SAINT BERNARD
PREMIER ABBÉ DE CLAIRVAUX ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE. 1153, — Pape : Anastase IV. — Roi de France : Louis VII.
Nemo poterat resistere spiritui qui loquebatur in ec. Act., vI, 10.
Saint Bernard est un solitaire qui rend toute sa famille religieuse; un Docteur qui n'écrit et ne parle que l’Ecriture sainte; un homme vierge nourri du lait de la Mère de Dieu; un pénitent attaché en croix par la main propre de Jésus-Christ.
Durand, Caractères des Saints.
Saint Bernard, la gloire et l’oracle du xn° siècle, naquit en 1091, près de Dijon, au château de Fontaines. Ce lieu, devenu célèbre par la naissance
d’un si grand homme, fut, au commencement du xvn° siècle, changé en un monastère de Feuillants : ce monastère est aujourd’hui détruit, mais il s’y trouve encore une chapelle qu’on va visiter par dévotion ‘. Técelin, seigneur de Fontaines, père de notre Saint, joignait une insigne piété à une grande noblesse. Aleth ou Alix, sa mère, était fille de Bernard, seigneur de Montbar, et alliée aux ducs de Bourgogne. Cette bienheureuse passait ses jours dans les pratiques les plus austères de la discipline chrétienne. Pendant qu’elle portait cet enfant dans son sein, un songe l’avertit qu’il aurait une glorieuse destinée. Lorsqu'elle le mit au monde, Aleth ne se contenta pas de l’offrir à Dieu, comme elle avait fait de ses autres enfants; mais, imitant le zèle et la piété d'Anne, mère de Samuel, elle le dédia au service de l'Eglise. ,
Dès qu’il fut en âge d'apprendre les lettres, elle eut soin de le donner aux prêtres de l’église de Châtillon-sur-Seine, pour l’instruire. Il fit de rapides progrès sous leur conduite; et, comme il avait l'esprit naturellement “vif et perçant, il surpassa bientôt tous ses compagnons dans l’étude. Il était d’ailleurs très-simple pour ce qui regarde les choses du monde; il évitait de paraître en public ; la solitude avait pour lui des charmes inconcevables, il ne contredisait jamais son père ni sa mère ; il obéissait ponctuellement à ses maîtres. Le silence, la retraite, la modestie, l'humilité, la dévotion, étaient les ornements de son enfance.
Etant encore fort jeune, il eut un mal de tête extrêmement violent qui lui fit garder le lit; les médecins ne pouvant le soulager, on lui amena (sans doute à l’insu de ses parents) une femme qui se mêlait de guérir les malades par enchantements. Dès que Bernard la vit, il entra dans une sainte colère contre elle, et la chassa de sa chambre avec indignation. Dieu, pour le récompenser de cet acte, lui rendit aussitôt une parfaite santé. Peu de temps après, il reçut une insigne faveur du ciel : la nuit de Noël, attendant avec beaucoup d’autres qu’on commençât les divins offices, il fut surpris par un léger assoupissement ; alors l’adorable Enfant Jésus se fit voir à lui dans une beauté sans pareille et dans l’état où il était au moment de sa naissance. Il eut toujours, depuis, une singulière dévotion pour le mystère de l’Incarnation, et on peut juger combien il était éclairé sur ce sujet, par ses admirables sermons sur l'Evangile Missus est. 11 était, dès lors, extrêmement charitable envers les pauvres, et il leur donnait en secret tout l’argent qu’il pouvait avoir de ses parents.
Ses études étant terminées, il quitta Châtillon pour retourner au foyer paternel. Il avait alors dix-neuf ans. Brillant au dehors de tous les attraits de la jeunesse et du talent, il ne ressentait plus au dedans de lui-même les pulsations de son ancienne ferveur. Sa piété, dépourvue de consolations sensibles, et sevrée, pour ainsi dire, de toutes.les suavités, semblait n’avoir plus ni séve ni chaleur. Le printemps était passé pour lui; les ombres de la nuit enveloppaient son âme, et la voix de la tourterelle ne s’y faisait plus entendre. Ce fut le temps où commencèrent les épreuves.
Jusqu’alors la chasteté du jeune Bernard, protégée par la piété et la pudeur (deux gardiennes que la grâce et la nature donnent à cette vertu angélique), n’avait subi aucune atteinte ; mais les séductions du monde au milieu duquel il venait d’entrer, sollicitèrent vivement son cœur naïf et son imagination trop impressionnable. Il lui arriva, raconte son biographe, de porter un jour ses regards sur une femme dont la beauté l'avait frappé.
1. C’est actuellement le bourg de Fontaines-lès-Dijon, aux portes de ce chef-lieu de département,
Bernard éprouve un sentiment étrange; sa conscience alarmée se réveille avec force; il craint que le trait ne soit mortel. Aussitôt il s’enfuit sans savoir où il va, il court à un étang, s’y plonge avec hardiesse, et demeure obstinément dans ces eaux glacées jusqu’à ce qu’on vienne l’en retirer à demi mort. Un tel acte de vigueur eut pour Bernard des résultats salutaires ; sa vertu victorieuse redoubla d'énergie, et de ce moment elle s’éleva de plus en plus au-dessus des concupiscences de la nature.
A cette époque, une affliction immense, la plus poignante que puisse éprouver un fils, vint le frapper au cœur, et mit un terme à toutes les joies du foyer domestique. Six mois s'étaient à peine écoulés depuis son retour à Fontaines, quand sa mère, comme un fruit mûr pour le ciel, lui fut enlevée.
En proie à une intime tristesse, il trouvait à peine dans sa foi et dans Les promesses éternelles quelques pensées de consolation. Il avait près de vingt ans. C’est l’âge où le fils commence seulement à comprendre le prix d’une mère : tant qu'il est enfant, il l’aime instinctivement, il l’aime enfantinement; mais le jeune homme l’aime avec motif, avec conscience ; et à sa tendresse filiale se joint une estime singulière, une confiance et un respect qu'on ne saurait exprimer. Bernard, quoique entouré de ses frères, de sa sœur, de son vieux père, se croyait seul dans le monde ; son appui lui manquait ; sa consolation n’était plus ici-bas ; il n’entendait plus, il ne voyait plus sa mère ; il était en quelque sorte séparé de lui-même et privé des plus doux charmes de sa vie.
Mais ce qui augmentait chaque jour ses regrets et ses ennuis, ce fut son aridité intérieure, la sécheresse de sa dévotion et de ses prières, la froideur de son âme qui lui semblait couverte de glace.
Dans cet état d’obscurcissement, par où passent inévitablement les âmes destinées à une haute sanctification, Bernard dut subir toutes les épreuves de la voie purifiante; car, ainsi que le témoigne l’Ecriture, le Seigneur éprouve ses serviteurs comme l’argent s’éprouve par le feu, et l’or dans le creuset.
Bernard eut à lutter contre les trois espèces de tentations qui s’attachent successivement au corps, à l’esprit et à l’âme, par la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l’orgueil de la vie.
La première de ces tentations fut d'autant plus violente, que déjà Berpard en avait triomphé dans une autre circonstance. Mais l’antique et rusé serpent attendit le moment le plus critique pour surprendre la jeunesse de Bernard et lui livrer de nouveaux assauts.
Bernard était remarquablement beau; tout en lui respirait la distinc- . tion : son œil plein de feu éclairait un visage mâle et doux; sa démarche, son attitude, son geste, le sourire de ses lèvres, étaient toujours modestes, simples et nobles ; sa parole, naturellement éloquente, était vive et persuasive. Il y avait dans sa personne quelque chose de si aimable, de si attrayant, que, selon l'expression de ses biographes, il était encore plus dangereux pour le monde que le monde ne l'était pour lui. On conçoit dès Lors les périls qui durent environner le jeune homme, surtout quand on songe combien son cœur était ouvert, expansif et porté à aimer. Il en fit des expériences nombreuses et terribles.
Cependant la grâce divine, qui assiste les humbles, et fortifie ceux qui combattent, couvrit Bernard de son égide et le rendit invulnérable à tous les traits du démon de la chair.
Le tentateur prit alors une forme plus subtile, et voyant que le côté faible de Bernard était une passion excessive pour la science, il s’efforçca de
SAINT BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVAUX ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE. De
captiver son esprit par la concupiscence des yeux. Des amis imprudents, ses frères eux-mêmes, pour le distraire de ses rêveries, l’engagèrent à s’adonner aux sciences curieuses ; et ils lui représentèrent si vivement l’intérêt qui s'attache à ce genre d’études, que Bernard, déjà enclin par luimême aux investigations de l'intelligence, ne trouvait d’abord aucune objection à ces conseils ; mais la voix de sa conscience lui en montrait les dangers. Il comprit que la science, sans but pratique et sans autre résultat que la satisfaction d’une vaine curiosité, n’est point digne du chrétien. Car, ainsi qu’il le disait lui-même dans la suite (et nous citerons ici ses propres paroles) : « Il ya des hommes qui ne veulent apprendre que pour savoir, et cette curiosité est blämable ; d’autres ne veulent apprendre que pour être regardés comme savants, et c’est une vanité ridicule ; d’autres n’apprennent que pour trafiquer de leur science, et ce trafic est ignoble. Quand donc les connaissances sont-elles bonnes et salutaires ? Elles sont bonnes, répond le Psalmiste, quand on les met en pratique. Et celui-là est coupable, ajoute l’apôtresaint Jacques, qui, ayant la science du bien qu’il doit faire, ne le fait pas ».
De telles considérations, appuyées sur la foi chrétienne, contre-balancèrent les suggestions spécieuses de ses amis.
Il fallait cependant embrasser une carrière et déterminer une sphère d'activité : il fallait, en définitive, choisir entre Dieu et le monde. Dans cette alternative, où les secrètes dictées de la conscience combattent inexorablement toutes les réflexions et toutes les prévisions, Bernard éprouvait des perplexités douloureuses. Le tentateur profita de la crise pour lui livrer un assaut plus long et plus opiniâtre que les précédents : ce fut, cette fois, l’orgueil qu’il chercha à exalter par des insufflations perfides.
En effet, le monde ouvrait à Bernard des avenues séduisantes. L’influence de sa famille et les services personnels de son père lui assuraient dans les armées un avancement rapide et un rang distingué; d’une autre part, son génie flexible, ses connaissances variées l’appelaient à la cour, où il entrevoyait les chances d’un succès brillant. La magistrature encore lui offrait une position conforme à ses habitudes graves et studieuses ; enfin il pouvait aspirer, et par son mérite, et par la noblesse de sa maison, aux plus éminentes dignités de l'Eglise.
