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ment la comtesse, qu’il vous met un peu en défiance?
— Oh! madame! dit Phellion en s’inclinant d’un air de respectueuse dénégation.
— Mon Dieu! continua la Hongroise, l'explication de mon procédé est très-simple. J'ai étudié Céleste, et, dans cette chère et naïve enfant, j'ai démêlé une valeur morale qui me ferait vivement regretter de la voir sacrifiée.
— Il est certain, dit madame Phellion, que Céleste est un ange de douceur.
— Quant à M. Félix, j'ose m’y intéresser, d’abord parce qu'il est, pour moi, le digne fils du plus vertueux des pères.
— Madame, de grâce! dit Phellion en saluant derechef.
— Mais 1l se recommande aussi, pour moi, par cette gaucherie de l'amour vrai, qui éclate dans toutes ses actions et dans toutes ses paroles. Nous autres femmes, nous trouvons un charme inexprimable à voir la passion Sous une forme qui ne nous menace ni de déceptions ni de mécomptes.
— Mon fils, en effet, n’est pas brillant, dit madame Phellion avec une pointe d’aigreur à peine saisissable. Ge n’est pas un jeune homme à la mode.
— Mais il a les qualités les plus essentielles, reprit la comtesse, et un mérite qui s’ignore lui-même, ce qui est la dernière consécration de la supériorité intellectuelle.
— En vérité, madame, dit Phellion, vous nous forcez d'entendre des chôoses !.….
— Qui ne sont pas au delà de la vérité, interrompit la
comtesse. Une autre raison qui me porte encore à me IT, 9 »
passionner pour le bonheur de ces jeunes gens, c’est que je ne me passionne d'aucune façon pour celui de M. de la Peyrade, qui est faux et avide. Sur la ruine de leurs espérances, cet homme cherche à bâtir tout le succès de sa captation. |
— Il est certain, dit Phellion, que M. de la Peyrade a des profondeurs ténébreuses où pénètre difficilement la lumière.
— Et, comme j'ai eu le malheur d’avoir pour mari, continua madame de Godollo, un homme de ce caractère, la pensée seule des tourments auxquels Céleste serait réservée par une association aussi fatale m'a donné, pour le salut de son avenir, l’élan de charité qui peut-être, maintenant, cesse de vous surprendre. :
— Nous n'avions pas besoin, madame, dit Phellion, des explications si concluantes dont vous venez d’illuminer votre conduite, mais les fautes par lesquelles nous aurions contrarié vos généreux efforts, j'avoue que, pour éviter de les commettre encore, il ne me paraîtrait peut-être pas inutile de nous les faire toucher au doigt.
— Combien y a-t-il de temps, demanda la comtesse, qu'aucune personne de votre famille n’a paru dans la maïson Thuillier ?
— Mais, si j'ai bonne mémoire, dit Phellion, nous y fümes le dimanche qui suivit le diner pour la plantation de la crémaillère.
— Ainsi, quinze jours d'absence bien comptés, dit la Hongroise; et vous croyez qu’en quinze jours rien n’arrive ?
— Si vraiment, puisque trois glorieuses journées nous
ont suffi, en 1830, pour renverser une dynastie parjure et fonder l’ordre de choses qui nous régit.
— Vous voyez bien! dit la comtesse. Et, dans cette soirée, il ne se passa rien entre Céleste et monsieur votre fils?
— Si vraiment, répondit Phellion, une explication fort désagréable au sujet des opinions religieuses de Félix; car, il faut bien le dire, cette bonne Céleste, qui en toute autre chose est un charmant caractère, sur le chapitre de la dévotion se montre quelque peu fanatique.
— J'accorde cela, dit la comtesse, maïs elle a été élevée
par la mère que vous savez, et on ne lui a pas montré la
figure de la piété sincère, on lui en a montré la grimace ; les Madeleines repenties de l’espèce de madame Colleville veulent toujours avoir l'air de se retirer au désert, en société d’une tête de mort. Elles ne croient pas qu’on puisse
faire son salut à meilleur marché. Après tout, cependant, qu'avait demandé Céleste à M. Félix? de lire l’Imitation
de Jésus-Christ.
— [1 l'a lue, madame, repartit Phellion; il a trouvé que c'était un livre fort bien écrit, mais ses convictions, c’est un malheur, n’ont pas même été entamées par cette lecture. |
— Et vous trouvez habile de n’avoir pas su faire à sa maîtresse une pauvre petite remise sur l’inflexibilité de ces convictions ?
— Mon fils, madame, n’a jamais reçu de moi la moindre leçon d’habileté; la loyauté et la droiture, voilà les principes que j'ai essayé de lui inculquer.
