‹ Les petits Bollandistes (volume 5)Chapitre 72 sur 220 · SAINT EULADE, ÉVÊQUE DE NEVERS · texte numérisé non relu

SAINT EULADE, ÉVÊQUE DE NEVERS

ciple et ami du saint abbé d’Agaune, que nous en sommes redevables.

La réputatio” de sainteté de Séverin était parvenue jusqu’à Clovis, qui, en 505, était arrêté par une fièvre opiniâtre, dont l’art des médecins les plus habiles n’avait pu Le délivrer. Le prince eut recours à l’abbé d’Agaune, espérant que ses prières ne seraient pas sans effet; il le conjura donc de venir le visiter.

Séverin se mit en route, afin de se rendre aux désirs du roi. Arrivé à Nevers, il entra dans l’église pour y faire sa prière ; étonné de ne point trouver l’évêque dans le temple saint, il s’adressa aux gardiens pour en connaître le motif. « Frères », leur dit-il, « où est votre Pontife ? » — « Notre Pontife », lui répondirent les gardiens de l’église, « a été atteint, l’année dernière, d’une maladie cruelle qui l’a privé de l’usage de l’ouïe et de la parole ; depuis cette époque, il est gisant sur son lit, accablé d’affreuses douleurs et attendant la mort à chaque instant. Il ne lui a plus été possible de monter à l’autel pour offrir le divin sacrifice, et de bénir son peuple, comme il le faisait auparavant. Nos cœurs sont brisés de douleur en voyant notre père commun réduit à ne pouvoir quitter sa couche, car à chaque instant ceux qui l’assistent le croient plutôt mort que vivant ».

Le saint abbé, touché de compassion, leur demanda s’il pourrait être introduit auprès de lui pour le visiter et lui adresser quelques paroles de consolation et de salut. « Venez », lui dirent-ils, « vénérable père, entrez puisque vous le désirez ».

Séverin, introduit dans la chambre du malade, se rendit avec empressement auprès du lit où il était couché; il le considéra d’abord avec intérêt, et lui témoigna par ses gestes toute la part qu'il prenait à ses souffrances. Puis il se mit en prière, suppliant avec ardeur le Seigneur de rendre la santé au Pontife. Après être longtemps demeuré prosterné la face contre terre, il se leva, et s’adressant à Eulade : « Pontife du Seigneur », lui dit-il, « conversez avec moi». « Et aussitôt Eulade », recouvrant l’usage de l’ouïe et de la parole, s’écria : « Homme de Dieu, homme saint, accordez-moi votre bénédiction ; envoyé par le Sauveur Jésus-Christ pour me rendre la santé, vous êtes venu me délivrer des infirmités qui m’accablaient. Que le nom du Seigneur soit béni dans tous les siècles ! Oui, qu’il soit béni à jamais celui qui a daigné vous choisir pour manifester sa miséricorde à mon égard ! »

Alors le pieux serviteur de Dieu, lui tendant la main, le souleva de sa couche et Jui dit : « Levez-vous au nom de Jésus-Christ notre souverain Maître, et revêtez-vous de vos vêtements. Rendez au Seigneur des actions de grâces pourles châtiments qu’il vous a infligés ; oui, témoignez-lui toute votre reconnaissance, car il vous a châtié pour vous sauver ; il vous a frappé pour vous couronner. Dès aujourd’hui, vous allez vous rendre avec moi à Pautel de Dieu, pour vous acquitter de ce tribut de reconnaissance et bénir le peuple qui vous est confié ».

Séverin parlait encore, lorsque Eulade se leva tout à coup de son lit, bénissant Dieu qui, par les prières de son serviteur, l’avait retiré des portes du tombeau. Le même jour, guéri de toutes ses infirmités, il se rendit à son église pour y célébrer le saint sacrifice et bénir son peuple.

