façade du monument, élevé, en 1854, par les détenus en l’honneur de saint Bernard, présente une niche en plein cintre à assises de pierre de taille, recouverte d’un toit de pierre mouluré et surmonté d’une . Croix de pierre. Dans la niche est la statue de saint Bernard ; au pied de la croix est son écu : il est d’azur au chevron d’argent accompagné en chef de deux croissants aussi d'argent et en pointe d’un lion de même. Le timbre est une mitre et une crosse abbatiales, la mitre à dextre et la crosse à senestre ».
Il paraissait sur son visage une grâce et une douceur merveilleuses qui . naïissaient plutôt de l’onction dont son âme était perpétuellement pénétrée, que de la constitution de son corps. On voyait dans ses yeux une marque d'une pureté angélique et d’une simplicité de colombe. Ses austérités l'avaient tellement exténué, qu’il n’avait que la peau et les os, et qu’il était obligé d’être presque toujours assis. Sa taille était moyenne, mais plutôt grande que petite.
11 fut enseveli dans la tunique de saint Malachie; il l’avait toujours portée aux jours solennels lorsqu'il célébrait les saints mystères à l’autel. Avant qu'on le mit en terre, un de ses religieux qui, depuis plusieurs années, tombait du haut mal, s’étant approché de lui avec une ferme foi, en fut tellement guéri, qu’il ne s’en est point du tout ressenti depuis. Le corps du Saint fut placé dans un sépulcre de pierre, devant l’autel de la Sainte- Vierge, à Clairvaux. Sur sa poitrine on plaça une boîte dans laquelle il y avait des reliques de saint Thaddée, apôtre, qui lui avaient été envoyées de Jérusalem l’année même de sa mort, et qu’il avait ordonné qu’on enterrât avec lui, afin de pouvoir être joint à ce grand Apôtre au jour de la résurrection générale. Il y eut plusieurs révélations de sa gloire, et il se fit tant de miracles par son intercession que, vingt et un ans après, l’an 1174, le pape Alexandre III le mit au nombre des Saints et lui décerna le titre de Docteur. Le pape Pie VIII confirma solennellement ce titre, et voulut que l'office de la fête de saint Bernard fût celui des Docteurs de l'Eglise.
On voit dans l’église de Ville-sous-la-Ferté (Aube), sur toile, un portrait
“en pied de saint Bernard. Le Saint est debout, la tête légèrement inclinée
vers l’épaule gauche ; de la main gauche il soutient l’église de Clairvaux ; de la droite, il tient une croix gothique, d’un travail exquis. Au fond du tableau s’ouvre une large fenêtre, auprès de laquelle deux moines semblent s’entretenir, et l’on voit fuir jusqu’à l'horizon les lignes harmonieuses et les teintes bleuâtres de la Claire-Vallée., — On le représente non-seulement avec la croix, mais avec les divers instruments de la Passion, pour rappeler sa mortification continuelle poussée à de véritables excès. — On le voit aussi quelquefois avec un démon sous les pieds, pour marquer les triomphes qu’il a remportés sur l’ennemi du salut, soit en surmontant ses tentations, soit en renversant son empire dans les cœurs des hommes par ses travaux apostoliques, soit aussi par la délivrance de nombreux possédés.
CULTE ET RELIQUES. — SES ÉCRITS
Les enfants de saint Bernard conservèrent religieusement son corps déposé à côté de saint Malachie, dans leur église conventuelle ; ils ne voulurent mème pas le lever de terre, pour ètre en droit de refuser les innombrables demandes qu’on leur adressait de toutes parts au sujet de ses reliques.
En 1178, Henri de Haute-Combe, abbé de Clairvaux, envoya au roi d'Angleterre un doigt du Saint, canonisé depuis quatre ans; puis les chartres ne nous mentionnent plus aucune soustraction jusqu’au xvrie siècle.
En 1625, les Génois, qui avaient choisi saint Bernard pour leur patron, firent demander quelqu'un de ses ossements ; leurs députés, les premiers, purent contempler sa dépouille mortelle et s’en retournèrent emportant une de ses côtes. L'abbé qui leur avait fait ce présent, D. Largentier, envoya en 1643, à Anne d'Autriche, quelques fragments du chef, que D. Jean d’Aizanville avait renfermé dans un magnifique buste de vermeil, de même que celui de saint Malachie.
Voilà, d’après les catalogues de l'abbaye, tout ce qui fut distrait du saint corps jusqu'au xvirte siècle; néanmoins, il est à croire que quelques donations moins importantes n'auront pas été mentionnées : car, en Espagne, l'Escurial possédait un fragment de côte et quelques reliques moins considérables; en France, la cathédrale de Langres expose quelques ossements ; l’église Notre-Dame de Saint-Dizier montre encore aujourd'hui un os du bras de saint Bernard, qui lui est venu de l’ancienne abbaye de Saint-Pantaléon; les églises de Chaumont, Saint-Mammès et Saint-Martin de Langres possèdent de ses reliques.
Le dernier abbé de Clairvaux, dom Rocourt (mort à Bar-sur-Aube en 1824), envoya à la monnaie de Paris, sur l'invitation du gouvernement, tous les objets d’or et d'argent qui composaient le trésor de la sacristie : seulement il conserva les bustes de vermeil renfermant les chefs de saint Bernard et de saint Malachie. Un an plus tard, en 1790, il lui fallut s’en dessaisir ; mais il garda le plus précieux, les deux chefs, et apposa son sceau à l’intérieur pour en garantir l’authenticité. Quand Ja tourmente fut passée, il les remit à M. Caffarelli, préfet de l'Aube, qui en fit don à la cathédrale de Troyes; on les peut voir encore, sous le maitre-autel, dans des chässes de bois argenté; l’authentique porte la signature et le sceau de Mgr de Boulogne. Le 25 décembre 1862, Mgr Ravinet bénit une chässe magnifique, de style roman, entièrement couverte de lames de cuivre doré et y plaça, à côté d’autres reliques, sur des coussins de soie blancs, le chef de saint Bernard, qui est exposé à la vénération des fidèles.