Mais au milieu de tant d'avantages, Bernard demeura indécis ; et ni les pressantes sollicitations de sa famille, ni l’entraînement de ses amis, ni le poids de ses propres désirs et sa passion pour les grandes choses ne purent fixer sa volonté, ni arracher son consentement. Chaque fois que le monde lui souriait, le souvenir de sa mère le ramenait aux pensées de la vie future ; et tous ses projets semblaient se dissiper comme un songe, sous l'action d’une force invisible qui faisait son supplice ou sa joie, selon qu’il cédait ou résistait à cette mystérieuse impulsion.
Pendant qu’il était ainsi en proie à une lutte intérieure, où la nature avait peine à se rendre à la grâce, il alla voir ses frères qui étaient avec le duc de Bourgogne au siége du château de Grancey. Ses perplexités ayant augmenté sur la route, il entra dans une église où il pria Dieu avec beaucoup de larmes de lui faire connaître sa volonté et de lui donner le courage de la suivre. Sa prière finie, il se sentit une forte résolution d’embrasser l'institut de Citeaux. Il plaida si bien sa cause auprès de sa famille, que ceux qui l’avaient désapprouvé suivirent son exemple. Tels furent ses frères Guido, Gérard, Barthélemy, André et Gauldry, son oncle, comte de Touillon, près d’Autun, célèbre par sa valeur guerrière.
André, engagé dans la profession des armes, hésitait à suivre son frère Bernard; mais sa mère, la bienheureuse Aleth, qui, comme nous l'avons dit, était morte, lui apparut et le détermina à quitter le monde. Guido était retenu par plusieurs obstacles : il était marié et avait deux filles. Sa femme lui rendit la liberté et entra elle-même au monastère de Juilly, près de Dijon. Gérard, second frère du Saint, était peu disposé à se faire religieux. C'était un officier très-distingué et qui aimait le monde. Il reçut un coup de lance-au côté, comme Bernard le lui avait prédit, et fut fait prisonnier. Alors il promit de se joindre à ses frères ; aussitôt il obtint sa guérison. Après quelque temps de captivité, dont Bernard fit d’inutiles efforts pour le tirer, il entendit, pendant son sommeil, une voix qui lui dit : « Tu seras délivré aujourd’hui ». Il prenait cela pour un songe; mais à l’heure des Vêpres (c'était en Carême), repassant ce qu’il avait entendu, il toucha les fers qui lui tenaient les pieds, et ils se détachèrent d’un côté. Il alla à la porte du cachot, et la serrure lui tomba dans les mains. Il sortit sans que personne l’arrêtât. Il monta à l’église ayant encore ses fers à un pied ; mais, ou on ne le reconnut point, ou on ne put se saisir de lui. Ainsi il vint retrouver ses frères et se joignit à eux pour embrasser une plus noble milice que celle de ce siècle.
Après ces conquêtes domestiques, Bernard en fit d’autres hors de sa famille ; car il était si puissant dans ses exhortations, que, lorsqu'il en faisait en public ou en particulier, les femmes retenaient leurs maris, les mères enfermaient leurs enfants, et les amis amusaient leurs amis, de peur qu’en allant l’entendre ils ne se laissassent persuader de se faire religieux. I gagna cependant plus de trente personnes, parmi lesquelles fut le seigneur Hugues de Mâcon, gentilhomme très-noble, très-vertueux et trèsriche, qui fut depuis fondateur et premier abbé de Pontigny et évêque d'Auxerre. On empêcha d’abord tout entretien entre lui et Bernard, mais ce dernier étant allé le trouver dans un champ où il était, un grand orage écarta si bien tout le monde qui l’environnait, qu’il eut le moyen delui parler seul à seul. Il le fit au milieu de la campagne, sans que la pluie tombât sur eux; ce prodige, joint à l’onction de la parole du Saint, décida Hugues à embrasser la vie monastique. Ce grand nombre de personnes qu'il avait gagnées à Dieu se retirèrent ensemble dans.une maison que l’un d'eux avait à Châtillon : là, avant d’être religieux, ils en firent tous les exercices avec une ferveur incroyable.
Avant de se retirer à Citeaux, Bernard et ses frères allèrent au château de Fontaines, pour dire adieu à leur père et lui demander sa bénédiction. Ils laissèrent avec lui leur jeune frère Nivard, qui devait faire la consolation de sa vieillesse. L’ayant vu, en s’en retournant, jouer avec d’autres enfants, Guido, l'aîné de tous, lui dit : « Adieu, mon petit frère Nivard ; vous aurez seul nos biens et nos terres ». — « Quoi ! » répondit l’enfant avec une sagesse au-dessus de son âge, « vous prenez le ciel pour vous, et vous me laissez la terre ? Le partage est trop inégal ». Ils s’en allèrent, laissant Nivard avec son père. Maïs, quelque temps après il quitta le monde comme eux et les suivit. Ainsi, de toute la famille, il ne resta que le père, qui était fort âgé, avec une fille dont nous parlerons dans la suite.
Saint Elienne était alors abbé de Citeaux après saint Robert et saint Albéric, qui en avaient été fondateurs. Bernard, qui avait environ vingttrois ans, vint se jeter à ses pieds avec cette illustre compagnie de postulants, pour lui demander la faveur d’être admis dans son nouvel institut. Etienne les reçut avec d'autant plus de joie, qu’un religieux avait été averti
par une vision de leur arrivée. Il commença son noviciat avec tant de ferveur et un désir si ardent de s’avancer dans la vertu, qu’on ne l’eût pas pris pour un néophyte, mais pour un vieillard déjà consommé dans les pratiques de la vie intérieure. Il pensait sans cesse aux motifs qu’il avait eus en quittant le monde, et, pour ne se point relâcher, il avait toujours dans le cœur et souvent aussi dans la bouche cette parole : Bernarde, Bernarde, ad quid venisti ? « Bernard, Bernard, qu'êtes-vous venu faire ici ? » Ilse soumit avec une régularité parfaite aux exercices les plus humbles et les plus crucifiants de la discipline de Saint-Benoît ; et sa vertu se développait chaque jour avec une telle vigueur, qu’elle étonnait même le saint vieillard qui gouvernait cette nouvelle école de prophètes. Il avait pris la salutaire habitude de vivre au dedans de lui-même, uni à Dieu au fond de son cœur, toujours attentif à la voix de sa conscience : ce qui rendait son recueillement facile et continuel. Et comme les grâces qu’il puisait à cette source mystérieuse rejaillissaient sur son extérieur, il semblait toujours environné d’une auréole de joie céleste; en sorte, dit un contemporain, qu’on l’eût pris pour un esprit plutôt que pour un homme mortel; exprimant par toute son attitude la belle parole qu’il aimait souvent à redire aux novices : « Si vous désirez vivre dans cette maison, il faut laisser dehors les corps que vous apportez du monde; car les âmes seules sont admises en ces lieux, et la chair ne sert de rien ».
Plus il goüûtait les délices de l'amour divin qui l’échauffait intérieurement, plus il réduisait en servitude ses sens et sa vie naturelle, de peur que les communications avec les choses extérieures ne missent quelque obstacle à la jouissance de ces ineffables consolations. La pratique constante de la mortification finit par amortir sa nature à tel point, que, ne vivant plus que par l'esprit, il voyait sans voir, il entendait sans entendre, mangeait sans goûter, et à peine conservait-il quelque sentiment pour les choses du corps. On rapporte que plus d’une fois il lui arriva de boire, sans s’en apercevoir, de l’huile ou quelque autre breuvage pour de l’eau; il ne savait pas, au bout d’un an de noviciat, si la pièce destinée au dortoir était plate ou voûtée ; il ignorait s’il y avait des fenêtres au bout de l’oratoire où il priait tous les jours. La chose uniquement nécessaire l’absorbait tout entier et concentrait toutes ses pensées. Sa conscience, devenue plus délicate à mesure qu’elle s’était épurée davantage, ne supportait plus aucune imperfection ; et la faute la plus légère donnait des angoisses au jeune novice.
11 gardait exactement le silence et ne parlait jamais que lorsqu'il voyait que parler valait mieux que se taire. Sa compagnie, néanmoins, n’était point à charge ; et il savait si bien accommoder sa modestie avec une charitable condescendance à l’infirmité de ses confrères, que nul ne sortait mécontent d'avec lui. Son plaisir était d’avoir des habits pauvres et usés, sans néanmoins être malpropre. Il n’allait au réfectoire que comme à un lieu de supplice, de sorte que la pensée qu’il fallait manger lui ôtait quelquefois tout l’appétit. Il fuyait le sommeil comme l’image de la mort, et, lorsque la nécessité l’obligeait à prendre du repos, il le faisait si légèrement, qu’on pouvait presque dire qu’il ne dormait point. Il affaiblit si fort son estomac par ces jeûnes, ces veilles et d’autres mortifications, qu’il ne pouvait plus supporter aucun aliment.
Après sa profession (1114), il pratiqua toujours exactement les mêmes exercices ; il disait que ceux qui sont saints et parfaits pouvaient bien se donner quelque relâche ; mais que pour lui, qui était rempli d’imperfections, il devait toujours se faire violence et marcher du même pas que ceux qui
56 20 AOoUT.
commencent. Quand ses frères étaient occupés à quelque ouvrage des mains, auquel il ne pouvait pas travailler, parce qu’il ne s’y était pas exercé, il compensait ce défaut par d’autres ouvrages aussi pénibles et moins agréa: bles. Un jour, au temps de la moisson, les religieux coupaient les blés, on lui commanda de s'asseoir et de se reposer, parce qu’il n'avait ni la force ni l'expérience nécessaires pour cet emploi. 11 s’assit par obéissance ; mais, élevant enmême temps son cœur vers Dieu, il le pria avec beaucoup de larmes de lui faire la grâce de pouvoir travailler comme les frères. Son pieux désir fut exaucé, et, depuis ce jour-là, il était aussi habile que nul autre dans cet exercice. Pendant son travail, il n’était point sujet aux distractions dont se plaignent les plus spirituels; mais, étant occupé tout entier aux fonctions extérieures, il ne laissait pas d’être encore occupé tout entier à la contemplation des choses divines.
