‹ Les petits bourgeois (volume 2)Chapitre 28 sur 31 · DEVIS POUR UN JOURNAL PETIT FORMAT A TRENTE FRANCS PAR AN · texte numérisé non relu

DEVIS POUR UN JOURNAL PETIT FORMAT A TRENTE FRANCS PAR AN

En calculant le tirage à cinq mille, les frais par mois sont : Papier, cinq rames à douze francs. . . . . . 1,860 fr. COR OOBIMOMM NET Ne EST UT 2,400

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— Tu veux donc faire un journal? demanda Thuillier avec angoisse.

— Moi, dit la Peyrade, je ne veux rien du tout; c’est à toi qu’il faut demander si tu veux être député.

— Sans aucun doute, puisque, en me poussant au conseil général, tu m’as mis cette ambition en tête. Mais pense donc, mon cher, cent quatre-vingt-un mille trois cent vingt francs à mettre dehors! Est-ce que j’ai une fortune à prendre une pareille charge? |

— Oui, d’abord, répondit la Peyrade, tu pourrais à toute force, sans te gêner, supporter cette dépense, laquelle, mise en regard du but que tu prétends atteindre, n'aurait rien du tout d’exorbitant. En Angleterre, on fait bien d’autres sacrifices pour emporter un siége au Parlement. Mais, dans tous les cas, je te prie de remarquer que tous les prix dans ce devis sont cotés très-forts. Il y a même des dépenses à retrancher : ainsi, un adminxtrateur, tu n’en aurais pas besoin; toi, ancien comptable,

et moi, ancien journaliste, nous nous chargerions de l'administration et la ferions par-dessous la jambe; de même, un loyer, inutile de le compter; tu as ton ancien appartement de la rue Saint-Dominique, qui n’est pas encore loué, et qui fera un magnifique bureau de journal.

— Tout ça, dit Thuillier, c’est une économie de deux mille quatre cents francs par an.

— C'est déjà quelque chose, mais ton erreur consiste à calculer sur la dépense d’une année. À quelle époque sont fixées les prochaines élections ?

— À deux mois, répondit Thuillier.

— Eh bien, pour deux mois, c’est trente mille francs qu’il t’en coûterait, et encore faudrait-il supposer que le journal ne fit pas un seul abonné.

— C'est vrai, dit Thuillier, la dépense est effectivement moins forte que je ne l’avais pensé d’abord; mais, enfin, ça te paraît donc bien indispensable, un journal?

— À ce point indispensable, que, sans cette force dans les mains, je ne me mêle pas de l’élection. Tu ne te représentes pas, mon pauvre ami, qu’en allant te loger de l’autre côté de l’eau, tu as perdu, électoralement parlant, un terrain immense. Tu n’es plus l’homme du quartier, on peut te tuer avec un mot, ce que les Anglais appellent l’absentéisme. Ta partie maintenant est bien autrement difficile à jouer.

— J'admets cela, répondit Thuillier; mais pour ce journal, outre l'argent, il faut un titre, un gérant, des rédacteurs.

— Le titre, nous l'avons; les rédacteurs, c’est toi et IL, 10

moi, et quelques jeunes gens qu’à Paris on trouve à remuer à la pelle; le gérant, j'ai un homme en vuel

— Alors, demanda Thuillier, le titre serait?

— L'Écho de la Bièvre.

— Mais il existe déjà une feuille de ce nom.

— C'est justement pour cela que je te conseille l’affaire. Crois- tu que je serais assez fou pour te vouloir faire fonder à neuf un journal? L'Écho de la Bièvre ! c'est un trésor que ce titre quand il s’agit de soutenir une candidature dans le douzième. Dis un mot seulement, et ce trésor, je le mets dans tes mains.

— Comment cela? demanda Thuillier avec curiosité.

— Parbieu! en l’achetant; on laura pour un morceau de pain,

— Tu vois, dit Thuillier avec découragement, encore le prix d’acquisition que tu ne comptais pas! h

— Tu t’arrêtes à des riens, dit la Peyrade en haussant les épaules; nous avons de bien autres difficultés à résoudre.

— D'autres difficultés? répéta Thuillier.

— Parbleu! est-ce que tu imagines, répliqua la Peyrade, qu'après ce qui s’est passé entre nous, je vais bravement m'atteler à ton élection sans savoir au juste ce qu'il m’en reviendra?

— Mais, dit Thuillier un peu étonné, je croyais que l'amitié était un échange de services.

— D'accord; mais, quand l'échange consiste à x totjots mettre d'un côté et jamais rien de l’autre, l'amitié s} lasse de ce partage et demande quelque chose d’un peu mieux pondéré,. Ë

— Mais, mon cher, que puis-je t'offrir autre chose que ce que toi-même tu as refusé?

— Je l’ai refusé parce qu'on me le présentait sans fran: chise et assaisonné à la vinaigrette de mademoiselle Bri. gitte ; tout homme qui se respecte eût fait ce que j'ai fait. Donner et retenir ne vaut, dit un vieux dicton du Palais, et c’est précisément ce que vous faisiez.

— Moi, je crois que tu as très-mal à propos pris 1a mouche; mais enfin l'affaire peut se renouer.

— Soit, dit la Peyrade, mais je ne veux être subordonné ni au succès de l’élection n1 aux caprices de mademoiselle Céleste. Je prétends à quelque chose de sérieux et de positif; donnant donnant; les bons comptes font les bons amis.

— Je suis parfaitement de ton avis, répondit Thuillier, et j'ai toujours été avec toi de trop bonne foi pour craindre aucune des précautions que tu voudras prendre; mais comment entends-tu tes garanties ?

— J'entends que ce soit le mari de Céleste qui te patronne, et non pas Théodose de la Peyrade.

— En précipitant le plus les choses, comme l’observait Brigitte, il faut presque un délai de quinzaine, et, pense donc! sur huit semaines qui nous séparent de l'élection,

en rester deux l’arme au bras.

— Après-demain, répondit le Provençal, nous pouvons être affichés à la mairie; dans l'intervalle des publications, il y a quelque chose de possible : ce n’est pas sans doute un de ces actes dont on ne puisse revenir, mais c'est au moins un engagement moral et un grand pas de fait; nous pouvons passer le contrat chez ton notaire;

enfin, si tu te décides à DUREE de ce journal, comme tu ne voudrais pas avoir à l’écurie un cheval inutile, je ne craindrai pas que tu me fausses compagnie, car, sans moi, l’arme pour toi serait trop difficile à manier!

— Mais enfin, mon cher, objecta Thuillier, si cependant cette affaire était trop onéreuse ?

— ]] va sans dire que tu seras juge des conditions de la vente; je n’ai, pas plus que toi, envie d'acheter chat en poche. Demain, si tu m’autorises, je ne dis pas à traiter, mais à dire que l'affaire peut te convenir, je t’aboucherai avec le vendeur, et tu ne doutes pas qu’alors je ne discute tes intérêts comme si c'était les miens.

— Eh bien, mon cher, dit Thuillier, va de l’avant!

— Et, aussitôt le journal acheté, nous fixerons le jour du contrat ?

— Quand tu voudras, dit Thuillier, mais tu t’engages. à user de toute ton influence pour le succès ?

— Comme je ferais pour mon compte personnel, et ceci n’est pas tout à fait une hypothèse; car j'ai déjà reçu quelques atteintes de ma candidature possible, et, si J'étais vindicatif.…

— Certainement, dit Thuillier avec humilité, tu serais un meilleur député que moi. Mais tu n’as pas l’âge légar, à ce qu'il me semble.

— ]] y a une meilleure raison que cela, dit la Peyrade, tu es mon ami; je te retrouve tel que tu étais, et je tiendrai la parole que je t'avais donnée. J'aimerai à ce qu’on puisse dire de moi :

I] fait des députés, et n’a pas voulu l'être.

Maintenant, je te quitte et vais à mon rendez-vous. Demain, à midi, chez moi : j'aurai du nouveau à t’annoncer.

Qui a fait du journalisme en fera : cet horoscope est aussi sûr que celui des ivrognes.