Les restes des corps saints furent protégés, en 1793, par les populations environnantes contre la fureur des agents révolutionnaires qui les voulaient jeter au cimetière commun. On les transporta à la commune de Ville-sous-la-Ferté, à trois kilomètres sud-est de Clairvaux, et ils y sont encore, mais indignement confondus dans un misérable coffre de la sacristie. Les ossements de saint Bernard sont faciles à distinguer des autres; ils sont, à l’intérieur et à l'extérieur, d’une teinte brune assez prononcée : il n’est pas un habitant de Ville qui ne s'accorde sur ce point. Espérons que l’on ne tardera pas, en renouvelant l’authentique, à rendre ces précieux restes à la vénération des fidèles.
Quelques familles de Ville-sous-la-Ferté (Aube), possèdent de leur glorieux patron des ossements qui furent dérobés lors de la translation faite en 1794.
Un grand nombre de paroisses du diocèse de Troyes tiennent à honneur de posséder quelques reliques de l'illustre abbé de Clairvaux. Jully-sur-Sarce conserve dans un médaillon d’argent quelques parcelles des côtes de saint Bernard et un fragment de sa natte de jonc. Ramerupt et Celles exposent aux hommages des fidèles une portion de son chef vénéré ; l'église Saint-Remi, de Troyes un fragment d'os du crâne; Bourguignons, une portion de côte et un fragment du suaire ; Bar-sur- Aube, la Maison-des-Champs, Dampierre-de-l’Aube, etc., ont renfermé dans de précieux reliquaires les restes vénérables de ce grand Saint, la gloire de nos contrées. En dehors du diocèse, la cathédrale de Chälons-sur-Marne possède une partie considérable de la natte sur laquelle est mort l'abbé de Clairvaux. La Bible dont se servait journellement saint Bernard est à la bibliothèque de Heu remarque que les feuillets qui contiennent le Cantique des Cantiques sont particulièrement usés.
L'église de Fontaines, au diocèse de Dijon, possède une parcelle de son chef, et une partie de sa ceinture qui paraît provenir du monastère des Feuillants : cette ceinture est placée dans un buste en terre cuite, très-beau et très-ressemblant. Le musée de Dijon a sa coupe ou tasse en buis : Cyathus sancti Bernardi abbatis Clarevallis. 4
Dès le commencement du xive siècle, on avait érigé à Fontaines une confrérie, sous le vocable de saint Bernard, et transformé en chapelle la chambre où il est né. En 4614, les Feuillants protégés par Louis XIE, s’établirent dans le château, et, en 1619, ils bâtirent une église en l'honneur du saint patriarche. Anne d'Autriche, qui s'était vouée à saint Bernard pour obtenir de Dieu un fs, fournit aux dépenses. Louis XIV pria l’évêque de Langres d’obliger ses diocésains à célébrer la fête de saint Bernard « protecteur de sa couronne » comme une fête commandée, et il se fit
inscrire, avec son frère et la reine-mère, en tête de la confrérie érigée à nouveau dans l'église des Feuillants par Mgr Sébastien Zamet, évêque de Langres, et enrichie d’indulgences par le pape Léon X.
Cette confrérie a été rétablie, en 4823, par Mgr de Boisville, évêque de Dijon, et transférée dans l'église paroissiale de Fontaines.
Ce que la Révolution a laissé de l’église des Feuillants a été pieusement restauré par des mains sacerdotales et ouvert à la dévotion des pèlerins.
Une souscription, présidée par Mgr l’évêque, a fait ériger, le 7 novembre 1847, à Dijon, une magnifique statue en bronze à l’illustre abbé de Clairvaux. Une autre, en pierre, embellit la cour d'honneur du petit séminaire de Plombières. A Châtillon, son image orne la chapelle de l’hôpital, êt l’autel de Notre-Dame du château lui est maintenant dédié.
Nous suivrons, autant qu'il sera possible, l’ordre chronologique dans l'énumération des ouvrages du saint docteur.
40 Le Traité des douze degrés d’humilité, dont il est parlé dans la règle de Saint-Benoît. C’est le premier ouvrage que le Saint publia. Il est écrit d’une manière fort touchante, et contient d’excellentes choses.
20 Les Homélies sur l'Evangile Méssus est, etc., qui sont de l’année 1120. L'auteur les composa pour satisfaire sa propre dévotion envers le mystère de l’Incarnation et envers la sainte Vierge.
3° Son Apologie. La congrégation de Cluny, qui était une réforme de l'Ordre de Saint-Benoît, était alors beaucoup déchue de cette régularité et de cette ferveur qui l'avaient rendue si célèbre pendant deux cents ans. Quelques-uns de ses membres, animés par une jalousie secrète, qui se déguise facilement sous le nom de zèle, blämèrent hautement les austérités de Citeaux, et en firent même le sujet de leurs déclamations. Guillaume, abbé de Saint-Thierry, près de Reims, qui était de cette congrégation, mais en même temps rempli d'estime pour le nouvel Ordre, pria saint Bernard de prendre la plume pour sa défense. Le Saint composa son Apologie. Il y justifie ses moines, et déclare que si quelques-uns d’entre eux s’ingéraient à médire des autres, leurs jeûnes, leurs veilles, leurs travaux ne leur serviraient de rien; ils seraient, dit-il, les plus misérables des hommes, de perdre par la distraction le fruit de toute leur pénitence. Ils seraient bien insensés de se donner tant de peines pour être damnés, tandis qu’ils pouvaient aller en enfer par une route plus facile et plus conforme à la nature. Après avoir montré que les exercices spirituels sont infiniment plus utiles que les corporels, il convient que l’Ordre de Cluny est l'ouvrage des Saints, quoique de son temps on y eût admis des mitigations, par ménagement pour les faibles. Mais pour qu’on ne s’imaginät pas qu'il approuvait les abus essentiels qui s'étaient glissés dans quelques monastères, il les reprend de la manière la plus forte. On voit, dit-il, chez certains moines, plusieurs vices autorisés, qui prennent même le nom de vertu; la profusion s'appelle libéralité ; la démangeaison de parler, politesse; le rire immodéré, gaieté nécessaire ; la superfluité et l'affectation dans les vêtements et le train sont décorés du titre spécieux de savoir-vivre. Il combat avec les armes de la raillerie l’excès et la délicatesse de ces moines dans le boire et dans le manger, leur amour pour la parure, pour la somptuosité de leurs bâtiments, pour la richesse de leurs ameublements. Comment, dit-il, passer toutes ces choses à des hommes qui font profession de n’être plus du monde, qui ont renoncé pour Jésus-Christ aux plaisirs et aux biens de cette vie, qui ont foulé aux pieds tout ce qui éblouit les yeux des mondains, qui ont fui tout ce qui flatte les sens ou peut porter à la vanité ? Il se
- plaint de ce que quelques abbés, qui devaient être pour leurs moines des modèles de recueillement, d'humilité et de pénitence, leur inspiraient au contraire le goût des vanités mondaines, par la magnificence de leurs équipages, par la continuité de leur dissipation, par la délicatesse de leur table, par leur commerce avec les étrangers. Excuser, continue-t-il, de pareils désordres, ou les voir sans élever la voix, ce serait les autoriser et les encourager. Suivant Dom Rivet, le relâchement de la discipline monastique dans l'Ordre de Cluny commença après la mort de saint Hugues, et principalement sous l’abbé Ponce; mais Pierre le Vénérable rétablit pour quelque temps la régularité primitive.
