‹ Les petits bourgeois (volume 2)Chapitre 29 sur 31 · THÉODOSE DE LA PEYRADE · texte numérisé non relu

THÉODOSE DE LA PEYRADE

— Tiens, est-ce bien ainsi? dit l'avocat en passant le papier à Thuillier.

— Parfaitement, dit Thuillier en prenant lui-même la

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précaution de plier le papier, qu’il cacheta; maintenant, mets l’adresse, ajouta-t-il.

” Et la lettre retourna dans les mains de la Peyrade.

. Thuillier sonna Coffinet.

| — Vous allez, lui dit-il, porter ce billet à son adresse pt vous ramènerez la personne. — Mais y sera-t-elle ? ‘demanda-t-il par réflexion. |

— C'est plus que probable, répondit la Peyrade; dans tous les cas, ni toi ni moi ne sortirons d'ici qu’elle ne soit venue; il faut que la lumière se fasse.

— Allez! dit Thuillier au garçon de bureau en se donnant un air théâtral.

Quand ils furent seuls, la Peyrade prit un journal et parut s’absorber dans cette lecture.

Thuillier, commençant à être assez inquiet du dénoûment, eut regret de n’avoir pas eu un mouvement dont l'idée lui vint trop tard.

— Oui, je devais, se dit-il, déchirer cette lettre, et ne pas pousser plus loin l’épreuve.

Voulant au moins avoir l’air de réintégrer un peu la Peyrade dans la position dont il l’avait menacé de le dépossédeni:

— Dis donc, fit-il, je viens de passer à l'imprimerie ; les caractères neufs sont arrivés, nous pourrons, je pense, paraître demain.

La Peyrade ne répondit pas, il se leva et alla continuer ca lecture auprès de la fenêtre.

— ]l me boude, se dit Thuillier; dans le fait, s’il est innocent, il y a de quoi; mais, après tout, pourquoi a-t-il amené ici ce Gérizet ?

v10 HSCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

Et, pour se cacher son embarras et sa préoccupation, il se mit à la table de rédaction, prit du papier à tête et sû donna une lettre à écrire.

De son côté, la Peyrade ne tarda pas à venir se rasseoir, et, prenant aussi du papier, avec cette rapidité fiévreuse qui annonce un homme ému, sur ce papier il fit courir sa plume.

Du coin de l’œil, Thuillier essaya de voir ce que ie Provençal écrivait, et, comme il remarqua qu'il séparait ses phrases par des chiffres placés en vedette :

— Tiens! dit-il, est-ce que tu rédiges un projet de loi?

— Oui, répondit sèchement la Peyrade : la Loi du vaincu.

Un peu après, le garçon de bureau ouvrit la porte et introduisit madame Lambert, qu'il avait trouvée chez ee et qui errivait un peu effarée. |

— Vous êtes madame Lambert? lui dit Thuillier d’un ton magistral.

— Oui, monsieur, répondit la dévote d’une voix mal assurée.

Après l’avoir engagée à s'asseoir, voyant que le garçon de bureau restait là, ayant l’air d'attendre des ordres :

— C’est bien, lui dit Thuillier, allez! et ne nous laissez entrer personne.

La gravité et le ton souverain de Thuillier n’avaient fait qu'augmenter l’émoi de madame Lambert. Elle avait cru n’avoir affaire qu’à la Peyrade et elle se voyait reçue par un inconnu à l'air rogue, tandis que l'avocat, qui s'était contenté de la saluer, ne prononçait pas une parole: de pius, la scène se passait dans un bureau de journal, et l’on sait que, pour les dévots en particulier, tout ce qu

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tient à la presse a quelque chose d’infernal et de diabo= lique.

— Eh bien, mon cher, dit Thuillier à l’avocat, il me semble que rien ne t’empêche plus d'expliquer à madame pourquoi tu l’as mandée ici.

Afin de ne laisser aucun soupçon à Thuillier, la Peyrade devait aborder la question crûment et sans préparation aucune.

— Nous voulions vous demander, madame, dit-il donc ex abrupto, s'il n’est pas vrai qu’il y a deux mois et demi

à peu près vous avez remis entre mes mains, à charge de

vous en payer l'intérêt, une somme ronde de vingt-cinq mille francs?