— Il me semble, monsieur, qu’on ne manque pas à la
loyauté quand, avec un esprit malade, on prend quelque biais et qu’on évite de le heurter; mais, enfin, mettons que M. Félix se devait à lui-même d’être cette barre de fer contre laquelle sont venues se briser toutes les supplications de Céleste. Était-ce une raison, quand après cette scène, qui n’était pas la première du même genre, et qui avait eu un caractère de rupture, il avait l’occasion de se rencontrer avec elle dans le salon de Brigitte, terrain tout à fait neutre, pour se tenir quinze jours durant sous sa tente? Devait-il surtout couronner cette bouderie par un procédé qui me passe, et qui, connu de nous il y a un moment, a porté dans le cœur de Géleste à la fois le désespoir et le sentiment le plus vif d’irritation?
— Mon fils capable d’un procédé pareil! c'est impossible, madame! s’écria Phellion. Ce procédé, je ne le connais pas; mais je n'hésite point à déclarer que vous êtes généralement mal informée.
— Rien cependant n’est plus réel. Le jeune Colleviile, dont c’est aujourd’hui le jour de sortie, vient de nous dire que, depuis plus d’une semaine, M. Félix, qui précédemment venait avec la dernière exactitude lui donner des répétitions de deux jours l’un, a cessé complétement de s'occuper de lui. À moins que monsieur votre fils ne soit souffrant, je n’hésite pas à dire que cette absence est le comble de la maladresse. Dans la situation où il était avec la sœur, c’étaient deux répétitions par jour qu'il fallait donner au frère, au lieu de choisir ce moment pour lui supprimer ses soins.
Les Phellion, mari et femme, se regardèrent comme s'ils se fussent consultés pour répondre.
LES PETITS BOURGEOIS. at
— Mon fils, madame, dit madame Phellion, n’est pas précisément malade; mais, puisque vous nous mettez sur la voie en nous révélant un fait, j'en conviens, fort étrange et qui est à mille lieues de ses habitudes et de son caractère, je dois vous avouer que, depuis le jour où Céleste a eu l'air de lui signifier que tout était fini entre eux, il se passe dans Félix quelque chose d’extraordinaire; M. Phellion et moi en sommes vivement inquiétés.
— Oui, madame, dit Phellion, ce jeune homme n’est certainement pas dans son assiette.
— Mais qu’y a-t-il? demanda la comtesse avec intérêt.
— Il y a, dit Phellion, que, le soir de la scène, mon fils, de retour ici, versa dans le sein de sa mère des larmes brülantes en nous donnant à connaître que, dans son opinion, c'en était fait du bonheur de sa vie.
— Jusque-là, dit madame de Godollo, il n’y a rien que d'assez naturel; les amants voient toujours les choses au pis.
— Sans doute, dit madame Phellion; mais que depuis ce moment Félix n’ait plus fait la plus petite allusion à son malheur, que dès le lendemain il se soit remis à ses travaux avec une sorte de frénésie, cela vous semble-t-il naturel aussi ?
— Cela pourrait encore s'expliquer : l’étude passe pour une grande consolatrice.
— Rien n’est plus vrai, dit Phellion; mais, dans toute l'habitude extérieure de Félix, il y a quelque chose d’exalté et en même temps une concentration que vous auriez peine à vous représenter. On parle à ce jeune homme, et il n’a pas l’air de vous entendre; il se met à table et oublie de
manger, ou ne prend ses aliments qu’avec une distraction que la médecine considère comme très-fâcheuse pour le travail de la digestion; ses devoirs, ses occupations courantes, lui, ordinairement si régulier, il faut les lui rappeler; enfin, l’autre jour, pendant qu’il était à lObservatoire, où il va passer maintenant toutes ses soirées pour n’en revenir qu’à des heures indues, je pris sur moi de pénétrer dans sa chambre et d'examiner ses papiers : Je fus épouvanté, madame, en voyant un cahier couvert de calculs algébriques qui, par leur étendue, me parurent dépasser les forces d’une intelligence humaine.
— Peut-être, dit la comtesse, est-il sur la voie de quelque grand problème.
— Ou sur le chemin de la folie, dit madame Phellion en poussant un soupir et en baissant la voix.
— Cela n’est guère probable, dit madame de Godollo : avec une organisation aussi calme et un sens aussi droit, on n’est pas exposé à un pareil malheur. J’en sais, mot, un plus menaçant d'ici à demain, si nous ne portons un grand coup ce soir : Céleste peut être définitivement perdue pour lui!
— Comment cela? dirent en même temps les époux Phellion.
