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LOST PAR 1 FUUSEERE
honore, se livrant aux combinaisons les plus désespérées we ; pour galvaniser le cadavre.
Toucher aux choses de théâtre est une des ambitions éternellement vivantes de la petite bourgeoisie. Toujours, donc, les sauveurs successifs de l’Odéon se sont trouvés magnifiquement récompersés quand on leur donnait un semblant de part dans l’administration de l’entreprise.
Cest dans une combinaison de cette espèce que Minard, en sa qualité de maire du onzième arrondissement, avait été appelé à la présidence du comité de lecture, avec la faculté de s’adjoindre pour assesseurs un certain nombre de notables du quartier Latin laissés à son choix.
On ne tardera pas à savoir au juste où en était la réalité des projets de la Peyrade sur la dot de Céleste. Disons, quant à présent, que ces projets, en approchant de leur maturité, avaient reçu un ébruitement inévitable, et, comme, en cet état, ils semblaient donner aussi bien Pexclusion à la candidature de Minard l’avocat qu’à celle de Félix le professeur, les préventions manifestées à une autre époque par Minard père contre le vieux Phellion s'étaient transformées en une disposition non équivoque à une entente cordiale; il n’y a rien qui relie et qui apprivoise comme le sentiment d’un échec éprouvé en commun, |
Jugé sans le mauvais œil de la rivalhé paternelle, Phellion devenait pour Minard un Romain de l'intégrité la plus incorruptible, et un homme dont les petits traits avaient été adoptés par l’Université, c’est-à-dire une intelligence saine et éprouvée.
Lors donc que pour le maire il avait été question de composer le personnel de la douane dramatique dont il devenait le chef, immédiatement il avait pensé à Phellion ; et, quant à ce grand citoyen, le jour où une place lui était offerte dans ce tribunal auguste, il lui avait semblé qu'une couronne d’or venait de se poser sur son front.
On comprend que ce n’était pas à la légère et sans être profondément recueilli, qu’un homme de la solennité de Phellion avait accepté la sainte et haute mission qui venait s'offrir à lui. Il s'était dit qu’il allait exercer une magistrature, un sacerdoce.
— Juger des hommes, avait-il répondu à Minard, qui -s’étonnait de sa longue hésitation; c’est déjà une tâche effrayante; mais juger des intelligences, qui peut se croire à la hauteur d’un pareïl mandat?
Cette fois encore, la famille, cet écueil de toutes les résolutions fortes, avait essayé d’entreprendre sur le domaine de sa conscience, et la considération des loges et entrées dont le futur membre du comité disposerait en faveur des siens avait excité dans son entourage une fermentation si ardente, que la liberté de sa détermination … s’enétait vue un moment inquiétée. Mais, heureusement, Brutus avait pu se décider dans le sens où le poussait une véritable émeute de toute la tribu phellionienne ; sur Pobservation de Barniol, son gendre, et aussi d’après son inspiration personnelle, il s'était persuadé que, par ses votes toujours acquis aux œuvres d’une moralité irréprochable, et par son dessein bien arrêté de barrer le chemin à toute pièce où la mère de famille ne
pourrait pas conduire sa fille, il était appelé à rendre aux mœurs et à l’ordre public les services les plus signalés.
Phellion, pour nous servir de son expression, était donc devenu membre de l’aréopage présidé par Minard, et, toujours pour parler comme lui, il sortait d’exercer ces fonctions, aussi intéressantes que délicates, quand eut lieu la conversation que nous allons redire; nécessaire à l'intelligence des événements ultérieurs de cette histoire, et de plus mettant dans tout son relief l’instinct envieux, qui est l’un des traits les plus saillants du caractère bourgeois, cette conversation avait indispensablement sa place indiquée ici.
La séance du comité avait été extrêmement orageuse.
À l’occasion d’une tragédie ayant pour titre da Mort d’'Hercule, la nuance classique et la nuance romantique, que M. le maire avait eu soin de balancer dans la composition du comité, s’étaient vues sur le point de se prendre aux cheveux.
Par deux fois, Phellion avait demandé la parole, et l’on s'était étonné de la quantité de métaphores que peut contenir le discours d’un chef de bataillon de la garde nationale quand ses convictions littéraires som mises en péril.
À la suite du vote, la victoire restée aux opinions dont Phellion avait été l’éloquent organe, en descendant avec Minard l'escalier du théâtre :
— Nous avons fait, dit-il, aujourd’hui de bonne besogne ! Cette Mort d'Hercule m’a tout à fait rappelé La Mort
LES PETITS BOURGEOIS. ÿ
d'Hector, de feu Luce de Lancival; l'ouvrage que nous venons de recevoir est émaillé de vers sublimes.
. — Oui, dit Minard, c’est versifié avec goût; il y a de fort belles sentences, et je mets, je vous l’avoue, cette littérature quelque peu au-dessus des anagrammes de messire Colleviile.
— Oh! dit Phellion, les anagrammes de Colleville sont de simples jeux d’esprit qui n’ont rien de commun avec les sévères accents de Melpomène.
— Eh bien, moi, reprit Minard, je puis vous affirmer qu'il attache une extrême importance à es bêtises, et, à propos de ses anagrammes, comme à propos de beaucoup d’autres choses, M, le musicien s’en fait beaucoup accroire. Du reste, depuis leur émigration dans le quartier de la Madeleine, m'est avis que non-seulement le sieur Colleville, mais sa femme, sa fille, les Thuillier et toute la coterie ont pris des airs d'importance assez difficiles à justifier.
— Que voulez-vous! dit Phellion, il faut avoir une tête bien forte pour supporter les étourdissantes fumées de l’opulence ; nos amis sont devenus très-riches par l’acquisition de cet immeuble qu’ils se sont décidés à aller habiter; on doit leur passer un premier moment d'ivresse ; du reste, le dîner qu'ils nous donnèrent hier pour la plantation de la crémaillère était vraiment aussi bien ordonné que succulent.
— Moi aussi, dit Minard, je puis me flatter d’avoir eu chez moi quelques dîners assez remarquables auxquels des hommes très-haut placés dans le gouvernement ne dédaignaient pas d’assister ; mais je ne me suis pas pour
cela enflé outre mesure, et tel on m'avait connu, tel je
suis demeuré.
— Vous, monsieur le maire, vous êtes dès longtemps coutumier de la belle existence que vous vous êtes faite par votre haute capacité commerciale; au contraire, nos amis, passagers d'hier sur le riant vaisseau de la fortane, n’y ont pas encore, comme on dif, lé pied marin.
Et, afin de couper court à une conversation où Phellion trouvait que M. le maire devenait bien caustique, il eut l'air de vouloir prendre congé de lui. Pour regagner leur domicile respectif, ils ne suivaient pas le même chemin.
— Vous traversez le Luxembourg? demanda Minard ne se laissant pas fausser compagnie.
— Je le traverse, mais je m'y arrête. J’ai donné rendez-vous à madame Phellion à l'extrémité de la grande allée, où elle doit m’attendre avec les petits Barniol.