Quiconque a goûté de cette vie fiévreusement occupée et relativement oisive et indépendante ; quiconque a exercé cette suzeraineté de laquelle relèvent l'intelligence, l’art, le talent, la gloire, la vertu, le ridicule et jusqu’à la vérité même; quiconque a occupé cette tribune qu’on élève de ses propres mains, rempli les fonctions de cette magistrature à laquelle on se nomme de son autorité; quiconque, enfin, a été un instant ce mandataire de l’opinion publique qui s’acclame à lui seul, de son vote universel, quand il vient à être rejeté dans la vie privée se regarde comme un exilé, comme une royauté partie pour Cherbourg; et, aussitôt que lui est faite l’occasion, de quelle ardeur il étend la main pour ressaisir sa couronne!

Par cela seul que la Peyrade, quelques années plus tôt, avait été journaliste, Étienne Lousteau venant mettre à sa disposition cette arme qui s'appelait L'Écho de la Bièvre, quelle que fût d’ailleurs l’infériorité de la trempe, avait réveillé tous ses instincts d'homme de presse,

Le journal était tombé; la Peyrade pensa qu’il le relèverait. Les abonnés, de l’aveu même du vendeur, y avaient toujours été très-clair-semés; on exercerait sur eux un compelle intrare puissant et irrésistible. Dans les circonstances où se présentait l'affaire, ne pouvait-elle pas d’ailleurs être tenue pour un coup de la Providence? Menacé d’être dépossédé de sa position au barreau, le Provençal

acquérait, comme nous le disions ailleurs, une nouvelle

position de fort détaché; et, condamné peut-être à se défendre, il pourrait prendre l’offensive et exiger que l’on comptàt avec lui.

Du côté des Thuillier, le journal le faisait un personnage décidément considérable; il avait plus de chance de conduire à bien l'affaire de l’élection, et en même temps, engageant leurs capitaux dans une entreprise qui, sans lui, ue pouvait être qu’un gouffre et qu’un guet-apens, il les cousait en quelque sorte à lui, et n’avait plus rien à craindre de leurs caprices et de leurs ingratitudes.

Rapidement aperçu dès la visite d’Étienne Lousteau, cet horizon avait aussitôt ébloui le Provençal, et l’on a vu la façon tranchante dont Thuillier avait été mis en demeure de se passionner pour la découverte de cette pierre philosophale, |

Le prix d'acquisition fut fabuleusement insignifiant : un billet de cinq cents francs dont Étienne Lousteau ne rendit jamais trop compte aux actionnaires mit au nom de Thuillier la propriété, le titre, le mobilier et l’achalandage du journal, qu’on s’occupa aussitôt de réorganiser.

Pendant que sopérait cette régénération, un matin, Cérizet se rendit chez du Portail, avec lequel, plus que jamais, la Peyrade était décidé à n’entamer aucun rapport.

— Eh bien, dit le petit vieux au banquier des pauvres, sait-on l'effet que l’avis transmis au bâtonnier a produit sur notre homme; l'affaire a-t-elle un peu transpiré au Palais?

— Peuh! dit Cérizet, que des relations sans doute assez fréquentes avec l’homme de la rue Honoré-Chevalier avaient placé vis-à-vis de lui sur un certain pied de

familiarité, il est bien question de cela! L’anguille nous échappe encore; ni douceur ni violence ne font avec ce diable d'homme : s’il est brouillé avec le bâtonnier, il est plus que jamais en bonne odeur auprès de ses Thuillier. L’utilité, comme dit Figaro, rapproche les distances. Thuillier a besoin de lui pour sa candidature dans le quartier Saint-Jacques, on s’est embrassé et tout est fini.

— Et sans doute, dit du Portail sans beaucoup s’émouvoir, le mariage est fixé à une époque assez rapprochée?

— D'abord, dit Cérizet; et puis il y a une bien autre

. machine : cet enragé a persuadé à Thuillier d’acheter un

journal; il va leur faire manger dans cette affaire une quarantaine de mille francs. L'autre, une fois enfilé, voudra rattraper son argent : je les vois donc reliés l’un à l’autre pour un temps indéfini.

— Qu'est-ce que c’est que ce journal ? dit négligemment du Portail.

— Une feuille de chou qui s'appelle l’Écho de la Bièvre, dit Cérizet avec dédain, un journal qu’un vieux journaliste marchant sur ses tiges est parvenu à faire faire dans le quartier Mouffetard par des corroyeurs qui sont, comme vous le savez, l’industrie du quartier. Au point de vue politique et littéraire, l'affaire n’en est pas une, mais, au point de vue des Thuillier, c'est un coup de maitre.

— Eh! pour une élection de localité, l'instrument n’est déjà pas si mal choisi! remarqua le rentier. La Peyrade a du talent, de l’activité, de grandes ressources d’esprit, il peut faire quelque chose de cet Écho. — Sous quelle bannière se présente messire Thuillier?

— Thuillier, repartitle banquier des marchés, c’est une

huître, ça n’a pas d'opinion. Jusqu'à la publication de sa prochure, il était, comme tous les bourgeois, conservateur frénétique ; mais, depuis la saisie, il a dû passer à l’opposition : sa première étape aura été le centre gauche; mais, si le vent de l’élection tourne d’un autre côté, il ira parfaitement jusqu’à la gauche extrême : l'intérêt, pour ces gens-là, voilà la mesure de leurs convictions.

— Peste! dit du Portail, cette combinaison de notre avocat pourrait s'élever jusqu’à l’importance d’un danger politique, au point de vue de mes opinions, qui sont trèsconservatrices et très-gouvernementales.

Puis, par réflexion :

— Vous avez fait des journaux autrefois, ajouta-t-il, vous, courageux Cérizet ?

— Oui, répondit l’usurier ; j'en ai même dirigé un avec la Peyrade, c'était un journal du soir. Un joli métier que nous faisions-là, et dont nous avons été bien récompensés !

— Eh bien, dit du Portail, pourquoi n’en feriez-vous pas encore, du journalisme, avec la Peyrade?

Cérizet regarda du Portail d’un air étonné.

— Ah çà! dit-il presque en même temps, vous êtes donc le diable, monsieur le rentier, pour que rien ne soit caché pour vous?

— Oui, dit du Portail, je sais pas mal de choses... Mais qu'y a-t-il de précis entre vous et la Peyrade?

— I] y a que, se rappelant mon expérience du métier et ne sachant qui prendre, il est venu hier au soir m'offrir la gérance.

— Je ne le savais pas, dit le rentier, mais c'était probabie. Et vous avez accepté?

— Très-conditionnellement. J'ai demandé jusqu’à tantôt pour réfléchir. Je voulais savoir ce que vous penseriez de l'offre.

— Parbleu! je pense que, du mal qu’on ne peut empêcher, il faut tirer pied ou aile; j'aime mieux vous savoir en dedans qu’en dehors de la combinaison.

— Très-bien! mais, pour m’y introduire, il y a une difficulté ; la Peyrade sait que j'ai des dettes, et il ne veut pas faire les trente-trois mille francs de cautionnement qui doivent être versés sous mon nom. Moi, je ne les ai pas; et je les aurais, que je ne voudrais pas les mettre en prise et les exposer aux avanies de mes créanciers.

— Vous avez bien toujours, dit du Portail, une bonne partie des vingt-cinq mille francs que la Peyrade vous a remboursés il y a un peu plus de deux mois?

— ]1 me reste deux mille cent deux francs cinquante centimes, répondit Cérizet; j'ai fait le compte hier; le surplus a passé à éteindre des dettes criardes.

— Alors, si vous avez payé, vous ne devez plus.

— Oui, ce que j'ai payé; mais ce que je n’ai pas payé, je le dois. |

— Comment! votre passif était de plus de vingt-cinq mille francs? dit du Portail d’un ton d’incrédulité.

— Est-ce qu’on se met en faillite à moins? répondit Cérizet comme un homme qui pose un axiome.

— Je vois bien qu’il faut vous faire la somine, dit du Portail avec humeur; mais la question est de savoir si l'utilité de votre présence dans l'affaire représente un intérêt de trois cent trente mille trois cent trente-trois francs trente-trois centimes.

— Dame, dit Gérizet, si une fois j'étais installé auprès de Thuillier, je ne désespérerais pas de mettre bientôt la. Peyrade en d'assez mauvais termes avec lui. Dans la direction d’un journal, il y a mille tiraillements inévitables, et, en étant toujours de l'avis du sot contre l’habile, j'exalterais l’amour-propre de l’un et ferais à l’amourpropre de l’autre des blessures qui bientôt leur rendraient la vie commune impossible. Ensuite, vous parliez d’un danger politique : un gérant, vous devez le savoir, quand il a l'intelligence nécessaire pour n’être pas un homme de paille, peut imprimer sourdement à l'affaire un peu de l'impulsion que l’on peut désirer.