— Peut-être ignorez-vous, reprit la comtesse, que des engagements exprès avaient été pris par Thuiïllier et par sa sœur au sujet d’un mariage à faire entre Céleste et M. de la Peyrade.
— Nous nous en doutions au moins, répondit madame Phellion,
— Seulement, l’execution de ces engagements était re-
portée à une époque assez lointaine et subordonnée à de certaines conditions. M. de la Peyrade, après avoir procuré l’acquisition de la maison de la Madeleine, devait faire obtenir la croix à M. Thuillier, composer pour lui une brochure politique, et enfin le conduire à occuper un siége
à la Chambre des députés. C’était comme dans les romans de chevalerie, où le héros, avant d’obtenir la main de la : princesse, était condamné à exterminer quelque dragon.
— Madame a bien de l'esprit! dit madame Phellion à son mari, qui lui fit signe de ne pas interrompre.
— Je n’ai pas le loisir, reprit la comtesse, et il serait d’ailleurs assez inutile de vous dire au long les habiletés par lesquelles M. de la Peyrade est arrivé à précipiter le dénoûment; mais ce qu’il importe de vous faire savoir, c’est que, grâce à ses duplicités, Céleste a été mise en demeure de choisir entre lui et M. Félix; c’est que quinze jours avaient été donnés à la pauvre enfant pour réfléchir et se décider ; c’est que demain expire le délai fatal, et qu'enfin, grâce à la malheureuse disposition où l’a jetée l'attitude de monsieur votre fils, il existe un danger trèssérieux de la voir sacrifier aux mauvais conseils de son dépit amoureux la vérité de ses sentiments et de ses instincis.
— Mais à cela que faire, madame? demanda Phellion.
— Lutter, monsieur! venir ce soir en force chez les Thuiïllier, décider M. Félix à vous accompagner; le sermonner pour qu’il assouplisse un peu la raideur de ses opinions philosophiques. Paris, disait Henri [V, vaut bien une messe; mais, d’ailleurs, qu’il esquive ces questions ; que dans son cœur il trouve des accents capables d'émou-
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voir une femme dont il est aimé; pour avoir raison auprès d'elle, c’est une si grande avance! Je serai là, je l’aiderai de toutes mes forces, et peut-être, sous l'inspiration du moment, m’aviserai-je de quelque moyen pour rendre mon assistance efficace. Ce qu’il y a de sûr, c’est que nous À hivrons ce soir une grande bataille, et que, si chacun ne : fait pas valeureusement son devoir, la victoire peut rester à ce Ja Peyrade.
— Mon fils n’est pas ici, madame, répondit Phellion, et je le regrette, car peut-être votre dévouement et vos chaleureuses paroles seraient-ils parvenus à secouer sa torpeur; mais, enfin, je vais mettre sous ses yeux toute la gravité de la situation, et très-certainement ce soir il nous accompagnera chez nos amis les Thuillier.
— Inutile de vous dire, ajouta la comtesse en se levant, que nous devons soigneusement éviter tout Ce qui pourrait donner l’idée d’une connivence; nous n’aurons pas de colloque, et, à moins que le rapprochement ne se fasse d’une façon tout à fait naturelle, il vaudra mieux ne pas nous parler.
— Comptez, madame, sur ma prudence, répondit Phellion, et veuillez en même temps agréer l’assurance…
— De vos sentiments les plus distingués, interrompit en riant la comtesse.
— Non, madame, répondit gravement Phellion, je réserve cette formule pour la fin de mes lettres, mais veuillez croire à la gratitude la plus chaleureuse et la plus inaltérable.
— Nous parlerons de cela quand nous serons hors de danger, dit madame de Godollo se dirigeant vers la porte,
et, si madame Phellion, la plus tendre et la plus vertueuse des mères et des épouses, veut bien me donner une petite place dans son amitié, je me trouverai trop
payée de ma peine,
Madame Phellion se lança dans un compliment à perte de vue. Reconduite jusqu’à sa voiture, la comtesse était déjà loin, que Phellion la poursuivait encore de ses salutations les plus respectueuses.