— Eh bien, dit Minard, j'aurai le plaisir de saluer madame Phellion, et en même temps je prendrai un peu l’air, car on a beau entendre de belles choses, la tête se fatigue au métier que nous venons de faire. 4
Minard avait bien senti que Phellion ne donnait pas volontiers la réplique à ses aperçus un peu aigres touchant le nouvel établissement des Thuillier. Il n’essaya donc pas de reprendre avec lui ce sujet; mais, quand il eut
madame Phellion pour interlocutrice, bien sûr que ses
mauvaisetés trouveraient plus d’écho : Fo — Eh bien, helle dame, dit-il, le dîner d'hier, ques
vous en semble ? | — Il était fort beau, répondit madame Phellion, et, dès
le potage à la bisque, je m’aperçus que quelque grand fai-
seur, comme Chevet, avait remplacé la cuisinière du cru. Mais cela manquait de gaieté; ce n’était pas la cordialité de nos petites réunions du quartier Latin. Et puis n’avezvous pas trouvé, comme moi, que ni madame ni mademoiselle Thuillier ne paraissaient être les maîtresses de Ja maison? Moi, j'avais fini par me croire chez madame... comment dites-vous son nom? Je n’ai pas pu encore me le mettre dans la mémoire.
— Torna, comtesse de Godollo, dit Phellion er intervenant. Le nom est pourtant des plus euphoniques.
— Euphonique tant que tu voudras, mon ami, inais, moi, ça ne me fait pas l’effet d’un nom.
— C’est un nom madgyar, ou, pour parler plus vulgairement, un nom hongrois. Notre nom à nous, si on voulait le chicaner, on pourrait dire qu'il a l’air d’un emprunt fait à la langue grecque.
— C'est possible, mais nous, nous avons l'avantage d’être connus, non-seulement dans notre quartier, mais. dans tout le monde enseignant, où nous sommes parvenus à conquérir une position honorable, tandis que cette comtesse hongroise, qui fait la pluie et le beau temps dans la maïson Thuillier, d’où cela sort-il? Comment, surtout avec ses manières de grande dame, car on ne peut lui refuser cela, elle a l’air très-distingué, cette femme, a-t-elle “été s'amouracher de Brigitte, qui, entre nous, a gardé le goût du terroir et sent sa fille de concierge à donner des nausées ? Moi, vois-tu, je crois que cette amie si dévouée est une intrigante, elle flaire là de la fortune, et ménage pour plus tard une petite exploitation.
— Ah çà! dit Minard, vous êtes donc encore à connaître
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le point de départ de la relation de madame la comtesse de Godollo avec les Thuillier?
— C'est une de leurs locataires, qui occupe au-dessous d’eux l’entre-sol.
— Très-bien, mais il y a quelque chose de plus nuancé. Zélie, ma femme, tient ça de Joséphine, qui, dans le temps, aurait bien voulu entrer à notre service; la chose ne s’est pas arrangée parce que notre Françoise, qui, pour se marier, avait eu l’idée de nous quitter, a fini par changer d'avis. Sachez donc, belle dame, que c’est exclusivement à madame de Godollo que doit être attribuée l’émigration des Thuillier, dont elle se trouve avoir été la tapissière.
— Comment, la tapissière ! s’écria Phellion, cette femme si comme il faut, dont on dirait volontiers : Incessu patuit dea, ce qu'en français nous traduisons assez imparfaitement par l'expression : avoir un port de reine!
— Permettez, dit Minard, je ne prétends pas que directement madame la comtesse de Godollo entreprenne le commerce des meubles; mais, à l’époque où mademoiselle Thuillier, par les conseils de la Peyrade, se décida à gérer elle-même la maison de la Madeleine, ce petit monsieur, qui n’a pas sur son esprit absolument toute l'influence qu'il voudrait faire croire, ne parvint pas de même à la décider, sans coup férir, à aller occuper daus son immeuble le somptueux appartement où nous avons été reçus hier. Mademoiselle Brigitte objecta ses habitudes qu’il lui faudrait changer, ses relations qui ne la suivraient pas dans un quartier lointain...
— Il est certain, intérrompit madame Phellion, que, pour se décider à dépenser une voiture tous les diman-
3hes, il faudrait avoir en perspective d’autres plaisirs que ceux qu’on rencontre dans cé salon... Quand on pense qu’excepté le jour de la sauterie pour l’élection au conseil général, jamais on n’a eu l’idée d’y ouvrir le piano!
— Au fait, repartit Minard, il nous eût été bien agréable de voir un talent comme le vôtre mis quelquefois en réquisition, mais ce ne sont pas là des idées qui puissent venir à l’esprit de cette bonne Brigitte. Elle eût vu là deux bougies de plus à allumer. Les pièces de cent sous, voilà sa musique, à elle, Aussi, quand la Peyrade et Thuillier insistaient pour qu’elle quittàt l'appartement de la rue Saint-Dominique-d’Enfer, se montrait-elle surtout préoccupée des frais auxquels devait l’entraîner ce déménagement. Elle jugeait, avec raison, que sous des lambris dorés les vieux panats de son ancienne demeure auraient fait le plus singulier effet.
— Voilà comme tout s’enchaîne, s’écria Phellion, et comment, du sommet de la société, s’infiltrant dans les classes inférieures, le luxe, tôt ou tard, amène la ruine des empires.
— Vous tranchez là, mon cher commandant, reprit Minard, une des queñtions les plus ardues de l’économie politique ; beaucoup de bons esprits pensent, au contraire, que le luxe est une chose très-demandée pour faire aller le commerce, qui est certainement la vie des États. Dans tous les cas, ce point de vue, qui n’est pas le vôtre, paraitrait être celui de madame de Godollo, car on la dit chez elle très-coquettement meublée, et, pour entraîner mademoiselle Thuillier dans sa même voie d'élégance, voici ce
qu’elle lui proposa : « Une de mes amies, lui dit-elle, une
be
LAÉURINEN
princesse russe pour laquelle un des premiers tapissiers de Paris vient de confectionner un ameublement superbe, a été subitement rappelée par le czar, un monsieur qui ne plaisante pas. La pauvre femme se voit donc dans la
nécessité de faire argent de tout ce qu’elle possède, et,
pour le quart à peine du prix que lui a coûté ce mobilier, je suis sûre qu'elle en ferait profiter la personne qui voudrait s'en arranger au comptant; tout est à peu près neuf, et il y a même nombre d'objets qui n’ont jamais servi. » :
— Alors, s'écria madame Phellion, toute cette magnificence étalée hier au soir sous nos yeux est une magnificence économique et de rencontre? |
— Comme vous dites, madame, repartit Minard, et ce: qui a décidé mademoiselle Brigitte à s'arranger de ce splendide hasard, cé n’est pas tant le désir de renouveler son ameublement que la pensée de faire une excellente affaire; dans cette fille-là, voyez-vous, il y a toujours un: peu de madame la Ressource, de l’Avare.
— Je crois, monsieur le maire, que vous faites erreur, . dit Phellion; madame la Ressource est un personnage de Turcaret, pièce très-immorale de feu Le Sage. .
— Pensez-vous? dit Minard, C’est possible; mais enfin, . ce qu'il y a de sûr, c’est que, si l'avocat s’est poussé au= près de Brigitte en lui faisant acheter la maison, c’est par le maquignonnage de l’ameublement que l’étrangère a pris: le pied que nous lui voyons : aussi, avez-vous remarqué. la lutte qui semble se dessiner entre ces deux influences : ; la mobilière et l’immobilière ?