— I] y a du vrai dans ce que vous dites là, répondit du Portail; mais l'échec à la Peyrade, voilà ce qui me. préoccupe le plus. | |

— Eh bien, dit Cérizet, je crois avoir pour le hp |

auprès de Thuillier un autre petit moyen assez insidieux.w

— Dites-le donc! fit du Portail avec impatience; vous | tournez là autour du pot comme si j'étais un homme avec lequel il y eût grand bénéfice à finasser.

— Vous vous rappelez, repartit Gérizet en s’accouchant,« que, dans le temps, Dutocq et moi fûmes très-intrigués de cet impertinent payement de vingt-cinq mille francs des venu tout à coup possible à la Peyrade? |

— Eh bien, fit vivement le rentier, auriez-vous décou=« vert l’origine de la somme improbable entre les mains de M. l'avocat? Est-ce que cette origine aurait quelque chose de véreux ?

— Voilà! dit Cérizet,

Et il raconta dans tous ses détails l’affaire de madame

Lambert, ajoutant que toutefois, après avoir chambré cette femme au greffe de la justice de paix le jour de la rencontre avec la Peyrade, il n’avait pu obtenir d'elle aucun aveu, quoique par son attitude la chère dame eût grandement confirmé toutes les présomptions de Dutocq et les siennes.

— Madame Lambert, rue du Val-de-Gràce, n° 9, chez le sieur Picot, professeur de mathématiques, dit du Portail en prenant ce renseignement en note. C’est bien, ajouta-t-il, mon cher monsieur Gérizet, revenez me voir demain.

— Mais faites attention, dit l’usurier, que je dois rendre réponse à la Peyrade dans la journée. Il est très-pressé de conclure, |

— Très-bien! vous accepterez, en demandant un répit de vingt-quatre heures pour verser le cautionnement, et si, après mes informations prises, nous voyons un intérêt à ne pas faire l’affaire, vous en serez quitte pour manquer de parole; on ne va pas en cour d’assises pour cela.

Indépendamment d’une sorte de fascination inexpliquée qu’il exerçait sur son agent, du Portail ne manquait jamais une occasion de lui rappeler le point de UE

quelque peu ténébreux de leurs relations.

Le lendemain, quand Gérizet se trouva en présence du rentier :

— Vous aviez deviné juste, lui dit du Portail : obligé de dissimuler l'existence de son magot, la femme Lambert, qui d’ailleurs voulait en opérer le recel à-un bon in-

térêt, aura eu l’idée d'aller trouver la Peyrade ; son exté-

rieur de dévotion le recommandait à sa confiance, la

somme a dû lui être livrée sans reçu. En quelle monnaie a été payé Dutocq?

— En dix-neuf billets de mille et en douze de cinq cents francs.

— C'est précisément cela, poursuivit du Portail, et i ne doit plus nous rester un doute. Maintenant, auprès de Thuillier, quel usage comptez-vous faire de ce renseignement?

— Je compte lui insinuer que la Peyrade, à qui il veut « donner sa filleule, est criblé de dettes; qu'il fait des emprunts usuraires et souterrains; que, pour s'acquitter, il va ronger le journal jusqu'aux os; que cette position d'homme endetté peut éclater d’un moment à l’autre, et poser on ne peut pas plus mal le candidat qui se place sous son patronage.

— Tout cela n’est pas mal, dit du Portail, mais il y a un autre usage plus concluant et plus radical à faire de la découverte.

— Voyons, maître, dit Gérizet, je vous écoute.

— Thuillier, dit du Portail, en est encore, n’est-il pas « vrai, à s'expliquer la saisie de sa fameuse brochure ? |

— Si fait, répondit l’usurier; justement la Peyrade me | disait hier en voulant me montrer jusqu'où allait la simplicité de Thuillier, qu’il l’avait fait donner dans la bourde la plus ridicule. L’honnête bourgeois reste persuadé que la saisie a été provoquée par M. Olivier Vinet, substitut du procureur général, Un moment, ce jeune magistrat … avait aspiré à la main de mademoiselle Collevillé, et, pour le brave Thuillier, les rigueurs du parquet sont une vengeance du refus que l’un de ses membres avait subi.

— À merveille ! dit du Portail; demain, comme préparation à une autre version dont vous serez l'organe, Thuillier recevra de M. Vinet une protestation très-vive et très-accentuée contre l’abus de pouvoir auquel il a sottement ajouté foi.

— Oui? fit Cérizet avec curiosité.

— Une autre explication devra alors être cherchée, continua du Portail, et vous aflirmerez à Thuillier qu’il est victime d’une affreuse machination de la police. Vous savez, la police ne sert qu’à cela, à faire des machinations?

— Parfaitement, dit l’usurier; j’ai signé vingt fois cette - affirmation quand je travaillais dans les journaux républicains et que...

— Vous étiez le courageux Cérizet, interrompit du Portail. Maintenant, la machination de la police, la voici : Le gouvernement avait été très-mécontent de voir Thuillier porté, en dehors de son influence, au conseil général de la Seine ; il en voulait à un citoyen indépendant et patriote qui, dans sa candidature, s'était carrément passé de lui ; il savait de plus que le grand citoyen préparait une brochure sur la matière, toujours si délicate, des finances, où ce dangereux adversaire était d’une expérience consommée. Alors, qu'a fait ce gouvernement essentiellement corrupteur ? Il a circonvenu un homme dont il avait out dire que Thuillier prenait les conseils, et, moyennant une somme de vingt-cinq mille francs, ce qui est une bagatelle pour la police, ce perfide conseiller, sans avoir l'air d'y toucher, s’est chargé d'introduire dans la brochure deux ou trois phrases pouvant mener droit son auteur en

cour d'assises, Or, le moyen que cette explication fasse IL, 11

un doute pour Thuillier quand il apprendra que, du jour

au lendemain, la Peyrade, qui, à sa connaissance, n'avait

pas un sou vaillant, a payé rubis sur l’ongle à Dutocq précisément ce chiffre même de vingt-cinq mille francs ?

— Diable! fit Cérizet, le coup n’est pas mal monté. Des gens de l’espèce de Thuillier croient tout ce qu'on leur raconte de la police.

— Vous comprenez alors, poursuivit du Portail, si Thuil-

lier aura envie de garder à ses côtés un pareil collabora-.

teur, et s’il sera encore empressé de lui donner en mariage sa filleule.

— Vous êtes un homme fort, monsieur, dit Gérizet en donnant de nouveau son approbation; mais, je dois vous l'avouer, je ne suis pas sans quelque scrupule en présence du rôle dont il est question pour moi. La Peyrade est venu m'offrir la gérance de ce journal, et, moi, je travaillerais à l’évincer…

— Et ce bail dont il vous a dépossédé malgré les plus

solennelles promesses, vous l’avez donc oublié? répondit le rentier, D'ailleurs, n’est-ce pas son bonheur que nous voulons, à cet entêté, qui se dérobe obstinément aux intentions les plus bienveillantes?

— Au fait, dit Cérizet, l'événement finira par m’absoudre, et je vais résolûment marcher dans lingénieuse voie que vous m'avez tracée. Mais je pense à une chose : je

ne puis pas, dès les premiers jours, jeter ma révélation à

Thuillier; il faut qu’elle soit préparée de longueur, et le versement du cautionnement doit être presque immédiat.

— Écoutez, monsieur Cérizet, dit du Portail avec autorité, si le mariage de la Peyrade et de ma pupillese fait,

mon intention est de reconnaître vos services, et une somme de trente mille francs sera vos épingles. Ainsi, trente mille francs d’une part, de l’autre vingt-cinq mille, ce sera juste cinquante-cinq mille francs que les combinaisons matrimoniales de votre ami la Peyrade vous auront rapportés. Mais, comme dans les baraques de foire, je n’entends payer qu’en sortant. Si vous faites le cautionnement de vos deniers, je ne suis pas inquiet : vous trouverez bien une manière de l’empêcher de tomber sous la griffe de vos créanciers. Si, au contraire, mon argent est en jeu, vous n’aurez ni la même ardeur ni ia même imagination pour le soustraire au péril. Arrangez-vous donc pour verser à votre compte trente-trois mille francs; en cas de succès, c’est de l'argent placé à près de cent pour cent. Voilà mon dernier mot, et je n’écoute pas d’objections.