À mesure que, dans le salon de Brigitte, l'élément quartier Latin se faisait moins assidu et devenait plus rare, le Paris plus vivant s’y infiltrait. Parmi ses collègues du conseil général et parmi les hauts employés de la préfecture de la Seine, le conseiller municipal avait opéré d’importantes recrues; le maire et les adjoints de l’arrondissement, auxquels, en arrivant dans le quartier, Thuillier avait été faire visite, s'étaient empressés de répondre à cette politesse, et il en avait été de même de quelquesuns des officiers supérieurs de la première légion. La maison même avait apporté son contingent, et plusieurs locataires fraîchement emménagés contribuaient par leur présence à renouveler l’aspect des réunions dominicales. Dans ce nombre, il faut citer Rabourdin (voir les Employés), l’ancien chef de bureau de Thuillier au ministère des finances. Ayant eu le malheur de perdre sa femme, dont le salon, à une autre époque, avait fait échec à celui de madame Colleville, Rabourdin occupait, en garçon, le troisième au-dessus de l’appartement loué à Cardot, le notaire honoraire. À la suite d’un odieux passe-droit, il avait volontairement quitté les fonctions publiques. Au
moment où il fut retrouvé par Thuillier, il était directeur à &.
d’un de ces nombreux chemins de fer en projet, dont l’exécution était toujours ajournée par les hésitations et par les rivalités parlementaires. Disons, en passant, que la rencontre de cet habile administrateur, devenu un homme important dans le monde financier, fut pour le digne et honnête Phellion une occasion de développer une fois de plus son grand caractère. Lors de la démission à laquelle Rabourdin s'était vu acculé, seul des employés de son buveau, Phellion avait été le courtisan de son malheur. En mesure de disposer d’un grand nombre de places, Rabourdin, quand il retrouva son fidèle, s'empressa de lui offrir une position à la fois douce et lucrative.
— Môsieur, lui répondit Phellion, votre bienveillance me touche et m’honore, mais ma franchise vous doit un aveu que je vous prie de ne pas prendre en mauvaise part: je ne crois pas aux chemins de fer ou railways, comme les appellent les Anglais.
— C’est une opinion comme une autre, dit Rabourdin en souriant, mais provisoirement nous rétribuons trèsconvenablement nos employés et je serais heureux de vous avoir auprès de moi en cette qualité. Je sais d’expérience que vous êtes un homme sur lequel on peut compter.
— Môsieur, repartit le grand citoyen, je fis alors mon devoir et rien de plus; quant à l'offre que vous voulez bien m'adresser, je ne saurais l’accueillir; satisfait de mon humble fortune, je n’éprouve ni le besoin ni le désir de rentrer dans la carrière administrative, et c’est le cas de dire avec le poëte latin :
Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt.
Ainsi relevé du côté du personnel, le salon des Thuillier avait besoin d’un autre élément de vie, et, pour parler comme Madelon des Précieuses ridicules, ce jeune affreux de divertissements, signalé par madame Phellion dans sa conversation avec Minard, avait besoin d’être conjuré. Grâce aux soins de madame de Godollo, la grande ordonuatrice, qui mit heureusement à profit les anciennes relations de Colleville dans le monde musical, quelques artistes vinrent faire diversion à la bouillotte et au boston. Démodés et vieillis, ces deux jeux ne tardèrent pas à faire retraite devant le whist, la seule manière, avait dit la Hongroise, dont entre honnêtes gens on puisse tuer le temps.
Comme Louis XVI commençant par mettre lui-même la main aux réformes sous lesquelles devait plus tard s’abîmer son trône, Brigitte avait d’abord encouragé toute cette révolution d'intérieur, et le besoin de tenir convenablement son rang dans le quartier qu’elle s'était décidée à venir habiter l’avait rendue docile à- toutes les suggestions de confort et d'élégance. Mais, le jour où se passe la scène à laquelle nous allons assister, un détail en apparence assez indifférent était venu lui révéler tout le danger de la pente sur laquelle elle était placée. Parmi les nouveaux hôtes amenés par Thuillier, la plupart ignoraient la haute suprématie de sa sœur dans la maison; en arrivant donc, ils demandaient à Thuillier de les présenter à madame, et naturellement Thuillier ne pouvait leur dire que sa femme était une reine fainéante qui gémissait sous Ja main de fer d’une Richelieu de laquelle relevait toute Pautorité. Ce n’était donc qu'après le premier hommage rendu à la souveraine de droit que les nouveaux venus
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étaient conduits à Brigitte, et, par la raideur que l’impatience de ce déplacement de pouvoir donnait à son accueil, ils n’étaient que médiocrement encouragés à se mettre ultérieurement en grands frais pour elle.
S'apercevant de cette espèce de déchéance :
— Si je n’y prends garde, se dit la reine Élisabeth avec ce profond instinct de domination qui était la plus ardente de ses passions, je ne serai plus rien ici.
