SAINT AUGUSTIN
ÉVÊQUE D'HIPPONE EN AFRIQUE ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE 430. — Pape : Saint Célestin Ier. — Empereur romain : Valentinien III.
Verbo Dei dum obedit, Credit errans, et accedit Ad baptismi graliam.
Firmans fidem, formans mores, Legis sacræ perversores Verbi necat gladio.
Touché par la parole de Dieu, il ramène son esprit dans les sentiers de la foi, et s'offre de lui-même à la grâce du baptême.
Il affermit la foi, il forme les mœurs, et armé du glaive de la parole, il extermine les corrupteurs de la loi de Dieu. Prose de saint Augustin.
Saint Augustin naquit à Tagaste, ville d'Afrique, sous l'empire de Constance, l’an de Notre-Seigneur 354, le 13 novembre. Son père s'appelait Patrice et sa mère Monique. Patrice était un des premiers de la ville, où il exerçait la charge de curiale. Quelque temps avant sa mort, il reçut la foi chrétienne et se fit baptiser. Monique, à la véritable religion joignait une piété éminente, et comme, durant son mariage, elle était un exemple de pureté, de modestie, de douceur, de sagesse et d’une dévotion réglée, pour les femmes qui ont des maris d’une humeur fâcheuse, elle fut, dans la viduité, un modèle des véritables veuves dont parle saint Paul. Elle éleva Augustin dans la crainte de Dieu dès les premières années de son enfance. Il en fait la peinture dans ses Confessions, et il remarque jusqu'aux moindres mouvements de cet âge : « Si les membres des enfants », dit-il, « sont alors innocents, leur esprit ne l’est pas, comme il paraît par la jalousie, l’envie, les dépits, les colères et les désobéissances dont il sont déjà capables ».
Quand il fut en état de commencer à apprendre quelque chose, on l’envoya aux écoles, dans sa propre ville de Tagaste; mais cet exercice de compter des lettres et d’assembler des syllabes, lui était si ennuyeux et lui semblait si indigne de son esprit, qu’il ne s’y appliquait que par contrainte. Comme il avait l'esprit vif et la mémoire excellente, il ne lui fallait pas beaucoup de temps pour concevoir ce que ses maîtres lui enseignaient ; mais il avait une passion si forte pour le jeu de paume et les autres plaisirs des enfants, qu’elle le détournait de ses études, et, quoiqu'il fût souvent châtié pour ce sujet, il ne s’amendait guère. Autant il avait d’aversion pour les lettres grecques, autant était-il passionné pour les fictions des poëtes et pour la vue des spectacles que l’on représentait sur les théâtres. Il lisait avec un extrême plaisir les descriptions que fait Virgile du cheval de Troie, de la descente de Jupiter en pluie d’or, des voyages d’Enée à Carthage, de l'amour que Didon lui portait, dela mort funeste qu’elle s'était procurée à son occasion : ces récits fabuleux l’attendrissaient jusqu'aux larmes. Dans ses Confessions il s’accuse de ces émotions comme d’un grand crime. « Qui
peut-on imaginer », dit-il, « ô mon Dieu ! de plus malheureux que celui qui n’est touché d'aucun sentiment de ses misères, tel que je me trouvais alors ; je pleurais éperdûment la mort de Didon, qui, pour l’amour qu'elle portait à Enée, s'était plongé le poignard dans le sein, et je ne pieurais pas la mort que je donnais cent fois le jour à ma pauvre âme ».
Etant tombé malade en ce temps-là, il demanda le baptème, mais aussitôt que le danger eut cessé, son père, alors païen, fit remettre la cérémonie à un autre temps.
À l'âge de treize ans, Augustin fut envoyé, vers l’an 367, de Tagaste à Madaure, qui n’en était guère éloignée, et où les écoles étaient meilleures. Il y apprit la rhétorique, la musique et l’astrologie. Bientôt ses maîtres de Madaure ne suffirent plus à son intelligence et à son savoir. Son père résolut de le conduire à Carthage, malgré les frais considérables que ce voyage et le séjour en cette ville devaient lui occasionner. Pendant qu’il réunissait la somme nécessaire à ce dessein, son fils passa un an à Tagaste, dans l’oisiveté, écoutant plus les discours corrompus de ses camarades que les sages remontrances de sa mère, Il alla à Carthage vers la fin de l’année 370, âgé de dix-sept ans.
Son apparition dans les écoles fit sensation. Il possédait déjà plusieurs langues ; il avait une aptitude singulière pour la philosophie et la métaphysique, une grande ardeur pour l'étude, le goût de la poésie, de l’art, du beau dans tous les genres, et surtout une éloquence naturelle, qui jaillissait sans effort d’une âme élevée et aimante. Il étonna ses condiseiples et même ses maîtres, et tout le monde pressentit que, dans quelques années, il serait la gloire du barreau de Carthage.
Ce qui ajoutait un charme singulier à toute sa personne, c’est qu’au milieu de ses succès il était réservé et timide. Il n’aimait pas à se produire. Il portait sur sa physionomie, qui devenait chaque jour plus belle, cette candeur qui va si bien aux natures supérieures, et qui est à la fois le signe et la compagne du vrai talent. C’est ainsi que les hommes le voyaient ; mais il nous avoue, dans son humilité, qu’intérieurement il était tout autre; qu’il rêvait la gloire, qu’il portait sur le barreau des regards pleins d’ambition, et que, sous cette apparence modeste qu’il ne dépouilla jamais et qui lui était naturelle, il cachait une âme enivrée de plus en plus d’elle-même. « Je tenais », dit-il, «le premier rang dans les écoles de rhétorique, ce qui me remplissait d’une joie superbe et me gonflait de vent. Vous savez pourtant, Ô mon Dieu », ajoute-t-il, « que j'étais plus retenu que les autres, et bien éloigné des folies de mes camarades quis’appelaient ravageurs. J'éprouvais même une sorte de pudeur impudente à ne pas leur ressembler ; et, quoique je vécusse avec eux et que je me plusse dans leur familiarité, j'avais en horreur leurs actions, ces moqueries sanglantes et injurieuses avec lesquelles ils insultaient à l'embarras des nouveaux venus et des étrangers, et faisaient de leur trouble l'aliment de leurs malignes joies. Voilà avec quels hommes et dans quelle compagnie j'’étudiais alors l’éloquence, par cette malheureuse et damnable fin de l’ambition, qui trouve son aiguillon dans la vanité ».
Mais, si grandes que fussent alors cette vanité et cette ambition, ce n’était là, dans Augustin, que la moindre plaie. Son cœur était bien plus malade que son esprit. Son âme, vide de Dieu, manquant d'aliments, aspirait à quelque chose qui pût la satisfaire ; mais ce quelque chose d’inconnu qui lui manquait, Augustin ne savait où le trouver. Une inquiétude indéfinissable le tourmentait. Consumé de vagues désirs, sans objets et sans
limites, il était arrivé à ce moment périlleux qui précède d'ordinaire les grandes chutes et qui trop souvent les annonce. « Je n’aimais pas encore », dit-il, «mais je désirais d’aimer, et, dévoré de ce désir, je cherchais un objet à ma passion. J’errais par la ville pour le trouver, et les chemins où je n’espérais pas de piéges m’étaient odieux ». Il ajoute ces mots d’une profondeur admirable : « Mon cœur défaillait vide de vous, Ô mon Dieu; et pourtant ce n’était pas de cette faim-là que j'étais affamé. L’aliment intérieur et incorruptible qui manquait à mon âme ne m'’inspiraït aucun appétit. J’en étais dégoûté, non par rassasiement, mais par indigence. Et mon âme, malade, couverte d’ulcères, tombant d’inanition, se jetait misérablement hors d'elle-même, et mendiait à la créature quelque chose qui pût adoucir ses plaies. Je voulais aimer, être aimé et d’une affection qui fût sans réserve ». Augustin.était pauvre, inconnu, perdu dans une grande ville; mais il était jeune, agréable, élégant, distingué. Comment donc, pour son malheur, ne serait-il pas tombé un jour ou l’autre dans les filets où il désirait tant être pris ?
Les: spectacles, où, dès son arrivée à Carthage, Augustin se jeta avec la passion qu'il avait toujours eue pour ce plaisir, achevèrent de le pousser à l’abîme. Avec sa vive imagination, avec cette sensibilité exquise qui le faisait pleurer à la lecture d’un beau vers, au récit d’un sacrifice inspiré parl’amour, le théâtre avait pour lui un charme irrésistible. « Les spectacles me ravissaient », dit-il, « tout remplis qu’ils étaient des images de ma misère et des aliments de ma flamme ». Au sortir de là, il était si plein de toutes ces beautés, si ému de tous ces sacrifices, qu’il ne cherchait plus qu’une occasion de les faire naître: dans le cœur de quelqu’un pour recevoir les mêmes plaisirs et offrir les mêmes dévouements qu'il avait vus si bien dépeinis.