Dans les intervalles, il priait sans cesse, ou lisait, ou méditait. Pour la prière, il la faisait en solitude autant qu’il lui était possible; mais, lorsqu'il ne le pouvait pas, il se faisait une solitude de son cœur, d’où ilenvoyait des cris et des gémissements vers le ciel. Il lisait plus souvent et avec plus de plaisir le texte de l’Ecriture sainte, sans commentaire et de suite, qu'avec des explications, disant qu’il ne l’entendait jamais mieux que par ellemême, et que tout ce qu’il y découvrait des mystères et des vérités célestes lui paraissait plus clair et plus aimable dans cette première source que dans les ruisseaux des interprétations qu’on y ajoute. Il ne laissait pas toutefois de feuilleter avec humilité les ouvrages des Saints et des auteurs catholiques qui ont expliqué les Ecritures, et profitait de leurs lumières, qu’il préférait toujours aux siennes. Cette assiduité à la lecture du Texte sacré lui en rendit les sentences et les mots si familiers, que ses sermons, ses conférences et ses lettres en sont pleins. Enfin, pour la méditation, on peut dire qu’elle était sa vie, et il y trouvait tant de satisfaction et de délices, qu’il en était souvent comme enivré. C’est par cet exercice qu'il est devenu si savant dans la connaissance des vérités chrétiennes ; car il n’avait point étudié les lettres saintes dans le monde, et il n'eut dans le cloître d'autre école que de s'approcher par l’oraison de la source de toutes les lumières ; de manière qu’il disait quelquefois fort agréablement à ses amis, que les hêtres et les chênes avaient été ses maîtres.
Lorsque saint Bernard eut vécu dans Citeaux, avec cette perfection, pendant deux ans, c’est-à-dire depuis l’année 41113 jusqu’à l’année 1415, saint Etienne, son abbé, fut sollicité d'établir un nouveau monastère à Clairvaux, vallée couverte de bois, près de l’Aube, alors du diocèse de Langres ; elle servait de retraite à beaucoup de voleurs, et s’appelait pour cela la Vallée d'absinthe, à moins qu’on ne lui eût donné ce nom parce que l’absinthe y croissait en abondance. Il choisit pour cette entreprise Bernard et ses frères, avec quelques autres religieux qu’il savait très-fervents ; en leur donnant sa bénédiction au moment du départ, il nomma pour leur supérieur Bernard, qui n'avait que vingt et un ans. Les commencements de cet établissement furent extrêmement rudes. La pauvreté y était extrême. La faim, le froid et la nudité étaient toute la richesse de ces nouveaux habitants. Ils ne faisaient souvent leur potage qu'avec des feuilles de hêtre. Leur pain, comme celui du Prophète, n’était que d'orge, de millet et de vesces; encore n’en avaient-ils pas pour se rassasier. Enfin, il était si noir et de si mauvais goût, qu’un religieux étranger, à qui l’on en servit, ne put le voir sans verser des larmes, et en emporta secrètement un morceau pour le montrer à tout le monde, comme un sujet d’admiration et une exhortation
muette à la pénitence. Ils furent enfin réduits à une telle pénurie que l’économe, Gérard, frère du saint abbé, fut contraint de lui dire qu’il était dans J’impuissance de pourvoir aux besoins des religieux pour l'hiver qui approchait, Bernard lui demanda quelle somme il lui faudrait pour cela. Il lui répondit qu’il lui fallait bien onze livres. « Prions donc la bonté de Dieu », répliqua-t-il, « qu’il nous envoie cette somme ». Il se mit à l'heure même en oraison, et à peine eut-il levé ses mains pures vers le ciel, qu’une femme de Châtillon vint le demander et lui offrit douze livres, le suppliant d’ordonner des prières pour son mari qui était à l’extrémité. Le Saint remercia Dieu de cette aumône, et assura la femme qu’elle retrouverait son mari en parfaite santé. Elle le trouva effectivement levé et parfaitement guéri, et pour les douze livres, elles servirent à la subsistance de la communauté et à faire voir qu’il se faut confier, dans ses besoins, aux soins paternels de la divine Providence. Saint Bernard ne reçut pas une fois seulement ces secours extraordinaires et miraculeux ; car la main de Dieu était avec lui, et elle ne manquait pas de lui procurer, par des voies imprévues et inopinées, ce qui était nécessaire pour l’entretien de son couvent.
Lorsque Clairvaux eut pris la forme d’une maison régulière, l'évêché de Langres, dont elle relevait, étant alors vacant par la mort de Robert de Bourgogne, ce bienheureux supérieur reçut la bénédiction abbatiale de Guillaume de Champeaux, évêque de Châlons-sur-Marne, qui était un fameux docteur et un homme de grande piété. Cette bénédiction, qui fut faite aussi en 4145 ou au commencement de 4416, lia étroitement ensemble ces deux saints personnages, et fit que l’évêque prit autant à cœur les intérêts du nouvel abbé et ceux de son monastère, que les siens propres. Il l’aida donc de ses conseils et de ses moyens, et ayant reconnu l’éminence de sa sainteté et les riches talents dont la divine Bonté l’avait favorisé, il le mit en grande réputation, non-seulement dans tout son diocèse, mais aussi dans celui de Reims et par toute la France.
Bernard mettait tous ses soins à conduire ses religieux dans les voies de la perfection. Mais, comme il avait coutume de converser continuellement avec Dieu, et qu’il tirait de cette conversation une innocence et une pureté semblable à celle des anges, il avait bien de la peine à s’accommoder à la portée de sesinférieurs. Il ne leur parlait qu’un langage céleste qu’ils n’entendaient pas. Leurs moindres fautes lui semblaient intolérables, et lorsqu'il les entendait au confessionnal, les trouvant sujets, comme hommes, aux faiblesses et aux misères des hommes, il en était tout surpris et leuren faisait de sévères réprimandes capables de les décourager : il ne croyait pas qu’un religieux dût encore sentir les mouvements de la sensualité, ni se laisser aller à divers défauts que ceux qui vivent encore dans un corps mortel ne peuvent éviter entièrement. Cette manière d’agir étonna un peu ces saints religieux ; mais ils avaient tant de respect pour leur bienheureux supérieur, qu'ils aimaient mieux se taxer eux-mêmes de lâcheté et de nonchalance, que de l’accuser de trop grande sévérité ou d’imprudence. Une modestie et une simplicité si ravissante servirent d'instruction à notre Saint. Il reconnut que, s’il avait quelque connaissance spéculative des voies de Dieu, il n’avait pas encore toute l'expérience nécessaire pour le gouvernement : il s’accusa lui-même de zèle indiscret; il condamna ses propres jugements dans lesquels il ne pesait pas assez l’infirmité de la nature, ni la différence des attraits et des grâces ; enfin, il entra dans un tel mépris et une telle défiance de sa conduite, que, s’imaginant que ses sermons étaient plus nuisibles que profitables à ses frères, parce qu’ils pouvaient, dans le
silence et dans la retraite de leurs cellules, recevoir des pensées bien plus pieuses que celles qu’il tâchait de leur inspirer par ses discours, il prit la résolution de ne leur plus rien dire avant que Dieu lui eût fait connaître sa volonté sur ce point. Quelque temps après, un enfant, qui était tout environné d’une lumière divine, lui apparut et lui commanda avec une grande autorité de dire hardiment tout ce qui lui viendrait à la pensée, parce que ce serait le Saint-Esprit même qui parlerait par sa bouche. Et, en même temps, Dieu lui donna une grâce spéciale pour compatir aux faiblesses des autres et pour s’accommoder à la portée de l'esprit de chacun; se trouvant tout changé, il commença à faire paraître une douceur et une condescendance extraordinaires pour ses frères, et à pourvoir avec un soin maternel à tous leurs besoins.
Au reste, cette grande douceur de saint Bernard, bien loin de nuire à l’observance régulière dans son abbaye, renouvela, au contraire, la ferveur de ses religieux ; car, par une sainte émulation, plus il se montrait indulgent en leur endroit, plus ils devenaient sévères et impitoyables à leurs propres corps ; et plus il les excusait et les consolait dans leurs chutes, plus ils en exigeaient d'eux-mêmes de rudes châtiments. Il avait pour maxime de ne point faire la correction, lorsqu'un religieux ne paraissait pas disposé à la bien recevoir : «car », disait-il, « lorsque celui qui reprend et celui qui est repris se mettent l’un et l’autre en colère, ce n’est plus une correction salutaire, mais un combat ». Cependant, il savait si bien prendre le temps et l’occasion favorable de dire à chacun ce que la charité lui inspirait de dire, que sa parole ne revenait jamais à vide, et qu’il remédiait aux plaies sans y faire de fâcheuses incisions.
En ce temps, comme il se promenait une nuit autour deson monastère, il vit en esprit une si grande quantité de personnes de différents habits et de différentes conditions, qui descendaient des montagnes d’alentour et venaient fondre dans la vallée où il était, qu’elle n’avait pas assez d’étendue pour les contenir tous. Il reconnut par là que Dieu le voulait faire, comme Abraham, père d’une grande postérité, et que ses enfants seraient comme les étoiles du ciel et les sables de la mer dont on ne peut pas compter le nombre. Técelin, son père, fut un des premiers qui voulut avoir part à ce bonheur. Il était demeuré seul dans sa maison depuis que Nivard, son dernier fils, l’avait quitté pour suivre l’exemple de ses frères ; mais étant touché de la sainteté de ses enfants, il ne rougit point de devenir leur frère, et même de se faire le fils spirituel de Bernard, qui était son fils selon la chair. Hombeline, sa fille, et sœur du saint abbé, demeura donc maîtresse de tous ses biens. Elle avait trouvé un parti fort avantageux, et dans l'abondance de ses richesses, elle s’abandonnaïit au luxe et aux divertissements auxquels son âge et sa naissance la portaient. Elle vint un jour, fort élégamment vètue et avec une suite nombreuse de domestiques, pour voir ses frères. Saint Bernard, ne la regardant en cet état que comme un piége du démon pour perdre les âmes, refusa de lui parler ; ses autres frères firent de même, et André, qui se trouvait à la porte lorsqu'elle y arriva, l’appela « un sac d’ordures bien paré ». Ce refus la fit fondre en larmes ; elle fit dire à ces serviteurs de Dieu qu’elle avouait qu’elle était pécheresse et qu’elle ne se troutait pas digne de leur conversation ; mais puisque Notre-Seigneur était mort pour les pécheurs, ils ne devaient pas pour cela la rebuter ; elle venait àeux comme une malade qui cherchait le remède à ses maux; s'ils ne voulaient pas la voir comme ses frères selon la chair, ils devaient au moins la voir comme ses médecins selon l’esprit; en un mot, elle était prête à faire tout
ce qu’ils ordonneraient. Sur cette promesse, saint Bernard et tous ses frères sortirent pour lui parler. Le fruit de cet entretien fut merveilleux : Hombeline renonça dès lors à toutes les pompes et à toutes les vanités du monde, . et régla sa vie sur celle de la bienheureuse Aleth, sa mère. Deux ans après, ayant oblenu congé de son mari, elle se retira dans le monastère de Billette, où elle vécut et est morte dans une grande sainteté.