— Mais oui, dit madame Phellion avec un épanouisse-
ment qui témoignait de tout l'intérêt que prenait pour elle la conversation, il m’a semblé que la grande dame se permettait de contredire M. l'avocat, et qu’elle mettait même à cette contradiction une certaine aigreur.
— Oh! c’est très-marqué, reprit Minard, et l’intrigant s’en aperçoit bien. Aussi m’a-t-il paru fort soucieux de cette hostilité! Les Thuillier, il en avait eu bon marché, car, de vous à moi, ils ne sont pas forts; mais il sent qu’il a trouvé un rude adversaire et cherche avec inquiétude un côté par où l’entamer.
— Ma foi, dit madame Phellion, c’est justice! Depuis quelque temps, ce monsieur, qui autrefois se faisait petit et humble, a pris dans la maison des airs de domination qui n'étaient pas tolérables : il tranchait tout haut du gendre, et, en somme, dans l’affaire de l'élection de Thuillier, il nous avait tous joués en nous faisant servir de marchepied à son ambition matrimoniale.
— Oui, mais, dit Minard, à l'heure qu'il est, je puis vous affirmer que notre homme est en baisse. D’abord, il ne trouvera pas tous les jours à faire acheter à bon ami, comme il l’appelle, des immeubles d’un million pour un morceau de pain.
— Ils ont donc eu cette maison à bien bon marché? demanda madame Phellion.
— Ils l’ont eue pour rien par suite d’une intrigue ignoble que me contait l’autre jour l’avoué Desroches, et qui pourrait même, si l'affaire était connue du conseil de l’ordre, beaucoup compromettre M. l’avocat. Ensuite, nous avons en perspective l'élection de la Chambre. L’appétit est venu en mangeant à notre bon Thuillier, mais il s’aperçoit
déjà que mons la Peyrade, quand il sera question de lui couper ce morceau, n’aura plus la même commodité pour faire de nous des dupes. Cest pour cela qu'on se retourne du côté de madame de Godollo, laquelle parait avoir dans le monde politique des relations élevées. D’ailleurs, sans parler de cet intérêt, qui est encore lointain, de jour en jour la comtesse de Godollo se rend plus nécéssaire à Brigitte : car, il faut bien le dire, sans le concours que lui prête la grande dame, au milieu de son salon doré, la pauvre fille aurait l'air d’un haïllon dans la corbeille d’une jeune mariée.
— Oh! monsieur le maire, vous êtes cruel! dit madame Phellion en minaudant. he
— Non, mais voyons, reprit Minard, la main sur la conscience : est-ce Brigitte, ést-ce madame Thuillier qui seraient en état de tenir un salon? C’est la Hongroiïise qui a présidé à tout l’arrangement de l'appartement; c’est elle qui a procuré le domestique mâle dont vous avez remarqué la bonne tenue et l'intelligence; c’est elle qui hier avait dressé le menu du diner, enfin elle est la providence de la colonie, qui, sans son intervention, aurait apprêté à rire à tout le quartier. Et, chose d'ailleurs bien particulière, au lieu d’être, comme vous le pensiez d’abord, une parasite dans le genre du Provençal, cette étrangère, qui paraît elle-même avoir une jolie fortune, se montre non-seulement désintéressée, mais généreuse. Ainsi, les deux robes de Brigitte et de madame Thuillier, que vous avez toutes remarquées, mesdames, sont un cadeau qu’elle a voulu faire, et c’est parce qu’elle-même était venue présider à la toilette de nos deux amphitryonnes, que vous
avez été étonnées hier de ne pas les trouver fagotées à leur façon accoutumée.
— Mais dans quel intérêt, dit madame Phellion, cette tutelle si maternelle et si dévouée?
— Ma chère amie, dit solennellement Phellion, les actions humaines n’ont pas toujours, Dieu merci! pour mobile l’égoïsme et la considération d’un vil intérêt. Il est encore des cœurs qui se plaisent à faire le bien pour lui-même. Cette femme a pu voir dans nos amis des gens près de se fourvoyer vers une sphère dont ils n’avaient pas bien mesuré la hauteur, et, ayant encouragé leurs
premiers pas pour l'achat de ce mobilier, comme une
nourrice s'attache à son nourrisson, elle aura pris plaisir plus tard à leur prodiguer le lait de ses TRURÉ SRE NIRES et
- de ses conseils,
— Il a l’air de ne pas y toucher, le cher mari, dit Minard à madame Phellion, mais voyez comme il emporte la pièce !
— Moi, j'emporte la pièce! dit Phellion; ceci n’est ni dans mes intentions, ni dans mes habitudes,
— Il me semble pourtant qu'il est difficile de dire plus nettement que les Thuillier sont des grues, et que madame de Godollo s’est chargée de les élever à la brochette.
— Je n'accepte pa nour nos amis, dit Phellion, cette qualification attentatoire à leur considération. J'ai voulu dire qu'ils manquaient peut-être d'expérience et que la noble dame mettait à leur service sa science du monde et des usages; mais je proteste contre toute interprétation allant au delà de ma pensée ainsi circonscrite.
— Convenez pourtant, mon cher commandant, que,
JP
dans l’idée de donner Céleste à ce la Peyrade, il y a autre
chose que du manque d'usage? Il y a à la fois de l'ineptie
et de l’immoralité; car, enfin, le galant manége de l’avocat avec madame Colleville…
— Monsieur le maire, interrompit Phellion avec un rédoublement de solennité, le législateur Solon n’avait pas voulu punir le parricide, qu’il tenait pour un crime impossible. Je crois qu’il en est de même du désordre auquel vous semblez faire allusion. Madame Colleville ayant des bontés pour M. de la Peyrade et pensant à lui donner sa fille : non, monsieur, non! cela passe mon imagination. Interpellée à ce sujet devant un tribunal, comme Marie-Antoinetté, madame Colleville répondrait : “« J'en appelle à toutes les mères! »
— Cependant, mon ami, permets-moi de te dire que madame Colleville est furieusement légère et qu'elle a fait assez gentiment ses preuves,
— Brisons là, ma chère, dit Phellion. Aussi bien l'heure du diner nous appelle, et je trouve que peu à peu nous laissons la conversation dériver vers les marais fangeux de la médisance. |
— Vous êtes plein d'illusions, mon cher commandant, dit Minard en donnant la main à Phellion, mais ce sont des illusions respectables et je vous les envie, — Madame, j'ai bien l’honneur..., ajouta le maire en saluant respectueusement madame Phellion.
Et chacun prit de son côté.
Les informations de M. le maire du onzième arrondissement ne manqualent pas d’exactitude. Dans le salon des Thuillier, depuis qu’ils avaient émigré au quartier de
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“a Madeleine, entre l’âpre Brigitte et la plaintive madame Thuillier se dessinait, en effet, la figure d’une femme pleine de séduction et de grâce qui communiquait à ce salon une physionomie de l’élégance la plus imprévue.