La triste chute ne se fit pas attendre. « Je tombai », dit-il, « dans ces filets où je désirais tant d’être pris. O mon Dieu, de quelle amertume votre bonté assaisonna ce miel ! J’aimai; je fus aimé ; et, m’élançant dans un réseau de douloureuses joies, je connus les ardentes jalousies, les soupçons, les craintes, les colères et les tempêtes de l’amour ». Qui était cette malheureuse jeune fille qui, oubliant Dieu pour Augustin comme Augustin oubliait Dieu pour elle, captiva un tel cœur pendant quinze ans ; qui le suivit par terre et par mer, à Tagaste, à Carthage, à Rome, à Milan; qui ne le quitta tout en larmes qu’au moment où il se convertissait, et, elle aussi, pour se convertir, se jeter dans un monastère, et se donner enfin toute à Dieu ? nous ne le savons pas. Augustin, par une réserve pleine de délicatesse, a caché son nom. Elle passe comme une figure voilée dans cette histoire. Il est probable que, tant que cela fut possible, Augustin cacha ce nom, avec plus de soin encore, à sa pieuse mère, ainsi que le lien dont il venait d’enchainer sa vie, et que nulle prière de sainte Monique et nulles larmes n'auraient pu le décider à briser. Bientôt, cependant, il fallut lui avouer le douloureux secret; car, en 372, Augustin eut un fils, ce brillant Adéodat, que plus tard, aux jours de son repentir, il n’osait plus nommer que le fils de son péché : mais alors, aux jours de sa passion, dans le premier tressaillement de son triste bonheur, il l’appela Dieudonné, Adéodatus. « Telle était alors ma vie, Ô mon Dieu », s’écrie saint Augustin, « si cela peut s'appeler une vie ! »
Augustin réalisait alors, ou plutôt dépassait toutes les espérances qu’avait fait concevoir sa brillante adolescence. L’éclat qui avait accompagné ses études littéraires n’était rien à côté du succès qui couronnait ses études philosophiques. On commençait à entrevoir que son don principal, ce ne
serait ni son éloquence, qui pourtant fut admirable, ni sa sensibilité, qui était exquise, ni même son esprit, si agréable, si brillant et si fin. Au-dessus de toutes ces qualités, qui avaient apparu les premières, il devait avoir un don souverain qui éclipserait tout ; et précisément, en 372, ce don venait de se révéler avec un éclat merveilleux. Voici comment :
Lorsqu'il s’occupait encore d’études littéraires, Augustin avait plusieurs fois entendu parler à son maître de rhétorique des Catégories d’Aristote comme d’un livre d’une telle profondeur, qu’on ne pouvait le comprendre qu’assisté des maîtres les plus habiles et au moyen de figures qu’on traçait sur le sable, pour rendre sensibles aux yeux les obscurités métaphysiques des choses. Impatient de connaître ce qu’il estimait être si extraordinaire, et n'ayant pas le courage d'attendre l’époque où on le lui expliquerait, il ouvrit ce livre et commença à l’étudier seul. A son grand étonnement, il 2’y trouva nulle difficulté. Il errait à son aise au milieu de ces problèmes ardus, et lorsque plus tard il en suivit les explications publiques, on ne lui put rien apprendre que ce qu’il avait parfaitement entendu seul. Il lut de même, sans être aidé par personne, tous les livres de dialectique, de géométrie, de musique, d’arithmétique ; il ne trouvait de difficultés nulle part, ou plutôt il ne commençait à s’apercevoir des difficultés que lorsqu'il cherchaïit à les expliquer aux autres; car alors il s’étonnait de la peine qu’avaient les personnes les plus intelligentes à le comprendre; il n’y avait qu'un très-petit nombre d’esprits, même parmi les plus excellents, qui pussent le suivre, et encore de loin. Quoiqu'il n’eût que dix-neuf ans, il était évident qu'un jour il aurait de l'aigle et cette limpidité de regard pour laquelle nulle lumière n’est trop éblouissante, et ce large et puissant coup d’aile pour lequel nul sommet n’est trop élevé.
En même temps qu’apparaissait le génie d’Augustin, son âme, son caractère, son cœur, achevaient de se révéler. Les rébellions et les caprices de son enfance étaient tombés. Ils avaient fait place à la plus charmante douceur. Augustin était de plus en plus réservé et modeste ; il craignait le bruit et l’éclat ; il évitait les folles réunions de ses condisciples ; il aimait la dignité ; il sentait vivement l'honneur; il s’attachait pour toujours à ceux qui lui faisaient du bien. Et de même qu’il avait dans l’esprit une qualité maîtresse, il avait dans le cœur un don souverain : c'était une source inépuisable de la plus profonde tendresse.
On commençait aussi à voir ce que seraient ses traits, sa physionomie, son extérieur enfin, et quelle forme aurait le vase précieux où habiterait ce grand esprit. Sa taille était peu élevée, et ne devait pas dépasser les tailles moyennes ; son tempérament était frêle, délicat, nerveux, comme il arrive d'ordinaire dans les âmes d'élite, selon la remarque de saint Grégoire de Nazianze ; il avait la peau fine et transparente ; le regard pénétrant, mais doux, reposé, baigné de sensibilité et de tendresse. Sa voix faible, sa gorge délicate, sa poitrine peu dilatée et très-inflammable, indiquaient qu’il était plutôt fait pour contempler que pour parler, ou du moins pour persuader que pour dominer; pour la parole intime, affectueuse, persuasive, qui se dit dans un cercle d'amis choisis, que pour les éclats de la grande éloquence dans les assemblées tumultueuses. Tout l’ensemble enfin de sa personne était de la plus parfaite élégance et de la plus rare distinction.
Sous cette belle enveloppe, on voyait les horribles ravages du mal ; une plaie qui s’agrandissait tous les jours, une conscience, une âme éternelle qui allait périr. Cette vue couvrait tout le reste d’un voile de deuil. Avec la vertu, la foi elle-même avait baissé dans l’âme d'Augustin, Du cœur, où
elles étaient nées, où elles naissent toujours, les ténèbres commençaient à monter dans son esprit ; et l’on pouvait prédire qu’après avoir abandonné la vertu, Augustin renierait la foi ; ou plutôt il n’y avait plus rien à prédire. Du premier abîme, il avait déjà roulé dans le second, et la perte de la foi avait suivi de près la disparition des mœurs. « Hélas ! » dit-il, « à quoi me servait alors cette promptitude et cette vivacité d’esprit avec laquelle je pénétrais toutes les sciences et j’éclaircissais seul, sans le secours de personne, tant de livres obscurs et difficiles, puisque j'étais tombé dans des excès si horribles et dans une indifférence si honteuse pour les choses de la piété ? Et les petits et les simples, qui avaient l’esprit plus lent, n’étaient-ils pas plus heureux, puisqu'ils ne s’égaraient pas comme moi, et que, restant dans le nid de la sainte Eglise, ils y attendaient en paix la venue de leurs ailes ? »
Augustin partageait la demeure d’un ami, Romanien de Tagaste , qui, après la mort de son père, devint son appui. À dix-neuf ans, Augustin lut de Cicéron un ouvrage intitulé Æortensius, que nous n’avons plus aujourd’hui. C'était une exhortation à la philosophie ; il en fut vivement touché. Il se sentit saisi d’un violent mépris pour les richesses et les honneurs, et d’un ardent amour pour la sagesse. Quelque chose cependant refroidissait son enthousiasme pour les ouvrages de Cicéron et des autres auteurs païens, c'était l’absence du nom de Jésus-Christ, qu’il avait sucé avec le lait, qui était demeuré au fond de son cœur malgré les orages de la jeunesse, et sans lequel les plus beaux traités de philosophie lui paraissaient incomplets et perdaient de leurs charmes. Il se mit donc à lire les saintes Ecritures ; mais ce style déplut à son esprit épris de l’éloquence pompeuse de Cicéron et enflé d’orgueil. Quelque temps après, il rencontra quelques Manichéens : ces imposteurs le voyant avide de la vérité, se vantèrent de lui faire connaître la nature des choses ; ils lui dirent qu’il n’y avait point de mystère, que la raison se rendait compte de tout lorsqu'elle savait s’affranchir de la foi ; ils lui peignirent les catholiques comme esclaves de l’autorité de l'Eglise, et par là incapables de toute science. Il tomba dans ce piége et y demeura neuf ans. Il trouva chez les hérétiques ce qu’on trouve chez les incrédules de tous les temps, beaucoup de subtilités, point de démonstration : ils ne lui expliquèrent point les grands problèmes qui intéressent le plus l'humanité, comme l’origine du mal, dont la solution ne se trouve que dans l’enseignement de l'Eglise catholique.
Augustin fit tomber avec lui dans l'erreur manichéenne plusieurs catholiques, entre autres Alype, son ami, et Romanien, son bienfaiteur. Toutefois, il ne prit jamais part avec les #més et les prêtres aux horribles pratiques de ces hérétiques ; il resta toujours simple auditeur.
En 375, Augustin ayant achevé ses études, revint à Tagaste et y enseigna avec succès la grammaire et la rhétorique. Il demeurait chez Romanien : car sa mère, voyant qu'il s’obstinait dans l’hérésie, lui avait interdit sa demeure. Elle n’abandonna pas pour cela ce cher fils : elle faisait sans cesse pour sa conversion des prières et des aumônes. Cependant Augustin devait rester encore longtemps dans l'erreur. De dix-neuf à vingt-huit ans, sa vie fut tour à tour consacrée à la défense du Manichéisme et à l’enseignement des belles-lettres. La douleur où le jeta la perte d’un ami ne lui permit pas de rester plus longtemps dans les lieux qui le lui rappelaient. Il alla à Carthage, où il enseigna la rhétorique avec beaucoup d’éclat : nous trouvons parmi ses auditeurs Licentius, fils de Romanien, et Alype. Ayant remporté un prix de poésie, qui se proclamait sur le théâtre, il fut couronné par le
proconsul de Carthage, Vindicien. C'était un médecin célèbre qui devint l’ami d’Augustin, et le délivra de sa passion pour l'astrologie judiciaire.
En 380 ou 381, Augustin fit un traité de ce qui est beau et convenable dans chaque chose, et cet ouvrage qu'il dédia à l’orateur Hiérius, n’est point parvenu jusqu’à nous. Cependant il ne trouvait point chez les Manichéens la science qu’ils lui avaient promise ; à chaque question un peu difficile qu'il leur posait, ils le renvoyaient à Fauste, un de leurs évêques et l’oracle du parti. En 383, Fauste étant venu à Carthage, Augustin ne trouva en lui qu'un ignorant qui parlait bien. Il est vrai, d’un autre côté, que l’Eglise catholique, en Afrique, ne possédait alors aucun esprit savant et distingué, qui pût convaincre Augustin. Désirant trouver de plus grandes lumières et des écoliers plus dociles qu’à Carthage, il résolut d’aller à Rome. Sa mère l'ayant su, ne le quitta plus, pour l’empêcber de partir, ou partir avec lui. Un jour, qu’elle l’avait accompagné sur le bord de la mer, il feignit de ne monter sur un navire que pour prolonger ses adieux à un ami, et rester avec lui jusqu’au signal du départ. Il persuada à sa mère de passer la nuit sur le rivage, dans une chapelle consacrée à saint Cyprien ; le navire partit pendant qu’elle priait ainsi. Quand elle s’aperçut de la perte qu’elle venait de faire, elle fut accablée de douleur.