Le saint évêque consacra le reste de sa vie au service de celui qui avait manifesté sa miséricorde envers lui, s’occupant, avec plus de zèle encore qu'auparavant, de la sanctification du troupeau qu’il avait à diriger.

Il s’endormit dans le Seigneur, le 26 août 516 ou 517.

Ce fut sous l’épiscopat de saint Eulade que saint Eptade, voyant qu’on

voulait l’élever sur le siége d'Auxerre, se réfugia dans les forêts du Morvan et jeta les premiers fondements de l’abbaye de Gervon.

On ignore ce que sont devenues ses saintes reliques aussi bien que celles de saint Æolade.

Tiré de l'Æagiologie Nivernaïise, par Mer Crosnier.

LE BIENHEUREUX JEAN BASSAND DE BESANCON, DE L'ORDRE DES CÉLESTINS 1445, — Pape : Eugène IV. — Roi de France : Charles VII, Ze Victorieux.

L'Ordre des Célestins perdit dans le bienheureux Bassand une de ses plus pures lumières; mais sa précieuse mort lui valut un protecteur de plus dans le ciel. Eloge du Saint.

Le bienheureux Jean Bassand naquit à Besançon, l’an 1360, sous le pontificat d’'Innocent VI, d’une famille qui comptait parmi les plus considérables de la ville. Son père, homme pieux et bon catholique, était cité au nombre des meilleurs citoyens. Il avait un grand nombre d’enfants, parmi lesquels Jean se distinguait, comme un autre David, par sa piété et sa vertu précoce. Leur mère était une de ces femmes qui savent comprendre et embrasser dans toute leur étendue les devoirs de leur état. Aussi active que tendre, elle ne voulut point confier à d’autres le soin de former son fils à la piété. Elle lui enseigna de bonne heure à craindre Dieu, à s'abstenir de tout péché et à observer fidèlement les commandements du Seigneur. Cette sollicitude maternelle porta ses fruits, et on admirait, dans le jeune Bassand, un caractère aimable, une grande pureté de mœurs et cette sage modestie qui est la première recommandation d’un jeune homme. Il montrait, dès les jours de l’adolescence, toute la maturité de l’âge mûr, et une prudente réserve le mettait en garde contre les dangers du monde, au milieu duquel il vivait.

À j’âge de dix-huit ans, Jean Bassand se sentit inspiré de chercher dans le cloître un abri plus sûr contre les dangers du siècle. Besançon possédait alors un grand nombre de maisons religieuses. Mais une des plus célèbres était l'abbaye de Saint-Paul, fondée au vrr° siècle par saint Donat, et relevée au x1° par les soins du bienheureux Hugues le Grand. Dès l’an 1252, les chanoines de Saint-Paul avaient embrassé la Règle de Saint-Augustin, et le doyen qui était à leur tête avait été remplacé par un abbé. Celui qui gouvernait alors l’abbaye se nommait Thiébaud de Nans. Jean Bassand lui demanda d’être admis au nombre des novices de Saint-Paul. Cette abbaye, d’ailleurs, paraît avoir eu l’affection de la famille Bassand, car deux autres personnages de ce nom y embrassèrent la vie religieuse vers le même temps.

Ce fut vers l’an 1378 que Jean Bassand entra chez les Augustins de Saint-Paul. I1 y apportait un cœur pur, une âme éclairée déjà dans les voies de Dieu, et un grand désir d'acquérir, par la pratique de la vertu, ces biens spirituels qui devaient lui tenir lieu de la fortune qu’il abandonnaït en quittant le monde.

Sa vie à Saint-Paul fut celle d’un moine accompli. Dès les premiers temps de son séjour parmi les religieux, il devint le modèle des plus fervents par sa régularité, son obéissance et son dévouement. Henri de Fallerans ayant été nommé abbé de Saint-Paul en 1387, Jean Bassand, qui avait crû en âge et en sagesse, fut alors élu prieur d’un des monastères qui dépendaient de l’abbaye. Il remplit cette charge d’une manière honorable, et sut la rendre en même temps méritoire pour lui et avantageuse pour les autres. Le talent qu’il avait déployé dans les fonctions de prieur fit concevoir de lui Les plus belles espérances, et il parut digne d’être élevé un jour à la dignité d’abbé de Saint-Paul. Mais ces prévisions ne devaient pas s’accomplir.