Quoiqu’elle sentit sur elle les yeux de Thuillier et ceux du Provençal, madame Lambert, sous le coup de cette question tirée à bout portant, ne put s'empêcher de faire

un haut-le-corps.

— Jésus, mon Dieu! s’écria-t-elle, vingt-cinq mille francs! et où aurais-je pris une somme pareille?

La Peyrade ne marqua pas sur son visage le désappointement qu’on aurait pu croire. Quant à Thuillier, le regardant d’un air de douloureuse commisération :

— Tu vois, mon cher... lui dit-il.

— Ainsi, reprit le Provençal, vous êtes bien sûre, madame, de ne pas avoir versé dans mes mains une somme de vingt-cinq mille francs : vous le soutenez? vous Paffirmez?

— Eh! monsieur, est-ce que jamais vingt-cinq mille francs et une pauvre femme comme moi ont pu passer par la même porte? Le peu que j'avais, on le sait bien, a

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été absorbé dans le nénage du pauvre cher monsieur dont depuis plus de vingt ans je suis la domestique.

— Ceci, dit Thuillier avec importance, me paraît catégorique.

La Peyrade ne laissa pas voir l'ombre d’une émotion; au contraire, ayant l’air de jouer dans le jeu de Thuillier :

— Tu l’entends, mon cher, lui dit-il, et au besoin j'invoquerais ton témoignage, madame n’avait pas vingt-cinq mille francs, elle ne me les a par conséquent pas remis; et, comme le notaire Dupuis, chez qui je me figurais les avoir placés en son nom, est parti ce matin pour Bruxelles emportant les fonds de tous ses clients, je n’ai aucun compte à faire avec madame, et la fuite du notaire Dupuis...

— Le notaire Dupuis est en fuite! s’écria madame Lambert poussée par cette terrible nouvelle hors de ses semblants habituels de douceur et de résignation chrétiennes; ah bien! en voilà une canaille, que ce matin encore il mangeait le bon Dieu à Saint-Jacques du Haut- Pas!

— C'était sans doute, répondit la Peyrade, pour obtenir un heureux voyage. |

— Monsieur en parle bien lestement, continua madame Lambert, mais pas moins ce brigand m’emporte mes économies; et, au fait, je les ai remises à monsieur, c'est monsieur qui m'en répond, je ne connais que lui.

— Hein! dit la Peyrade à Thuillier en lui montrant madame Lambert, qui, dans toute son allure, avait quelque chose de la louve à laquelle on vient de ravir ses petits,

est-ce nature, cela? Crois-tu qu'entre madame et moi il se joue une comédie?

— Je suis atterré, répondit Thuillier, de l'audace de ce Cérizet, atterré de ma bêtise ; je n’ai plus qu’à me mettre complétement à ta discrétion.

— Madame, dit alors gaiement la Peyrade sans voir qu'avec cette citation il se mettait le doigt dans l'œil, remeltez-vous d'une alarme si chaude; le notaire Dupuis continue à être un saint homme et il est incapable de rien faire perdre à ses clients, votre argent est toujours en sûreté chez lui. Quant à monsieur, à qui j'avais besoin de faire la preuve que vous m’aviez bien en effet remis cet argent, c’est un autre moi-même, et, connu de lui, votre secret ne l’est toujours que de moi.

— C'est très-bien, monsieur! dit madame Lambert : ces messieurs, alors, n’ont plus besoin de moi?

— Non, chère madame, et veuillez me pardonner la petite terreur que j'ai été obligé de vous causer.

Madame Lambert sortit avec tout le semblant de l’humilité la plus respectueuse; mais, quand elle fut à ia porte, elle revint sur ses pas et vint dire à la Peyrade, d’un ton d’ailleurs tout confit en douceur :

— Quand monsieur croit-il être en mesure de me remeitre mon argent?

— Mais, je vous l’ai dit, répondit la Peyrade avec sécheresse, les notaires ne rendent pas au pied levé les sommes dont ils ont opéré le placement,

— Monsieur pense-t-il que, si je passais moi-même chez M. Dupuis pour lui demander sa commodité?

— Je pense, répondit vivement l'avocat, que vous feriez,

en allant chez lui, une démarche parfaitement ridicule; il a reçu l’argent de moi, en mon nom, ainsi que vous l'aviez désiré, et ne connaît que moi.