La manière avec laquelle Dieu attirait les âmes à cette sainte Congrégation est fort admirable ; en voici un bel exemple : De jeunes gentilshommes vinrent, un jour de carnaval, voir l’abbaye de Clairvaux et le saint abbé dont ils entendaient partout faire l'éloge. Après avoir satisfait leur curiosité, ils voulurent prendre congé de lui pour aller continuer leurs jeux et leurs tournois. Bernard les pria de lui accorder, par grâce, de passer le reste du carnaval dans la retenue, et de s’abstenir de ces divertissements qui ne sauraient que corrompre l’âme et la remplir de passions criminelles. Ils ne purent jamais se résoudre à le lui promettre ; il fit donc venir un religieux à qui il ordonna de leur présenter de la bière pour se rafraîchir; et, en même temps, il la bénit et les pria d’en boire à la santé de leurs âmes. Ils en burent tous, bien résolus de ne lui obéir qu’en cela seulement. Mais à peine furent-ils sortis du monastère, qu’il se fit un merveilleux changement dans leurs âmes : ils furent touchés d’une grâce si prompte et si efficace, qu’ils renoncèrent sur-le-champ à toutes les vanités du monde, et revenant sur leurs pas aux pieds du Saint, ils le supplièrent de les recevoir au nombre de ses disciples. Ils ont depuis été grands serviteurs de Dieu, et ils sont décédés dans la joie de s’être préparés à la mort par une vie austère et remplie de bonnes œuvres.
La conversion d’un ecclésiastique fort considérable, nommé Mascelin, n’est pas moins admirable. L’archevêque de Mayence l’envoya vers saint Bernard, lorsqu'il alla en Allemagne, pour l’accueillir de sa part, et lui témoigner la joie qu'il avait de sa venue. Mascelin s’acquitta avec honneur de sa commission ; mais le Saint, le regardant amoureusement, lui dit : « Un plus grand Maître que l’archevêque vous a envoyé vers nous ». Mascelin vit bien ce que cela voulait dire ; mais il l’assura qu’il était bien éloigné de penser à être religieux, et qu’il n’avait nulle tendance à le faire. Cependant, sans que Bernard fit plus d’instance, il se sentit aussitôt tellement pressé par les mouvements de la grâce, que, dans ce voyage même, il se joignit à Bernard avec plusieurs autres personnes illustres par leur noblesse et leur science.
Le changement de Henri de France, frère du roi Louis VII et fils du roi Louis VI et d’Adélaïde de Savoie, son épouse, fut encore plus éclatant. Ce prince, que l’on fit depuis évêque de Beauvais, et ensuite archevêque de Reins, était allé à Clairvaux pour traiter de quelque affaire importante avec le saint Abbé. Etant sur le point de partir, il demanda à voir tous les religieux pour les assurer de son affection et se recommander à leurs prières. Saint Bernard lui dit qu’il avait espérance qu’il ne mourrait pas dans l’état où il était, mais qu’il verrait, par expérience, combien les prières des religieux, auxquels il s’était recommandé , étaient efficaces. Cette prédiction, qui semblait obscure, fut éclaircie, dès le jour même, par un événement bien surprenant : car Henri, oubliant, pour ainsi dire, qu'étant l’aîné des frères du roi, il touchait immédiatement à la couronne, voulut demeurer à Clairvaux, où il y prit l’habit et fit profession. Cette résolution fit une peine incroyable à ses officiers, qui l’aimaient tendrement et appuyaient sur lui l'espérance de leur fortune. Ils ne le pleurèrent
pas moins que s'ils l’eussent vu mort devant leurs yeux, et entre autres un nommé André, qui était de Paris, vomit pour cela beaucoup d’injures contre saint Bernard et contre son monastère, et s’attaquant même au prince, son maître, il lui répéta souvent qu’il fallait qu’il fût ivre ou insensé pour faire des coups de cette nature. Henri supplia son abbé de l’apaiser et d’avoir principalement soin de sa conversion. « Laissez-le maintenant », lui dit-il, « jeter tout son feu ; après cela, soyez assuré qu’il est à vous ». Sur de nouvelles instances du prince, Bernard lui répliqua : « Ne vous ai-je pas dit qu’il est à vous? » Ceux qui étaient présents entendirent ces paroles, et même André, qui, plus furieux et plus obstiné que jamais, branlait la tête et disait en lui-même : « Je vois bien, à présent, quetu es un faux prophète, parce que tu dis une chose qui ne sera pas, et je ne manquerai pas de te le reprocher devant le roi et dans l’assemblée de tous les princes, afin qu’on te connaisse pour un fourbe que tu es ». Le len-: demain, il recommença ses imprécations, et partit du monastère dans cette mauvaise disposition : ce qui ne donna pas peu à penser à ceux qui avaient oui la prédiction du serviteur de Dieu. Mais la nuit suivante, André fut tellement pressé des remords de sa conscience et du désir de se convertir, que, sans attendre le jour, il se leva de grand matin et s’en retourna à Clairvaux, pour demander humblement d’y être reçu.
Ajoutons à ces trois exemples celui d’un jeune seigneur allemand, venant d'étudier à Paris, avec un précepteur ; il passa par l’abbaye de Clairvaux, seulement pour voir la maison. Son précepteur fut tellement touché de la dévotion des religieux, qu’il résolut de demeurer avec eux, et qu’il entra effectivement dans le noviciat. Il pria en même temps son écolier, qui n'avait que quatorze ans, de suivre son exemple; mais ce jeune homme le rebuta, et, ne pouvant même souffrir l'entretien des frères, il sortit au plus tôt du monastère, pour continuer son voyage ; mais il n’alla pas bien loin ; il eut deux visions, les deux nuits suivantes : dans l’une, on lui dit que, s’il allait à Paris, il mourrait avant la Pentecôte, et dans l’autre il vit saint Bernard qui le tirait du fond d’un puits où il s’était précipité ; il retourna sur ses pas, pour se mettre sous la conduite du bienheureux Abbé. Son précepteur se découragea depuis, et tâcha de le déterminer à s’en aller ensemble ; mais ce fut inutilement : l’écolier fut plus sage que le maître, il le laissa sortir seul ; quant à lui, Notre-Seigneur le remplit d’une grâce si abondante, qu’il parvint à une sainteté très-éminente et reçut de Dieu de grandes faveurs. Toutes ces choses arrivèrent en divers temps, aussi bien que la conversion de plusieurs gentilshommes de Champagne et de Flandre, qui vinrent prendre l’habit à Clairvaux, et furent depuis les fondateurs des belles abbayes de l'Ordre de Citeaux, en ces pays ; mais nous les avons jointes ensemble, à cause du rapport qu’elles ont entre elles. Revenons maintenant à la suite de notre histoire.
Si saint Bernard s’était revêtu d’un esprit de tendresse envers les autres, il n'avait retenu pour lui qu’un esprit de rigueur impitoyable. Bien loin de diminuer ses austérités, il les augmentait tous les jours, et, ne croyant pas que les fatigues de sa charge fussent pour lui un motif de se traiter avec plus d’indulgence, il refusait à son corps tout ce qui pouvait le soutenir, et lui faisait souffrir, au contraire, tout ce qui était capable de l’abattre et de ruiner entièrement ses forces. Cette austérité lui attira de grandes maladies, et ces maladies, qu’il négligeait, le réduisirent à une si grande défaillance, qu’on n’attendait plus que sa mort, ou une vie plus fâcheuse que la mort même.
© L'évêque de Châlons, qui l’avait béni, l’étant venu visiter, le trouva en cet état, et, ne pouvant souffrir que l’Eglise perdit si tôt une grande lumière, il s’en alla du même pas à Citeaux, se prosterna, avec une humilité surprenante, aux pieds d’un petit nombre d’abbés qui s’y étaient assemblés, les supplia de lui donner seulement un an l’abbé Bernard sous sa conduite pour le gouverner, assurant qu’il ferait si bien qu’il le rétablirait en santé. Les abbés n’eurent garde de rien refuser à un si grand prélat, qui montrait tant de simplicité et de charité; ainsi, ce bon évêque étant revenu à Clairvaux avec tout pouvoir, fit loger le Saint dans une maison à part, lui défendit toutes sortes de mortifications corporelles, et le mit entre les mains d’un médecin qui se faisait fort de le guérir en peu de temps. Jamais la soumission et la patience de Bernard ne parurent avec plus d’éclat que dans cette occasion. Le lieu où on le logea était si pauvre et si mal bâti, qu’on l’eût pris pour la cabane d’un lépreux. Le médecin à qui on le soumit était un homme rustique, présomptueux et extrêmement ignorant, qui lui faisait donner des choses toutes contraires à sa guérison. On lui servit quelquefois de la graisse pour du beurre, et de l'huile dans un vase pour de l’eau. Mais il prenait tout avec une entière indifférence ; et, dans cette grande humiliation et dépendance, il était comblé de tant de joie, qu’il semblait déjà goûter les délices du paradis, ‘Ceux qui avaient le bonheur d’entrer dans sa chambre y respiraient un air de sainteté, dont ils étaient tout embaumés ; et, comme ils se sentaient remplis de consolation dans la compagnie de cet homme céleste, ils n’en sortaient qu'avec regret et avec un désir ardent d’y retourner au plus tôt.