Les grands souvenirs de saint Donat et de Hugues I°’, dont les restes reposaient encore dans l’église de Saint-Paul, étaient toujours vivants dans ce monastère et y entretenaient la régularité des mœurs. Cependant les vertus austères des premiers temps n’y florissaient déjà plus avec la même pureté. Jean songea donc à quitter cette communauté, parce qu’il désirait observer d'une manière plus austère les vœux que sa bouche avait prononcés au pied des autels. Depuis un siècle, l'Ordre des Célestins, établi en Italie par saint Pierre Célestin, y produisait des fruits merveilleux. Dès l’an 1300, les religieux de cette congrégation avaient été appelés en France par Philippe le Bel, et y avaient fondé plusieurs communautés florissantes. La plus célèbre de toutes était celle de Paris, établie en 1318 par Pierre Martel, bourgeois de cette ville. Ce monastère, à cause de son importance et de sa position, était considéré comme le chef de l'Ordre des Célestins dans le royaume. C’est là que Jean va embrasser, dans toute sa rigueur primitive, la Règle de Saint-Benoît, dont la sévérité répondait à l’austérité de son caractère et à son désir de perfection. Il avait alors trente ans (4390), et en avait passé douze à l’abbaye de Saint-Paul.

Sous l’habit de Saint-Benoît, Jean Bassand montra bientôt tout ce qu’il y avait de trésors de vertus dans son âme. Placé tout d’abord parmi les novices, il y parut moins un disciple qu'un maître dans la vie spirituelle, tant sa conduite était sainte, son humilité profonde et sa régularité exemplaire. Il eut pour père spirituel un de ses compatriotes, nommé Pierre Pocquet, originaire du comté de Bourgogne, et qui, peut-être, avait contribué par ses conseils à attirer le jeune religieux dans l’Ordre des Célestins. C'était un homme aussi pieux que savant, très-versé dans le droit civil, et dont les décisions faisaient autorité devant les tribunaux et le parlement de Paris. Après avoir suivi la carrière du barreau, il avait quitté le monde et s’était caché sous l’habit de Célestin, dans le monastère de Paris, où il remplissait la fonction de prieur.

Sous la conduite d’un tel maître, Jean Bassand fit de rapides progrès. Son temps était partagé entre la lecture, la méditation et la prière, et il se montrait soigneux de recueillir tout ce qui pouvait contribuer à sa perfection. Le souvenir des grands personnages qui avaient illustré son Ordre était pour lui un sujet continuel d’émulation, et ce qu’il ambitionnait dans leur vie, c'était moins la gloire dont ils avaient brillé devant les hommes que les vertus par lesquelles ils avaient gagné le ciel.

Telle fut la vie de Jean Bassand pendant les premières années qu'il passa dans la congrégation des Célestins. Ses qualités éminentes n'avaient point échappé à ses supérieurs. On le jugea digne de gouverner avec autorité les frères qu’il avait jusque-là édifiés par ses exemples, et il fut nommé sous-prieur du monastère de Paris. Cette fonction exigeait autant de

dévouement que d'intelligence. Mais le cœur de Jean était rempli d’une charité active et infatigable. Aussi tous recouraient à lui avec confiance, et il accueillait tout le monde avec la bonté d’un père et l’autorité d’un maître aussi zélé que prudent. On louait sa vigilance dans l’administration, sa discrétion dans les conseils, la sûreté de son coup d’œil à saisir l’ensemble et les détails d’une affaire. La communauté des Célestins de Paris était alors très-nombreuse. Quand le prieur était absent ou empêché, Jean Bassand le remplaçait avec succès auprès des novices ou des élèves qu’on formait au monastère, et on ne savait alors ce qu’on devait le plus admirer en lui, ou l’étendue de la science ou la bienveillance des manières.