Il était bien vrai que, par l'entremise de cette femme, devenue sa locataire, Brigitte avait fait une spéculation mobilière non moins heureuse, mais beaucoup plus avouable que l'acquisition du fameux immeuble. Pour six mille francs, elle avait été mise en possession d’un ameublement à peine sorti des ateliers du tapissier et qui représentait une valeur d’au moins trente mille francs.
I] était vrai encore qu’à la suite d’un service qui devait lui aller si profondément au cœur, la vieille fille avait pris pour la belle étrangère beaucoup de cetie déférence respectueuse que la bourgeoisie, malgré son ombrageuse rivalité, marchande beaucoup moins qu’on ne se le figure aux titres nobiliaires et aux positions élevées de la hiérarchie sociale. Comme cette comtesse hongroise était une femme de grand tact et de l'éducation la plus distinguée, en prenant chez ses protégés la haute direction dont elle avait jugé convenable de s'emparer, elle s'était bien gardée de donner à son influence l’allure d’une pédagogie tracassière et impérieuse. Au contraire, caressant les prétentions de Brigitte à être une ménagère modèle, pour toutes les dépenses matérielles de sa propre maison, elle avait affecté de prendre les conseils de miss Thuillier, le petit nom d'amitié qu’elle se plaisait à lui donner; de telle sorte qu’en se réservant chez elle et chez ses voisins le département des dépenses somptuaires, elle avait bien
plutôt l'air de pratiquer une sorte d'enseignement mutuel que d'exercer un protectorat.
Aussi, même pour la Peyrade, l'illusion était impossible : devant le crédit de l’étrangère, le sien, évidemment, avait pâli, mais ce n’était pas à une simple lutte d'influence que se bornait l’antagonisme de la comtesse. Franchement déclarée contre sa candidature à la main de Céleste, elle accordait à l’amour de Félix le professeur une protection non équivoque; et Minard, à qui n’avait pas échappé cette tendance, s'était bien donné de garde, au milieu des autres renseignements dont il s'était montré si prodigue, de communiquer cette dernière remarque à ceux qu’elle intéressait.
La Peyrade était d'autant plus malheureux de se sentir ainsi miné par une hostilité dont la cause restait pour lui inexplicable, qu'il avait à se reprocher d’être pour quelque chose dans l'introduction de cette inquiétante adversaire au cœur de la place.
Sa première faute avait été de céder au stérile plaisir de déposséder Cérizet de sa principale location : si, sur ses avis et sur ses instances, Brigitte ne s'était pas mise à l’administration de l'immeuble, il y avait tout à parier qu’elle n’eût pas fait la connaissance de madame de Godollo.
Une autre imprudence avait été de pousser les Thuillier à quitter leur thébaïde du quartier Latin.
A cette époque, qui était la pleine fleur de son crédit,
Théodose tenait son mariage pour fait, et il avait uae hâte presque enfantine de s’élancer vers la sphère élégante qui désormais paraissait ouverte à son avenir. Il était donc
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venu en aide aux incitations de la Hongroise, et il lui avait semblé qu'il envoyait ainsi les Thuillier en avant pour faire son lit dans le riche appartement qu'il devait un jour occuper avec eux. À cet arrangement il avait vu un autre avantage, celui de soustraire Céleste au contact presque journalier d’un rival qui ne laissait pas de lui paraître dangereux. Privé de la commodité du porte-àporte, Félix serait forcé d’espacer ses visites, et on aurait plus de facilité pour le ruiner dans le cœur où il n’était installé que sous la condition de donner les satisfactions religieuses auxquelles il se montrait si réfractaire,
Mais à toutes ces combinaisons du Provençal, s'était rencontré plus d’un inconvénient,
Élargir l'horizon des Thuillier, c'était pour la Peyrade courir la chance de créer une concurrence à cette admiration exclusive dont jusque-là il s’était vu l’objet. Dans Pespèce de milieu provincial où ils vivaient, faute de terme de comparaison, Brigitte et bon ami devaient le placer à une hauteur dont la juxtaposition d’autres supériorités et d'autres élégances ne pouvait manquer de le faire descendre. Ainsi, à part même les coups qui lui avaient été sourdement portés par madame de Godollo, l’idée de la colonisation ultrapontaine, au point de vue des Thuillier, était mauvaise, et, au point de vue des Colleville, elle ne valait pas mieux.
Ceux-ci avaient suivi leurs amis dans la maison de la Madeleine, où un entre-sol sur le derrière leur avait été concédé à un prix abordable pour leur budget. Mais Colleville trouvait que l'appartement manquait d’air et de jour, et, obligé quotidiennement de se rendre du boule-
vard de la Madeleine au faubourg Saint-Jacques, où il avait son bureau, il maugréait contre l’arrangement dont il était victime et trouvait par moments que la Peyrade tournait au tyran. D’autre part, sous le prétexte de se mettre à la hauteur du quartier qu’elle était venue habiter, madame Colleville s'était jetée dans une épouvantable orgie de chapeaux, de mantelets et de robes neuves, lesquels, nécessitant la présentation d'une foule de crédits extraordinaires, amenaient chaque jour dans le ménage des scènes plus ou moins orageuses, Quant à Céleste, elle avait sans doute moins d'occasions de voir le jeune Phellion, mais elle avait aussi moins de chances d’être entraînée avec lui à des controverses religieuses, et l'absence, qui n’est un danger que pour les attachements médiocres, la faisait penser plus tendrement et moins théologiquement à l’homme de ses rêves.
Tous ces faux calculs de Théodose n'étaient rien, au reste, au prix d’une autre cause d’amoindrissement qui pesait sur sa situation.
Dans un délai de huitaine et moyennant une avance de dix mille francs à laquelle Thuillier s'était résigné de très-bonne grâce, il avait dû voir la croix de la Légion d'honneur venant réaliser la pensée secrète de toute sa vie.
Or, près de deux mois s'étaient passés, et du glorieux hochet pas la moindre nouvelle; et l’ancien sous-chef, qui, sur l’asphalte du boulevard de la Madeleine, dont il était devenu l’un des habitués les plus assidus, aurait eu tant de bonheur à promener son ruban rouge, n’avait toujours que la fleur des champs pour émailler sa bou-
tonnière, privilége de tout le monde, dont il était beaucoup moins fier que notre Béranger.
» La Peyrade avait bien parlé d’une résistance imprévue et inexplicable par laquelle avaient été paralysés toute la bienveillance et tous les efforts de la comtesse du Bruel; mais Thuillier se payait mal de cette explication, et, dans ses jours de désappointement aigu, il ne tenait à rien que, comme Chicaneau, des Plaideurs, il ne s’écriât : « Eh! rendez donc l'argent! »
Toutefois, il n’en venait pas à un éclat, parce que la Peyrade le tenait en respect par la fameuse brochure de l’Impôt et l’'Amortissement. L’achèvement en avait été suspendu par les tracas du déménagement. Durant cette période agitée, Thuillier n’avait pu donner ses soins à la révision des épreuves, sur lesquelles on se rappelle qu’il s'était réservé le droit d’un pointilleux examen.
Arrivé à comprendre que, pour restaurer son influence qui allait chaque jour s’évaporant, il fallait frapper un grand coup, ce fut justement cette disposition chipotière que Pavocat crut pouvoir donner comme point de départ à un plan également profond et aventureux dont il conçut la pensée.