— Alors, monsieur voudra bien s'occuper, n’est-ce pas, de faire rentrer cette petite somme, qui n’est rien pour lui ? Je ne presserai pas monsieur, comme de juste; mais, dans deux ou trois mois, je pourrais avoir emploi de la chose, on wa parlé d’une petite propriété qui pourrait me convenir.

— C'est bien, madame Lambert, répondit la Peyrade avec une irritation très-contenue; il sera fait suivant votre désir, et, dans moins de temps que vous ne le pensez peut-être, j'espère que votre argent vous sera remis.

— Ça ne contrarie pas monsieur ? dit la béate; il m'avait toujours dit qu’à la première indiscrétion que je commettrais...

— Oui, oui, c’est entendu, dit le Provençal en interrompant.

— J'ai bien l'honneur d’être la très-humble servante de ces messieurs, dit alors la dévote, qui cette fois sortit définitivement.

— ‘Tu vois, mon cher, dit Théodose à Thuillier aussitôt … qu'ils furent seuls, à quoi me mènent les complaisances qu'il faut avoir pour ton esprit malade: cette dette était dormante, à l’état chronique, tu la fais passer à l’état aigu ln

— Je suis désolé, mon cher ami, de ma sotte crédu-lité; mais ne t'inquiète pas de l’exigence de cette femme, nous verrons à arranger Cela, et, quand on devrait te faire la somme en avance sur ta dot.

— Du reste, mon excellent ami, dit la Peyrade, nus

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- avons de toute manière besoin de recauser de nos arrangemenits intérieurs; je n’ai pas envie d’être chaque matin

remis en question, et tout à l'heure, en attendant cette - femme, j'ai rédigé un petit projet d’acte que nous discuferons et que nous signerons, si tu le veux bien, avant apparition du premier numéro.

— Mais, dans notre acte de société, répondit Thuillier, nous avons, il me semble, une charte.

— Qu’avec un maigre dédit de cinq mille francs, qui en est l’article 14, interrompit Théodose, tu peux mettre, quand tu voudras, dans ta poche : merci! Nous aviserons à quelque chose de plus positif.

A ce moment entra Cérizet. Il avait l'air guilleret et vainqueur.

— Mes-maîtres, dit-il, j’apporte les capitaux, et dans une heure le cautionnement sera fait et parfait.

Mais, venant à remarquer que sa nouvelle était accueillie avec une grande froideur :

— Eh bien, qu’y a-t-il donc? demanda-t-il.

— Il y a, dit Thuillier, que je ne m'’associe pas aux hommes à double face et aux calomniateurs; que nous n’avons besoin ni de vous ni de votre argent, et que je vous engage à ne pas honorer plus longtemps ces lieux de votre présence.

— Tiens! tiens! tiens! dit Cérizet, le papa Thuillier s’est encore laissé mettre dedans!

-— Sortez, monsieur! dit Thuillier, vous n'êtes plus rien ICI. | &

— Mon petit, dit Cérizet à la Peyrade, il paraît que tu las retourné, l’honnête bourgeois, Au fait, il n’a pas in-

venté l'imprimerie, et toi, nous t’avons vu à l’œuvre. Ça ne fait rien, je trouve que tu as tort de ne pas aller voir du Portail, et je vais lui conter.

— Sortez-vous, monsieur! s’écria Thuillier d’un ton de menace.

— Après tout, mon cher monsieur, repartit l’usurier, ce n’est pas moi qui suis venu vous chercher; on vivait bien avant vous et l’on vivra encore après. Tàchez seulement de ne pas payer les vingt-cinq mille de votre poche, car ça vous pend au nez.

Cela dit, Cérizet remit dans la sienne son portefeuille, contenant les trente-trois mille francs en billets de banque, et, après avoir repris sur la table son chapeau, qu'il y avait déposé en entrant, de l’avant-bras il en rétablit soigneusement le lustre et sortit.