Vers ce temps, quelques nobles personnages de Picardie fondèrent, à Amiens, un monastère qui devait dépendre des Célesfins de Paris. Le mérite avec lequel Jean Bassand avait rempli sa charge le désignait naturellement à ses supérieurs pour gouverner cette communauté nouvelle. Il fut donc nommé prieur du monastère d'Amiens, et partit aussitôt pour cette ville, afin de diriger lui-même les travaux de construction, selon les besoins et les usages de l’Ordre. Quand toutes les conditions de la nouvelle abbaye eurent été réglées d’une manière convenable, Jean Bassand fut solennellement installé dans ses fonctions, et ne se montra pas au-dessous de sa dignité. Dans le gouvernement de cette communauté, il fut aussi zélé à faire marcher les religieux dans la voie de la perfection qu’attentif à s’y maintenir lui-même.

C'est pendant son séjour à Amiens que Jean Bassand apprit à connaître sainte Colette. Cette pieuse fille, longtemps incertaine sur sa vocation, désirait ardemment s’ensevelir dans la solitude, qui avait toujours eu beaucoup d’attraits pour elle. On lui avait vanté la ferveur et la prudence du prieur des Gélestins établis depuis peu à Amiens. Elle se rendit dans cette ville, s’adressa à Jean Bassand, et lui fit connaître toutes ses inquiétudes sur l’état qu’elle devait embrasser, promettant de s’abandonner à sa conduite avec une docilité d'enfant. Le prieur, déjà instruit par la renommée de la sainteté de Colette, n’eut pas de peine à reconnaître qu’elle n’était pas une âme ordinaire et que Dieu la destinait à de grandes choses. Il la dirigea avec une prudente charité, lui traça des règles propres à l’aider dans l'exercice de l’oraison, et l’assura que Dieu ne manquerait pas de l’éclairer si elle persévérait dans la prière. Quand il l’eut suffisamment éprouvée, il n’hésita pas à lui déclarer qu’elle était appelée à la vie religieuse, et pour qu'elle se rendit plus digne encore des faveurs du ciel, il l’engagea à faire vœu de virginité. L’humble servante de Dieu accueillit avec joie une proposition qui répondait si bien à la pureté de son âme, et, après une préparation de quelques jours, elle fit, entre les mains de Jean Bassand, un vœu si cher à son cœur. Quelque temps après, Colette retourna à Corbie. Mais elle conserva toujours la plus haute idée de son directeur et le plus profond respect pour ses avis ; car, dans la suite, le saint religieux lui écrivit plusieurs lettres spirituelles, et quand plus tard il sut que la Sainte s'était rendue à Besançon pour y établir la réforme des Clarisses, il écrivit à ses parents, en les priant de témoigner à Colette la plus grande considération, et de l’appuyer dans ses établissements.

Jean Bassand passa plusieurs années au monastère d'Amiens. Les preuves qu’il y donna de son talent et de sa vertu le firent appeler ensuite à un poste plus éminent encore. 1 fut nommé prieur de l’abbaye de Paris, et revint prendre son poste au milieu de cette communauté où il avait laissé de si bons souvenirs. Dans cette nouvelle fonction, il déploya un zèle ardent

pour la discipline monastique, et devint le modèle du troupeau qu’il avait à conduire. Son exemple entretint parmi les religieux une noble émulation pour la vertu, et l’on disait universellement que celui qui marchait d’un pas si assuré dans la voie suivie par les Saints ne pouvait manquer d’être associé un jour à leur gloire.