Un jour, comme on en était aux dernières feuilles de la brochure, rine discussion s’éleva sur le mot népotisme, que Thuillier voulait faire disparaître d'une des phrases écrites par la Peyrade, sous prétexte que jamais il n’avait va employer ce mot nulle part, et que c'était du néologisme, c’est-à-dire, dans les idées littéraires de la bourgeoisie, quelque chose d’équivalent à l’idée de 93 et de la Terreur,
D'ordinaire, la Peyrade prenait assez patiemment les ridicules remarques de bon ami; mais, ce jour-là, il s'émut excessivement, signifia à Thuillier qu’il eût à terminer lui-même le travail auquel il appliquait une critique si lumineuse et si intelligente, et pendant plusieurs jours on ne le revit plus.
Thuillier crut d’abord à un mouvement passager de mauvaise humeur; mais, l'absence de la Peyrade se prolongeant, il sentit la nécessité d’une démarche conciliatrice et alla chez le Provençal pour faire amende honorakle et mettre fin à cette bouderie. Voulant toutefois donner à cette démarche une allure qui laissàt une honnête sortie à son amour-propre :
— Eh bien, mon cher, dit-il en entrant d'un air dégagé, nous avions raison tous les deux : népotisme veut dire l'autorité que les neveux des papes prenaient dans les affaires. J’ai cherché dans le dictionnaire, il ne donne pas une autre explication; mais, d’après ce que m’a dit Phellion, il paraîtrait que, dans le langage politique, on a étendu le sens de ce mot pour dire l'influence que des ministres corrupteurs laissent exercer illégalement à des personnes : je crois donc que nous pouvons conserver l’expression, quoiqu’elle ne soit pas prise de la même manière par Napoléon Landais.
La Peyrade, qui, tout en recevant le visiteur, affectait de paraître très-occupé au classement de ses dossiers, se contenta de hausser les épaules et ne répondit rien.
— Eh bien, reprit Thuillier, as-tu vu les épreuves des deux dernières feuilles ? Car il faut marcher.
— Si tu n’as rien envoyé à l'imprimerie, répondit la
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Peyrade, nous ne pouvons avoir des épreuves ; pour mon compte, je n’ai pas touché au manuscrit.
— Mais, mon cher Théodose, dit Thuillier, il n’est pas” possible que, pour si peu de chose, tu aies pris la mouche, Je ne me pique pas d'écrire; seulement, comme je signe, je puis bien, je crois, avoir mon opinion sur un mot.
— Mais môsieu Phellion, répondit l’avocat, c’est un écrivain, lui; et, puisque tu le consultes, je ne vois pas pourquoi tu ne l’engagerais pas à terminer avec toi l'ouvrage auquel, pour mon compte, je me suis bien promis de ne plus coopérer.
— Dieu! quel caractère! s’écria le frère de Brigitte; te voilà furieux, maintenant, parce que j’ai eu l’air d’avoir un doute sur une expression et que j'ai consulté quelqu'un. Mais tu sais bien qu’à Phellion, à Colleville, à Mipard et à Barniol, j'ai lu des passages comme si l'ouvrage était de moi, pour voir l’effet qu’il produira dans le public; mais ce n’est pas une raison pour que je veuille mettre sous mon nom ce qu’ils seraient capables d'écrire. Veux-tu avoir une idée de la confiance que j'ai en toi? madame la comtesse de Godollo, à laquelle hier soir j'ai : fait lecture de quelques pages, me disait que c'était une brochure à m'attirer des désagréments avec le procureur du roi : crois-tu que ça m'’ait arrêté?
— Eh bien, dit la Peyrade ironiquement, je crois que l'oracle de la maison voit très-bien les choses, et je n’ai pas envie de te faire porter la tête sur l’échafaud.
— Tout ça, dit Thuillier, c’est des bêtises. As-tu ou non l'intention de me laisser en plan?
— Les questions littéraires, répondit l’avocat, brouil-
lent les meilleurs amis bien mieux encore que les questions politiques ; je veux supprimer entre nous cette occasion de débats.
— Mais, mon cher Théodose, jamais je ne me suis posé comme un homme de lettres, je crois avoir du gros bon sens et je dis mes idées, tu ne peux pas m’en vouloir pour cela, et certainement, si tu me fais le mauvais tour de refuser ma collaboration, c’est que tu as contre moi quelque autre grief que je ne connais pas.
— Où est le mauvais tour? Il n’y a rien de si facile pour toi que de ne pas faire une brochure, tu seras Jérôme Thuillier comme devant.
— 1] me semble pourtant que toi-même as jugé que cette publication pourrait favoriser mon élection future; et puis enfin, je te le répète, j'ai lu des fragments à tous nos amis; dans le conseil municipal, j'ai annoncé la chose, et, si maintenant l'ouvrage ne paraît pas, je suis déshonoré, on dira que le gouvernement mn a acheté.
— Tu n'as qu’à dire que tu es l’ami de Phellion l’incorruptible, cela répondra à tout; tu pourrais même donner Céleste à son dadais de fils, cette alliance te protégerait encore mieux contre tout soupçon. |
— Théodose, dit alors Thuillier, tu as quelque chose que tu ne me dis pas; il n’est pas naturel que, pour une simple querelle de mots, tu veuilles perdre ton ami de considération.
. — Eh bien, oui! ditla Peyrade, ayant l’air de se décider à parler, je m'aime pas l’ingratitude.
— Moi non plus, je ne l’aime pas, dit Thuillier avecani-
mation, et, si tu as l’idée de m’accuser d’un procédé aussi bas, aussi vil, je te somme de t’expliquer; il faut à la fin sortir des équivoques : de quoi te plains-tu? que reproches-tu à celui qu’il y a quelques jours encore tu appelais ton ami?
— Rien et tout, dit la Peyrade; ta sœur et toi êtes bien trop habiles pour rompre ouvertement avec un homme qui, au risque de sa réputation, vous a mis un million dans la main; mais je ne suis pas tellement simple, que je ne sache démêler les nuances : il y a autour de vous des gens occupés sourdement à me démolir, et Brigitte n’a qu'un souci, celui de trouver une façon honnête de ne pas tenir ses promesses. Des hommes comme moi ne font pas protester de pareils titres, et je n’entends certes pas m'imposer, mais j'avoue que j'étais loin de m'’attendre à de pareils procédés.
— Voyons, dit Thuillier avec intérêt, en apercevant dans l'œil de l'avocat le brillant d’une larme dont il fut entièrement la dupe, je ne sais pas, moi, ce que Brigitte a pu te faire, mais une chose certaine, c’est que jamais je n’ai cessé d’être ton ami le plus dévoué.
— Non, dit la Peyrade, depuis l'échec de la ae je ne suis plus bon, comme on dit, à jeter aux chiens. Est-ce que je puis, moi, lutter contre de certaines forces occultes? Mon Dieu! c’est peut-être cette brochure dont tu as beaucoup trop parlé et dont s'inquiète le gouvernement, qui fait l'obstacle à ta nomination. Ges ministres sont si bêtes, qu'ils aimeront mieux attendre d’avoir la . main forcée par l’éclat de la publication que de s’exécuter de bonne grâce en récompensant seulement tes services.