4o Le Livre de la conversion des clercs, composé à Paris en 1122, et adressé aux jeunes ecclésiastiques de l’université de cette ville. C’est une exhortation à la pénitence, et une invective contre les clercs lâches, ambitieux et déréglés dans leurs mœurs.
50 L'Exhortation aux Chevaliers du Temple, adresste à Hugues de Paganis, premier grandmaitre et prieur de Jérusalem, fut écrite en 1129. C’est un éloge de cet Ordre militaire qui avait été institué en 4118, et une exhortation aux chevaliers de se comporter avec courage dans les différents postes qui leur seraient confiés. Au lieu, dit-il, que les autres guerres commencent ordinairement par la colère, par l’ambition ou l’avarice, celles que vous entreprenez n'ont d’autre motif que la justice et la cause de Jésus-Christ; et quel que puisse être le succès de vos armes, il n'y a rien qu’à gagner pour vous. Il décrit ainsi leur genre de vie. Ils suivent en tout le commandement de leur prieur, et n’ont que ce qu'il leur donne. Leurs habillements n’ont rien de recherché ni de superflu. Ils observent exactement leur règle, et n’ont ni femme ni enfants. Ils ne prétendent à rien de ce qui est à eux, et ne désirent point plus qu'ils n'ont. Tous les divertisse-
ments profanes leur sont inconnus. Ils ne cherchent point à se faire une réputation, et n’attendent Ja victoire que du Seigneur. Tel fut l'institut primitif des Templiers Mais lorsque, dans la suite, cet Ordre fut devenu riche, il se corrompit, excita la cupidité des gens du monde et en devint la victime.
6o Le Traité de l'Amour de Dieu. Il y est dit que la manière d'aimer Dieu est de l’aimer sans mesure ; que loin de mettre des bornes à notre amour, nous devons travailler sans cesse à l’augmenter ; et que la raison d'aimer Dieu est parce qu'il est Dieu, et qu’il nous aime; que la récompense de l’amour est l'amour même qni nous rend heureux dans le temps et dans l'éternité ; qu'il a pour principe la charité et la grâce que Dieu répand dans nos âmes. Le saint Docteur compte plusieurs degrés d'amour. « Nous pouvons », dit-il, «aimer Dieu pour notre propre bonheur, pour lui et pour nous-mêmes tout à la fois, et uniquement pour lui-même. La suprême pureté de cet amour n’aura lieu que dans le ciel. Le pur amour de Dieu s'appelle charité, et diffère de l’amour de désir, qui est intéressé et se rapporte à nous, mais qui est bon toutefois, quoique moins parfait que la charité.
10 Le Livre des Commandements et des Dispenses, écrit en 1131, contient des réponses à plusieurs questions sur certains points de la règle de Saint-Benoît, dont un abbé peut ou ne peut pas dispenser.
80 Le Livre de la Grâce et du Libre arbitre, où le dogme catholique relatif à ces deux objets est prouvé d’après les principes de saint Augustin.
90 La Lettre ou le Traité adressé à Hugues de Saint-Victor contient l'explication de plusieurs difficultés concernant l'Incarnation et divers autres points de théologie.
400 Son Traité sur les Œuvres d’Abeilard, et ses cinq Livres de la Considération, adressés au pape Eugène III, sont un chef-d'œuvre.
1lo Le Livre des Devoirs des Evéques, écrit en 4127, et adressé à Henri, archevêque de Sens. Il y est traité de la chasteté, de l'humilité, de la sollicitude pastorale et des différentes obligations des évêques. Le Saint y condamne les abbés qui cherchaient à s’exempter de la juridiction épiscopale.
120 Les Sermons sur le psaume xc, Qui habitat, etc., furent composés vers l'an 4145.
130 Les Sermons sur le Cantique des cantiques, au nombre de quatre-vingt-six. Saint Bernard n’y explique pourtant que les deux premiers chapitres, et le premier verset du chapitre troisième de ce livre sacré. Mais, par le moyen des interprétations mystiques et allégoriques auxquelles il s’abandonne, il traite de la manière la plus intéressante un grand nombre de points de morale et de spiritualité. On ne peut lire sans admiration ce qu'il dit de l'humilité et de la componction, de l'amour divin et des voies intérieures de la contemplation. Guillaume, abbé de Saint-Thierry, a fait un abrégé des cinquante et un premiers sermons. Gilbert, moine de Hoiland, de l’abbaye de Cisterciens en Angleterre, laquelle dépendait de l’évêque de Lincoln, continua l’ouvrage de saint Bernard sur le Cantique des cantiques, et donna quarante-huit discours dans le même genre, vers l'an 1176. Il va jusqu'au dixième verset du cinquième chapitre.