La prudence était une de ses vertus habituelles. Jamais il ne faisait une démarche importante sans en avoir calculé toutes les suites. Aussi les Pères de son Ordre, pleins d’admiration pour la sagesse de sa conduite, crurent que personne mieux que lui ne pouvait avantageusement remplir les importantes fonctions de provincial. Il fut donc unanimement élevé à cette dignité dans le Chapitre général de l'Ordre, tenu en 41411. Cette charge durait trois ans, et Jean Bassand s’en acquitta si bien que le Chapitre l’en revêtit cinq fois (de l’an 4411 à l’an 1441), rendant ainsi un solennel hommage à sa vertu et à ses talents.

Jean Bassand visita avec soin les monastères de sa province, voyageant quelquefois à cheval, et montrant toujours un courage infatigable à supporter les fatigues. Un jour, il arriva pendant la nuit auprès d’un couvent qu’il devait visiter. Quoiqu'il fût épuisé de faim et de lassitude, ïil ne voulut pas qu’on éveillât les officiers du monastère, prit une légère réfection, et se jeta sur un lit pour reposer quelques instants. A l’heure de Matines, il avait devancé tous les autres à l’église, et les moines, stupéfaits de le trouver assis au chœur, admirèrent cette ardeur à donner à tous l'exemple de l’exactitude et de la régularité. d

Souvent, après l'office de la nuit, quand tous les autres retournaient au dortoir pour prendre encore quelques moments de sommeil, le provincial restait au chœur pour méditer et prier jusqu’à l'heure de Prime. Dans ses rapports avec les moines qu’il visitait, il savait mêler heureusement la fermeté à la douceur, et rendre toujours les réprimandes salutaires en les assaisonnant de l'huile de la charité. Il recommändait surtout aux prieurs et aux anciens de ne pas laisser amortir leur zèle et de tendre toujours à une plus haute perfection. On admirait son habileté à discerner les caractères, à sonder les consciences, à reconnaître les inclinations de chacun. Sans faire jamais acception de personnes, il félicitait les jeunes frères qu’il voyait animés d’un saint zèle pour les règles et les constitutions. En un mot, il savait mêler les encouragements aux menaces, et montrer, suivant les besoins, la sévérité d’un maître et la bonté d’un père.

Pendant les nombreuses années de son provincialat, Jean Bassand parcourut bien des pays, soit pour fonder des monastères nouveaux, soït pour visiter les anciens. On le vit tour à tour en Angleterre, en Italie, dans l’Aragon, déployant partout le même zèle pour l’accroissement de son Ordre. Jaloux de procurer la gloire de Dieu, il refusait toujours les honneurs qui semblaient se rapporter à sa personne, parce qu'il savait que l'humilité doit être la base de la perfection religieuse.

Les affaires de l'Ordre appelèrent Jean Bassand à Rome, vers l’an 1418, sous le pontificat de Martin V. Il parut devant le Pape, qui avait déjà été informé de son mérite, et qui voulut le nommer pour toute sa vie supérieur des Célestins de France. Jean Bassand se hâta de remercier ce Pontife. « Très-saint Père », lui dit-il, « c’est malgré moi que j'ai accepté, pour trois ans seulement, la charge de provincial, et je suis prêt à la déposer aux pieds de Votre Sainteté, car c’est moins un honneur qu’un poids très-lourd qui a été mis sur mes épaules ».