Cérizet n’eut pas le temps d’en faire : à ce moment, la porte du cabinet de du Portail, où se passait la scène, fut brusquement ouverte, et une femme svelte et blonde, dont la physionomie respirait une douceur angélique, entra vivement dans l’appartement.

Sur ses bras, enveloppés de beaux langes blancs, reposait la forme d’un enfant au maillot.

— La! dit-elle; cette méchante Kate, elle me soutenait que ce n’était pas le docteur; je savais bien, moi, que je Yavais vu entrer! Eh bien, docteur, continua-t-elle en Sadressant à Cérizet, je ne suis pas contente de la petite, pas contente du tout; elle est pâlotte, elle a beaucoup maigri. Je crois que ce sont les dents,

Du Portail fit signe à Cérizet d'entrer dans le rôle qui

Le TER SN MP AO PRET.

» 1 #8 CAR LEE à DENTS

lui était brusquement dévolu, et qui lui rappela celui que lui-même avait pensé un instant à se donner dans la fameuse affaire Cardinal.

— Évidemment, répondit-il donc, ce sont les dents, les enfants pâtissent toujours un peu au moment de cette crise; mais il n’y a, chère madame, aucun symptôme qui doive vous inquiéter.

— Vous croyez, docteur, reprit la folle (car le lecteur a sans doute deviné Lydie, la pupille de du Portail); mais voyez donc ses pauvres petits bras, comme ils deviennent à rien.

Et, Ôtant les épingles des langes, elle mit Cérizet en présence d’un paquet de chiffons qui, pour la pauvre insensée, représentait une belle enfant blanche et rose.

Te

— Mais non, mais non, dit Cérizet, elle a un peu mai-.

gri, C’est vrai, mais la chair est ferme, et le facies excellent.

— Pauvre chérie! dit Lydie en embrassant son rêve avec effusion, je la trouve mieux, en effet, depuis ce matin. Qu'est-ce qu'il faut donc lui donner, docteur? la bouillie la dégoûte et elle ne veut pas non plus de bouillon gras.

— Eh bien, dit Cérizet, une petite panade, A-t-elle du goût pour les sucreries?

— Oh! dit la folle, dont la figure s’épanouit, elle les adore; est-ce que le chocolat lui serait bon?

— Certainement, dit Cérizet; mais pas de vanille, c’est échauffant.

— Alors, ce qu’on appelle du chocolat de santé, dit Lydie avec toutes les intonations de la mère de famille

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écoutant comme un dieu le médecin qui la rassure, —Mon oncle, ajouta-t-elle en s'adressant à du Portail, sonnez dcnc Bruneau pour qu'il aille tout de suite en chercher quelques livres chez Marquis.

— Bruneau vient de sortir, répondit le rentier; mais ça n’est pas pressé : dans la journée, il ira.

— Tenez, elle s'endort, dit Cérizet, qui n’était pas fàché de mettre fin à cette scène où, malgré sa nature racornie, il ne laissait pas de trouver quelque chose de pénible,

— C'est vrai, dit la folle en rajustant les langes et en se levant, je m'en vais la coucher. Adieu, docteur, vous êtes bien gentil de venir quelquefois sans qu’on vous envoie chercher ; si vous saviez comme les pauvres mères sont malheureuses, et combien, avec deux ou trois paroles, vous leur faites de bien!... Ah! la voilà qui crie maintenant.

— C'est tout simple, dit Cérizet, elle tombe de sommeil; elle serait bien mieux dans son berceau.

— Ah! je m'en vais lui jouer cette sonate de Beethoven que petit père aimait tant; c’est étonnant comme cela calme. Adieu, docteur, dit-elle encore une fois en s’arrétant au seuil dé la porte; adieu, bon docteur!

Et elle lui envoya un baiser.

Cérizet restait tout ému.

— Vous voyez, dit du Portail, si ce n’est pas un ange; jamais de méchanceté, jamais une parole aigre. De Ja tristesse quelquefois, mais toujours du souci prenant sa source dans la sollicitude maternelle; c’est ce qui donne aux médecins l’assurance que la réalité, venant se substituer à sa perpétuelle hallucination, pourrait lui rendre

186 SCÈNES DE LA ViE PARISIENNE.

la raison. Eh bien, voilà cependant ce que ce sot de la Peyrade refuse, avec l’accompagnement d’une dot magnifique ! Mais il faudra qu’il y passe, ou j’y perdrai mon nom. Tenez, ajouta-t-il en entendant quelques accords de piano, écoutez, quel talent! Des folles de cette espèce, mais il y a cent mille femmes lucides qui ne les valent pas et qui ne sont plus raisonnables qu’en surface.

Quand la sonate de Beethoven, exécutée avec une âme et une perfection de nuances qui remplirent le commis greffier d’admiration, fut arrivée à sa dernière mesure :

— Je suis de votre avis, monsieur, dit-il, la Peyrade refuse un ange, un trésor, une perle, et, si j'étais à sa place. Mais nous l’aménerons à vos fins. Maintenant, ce n’est plus avec du zèle que je veux vous servir, c'est avec de la passion, du fanatisme. ;

Comme Cérizet achevait ce serment de fidélité hors de la pièce où l’avait reçu du Portail, il entendit une voix de femme qui n’était pas celle de Lydie.

— Il est dans son cabinet, ce cher commandeur? disait cette voix avec un léger accent étranger.

— Oui, madame; mais entrez au salon, monsieur west pas seul, je vais aller le prévenir.

Ici, c'était la voix de Kate, la vieille gouvernante hollandaise.

— Tenez, passez par ici, dit vivement du Portail à Cérizet.

Et il lui ouvrit une porte dérobée qui, par un corridor noir, le mena directement sur l’escalier.

L'article par lequel la nouvelle rédaction d’un journal se met pour la première fois en rapport avec le public,

la profession de foi, comme on dit en style technique, est toujours d’un enfantement laborieux et difficile. Dans le cas particulier, il fallait du même coup, sinon poser encore, au moins laisser pressentir la candidature de Thuillier. Le projet de ce manifeste, après qu’il eut été rédigé par la Peyrade, fut donc très-longuement discuté. Le débat se passait en présence de Cérizet, qui, d’après les conseils de du Portail, avait pris possession de la gérance; toutefois, il n'avait pas encore versé le cautionnement, profitant en ceci de la latitude que l’administration, en cas de changement de propriété, est dans l’usage d'accorder pour l’accomplissement de cette formalité.

Habilement attisée par le maître fourbe, qui tout d’abord se constitua le flatteur de Thuillier, cette discussion, en plus d’un moment, devint orageuse et tourna à l’aigre; mais, comme, par l’acte de société, le dernier mot était laissé à la Peyrade pour tout ce qui concernait la rédaction, il finit par envoyer d'autorité à l'imprimerie l’article tel qu'il l’avait écrit.

Thuillier fat outré de ce qu’il appelait un abus de pouvoir, et, le lendemain, se trouvant seul avec Cérizet, en s’empressant de verser dans le sein du fidèle gérant ses douleurs et ses amertumes, il lui offrit une occasion toute faite et toute naturelle d'opérer le placement de la révélation calomnieuse complotée avec l’homme de la rue Honoré-Chevalier.

L’insinuation fut présentée avec un art et avec une mesure dont un plus fin que Thuillier eût été la dupe. Cérizet se donna Pair d’avoir peur du secret que lui avaient arraché l'entraînement de son zèle et une certaine sympa-

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thie commandée par l'élévation d'esprit et de caracière qui tout d'abord frappait dans Thuillier. Celui-ci rassura le traître en lui promettant que, d'aucune façon, il ne serait mêlé dans l'explication que pourrait amener sa confidence. Thuillier serait censé avoir été informé par un autre côté, et, au besoin, il ferait planer le soupçon sur Dutocq. Laissant le dard dans la plaie, Cérizet sortit pour quelques dispositions nécessaires au règlement définitif de l'affaire du cautionnement.