140 Les Sermons pour toute l’année renferment d'excellentes maximes, et sont très-propres à inspirer la piété. L'auteur y fait éclater la plus grande dévotion pour le mystère de Jésus souffrant et pour sa sainte Mère. Le style de ces discours montre qu'ils étaient ordinairement prononcés en latin, langue que les moines entendaient. Mais ils étaient traduits en français pour les frères convers qui n'avaient point l’intelligence du latin, comme l'a prouvé Mabillon, t. rer, p. 706, n. 8. Il est probable que saint Bernard faisait la traduction lui-même. Il y avait dans la bibliothèque des Feuillants, à Paris, un recueil de ces sermons, qui furent mis en français dans ce temps-là, ou du moins peu de temps après. Mabillon, Præf, in Serm. sancti Bernardi, p. 116, en a donné un échantillon. j
Le style des sermons et des autres écrits de saint Bernard est plein de douceur et d'élégance, et passe cependant pour être fort fleuri; mais ce défaut, si c'en est un, plaît au lecteur, au lieu de le choquer, tant il y a de naturel, de beauté, de feu dans les figures et les images que le saint Docteur emploie. Son oraison funèbre de son frère Gérard, qui avait été son assistant dans le gouvernement de Clairvaux, est un chef-d'œuvre d'éloquence et de sentiment. Il se console en ce qu'il espère que son frère jouit du bonheur du ciel ; et la manière tendre avec laquelle il exprime ses regrets sur la perte de celui qui était son conseil et son appui, montre que la sensibilité est compatible avec une sainteté éminente. Gérard mourut en 4138. Dix ans après, le Saint fit l’oraison funèbre de saint Malachie. Il en prononça une seconde au jour de l'anniversaire de ce Saint. Les auteurs de l'Hist. dit. de la Fr., t, x, Præf., font observer que ces trois oraisons funèbres sont, depuis le siècle de saint Augustin, ce qui a paru de meilleur en latin.
150 Des Lettres, au nombre de 440, dans l'édition de Mabillon. Elles sont pour la plupart adressées à des Papes, à des rois, à des évêques, à des abbés, etc. Elles seront un monument éternel du savoir, de la prudence et du zèle infatigable de saint Bernard.
460 Le Traité adressé à Hugues de Saïnt-Victor est une réponse à diverses questions de théologie.
Nous donnerons de suite la liste des principaux ouvrages faussement attribués à saint Bernard : 40 L’Echelle du Cloître, qui est de Guigues, premier prieur de la Grande-Chartreuse et auteur de
LE
plusieurs lettres spirituelles ; 20 les Médifations qui furent composées par une personne de piété dont on ignore le nom, mais qui parait avoir vécu plus tard que le saint Abbé de Clairvaux; 3° le Traité de l'Edification de la Maison intérieure, écrit par quelque moine de Citeaux, qui paraît avoir été contemporain de saint Bernard; 40 le Traité des Vertus, qui a pour auteur quelque moine bénédictin. C’est une instruction pour les novices ; 5° le livre aux Frères du Mont-Dieu, et celui de la Contemplation de Dieu, quoique souvent cités sous le nom de saint Bernard,
— sont certainement de l’auteur du premier livre de la vie du Saint. C’est Guillaume, abbé de Saint-
Thierry, près de Reims, qui depuis entra dans l'Ordre de Cîteaux, à Signy, où il mourut vers l'an 1450. :
Saint Bernard, dans ses écrits, est tout à la fois insinuant, affectueux et véhément; son style est animé, sublime et agréable, La charité lui fait tellement assaisonner les reproches, que l’on voit que le but qu’il se propose en les faisant est de corriger, et non d’insulter. Lors même qu'il emploie les expressions les plus fortes, il gagne le cœur et inspire le respect avec l’amour : le coupable qu'il avertit n’en veut qu’à lui-même; il ne se fâche ni contre la réprimande, ni contre celui qui la fait. Il possédait si parfaitement l’Ecriture, qu’il en faisait passer le langage dans presque toutes ses périodes; et, si l’on peut parler de la sorte, il répandait dans tous ses écrits la moelle du texte sacré dont son cœur était rempli. Il avait beaucoup lu les anciens Pères, surtout saint Ambroise et saint Augustin : souvent il emprunte leurs pensées; mais il sait se les rendre propres par le tour nouveau qu’il leur donne. Quoiqu'il ait vécu après saint Anselme, le premier des scolastiques (et l’on range dans la même classe les contemporains), il a traité les matières de théologie à la manière des anciens. Cette raison, jointe à l'excellence de ses écrits, l’a fait compter parmi les Pères de l’Eglise. Tous ses ouvrages sont marqués au coin de l’humilité, de la dévotion et de la charité; comme il parla toujours le langage du cœur, il touche singulièrement ses lecteurs.
Le savant Père Mabillon a dù le fondement de cette haute réputation dont il a joui dans le monde littéraire, à l'édition complète des Œuvres de saint Bernard, qu'il publia en 4667, 2 vol. in-fol. ou 9 vol. in-80. En 1690, il en donna une seconde, enrichie de préfaces et de notes trèscurieuses qui ne se trouvaient point dans la première. Il en avait préparé une troisième, lorsqu'il mourut en 1707. Elle fut publiée en 1719. La seconde est la plus recherchée.
Ces éditions ont été reproduites par M. Migne, par M. Périsse et par MM. Gaume.
M. L. Guérin, à Bar-le-Duc (Meuse), a publié une excellente traduction des Œuvres complètes de saint Bernard. Cette traduction est précédée de la vie du Saint par le Père Ratisbonne; un chef-d'œuvre servant de norlique à d’autres chefs-d'œuvres, 5 vol. in-80.
Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, de la vie saint Bernard écrite en cinq livres par trois abbés différents, dont le premier est Guillaume, abbé de Saint-Thierry de Reims, de l'Ordre de Saint-Benoît; le second, Bernard, abbé de Bonneval, de l'Ordre de Cîteaux, au diocèse de Vienne ; et le troisième, Geoffroy, secrétaire du Saint, et depuis abbé d'Igny, et quatrième abbé de Clairvaux ; celui-ci a composé les trois derniers livres, et les deux autres les deux premiers. Nous i'ayons complétée avec Godescard, les Annales de Cîteaux, et surtout avec l'Æistoire de saint Bernard et de son siècle. par le Père Ratisbonne, édit. Guérin, Bar-le-Duc (Meuse) ; la vie des Saints de Troyes, par l'ébbé Defer, des Notes locales fournies par M. A. Fourot, et les Saints de Dijon, par l'abbé Duplus.
Nous croyons devoir placer, après la vie de saint Bernard, l’une des plus grandes gloires de l'Eglise de France, une notice sur Bossuet, l’un des hommes les plus illustres dont notre patrie s’honore, et qui, par son génie et par ses travaux, occupe un rang si distingué après les Pères etles Docteurs de l'Eglise.
Jacques-Bénigne Bossuet naquit à Dijon, le 27 septembre 1627, d’une famille distinguée dans la robe ; il commença ses études au collège des Jésuites, puis fut envoyé à Paris par ses parents pour les finir. Déjà il appartenait à l'Eglise par plus d’un titre. Il avait été tonsuré en 1635, et nommé en 1640, à l’âge de treize ans, chanoine de la cathédrale de Metz.
Ce fut en 1642 qu'il arriva à Paris. Il fut placé au collége de Navarre, dont le grand-maitre était Nicolas Cornet, docteur célèbre par son savoir et par sa piété. Bossuet avait seize ans, lorsqu’en 1643 il soutint sa première thèse de philosophie; elle eut un tel éclat que bientôt on ne parla plus à Paris du jeune élève que comme d’un prodige. On voulut le voir à l'hôtel de Rambouillet, et on l’y invita à composer sur-le-champ un sermon. Le jeune orateur se retira, et après quelques heures de recueillement et de réflexion, il reparut au milieu de l'assemblée, qui était composée des plus beaux esprits du royaume, et il étonna ce redoutable auditoire par un sermon qui fut couvert d'applaudissements et qui excita l'admiration générale.
Ï1 recut le sous-diaconat à Langres, et revint à Paris sur la fin de 1648. L’année suivante, il retourna à Metz et y recut le diaconat. Bossuet revint de nouveau à Paris en 4650. Pendant le deux années que dura sa licence, il fit une étude approfondie de toutes les parties de la théologie. Sa science et sa réputation croissaicnt avec une extrême rapidité ; mais loin de se laisser éblouir
par ses succès, il semblait ne les pas apercevoir ou même n'y pas songer, aimant de plus en plus la religion, la retraite et le travail, et il se livrait sans relâche aux études qu'il jugeait indispensables dans la carrière qu’il avait embrassée. L'Ecriture sainte et les Pères faisaient le fond de ses méditations et de ses travaux.
À peine avait-il achevé sa licence (en 4652), qu'il fut nommé archidiacre de Metz, sous le titre d’archidiacre de Sarrebourg ; son seul mérite l'éleva deux ans après au grand archidiaconé de la. même Eglise.
Il reçut aussi en 1652 le bonnet de docteur et l'ordre de prétrise. Il voulut, pour se préparer à la prêtrise, passer quelque temps en retraite à Saint-Lazare. Là il fut connu de saint Vincent de Paul, fondateur de cette maison, et ilobtint son amitié. Toute sa vie il se glorifia de l'appeler son maître, etilse trouva heureux de rendre à sa mémoire le tribut d’éloges et de vénération qu’il lui devait, lorsqu'au commencement du xvrrre siècle on s’occupa à Rome de la béatification de ce saint prêtre. :
Ses études théologiques terminées, Bossuet retourna à Metz, et là, dans le silence de la retraite, il reprit ses travaux avec une nouvelle activité. L'Ecriture sainte faisait toujours le principal objet de ses études. Il ne se passait pas de jour qu’il ne chargeât sa Bible de quelque note abrégée sur la doctrine où sur la morale. Il continua aussi de lire fort assidûment les Pères.
Les protestants de Metz, qui désiraient sincèrement s’éclairer, allaient trouver Bossuet, qui les accueillait avec bonté et les aidait à secouer le joug de l’erreur. Ils avaient alors pour principal ministre Paul Ferry, homme fort estimé pour son savoir, ses talents et son affabilité. Ce ministre publia en 1654 un catéchisme qui parut fort dangereux par les propositions qu’il contenait. Bos= suet, à la sollicitation de l’évêque d'Augusta, grand vicaire de l’évêque de Metz, entreprit la réfutation de ce catéchisme et s'en acquitta avec le succès le plus complet. Ce qui doit paraitre le plus étonnant, c’est que cette réfutation ne fit qu'augmenter l'estime et l'amitié que Paul Ferry avait déjà pour son redoutable adversaire, tant Bossuet avait su, en combattant l'erreur, ménager la personne ! La Réfutation du catéchisme de Paul Ferry eut un si grand effet que les protestants accoururent en foule auprès de Bossuet, dans le dessein de se faire instruire.
Le père de Bossuet, devenu veuf, s'était engagé dans l’état ecclésiastique et avait pris les ordres sacrés jusqu’au diaconat. Bossuet lui résigna le grand archidiaconé de Metz, dont il était titulaire, lorsqu'il fut lui-même nommé doyen de cette Eglise. On vit alors le père et le äls s'exercer à la pratique des mêmes vertus et montrer une égale assiduité et un même zèle dans l’accomplissement des mêmes devoirs.
Bossuet se vit obligé, vers la fin de 1666, de quitter Metz pour venir à Paris rendre à la mémoire de la reine mère, morte au commencement de cette année, un hommage dont la reconnaissance semblait lui faire un devoir. Il prononça l'oraison funèbre de cette princesse le 20 janvier 1667. Il ne tarda point à retourner à Metz, où il devait bientôt avoir à pleurer une perte plus sensible. Il perdit son père le 15 août suivant,
Bossuet, dans les années suivantes, parut encore avec plus d'éclat qu'on ne l'avait vu jusqu’alors. Ce fut surtout de 1660 à 1669 que sa vertu, son génie, son rare savoir et ses travaux apostoliques l’élevèrent à ce haut rang qu’il occupa dans l'Eglise.