Quelques jours après son arrivée à Rome, il fut attaqué d’une dangereuse maladie ; il en guérit par les soins de son ami Alype, qui l'avait suivi, et par les prières de sa sainte mère, qui, bien qu’absente, l’accompagnait de cœur. Dès qu’il se vit en santé, il enseigna la rhétorique dans l’école grecque de Sainte-Marie. Mais les écoliers romains ne lui déplurent pas moins que ceux de Carthage : ils n’étaient pas turbulents, mais ingrats ; le jour où il s’agissait de donner au professeur le prix de ses leçons, ils désertaient l’école. Ce procédé fut cause qu’il ne balança pas d’accepter la chaire de Milan, que Symmaque, préfet de Rome, lui offrit. Il y arriva au mois d’octobre, l’an 385, et il y fut reçu avec une grande joie par tous les habitants : l'empereur même, qui était Valentinien le Jeune, témoigna beaucoup de satisfaction de son arrivée. Augustin répondit aux belles espérances que on avait conçues de lui, et il acquit bientôt à Milan cette grande réputation qui le suivait partout.
I n’y fut guère longtemps sans faire connaissance avec saint Ambroise, dont le nom était si célèbre. Il en fut reçu avec une paternelle bonté. Souvent il allait entendre ses prédications, non point pour profiter de sa doctrine, mais pour juger de son éloquence. Il trouva dans son langage moins de grâce que dans celui de Fauste le Manichéen, mais plus de solidité dans ses raisonnements. Il commença à voir que le catholicisme se pouvait raisonnablement défendre ; ainsi, il tomba dans un état où il n’était ni orthodoxe ni manichéen, mais flottant entre la vérité et le mensonge.
Cependant, le jour se faisant peu à peu plus grand dans son âme, il résolut de se mettre au rang des catéchumènes. Monique le trouva en cette suspension d'esprit, lorsqu'elle arriva à Milan, où le désir du salut de ce cher fils la fit venir d’Afrique, sans considérer la longueur, les périls et les incommodités d’un si long voyage. Elle fut bientôt connue et estimée de saint Ambroise. Elle se mit sous sa conduite : et, comme il la reprit de ce que, suivant la coutume d’Afrique, elle portait des mets sur les tombeaux des martyrs, elle s’en abstint, faisant voir que sa dévotion était véritable, parce qu’elle était obéissante. Elle ne perdait aucun de ses sermons. Augustin les fréquentait aussi, comme nous venons de le dire. Une partie du voile qui lui cachait la vérité tomba ; il connut que jusqu'alors il n’avait eu hor-
reur de la religion catholique, que parce qu’il prenait pour elle le fantôme qu'il s’en était formé.
Si le cœur d’Augustin eût été pur, l'incendie de la foi et de l’amour divin aurait éclaté promptement ; mais depuis quinze ans il portait le joug d’une liaison coupable. Il y avait mis toute son âme. Ce qu’il avait tant désiré étant jeune, il l’avait rencontré ; et si la longueur et les périls d’un voyage de six cents lieues n'avaient pas arrêté la mère d’Augustin, ils n'avaient pas davantage fait hésiter la mère d’Adéodat. Elle était venue rejoindre Augustin à Rome ; elle l’avait accompagné à Milan; ils vivaient ensemble ; Adéodat grandissait auprès d’eux, les unissant et les réjouissant par son génie précoce. Comment sortir d’une telle position ? El tant que ces liens ne seraient pas brisés, comment arriver à la foi, au saint baptême, à la pénitence, à la sainte Eucharistie, à la pleine et parfaite vie chrétienne ?
Il y avait alors auprès d’Augustin un jeune homme que nous apprendrons à connaître plus intimement. Il se nommait Alype, c'était le meilleur et le plus cher de ses amis. Il s’était lié avec Augustin en Afrique, l’avait revu à Rome, et, ne pouvant vivre sans lui, il l'avait rejoint à Milan. Augustin l'avait entraîné dans toutes ses erreurs, et il y adhérait encore; mais c'était un jeune homme d’une rare inclination pour la vertu. A peine s’il avait eu dans sa jeunesse quelque faiblesse rapide, dont il s’était détaché avec mépris et remords; et il avait toujours vécu depuis dans une parfaite continence. Il pressait sans cesse Augustin de faire comme lui; il lui vantait avec enthousiasme les joies de cette vie austère, élevée, toute spirituelle, dédommagée des sacrifices que la chasteté demande, par une paix, une liberté et une force que l’on ne peut trouver que dans la contemplation solitaire de la vérité. Malheureusement Augustin était trop malade pour goûter ces conseils. Cette union dont il portait le joug depuis quinze ans lui paraissait si nécessaire, que la vie sans cela lui eût semblé une infélicité et une mort. « Je n'aurais jamais pu vivre privé de l’affection de celle que j'aimais », dit-il; « et comme j’ignorais la force dont Dieu revêt l’âme chaste, je me sentais incapable de cette solitude. Vous m’eussiez donné cette grâce, Ô mon Dieu », continue-t-il, « si j’eusse frappé vos oreilles par les gémissements de mon cœur, et si j'eusse, par une foi vive, remis entre vos mains toutes mes inquiétudes ».
Mais, hélas ! il n’y pensait guère. « Enchanté par la criminelle douceur du plaisir, et ne pouvant souffrir que l’on touchât à mes plaies, je traînais », dit-il humblement, « ma chaîne après moi, tremblant qu’on ne vint la rompre. Je repoussais tout ce qu’on pouvait me dire en faveur de la vertu, comme une main qui voulait m'ôter un esclavage que j'aimais ».
Il n’y avait évidemment à une situation pareille, à une si profonde maladie de cœur, qu’un remède possible. Puisque Augustin ne pouvait pas vivre dans la solitude austère de la chasteté, il fallait faire bénir par Dieu cette union dont il avait besoin. Sainte Monique y pensait sans cesse ; elle priait ardemment dans ce but, et, persuadée que, le jour où Augustin ne connaîtrait plus que les saintes et légitimes affections du mariage, s’évanouiraient les dernières difficultés de son esprit, elle poussait vers Dieu les plus grands cris de son cœur.
Le plus simple eût été qu'Augustin épousât la mère d’Adéodat. Mais, sans qu’on puisse dire pourquoi, il paraît que la chose n’était pas possible; Car quand on sait ce qu'Augustin souffrit en se séparant d’elle lorsqu'il le fallut faire, il est évident que les lois, ou les mœurs, ou des circonstances
que nous ignorons, apportaient à cette union des obstacles insurmontables. Ne pouvant ni épouser la mère d’Adéodat, ni la renvoyer, voilà quel était alors le cruel état d’Augustin. Sous toutes ces hésitations, dans toutes ces angoisses, derrière tous ces ajournements, il y avait une question plus profonde, plus intime, plus douloureuse : la grande question de la vertu, l’éternelle question du cœur. Qui sent mieux ces choses, et qui en souffre plus qu’une mère ? Et néanmoins il n’y avait pas à hésiter. Puisque ces liens coupables ne pouvaient être transfigurés, il fallait les briser ; et le seul moyen de faire supporter à Augustin cette blessure, c'était de lui offrir la perspective de quelque noble union vraiment digne de lui.
Sainte Monique eut probablement recours aux conseils et à la haute influence de saint Ambroise pour l’aider dans une œuvre si difficile; surtout elle pria avec ardeur; « elle poussa vers le ciel », dit saint Augustin, « de fortes clameurs, pour conjurer Dieu de l’éclairer dans un moment si important et si périlleux ». Et enfin, après avoir cherché avec soin et prié longtemps, elle eut le bonheur de rencontrer, dans une famille chrétienne, une jeune fille qui lui sembla réunir toutes les qualités qu’une Sainte peut désirer dans celle à qui elle va confier l’âme malade de son fils. Elle en parla à Augustin, le pressa vivement ; et celui-ci, accablé, sentant qu'il fallait se résigner au sacrifice, n’osant ni l’accorder ni le refuser, laissa agir sa mère. La demande fut donc présentée par sainte Monique, et on l’agréa : seulement, comme la jeune fille sortait à peine de l’adolescence, il fut convenu que le mariage n’aurait lieu que dans deux ans. Peut-être aussi ce délai parut-il nécessaire aux deux familles pour donner à la position d’Augustin le temps de se régulariser et de s’ennoblir. Quoi qu'il en soit, comme Augustin ne pouvait pas demeurer sous l’œil de celle qui lui était promise, dans une position si fausse et qui fût devenue si indélicate, on pressa la séparation, et le sacrifice fut consommé.
Saint Augustin n’a dit qu’un mot de cette séparation ; mais quel mot! « Je me laissai arracher celle qui partageait ma vie; et comme mon âme adhérait profondément à son âme, elle en fut déchirée et brisée, et mon cœur en versa du sang ». Et plus loin il ajoute : « La blessure que me causa cette séparation ne voulait pas se guérir, et pendant longtemps elle me causa les plus cuisantes douleurs »,
Quant à la mère d’Adéodat, on imagine aisément ce que furent ses gémissements et ses larmes ; mais l’histoire n’en dit rien. Ce qu’on sait du moins, Ce qu’on aime à apprendre, c’est que cette femme qui, pendant quinze ans, avait disputé à Dieu le cœur d’Augustin, touchée enfin de la grâce, et, au moment où l’abandonnaient les affections de la terre, se retournant vivement vers le ciel, s’alla cacher dans un monastère, et y employa le reste de sa vie à pleurer, à se purifier, à demander pardon à Dieu d’avoir enchaîné un tel cœur et d’avoir retardé de quinze ans le triomphe que ce grand génie préparait à l'Eglise. « Elle valait mieux que moi », dit saint Augustin, « et elle fit son sacrifice avec un courage et une générosité que je n’eus pas la force d’imiter ».