La scène se passait au journal. Depuis l'acquisition qu’il en avait faite, Thuillier, arrivant au bureau deux heures plus tôt qu’il n’était nécessaire, passait là sa journée, fatiguant tout le monde de son activité ardélione; le soir, il y revenait, il y aurait presque couché; et, dans le peu d’instants où il pouvait être entrevu par les siens, c'était, sur la fatigue que lui laissait la multiplicité de ses occupations, des doléances à faire craindre qu’il ne succombàt sous le fardeau et ne finit par compromettre sa santé.

Bourrelé de la terrible révélation, Thuillier ne put rester en place; il avait besoin de se confier, de prendre langue sur l'attitude qui lui était commandée par une si infernale découverte. Il envoya donc chercher une voiture, et, un quart d'heure plus tard, il avait tout confié à son Égérie, c'est-à-dire à Brigitte, sa bien-aimée sœur.

Brigitte s'était très-vivement prononcée contre toutes les déterminations prises par Thuillier durant les quelques jours qui venaient de s’écouler. D’aucune façon d’abord, füt-ce dans l'intérêt de la députation, elle n’aurait voulu que l’on renouàt avec la Peyrade. Elle avait avec lui des torts, grande raison pour lui en vouloir. Puis, dans le cas

où cet intrigant, comme elle l’appelait, viendrait à épouser Céleste, la crainte de voir amoindrir son autorité lui créant une sorte de seconde vue, elle avait fini par avoir l’instinct de toutes les noires profondeurs du caractère du Provençal, et avait déclaré qu’à aucun prix, dans tous les cas, elle ne ferait avec lui ménage commun.

Forcené d’ambition électorale, Thuillier avait passé outre ; plus tard, il espérait faire revenir sa sœur de ses préventions. Mais, quand ensuite était arrivée la question du journal, il avait trouvé chez Brigitte une opposition dont la vivacité avait été jusqu’à l’amertume :

— Ruine-toi, mon cher, avait-elle dit à Thuillier, tu en es le maître; ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour !

Toutefois, l'acquisition consommée, quand Brigitte s’é- {ait vue consultée sur plusieurs détails d'administration où apparaissait pour elle un nouvel emploi de ses ardeurs ménagères; quand elle avait eu à sa nomination deux places de plieuses; qu’elle avait pu transformer en garçon de bureau Coffinet, son concierge de la rue Saint-Dominique, dont, au moyen de ce cumul, elle reduisit la porte de deux cents francs; quand elle avait été chargée d’acheter du calicot pour les rideaux de la salle de rédaction, des lampes, des pelles et pincettes, et qu’elle avait reçu la mission d’aller de temps en temps donner son coup d'œil à la manière dont s’opéraient le lavage des écritoires, le balayage des bureaux et autres menus détails d'ordre et de propreté, elle avait considérablement rabaitu de sa mauvaise humeur : de telle sorte qu’en écoutant

la confidence de son frère, ce ne fut pas par des re- ; 15

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proches, mais par une sorte de chant de triomphe, célébrant l’accroissement probable de son pouvoir, qu’elle l’accueillit.

— Tant mieux! s’écria-t-elle, qu’on sache enfin que c’est un mouchard! Je m’en étais toujours doutée, ce cagotlà! Flanque-le à la porte sans explication. Nous n'avons pas besoin de Jui pour faire le-journal. Ce M. Cérizet, qui, d’après ce que tu dis, est un homme si bien, nous trouvera un autre rédacteur. D’ailleurs, en partant, madame de Godollo m'avait promis de m'écrire; aussitôt que nous serons en correspondance, c’est elle qui ne sera pas embarrassée de nous indiquer quelqu'un! Notre pauvre Céleste, un joli poulet que nous allions lui donner là!

— Tu vas! tu vas! répondit Thuillier; la Peyrade, ma chère, n’est qu'’accusé, il faut d’abord l’entendre; et puis il y a un acte qui nous lie, :

— Ah! très-bien, dit Brigitte. Je vois ton affaire; tu te laisseras encore entortiller; un acte avec un mouchard..…. comme s’il y avait des actes avec ces gens-là!

— Voyons! du calme, ma bonne Brigitte, repartit Thuillier, 1l ne faut pas ici faire de coup de tête. Certainement, si la Peyrade ne fournit pas une justification, mais, la, claire, catégorique et probante, je suis décidé à rompre, et je te montrerai que je ne suis pas une poule mouillée ; mais Cérizet lui-même n’a pas de certitude, ce sont de simples inductions, et je venais seulement te consulter pour savoir si je devais ou non provoquer une expli- .Cation ?

— ll n’y a pas de doute, dit Brigitte, il en faut une et à fond, ou je te renie pour mon frère.

— Cela suffit, dit Thuillier en sortant avec solennité, et tu verras si nous sommes faits pour nous entendre.

L'installation de l’Écho de la Bièvre dans l'appartement de la rue Saint-Dominique-d’Enfer était encore fort incomplète, car elle avait dû être fort précipitée; l’ancien local, situé rue des Noyers, dans une maison de la plus piètre apparence, n'avait pas paru un moment habitable, et, dans la reconnaissance du mobilier qui avait figuré à l’acte d'acquisition, 1l s'était rencontré pour Thuillier bien de la déception.

Ce mobilier pouvait s’inventorier de la manière qui “suit :

1° Trois tables en bois noirci;

20 Six chaises garnies de leur paille ou peu s’en faut comme le fameux luth de Bologne immortalisé par Molière ;

3° Un casier également en bois noir, servant au classement, par numéros, de la collection du journal;

L° Une fontaine de grès recouverte d’une chemise d’osier, meuble à peu près passé de mode, mais pouvant largement contenir six voies d’eau ; |

5° Trois chandeliers et une paire de mouchettes, l’éclairage dans l’ancienne administration de l'Écho de la Bièvre ne s’élevant pas même à la hauteur de la bougie de l’Aur'ore;

6° Une carafe et deux verres:

7° Neuf bouteilles vides, dont plusieurs, à en croire l'étiquette imprimée, auraient contenu du vrai rhum de la Jamaïque et de la véritable absinthe suisse.

Mais ce qui achevait de donner son cachet à l’établisse-

ment et faisait un peu mentir le fameux proverbe arrangé par Léon de Lora : Lès cordonniers sont toujours les plus mal CHAUFFÉS, dans une armoire de la salle de rédaction apparut un magnifique approvisionnement de mottes, mottes du plus gros calibre, sèches, compactes, résistantes; de la marchandise, en un mot, de premier choix, et laissant bien voir que les actionnaires-fondateurs avaient passé par là.

Cet inventaire fait, après le premier quart d'heure de désappointement, Thuillier avait bien vu qu'il fallait aviser, et, s'élançant dans un cabriolet, il s'était fait conduire rue Chapon,. Le lendemain, une des pièces du nou vel appartement sur la porte de laquelle un peintre avait reçu l’ordre d'écrire les mots sacramentels : Buréau el caisse, était coupée par un compartiment garni à hauteur d'appui d’un grillage en laiton; des deux côtés du guichet : par où devait passer l’argent des abonnements, et, par les soins de Brigitte, avait été disposée sur des tringles une garniture de percaline verte.

Dans la salle de rédaction, également annoncée par une inscription sous laquelle on lisait en plus petits caractères : Le public n'entre pas ici, une douzaine de chaises en merisier, un pupitre en chêne à écrire debout et une grande table oblongue non encore recouverte du tapis de serge verte que mademoiselle Thuillier s’était chargée de trouver d'occasion, un cartonnier, une pendule dite cartel pendue au mur et imitant la sonnerie des horloges de village; plus, deux vieilles cartes dressées par Samson, géographe de Sa Majesté, formaient un ameublement provisoirement très-suffisant,

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Du reste, au moment où Thuillier, de retour de sa conférence avec Brigitte, entra dans la salle de rédaction, la dernière consécration venait d’être donnée à l’établissement du journal : un apprenti de l’imprimerie entrait apportant une rame de papier à lettres ayant en tête le nom et l’adresse de Z’Écho. Jusqu'à la tête de lettre imprimée, on ne peut pas dire qu'un journal existe. La tête de lettre, c’est en quelque sorte son baptême : c’est pour cela que tous les fondateurs de feuilles publiques débutent par cette préoccupation symbolique; ils ont tou-

jours peur que leur création ne meure sans avoir été

pndoyée.