Thuillier avait été amené par la confidence de Cérizet à faire la plus désastreuse des campagnes. Devenu ’humble serviteur de la Peyrade, il fut obligé de passer par toutes ses conditions. Cinq cents francs par mois pour les soins que l'avocat donnerait au journal; sa rédaction payée à part sur le pied de cinquante francs la colonne, ce qui était énorme, eu égard à l’exiguité du format; engagement de continuer le journal pendant six mois, sous peine de payer un dédit de quinze mille. francs; lomnipotence la plus absolue stipulée au profit du rédaceur en chef, qui restait souverainement maître d'insérer, contrôler, rejeter tout article, sans être tenu même d’exprimer les motifs de sa détermination : telles furent les stipulations ostensibles du traité fait double et de bonne {or entre les parties.

Mais, en vertu d’une autre convention secrète, Thuillier se portait caution de la somme de vingt-cinq mille francs dont la Peyrade était comptable envers la dévote, s’engageant toutefois ledit sieur la Peyrade, au cas où un mariage interviendrait entre lui et mademoiselle Céleste Colleville et où la caution consentie par Thuillier aurait eu précédemment son effet, à tenir pour reçue en avancement de la dot la somme qui aurait été payée en son lieu et place. De cette manière, le rusé Provençal arrivait à tourner la loi, qui n’admet plus de dédit en matière de - mariage. Car n’était-ce pas un véritable dédit que cette somme de vingt-cinq mille francs dans laquelle Thuillier n’était sûr de rentrer que par la conclusion du mariage resté jusque-là à l’état de projet?

Les choses ainsi réglées et tout accepté par le candidat, qui, hors de la Peyrade, ne se voyait aucune chance de succès, Thuillier eut une heureuse idée : il alla chercher au Girque-Olympique, où il l'avait reconnu recevant les billets au contrôle, un employé retraité de son bureau, nommé Fleury, et lui proposa la gérance. Ancien militaire, tirant bien le pistolet et habile à l’escrime, ce Fleury devait être un excellent porte-respect pour le journal. Non moins habile dans l’art de promener ses créanciers, c'était lui qui, le premier, au ministère des finances, avait eu l'ingénieuse idée de mettre, de son fait, des oppositions supposées sur son traitement, de manière à rendre inutiles les oppositions sérieuses qui pouvaient se présenter. Le même procédé fut employé pour préserver de toute atteinte les trente-trois mille trois cent trente-trois francs trente-

trois centimes qu'aux termes de la loi il devait verser à IT. 43

son nom. Le journal ainsi définitivement constitué, sauf adjonction de quelques corédacteurs que l'on devait trouver plus tard, et dont, pour le moment, grâce à ‘sa facilité de plume, la Peyrade pouvait se passer, le premier numéro fut lancé.

Thuillier recommença à travers Paris la course d’exploration que nous lui avons vu faire lors de la publication de sa brochure. Entrant dans les cabinets’ de lecture et dans des cafés, ‘il demandait l'Écho de la Bièvre, «et, quand, réponse malheureusement assez fréquente, on lui disait qu’onne connaissait pas ce journal :

— C’est incroyable! s'écriait-il, qu’une maison qui se respecte ne reçoive pas une feuille aussi répandue!

Et il sortait dédaigneusement, sans s’apercevoir qu’en beauconp d'endroits, où l’on était au courant de ce manége de commis voyageur, on n’y faisait attention que pour lui rire au nez.

Le soir du jour où parut Particle d’inauguration, Brigitte, quoique ce ne fût pas un dimanche, eut dans son salon grande affluence. Réconciliée avec ‘la Peyrade, que son frère avait amené à diner, la vieille fille lui détlara que, sans flatterie, son premier-article|lui paraissait furieusement bien tapé. Du reste, au dire de tous les survenants, le public se montrait enchanté du numéro paru dans Je matinée.

Le public, on sait ce que cela veut dire : pour tout homme qui lance un écrit de par le:monde, le public se compose de cinq ou six familiers qui, sans ‘se brouiller avec l’auteur, ne sauraient se dispenser d’avoir pris COn= naissance de ses élucubrations,

‘ae

— Moi, s'écria Colleville, je puis dire que c’est le premier article politique que j'aie lu et qui ne m'ait pas en dormi! | |

— ]l est certain, dit Phellion, que cet article me parail empreint d'une vigueur jointe à un atticisme qu’on cer cherait en vain dans la rédaction ordinaire des papiers publics.