Lorsque l’année que les abbés avaient accordée à l’évêque de Châlons fut expirée, Bernard sortit de cette honorable prison pour reprendre les fonctions de sa charge et les austérités communes de son Ordre (1118). Il ne regarda point qu’il n’était pas guéri; mais, comme un torrent qui a. renversé ses digues, et un arc qui a rompu la corde qui le bandaït, il se laissa emporter à toute l’impétuosité de sa première ferveur. Au lieu d’épargner son corps, il entreprit de l’abattre par des jeûnes, des veilles et des abstinences nouvelles. Il priait debout le jour et la nuit, et ne cessa point de le faire jusqu’à ce que ses genoux, affaiblis par le jeûne, et ses pieds, enflés par le travail, ne purent plus le soutenir. Il porta le cilice assez longtemps et tant qu’il le put cacher, mais il le quitta aussitôt qu’on s’en aperçut, de peur que ses frères ne voulussent imiter cette rigueur qui eût été trop nuisible à leur santé. Sa nourriture était du pain et de l’eau, ou du suc de quelques herbes cuites, et il ne pouvait ou ne voulait point prendre autre chose. S'il usait quelquefois de vin, ce qu’il faisait très-rarement, c'était en fort petite quantité, parce que l’eau, disait-il, lui était beaucoup meilleure. Il ne se dispensait que très-difficilement des travaux extérieurs, tant du couvent que de la campagne, bien qu’il s’y traînât au lieu d'y aller. Enfin, sa rigueur à son endroit était si grande, que son estomac fut réduit par faiblesse à ne pouvoir plus rien retenir et à rejeter tous les aliments qu’il prenait. Il avouait lui-même, étant plus vieux, qu'il y avait eu de l’excès, et il s’en reprenait comme coupable, parce qu’enfin il faut s’affaiblir et se châtier, et non pas se détruire, ni ruiner entièrement les forces que Dieu nous a données pour son service.
Ce fut cependant par cette sainte sévérité contre lui-même, que Dieu le prépara à être le digne instrument d’une infinité de merveilles qu’il voulait opérer par lui dans le monde; car il lui rendit assez de santé pour cela quand il lui plut ; ct, melgré le 3ranû abattement qu'il s'était procuré
par ses abstinences, il lui donna la force de prècher sa parole devant les rois et les peuples ; de faire des voyages dans des pays fort éloignés pour la défense de l'Eglise ; de fonder, de son vivant, cent soixante maisons de son Ordre ; d’être l'arbitre de tous les grands différends de la chrétienté; d’apaiser les schismes, de confondre les hérésies, de pacifier les royaumes, d’étouffer les guerres entre les souverains ; d’armer toute l’Europe contre les infidèles, et d’être sur la terre la terreur de tous les méchants et le puissant protecteur de la justice et de la vérité.
Le premier service important que Dieu voulut tirer de lui fut le renouvellement de l'esprit monastique et de l’ancienne ferveur qui se voyait, aux siècles précédents, dans les communautés religieuses. Son exemple contribua plus à cela que sa parole, et il lui aurait aussi été difficile de beaucoup avancer dans ce dessein, s’il n’avait été lui-même un excellent modèle de pénitence et de mortification. Mais qui pourrait décrire l’innocence, le recueillement et la sainteté de vie qu'il fit fleurir dans son monastère ? Les bâtiments étaient sans ornement, mais avec une simplicité champêtre qui faisait bien voir que ceux qui y logeaient ne croyaient pas avoir une demeure assurée sur la terre, mais qu'ils en attendaient une éternelle dans le ciel. Le silence y était si grand, qu’on n’y entendait jamais que l’harmonie du chant des psaumes, lorsqu'on était au chœur, et le bruit des ouvrages des mains, lorsqu'on était au travail. Malgré le nombre des religieux, qui était ordinairement de six à sept cents, chacun était aussi solitaire que s’il eût été seul. Les heures et Iles actions étaient si bien réglées, qu’on ne trouvait jamais personne oisif, et que tous étaient occupés sans confusion. Ils assistaient au chœur et aux autres assemblées de communauté avec une modestie angélique. Le feu de l’amour divin s’allumait promptement dans leur méditation, et ils ne s’éloignaient des pieds du sanctuaire que tout embrasés de cette flamme céleste, et résolus de travailler constamment à leur perfection. Le pain qu’ils mangeaient semblait plutôt une masse de terre qu’un pain pétri de farine ; et, de fait, il n’y entrait que du blé que la terre de ce désert produisait par leur travail, blé maigre, noir et sans goût. Leurs autres aliments n’étaient pas plus savoureux : il n’y avait que la faim ou l’amour de Dieu qui püût y faire trouver quelque satisfaction. Mais, ce qui est surprenant, ils croyaient néanmoins être nourris trop délicatement, parce que l’onction de la grâce leur adoucissait tellement ces austérités, qu’ils n’y sentaient aucune peine. C’est ce qui les jeta dans une dangereuse défiance de leur état et dans ure crainte que leur saint abbé ne les conduisit pas bien et ne les traitât avec trop d’indulgence ; mais ils furent aussitôt relevés de cette inquiétude, tant par ses sages remontrances, que par celles du vénérable évêque de Châlons, dont nous avons déjà parlé, qui leur fit voir, par l’exemple de la farine qui adoucit l’amertume d’un potage du prophète Elisée, que Dieu tempère quelquefois, par l’abondance de sa grâce, la rigueur de l’austérité de ses serviteurs, auquel cas ils doivent remercier sa bonté, et non pas en tirer des sujets de crainte et de défiance.
Lorsque saint Bernard eut été quelque temps borné à la conduite de son abbaye, Notre-Seigneur s’en voulut servir au dehors à la conquête des âmes et à la ruine de l’empire du démon, selon qu’il avait été prédit à sa mère, dès le temps qu’elle le portait dans son sein. Il commença donc à le rendre illustre par l’opération de plusieurs miracles, car il rétablit en santé un seigneur nommé Josbert, son parent, qui était près de mourir sans les Sacrements ; après, néanmoins, que son fils fut assuré que tous les
torts qu'il avait faits aux églises et aux pauvres durant sa vie, seraient entièrement réparés, et qu’on en eut effectivement réparé quelques-uns, auxquels on pouvait remédier sur-le-champ. Il donna l’usage du bras et de la main à un enfant qui les avait perclus dès le temps de sa naissance. Il délivra d’un abcès au pied un jeune homme qui en était extrêmement incommodé. Il rendit la santé à Gauldry, son oncle, dévoré d’une fièvre violente dont on croyait qu’il mourrait. Il guérit du mal caduc le bienheureux Humbert, son religieux, qui fut depuis fondateur de l’abbaye d’Igny, au diocèse de Reims. Il multiplia tellement, dans une famine, le blé de son monastère, que ce qui n’eût pas suffi jusqu’à Pâques pour sa communauté seule, fut suffisant jusqu’à la moisson, non-seulement pour sa communauté, mais aussi pour une infinité de pauvres qui abondaient continuellement aux portes de son abbaye. Un pauvre homme du voisinage eut recours à lui dans sa maladie ; le Saint lui fit appuyer la tête sur le saint ciboire où l’on gardait le corps de Notre-Seigneur : ce qui le remit en santé. Son oncle Gauldry et Guido, son frère aîné, furent d’abord surpris. de l'opération de ces prodiges ; et, craignant qu’elle ne lui servit de sujet de présomption ou de vanité, ils l’en reprirent avec aigreur, et quelquefois même avec des reproches, sans épargner sa modestie et sa douceur ; mais, lorsque le même Gauldry eut été guéri par ses prières, ils modérèrent leur zèle et ne s’attachèrent plus tant à le mortifier : surtout parce qu’il ne disait jamais rien pour sa défense, et que, bien qu’il fût leur supérieur, il recevait leurs réprimandes avec l’humilité, la patience et la simplicité d'un novice.
Dans le même temps, un de ses religieux et de ses parents, nommé Robert, qui était encore fort jeune, s’étant échappé de son monastère pour passer dans celui de Cluny, à la persuasion de quelques-uns de cette abbaye, il lui écrivit, pour le faire revenir, la lettre admirable que l'on a mise à la tête de toutes ses lettres; il parle avec une sainte liberté des déréglements qui s'étaient introduits dans l'Ordre de Cluny, après la mort de saint Mayeul. Le secrétaire, dont il se servit pour l'écrire, fut Godefroy, qui a assuré que, pendant qu’il la lui dictait, il survint en un moment une grosse pluie, qui devait tremper tout le papier, parce qu’ils étaient en pleine campagne; mais il ne tomba pas une goutte d’eau dessus : Dieu voulant montrer, par ce miracle, que c'était par son esprit et dans le seul désir de sa gloire, qu’il écrivait cette lettre. Il priva un autre de ses religieux de la sainte communion pour une faute secrète. Celui-ci, craignant d’être remarqué, ne laissa pas d'approcher de la Table sainte, pour recevoir de sa main ce pain des Anges, et il le reçut, en effet, parce que le bienheureux Abbé savait bien qu’on ne doit pas refuser publiquement l’Eucharistie à ceux dont les crimes sont encore cachés. Mais, par un juste jugement de Dieu, et par la prière du Saint, il ne put jamais l’avaler ; il fut donc contraint de venir se jeter à ses pieds pour confesser son sacrilége, et alors, après qu’il eut reçu l’absolution, la sainte hostie passa sans difficulté dans son estomac. La parole, lattouchement et le baiser du serviteur de Dieu firent encore d’autres prodiges. Par sa parole et son excommunication, il fit mourir une incroyable quantité de mouches qui étaient dans son église de Foigny avant qu’elle fût dédiée, ce qui a donné sujet au proverbe de la malédiction des mouches de Foigny. Par son attouchement et le signe de la croix, il fit marcher droit un enfant boiteux, et, par son baiser, il en guérit un autre qui pleurait et criait perpétuellement sans que rien püût l’apaiser. Enfin, Gautier de Montmirail lui ayant été présenté à l’âge de trois ans, pour recevoir sa bénédic-
tion, on le vit étendre ses petites mains pour prendre et baiser celle du saint Abbé. Il la prit, en effet, la porta à sa bouche et la baïsa plusieurs fois avec un respect et une affection qui ne pouvaient pas venir d’un instinct de la nature, mais d’un mouvement de la grâce.