Il ramena à la religion catholique le marquis de Dangeau et son frère, qui depuis prit l’habit ecclésiastique et fit connaître au public quelle marche avait suivie Bossuet pour le détromper de ses erreurs. Une conquête plus éclatante fut celle du maréchal de Turenne, dont l’exemple devait nécessairement influer sur un grand nombre d’autres personnes élevées dans les mêmes principes. C’est en travaillant à la conversion de ce grand homme que Bossuet composa le livre de l'Expostéion de la Doctrine catholique. Livre justement célèbre, simple, plein de savoir, fort de preuves et de raison, et qui venge la religion de ceux qui la calomnient ou qui l’insultent sans la connaître. Trois ministres protestants essayèrent de le réfuter. Bossuet fit aux deux premiers une réponse qui demeura sans réplique ; quant au troisième, qui était Brueys, Bossuet fit mieux que de lui répondre, il le convertit.
On s’étonnait de ne point voir Bossuet élevé à l'épiscopat, dont il semblait digne depuis si longtemps lorsqu'enfin il fut nommé évêque de Condom le 43 septembre 1669 ; mais il ne fut sacré que plus d’un an après.
Le roi le nomma, en 1670, précepteur du dauphin, en remplacement de Monsieur le Président de Périgny, qui venait de mourir après avoir rempli deux ans cet emploi important. Le duc de M ntausier était gouverneur du jeune prince. Bossuet hésitait à accepter une place qui ne lui paraissait pas co tapatible avec les devoirs de l'épiscopat, surtout avec l'obligation de la résidence, dont rien à ses yeux ne pouvait le dispenser ; il se démit de son évêché, et n’accepta en dédommagem nt qu'un modeste bénéfice.
Bossuet composa pour son élève le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, livre important qui peut passer pour un traité complet de métaphysique. Il voulut couronner l'éducation du dauphin par trois ouvrages non moins importants : 40 le Discours sur l'Histoire universelle ; 20 la Politique tirée de l’Ecriture sainte ; et 39 l'Etat du royaume de France et de toute l'Europe. On n’a rien trouvé de ce dernier écrit dans les papiers de Bossuet ; c’est un travail précieux dont on ne peut que regretter la perte. Dans la Politique de l'Ecriture sainte, Bossuet
prèche aux rois la modération, aux peuples l’obéissance, aux uns et aux autres la soumission à la volonté divine. Quant au Discours sur l’histoire universelle, c'est un chef-d'œuvre qui seul eût suffi pour porter le nom de Bossuet à l’immortalité. On ne saurait trop regretter qu’il n’eût pas eu le loisir de compléter cet ouvrage immortel, c’est-à-dire d’en donner la continuation depuis les temps de Charlemagne, jusqu’à ceux de Louis XIV.
L'éducation du dauphin étant terminée, Bossuet aurait bien désiré quitter Versailles, mais il avait été nommé aumônier de madame la dauphine en 1680, et ces nouvelles fonctions le retinrent malgré lui à la cour. Le roi le nomma en 4681 évêque de Meaux.
Louis XIV avait cru devoir convoquer en ce moment une assemblée générale du clergé de France, pour s'appuyer de son autorité contre le pape Innocent XI qui menaçait de réprimer l'extension abusive de la régale. Les évêques, esclaves du roi, paraissaient prêts à formuler d’une manière schismatique les prétendues libertés de l'Eglise gallicane. Bossuet prêcha le sermon d'ouverture, c’est son fameux sermon sur /’Unité de l'Eglise. I] y montra son attachement au Saint-Siége apos-tolique et son désir d'inspirer le même sentiment à tous les membres de son auditoire. Il représenta l'Eglise romaine avec tous les caractères qu’une institution divine lui a imprimés, et finit par exhorter les évèques de l'assemblée à y demeurer invariablement unis. On reproche néanmoins à Bossuet d’avoir rédigé les quatre articles de la déclaration du clergé de France : on l'excuse en disant qu'un autre eût fait une rédaction plus erronée, plus violente, plus hostile au Saint-Siège. On blâme aussi l'ouvrage latin qu’il fit pour défendre cette déclaration, quoi qu’il fût dans l'intention de l'illustre auteur de le compléter et de le corriger avant de le publier. Nos lecteurs trouveront la solution de ces questions historiques dans les avis des éditeurs qui précèdent les Œuvres de Bossuet (éd. Bar-le-Duc); ils y verront aussi ce que Bossuet fit pour combattre le Jansénisme.
Lorsque l’assemblée de 1682 se fut séparée, Bossuet se donna tout entier au gouvernement et au soin de son diocèse. Il exécuta, pour s’y préparer, le dessein depuis si longtemps formé d'une retraite à la Trappe. Là, dans les entretiens de son ancien ami l'abbé de Rancé, et par l'exemple des nombreux religieux qui y vivaient dans la plus austère pénitence, il ranima sa piété, et lui donna, pour ainsi dire, une nouvelle trempe. Bossuet aimait cette sainte solitude ; il y fit, à diverses époques, huit voyages pendant son épiscopat ; il disait que la Trappe était le lieu où il se plaisait le plus après son diocèse.
Le premier objet de sa sollicitude, lorsqu'il fut installé à Meaux, fut son séminaire épiscopal. N y rétablit la discipline, l’ordre, le goût de l'étude, et par l'effet de sa surveillance assidue, non moins que par de sages règlements, tout respira dans cette maison la ferveur, la piété, l'amour des plus austères vertus, dont il donnait lui-même l'exemple.