Il y eut à ce moment, dans la vie d’Augustin, un rayon de paix, comme une éclaircie entre deux tempêtes. Les liens étaient brisés, le sacrifice était fait. Semblable à un vaisseau qui se relève dès qu’on l’a déchargé d’un poids, l’âme d’Augustin retrouvait son élévation naturelle. Sa mère rayonnait de bonheur à ses côtés. Ses amis se livraient avec ardeur à l’étude de la philosophie. Chaque jour arrivait d'Afrique quelque compatriote d’Augustin, heureux de retrouver à Milan son jeune maître ou son vieil ami :
Romanien, par exemple, que d’interminables procès avaient conduit dans cette ville, et qui, toujours fidèle au fils de Patrice et de Monique, lui avait apporté, avec la même délicatesse qu’autrefois, les ressources de sa grande fortune ; Alype, que nous connaissons déjà, et qui, fixé depuis peu auprès d’Augustin, allait lui être une si douce consolation et une si tendre compagaie ; Nébridius, qui avait quitté Carthage et le vaste domaine de son père, et sa maison, et même sa mère, pour se livrer à l’étude de la philosophie. Plus jeune qu'Augustin, flottant comme lui, cherchant la vérité sans 1a trouver, et gémissant de ses doutes; d’un esprit profond et pénétrant, il avait une place à part dans le cœur d’Augustin. Quelques autres, sept ou huit à peu près, la plupart d'Afrique, se groupaient encore autour de lui, livrés aux mêmes études. On cultivait les lettres; on devisait sur les plus belles questions de Dieu et de l’âme.
En lisant les livres de Platon, Augustin avait entrevu la nature toute spirituelle de Dieu et l’existence de son Verbe ; il n’avait vu ni l’amour ni les abaissements du Verbe incarné. Il s’était élevé jusqu’à l’idée d’un Dieu invisible, glorieux, séparé de toute créature ; il avait même entrevu, à travers les éblouissements de la nature divine, quelque chose de cette nature divine elle-même : une lumière sortant d’une lumière et égale à elle; grandes intuitions sans doute ; si grandes même, qu’on se demande si le génie humain a pu arriver jusque-là, et si ce n’est pas plutôt à travers la belle âme de Platon, ün écho fidèlement ressaisi des traditions antiques. Mais un Dieu pauvre, un Dieu humilié, un Dieu abaissé jusqu’à l’homme et pour l’homme; un Dieu aimant l’homme jusqu’à la passion, jusqu’à la folie, jusqu’à souffrir, jusqu’à mourir pour l’homme; voilà ce que ni Platon, ni Socrate, ni Cicéron, ni Virgile n’ont jamais soupçonné. De tellés choses n’ont pu être conçues que dans le cœur qui a été capable de les réaliser. Il fallait donc qu’un plus grand que Platon vint au secours d’Augustin, un plus grand en même temps qu’un plus saint, afin d’élever son esprit et surtout son cœur à de si étonnants mystères.
Guidé invisiblement par la main miséricordieuse qui le ramenait de si loin, Augustin ouvrit alors les Æpîtres de saint Paul ; mais ïl ne le fit qu’en tremblant, après des agitations et des résistances singulières, comme s'il eût eu le pressentiment des sacrifices que cette lecture allait enfin lui arracher. « Je me sentais vivement pressé », dit-il, « de tourner les yeux vers cette religion sainte qui avait été si profondément imprimée dans mon cœur quand j'étais enfant. Mais j’hésitais ; je ne pouvais m’y décider; cependant elle m’attirait malgré moi. Enfin, cruellement incertain, voulant, ne voulant pas, je saisis avec une sorte d’agitation et d'inquiétude fébrile le livre des Z'hitres de saint Paul ».
Dès les premières lignes, Augustin fut saisi d’admiration. Lui qui venait d’être si ému à la lecture de Platon, éprouva ici une commotion dont il n'avait pas l’idée. « Oh! si tu savais », écrivait-il à Romanien, « quelle lumière m’apparut tout à coup ! J'aurais voulu, non-seulement te la montrer, à toi qui désirais depuis si longtemps voir cette inconnue, mais à lon ennemi même, à cet ennemi acharné qui te poursuit devant les tribunaux pour avoir ton bien. Et certainement, s’il la voyait comme je la vois, il quitterait tout : jardins, maisons, banquets, tout ce qui le séduit, et, pieux et doux amant, il volerait, ravi, vers cette beauté ».
Ce ne fut là, du reste, que le premier coup d'œil d'Augustin ; le second fut autrement profond. Il vit se dévoiler devant lui un grand mystère qu’il ne connaissait pas encore ; que Platon ignorait, et c’est pourquoi il n’avait
pas pu lui apprendre le chemin de la vertu ; que les Manichéens avaient essayé de résoudre par la doctrine des deux principes, mais en vain ; et que saint Paul seul lui montrait dans une lumière éblouissante. Il vit que l’homme n’est plus dans l’état où Dieu l’avait formé ; qu’il avait été créé saint, innocent, rempli de lumière et d'intelligence, fait pour voir la majesté de Dieu et la voyant déjà ; mais que l’homme n’a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption ; qu’il a voulu se rendre centre de tout et indépendant de Dieu; qu’il a été abandonné, aveuglé, chassé loin de Dieu, et dans un tel état de corruption, que le péché habite en lui; qu'il y a en lui une créature misérable, odieuse, ennemie de la vérité, incapable de vertu, ayant le goût du mal; « l’homme de péché », comme dit saint Paul, « le vieil homme », comme il dit encore ; expressions bizarres, d’une tristesse profonde, mais d’une espérance sublime ; car elles indiquent que ce n’est pas là tout l’homme, et qu’il y en a un nouveau. Et c’est ce qu’Augustin apprit bientôt en continuant sa lecture. Il vit, aux mêmes pages, que pour vaincre cet homme, ce mélange odieux d’orgueil, de concupiscence et de révolte, le Verbe s’est fait chair; qu’il a vécu dans l'humilité, dans l’obéissance et dans le sacrifice, qu’il s’est anéanti jusqu’à l’homme, afin de guérir l’homme qui veut s’exalter jusqu’à Dieu. Tout le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption se dévoila à ses yeux, et le plongea dans l’admiration. Il sentit qu’il avait franchi tous les espaces; qu'il n’était plus dans la région des conceptions humaïnes ; qu’il touchait à ce point sublime où l’homme s’évanouit et où Dieu apparaît; et il s’agenouilla, ébloui et ému.
« Ah ! » disait-il avec un étonnement attendri, « queuie différence il y a entre les livres des philosophes et ceux des envoyés de Dieu! Ce qu’on trouve de bon en ceux-là, on le trouve en ceux-ci, et l’on y trouve de plus la connaissance de votre grâce, à mon Dieu, afin que celui qui vous connaît, non-seulement ne se glorifie pas, mais se guérisse, et se fortifie, et arrive enfin jusqu’à vous.
« Que savent-ils, d’ailleurs, ces grands philosophes, de cette loi de péché incarnée dans nos membres, qui combat contre la loi de l’esprit et nous traîne captifs dans le mal? que savent-ils surtout de la grâce de Jésus- Christ, victime innocente, dont le sang a effacé l’arrêt de notre condamnation ? Sur tout cela leurs livres sont muets.
« Là, on n’apprend ni le secret de la piété chrétienne, ni les larmes de la confession, ni le sacrifice d’un cœur contrit et humilié, et encore moins la grâce de ce calice précieux qui enferme le prix de notre rédemption.
« On n’y entend point ces cantiques : O mon âme, soumets-toi à Dieu, car il estton Dieu, ton Sauveur, ton défenseur. Appuyé sur lui, que craindrais-tu ? Là ne retentit pas ce doux appel : Venez à moi, vous tous qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Ils ignorent, ces savants, que le Verbe, descendu sur la terre, est doux et humble de cœur. Mystères divins, que vous avez cachés, Ô mon Dieu, aux savants et aux sages, mais que vous avez révélés aux petits et aux humbles ».
Voilà les vérités qui pénétraient dans l’âme d’Augustin pendant qu’il lisait celui qui s'appelle « le moindre des Apôtres », et la vue de tant de merveilles le jetait dans l'admiration.
« Oh ! » disait-il en fermant le livre, « que c’est bien autre chose, d’apercevoir de loin, du haut d’un roc sauvage, la Cité de la paix, sans pouvoir, quelque effort que l’on fasse, trouver un chemin pour y arriver ; ou bien de
trouver ce chemin, et sur ce chemin un guide qui vous dirige et vous défende contre le brigandage de ceux qui voudraient vous arrêter ».
Voilà donc Augustin en possession de cette bienheureuse lumière après laquelle il soupirait depuis si longtemps, et que sa mère avaitsollicitée pour lui avec tant de larmes. Il avait percé tous les voiles, et maintenant qu’il était arrivé jusqu’à Dieu et à Notre-Seigneur Jésus-Christ son divin Fils, mort par amour pour nous, il semble qu’il n’y avait plus qu’une chose à faire : se lever, courir à sa mère, et lui dire: Ne pleurez pas, je suis chrétien.
Mais Augustin n’en était pas encore là. Ge vif coup de lumière avait plutôt percé les nuages qu’il ne les avait dissipés. Il restait à Augustin une foule d’idées fausses, inexactes, incomplètes, qu’il avait puisées dans les livres des Manichéens, et dont il avait peine à se débarrasser : dernières ombres qui s’en allaient lentement.
Il les eût fait évanouir, s’il avait eu le courage de s’agenouiller, de frapper sa poitrine, de confesser ses fautes, et de se préparer à recevoir les sacrements de la purification et de la sainte Bucharistie ; car il vient un moment, dans ces grandes recherches de la vérité, où l’à me ne peut mériter de voir pleinement que par un acte d’humilité et d'abandon à Dieu. Il faut risquer pour lui jusqu’au sacrifice, si on veut que les dernières ombres s’évanouissent. Dieu met ses faveurs à ce prix.
Augustin le sentait vaguement ; mais il avait peur. Il voulait voir plus clair avant de s’agenouiller, tandis qu’il faut s’agenouiller pour voir plus clair ; et, en attendant, il multipliait les études, les lectures, les efforts d'esprit, pour accroître en lui la lumière dont il avait reçu les prémices.
Cependant les cris de la conscience d’Augustin avaient grandi. Elle le pressait plus vivement que jamais. Elle commençait à murmurer à ses oreilles ces mots, qui ne devaient plus cesser de retentir au fond de son cœur, et qui bientôt allaient y retentir comme un tonnerre : « Tu prétendais jusqu'ici que l'incertitude du vrai était la seule raison qui t’empêchait d'accomplir ton devoir. Eh bien! tout est certain maintenant. La vérité brille à tes yeux. Pourquoi ne te rends-tu pas ? » — « J’entendais », dit saint Augustin, « mais je faisais le sourd. Je refusais d'avancer, mais sans chercher maintenant d’excuse. Toutes les raisons que j'aurais pu apporter étaient réfutées d'avance. Il ne me restait qu’une peur muette : la peur de voir arrêter le cours de ces longues et tristes habitudes qui cependant m'avaient conduit à un état si désespéré ».