Pendant que tant de merveilles portaient sa réputation par toute la France, il tomba dangereusement malade ; ses enfants et ses amis, qui étaient autour de son lit, n’attendaient presque plus que son dernier soupir ; alors il eut un ravissement où il lui sembla qu’on le présentait devant le tribunal de Dieu, et que le démon, ce cruel ennemi des hommes, proposait plusieurs chefs d'accusation contre lui. Il dit alors sans s’effrayer : « Je confesse que je ne suis pas digne de la béatitude éternelle, et que je ne la puis obtenir par mes propres actions ; mais, mon Seigneur et mon Maître la possédant à double titre : 4° par droit d’héritage comme le Fils de Dieu le Père ; 2° par le mérite de sa Passion comme Sauveur du monde, il se contente du premier titre, et il me donne part au second. Ainsi, j’ai grand sujet d’espoir et de confiance ». Il revint ensuite à lui et, peu de temps après, ayant connu par la vision d’un vaisseau où il ne fut pas possible de s’embarquer, que sa fin était encore éloignée, il fut miraculeusement guéri par l’attouchement des mains sacrées de la glorieuse Vierge, de saint Laurent et de saint Benoît, qui lui apparurent avec une sérénité de visage digne de cette souveraine paix qu’ils possèdent dans le ciel. L’abbé de Saint-Thierry de Reims, qui a écrit la vie de notre Saint, dit que, comme saint Bernard avait reçu la santé par les bienfaits de la Vierge et des Saints, ainsi lui, étant tombé dangereusement malade, fut guéri par la charité et par les prières de Bernard ; mais qu’il gagna beaucoup plus que cette guérison corporelle, parce que sa maladie lui ayant donné occasion de venir à Clairvaux, il y jouit longtemps des entretiens tout célestes de ce grand serviteur de Dieu, et l’entendit pluieurs fois expliquer le Cantique des cantiques, et développer toute l’éconornie que Dieu garde dans la conduite des âmes pour les faire arriver à la perfection ; il en tira un fruit merveilleux pour lui-même et pour les religieux de Saint-Thierry, dont il était le supérieur.
Bernard devint illustre, non-seulement par ses miracles, mais aussi par ses prédications toutes remplies de l'esprit de Dieu. Il commença cet exercice à Châlons-sur-Marne, et il fut si heureux dans ce premier jet du filet de la parole de Dieu, que plusieurs personnes nobles et savantes voulurent le suivre pour être de ses frères, ses enfants et ses disciples. Il prêcha ensuite en Flandre, et sa parole n’y fut pas moins efficace et n'y fit pas des conquêtes moins considérables qu’à Châlons. Il vint aussi à Paris, prêcha deux fois dans les écoles de philosophie, et gagna à Dieu et à son Ordre grand nombre de jeunes hommes qu’il emmena avec lui dans son abbaye. Il y vit en même temps six cents novices ; mais, comme il y en arrivait toujours de nouveaux, il fallut agrandir les lieux pour les recevoir, les loger plus à l’étroit, enfin en envoyer des essaims de tous côtés, selon les prières instantes des évêques et des seigneurs qui souhaitaient d’en avoir danses lieux de leur ressort. En effet, l’abbaye de Clairvaux devint, en peu de temps, la mère et la source de cent soixante autres monastères, où l’on voyait briller le même esprit de silence et de dévotion, le même amour pour la pauvreté, le même dégagement de toutes les choses de la terre, la même ardeur pour la mortification et la pénitence, etla même observance de la Règle de Saint- Benoît dans toute sa rigueur. La France ne fut pas le seul royaume qui voulût avoir part à cette bénédiction : la Savoie, l'Italie, la Sicile, l’Espague, le Portugal, l’Angleterre, l’Ecosse et l’Allemagne s’empressèrent de
donner des maisons à saint Bernard; et son nom vola si loin par-delà les mers, que même les nations barbares et infidèles demandaient de ses enfants, pour recevoir, par leur moyen, les lumières de la foi et les instructions nécessaires pour bien vivre. Au reste, lorsqu'il en envoyait pour faire quelque nouvel établissement, s’il ne les accompagnait pas de corps, il les accompagnait d'esprit, et Dieu, par un miracle de sa bonté, lui faisait connaître tout ce quise passait entre eux, et le bien ou le mal qui leur arrivait* il leur mandait quelquefois de corriger certains défauts, qu’il ne pouvait connaître que par une lumière surnaturelle.
Il faut maintenant le voir paraître sur le grand théâtre de l'Eglise universelle, pour défendre les droïts de son chef, attaqué par une faction ambitieuse de schismatiques. Innocent II, que l’on nômmait auparavant - Grégoire, avait été canoniquement élu souverain Pontife ; le cardinal Pierre de Léon, du titre de Sainte-Marie au-delà du Tibre, qui avait été légat avec lui en France, au temps du pape Calixte II, se fit élever, contre les Canons, sur la chaire de saint Pierre, sous le nom d’Anaclet Il. La justice était du côté du premier; mais la force fut, au commencement, du côté du second : le peuple, gagné par des sommes prodigieuses d’argent, était prêt à répandre son sang pour sa cause. Innocent fut contraint de sortir de Rome . et de se réfugier premièrement à Pise, où il fut reçu avec beaucoup de respect, et puis en France, qui a toujours été l’asile des souverains Pontifes persécutés. Avant qu’il arrivât, on tint un conseil à Etampes, pour examiner son droit et voir si la procédure de son élection était canonique. Le roi Louis VI et les principaux évêques demandèrent que Bernard y fût appelé : car ils étaient tellement persuadés de sa sagesse et de sa sainteté, qu’ils ne doutaient point qu’il ne connût ce qu’il fallait faire en cette occasion, et qu'il ne le déclarât aussi avec une liberté apostolique. Il n’y vint néanmoins qu'avec frayeur, craignant que l'issue ne fût pas favorable à l'Eglise. Mais Dieu le consola en chemin par une vision. Il ne fut pas plus tôt arrivé, que le roi et les prélats, d’un commun consentement, remirent, après Dieu, toute l'affaire à son jugement. Il n’accepta qu'avec peine une commission de cette importance; mais on l’obligea de s’y soumettre.
Après avoir souvent consulté l’oracle du Saint-Esprit dans l’oraison, et avoir mûürement pesé toutes les raisons d’Innocent et d’Anaclet, il déclara que le premier était Pape et que tous les fidèles étaient obligés de le reconnaître et de lui obéir : ce qui fut reçu, non-seulement de tout le Concile, mais aussi de tout le royaume de France. Notre Saint alla ensuite vers le roi d'Angleterre, et lui persuada, contre ses premières résolutions, de rendre obéissance à Innocent. Il l’amena même à Chartres, vers Sa Sainteté, qui venait d'y arriver, après avoir été reçu très-magnifiquement à Orléans par Louis VI et par les évêques qui avaient assisté au Synode d'Etampes. De là Innocent alla à Reims, où il tint un nouveau Concile pour les affaires de l'Eglise, et à Liége, où il conféra avec l’empereur Lothaire II. Dans toutes ces rencontres, il ne pouvait souffrir que saint Bernard s’éloignât un moment de lui, et il voulait qu’il assistât, avec les cardinaux, aux Consistoires. Aussi, il en reçut partout de grands services : car, à Reims, il fut l’âme de tout le Concile, où l’on ne régla rien que par son jugement; et à Liége, l'empereur voulant prendre occasion du schisme pour se faire rendre les investitures des Eglises, il s’opposa comme un mur à une prétention si illégitime, et lui fit voir que de reconnaître le Pape n’était pas une soumission arbitraire, à laquelle il pût mettre des conditions à sa fantaisie, mais une obligation indispensable et une nécessité de salut.
VIES DES SAINTS. == TOME X. à)
66 20 AoùT.
Au retour de Liége, Sa Sainteté voulut elle-même visiter l’abbaye de Clairvaux. Les religieux n’allèrent pas au-devant d’elle avec des parements de pourpre et de soie, ni avec des croix, des châsses, des missels et des vases sacrés d’or. Ils ne la reçurent pas non plus au bruit des trompettes et des instruments de musique, ni avec des acclamations et des cris de joie ; mais ils étaient précédés d’une croix de bois mal polie; leurs habits pauvres et usés faisaient tout leur ornement ; et, au lieu de cris tumultueux, ils chantaient modestement des psaumes et des hymnes à la louange de Jésus-Christ, pauvre et humble, dont le Pape n’est que le vicaire. La retenue avec laquelle ils marchaient, sans lever les yeux ni les détourner de côté et d’autre par curiosité, pour voir la pompe de l'Eglise romaine, tira les larmes des yeux de Sa Sainteté et de tous les prélats de sa suite. Ils ne pouvaient assez admirer que des hommes fussent tellement morts aux choses du monde, qu’ils ne semissentnullement en peine de regarder une compagnie si auguste qu’ils n’avaient jamais vue. Le Pape dîna dans le couvent avec toute sa cour. On servit un poisson pour le Saint-Père, mais pour les autres on ne leur servit que des légumes. On n’y présenta point de vins extraordinaires, mais seulement du petit vin de la maison, avec du pain bis où était tout le son. Unsi pauvre repas, qui marquait la vertu de ces excellents religieux, satisfit plus cette sainte compagnie que les festins les plus magnifiques des grands princes ; et, quoiqu’elle n’eût vu dans Clairvaux que des murailles toutes nues, des meubles de bois et des autels sans or, elle fut obligée d’avouer, en sortant, que c'était là que se trouvaient les véritables richesses.
De Clairvaux, le Pape retourna à Rome, où il fut rétabli sur son siége par l'empereur même, quise fit couronner de ses mains. Saint Bernard fut obligé de l’y suivre, et il traväilla de toutes ses forces, mais en vain, avec saint Norbert, à gagner l’antipape qui occupait les lieux les plus forts et les mieux munis de la ville. Innocent II l’envoya à Gênes pour maintenir les Génois dans son obéissance et les réconcilier avec les Pisans, contre lesquels ils exerçaient une hostilité continuelle : ce qu'il fit avec un succès merveilleux. Il l’envoya ensuite en Allemagne pour réconcilier l’empereur avec Conrad et Frédéric, neveux de Henri, son prédécesseur : en quoi il ne réussit pas moins heureusement. Cependant le Pape ne se trouvant pas en sûreté dans Rome, où Anaclet était le plus fort, et où ses soldats faisaient souvent mainbasse sur tout ce qu’ils rencontraient de véritables catholiques, il reprit le chemin de Pise qui lui était parfaitement fidèle. Lorsqu'il y fut arrivé, il assembla un concile très-célèbre des évêques de l'Occident et d’autres personnes savantes et pieuses, pour remédier aux maux de l'Eglise. Notre saint Abbé y fut mandé, et il assista à toutes les délibérations et décisions de cette assemblée. Il était en telle vénération que la porte de son logis était continuellement assiégée d’ecclésiastiques qui attendaient pour lui parler. On eût dit qu’il n’était pas seulement appelé à une partie du soin de l'Eglise, mais à une sollicitude et à une autorité universelles, ce qui ne diminuait rien de cette profonde humilité et de cette admirable modestie dont son âme était excellemment ornée.