Thuillier trouva la Peyrade à son poste de de en chef; mais, dans le quart d'heure, l'avocat se voyait

assez embarrassé de la haute main qu’il s'était réservée

sur le choix des articles et sur celui des rédacteurs. Toujours poussé par sa famille, et comme conséquence de sa nomination au comité de lecture de l’Odéon, Phellion était venu s'offrir pour la rédaction des articles théâtre.

— Mon cher monsieur, dit-il en s'adressant à la Peyrade, après avoir demandé à Thuillier des nouvelles de sa santé, j'ak beaucoup suivi les spectacles dans ma jeunesse: les jeux de la scène, pendant la durée de mon assez longue carrière, ont continué à avoir pour moi un attrait particulier, et les cheveux blancs qui couronnent aujourd'hui mon front ne me paraissent pas être un obstacle à ce que je fasse profiter votre intéressante publication du fruit de mes études et de mon expérience. Comme membre du comité de lecture du théâtre de l’Odéon, je me suis d’ailleurs retrempé aux sources nouvelles, et, si

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j'étais bien sûr de votre discrétion, j'irais jusqu’à vous confier que, dans mes papiers, il ne serait pas impossible de retrouver une certaine tragédie de Sapor qui, dans mes belles années, me valut quelques succès de lecture dans les salons.

— Eh bien, mais, répondit la Peyrade tâchant à dorer le refus qu’il allait être obligé de formuler, pourquoi ne pas essayer maintenant de la représentation? Nous pourrions vous aider dans cette tentative.

— Certainement, dit Thuillier, un directeur de théâtre auquel nous recommanderons l'ouvrage...

— Non, répondit Phellion. D'abord, comme membre du comité de lecture de l’Odéon, ayant à apprécier les autres, il ne saurait me convenir de descendre moi-même dans l’arène. Je suis un vieil athlète dont le rôle est de juger les coups qu’il ne peut plus porter lui-même. En ce sens, la critique est tout à fait de ma compétence, d’autant mieux que j'ai, sur la manière de rédiger un feuilleton théâtral, des aperçus que je crois nouveaux. Le Castigat ridendo mores doit être, selon mes faibles lumières, la grande loi, disons mieux, la seule loi du théâtre. Je me montrerais donc impitoyable pour ces œuvres, purs enfants de l'imagination, auxquelles la moralité n’a aucune part, et que la prudence de la mère de famille...

— Pardon, dit la Peyrade, si je vous interromps; mais, avant de vous laisser prendre la peine de développer votre poétique, je dois vous avouer que, pour le feuilleton des théâtres, nous avons déjà des engagements pris.

— Ah! c’est différent, répondit Phellion; un honnête homme n’a que sa parole.

— Oui, dit Thuillier, nous avons quelqu'un; nous étions loin d'espérer que vous viendriez nous offrir votre honcrable collaboration.

— Eh bien, dit Phellion devenu intrigant, — car dans l'atmosphère du journal il y a je ne sais quoi qui porte à la tête, à celle des bourgeois surtout, — puisque vous voulez bien croire que ma plume serait susceptible de vous rendre quelques services, peut-être, données en variètés, des pensées détachées sur différents sujets, et que pour cette raison je n’ai pas hésité à qualifier de . diverses, seraient de nature à présenter un certain intérêt.

— Oui, dit la Peyrade avec une malice dont Phellion ne s’aperçut pas, des pensées, surtout si c'était dans le genre de la Rochefoucauld ou de la Bruyère. — Qu’en penses-tu toi-même, Thuillier? ajouta-t-il.

Il s'était réservé de laisser, le plus souvent qu’il lui serait possible, à M. le propriétaire la responsabilité des refus. | — Mais j'imagine, dit Thuillier, que des pensées, surtout si elles sont détachées, cela ne doit pas se suivre beaucoup.

— Évidemment, répondit Phellion, qui dit pensées détachées implique l’idée d’un grand nombre de sujets sur lesquels l’auteur promène sa plume sans avoir la prétention de former un tout.

— Alors, dit la Peyrade, vous signeriez en toutes lettres?

— Oh! non, repartit Phellion épouvanté; je n’aimerais pas à me donner ainsi en spectacle,

— Cette pruderie, que du reste je comprends et que j'approuve, répondit la Peyrade, tranche tout à fait la question : la pensée est un genre tout à fait individuel qui demande impérieusement à être personnifié dans un nom. Vous le sentez vous-même: Pensées diverses, par M. Trois- Étoiles, cela ne dit rien au public.

Voyant que Phellion se disposait à faire quelques objections, Thuillier, qui avait hâte d’en venir aux mains avec le Provençal, prit le parti de trancher dans le vif.

— Mon cher Phellion, dit-il donc, je vous demande bien pardon si nous ne jouissons pas plus longtemps du plaisir de votre conversation, mais nous avons à causer avec la Peyrade d’un article très-important, et, dans les journaux, ce diable de temps passe si vite! Si vous voulez bien, nous remettrons la question à un autre jour. Madame Phellion va bien? ù

— Parfaitement, répondit le grand citoyen, qui se leva sans paraître blessé du congé. A quand le premier numéro? ajouta-t-il. Il est très-attendu dans l’arrondissement.

— Demain, je pense, dit Thuillier en le reconduisant, notre profession de foi paraîtra; et il est temps, car, avec ce vieux fonds de cartons qu’en style de journaliste nous appelons des ours, nous ne tarderions pas à mettre en fuite les abonnés. Du reste, mon cher, vous recevrez le journal ; et à bientôt, n’est-ce pas? Apportez-nous toujours le manuscrit; le point de vue de là Peyrade est peut-être un peu absolu.

Ce baume jeté sur la plaie, et Phellion sorti, Thuillier sonna le garçon de bureau.

— Vous reconnaîtrez bien ce monsieur qui sort? dit le frère de Brigitte.

— Oui, m’sieu, il a une assez drôle de houle pour ça: et puis, c’est M. Phellion; est-ce que je ne lui ai pas tiré

le cordon plus de deux cents fois!

— Eh bien, quand il viendra, ni moi ni M. de la Peyrade n’y serons jamais, Souvenez-vous de cette prescripiion, elle est de rigueur; maintenant, laissez-nous.

— Diable! dit la Peyrade lorsque les deux associés furent seuls, comme tu mènes les ennuyeux! Prends

garde, cependant! dans le nombre, il peut se trouver des électeurs, et tu as bien fait de dire à Phellion qu’on lui enverrait le journal, il a dans le quartier son importance.

— Allons donc! dit Thuillier, est-ce que nous pouvons ainsi laisser dévorer notre temps par tous les songe-creux qui viendront nous offrir leur collaboration ? Ce n’est pas, du reste, une défaite que j'ai donnée à Phellion, nous avons effectivement à causer, et à causer très-sérieusement : ainsi prends un siége et écoute!

— Sais-tu, mon cher, répliqua la Peyrade en riant, que le journalisme fait de toi quelque chose de très-solennel ? Prends un siège, Cinna! Auguste n’a pas dû le dire autrement,

— Les Cinnas, malheureusement, dit Thuillier, sont beaucoup plus communs qu’on ne pense.

Il était encore sous le coup de l'engagement pris avec Brigitte et se proposait d’être poignant d’ironie; le sabot conservait la violente rotation que lui avait imprimée le coup de fouet de la vieille fille.

La Pevrade rit vlace auvrès de la table ronde. Ccmme

il ne laissait pas d’être intrigué, pour se donner une con-

tenance, s’emparant des grands ciseaux qui servent pou les emprunts de rédaction toute faite de journal à journal! il se mit à déchiqueter une feuille de papier sur laquelle du fait de Thuillier, s’entrevoyait une tentative d'article non suivie d'exécution.

Le Provençal assis, Thuillier ne commença pas encore, il se leva et se dirigea vers la porte restée entre-bâillée et qu’il voulait fermer. Mais, au contraire, l’ouvrant toute grande, parut Coffinet.

— Monsieur, dit-il à la Peyrade, veut-il recevoir deux dames qui désirent lui parler?

— Qu'est-ce que c’est que ces dames? demanda l'avocat.

— Deux dames très-bien mises, ça a l'air de la mère et la fille : la fille n’est pas à dédaigner. :

— Veux-tu qu’on les introduise, dit la Peyrade à Thuillier, ou que j'aille les recevoir dans l’antichambre?