Longtemps, en effet, Augustin n'avait pas eu le courage de croire; maintenant il croyait, mais il n’avait pas le courage de pratiquer. Les obseurités de la foi l’avaient d’abord arrêté; c’étaient maintenant les nécessités de la vertu qui lui faisaient peur. « Ainsi, flottant toujours et ne voulant pas être fixé, consultant sans cesse, et craignant d’être éclairé ; sans cesse disciple et admirateur de saint Ambroise, et toujours agité par les incertitudes d’un cœur qui fuyait la vérité, il traînait sa chaîne, craignant d’en être délivré : il proposait encore des doutes pour prolonger ses passions ; il voulait encore être éclairé, parce qu'il craignait de l'être trop: et, plus esclave de sa passion que de ses erreurs, il ne rejetait la vérité qui se montrait à lui que parce qu’il la regardait comme une main victorieuse qui venait enfin rompre les liens qu’il aimait encore », — « J’avais trouvé une perle », s’écrie-t-il éloquemment, « et maintenant qu'il fallait vendre mes biens, c *est- à-dire faire des sacrifices pour l'acheter, je n’en avais pas le courage ».
ViES DES SAINTS. — TOUL X, je
Agité, indécis, pressé par sa mère, harcelé par sa conscience, Augustin se résolut enfin à aller consulter un saint prêtre, nommé Simplicien, dont la belle vie l'avait depuis longtemps frappé.
C'était un de ces vieillards vénérables comme on en rencontre sans cesse dans le sein de l'Eglise catholique, qui, passés d’une jeunesse chaste à un âge mûr plus chaste encore, et bénis par Dieu d’une verte vieillesse, présentent aux hommes, qui s’inclinent en les rencontrant, une image vénérable de 1a paix et de la sérénité dans la vertu. Les jeunes gens troublés par les orages des passions aiment à s’approcher de ces neiges tranquilles et à se calmer auprès d’elles.
Augustin vint donc confier à Simplicien les troubles de sa vie et les secrètes faiblesses qui l’arrêtaient maintenant, non plus en présence de la lumière, mais en présence de la vertu.
Le bon vieillard le reçut avec un doux sourire, écouta sans étonnement le récit de ses égarements, et le félicita de ce qu’au lieu d’ouvrir ces livres athées et matérialistes qui dégradent l’âme, il s'était attaché à l’étude de Platon et de Socrate, qui élèvent l'esprit et le cœur. Simplicien, comme tous les vieux prêtres, avait beavcoup connu les hommes. Il était intimement lié, non-seulement avec saint Ambroise, qu’il avait dirigé dans sa jeunesse et auquel même il avait donné ie saint baptême, mais avec un grand nombre de philosophes, de poëtes, de rhéteurs romains, et en particulier avec Victorin, celui-là même qui avait traduit les œuvres de Platon, qu'étudiait en ce moment Augustin. Comme tous les vieillards, aussi, Simplicien aimait à conter, et, habile à manier les esprits, il savait cacher adroitement une leçon dans une histoire.
Voyant donc auprès de lui ce jeune homme d’un si grand esprit, d’un si noble caractère, déjà illuminé de la grâce, mais qui hésitait encore à s’y livrer, il profita avec finesse du nom de Victorin, que celui-ci venait de prononcer ; et après avoir dit qu'il avait connu autrefois à Rome cet homme éloquent, voulant montrer indirectement à Augustin le chemin du courage et de l'honneur chrétien, il lui en conta l’histoire à peu près en ces termes :
« Victorin s’était illustré dans la même carrière que suivait Augustin. Professeur d’éloquence, il avait vu au pied de sa chaire non-seulement toute la jeunesse romaine, mais une foule de sénateurs ; il avait traduit, expliqué, enrichi de lumineux commentaires, les plus beaux livres de la philosophie antique, et à force d’éloquence il avait obtenu, honneur rare en tout temps, une statue sur le Forum. Quand il eut épuisé ainsi l’étude de tous les chefs-d'œuvre de l’esprit humain, il lui vint l’idée d'ouvrir les saintes Ecritures ; i! les lisait avec attention, puis il disait à Simplicien, mais en secret et dans l'intimité, comme à un ami: « Sais-tu que me voilà chrétien? » — « Je ne le croirai », répondait Simplicien, « que quand je te verrai dans l’église du Christ ». Et Victorin disait en riant et avec ironie : « Sont-ce donc les murailles qui font le chrétien ? » Au fond, il avait peur de déplaire à ses amis, et il craignait que de ces sommets de grandeur humaine et toute-puissante, de ces cèdres du Liban que Dieu n’avait pas encore brisés, ne roulassent sur lui d’accablantes inimitiés.
« En attendant, il continuait à lire ; il priait beaucoup, et, puisant plus profondément dans les saintes Ecritures, il sentit naître en lui le courage et la force. Vint un jour où il eut plus peur d’être désavoué par Jésus- Christ que moqué et méprisé par ses amis, et, tremblant de trahir la vérité, il se rendit chez Simplicien et lui dit : « Allons à l’église, car je veux être
chrétien ». Rome fut remplie d’étonnement, et l'Eglise tressaillit de joie. Quand le moment fut arrivé de faire sa profession de foi en présence de tous les fidèles, on proposa à Victorin de la réciter en particulier, comme on en use vis-à-vis des personnes qu’une solennité publique intimide. Mais il refusa énergiquement, et il monta courageusement sur l’ambon. Dès qu’il y apparut, son nom, répandu de rang en rang par ceux qui le connaissaient, éleva dans l’assemblée un murmure de joie. Et la voix contenue de l’allégresse générale disait tout bas : « Victorin! Victorin ! » Le désir de l’entendre ayant promptement rétabli le silence, il prononça le Symbole avec une admirable foi, et tous les fidèles qui étaient là, consolés par un tel courage, eussent voulu le mettre dans leur cœur. Leur joie et leur amour étaient comme deux mains avec lesquelles ils l’y plaçaient en effet.
« Depuis lors, continua Simplicien, en donnant à chacune de ses paroles un accent plus pénétrant, depuis lors ce vieillard illustre se fit une gloire de devenir enfant à l’école de Jésus-Christ. Il se laissa humblement allaiter par la sainte Eglise, et il mit avec joie sous le joug ignominieux de la croix, une tête qui avait porté tant de couronnes. Julien l’Apostat ayant peu après défendu aux chrétiens d’enseigner les lettres, il ferma ses lèvres éloquentes, et couronna sa vie par le plus beau et le plus douloureux de tous les sacrifices ».
Cet exemple, si bien choisi, et qui convenait si parfaitement à la position d’Augustin, le remua jusque dans les entrailles. Il sortit enthousiasmé, se reprochant sa faiblesse, s’indignant de sa lâcheté, et il rentra dans sa maison, où sa mère l’attendait en priant, décidé à en finir cette fois et à imiter Victorin. « O mon Dieu », s’écria-t-il dans une sorte de transport, « venez à mon aide ! Agissez, Seigneur, faites; réveillez-moi, rappelez-moi; embrasez et ravissez ; soyez flamme et douceur ; aimons, courons ».
Mais, hélas ! cette chaîne qu’Augustin traînait depuis un si grand nombre d’années était plus lourde qu’il ne se l’était d’abord imaginé. Dès qu’il y porta la main, il se sentit incapable de la briser. Il ne disait pas : Non. IL n'avait pas le courage de dire : Oui. « Gette suite de corruptions et de désordres », dit-il, « comme autant d’anneaux enlacés les uns dans les autres, formait une chaîne qui me rivait dans le plus dur esclavage. J'avais bien une volonté de servir Dieu d’un amour élevé et chaste, et de jouir de lui seul; mais cette volonté nouvelle, qui ne faisait que de naître, n’était pas capable de vaincre l’autre, qui s’était fortifiée par une longue habitude du mal. Ainsi j'avais deux volontés : l’une ancienne, et l’autre nouvelle ; l'une charnelle, et l’autre spirituelle ; et ces deux volontés combattaient en moi, et ce combat déchirait mon âme ».
En attendant, il tâchait de calmer sa conscience, et quand celle-ci lui criait qu'il fallait se décider, il ne savait que lui répondre comme un homme endormi et paresseux : « Tout à l'heure, laissez-moi un peu; encore un petit instant ». Mais ce tout à l'heure ne venait jamais, et ce petit instant durait toujours.
Sur ces entrefaites, un ancien ami d’Augustin, nommé Potitien, vint lui rendre visite. L’un et l’autre étaient d'Afrique, où ils s'étaient autrefois intimement connus. Seulement, pendant qu’Augustin avait suivi, dans l’erreur et dans l’oubli de Dieu, la longue et triste route que nous avons essayé de décrire, Potitien était resté fervent chrétien, et il habitait Milan, où il avait, à la cour de l’empereur, un des premiers emplois militaires. Sainte Monique avait été heureuse de le retrouver en Italie, et d’introduire dans la société d’Augustin, d’Alype, de Nébridius, de tous ces jeunes gens flot-
tants dans la foi, une âme si bien trempée, que ni la guerre, ni la cour n'avaient pu la faire hésiter un instant.
Ce jour-là, en causant avec Augustin et Alype, Potitien aperçut sur une table de jeu un livre. Il l’ouvrit machinalement, comme il arrive quand on est occupé à causer; il croyait trouver un Cicéron ou un Quintilien. Cétaient les Æpitres de saint Paul. Un peu surpris, il regarda Augustin en souriant ; et celui-ci lui ayant avoué que depuis quelque temps il lisait la
sainte Ecriture avec la plus grande attention et le plus grand charme, la conversation prit d'elle-même une tournure tout à fait chrétienne.