— Oui, dit Dutocq, c’est très-bien présenté; et puis:il y a comme ça une manière de tourner la phrase qui n’est pas le style du premier venu. Mais il faut voir ça à l’user.

Je crois que demain l’Écho de la Bièvre sera fortement

attaqué par les autres journaux.

— Parbleu! dit Thuillier, c’est ce que nous demandons, et, si le gouvernement voulait nous faire l’amitié de nous Saisir...

— Merci, patron! dit Fleury, que Thuillier avait aussi amené à diner, j’aimersautant ne pas entrer si vite dans l'exercice de mes:fonctions.

— Oh! saisis... dit! Dutocq, vous ne serez pas saisis; mais je crois que les journaux ministériels vont vous làcher une fière bordée.

Le lendemain, Thuillier était au journal dès les huit heures du matin, afin d’assister le premier:à cette formidable salve. Tous les journaux parcourus, il se trouva qu’il n’était pas plus question de Z’Écho de la Bièvre que s’il n’eût pas existé.

Quand Ja Peyrade arriva, il trouva son malheureux ami dans la consternation.

— Ça étonne ! dit tranquillement le Provençal; je vous ai laissés aller hier dans vos prévisions d’un chaud enga-

ÉCRAN, { AE Te L EL

gement avec la presse; mais je savais bien, moi, que ce

matin il n’y aurait pas un mot sur notre compte. Est-ce

que, contre tout journal qui débute avec un peu d'éclat,

il n’y a pas toujours pendant une. quinzaine, et quelque-

fois même pendant des mois entiers, la conspiration du

silence ?

— La conspiration du silence! répéta Thuillier avec admiration.

Il ne savait pas ce que cela signifiait, mais dans le mot seul il trouvait de la grandeur et quelque chose qui parlait à l'imagination. Quand la Peyrade lui eut expliqué que, par la conspiration du silence, il fallait entendre un parti pris de mutisme absolu que les journaux déjà existants affectent à l’égard des journaux qui arrivent, pour éviter de leur faire prospectus en s’occupant d'eux, son esprit ne fut presque pas plus satisfait qu'il ne l'avait été préventivement par la rondeur ronflante du mot, Le bourgeois est ainsi fait; le mot est une monnaie qui a cours pour lui sans conteste. Pour un mot, il s'exalte ou s’apaise, s'indigne ou applaudit. Avec un mot, on le conduit à faire une révolution et à changer le gouvernement de son

\choix.

Mais le journal n’était que le moyen; le but, c'était la

candidature de Thuillier; elle avait été insinuée plutôt que

posée dans les premiers numéros ; mais un matin, dans les colonnes de L'Écho, parut une lettre de quelques électeurs, remerciant leur mandataire du conseil général de l’attitude ferme et franchement libérale qu'il avait su garder dans la gestion des intérêts communaux, « Cette fermeté lui avait valu la persécution d'un gouvernement

qui, traîné à la remorque de l'étranger, avait abandonné la Pologne et s'était vendu à l’Angleterre; l'arrondissement avait besoin, pour le représenter à la Chambre, d’un homme aux convictions éprouvées, qui, tenant haut et ferme le drapeau de l'opposition dynastique, devint, par la seule signification de son nom, une sévère leçon donnée au pouvoir. »

Ilustrée d’un habile commentaire de la Peyrade, cette lettre avait pour signataires Barbet et Métivier, tous deux locataires de la maison de la rue Saint-Dominique, et le second, marchand de papier du journal; presque tous les fournisseurs de Brigitte, chez lesquels, en vue de l’élection, elle avait continué de se servir depuis son émigration ; le médecin, le pharmacien et l'architecte de Thuillier, et enfin Barniol, gendre de Phellion, qui professait des opinions assez avancées, avaient également mis leurs noms au bas de cette lettre. Quant à Phellion, 1l en avait

trouvé les termes trop peu mesurés, et, toujours sans peur

comme sans reproche, quoiqu'il dût penser que son refus de concours pourrait nuire aux intérêts de cœur de son fils, il s'était courageusement abstenu,

Ce ballon d’essai fut de l'effet le plus heureux; les dix ou douze noms qui se mettaient en avant passèrent pour exprimer la volonté générale des électeurs et s’appelèrent « la voix du quartier » ; tout d’abord, la candidature de Thuillier fit assez de chemin pour que Minard hésitât à placer la sienne en regard.