Les nombreuses et incessantes occupations du provincialat n’avaient

point empêché le bienheureux Bassand de trouver encore du temps pour cultiver les saintes Lettres. Il fut l’ami intime du célèbre chancelier de l’Université, Jean Gerson, avec lequel il s’entretenait sur les plus hautes questions de théologie. I1 le pria un jour de composer un petit Traité sur la sainte Humanité de Jésus-Christ, qui serait comme le commentaire de cette parole des saints Livres: « Il a reçu Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde ». Gerson s’empressa de répondre au désir de son ami, et composa le livre que nous possédons encore dans ses œuvres, sous ce Litre : De Susceptione humanitatis Christi. I] est adressé à Jean Bassand, que Gerson appelle un homme plein de pénétration, auquel il aimait à communiquer ses ouvrages et dont il recevait volontiers les avis sur ce qu’il devait corriger. Il finit ce Traité par ces paroles, qui sont tout à la louange de notre Bienheureux : « Telles sont, Ô Père rempli d’une piété et d’une prudence consommée, telles sont les choses que j’ai écrites à la hâte, comme une expression de mon ardente amitié pour vous. Cest pour répondre à votre demande que je les ai confiées à cette feuille, l’an du Seigneur 14926. J’ai commencé cette explication du saint cantique le jour où j'ai reçu, dans la chapelle, la visite de votre bonté, pour qui je conserverai toujours un sincère respect. Adieu ».

Jean Bassand, de son côté, composait des œuvres littéraires qu’il communiquait à Jean Gerson. Il lui adressa un jour un 7raité, divisé en quatre parties, dont Gerson le remercia en ces termes : « Révérend Père, j'ai reçu de votre bien-aimée et dévote personne le Traité que vous m'avez envoyé et offert, et qui est divisé en quatre parties. La seconde renferme environ cinquante considérations, qui sont exposées avec force, brièveté et ordre ». Cette amitié si intime entre ces deux grands hommes prouve tout à la fois et la piété de Gerson et la science de Jean Bassand. Si ce dernier ne nous a pas égué des œuvres importantes comme celles du célèbre chancelier, c’est que ses nombreuses occupations ne lui en ont pas laissé le temps, ou que son humilité lui fit préférer cette belle maxime d’un pieux écrivain de cette époque : « Aimez à être ignorés et à être comptés pour rien ».

Le saint vieillard termina ses fonctions de provincial en 1441. Il avait alors près de quatre-vingt-un ans, et il pouvait se reposer de ses longs travaux avec quelque confiance de n'avoir pas été un serviteur inutile dans la maison de Dieu. Mais la vie du chrétien est un combat incessant, qui commence au berceau et ne finit qu’à la tombe, et Jean Bassand ne cessa ses pénibles voyages que pour se recueillir dans la retraite et travailler encore à la sanctification de son âme. Redevenu pour ainsi dire un simple religieux, il donnait à tous l’exemple de l’obéissance, de la piété, du dévouement parfait. Il observait scrupuleusement la règle, prenait part à tous les exercices de la communauté, et évitait toute irrégularité et tout relâchement. Plus le temps qu'il avait encore à passer sur la terre était court, plus il lui semblait précieux. Quand le son de la tablette ‘ appelait la communauté à quelque exercice, il quittait tout, même une œuvre commencée, pour obéir à la voix de Dieu qui l’appelait ; car il avait coutume de répéter cette parole des saints Livres : « L’obéissance vaut mieux que le sacrifice ».

L'Ordre des Célestins, si fervent à son origine, avait déjà perdu, dans quelques monastères d'Italie, l'esprit de son saint fondateur. Le monastère de Collemadio, bâti près d’Aquila, dans le royaume de Naples, était habité

.. À Dans les monastères on frappait sur une tablette de bois pour éveiller les moines ou les convoquer à quelque exercice.