Mais ce sont là des mystères de la politique qui ne tombent pas dans l'esprit de ta sœur.
— Que diable! dit Thuiïllier, je me crois pourtant le coup d'œil assez observateur, et je ne m'aperçois pas que Brigitte soit changée pour toi.
— C'est vrai, dit la Peyrade, tu as la vue si bonne, que tu n’aperçois même pas à ses côtés cette madame de Godollo sans laquelle elle ne peut plus vivre. |
— Allons donc! dit finement Thuillier, ce serait un petit brin de jalousie que nous éprouverions!
— De la jalousie, repartit la Peyrade, je ne sais pas si c'est là le mot propre, mais enfin ta sœur, qui n’est pas un esprit au-dessus de l'ordinaire et à laquelle je m'étonne qu'un homme de ta supériorité intellectuelle ait laissé prendre l’autorité dont elle use et abuse.
— Que veux-tu, mon cher! interrompit Thuillier en humant le compliment, elle est pour moi d’un dévouement si entier!
— J'admets ces faiblesses, reprit la Peyrade, mais, je le répète, ta sœur ne te va pas à Ja cheville. Eh bien, je dis que, quand un homme de la valeur que tu veux bien me reconnaître lui fait l'honneur de la conseiller et de se dévouer à elle comme je l'ai fait, il ne saurait lui être agréable de se voir supplanté dans sa confiance par une femme venue on ne sait d'où, et cela à cause de quelques loques de rideaux et de quelques vieux fauteuils qu’elle - Jui a fait acheter.
— Pour les femmes, tu le sais bien, répondit Thuillier, les affaires de ménage, cela passe avant tout.
— Crois aussi que Brigitte, qui touche à tout, a éga-
lement la prétention d’avoir la haute main sur les affaires de cœur, et, puisque tu es si perspicace, tu aurais dû voir que maintenant, dans l’esprit de Brigitte, rien n’est moins fait que mon mariage avec mademoiselle Colleville ; or, pourtant, mon amour à été solennellement autorisé par vous.
— Par exemple! dit Thuillier, je voudrais bien voir que quelqu'un essayât de toucher à nos arrangements.
— Sans parler de Brigitte, répondit l’avocat, je puis te
dire quelqu'un qui s'occupe parfaitement de les déranger,
et ce quelqu'un, c’est mademoiselle Céleste; malgré l’obstacle que semble mettre entre eux la divergence des sentiménts religieux, elle n’en reste pas moins très-naïvement occupée de ce petit Phellion.
— Mais pourquoi ne pas dire à Flavie de metire ordre à cela?
— Flavie, mon cher, personne mieux que toi ne la sait à fond. Elle est femme avant d’être mère; j'ai été dans la nécessité de lui faire un doigt de cour, et, tu comprends, tout en voulant ce mariage, elle ne le désire pas très-vivement.
— Eh bien, dit Thuillier, je me charge, moi, de parler à Céleste; il ne sera pas dit qu’une petite fille nous fera la loi.
— Justement, je ne veux pas, s’écria la Peyrade, que tu t'entremêles dans tout cela; hors de tes relations avec ta sœur, tu es une volonté de fer, et je n’entends pas qu’il
soit dit que tu as mis d’autorité Céleste dans mes bras;
je prétends, au contraire, que cette enfant garde la plus
entière disposition de son cœur ; seulement, je crois pou- Île 2
voir demander qu’elle se prononce nettement entre moi et M. Félix, parce que je ne puis pas rester dans cette situation, qui me mine. Ce mariage reporté à l’époque où tu seras nommé député, c’est un rêve : il m’est impossible d'accepter que la plus grande affaire de ma vie soit ainsi laissée à toutes les éventualités de l'avenir; et puis, dans cette combinaison à laquelle on s'était d’abord arrêté, se sent un parfum de marché qui ne saurait me convenir. Je dois, mon cher, te faire une confidence à laquelle je suis entraîné par tous les désagréments qu’il me faut subir. Dutocq peut te le dire, avant que vous quittiez l’appartement de la rue Saint-Dominique, en sa présence, une héritière m'a été très-sérieusement offerte, qui aura plus de fortune que vous n’en laisserez à mademoiselle Golleville. J'ai refusé, parce que j'ai la sottise d’avoir le cœur pris et parce qu’une alliance avec une famille aussi honorable que la vôtre me paraît des plus désirables; mais, après tout, il faut que Brigitte se le mette en tête, si Céleste me refuse, je ne suis pas sur le pavé.
— Je le crois facilement, dit Thuillier; mais remettre toute la décision de l'affaire à cette petite tête, si, comme tu le dis, elle a de la propension pour Félix 1...
— Ça m'est égal, dit l'avocat, il faut à tout prix que je sorte de cette position, elle n’est plus tenable pour moi; tw. parles de ta brochure, je ne suis pas capable de la finir ; toi qui as été un homme à femmes, tu dois savoir la domination que ces êtres malfaisants prennent sur tout notre être. |
— Peuh! dit Thuillier avec fatuité, on m’a eu, mais je ne me suis pas souvent donné, j'en prenais et j’en laissais.
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— Oui, mais, moi, avec ma nature méridionale, je me passionne, et puis, enfin, Céleste a un autre attrait que toutes les bonnes fortunes. Élevée par vous, sous vos yeux, vous en avez fait une enfant adorable: c’est seulement une grande faiblesse d’avoir laissé ce garçon, qui ne lui convient d'aucune manière, s'installer dans sa fantaisie.
— Tu as dix fois raison, mais c’est une amitié d’enfance, Félix et elle ont joué ensemble, et tu n’es venu que beaucoup plus tard; c’est même une preuve de la grande estime que nous faisons de toi, qu'aussitôt que tu t'es présenté, nous ayons renoncé à d'anciens projets.
— Toi, oui, dit la Peyrade. Avec une tête et des manies littéraires qui, du reste, sont souvent pleines d'esprit et de bon sens, tu as un cœur d’or; avec toi, les relations sont sûres et tu sais ce que tu veux; mais Brigitte, tu verras, quand tu lui parleras d'avancer le moment du mariage, quelle résistance elle fera à cet arrangement!
— Moi, je crois que Brigitte t’a toujours vouiu et te veut encore pour gendre, si je puis m’exprimer ainsi; mais, quand elle ne le voudrait pas, je te prie de croire que, dans les choses importantes, je sais faire triompher ma volonté. Seulement, précisons bien ce que tu désires; ensuite, nous partirons du pied gauche, et tu verras que tout ira bien.
— Je veux, dit la Peyrade, mettre la dernière main à ta brochure, car, avant toute chose, je m'occupe de toi,
— Certamement, dit Thuillier, il ne s’agit pas d’échouer au port.
— Eh bien, pars de cette idée que je suis annihilé, abruti par la perspective de ce mariage qui reste en l'air,
et, vois-tu, tu ne tireras pas de moi une page que, d’une façon ou de l’autre, la question ne soit résolue.
— Enfin, dit Thuillier, comment la poses-tu, la question?
— Naturellement, si l'arrêt de Céleste doit tourner contre moi, je dois désirer une solution très-prochaine. Si je suis condamné à faire un mariage de raison, au moins ne faut-il pas manquer l’occasion dont je t’ai parlé.