Potitien avait beaucoup voyagé.-Il connaissait les Gaules, l’Espagne, l'Italie, l'Afrique, l'Egypte, et il les connaissait en chrétien; c’est-à-dire que partout il avait étudié les merveilles qu'opérait la vraie foi dans l'Eglise catholique. Il lui raconta la conversion de quelques grands de la cour de Maxime, par la lecture de la vie de saint Antoine, et lui apprit ensuite les merveilleux exercices de pénitence de ce grand anachorète, et d’une multitude innombrable de moines qui vivaient sous ses Règles. Ce récit le toucha si puissamment, qu’il résolut d’embrasser le même genre de vie et de se retirer tout à fait du monde. Mais, comme ses mauvaises habitudes étaient très-fortes, il se fit en lui un étrange combat entre l'esprit et la chair ; et le démon, se voyant sur le point de perdre cette grande proie, employa tous ses artifices et toutes ses forces pour se la conserver.
Il décrit lui-même cet état de peine où il était réduit : « L’ennemi », dit-il, « tenait ma volonté liée avec la corde qu’il avait tissée pour me traîner ; car la mauvaise volonté avait produit de mauvais désirs, et ces désirs n’ayant pas été étouffés, le mal était passé en coutume, et la coutume enfin, faute de lui avoir résisté, était devenue une dure nécessité. La chaîne de mon malheur était composée de ces anneaux, et me tenait dans une étroite captivité; cette nouvelle volonté, que je sentais de vous servir, ô mon Dieu, et qui commençait à se former dans mon cœur, n’était pas
assez forte pour supplanter la première, qui, par une habitude invétérée, * s’étant rendue la plus puissante et la maîtresse, avait plus de force contre moi et me conduisait où je ne voulais pas. Mais comme j'étais toujours attaché à la terre, je refusais toujours de vous suivre lorsque vous m’appeliez, et je n'avais pas moins d’appréhension de me voir délié de ces liens, que les personnes fidèles ont de joie de ne point s’y voir engagées. J’allais doucement, chargé de ce fardeau du siècle, comme si j’eusse été en repos, et les pensées que j'avais de changer de vie ressemblaient aux assoupissements de ceux qui dorment et qui ont envie de s’éveiller, mais qui, par la pesanteur du sommeil, retombent sur l’autre côté et continuent de dormir ». — « Etant », dit-il ailleurs, « en cette maladie, je m’accusais de lâcheié , et, me roulant dans la chaine que je traînais, pour tâcher de rompre le peu qui en restait, et qui était encore assez fort pour me retenir, je me disais à moi-même : Allons, faisons-le maintenant, que ce soit tout à cette heure. Aussitôt je m’y portais et je Le faisais à demi, mais sans pouvoir achever. Je ne retournais plus aux choses passées, mais je m’en tenais bien près, et je respirais un peu. Je revenais une autre fois, avec de nouvelles forces, j’y arrivais presque et je le touchais; bien qu’en effet, par ma faiblesse, je ne fisse ni l’un ni l’autre. La coutume du mal avait plus de force sur moi que le désir du bien que je voulais embrasser. Et plus le temps de ma correction approchait, plus je craignais son arrivée, parce que les vanités de ma jeunesse, et les délices que j'avais goûtées, me tirant Comme par la robe, me disaient d’un air tendre : Quoi, Augustin, nous
voulez-vous donc quitter ? Faudra-t-il que, désormais, nous ne soyons plus avec vous, et tout ce que vous aimiez, avec tant de passion, vous soit interdit pour toujours ? Je les écoutais de loin, non plus moi, mais la moindre partie de moi-même; car, n’osant plus s He à moi, par guerre ouverte, elles ne faisaient que me suivre à la piste et murmuraient pour me faire tourner les yeux de leur côté. Elles ne laissaient pas de me troubler par leurs importunités, parce que j'étais paresseux à me défaire d’elles. Je ne voulais pas aller où elles m’appelaient, parce que, au chemin que je voyais devant moi, et par où je craignais de passer, je découvrais de loin la sainte majesté de la continence avec un visage vermeil et une gravité ravissante, qui, me flattant dans ma crainte avec une douceur pleine de modestie, me conviait de venir hardiment à elle. Elle me montrait une multitude innombrable de filles, de jeunes hommes, de chastes veuves et de femmes continentes dont la pureté n’était pas stérile, mais féconde et mère des véritables joies; et, se moquant de moi, elle me disait d’un regard agréable : Est-ce que tu ne saurais faire ce que toutes ces personnes ont fait si généreusement? Penses-tu qu’elles l’ont exécuté d’elles-mêmes et sans le secours de la grâce de Dieu ? C’est en lui et par lui qu’elles ont pu tout ce qu’elles ont fait et tout ce qu’elles font. Ne t’appuie donc plus sur tes propres forces, mais jette-toi courageusement, et sans délibérer davantage, entre des bras de ton Dieu, il te recevra et te sauvera. Je rougissais de honte d’entendre encore la voix de mes folies passées, et, comme je demeurais rêveur et pensif, elle me disait : Bouche tes oreilles à toutes ces pensées sales et déshonnêtes, et mortifie les membres qui les excitent en toi. Les plaisirs qu’elles te représentent n’approchent pas de ceux que l’on goûte dans la loi du Seigneur. Voilà le combat qui se passait dans mon cœur, de moi-même contre moi-même ».
Ce sont les propres termes avec lesquels ce saint Docteur explique les difficultés qu’il avait de se donner tout à Dieu : mais enfin, la Providence, qui l'avait destiné à être un jour la lumière éclatante de l'Eglise, le prit par la main et le tira du bourbier où il était. Ce fut d’une façon extraordinaire qu’il expose en ces termes : « Après que j’eus condensé ainsi, par une profonde méditation, et mis devant mes yeux toute l’élendue de ma misère, je sentis s'élever dans mon cœur un affreux orage chargé d’une pluie de larmes. Pour le laisser éclater tout entier, je me levai et m'éloignai d’Alype. J'avais besoin de solitude pour pleurer plus à mon aise; je me retirai donc assez loin et à l’écart, pour n'être pas gêné, même par une si chère présence. Aïype le comprit; car je ne sais quelle parole m'était échappée d’un son de voix gros de larmes. J’allai me jeter à terre sous un figuier, et ne pouvant plus retenir mes pleurs, il en sortit de mes yeux comme un torrent. Et je vous parlai, sinon en ces termes, au moins en ce sens : Eh! jusques à quand, Seigneur, jusques à quand serez-vous irrité ? Ne gardez pas souvenir de mes iniquités passées. Car je sentais qu’elles me retenaient encore. Et c’est ce qui me faisait ajouter avec des sanglots : Jusques à quand ? jusques à quand ? Demain ! demain ! Pourquoi pas à l’instant ? pourquoi pas sur l’heure en finir avec ma honte ?
« Et tout à coup, pendant que je parlais de la sorte, et que je pleurais dans toute l’amertume d’un cœur brisé, j'entends sortir de la maison voisine comme une voix d'enfant ou de jeune fille, qui chantait et répétait ces mots : « Prends, lis ! prends, lis! »
« Je m’arrêtai soudain, changeant de visage », continue saint Augustin, «et je me mis à chercher avec la plus grande attention si les enfants, dans
quelques-uns de leurs jeux, faisaient usage d’un refrain semblable. Mais je ne me souvins pas de l’avoir jamais entendu. Alors, comprimant le cours de mes larmes, sûr que c’était là une voix du ciel qui m’ordonnait d'ouvrir le livre du saint apôtre Paul, je courus au lieu où était assis Alype, et où j'avais laissé le livre. Je le prends, je l’ouvre, et mes yeux tombent sur ces paroles, que je lis tout bas : Ne vivez pas dans les festins, dans les débauches, dans les plaisirs et les impuretés, dans les jalousies et les disputes ; mais revêtez-vous de Jésus-Christ, et ne cherchez plus à contenter votre chair, selon les plaisirs de votre sensualité. Je n’en voulus pas lire davantage, et aussi qu’était-il besoin? car ces lignes étaient à peine achevées, qu’il se répandit dans mon cœur comme une lumière calme qui dissipa pour jamais toutes les ténèbres de mon âme.
« Alors, ayant laissé dans le livre la trace de mon doigt ou je ne sais quelle autre marque, je le fermai, et, d’un visage tranquille, je déclarai tout à Alype. Lui, de son côté, me découvrit ce qui se passait en son âme, et que j'ignorais. Il désira voir ce que j'avais lu. Je le lui montrai; et, lisant plus loin que moi, il recueille ces mots que je n’avais pas remarqués : Assistez le faible dans la foi; ce qu’il prend pour lui. Et, fortifié par cet avertissement, plus prompt à revenir à la foi, à cause de la pureté de ses mœurs, il se joint à moi, et nous courons à ma mère ».
La conversion d’Alype qui, par amitié pour Augustin, s'était écarté de la foi, sans mener une vie immorale, augmenta de beaucoup son bonheur. Ils allèrent l’un et l’autre trouver Monique, et lui racontèrent tout ce qui s'était passé. Quelle ne fut pas la joie de cette pieuse mère, lorsqu'elle apprit que non-seulement son fils avait résolu de vivre selon les préceptes de l'Evangile, mais encore qu’il voulait en suivre les conseils et en pratiquer les instructions les plus rigoureuses.
Pour se disposer au baptême, il résolut de s'éloigner du monde ; mais, comme il ne restait plus que vingt jours jusqu'aux vacances, il attendit ce temps par prudence et par modestie, pour ne pas quitter avec éclat sa chaire de rhétorique. Dès que ce terme fut échu, il se retira à Cassiacum, dans une maison des champs, que Vérécundus, citoyen de Milan, lui offrit, et mena avec lui sainte Monique, son fils Adéodat ou Dieudonné, Navigius et Alype. Ce fut dans cette retraite qu’il composa, quoique catéchumène, les livres contre les Académiciens, qui faisaient profession de douter de tout, les livres de l'Ordre, de la Vie bienheureuse, de l’Immortalité de l'âme et les Sohloques, deux colloques et amoureux entretiens que son âme avait avec Dieu, où il goûtait des délices si pures et recevait des consolations si abondantes, qu’il faudrait les expérimenter soi-même pour en parler. Il y fut tourmentié pendant quelques jours par une si cruelle douleur de dents, que, voulant implorer les prières de ses amis, et ne pouvant leur parler, il fut contraint d'écrire son intention sur des tablettes de cire; ses amis n’eurent pas plus tôt fléchi les genoux pour faire oraison, qu’il se sentit soulagé, et se vit en peu de temps délivré de ce tourment. Il écrivit à saint Ambroise, pour le prier de lui marquer quel livre de l’Ecriture il devait lire pour se disposer à la grâce du baptême. Le saint Evêque lui conseilla de commencer par le prophète Isaïe, qui parle plus ouvertement que les autres de la vocation des Gentils et des mystères du Christianisme. Mais Augustin, en ayant lu le premier chapitre, et ne le comprenant pas à son gré, remit cette lecture jusqu’à ce qu'il fût mieux versé dans l’étude des saintes lettres.