Et, en creusant cette idée, elle en vint à penser que, dans le projet d’un ménage commun avec la Peyrade, devenu le mari de Céleste, la situation dont elle commençait à s'inquiéter ne pourrait que se compliquer. Dès lors, et par une subite intuition, Félix Phellion, bon jeune homme, trop occupé de ses mathématiques pour devenir jamais à sa souveraineté un rival redoutable, lui parut un parti beaucoup plus convenable que l’entreprenant avocat, et elle fut la première, quand elle vit arriver les époux Phellion, à s'inquiéter de l’absence de leur fils. Malgré la démarche de madame de Godollo, cet amoureux terrikle mettait en action le dernier vers de la fameuse élégie de Millevoye :
Et son amante ne vint pas.
Comme on peut bien se l’imaginer, Brigitte ne fut pas seule à s’apercevoir de la rigueur que le malencontreux jeune homme paraissait garder à ses jours de réception : madame Thuillier, en toute naïveté, Céleste, avec une réserve jouée, témoignèrent aussi de leur mécompte. Quant à madame de Godollo, qui, malgré une voix très-remarquable, s'était jusque-là fait prier pour chanter, quand
elle vit le peu de souci que Félix avait paru prendre de ses recommandations, elle alla inviter madame Phellion à vouloir bien l’accompagner, et, entre deux couplets d’une romance à la mode :
— Eh bien, lui dit-elle, monsieur votre fils ?
— ]l va venir, lui répondit madame Phellion ; son père l'a vertement chapitré, mais il y a ce soir une conjonction de je ne sais quelles planètes; c'est fête chez ces messieurs de l'Observatoire, et il n’a pu se dispenser...
— Cest inconcevable que l’on soit maladroit à ce point! dit la comtesse; nous n’avions pas assez de la théologie dans cette affaire, il fallait y mêler l'astronomie!
Et l’impatience communiquant à sa voix un élan singulier, elle acheva sa romance au milieu de ce que les Anglais appellent un tonnerre d’applaudissements.
La Peyrade, qui la redoutait excessivement, ne fut pas un des derniers, quand elle eut regagné sa place, à venir lui exprimer son admiration ; mais elle reçut son compliment avec une froideur qui allait jusqu’à la désobligeance, en sorte que leur hostilité s’en accrut d'autant.
1] alla se consoler auprès de madame Colleville. Flavie avait encore trop de prétentions à la beauté pour ne pas être l’ennemie d’une femme faite de manière à intercepter tous les hommages.
— Vous aussi, vous trouvez que cette femme chante bien? demanda dédaigneusement madame Colleville à l'avocat.
— J'ai été, du moins, le lui dire, répondit la Péyrade, puisque hors d’elle, auprès de Brigitte, point de salut. Mais voyez donc un peu votre Céleste: elle ne quitte pas
des yeux la porte, et, à chaque plateau qui entre, quoiqu'il ne soit plus heure à ce qu’on annonce personne, un désappointement se peint sur son visage.
Il faut constater, chemin faisant, que, depuis le règne de madame de Godollo, des plateaux circulaient dans le salon les jours de réception, et cela sans chicherie, chargés de glaces, de petits fours et de sirops pris chez Tanrade, au meilleur endroit,
—- Laissez-moi donc tranquille! répondit Flavie, je sais bien ce que cette petite sotte a dans l’âme, et votre mariage ne se fera que trop. |
— Mais est-ce pour moi que je le fais? dit la Peyrade:; n'est-ce pas une nécessité que je subis en vue d’assurer notre avenir à tous? Allons! voyons, maintenant vous voilà avec des larmes dans les veux. Je vous laisse, vous n'êtes pas raisonnable; que diable! comme dit ce Prudhomme de Phellion père, qui veut la fin veut les moyens!
Et il se rapprocha d’un groupe formé par Céleste, madame Thuillier, madame de Godollo, Colleville et Phellion.
Madame Colleville le suivit; et, sous l'influence du sentiment de jalousie qu’elle venait d'exprimer, devenue une mère féroce :
— Céleste, dit-elle, pourquoi ne chantez-vous pas? Plusieurs de ces messieurs désirent vous entendre.
— Oh! maman, dit Céleste, chanter après madame avec mon pauvre filet de voix! D'ailleurs, vous savez, j'ai un peu de rhume.
— C'est-à-dire que, comme toujours, vous êtes prétentieuse et désagréable; on chante comme on chante, et toutes les voix ont leur mérite.
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— Ma chère amie, dit Colleville, qui, venant de perdre vingt francs à une table de jeu, trouvait dans sa mauvaise humeur le courage d’une opinion à l'encontre de celle de sa femme, on chante comme on chante, c’est Là un axiome de bourgeois; on chante avec une voix, quand on en a une, et surtout on ne chante pas après une voix d'opéra comme celle de madame la comtesse ; moi, je dispense parfaitement Céleste de nous roucouler un de ses petits airs langoureux.
— C’est bien la peine, dit Flavie en quittant le groupe, de payer des maîtres si cher pour n’être bonne à rien!