— Soit; mais quel délai entends-tu nous donner?
— 1] me semble qu'en quinze jours une fille peut savoir ce qu’elle veut.
— Sans aucun doute, dit Thuillier, mais je répugne à laisser Céleste prononcer sans appel.
— Moi, j'accepte la chance; je sortirai de l'incertitude, ce qui est pour moi le premier point, et puis, entre nous, je ne suis pas si aventureux que j'en ai l’air; ce n’est pas en quinze jours qu’un fils de Phellion, c’est-à-dire l'entétement incarné dans la sottise, en aura fini avec ses hésitations philosophiques, et certainement Céleste ne l'acceptera pas pour mari qu’il n’ait donné des gages de sa conversion.
— Ça, c'est probable. Mais, si Céleste allait traînasser, si elle ne voulait pas accepter l'alternative? |
— Ceci vous regarde, dit le Provençal. Je ne sais pas comment, à Faris, vous entendez la famille; mais je sais que, dans notre comtat d'Avignon, il est sans exemple qu’on ait jamais fait à une petite fille une liberté pareille. Si toi, ta sœur, en supposant qu'elle joue franc jeu, et un père et une mère, vous ne parvenez pas à faire vouloir à une enfant que vous dotez quelque chose d’aussi simple
‘et d'aussi raisonnable que de choisir en toute liberté entre
deux prétendants, alors serviteur ! Il faut tout bonnement écrire sur la porte de la maison que Céleste est reine et souveraine,
— Nous n’en sommes pas tout à fait là, dit Thuillier d’un air capable,
— Quant à toi, mon vieux, repartit la Peyrade, je t’ajourne, après la décision de Céleste; heureux ou malheureux, je me mettrai à l’œuvre, et en trois jours tout sera prêt.
— Enfin, reprit Thuillier, on sait ce que tu as dans l’âme; je vais en causer avec Brigitte.
— C'est assez triste, ta conclusion, dit la Peyrade, mais malheureusement c’est comme ça.
— Comment! que veux-tu dire?
— J'aimerais mieux, tu l’imagines, t’entendre me répondre que la chose est faite; mais les vieux plis ne s’effacent pas.
— Ah çà! tu crois donc qué je suis un homme sans volonté, sans initiative?
— Non! mais je voudrais bien être dans un petit coin pour voir comment tu aborderas la question avec ta sœur,
—- Parbleu! je l’aborderai franchement, et un Je veux bien sec sera au bout de toutes les objections.
— Ah! mon pauvre garçon, dit la Peyrade en lui frappant sur l’épaule, depuis Chrysale des Femmes savantes, qu’on en a vu de ces foudres de guerre qui baissent pavillon devant des volontés féminines habituées à les
dominer! Ê
— C'est ce que nous verrons! dit Thuillier en faisant une sortie théâtrale. |
L’ardeur de voir paraître sa brochure et l'habile doute jeté sur l’inflexibilité de sa volonté en avaient fait un furieux, un tigre; il sortait dans une disposition, si on lui résistait, à tout mettre dans sa maison à feu et à sang.
De retour chez lui, Thuillier posa aussitôt la question à Brigitte. Celle-ci, avec sa crudité de bon sens et d’égoïsme, fit remarquer qu’en devançant ainsi l’époque précédemment fixée pour le mariage de la Peyrade on faisait la faute de se désarmer ; on ne serait plus sûr, le moment de l'élection arrivé, que l'avocat mit tout son zèle à en préparer le succès; ce serait, dit la vieille fille, comme pour ja croix. |
— Il y a une différénce, répondit Thuillier, la croix ne lépend pas directement de la Peyrade, tandis que l’in- Auence qu’il a su se donner dans le douzième arrondissement, il en disposera à sa volonté.
— Et si sa volonté, répartit Brigitte, était, quand nous Paurons remplumé, de travailler pour son compte, un ambitieux comme lui!
Ce danger no laissa pas de frapper le futur candidat, qui cependant crut trouver quelques garanties dans la moralité de la Peyrade.
— On n'est pas un homme délicat, repartit Brigitte, quand on met aux gens le marché à la main, et cette manière de nous faire danser comme des griffons devant un morceau de sucre pour avoir la fin de ta brochure ne me plaît pas du tout. Est-ce qu’en te faisant aider par Phellion, tu ne pourrais pas te passer de lui? Ou bien,
y pense, madame de Godollo, qui connaît tant de monde dans la politique, te trouverait peut-être un journaliste; on dit que c’est tous des bas percés : pour une vingtaine d’écus, on en verrait la farce,
— Et le secret, répondit Thuillier, serait entre les inains de deux ou trois personnes? Non! j’ai absolument besoin de la Peyrade; 1l le sent, et nous fait ses conditions. Mais, en résumé, nous lui avons promis Célestine, et ce n’est qu'une avance d'un an tout au plus; que dis-je? une avance de quelques mois, de quelques semaines peut-être; le roi vous casse une Chambre au moment où personne ne s’y attend.
— Mais si Céleste ne voulait pas de lui? objecta Brigitte,
— Céleste! Céleste! répondit Thuillier, il faudra bien qu'elle fasse ce que l’on voudra. On devait penser à cela quand on a pris l'engagement avec la Peyrade, car enfin il y a une parole donnée; d’ailleurs, puisqu'on permet à cette petite fille de choisir entre lui et Phellion!
— De manière, répondit la sceptique mademoiselle Thuillier, que, si Céleste se prononçait en faveur de Félix, tu croirais, toi, encore au dévouement de la Peyrade?
— Que veux-tu que j'y fasse? Ce sont là ses conditions. D'ailleurs, le compère a tout calculé, il sait bien que jamais Félix ne se décidera à apporter à Céleste un billet de confession, et que sans cela la petite masque ne l’acceptera jamais pour mari. Le jeu de la Peyrade est donc trèshabile.
— Trop habile, dit Brigitte; du reste, arrange ça comme tu voudras; moi, je ne m'en mêle pas; toutes ces finagseries-là ne sont pas de mon goût,
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Thuillier vit madame Colleville et lui intima d’avoir à prévenir Céleste des projets que l’on avait sur elle.
Céleste n'avait jamais été autorisée officiellement dans ses sentiments pour Félix Phellion. Flavie, au contraire, à une autre époque, lui avait expressément défendu de donner au jeune professeur aucune espérance; mais, comme, du côté de madame Thuillier, sa marraine, qui seule recevait ses confidences, elle se sentait assez soutenue dans son inclination, elle se laissait aller doucement à sa pente, sans beaucoup se préoccuper des obstacles que pouvait un jour rencontrer son choix. Lors donc qu’il lui fut ordonné d’avoir à se décider entre Félix et la Peyrade, la naïve enfant fut uniquement frappée d’un des deux termes de l'alternative, et elle se figura qu’elle faisait un bénéfice notable par cet arrangement qui la rendait maîtresse de disposer de sa personne, ainsi que son cœur le lui disait.
Mais la Peyrade ne s'était pas trompé dans son calcul, quand :l avait compté que, d’une part, l'intolérance religieuse de la jeune fille, d’autre part, l’'inflexibilité philosophique de Phellion fils, créeraient à leur rapprochement un obstacle invincible.