Ravie de la tournure que prenaient les choses, Brigitte fut la première à dire qu’il fallait enfin couler la question du mariage, et Thuillier fut d'autant plus de cet avis, que,

d’un moment à l’autre, il craignait de se voir mis’ en demeure de payer la somme pour laquelle il s'était porté caution. Une explication à fond eut lieu entre le Provençal et la vieille fille. Elle ne luï cacha rien des appréhensions qu’elle avait conçues relativement au maintien de son autorité souveraine, quand un gendre de son esprit'et de son caractère se serait établi dans la maison. Si nous devions nous contrarier, finit-elle par dire, il vaut mieux dès . le commencement faire ménage à part, nous n’en serons pas plus mauvais amis pour cela.

La Peyrade répondit que, « pour rien au monde, il ne souffrirait l’arrangement dont on lui parlait : il faisait au contraire entrer en ligne de compte, parmi les heureuses chances de son avenir, la sécurité où il seraït mis tou- Chant la bonne conduite des affaires matérielles de sa maison par la haute direction que se réserverait Brigitte. Il aurait bien assez de l'administration des intérêts extérieurs, et ne comprenait pas qu’on eût pu lui supposer la pensée d'intervenir dans des détails auxquels il était souverainement impropre. » Bref, il rassura et persuada si bien Brigitte, qu’elle l’engagea à faire sans! retard les démarches pour la publication des bans, se réservant pour son compte de préparer Céleste à un dénoûment prochain et s'engageant à le faire accepter sans sourcilier.

— Ma chère petite, dit-elle un matin à Céleste, je pense que tu n’as plus dans l’idée de devenir la femme de Félix Phellion. D'abord, il est toujours plus athée que jamais’ et, en outre, tu as bien remarqué toi-même que la #tête lui tournait. Tu as pu voir, chez madame Minard, madame Marmus, qui a épousé un savant, officier de la Légion

d'honneur, ettimême membre de l’Institut. 11 n'y a pas de femme plus malheureuse : son mari a été la loger derrière le Luxembourg, près de la rue Notre-Dame des Champs, dans la rue Duguay-frouin, une rue qui n’est ni pavée ni éclairée. Quand il sort, il ne sait pas où il va, et se trouve au Champ de Mars quand il se rend au faubourg Poissonnière; il n’est pas même capable de donner son adresse à un cocher de citadine, et c’est un homme si distrait, qu’il ne peut pas vous dire s’il est avant ou après dîner. Tu imagines comme, avec des gens qui ont toujours le nez dans les lunettes pour regarder les astres, une femme doit passer son temps!

— Mais Félix, dit Céleste, n’est pas aussi distrait que cela.

— Sans doute, parce qu’il est plus jeune, mais par l’âge sa distraction ne fera qu'augmenter avec son athéisme:: nous sommes donc tous d'accord que ce n’est pas le mari qu'il te faut, et ta mère, ton père, Thuillier, moi enfin, tous ceux qui ont le sens commun dans la maison, nous sommes décidés pour que tu te prononces en faveur de la Peyrade, un homme du monde qui fera son chemin, qui nous a rendu de très-grands services et qui va faire encore ton parrain député. Nous sommes disposés à te faire, à sa considération, une dot comme nous ne la ferions certainement pas pour un autre. Ainsi, c’est dit, les bans vont être publiés, et d’aujourd’hui en huit nous signons le contrat. Il y aura un grand diner pour les parents:et pour les intimes, et ensuite une soirée où l’on signera l'acte et où l’on fera l’exposition de ton trousseau et de ta corbeille, et, comme c’est moi qui m'en mêle, je te réponds que ce sera dans le bon genre, surtout si tune

fais pas l'enfant et que tu te rendes gentiment à nos idées.

— Mais, tante Brigitte.…., dit timidement Céleste.

— ]l n’y a pas de mais ni de si, repartit impérieusement la vieille fille, c’est arrangé comme ça. et, à moins que vous n’ayez, mademoiselle, la prétention d’avoir plus d’esprit que tous vos parents.