Après le concile, le Pape l’envoya comme légat à Milan, avec Guy, évéque de Pise, et Matthieu, évêque d’Albano, cardinaux, pour faire revenir à l'obéissance de son Siége cette Eglise qu'Anselme, son archevêque, avait rendue schismatique. Bernard prit aussi avec lui Geoffroy, évèque de Chartres, son intime ami, dont il connaissait la prudence, pour donner plus de poids à une négociation de cette importance. On ne peut exprimer l’honneur avec lequel il fut reçu dans cette ville. Toutle peuplealla au-devant de
lui. La noblesse sortit en plusieurs compagnies de cavalerie pour lui faire un accueil plus magnifique. On s’empressait pour le voir et l’entendre, on se prosternait devant lui pour lui baïser les pieds. Il faisait son possible pour empêcher ces témoignages de vénération, mais ses défenses aussi bien que ses prières étaient inutiles. On arrachaït les fils de ses habits, on en coupait même des morceaux pour en faire des reliques. Sa négociation eut tout le succès qu’il pouvait prétendre. Les habitants, auparavant emportés et furieux, se rendirent doucement à toutes ses volontés, et abandonnèrent entièrement le parti de l’antipape pour se réconcilier avec Innocent.
Saint Bernard cimenta cette paix par de grands miracles. Il délivra publiquement plusieurs possédés. Il rendit la vue à plusieurs aveugles, guérit beaucoup de malades par de l’eau ou du pain bénit, et par la vertu dusigne de la croix. Il redonna à un jeune homme l'usage de sa main qui s’était desséchée et paralysée. De l’eau, mise dans un plat où il avait mangé, chassa la fièvre dont le cardinal d’Albano, un de ses collègues, était grièvement tourmenté. Parmi les possédés qu’il délivra, se trouvait une dame de haute condition, qui était depuis longtemps tellement suffoquée par le démon, qu’elle avait perdu l’usage de la vue, de l’ouïe et de la parole, et que tirant la langue horriblement, elle paraissait plutôt un monstre qu’une femme. Le Saint se la fit amener dans l’église de Saint-Ambroise et, ayant fait mettre tout le monde en prières, il monta à l’autel pour dire la messe. Un coup de pied que cette malheureuse lui donna ne l’émut point et ne fit qu'’augmenter la compassion qu’il avait pour elle. Pendant les cérémonies de la messe, à chaque signe de la croix qu’il faisait sur l’hostie, il se retournait et en faisait un semblable sur la possédée : ce qui tourmentait extrêmement le démon. Enfin, après l’Oraison dominicale, prenant le corps de Notre-Seigneur sur la patène, il le porta sur la tête de cette femme, et l’y tenant avec fermeté, il dit ces paroles au démon : « Esprit méchant, voici ton Juge, voici Celui qui a une puissance souveraine sur toi; résiste maintenant si tu peux : voici Celui qui, prêt à endurer la mort pour notre salut, dit hautement : Le temps est venu auquel le prince de ce monde sera mis dehors. Le corps que je tiens dans mes mains est celui qui est formé du corps de la Vierge, qui a été étendu sur l’arbre de la Croix, qui a reposé dans le tombeau, qui est ressuscité des morts et qui est monté dans le ciel à la vue de ses disciples. C’est dans la puissance redoutable de cette majesté que je te commande, esprit malicieux, de sortir du corps de sa servante et de n’avoir jamais la hardiesse d’y rentrer ». Le démon ne put résister à un commandement si terrible ; à peine le Saint fut-il retourné à l’autel pour faire la fraction de l’hostie et donner la paix au diacre, qu’il s’enfuit honteusement et laissa la patiente entièrement guérie de tous ses maux. Tant de prodiges le mirent en une si haute estime dans Milan, qu’on ne lit point dans la Vie des Saints qu’on ait jamais fait plus d'honneur à un homme mortel. Sa maison était jour et nuit environnée de monde. Il ne pouvait sortir sans qu’un nombre infini de personnes le précédassent et le suivissent avec des acclamations publiques. La foule y était si nombreuse que, pour n’être point étouffé, il fut contraint de se tenir renfermé et de parler au peuple par sa fenêtre. Il leur donnait sa bénédiction, il les instruisait des vérités du salut, et il bénissait aussi le pain et l’eau qu'ils lui présentaient pour servir à la guérison des malades.
De Milan il alla à Pavie; un paysan l'ayant suivi avec sa femme démoniaque, pour obtenir de lui sa délivrance , le démon traita injurieusement le bienheureux abbé : « Ce mangeur de poireaux et de choux», dit-il,
«ne me chassera pas de ma petite chienne ». Son dessein était de le faire tomber dans quelque impatience, mais il ne gagna rien; le Saint, sans s’'émouvoir, ordonna qu’on menât la possédée à l’église de Saint-Syr, pour y être guérie, voulant déférer l'honneur de ce miracle à cet illustre évêque et martyr. Saint Syr,-au contraire, le renvoya à saint Bernard. Le démon, prenant avantage de cela, disait par moquerie : « Le petit Syr ne me chassera pas, le petit Bernard ne me mettra pas dehors ». Maïs notre Saint le rendit confus, en lui répondant : « Ce nesera pas Syr ni Bernard qui te chasseront, mais Jésus-Christ lui-même dont ils sont serviteurs ». Et de fait, après avoir prié, il le contraignit de sortir. Cette délivrance n’ayant été que pour un temps, on lui ramena la même possédée à Crémone, dans la continuation de sa route; il passa pour elle la nuit en oraison et la délivra le matin pour toujours, lui faisant mettre au cou un billet où étaient écrits ces mots : « Je te défends, au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur, de toucher jamais cette femme ». Il guérit au même lieu un homme que le démon faisait aboyer comme un chien; et, en repassant depuis par Milan, il fit aussi la même grâce à une vieille femme qui parlaït en même tempsitalien et espagnol, comme si c’eût été deux personnes, et qui dépassait les chevaux à la course. :
Voilà une partie des choses que saint Bernard fit au-delà des Alpes. Mais, quelque surprenantes qu’elles soient, son humilité était encore plus admirable ; car, au milieu de tant de respects et d’applaudissements, et lorsqu'il sevoyait comme au-dessus des cardinaux et desévêques, et que le Pape même déférait entièrement à ses avis et lui donnait un pouvoir de légat pour toute la chrétienté, il était si petit à ses propres yeux etreconnaissait si bien qu’il n'avait rien de lui-même, qu’il ne se laissa jamais aller à une pensée de vanité. Tous les honneurs qui lui étaient déférés, il les renvoyait fidèlement à Dieu, comme à celui à qui ils appartenaient, et ne se réservait pour lui qu'un sentiment continuel de sa misère. Dans cet esprit, il refusa trois grands archevêchés et deux évêchés qui lui furent présentés, savoir : les archevêchés de Gênes, de Milan et de Reims, et les évêchés de Langres et de Chàlons-sur-Marne, préférant la cucule à la mitre, et la bêche et le rateau à la crosse épiscopale.
A son retour dans Clairvaux, il fut reçu avec une joie qui ne se peut exprimer ; il eut la consolation de trouver toutes choses au même état qu'il les avait laissées, sans que ni les jeunes se plaignissent de l’autorité des anciens, ni que les anciens reprochassent aux jeunes aucun relâchement. Ils s'étaient tous maintenus dans leur première ferveur et dans une parfaite union d'esprit et de cœur, parce que leur saint Abbé, qui n’était pas de corps avec eux, y était toujours d'esprit, et leur méritait, par l’assistance de ses prières, l’abondance des grâces qui leur étaient nécessaires pour se conserver dans l’observance. En ce temps, on changea les édifices de place, on bâtit l’abbaye dans un lieu plus commode que celui où elle était auparavant. Le Saint eut d'abord un peu de peine à y consentir; maisil se rendit enfin au désir de ses enfants. Dieu bénit ce dessein par les grandes aumônes que Thibault, comte de Champagne et plusieurs autres seigneurs firent au serviteur de Dieu, pour contribuer à ce nouvel édifice, qui était très-nécessaire.
I! faudrait, maintenant, rapporter ici ce que saint Bernard fit ensuite pour éteindre, en Guyenne et en Poitou, le schisme de l’antipape Anaclet, que le duc Guillaume et Gérard, évêque d'Angoulême, son confident, y Mmaintenaient par toutes sorles de violences et de cruautés tant envers les
laïques qu’envers les prêtres et les évêques. Notre Saint eut quatre conférences différentes avec ce prince, alors ambitieux et voluptueux. Dans les deux premières, avant son voyage en Italie, il ne gagna rien sur son esprit; mais dans les deux autres, après son retour en France, à Partenay, ville de Poitou, il l’effraya tellement par la force de ses paroles et surtout en lui présentant son souverain Juge, caché sous le voile de l’Eucharistie, qu’il le contraignit de renoncer entièrement au schisme, et de reconnaître InnocentIl pour légitime successeur desaint Pierre. Depuis il acheva sa conversion par l’abondance des larmes qu’il versa pour lui, et il-lui obtint une componction si parfaite, qu’il en a fait un des plus excellents modèles de la pénitence chrétienne. Pour Gérard , évêque d’Angoulème , qui lui avait inspiré l'esprit de rébellion contre le vrai Pape, il mourut subitement sans viatique ni confession, et ruina, par sa mort, tout ce qui restait du parti schisma. tique en France, personne n’osant plus soutenir l’antipape, lorsque tous les princes et tous les évêques se furent soumis à Innocent. Après cette grande affaire, notre Saint retourna à Clairvaux, chargé de gloire et de mérites ; et, s’y voyant un peu en repos, il s’enferma dans une cellule faite de feuillages entrelacés, où à la prière d’un autre Bernard, son intime ami et prieur de la Chartreuse des Portes, il commença son admirable exposition sur le Cantique des cantiques, dans laquelle il fit bien voir qu’il était lui-même une des. chastes épouses appelées aux embrassements, aux baisers et aux autres caressses les plus amoureuses du Bien-Aimé.