— Ainsi, dit Colleville à Phellion en reprenant le propos que linvasion de madame Colleville avait interrompu, Félix n'habite plus sur la terre : il passe sa vie dans les astres?
— Mon cher et ancien collègue, dit Phellion, je suis, comme vous, fort piqué contre mon fils en le voyant ainsi négliger les plus anciens amis de sa famille; et, quoique la contemplation de ces grands corps lumineux suspendus dans l’espace par la main du Créateur présente, à mon avis, plus d'intérêt que ne paraît le croire votre cerveau brûlé, je trouve que Félix, s’il ne venait pas, comme 1l me l’a promis, manqueraïit, ce soir, à toutes les convenances; et je ne le lui mâcherais pas, je vous le promets.
— La science, dit la Peyrade, est une belle chose, mais elle a le malheur de faire des ours et des maniaques,
— Sans compter, dit Céleste, qu’elle ôte toute idée de religion.
— En ceci, mon enfant, vous vous trompez, dit la
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comtesse. Pascal, qui était lui-même un grand exemple de la fausseté de votre point de vue, a dit, sije ne me trompe, qu’un peu de science nous éloigne de la religion et que beaucoup nous y ramène.
— Pourtant, madame, dit Céleste, tout le monde s’accorde à trouver M. Félix très-savant; quand il donnait des repétitions à mon frère, il n’y avait rien, à ce que disait François, de si clair et de si compréhensible que ses explications ; vous voyez s’il en est pour cela plus religieux.
— Je vous dis, ma bonne petite, que M. Félix n’est pas irréligieux, et qu'avec un peu de douceur, de patience, rien ne serait plus facile que de le ramener.
— Ramener à la pratique un savant! madame, dit la Peyrade, cela me paraît difficile; ces messieurs mettent au-dessus de tout l’objet de leurs études, Allez donc dire à un géomètre, à un géologue, que l’Église, par exemple, exige impérieusement la sanctification du dimanche par la suspension de toute espèce de travail, cela leur fera hausser les épaules, quoique Dieu n’ait pas dédaigné de se reposer.
— C’est pourtant vrai, dit naïvement Céleste, en ne venant pas ce soir, ce n’est pas seulement une faute contre es bienséances que commet M. Félix, c’est un péché.
— Mais dites, ma toute belle, répondit madame de Godoilo, trouvez-vous que de nous voir ici réunis pour chanter des romances, pour manger des glaces et pour dire du mal les uns des autres, comme cela se pratique trop souvent dans les salons, cela soit beaucoup plus agréable à Dieu que de voir un savant dans son observa-
toire occupé à se rendre compte des magnifiques secrets de la création?
— 11 y a temps pour tout, dit Céleste, et, comme le disait M. de la Peyrade, Dieu lui-même n’a pas dédaigné le repos.
— Mais, ma chère amie, dit madame de Godollo, c’est que Dieu avait le temps, lui; il est éternel.
— Voilà, dit la Peyrade, une des plus jolies, des plus spirituelles impiétés qui se puissent entendre, et c’est de pareilles raisons que se payent les gens du monde. Les
commandements de Dieu, on les interprète, même quand ils sont les plus impérieux et les plus explicites; on en prend, on en laisse, on y distingue; le libre penseur les soumet à sa révision souveraine, et de la libre pensée on Sait s’il y a loin à la libre action!
Pendant cette tirade de l’avocat, madame de Godollo avait regardé la pendule : elle marquait onze heures et demie. Le salon se vidait peu à peu. Une seule table de jeu fonctionnait encore, occupée par Thuillier, Minard père et deux des nouvelles connaissances de la maison, Phel- : lion venait de quitter le groupe dont il faisait précédemment partie, pour se rapprocher de sa femme causant dans un coin avec Brigitte, et, par la vive accentuation de sa pantomime , il révélait un homme en proie à un profond sentiment d’indignation. Tout annonçait donc que l'espoir de voir arriver le retardataire était décidément perdu.
— Monsieur, dit la comtesse à la Peyrade, faites-vous à ces messieurs de la rue des Postes l'honneur de les tenir pour bons catholiques ?
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— Sans aucun doute, dit l'avocat, et la religion n'a pas de plus fermes soutiens,
— Eh bien, ce matin, continua la comtesse, j'ai eu le bonheur d’être reçue par le père Anselme. En même temps qu'il est un modèle de toutes les vertus chrétiennes, ce bon père passe pour un très-savant mathématicien.