— Puisqu’on a dit que tu étais là, qu’on les fasse entrer, répondit Thuillier ; mais tâche de les expédier promptement.

Et le propriétaire de l'Écho de la Bièvre se mit à se promener à grands pas, les mains derrière le dos : il y avait alors du Napoléon dans son attitude.

Le jugement de Coffinet sur la toilette des deux visi-

teuses, qui eurent alors accès dans le bureau, était fortement sujet à révision. Une femme est bien mise, non pas quand elle porte des choses riches et cossues, mais, quand dans sa toilette, qui d’ailleurs peut être d’une extrême simplicité, se remarque une secrète harmonie de formes et de couleurs qui lui approprie étroitement sa gracieuse

enveloppe. Or, un chapeau à passe très-courte, dit bibi (style de l’époque), ombragé de follettes et tellement rejeté en arrière, qu’il paraissait plutôt destiné à protéger les épaules qu’à servir d'encadrement au visage; un immense cachemire français, porté avec la gaucherie et l’inexpérience d’une jeune mariée; une robe de soie écossaise à grands quadrilles et à triple étage de volants; beaucoup trop de chaînes et de breloques, quoique d’ailleurs le gant et la chaussure fussent irréprochables, voilà ce qui constituait le costume de la plus jeune des deux dames. . Quant à l’autre, que remorquait en quelque façon sa fringante compagne, courte, épaisse de taille, le teint haut en couleur, elle était vêtue d’une robe, d’un châle et d’un chapeau où tout d’abord un œil exercé eût reconnu, sinon la provenance du Temple, à tout le moins un certain aspect de seconde main. C’est toujours par ce procédé économique que sont parées les mères d’actrices dont la Peyrade avait sous les yeux un type inénarrable; condamnés à faire le service de deux générations, les objets dont elles s’habillent, contre leur cours naturel, remontent des descendants aux ascendants.

Avançant gracieusement deux chaises :

— À qui ai-je l'honneur de parler? demanda la Peyrade.

— Monsieur, répondit la plus jeune des visiteuses, qui sans façon était entrée la première, je me présente sous les auspices d’un de vos confrères du Palais, M. Minard, avocat.

— Ah! très-bien, fit le Provençal; et quel est l'intérêt qu'il recommande à mon attention?

— Monsieur, je suis artiste dramatique, et j'ai fait dans

ce quartier-ci mes premières armes, ce qui me laisse espérer que le journal de la localité voudra bien m'être favorable: je sors du théâtre du Luxembourg, où, pendant quelque temps, j'ai tenu les rôles de jeune première.

— Et vous êtes maintenant? |

— Aux Folies, monsieur, où je suis engagée pour les Déjazet.

— Aux Folies? répéta la Peyrade d’un ton qui demandait une explication.

— Aux Folies-Dramatiques, dit en souriant d’un air agréable madame Cardinal, que le lecteur n’a pas manqué de reconnaître; ces demoiselles ont comme ça l’habitude de raccourcir les noms; aux Délassements-Comiques, elles vous disent les Délass-Com; moi, je leur z’ai toujours dit : « C’est très-mauvais genre; dans le commerce, au contraire, on allonge plutôt qu’on ne raccourcit. Ainsi dans le poisson, par exemple, on ne vous dira pas la raie tout <ourt, on vous dit : La raie, la raie tout en vie. Moi, je trouve que ça fait beaucoup mieux. »

— Ma mère! dit la jeune première avec une sécheresse d’astant plus impérieuse, qu’entrainée par un reste d’habitude madame Cardinal, en faisant sa citation, avait pris quelque chose de son ancienne intonation de marchande de marée.

— Et vous débutez prochainement? demanda la Peyrade.

— Oui, monsieur, dans une pièce féerie où j'ai cinq costumes : un rôle de page, un petit tambour des pupilles de Ja garde impériale, une grande coquette, une Dugazon

corset, et celui de la fée Lilas, où je parais au dénoûment au milieu des flammes du Bengale.

— Eh bien, mademoiselle, dit la Peyrade, je recommanderai au rédacteur chargé des théâtres de s'occuper spécialement de vos débuts.

— Pas vrai, monsieur, dit câlinement madamé Cardinal, on l’encouragera? C’est si jeune! d’abord, c’est pas pour dire, mais je puis le certifier, elle travaille jour et nuit.

— Ma mère! dit Olympe avec autorité, on me jugera ; il suffit que monsieur veuille bien me promettre qu’on donnera quelque attention à mes débuts... Aux Folies, il y a beaucoup de pièces dont ces messieurs ne rendent pas compte; mais, je le répète, étant enfant du quartier.

— Très-bien, mademoiselle! dit la Peyrade d’un ton définitif. Mon confrère Minard se porte bien?

— Mais oui, il a passé hier la soirée chez nous à me faire répéter mes rôles. |

— Vous lui transmettrez, je vous prie, mes compliments, dit la Peyrade en reconduisant les deux visiteuses.

Olympe Cardinal sortit la première, comme elle était entrée, laissant entre elle et sa mère, qui avait peine à la suivre, une distance d’une vingtaine de pas.

— Hein! dit la Peyrade à Thuillier en revenant, que dis-tu de M. Minard, un des prétendants à la main de Céleste? en voilà un qui prend les délais en patience!

— Nous n’y sommes pour personne! cria Thuillier au garcon de bureau en fermant la porte et en poussant le verrou. Maintenant, mon cher, ajouta-t-il en s'adressant à la Peyrade, nous allons causer, — Mon cher, dit Thuillier en entainant par l'ironie, — il avait entendu dire qu:

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rien n’était plus renversant pour un adversaire, — j'ai appris quelque chose qui te fera plaisir : je sais maintenant pourquoi ma brochure a été saisie.

‘Et il regarda fixement la Peyrade.

— Parbleu! dit celui-ci du ton le plus naturel, elle a été saisie parce qu’on voulait la saisir. On y à cherché et on y a trouvé, attendu que cela se trouve toujours quand on le veut, ce que MM. les gens du roi appellent des doctrines subversives.

— Non, tu n’y es pas, répondit Thuillier; la saisie était préparée, concertée, complotée d'avance.

— Entre qui? demanda la Peyrade.

— Entre ceux qui voulaient tuer la brochure et les misérables qui avaient promis de la livrer.

— Dans tous les cas, ceux qui achetaient, reprit l’avocat, ne faisaient pas un fameux marché; car, même persécutée, je ne vois pas que ton œuvre ait fait beaucoup de bruit.

— Mais ceux qui vendaient? repartit Thuillier avec un redoublement d’ironie.

— Ceux qui vendaient, répondit la Peyrade, c'était les plus habiles.

— Oh! je sais, dit Thuillier, que tu fais un grand cas de l'habileté; mais permets-moi de te dire que la police, « dont la main est pour moi évidente dans tout ceci, ne « passe pas pour jeter son argent par la fenêtre. |

Et il regarda de nouveau la Peyrade.

— Ainsi, reprit l'avocat sans sourciller, tu aurais découvert que la police avait maquignonné par avance l’étouffement de ta brochure ?

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- — Oui, mon cher, et je sais même positivement la somme payée à la personne qui s'était chargée de cette honnête combinaison.

— La personne, dit la Peyrade, en y pensant un peu, il ne serait pas impossible que je la connusse aussi; quant à la somme, je n’en sais pas un mot.

— Eh bien, le chiffre, moi, je puis te le dire : vingtcinq mille francs, fit Thuillier en accentuant vivement, voilà ce qui a été payé au Judas.

— Permets, mon cher, vingt-cinq mille francs, c’est beaucoup d’argent. Je ne le nie pas, tu es un homme important; cependant, tu n’es pas pour le gouvernement un épouvantail à lui faire faire de pareils sacrifices. Vingtcinq mille francs, c’est ce qu’on donnerait pour la suppression d’un de ces fameux pamphlets dirigés contre l’administration de la liste civile; mais notre élucubration financière n’avait pas cette portée, et une pareille somme, empruntée au chapitre des fonds secrets uniquement pour le plaisir de te faire une niche, cela me paraît un peu fabuleux!