Enfin, cinq mois s'étaient écoulés, le iour heureux auquel il devait
recevoir le saint Baptème arriva. Il se rendit à Milan, accompagné d’Evodius, d’Alype, de Trigétius, de son fils Dieudonné, de Pontitien, de Simplicius, de Faustin, de Valère, de Candote, de Juste et de Paulin, tous ses amis ou ses parents, qui devaient être baptisés avec lui. Saint Ambroise eut une joie indicible de voir cette troupe d'élite, dont saint Augustin était le chef, qu'il allait acquérir à l’Eglise et dont il devait être le père selon lesprit. Il les baptisa tous de sa propre main, en présence d’une foule immense et la veille de Pâques de l’an 387, dans la nuit du 24 au 95 avril. La tradition commune est que saint Ambroise, dans cette cérémonie, ayant chanté les premières paroles du célèbre Cantique (le 7e Deum) dont Eglise se sert pour rendre à Dieu les actions de grâces, saint Augustin lui répondit, et qu’ils le continuèrent alternativement jusqu’à la fin, selon que le Saint-Esprit le leur inspirait. Outre la robe blanche qu’il reçut de saint Ambroise, selon la coutume de l'Eglise, en signe de la pureté et de l’innocence qui est conférée au saint Baptême, il reçut aussi un habit noir (soit que ce fût en même temps, ou seulement huit jours après), pour montrer qu’il embrassait les rigueurs de la vie religieuse, et qu’il voulait expier, par 1e feu de la pénitence, les taches dont il venait d’être lavé par les eaux salutaires de la grâce. Le bienheureux Simplicien, qui partageait avec saint Ambroise la gloire de la conversion d’Augustin, lui donna une ceinture de cuir pour le distinguer des autres ermites.
On ne peut exprimer la joie que tous les fidèles eurent de cette conversion. On l'avait regardé jusqu'alors comme un autre Saul, persécuteur de VEglise ; car son esprit et sa science l’avaient rendu si redoutable, que l’on dit même que saint Ambroise fit ajouter aux Litanies publiques, qui se chantaient de son temps et dont quelques auteurs assurent avoir vu des copies : À logica Augustini, libera nos, Domine ; « Seigneur, délivrez-nous de la logique d’Augustin »; mais, comme on le voyait devenu un autre Paul, défenseur de l'Eglise, on entendait de toutes parts des actions de grâces à Dieu, pour avoir d’un si grand pécheur fait un docteur si merveilleux. Monique, cette mère jadis si désolée, voyant enfin ce fils de ses larmes etde sa douleur dans le sein de la religion catholique, humble, dévot, chaste, religieux, et de lion furieux devenu doux comme un agneau, Monique donnait mille bénédictions au ciel, et remerciait de tout son cœur la miséricorde de Dieu d’avoir enfin exaucé ses prières.
Augustin, ayant reçu le Baptème, se dépouilla de toute ambition terresre ; le désir des honneurs et l’ambition de paraître, qui avaient été ses passions, ne le touchèrent plus. Il ne songea plus qu’à mener une vie conforme aux règles de l'Evangile. Pensant qu'il le ferait plus tranquillement en Afrique qu'en Italie, il résolut d’y retourner au plus tôt. Il partit donc de Milan, avec la bénédiction de saint Ambroise et de saint Simplicien, accompagné de sa sainte mère, de son frère Navigius, de son fils Dieudonné, de son fidèle Alype, d’Evodius, d’Anastase, de Vital le pauvre et de plusieurs autres qui voulurent imiter son genre de vie, et se rendit à Givita-Vecchia. Cette ville se nommait Cencelle, parce qu’on y avait bâti cent salles où l’on donnait les audiences et où l’on jugeait toutes les affaires de la province. Parmi les ruines de ses édifices, on voyait plusieurs ermites qui vivaient seuls, éloignés du tumulte du monde et de la fréquentation des hommes. Quand ils eurent appris le mérite d'Augustin, ils lui firent tout l'accueil possible : il demeura quelque temps avec eux pour méditer dans cette pieuse compagnie les mystères de la religion. C’est en ce lieu, selon quelques auteurs, qu’il commença les livres de la Zrinité, auxquels il avoue lui-même
avoir mis la première main dans sa jeunesse ; mais il fut obligé de les interrompre à la suite d’une célèbre apparition. Se promenant un jour sur le bord de la mer, en ruminant quelques pensées qu’il avait sur ce sujet, il aperçut un enfant qui, voulant épuiser la mer, s’efforçait de renfermer toutes ses eaux dans un petit trou qu’il avait fait sur le rivage. Augustin, surpris de ce dessein, lui en représenta doucement l'impossibilité. « Sachez », lui repartit l’enfant, « que j’en viendrai plutôt à bout que vous de comprendre, par les lumières de votre esprit, le mystère de la très-sainte Trinité ». Augustin, instruit par ce prodige de la difficulté de son entreprise, : n’en pressa pas l'exécution ; mais il se contenta, pour laisser un monument éternel de sa dévotion envers cet adorable mystère, de fonder au même endroit un ermitage que les religieux de son Ordre possèdent maintenant. On voit sur la porte un écriteau où l’on a gravé en latin le sens de ces paroles: « Passant, qui que tu sois, révère l’ermitage et la chapelle où Augustin, cette éclatante lumière de l'Eglise, commença son ouvrage sur la Trinité et où il l’interrompit, par l’avis et l’oracle d’un enfant ervoyé du ciel sur le rivage ; il l’'acheva enfin en Afrique, dans sa vieillesse ». De Civita-Vecchia il alla à Rome, pour y attendre un temps propice à faire voile. Pendant son séjour, il composa le Dialogue de | Ame, un livre des mœurs de l'Eglise, pour en faire connaître la sainteté, et un autre : Des Mœurs des Manichéens, pour confondre leur arrogance qui lui était insupportable. La rigueur de l’hiver étant passée, il alla à Ostie ; là, tandis qu’il se préparait à la navigation, après avoir été consolé par cette admirable vision de l’essence divine, qu'il rapporte au chapitre x du livre 1x de ses Confessions, il eut la douleur de voir mourir sainte Monique, comme nous l’avons dit dans sa vie, au 4 mai.
11 rendit les derniers devoirs et les honneurs de la sépulture à cette grande Sainte qui était doublement sa mère. Il fit célébrer le saint sacrifice de la messe à son intention, ainsi qu’elle le lui avait expressément recommandé avant sa mort. Il sembarqua ensuite avec ses compagnons pour faire voile vers l’Afrique, arriva enfin heureusement à Carthage, où le bruit desa sainteté s'était déjà répandu, et logea chez Innocent, lieutenant du gouverneur du pays ; il le guérit, par ses prières, d’un mal de jambe, où la gangrène s'était mise, au point que les médecins avaient résolu de faire l’amputation du membre pour sauver la vie au malade. De Carthage, il vint à Tagaste, où son premier soin fut de vendre tous ses biens, d’en distribuer une partie aux pauvres, et d'employer l’autre à bâtir, dans un désert, près de la ville, un petit monastère pour s’y retirer avec ses premiers compagnons et avec ceux qui, depuis, se joindraient à lui pour rnener une vie religieuse. Ce fut en ce lieu que le Fils de Dieu lui apparut et lui donna, de sa propre bouche, le nom de Grand : car, comme ils’y occupait aux œuvres de miséricorde, et principalement à l’hospitalité, recevant les pauvres, leur donnant à manger et leur lavant les pieds, Jésus-Christ se présenta à lui sous l'apparence d’un pauvre dans un état si languissant, que le saint Docteur, en étant touché, le mena dans sa cellule, le traita le mieux qu’il put, lui lava les pieds et les lui baïsa ; après quoi le pauvre lui dit : Magne pater Augustine, gaude, quia Filium Dei hodie in carne videre et tangere meruisti : « Grand Augustin, réjouissez-vous, parce qu'aujourd'hui vous avez mérité de voir et de toucher le Fils de Dieu dans sa chair». Puisil disparut, laissant cet homme céleste tout ravi de la faveur qu’il venait de recevoir. On croit que ce fut encore dans ce monastère que commença cette sainte pratique, entre les religieux, de s’entre-saluer par ces deux paroles : Deo gra-
-tias. D'où vient que saint Augustin la justifie contre les hérétiques qui s’en -moquaient,.
k « Etes-vous donc si stupides », leur dit-il, « de ne pas savoir ce que veut - dire Deo gratias ? On ne profère ces mots que pour remercier Dieu de quel- -que bienfait que l’on a reçu de sa bonté. Or, n’est-ce pas une insigne’faveur pour les religieux de vivre ensemble unis à Jésus-Christ, de n’avoir qu’un .Ccœur et qu’une âme pour son service, d'aller sûrement dans la voie du -Salut, de faire les mêmes fonctions, d’aspirer au même but et de s’occuper - des mêmes exercices? N’est-il pas juste que ceux qui ont été appelés à un si grand bonheur en rendent à Dieu des actions de grâces toutes les fois qu’ils en trouvent l’occasion ? » Et parce que les Donatistes, nommés Circumcellions, saluaient les chrétiens en leur disant : Deo laudes, louanges à Dieu, quoiqu’ils ne le fissent que pour les engager dans leurs erreurs, mas- Sacrant sans pitié ceux qui ne voulaient pas les embrasser ; il leur reproche leur perfidie en leur faisant voir la différence qu'il y avait entre leur salut et celui des religieux : Vos nostrum DEo GRATIAS ridetis ; DEO LAUDES vestrum -plorant homines, etc. : « Vous tournez en raillerie notre formule de salutation, et tout le monde gémit de la vôtre, qui n’est qu’un prétexte trompeur dont vous vous servez pour couvrir la malice de vos intentions. Vous venez à nous les louanges de Dieu à la bouche et le poignard à la main ; vous nous invitez à le louer tandis que vous le blasphémez par vos œuvres. Vos louanges font pleurer les hommes et sont aussi abominables devant Dieu que nos actions de grâces lui sont agréables », Enfin ce fut à ce moment qu’il composa le traité intitulé : Du Maître, et deux livres sur la Genèse, contre les Manichéens, avec quelques autres ouvrages, et qu’il mit la dernière main aux livres de /a Musique.