Il établit des missions pour la conversion des protestants et pour l'instruction des peuples; il ranima et perfectionna l'usage des conférences ecclésiastiques. Il assistait régulièrement à celles qui se tenaient à Meaux, et souvent à celles des autres principaux cantons de son diocèse. Il visitait jusqu'aux moindres paroisses, jusqu'aux oratoires des plus petits hameaux, et partout il adressait aux peuples des paroles de paix et de consolation. Son extérieur inspirait le respect et la confiance ; il laissa dans l’âme de ses diocésains une longue impression d’attachement et de vénération. Longtemps après sa mort, les vieillards aimaient à parler à leurs enfants de leur bon et digne évèque, et du plaisir qu'ils avaient eu à le voir et à l'entendre.
Non-seulement Bossuet visitait souvent l'hôpital général de Meaux, mais il y versait tous les ans d’abondantes aumôûnes. Il augmenta ses libéralités pour cette maison et pour les pauvres, dans une année de disette, avec tant de profusion que son intendant effrayé crut devoir l’engager à les modérer. La réponse de Bossuet fut : « Pour les diminuer, je n’en ferai rien ; et pour faire de l'argent, en cette occasion, je vendrai tout ce que j'ai ».
Bossuet était extrêmement sobre, ennemi de toute profusion, de tout luxe dans ses repas et de toute recherche dans les mets qu’on lui servait. Religieux observateur des lois de l'Eglise, il était un modèle d’austérité et d’abstinence les jours que l'Eglise a consacrés à la pénitence et à la mortification des sens. Il eut à l’âge de soixante-douze ans un érysipèle qui l’obligea à modifier la sévérité habituelle de son régime, et ce fut la première fois qu'il se permit de se relâcher un peu de l’austérité du Carème. Aussitôt qu'il se sentit rétabli, il reprit sa manière de vivre accoutumée. Dans son intérieur, en famille, avec ses amis, c’élait le plus simple des hommes. Ses domestiques trouvaient en lui un père plutôt qu'un maitre, et le servaient par affection autant que par devoir. Il leur faisait aimer le travail et la vertu ; ils perdaient dans sa maison leurs mauvaises habitudes, et en prenaient de bonnes ; car il ne dédaignait pas de veiller sur leur conduite et de les instruire. Chaque jour illes réunissait pour la prière, et tous les soirs il les bénissait de sa main.
Toujours occupé des triomphes de l'Eglise, Bossuet ne cessa d'y consacrer toutes ses veilles jusqu’au dernier moment de sa vie. C'était en 1688 qu’il composait son Histoire des variations des Eglises protestantes, l'un des ouvrages les plus étonnants de l’homme qui excile le plus l’étonnement et l'admiration. Rien de plus vrai ni de plus fort n’a jamais été dit pour ramener les protestants. De tous les ouvrages de Bossuet, aucun ne montre plus de science, de franchise, de fermeté, On y voit une certitude de conscience, une autorité simple et imposante, qui étonnent et subjuguent ; nul livre ne comporte moins de réplique. On y répliqua néanmoins : Jacques Basnage de Beauval,
ministre à Rotterdam, se montra un des plus empressés à lutter contre Bossuet. Cette attaque produisit la Défense de l'Histoire des variations; ouvrage dans lequel Bossuet repousse viciorieusement les objections et les allégations du docteur protestant, avec un ton de décence et de modération dont ses adversaires étaient bien loin de lui fournir le modèle. Après Basnage, vint le ministre Jurieu, fanatique visionnaire, désavoué par les plus raisonnables de sa secte. Bossuet lui répondit par six Avertissements aux protestants. Le cinquième est surtout remarquable par le fond de la question qui y est agitée; c’est celle de la souveraineté du peuple, examinée dans les mêmes termes qu’elle l’a été depuis, ainsi que la théorie du contrat social. Bossuet appuie tous ses raisconements par des faits; il prouve par l’autorité de l'histoire que lorsque les peuples ont été bien éclairés sur leurs vrais intérêts, ils ont eu horreur de l'anarchie, qui serait le véritable état de ce qu’on appelle un peuple souverain.
Jurieu se mêlait de prophétiser : il annonçait la ruine prochaine du catholicisme ; il fixait l'époque de la destruction du Saint-Siége, et faisait imprimer que le Pape était véritablement l’Antechrist prédit dans lApocalypse. Bossuet indigné de cette profanation d’un texte sacré publia, en 4689, son Explication de l’Apocalypse. Son dessein, dans cet ouvrage, n’est pas d'approfondir les différents sens de cette célèbre prophétie, mais de montrer qu’elle a été accomplie dans une de ses parties importantes, par la chute de l'empire romain. Ses conjectures se renferment dans les justes bornes que l'intention de l'Eglise a toujours été de respecter, et qu'un génie aussi sage était incapable de franchir.
Le grand scandale qu’avaient causé dans toute l'Eglise les erreurs de Molinos, récemment condamnées par le Saint-Siége, n'était pas encore effacé, lorsque les ouvrages de Mme Guyon furent soumis à l'examen de Bossuet.
Accoutumé au langage simple et sévère des Ecritures et à la précision d’une saine théologie, il ne put manquer de trouver dangereuse une doctrine qui comptait pour rien la conduite et même les sentiments posilifs. Plusieurs évèques, par des ordonnances et des instructions pastorales, censurèrent et interdirent dans leurs diocèses les écrits de Mme Guyon, et Bossuet, dans son Traité sur les états d’oraison, entreprit une réfutation complète et directe de la doctrine des nouveaux mystiques. Il désirait que ce livre eût l'approbation de l’archevèque de Cambrai. Fénelon la refusa après quelques délais.
La lutte une fois engagée entre de tels hommes, forts de leur pureté et de leur conscience, devait être vive, et nulle part peut-être leur âme ne s’est montrée plus puissante. Pendant que Bossuet composait son livre contre les mystiques, Fénelon se crut obligé de les soutenir, et publia ses Maximes des Saints, qui furent déférées, et que lui-même soumit au jugement du Saint-Siège.
À peine le Pape eut-il nommé des examinateurs pour prononcer sur cette affaire, qu'il s’éleva entre l’archevèque de Cambrai et l’évêque de Meaux une guerre de plume, qui dura sans relâche pendant dix-huit mois. Aussitôt que Bossuet publiait un écrit, Fénelon répondait par un autre.