— Je n’ai pas dit, madame, que ces deux mérites fussent inconciliables,
— Mais vous avez dit qu’un bon chrétien, un jour de dimanche, ne pouvait vaquer à aucune espèce de travail; il faut donc que le père Anselme soit un grand mécréant ; au moment où j'eus accès dans sa chambre, je le trouvai devant un tableau, un bâton de craie à la main, et occupé d'un problème sans doute assez difficile, car le tableau était aux trois quarts couvert de signes algébriques, et je dois ajouter qu’il ne paraissait pas beaucoup se soucier du scandale, puisqu’une personne qu'il ne m'est pas permis de nommer, mais qui est un jeune savant de grande espérance, partageait avec lui cette profane occupation.
Céleste et madame Thuillier se regardèrent, et toutes deux se trouvèrent dans les yeux comme une lueur d’espérance.
— Pourquoi ne pouvez-vous pas nommer ce jeune savant? finit par dire madame Thuillier, qui ne mettait jamais plus de finesse à dire sa pensée.
— Parce qu’il n’a pas, comme le père Anselme, sa sainteté pour le faire absoudre de cette flagrante violation du dimanche; et puis, ajouta madame de Godollo d’une manière significative, il me supplia de ne pas dire que je l’eusse rencontré au lieu où je le voyais.
— Vous connaissez donc bien des jeunes savants? demanda Céleste, car celui-là et M. Phellion, cela fait déjà deux.
— Ma chère belle, dit la comtesse, vous êtes une petite curieuse, mais vous ne me ferez pas dire ce que je ne veux pas dire, surtout après la confidence du père Anselme, car voire esprit prendrait aussitôt le galop.
Le galop était tout pris et chaque mot de la comtesse paraissait accroître l’anxiété de la jeune fille.
— Moi, dit la Peyrade avec ironie, je ne serais pas du tout étonné quand le collaborateur du père Anselme serait précisément M. Félix Phellion ; Voltaire avait conservé de très-bons rapports avec les jésuites, qui l'avaient élevé; seulement, il ne parlait pas avec eux religion,
— Eh bien, mon jeune savant, à moi, en parle à son véritable confrère ès sciences, il lui soumet ses doutes, et tel a été le point de départ de leur liaison scientifique.
— Et le père Anselme, demanda Céleste, espère-t-il le convertir, ce jeune homme ?
— Il en est sûr, répondit la comtesse : son jeune coilaborateur, à part l'éducation religieuse qui lui a manqué, a été élevé dans les meilleurs sentiments; il sait d’ailleurs que son retour à la religion serait le bonheur d’une charmante jeune fille qu’il aime et dont il est aimé. Maintenant, ma chère enfant, vous ne m’en ferez pas dire da- - vantage, et croyez tout ce qui vous plaira. |
— Oh! ma marraine! dit Céleste en cédant à toute la naïveté de son impression, si c'était lui!
Et elle se précipita en pleurant dans les bras de madame Thuillier,
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À ce moment, le domestique ouvrit la porte du salon et, complication singulière, il annonça M. Félix Phellion.
Le jeune professeur entra tout couvert de sueur, sa cravate en désordre et l’air tout essoufflé.
— Une belle heure, dit Phellion avec sévérité, pour se présenter !
— Mon père, dit Félix tout en se dirigeant du côté où étaient assises madame Thuillier et Céleste, je ne pou-: vais pas quitter avant la fin du phénomène. Je n’ai pas trouvé de voiture et j'arrive toujours courant.
— Les oreilles ont dû vous tinter en route, dit la Peyrade d’un air goguenard, car depuis un moment vous oCcupiez la pensée de ces dames, qui, à votre sujet, s'étaient proposé un grand problème.
Félix ne répondit pas; il vit entrer Brigitte, qui venait de la salle à manger, où elle était allée ordonner au domestique de ne plus passer de plateaux; 1l courut la saluer.
Après avoir écouté quelques reproches sur la rareté de sa présence, et s'être entendu amnistier par un très-obligeant 1! vaut mieux lard que jamais, il retourna vers son pôle et fut assez étonné de s'entendre dire par madame de Godollo :
— Monsieur, vous me pardonnerez une indiscrétion que l'entraînement de la conversation vient de me faire commettre à votre sujet : j'ai dit à ces dames, malgré votre recommandation expresse, le lieu où je vous ai rencontré ce matin.
— Où j'ai eu l’honneur de vous rencontrer, dit Félix; mais, alors, madame, je ne vous ai pas vue.
LES PETITS BOURGEOIS. ù7
Un sourire imperceptible effleura les lèvres de la Peyrade.