Le soir même du jour où Flavie avait été chargée de communiquer à Céleste les volontés souveraines de Thuillier, les Phellion vinrent passer la soirée chez Brigitte, et un engagement très-vif eut lieu entre les deux jeunes gens. Mademoiselle Colleville n’aurait pas eu besoin que sa mère Jui insinuât qu’il serait souverainement inconvenant de faire intervenir comme argument dans sa controverse avec Félix l'approbation conditionnelle donnée à
| Lspheiee
5 À NPA
“leurs sentiments. Céleste avait à la fois trop de délica-
tesse et trop d’ardeur religieuse pour vouloir obtenir la conversion de celui qu’elle aimait d’autre chose que de Sa conviction. Leur soirée se passa donc tout entière en débats théologiques, et l'amour est un si étrange protée, et il peut prendre tant de formes imprévues, que, habillé ce jour-là en robe noire et en bonnet carré, il n’avait pas du tout la mauvaise grâce que l’on pourrait imaginer, Mais Phellion fils fut, dans cette rencontre, dont il ignorait la solennité, du dernier des malencontreux. Outre qu’il ne concéda rien, il prit des airs de discussion légers et ironiques, et finit par si bien mettre la pauvre Céleste hors d’elle-même, qu’elle lui signifia une rupture définitive et lui défendit de reparaître devant elle.
C'était bien le cas pour un amoureux plus expérimenté que le jeune savant de revoir Céleste le lendemain même, car on n’est jamais plus près de s’entendre dans les choses de cœur qu’au moment où l’on vient de se déclarer la nécessité d’une séparation éternelle,
Mais cette loi n’est pas une règle de logarithme, et Félix Phellion, incapable de la deviner, se crut très-sérieusement et très-positivement proscrit; de telle sorte que, pendant les quinze jours donnés à la jeune fille pour délibérer, comme dit le Code en matière de succession bénéficiaire, attendu jour à jour et minute à minute par Céleste, qui, du reste, ne pensait pas plus à la Peyrade que s’il eût été tout à fait étranger dans la question, le déplorable garçon n’eut pas même l’idée la plus lointaine de rompre son ban.
Heureusement pour ce stupide amoureux, veillait une
fée bienfaisante, et, la veille du jour où Céleste allait avoir à déclarer son choix, voici ce qui se passa : | C'était un dimanche, le jour que les Thuillier continuaient d’affecter à leurs réceptions périodiques. Convaincue que le coulage, dit vulgairement danse du panier, est la ruine des fortunes les mieux établies, madame Phellion était dans l’usage d’aller de sa personne faire les achats chez ses fournisseurs. De temps immémorial, dans la maison Phellion, le dimanche était jour de pot-au-feu; et la femme du grand citoyen, dans ce costume à dessein négligé dont s’affublent les ménagères quand elles vont aux provisions, revenait tout prosaïquement de la boucherie, suivie de sa cuisinière, qui portait
dans son panier un magnifique morceau de gîte à la noix.
Déjà deux fois, elle avait sonné à sa porte, et un terrible orage s’amassait sur la tête du petit domestique, qui, par sa lenteur à venir ouvrir, faisait à sa maîtresse une situation beaucoup moins tolérable que celle de Louis XIV, lequel avait seulement failli attendre. Dans sa fiévreuse impatience, madame Phellion venait de donner à la sonnette une troisième et terrible impulsion. Qu'on juge de
sa confusion et de son émoi quand à ce moment, d’un.
petit coupé venu avec fracas s’abattre à la porte de sa maison, elle voit descendre une femme, et quand, dans
cette visiteuse si intempestive et si matinale, elle recon-
naît l’élégante comtesse Torna de Godollo!
Devenue rouge-pourpre, l’infortunée bourgeoise perdit la tête, et, noyée dans ses excuses, elle allait par quelque gaucherie suprême compliquer sa position, déjà si fausse; heureusement, attiré par le bruit incessant de la sonnette,
Phellion, vêtu d’une robe de chambre et coiffé d’une calotte grecque, était sorti de son cabinet pour voir ce qui se passait. Après une phrase qui, par sa pompeuse allure, compensait largement le négligé du costume qu’elle était destinée à excuser, le grand citoyen, avec cette sérénité qui ne l’abandonnait jamais, offrit galamment la main à létrangère, et, après l'avoir installée au salon :
— Peut-on, sans indiscrétion, dit-il, demander à madame la comtesse ce qui nous procure l’avantage inespéré de sa visite?
— J'ai désiré, répondit la Hongroise, causer avec madame Phellion d’un intérêt qui doit vivement la préoccuper. Je n’ai pas l’occasion de la voir sans témoins; alors, quoiqu'à peine connue d’elle, je me suis permis de venir la relancer jusqu’ici.
— Comment donc! madame, c’est un honneur insigne pour notre pauvre demeure... Mais que devient donc madame Phellion? ajouta avec impatience le digne homme en se dirigeant vers la porte.
— Non, je vous en conjure, dit la comtesse, veuillez ne pas la déranger. Je suis venue maladroïitement me jeter au milieu de ses soins de maison. Brigitte commence à très-bien faire mon éducation, et je sais le respect qu’on doit avoir pour les soucis d’une ménagère. D’ailleurs, je ne suis pas fort à plaindre, j'ai le dédommagement de votre présence, sur laquelle je n’avais pas compté.
Avant que Phellion eût pu répondre à cette parole obligeante, madame Phellion parut : un bonnet à rubans avait remplacé le chapeau de marché, et un vaste châle dérobait les autres insuffisances de la toilette matinale, En
APN. PE dy D * me x PE RE AA SET ET,
voyant entrer sa femme, le grand citoyen voulut discrètement se retirer.
— Monsieur Phellion, dit la comtesse, vous n’êtes pas de trop pour la conférence que j'ai désirée avec madame; au contraire, votre judiciaire excellente ne peut que trèsutilement servir à éclairer une question où vous n'êtes pas moins intéressé que votre digne compagne; il s’agit du mariage de monsieur votre fils.
— Le mariage de mon fils! dit madame Phellion d’un air d’étonnement ; mais je ne sache pas que rien de pareil soit en ce moment sur le tapis.
— Le mariage de M. Félix avec Céleste, reprit la comtesse, est, je pense, un de vos désirs, sinon un de vos projets?
— Nous n'avons fait, madame, dit Phellion, aucune espèce de démarche extérieure pour cet objet.
— Je ne le sais que trop, repartit la Hongroïse, puisque au contrairé chacun, dans votre famille, semble s'étudier à contrecarrer mes efforts; mais enfin, ce qui est clair, malgré toute la réserve et, je trancherai le mot, malgré toute la maladresse apportée au maniement de cette affaire, c'est que les deux jeunes gens s'aiment, c’est qu'ils se trouveront tous deux fort à plaindre s’ils ne sont l'un à l’autre; et parer à ce désastre, tel est le but de la démarche à laquelle je me suis décidée ce matin.
— Nous ne pouvons, madame, dit Phellion, qu'être profondément touchés de l'intérêt que vous voulez bien montrer pour le bonheur de notre enfant; mais, en vérité, cet intérêt...
— À quelque chose de si inexplicable, interrompit vive-