— C'est qu'apparemment, reprit Thuillier avec aigreur, l’honnête entremetteur avait intérêt à exagérer ma valeur; ce qu’il y a de sûr, c’est que ce monsieur avait une dette de vingt-cinq mille francs qui le gênait beaucoup, et, quelque temps avant la saisie, le même monsieur s’est trouvé tout à coup en mesure de se libérer; à moins que tu ne saches me dire où il avait pris cet argent, la conséquence, il me semble, n’est pas difficile à tirer pour toi.

À son tour, la Peyrade regarda fixement Thuillier. — Monsieur Thuillier, lui dit-il en élevant la voix, pour

sortir des généralités et des énigmes, cette personne, me ferez-vous le plaisir de me la nommer?

— Eh bien, non, dit Thuillier en frappant sur la table, je ne la nommerai pas, à cause des sentiments d’estime et d'affection qui nous ont unis autrefois; mais vous m'avez compris, monsieur de la Peyrade!

— Au fait, dit le Provençal d'une voix que l'émotion altérait, j'aurais bien dû me douter qu'en introduisant ici un serpent je ne serais pas longtemps sans être souillé par son venin... Pauvre sot, tu ne vois pas que c’est une calomnie de Cérizet dont tu te fais l’écho!

— Il ne s’agit pas de Cérizet, qui m’a dit au contraire de toi un bien immense; mais réponds : commèént, n'ayant pas un sou la veille, et je suis payé pour le savoir, le lendemain t’es-tu trouvé en position de solder à Dutocq la somme ronde de vingt-cinq mille francs ?

La Peyrade réfléchit un moment.

— Non, dit-il, ce n’est pas Dutocq qui a parlé; il n’est pas homme à se mettre sur les bras un ennemi de ma taille sans y avoir un bon intérêt. L’infàème dénonciateur, c'est Cérizet, aux mains duquel j'ai arraché ta maison de la Madeleine; c’est Cérizet que ma longanimité est allée chercher sur son fumier pour le mettre en possession d’une situation honorable; c’est ce misérable pour lequel un bienfait n’est qu’un encouragement à une trahison de plus. Tiens! si je te disais ce que c’est que cet homme, je soulèverais ton cœur de dégoût; dans la sphère de linfamie, il a découvert des mondes...

Thuillier eut cette fois la réplique habile.

— Je ne sais pas ce que c’est que Cérizet, répondit-il,

ee

je ne le connais que par toi, qui me l’as présenté comme un gérant offrant toute espèce de garanties; mais, quand il serait plus noir que le diable, à supposer que la découverte me vint de lui, cela, mon garçon, ne te rendrait pas plus blanc.

— Sans doute, dit la Peyrade, j'ai eu tort de le mettre en rapport avec toi, mais nous avions besoin d'un homme qui sût les affaires de journaux, et il avait cette valeur pour nous. Peut-on sonder jamais les profondeurs de pareilles âmes? Je le croyais corrigé. Un gérant, après tout,

. m'étais-je dit, c’est de la chair à prison, une machine à signatures. J'avais cru trouver en lui au moins l’étoffe d’un homme de paille; je m'étais trompé, ce ne sera jamais qu'un homme de boue.

— Tout cela est bel et bon, dit Thuillier, mais les vingtcinq mille francs qui se sont trouvés si fort à propos en ta possession, d’où te venaient-ils? Voilà ce que tu oublies toujours de m’expliquer.

— Mais raisonne donc un peu, répondit la Peyrade : un homme de ma valeur puisant dans les caisses de la police et pauvre à ne pouvoir jeter à la face de ta harpie de sœur les dix mille francs dont elle me demandait compte avec l’insolence dont tu as été témoin!

— Mais enfin, dit Thuillier, si l’origine de cet argent est honnête, comme je ne demande pas mieux que de le croire, qui t’empêche de m’en donner connaissance? .

— Je ne le puis pas, répondit l’avocat; l’origine de cet argent est un secret que j'ai reçu Comme avocat.

— Allons donc! tu m'as dit toi-même que les statuts

de votre ordre vous défendaient de vous mêler d’affaires. U. 142

— Mettons, dit la Peyrade, que j'aie fait quelque chose qui ne soit pas absolument régulier, il serait étrange, après ce que j'ai risqué pour toi, que tu eusses le front de me reprocher.

— Mon pauvre ami, tu cherches à détourner les chiens, mais tu ne me feras pas perdre la piste. Tu veux garder ton secret, garde-le; moi, je suis maître de ma confiance et de mon estime, et, en te payant le dédit stipulé dans notre acte, je reprendrai la disposition du journal.

— Ainsi, tu me chasses! s’écria la Peyrade. L’argent que tu as mis dans cette affaire, tes chances à la dépu-

tation, tout cela sacrifié sur une imputation d’un CGérizet!

— D'abord, répondit Thuillier, en fait de rédacteur en chef, pour te remplacer il s’en trouve, mon cher! On l’a dit il y a longtemps : il n°y a pas d'homme indispensable. Quant à la députation, plutôt n’y arriver jamais que la devoir au concours de quelqu'un qui...

— Achève! dit Théodose en voyant que Thuiïllier hésitait, ou plutôt tais-toi, car tout à l'heure tu vas rougir de tes soupçons et me demander pardon à genoux.

Le Provençal avait compris que, sans une confession à laquelle il fallait se résoudre, l'influence et l'avenir qu'il avait ressaisis allaient lui manquer sous les pieds.

Reprenant la parole avec solennité :

| — Tu te souviendras, mon cher, dit-il, que tu as été sans pitié, et qu'en me soumettant à une sorte de torture morale tu m'as mis dans la nécessité de révéler un secret qui n’était pas le mien.

— Va toujours! répondit Thuillier; je prends sur moi toute la responsabilité : fais-moi voir clair dans ces ténè-

bres, et je serai le premier à reconnaître mes torts.

— Eh bien, dit la Peyrade, ces vingt-cinq mille francs sont les économies d’une servante qui est venue me prier de les prendre en lui en payant l'intérêt,

— Une servante qui a vingt-cinq mille francs d’économies! fichtre! il paraît qu’elle servait dans une bonne maison.

— Au contraire, elle est la gouvernante d’un vieux savant infirme, et c’est justement à cause de l’invraisemblance de cette somme entre ses mains qu’elle a tenu à faire dans les miennes une sorte de fidéicommis,

— Ma foi, mon ami, dit Thuillier d'un ton léger, nous étions embarrassés pour avoir des romans-feuilletons, mais, avec toi, je ne serais plus inquiet. On peut dire qu’en voilà, de l’imagination!

— Comment! dit vivement la Peyrade, tu ne me crois pas?

— Non, je ne te crois pas : vingt-cinq mille francs d'économies au service d’un vieux savant ! mais c’est aussi croyable que lofficier de La Dame blanche achetant un château de ses épargnes.

— Mais si je te prouve la vérité de mon explication, si je te la fais toucher au doigt?

— Dans ce cas, comme saint Thomas, je baisserai pavillon devant l'évidence; mais tu me permettras d’attendre, mon noble ami, que tu aies fait cette preuve.

Thuillier se trouvait superbe :

— Je donnerais bien deux louis, se disait-il, pour que Brigitte fût là pour être témoin comme je le mène.

— Voyons, dit la Peyrade, supposons que, sans sortir

de ce bureau et au moyen d’un billet écrit sous tes veux, je fasse paraître ici la personne dont je tiens cet argent, si elle te confirme mon dire, me croiras-tu?

Cette proposition et l'assurance avec laquelle elle était faite ne laissèrent pas d’étonner Thuillier.

— Alors comme alors, répondit-il en changeant de ton. Mais tu fais la chose aujourd’hui même, séance tenante ?

— Sans sortir d'ici, t’ai-je dit, il me semble que cela est clair.

— Et qui portera ce billet que tu vas écrire? demanda Thuillier.

Il croyait, en appuyant ainsi sur chaque détail, démontrer une écrasante perspiCcacité.

— Qui portera ce billet? répondit la Peyrade, parbleu! ton garçon de bureau que tu en chargeras toi-même.

— Eh bien, écris, dit Thuillier se décidant à pousser son homme à bout.

La Peyrade prit une feuille de papier à tête de lettre, et écrivit en lisant à haute voix :

« Madame Lambert est priée de se rendre sur-le-champ pour affaire urgente au bureau du journal l’Écho de la Bièvre, rue Saint-Dominique-d’Enfer, où le porteur du présent la conduira. Elle est attendue avec impatience par son dévoué serviteur,

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