La Relation du Quiétisme, que Bossuet publia dans cet intervalle, fit la plus grande sensation dans le public et eut un succès prodigieux. Malheureusement Fénelon y était peu ménagé ; c’est ici l’époque la plus affligeante de la controverse du quiétisme. Ce fut aussi celle où Fénelon déploya le plus grand caractère. Rome, après de longues délibérations, prononça sur le livre des Maximes des Saints; le pape Innocent XII le condamna par un bref du 42 mars 1699. On sait avec quelle humilité et quelle résignation Fénelon se soumit à cette condamnation.
L'assemblée du clergé de 4700 se fit rendre compte de toute l'affaire du quiétisme. Bossuet fut chargé d’en faire le rapport, et ce choix fut bien justifié par la modération et l'impartialité qu'il y montra. Il déclara avec la plus noble franchise, devant tous les évêques assemblés, que la véhémence avec laquelle ii avait combattu les erreurs de son collègue n'avait jamais altéré ses sentiments pour sa personne.
Lorsqu'il fut question, vers 4690, de la réunion des protestants d'Allemagne à l'Eglise catholique, Bossuet sembla chargé par la Providence de traiter celte importante négociation. Déjà des propositions avaient été failes par l’évêque de Neustadt et Molanus, abbé de Lokkum, sage et habile docteur. La cour de Brunswick, qui s’occupait de ce projet, engagea Leibnitz à entrer en relation avec Bossuet. Cette négociation, suivie avec une bonne foi bien rare dans ces sortes d’affaires, laissait espérer les plus heureux résultats, et n'échoua que par des circonstances indépendantes du fond même des discussions, et parmi lesquelles on doit compter la nouvelle situation politique où se trouve placé, en 1701, l'électeur de Hanovre, auquel Leibnitz était tout dévoué.
Bossuet pressentait le danger qui menaçait toutes les institutions politiques et religieuses ; il prévit tous les maux qui fondirent sur la France à la fin du xvirre siècle ; il s’en expliqua plusieurs fois assez ouvertement, et son zèle pour la religion recevait une nouvelle ardeur de la pensée même du peu de jours qui lui restait à combattre pour elle.
Au milieu de tous les soins et de tous les mouvements auxquels le livraient son zèle et sa sollicitude pastorale, Bossuet ressentait déjà les atteintes de la maladie qui devait mettre un terme à sa glorieuse carrière. Dès 1696, il avait éprouvé des douleurs qui pouvaient indiquer qu’il était menacé de la pierre ; mais il était alors loin de prévoir un si grave accident.
I n'avait pas attendu la vieillesse et les infirmités pour se disposer sérieusement à sa fin. Au
synode qu'il tint en 1702, il parla dans les termes les plus touchants de sa mort, que ses infirmités lui faisaient regarder comme très-prochaine. Bientôt, en effet, sa maladie, prenant un caractère plus grave, ne fut plus un secret; ses douleurs devinrent plus vives, et il s’y joignit, sur la fin de 4703, une fièvre qui ne le quitta plus jusqu’au 42 avril 1704, qui fut son dernier jour. Sa mort fut très-édifiante. Il reçut l’Extrème-Onction et le saint Viatique des mains du vicaire de Saint-Roch, répondant à tout avec fermeté, sans ostentation, docile comme la plus humble brebis du troupeau de l'Eglise. Plein de résignation à la volonté de Dieu et d'espérance en sa miséricorde, il expira sans agonie, âgé de soixante-seize ans, six mois et seize jours.
On commença à réunir les œuvres de Bossuet en une édition donnée en 1743, 17 vol. in-40; 13 volumes d’une autre furent publiés vers 1780; mais l'esprit de secte y ayant dénaturé et interpolé certains ouvrages du grand évèque, elle fut publiquement blämée et rejetée par l'assemblée du clergé de France. Burigny donna, en 1761, une vie de Bossuet, ouvrage faible et incomplet. Le cardinal de Bausset, le fidèle et élégant historien de Fénelon, en publia une autre en 1844, 4 vol. in-80. Cette vie a été jointe à l'édition que le libraire Lebel, de Versailles, a donnée en 1819, en 45 vol. in-8°. Depuis, une édition a été publiée à Paris en 63 vol. in-12, deux autres à Besançon en 52 vol. in-80 et 48 vol. in-12, deux autres en 12 vol. grand in-8e deux colonnes (l’une, Paris, Lefebvre; l'autre, Chalandre, Gaume, Leroux et Jouby, et Lefort). Une édition en 31 vol. in-8° à paru, il y à quelques années, chez Vivès, à Paris. M. Poujoulat a publié une étude fort remarquable sur Bossuet, Paris, 1855, À vol. in-80. Une nouvelle édition des Œuvres complètes de Bossuet, en 12 vol. grand in-80, est en vente à l'imprimerie des Célestins, à Bar-le-Duc. Nous suivrons, dans l'analyse qui va suivre, l'ordre donné dans celte dernière édition.
NoTEs ET COMMENTAIRES SUR L'ECRITURE SAINTE,
40 Liber Psalmorum. — La dissertation ou préface que Bossuet a mise à la tête de son Commentaire sur les Psaumes peut être regardée comme un de ses plus beaux ouvrages. — 20 Veteris et Novi Testamenti Cantica. — 3° Supplenda in Psalmos. — 4° Explication de la prophétie d'Isaïe sur l’enfantement de la sainte Vierge. — 5° Explication littérale du psaume xx1° sur la passion et le délaissement de Notre-Seigneur. — 6° Libri Salomonis, Proverbia, Ecclesiastes, Canticum Canticorum, Sapientia, Ecclesiasticus. — T° L’Apocalypse avec une explication, suivie d’un Abrégé de l’Apocalypse, et d'un Avertissement aux Protestants, sur le prétendu accomplissement des prophéties. — 8° De excidio Babylonis, apud S. Joannem, demonstrationes tres adversus S, Verensfelsium. — 9° Méditations sur l'Evangile.