Cependant il ne jouit pas du bonheur que l’Epoux voulait procurer à : son Epouse, lorsque, parlant aux filles de Jérusalem, il leur défendait de l’éveiller et de la faire lever avant qu’elle le voulût bien elle-même et qu’elle eût assez dormi ; car, au milieu de cette tranquillité divine, où son âme était tout inondée des délices du ciel, le Pape, avec tous les cardinaux qui étaient à sa suite, l’appelèrent à Viterbe, afin qu’il achevât de détruire en Italie le schisme dont nous avons parlé, et que l’autorité des parents et des amis de l’antipape, et surtout la puissance de Roger, prince de Naples et de Sicile, qui s'était fait son protecteur, maintenaient toujours, Ses religieux ne purent le voir partir sans verser des torrents de larmes; le démon s’opposa aussi de toutes ses forces à son voyage, et l’on dit même qu’il rompit en chemin la roue du charriot sur lequelil était monté, pour le faire tomber dans un précipice ; mais comme il surmonta par son courage toute la tendresse que lui donnaient les pleurs et les gémissements de ses enfants, ainsi il fut délivré des embûches du démon par un secours miraculeux de la divine Providence. Son arrivée en Italie mit fin à ce grand schisme, qui avait duré plus de sept ans. Il fut arrêté à Viterbe, par la maladie de Gérard, son frère, qu’il avait amené avec lui ; mais, ayant obtenu de Dieu sa guérison, seulement jusqu’à son retour à Clairvaux, il se transporta à Rome, où il réunit à l'Eglise les plus considérables des schismatiques ; de là il passa au Mont-Cassin, où il procura ce même bonheur aux religieux de cette abbaye, qui avaient suivi le parti d’Anaclet. Il se rendit ensuite à Salerne, où il obtint à l’armée du Saint- Siége une insigne victoire contre le prince Roger, et, étant entré en conférence avec Pierre de Pise, excellent orateur et savant jurisconsulte, qu’Anaclet avait fait cardinal et son légat, il l’obligea par la force de ses raisons, de quitter sa défense qui faisait voir en lui ou beaucoup d’ignorance, ou beaucoup de méchanceté ; il y fit aussi un grand miracle pour confirmer le droit d’Innocent.
Enfin, après que Dieu eut enlevé de ce monde, par une mort précipitée,
70 20 aout.
celui dont l’ambition et l’opiniâtreté troublaient tout le monde chrétien, étant déjà retourné à Rome, il y donna Île dernier coup de massue à la division : car les schismatiques, ayant aussitôt élu un successeur à Anaclet, qu’ils nommèrent Victor III, celui-ci vint la nuit trouver notre Saint, qui lui fit comprendre combien il se rendrait abominable devant Dieu et devant les hommes sil soutenait son élection qu’il savait bien être nulle; puis il l’obligea sur-le-champ de quitter toutes les marques de son pontificat imaginaire, et l’amena aux pieds du Pape légitime; celui-ci le reçut avec bonté et lui accorda le pardon. Ainsi, ce schisme déplorable, qui avait si longtemps déchiré la robe de Jésus-Christ, fut entièrement éteint par le zèle, la prudence et la piété de notre bienheureux Abbé : ce qui augmenta tellement l’estime et la vénération que l’on avait pour lui, qu’on ne le regardait plus partout autrement que comme le Père des fidèles, la Colonne de PEglise, l’appui du Saint-Siége, l’Ange tutélaire du peuple de Dieu, et l’Auteur de tous les biens qui étaient dans la chrétienté. Il ne put, après cela, demeurer que cinq jours à Rome, les louanges et les honneurs qu’il y recevait lui étant insupportables, et il revint au plus tôt dans sa chère solitude pour y continuer ses sermons sur le Cantique des Cantiques, qu’un voyage si long et des occupations si pressantes avaient nécessairement interrompus. Il apporta avec lui de fort belles reliques que le Pape lui donna par reconnaissance pour ses travaux, et entre autres, une dent de saint Césaire, martyr, qui se détacha de sa mâchoire à la prière du Saint, quoique auparavant on n’eût pu l’arracher ; mais il laissa aux Templiers de Rome une de ses tuniques, qui fit depuis de grands miracles.
Lorsqu'il fut de retour, il envoya à Rome un abbé et douze religieux de son Ordre pour y prendre possession d’un couvent que Sa Sainteté leur avait préparé près des eaux Salviennes, qu’on nommait aussi l’abbaye des Trois- Fontaines, et dont l’église était dédiée à saint Anastase, martyr. Cet édifice, un des plus anciens de la chrétienté, occupe l’endroit où saint Paul fut décapité. On le nommait Trois-Fontaines à cause de la tête de l’Apôtre, qui, en roulant à terre, fit trois bonds, d’où jaillirent trois sources qu’on voit encore aujourd’hui. Ce fut en 625 que l’abbaye se releva sous l’invocation de saint Anastase. Elle tomba de nouveau en ruine, et Innocent II la fit rebâtir par les religieux de Clairvaux en 1138. L'abbé fut Bernard de Pise, autrefois grand vicaire et official de l’église cathédrale de Pise, et alors religieux de Clairvaux, lequel, après la mort d’Innocent II et celles de Célestin et de Lucius, ses successeurs, fut élevé sur la chaire de saint Pierre, et prit le nom d’'Eugène III. C’est à lui que saint Bernard adressa ses cinq livres de la Considération, dans lesquels il l’instruisit de tous les devoirs d’un souverain Pontife, et l’avertit de tous les déréglements qu'il devait retrancher dans sa cour et dans le gouvernement de l’Eglise. C’est un ouvrage admirable qui doit servir de leçon aux plus grands prélats, tant pour leur propre personne que pour la conduite du troupeau qui leur a été confié.
Outre l'affaire du schisme, il n’y en avait point de considérables dans l'Eglise auxquelles notre Saint ne fût employé. Si les Papes se laissaient surprendre par des plaintes mal fondées ; s’ils souffraient dans leur cour des abus préjudiciables au bien et à l'honneur de l'Eglise; s’ils rendaient des jugements injustes pour n’avoir pas été informés de la vérité des choses ; si les rois et les princes s’éloignaient de leur devoir abusant de l’autorité souveraine que Dieu leur avait donnée dans leurs Etats ; s’il naissait des contestations dangereuses entre les évêques et leurs diocésains, et entre les
SAINT BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVAUX ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE. ré:
abbés et les religieux ; si l’on tâchait d'élever sur le siége épiscopal des personnes indignes, et d’en exclure quelques excellents et fidèles sujets dont l'élection avait été canonique; si la vérité se trouvait accablée par le mensonge, et la justice par l’iniquité et la perfidie ; si l’on attentait contre les droits légitimes des clercs, et que les ecclésiastiques fussent injustement opprimés ; si les prélats séculiers ou religieux vivaient avec scandale et déshonoraient leur caractère par le libertinage et la dépravation de leurs mœurs, Bernard était le médecin général de tous ces maux et celui qui travaillait le plus efficacement à les détruire. Il combattait le vice, soutenait la vertu, s’opposait au déréglement, maintenait le bon ordre, pacifiait les différends, réconciliait les parties échauffées les unes contre les autres, fortifiait les gens de bien, repoussait les impies, se faisait par ses exhortations, ses remontrances, ses réprimandes, ses prières instantes et réitérées, le mur et le contre-mur de la maison de Dieu.
On sait assez avec combien de liberté il a écrit aux papes Innocent IF, Célestin II et Eugène III, près de quatre-vingts lettres pour les avertir, . tantôt de l’abus des appellations qu’ils avaient reçues, tantôt de la surprise des jugements qu’ils avaient rendus, tantôt du peu de nécessité ou d'utilité des dispenses qu'ils avaient accordées, tantôt des maux que l'Eglise souffrait par la négligence, la condescendance, l’avarice ou le luxe de leurs officiers. Le roi Louis le Gros ayant chassé l’archevêque de Tours et l’évêque de Paris de leurs siéges, pour quelques mécontentements qu’il avait conçus contre eux, saint Bernard non-seulement l’en reprit sévèrement par ses lettres, mais il le menaça en sa propre personne des jugements de Dieu, s’il ne corrigeait ce qu'il avait fait; il prit même la cause de ces évêques auprès du Pape contre Sa Majesté, sans que ni cette sainte hardiesse, ni laccomplissement de ses menaces par la mort violente et précipitée du fils aîné de ce prince, fussent capables de lui attirer sa disgrâce et de le mettre mal dans son esprit, tant l'estime et la vénération que les plus grand monarques avaient pour ce saint abbé étaient au-dessus des changements ordinaires du caprice des hommes. On sait encore comment il en agit avec Thibault, comte de Champagne, prince très-pieux et son insigne bienfaiteur, lorsqu'il avait appris qu’il avait dépouillé un gentilhomme de ses biens par un jugement trop précipité. Il lui en écrivit de son style ordinaire, qui était vif et pressant, non-seulement une fois, mais deux et trois fois, et ne cessa point de lui écrire qu’il ne l’eût obligé de réparer le tort qu’il avait fait.
Ce fut lui qui réconcilia ce comte avec le roi Louis le Jeune, qui avait déjà mené une grosse armée en Champagne pour s'emparer de ses terres. Il fut arbitre de leurs différends : il en jugea comme souverainement, et il obligea le roi de retourner dans ses Etats et de laisser le comte dans la paisible possession de ce qui lui appartenait, quoique dépendamment de sa puissance royale. Ce fut lui qui convertit Alcide, femme du duc de Lorraine, en chassant sept démons de son corps, et en fit, comme de Madeleine, non-seulement une illustre pénitente, mais aussi une très-sainte femme digne des révélations célestes. Ce fut lui qui, conjointement avec Geoffroy, cardinal de Vendôme, réveilla par ses conseils l’ancienne ferveur d’Ermengarde, comtesse de Bretagne, qui s'était relâchée de ses anciennes dévotions. Enfin, sans répéter ici ce que nous avons dit de la réconciliation des Pisans avec les Génois, et de l’empereur Lothaire avec les neveux de son prédécesseur, effets de sa sagesse et de son industrie, nous voyons par ses épîtres qu'il n’y avait point d’affaires dans l'Eglise ni dans les Etats