par des religieux qui ne suivaient plus l’observance régulière. Jean Bassand, malgré son grand âge, fut chargé de se rendre en Italie, et de réformer ce monastère, en y réunissant une communauté de frères qui s’engageraient à suivre l’observance régulière. Il arriva à Aquila en 1443. Mais les habitants de cette ville, gagnés par les suggestions des moines relâchés qui habitaient le monastère, ne montrèrent aucun empressement à accueillir le pieux réformateur. Jean Bassand, déconcerté par cette froideur, revint à Rome, rendit compte au Pape de l’insuccès de sa mission, et lui demanda la permission de retourner en France. Mais Eugène IV avait trop à cœur de faire refleurir l’esprit monastique à Collemadio, pour abandonner cette entreprise. Il retint Jean auprès de lui. Sur ces entrefaites, arriva à Rome un religieux bénédictin, nommé Jean de Messine, plein de zèle pour l’observance régulière, et grand ami du Bienheureux. Quand il apprit que les moines d’Aquila avaient refusé la réforme, il alla trouver le Pape et l’engagea vivement à tenter de nouveau cette œuvre importante. Eugène IV associa alors au Célestin deux hommes éminents, leur donna pleins pouvoirs de traiter avec les citoyens d’Aquila toutes les questions relatives à la réforme de leur monastère. Les nouveaux envoyés se rendirent aussitôt dans cette ville, et cette fois le succès de l’œuvre fut complet. Le gouvernement du monastère fut confié.à Jean Bassand, qui s’y installa au mois de mars 1444 avec quelquesreligieux français, et ceux d’entre les anciens moines qui consentirent à embrasser la réforme. Quant à ceux qui refusèrent, on pourvut à leur sort d’une manière convenable. C’était là un beau triomphe pour la vieillesse de notre Bienheureux. La joie de faire revivre l'esprit de saint Célestin aux lieux mêmes qu’il avait sanctifiés par sa présence, donnait au pieux réformateur une force nouvelle. Il pourvut à tout avec un zèle d'autant plus admirable que le monastère, au moment où il en prit possession, manquait de tout ce qui est nécessaire à une communauté religieuse.

Mais la pauvreté ne fut pas la plus rude épreuve qu’il eut à subir dans cette nouvelle position. Ceux des anciens moines qui étaient restés à Collemadio ne s'étaient soumis à Jean Bassand que malgré eux. Leurs paroles et leur conduite laissaient assez voir qu'ils détestaient la réforme et qu’ils voulaient essayer d’en secouer le joug. Au temps de Carême, ils convinrent secrètement d'abandonner un jour le monastère tous ensemble, au grand scandale du peuple et à la honte des nouveaux venus, qui, se trouvant ainsi trop peu nombreux, ne pourraient suffire au service religieux de la communauté. Ils exécutèrent leur projet le quatrième dimanche de Carème; mais, par une providence admirable, au moment où ils sortaient du.monastère, sept nouveaux frères arrivaient de France à Collemadio et y entraient par la porte de l’église. Le réformateur tes accueillit avec joie, et ie peuple d’Aquila, émerveillé de cette heureuse rencontre, n’eut que des paroles de blâme et de mépris pour les moines infidèles qui avaient pris la fuite. Dès lors, la communauté de Collemadio fut des plus édifiantes. Jean Bassand y donnait, malgré son grand âge, l’exemple des vertus les plus austères. Il y vécut environ une année, entouré du respect des fidèles et du clergé, qui le regardaient comme un Saint.

Cependant, l'énergie morale qu’il avait déployée, en doublant les forces de son corps, les avait usées plus promptement. La veille de l’Assomption, il tomba malade et sentit que la vie allait bientôt lui échapper. Malgré sa faiblesse, il voulut néanmoins assister ce jour-là à l'office, célébrer la sainte messe et manger avec la communauté. Comme son mal s’aggravait, il se

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mit au lit et ne cessa de réciter des hymnes et des prières pour se préparer à la mort. Quand il vit sa fin approcher, il appela tous les frères autour de sa couche, et, au milieu de leurs soupirs, il s’efforça de les rassurer contre les persécutions qu’ils semblaient redouter pour l'avenir, quand ils n’auraient plus leur père et leur pasteur pour les protéger. « Ne craignez point », leur dit-il, « tant que vous resterez fidèles à la sainte obéissance. Demeurez fermes, afin que l’œuvre que nous avons entreprise ne reste point inachevée ». Il leur parla longtemps et avec l'onction la plus touchante ; car, malgré les douleurs de la maladie, il avait conservé la plénitude de son intelligence et toute l’ardeur de son âme.