Quelque soin qu’il prit de vivre caché dans cet ermitage, où il passa trois ans, sa sainteté, sa doctrine et sa réputation le firent assez connaître par toute l'Afrique. On le consultait de toutes parts comme un oracle sur les difficultés que l’on avait, et il y répondait sur-le-champ avec une netteté si merveilleuse, que les matières les plus obscures devenaient très-claires par les lumières de son esprit. Il avait tant d’aversion pour les honneurs et les dignités, qu’il n'allait point aux villes qu’il savait être destituées de pasteur, de crainte qu'on ne l’obligeât d'accepter quelque charge dans l'Eglise. {l regardait plutôt comme une disgrâce ou un châtiment que comme une faveur de tenir le premier rang et d’être élevé aux grands emplois. Les prélatures de l'Eglise lui paraissaient des écueils contre lesquels il était aisé de faire naufrage ; et les mitres, dont on considère maintenant si fort l’éclat, lui semblaient comme des couronnes d’épines qui causaient bien plus de douleur et de peine que d'ornement aux têtes qui les portaient. Mais cette même humilité d’Augustin était un fondement profond sur lequel devait être bâtie la gloire qui lui était préparée et où la Providence le conduisait sans qu’il y pensât.
Il y avait à Hippone (qui est maintenant la ville de Bône), un grand seigneur fort riche et craignant Dieu, ami de saint Augustin, qu'il désirait avec passion voir et entendre parler des vérités de l'Evangile, dont il savait qu’il avait été autrefois le plus redoutable ennemi ; il était même tout prêt à renoncer au monde et à donner tous ses biens à l'Eglise, si ce grand homme approuvait ce dessein quand il le lui aurait communiqué. Saint Augustin, qui ne cherchait que l’occasion de gagner des âmes à Jésus- Christ et de les porter à une haute perfection, n’eut pas plus tôt appris cette bonne disposition de son ami, qu'il se rendit à Hippone. Valère, grec de na-
tion, qui en était évêque, fit ce qu’il put pour l’obliger d’y rester, afin de l’attacher au service de son Eglise ; mais ayant remarqué qu’il était résolu à retourner dans son monastère, dès qu’il aurait satisfait son ami, il assem+ bla le peuple, et, après lui avoir représenté le besoin qu’il avait d’un savant homme pour travailler dans son diocèse au salut des âmes, il l’exhorta à jeter les yeux sur celui que la sainteté, la doctrine et le zèle rendaient capable de cet emploi. En même temps, le peuple, comme par une inspira: tion divine, va chercher Augustin, s’en saisit, et, criant hautement que Dieu l'avait envoyé à Hippone pour être leur pasteur, il le présente à Valère pour l'ordonner prêtre : ce qui fut exécuté malgré ses larmes et les raisons que son humilité lui fit alléguer pour n’être point élevé à la dignité sacerdotale.
La première chose que fit Augustin lorsqu'il se vit prêtre, fut de demander à l’évêque un lieu pour y bâtir un monastère semblable à celui de Tagaste : ce que Valère lui accorda, lui donnant un jardin qui tenait à son église. Dès qu'il fut construit, il fut aussitôt rempli de personnes qui embrassèrent son institut, et qu’il fit aussi ordonner prêtres, afin de s’employer comme iui à l'instruction des fidèles et à l'administration des Sacrements. Ce fut alors qu’il composa sa Règle, s'étant contenté auparavant de gouverver ses disciples de vive voix et par l’exemple de ses vertus. Cet établissement était un séminaire où l’on prenait des ouvriers apostoliques pour travailler à la vigne du Seigneur, et où l’on trouvait des hommes d’un mérite extraordinaire que l’on dispersait dans divers pays de l’Afrique pour gouverner des Eglises. Possidius écrit en avoir connu dix que saint Augustin avait donnés pour être évèques en divers lieux : de ce nombre furent Alype et Evodius.
Saint Augustin, ayant ainsi formé une communauté d'hommes apostoliques, reçut de Valère ordre de prêcher et de distribuer publiquement aux fidèles le pain de la parole de Dieu. Il s’en excusa d’abord, s’appuyant sur deux raisons : la première, que, selon une ancienne coutume d'Afrique, condamnée néanmoins par saint Jérôme, mais de laquelle personne ne s'était encore dispensé, il n’était pas pérmis aux prêtres de prêcher en présence de leurs évêques ; la seconde, qu’il ne se croyait pas encore assez savant pour s'acquitter dignement de ce ministère ; n'ayant pu rien obtenir, il demanda au moins un délai de quelques mois, afin de s’y préparer par l'étude des saintes Lettres, par la prière et par la pénitence. La lettre qu'il écrivit à Valère, sur ce sujet, est admirable et mérite d’être lue de tous ceux qui sont obligés d'annoncer la parole de Dieu. Il y représente la facilité qu’il y a de s’en acquitter, lorsqu'on veut se contenter de le faire superficiellement ; mais il fait voir, en même temps, les périls où l’on s'expose, les difficultés qu’il faut surmonter, les qualités qu’il faut avoir et les préparations que l’on doit apporter pour le faire dignement. Puis, se faisant une application de toutes ces choses, il conjure Valère de l’aider de ses prières et de lui accorder au moins le temps qu’il lui avait demandé pour consulter Dieu et s'appliquer à l'étude. Que cette modestie d’Augustin condamne de prédicaleurs qui, se croyant capables de tout, s’exposent témérairement à ce divin ministère ! Il avait déjà mis au jour plusieurs excellents ouvrages contre les hérétiques et les philosophes, pour la défense de la religion ; il avait composé divers traités de piété, où les fidèles trouvaient une viande solide pour nourrir leur âme, et cependant il n’ose entreprendre de prêcher Evaneile. Cette fonction lui paraît formidable et au-dessus de ses forces, el, à entendre ses excuses, on le prendrait pour quelque homme illettré,
nullement versé dans l'étude des saintes Lettres, et qui n’avait jamais rien appris de la théologie des chrétiens. Il fallut pourtant que son humilité cédât à l'autorité de son évêque, qui, étant grec de nation, et n’ayant pas l'usage familier de la langue latine, était bien aise qu’un homme du mérite d’Augustin suppléât à son défaut. Depuis, le primat de Carthage, ne craignant plus de faillir, après un si grand exemple, introduisit dans son Eglise la prédication des prêtres en présence de leur évêque.
Les prédications d’Augustin eurent un succès immense. On ne pouvait résister à la force de sa doctrine et de ses raisonnements. Ceux mêmes qui ne l’écoutaient que pour le censurer, se trouvaient insensiblement persuadés des vérités qu’il leur prêchait : quoique sa science parût toujours éminente, c'était néanmoins sans ostentation ; il était guéri de cette maladie qui enfle l'esprit et dont il avait autrefois été possédé. Il aimait mieux exciter les larmes de ses auditeurs, que de s'attirer leurs applaudissements ; contenter la nécessité des simples, que l’avidité des curieux ; instruire, que de paraître ; donner aux autres Le feu lumineux de la vérité, que de prendre pour lui les fumées de la vanilé. Il relevait.ou abaissait son style, selon la dignité des matières qu'il traitait et la portée de ceux qu'il enseignait ; les doctes y trouvaient de la science, les orateurs de l’éloquence et de l’érudition : ses paroles étaient, pour les pécheurs assoupis dans les habitudes du mal, des éclats de tonnerre qui les éveillaient ; pour les superbes, des coups de foudre qui brisaient leur orgueil ; pour les voluptueux, un contre-poison qui les dégoûtait de leurs débauches ; pour les ambitieux, des armes qui renversaient leurs desseins. Enfin, tout le monde y trouvait ce qui lui était nécessaire pour sa propre sanctification.
Tandis qu’il s’occupait à prêcher la parole de Dieu, on assembla un Concile national d'Afrique, à Hippone, où il fut appelé pour dire son sentiment sur plusieurs difficultés que l’on y proposait. Il Le fit avec tant de doctrine, qu’on résolut de s’en tenir à ce qu’il avait dit. La réputation qu'Augustin s'était acquise dans cette assemblée donna sujet à Valère de craindre qu’on ne le ravît à son Eglise, pour le faire évêque ; c’est pourquoi, afin de le conserver à son diocèse, il écrivit à Aurèle, primat de Carthage, pour le prier, vu son grand âge et sa faiblesse, de le lui donner pour coadjuteur durant sa vie, et pour successeur après sa mort. Aurèle y consentit avec joie ; mais Augustin y résista fortement, aimant mieux obéir que commander, et assurer son salut dans un état médiocre que de le risquer dans une condition éclatante. Il fallut néanmoins se soumettre à la volonté de Dieu, qui lui était manifestée par celle de ses supérieurs, et souffrir que Mégale, évêque de Calamine et primat de Numidie, et le même Valère, lui conférassent le caractère épiscopal, au grand contentement du clergé et de tout le peuple, pendant que lui seul était accablé de tristesse, de se voir chargé d’un fardeau qu’il ne se croyait pas capable de porter : il disait, depuis, qu’il n’avait jamais mieux reconnu que Dieu était indigné contre lui et le voulait punir des péchés de sa vie passée, que lorsqu'il l’avait élevé à l’épiscopat.
Après son sacre, il demeura encore quelque temps avec ses religieux, au monastère du Jardin ; mais, voyant par expérience qu'il ne pouvait, avec l’étroite observance régulière du cloître, concilier les audiences que, en qualité d’évêque, il était obligé d'accorder à une foule continuelle de personnes qui le visitaient, il voulut avoir dans la maison épiscopale une communauté de clercs qui vécussent comme lui, et dans laquelle il pût rendre aux étrangers les offices charitables de Marthe, sans perdre la quiétude et la tranquillité de Marie. Pour la composer, il travailla à réformer