— Vous m'avez si bien vue, que vous m'avez parlé en me demandant la discrétion la plus absolue. Mais, du reste, je ne vous ai pas engagé au delà de la vérité : j'ai dit que vous voyiez quelquefois le père Anselme, et que, jusqu'ici, vous aviez avec lui des relations scientifiques, mais que vous défendiez contre lui vos doutes tout aussi bien que contre Céleste,
— Le père Anselme,.… dit stupidement Phellion.
— Eh! sans doute, fit la Peyrade, un grand mathématicien qui ne désespère pas de vous convertir; mademoiselle Céleste en a pleuré de joie.
Félix promena autour de lui un regard hébété. Madame de Gouollo le regardait avec des yeux dont un caniche eût compris le langage.
— Je voudrais, finit-il par dire, avoir fait une chose si agréable à mademoiselle Céleste, mais je crois, madame, que vous vous êtes trompée.
— Écoutez-moi, monsieur, je vais préciser, et, si voire mauvaise honte vous pousse à cacher désespérément une démarche qui n’a pourtant rien que d’avouable, puisqu'elle a fait la joie de ceux qui vous aiment, démentez-moi, je porterai la peine de ma légèreté à divulguer un secret que vous avez, je l’avoue, hautement recommandé à ma discrétion.
Madame Thuillier et Céleste étaient à elles seules un spectacle, jamais on n’avait vu le doute et l'attente peints plus énergiquement sur un visage humain,
Scandant chacune de ses paroles :
— J'ai dit à ces dames, reprit madame de Godollo, parce que je savais à quel point elles sont occupées de voire salut, et parce qu’on vous accusait de méconnaitre audacieusement les commandements de Dieu en travaillant le dimanche, que je vous avais rencontré ce matin à Ja maison de la rue des Postes, chez le père Anselme, un savant comme vous, avec lequel vous étiez occupé de la solution d’un problème; j'ai dit que vos communications scientifiques avec cet homme si saint et si éclairé avaient amené entre vous d’autres explications; que vous lui aviez soumis vos doutes religieux et qu’il ne désespérait pas d’en avoir raison. Il n’y a dans la confirmation que vous donnerez à mon récit rien qui puisse humilier votre amour-propre; c’est tout simplement une surprise que vous vouliez faire à Céleste, et j'ai eu la maladresse de léventer; mais, en vous entendant répondre que j'ai dit la vérité, vous lui ferez bien encore assez de bonheur pour ne pas nous marchander la parole qu’elle attend de vous.
— Allons ! monsieur, dit la Peyrade, il n’y a jamais de ridicule à chercher la lumière; vous, si droit et si ennemi du mensonge, vous ne pouvez nier ce que madame affirme avec cette résolution.
— Eh bien, dit Félix après un peu d’hésitation, voulezvous, mademoiselle Céleste, me permettre de vous dire deux mots seulement, sans témoins?
Céleste se leva, sur un signe approbatif de madame Thuillier. Félix la prit par la main et l’entraîna vers une fenêtre à deux pas de laquelle ils se trouvaient dans le moment.
— Céleste, lui dit-il, je vous en supplie, attendez encore. Tenez, ajouta-t-il en lui montrant la constellation du Ghariot, par delà ces astres visibles, il y a pour nous tout un avenir. Quant au père Anselme, je ne puis pas avouer, puisque ce n’est pas vrai. C’est un conte officieux; mais patientez, vous apprendrez des choses !.…
Céleste le quitta et il resta occupé à regarder le ciel.
— Il est fou! dit la jeune fille avec un accent désespéré en revenant prendre sa place auprès de madame Thuillier.
Et Félix confirma ce pronostic en s’élançant hors du salon, sans s’apercevoir de l’émoi avec lequel Phellion et sa mère s'étaient mis sur ses traces.
Pendant que cette sortie stupéfait tout le monde, la Peyrade s’approcha respectueusement de madame de Godollo et lui dit :
— Convenez, madame, qu'il est bien difficile de tirer de l’eau un homme qui veut absolument se noyer...
— Je n’avais pas encore l’idée, répondit la comtesse, d’une pareille simplicité, c’est être par trop niais. Je passe à l'ennemi, et avec l'ennemi, quand bon lui semblera, j'aurai chez moi une explication franche et loyale.
Le lendemain, Théodose se sentit possédé de deux curiosités : Comment Céleste se démêlerait-elle de l’option qu’elle avait acceptée? Cette comtesse Torna de Godollo, qu’avait-elle à lui dire et que lui voulait-elle?
Le premier de ces intérêts semblait devoir, sans conteste, prendre le pas; et cependant, par un instinct secret,
Ja Peyrade se sentait plus vivement attiré vers la solution
du second problème, Mais, en se décidant à aller d’abord de ce côté, il comprit que, pour la rencontre à laquelle il