Quand on apprit à Aquila que Jean Bassand touchait au terme de sa vie, l’évêque de la ville, le comte de Monteri et les principaux magistrats de la cité accoururent au monastère pour rendre une dernière visite au bienheureux Père et recevoir sa bénédiction. Il refusa humblement de les bénir lui-même, priant l’évêque de le faire à sa place. Tous versaient des larmes et contemplaient avec douleur les derniers moments de ce bon Père, qu'ils regardaient comme un Saint. Parmi les témoins de cette scène touchante se trouvait le célèbre prédicateur saint Jean Capistran. C'était un: des amis du Bienbheureux et un des plus sincères admirateurs de ses vertus. I] lui adressa encore quelques paroles affectueuses et soutint les élans de sa piété tandis qu’on administrait au pieux mourant les sacrements de l'Eglise. Jean Bassand était digne de mourir entre les bras d’un Saint, qui lui montrait avec une foi ardente la couronne immortelle des élus, qu’il devait bientôt partager lui-même. Le bienheureux Père tenait d’une main le crucifix et de l’autre un flambeau ; il sembla se recueillir un instant, murmura de ses lèvres mourantes le psaume Zaudate Dominum in sanctis ejus, et expira paisiblement, le 26 août 1445.

CULTE ET RELIQUES

Ses disciples rendirent à sa dépouille sacrée les plus grands honneurs. Le corps du défunt, revêtu des habits sacerdotaux, fut exposé, le visage découvert, dans l’église du monastère, et le peuple vint en foule contempler une dernière fois les traits bénis de celui qu’il invoquait déjà comme un Saint. Jean Capistran fit d’une voix éloquente l’oraison funèbre de celui qui avait été son ami et qu'il regardait dès ce jour comme son protecteur. Il raconta devant un auditoire im mense sa vie si pleine d'édification et sa mort si glorieuse.

Dieu manifesta dès ce jour la sainteté de son serviteur. Le peuple se précipitait en foule autour du cercueil pour toucher le corps du Bienheureux, et l’affluence fut si grande qu'on fut obligé de placer des gardes à l’entour pour contenir la multitude. On le transporta ensuite dans la chapelle de Saint-fean-Baptiste, et plusieurs malades et infirmes furent miraculeusement guéris au contact de ce corps virginal. Les habitante d'Aquila surtout étaient accourus, à la suite de l'évêque et du clergé, pour honorer les funérailles de celui qui les avait tous édifiés par la sainteté de ses derniers jours. Tous s’estimaient heureux de baiser dévotement ses pieds et ses mains, et de contempler encore une fois sa figure, si pleine de grâce, qui ressemblait à celle d’un homme reposant d'un paisible sommeil.

Le corps du glorieux serviteur de Dieu resta exposé à la vénération des fidèles dans l’église de Collemadio. Des miracles éclatants, que raconte en détail l’auteur contemporain de sa Vie, attestèrent sa sainteté. Le récit de ces grâces merveilleuses, passant de bouche en bouche, attira bientôt de nombreux pèlerins autour de son tombeau. Les religieux couvrirent de chaux vive le corps du Bienheureux, qui resta ainsi exposé, dans une chässe de bois, sur l'autel de Saint-Jean-Baptiste, parce que les habitants d’Aquila n'avaient pas voulu souffrir qu’il fût descendu dans le caveau destiné à la sépulture ordinaire des religieux Célestins. Il resta dix-huit ans sur cet autel, et chaque année, le jour anniversaire de sa mort, les magistrats et les citoyens d’Aqula venaient solennellement offrir deux cierges devant ses reliques et assister au saint sacrifice. En 4463, la chässe fut Ouverte en présence d’un grand nombre de témoins, et le corps du Saint fut trouvé intact, malgré la Chaux vive dont il avait été entouré. La dévotion des fidèles envers le bienheureux Bassand s'est

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