— Je ferai ce que vous voudrez, ma tante, répondit Céleste, qui sentait un nuage près de crever sur sa tête et ne se savait pas de force à lutter contre la volonté de fer dont elle venait d'entendre l'arrêt.

Allant aussitôt verser ses chagrins dans l'âme de madame Thuillier, sa marraine, quand elle s’entendit conseiller la patience et la résignation, la pauvre enfant pensa que, de ce côté, elle ne pouvait attendre aucun appui, même pour le moindre essai de résistance, et elle dut tenir son sacrifice pour accompli.

Se précipitant avec frénésie sur le nouvel élément d’activité qu’elle venait d'introduire dans sa vie, Brigitte se mit aussitôt en campagne pour la confection du trousseau et pour l'achat de la corbeille. Comme les avares, qui, pour une grande occasion, sortent de leurs habitudes et de leur caractère, la vieille fille ne trouva rien d’assez beau et jeta l'argent par la fenêtre, de sorte que, jusqu’au jour de la signature du contrat, le bijoutier, la couturière, la lingère, la marchande de modes, le tapissier, tous choisis parmi les maisons les mieux famées, furent en permanence chez Brigitte.

— C'est comme une procession, disait avec admiration Joséphine la cuisinière à Françoise de chez Minard, et, du soir au matin, la sonnette ne décesse pas.

Le dîner fut commandé chez Chabot et Potel, et non chez Chevet. Par là, Brigitte voulut constater son initiative et ne pas rester dans les errements dé madame de Godollo. Le personnel des convives se trouva ainsi composé : trois Thuillier, trois Colleville, en comptant la future; la Peyrade le prétendu; Dutocq et Fleury, le gérant de l’Écho de la Bièvre, qu'il avait priés d’être ses témoins, le nombre infiniment restreint de ses relations ne lui laissant pas le choix; Minard et Rabourdin, choisis pour témoins du côté de Céleste; madame, mademoiselle Minard et Minard fils ; deux collègues de Thuillier au conseil général; le notaire Dupuis, chargé de la rédaction du contrat, et enfin l’abbé Gondrin, directeur de la conscience de madame Thuillier et de Céleste, et qui devait bénir le mariage.

Ce dernier des élus était un ancien vicaire de Saint- Jacques du Haut-Pas, qu’une grande élégance de manières et son talent de prédication avaient fait appeler, par monseigneur l’archevêque, de la pauvre paroisse où il avait débuté, à l’aristocratique église de la Madeleine. Depuis que ses deux pénitentes étaient redevenues ses paroissiennes, le jeune abbé les visitait quelquefois, et Thuillier, qui était allé lui exposer à sa façon la convenance du choix qu’il avait fait en la personne de la Peyrade, en ayant soin de calomnier les opinions religieuses de Félix Phellion, avait facilement obtenu que de sa parole onctueuse et persuasive il contribuât à la résignation de la victime.

Au moment de se mettre à table, trois convives fren| défaut : Minard fils, Minard père et le notaire Dupuis. Ce dernier, dans la matinée, avait écrit un mot à Thuillier

pour Jui dire qu’on ne l’attendît pas à dîner, mais qu’à jeuf heures précises il serait avec le contrat dans le salon et aux ordres de mademoiselle Thuillier. Quant à Julien Minard, sa mère l’excusa ‘en disant qu’il était retenu à la Chambre par un violent mal de gorge; pour'Minard père, qui n'arriva pas avec sa femme et sa fille, son absence resta inexpliquée, et, comme l’heure se passait, madame Minard, tout en assurant que son mari viendrait, insista pour qu'on se mît à table sans lui. Brigitte ordonna qu’on lui tint le potage chaud, parce que, dans les mœurs bourgeoises, un diner sans potage n’est pas un dîner!

Le repas fut médiocrement gai, et, si la chère se trouva meilleure, pour l’entrain et pour la chaude allure de la conversation, quelle différence avec le fameux banquet improvisé lors de l'élection pour'le conseil général!

L'absence de trois invités devenait une première cause de refroidissement; ensuite Flavie était dolente, elleavait revu chez elle la Peyrade et avait.eu avec lui une-exphication trempée de larmes. Céleste, même heureuse: du choix qui avait été fait pour elle, n’aurait pas dû, dans les convenances, se montrer d’une joie bien extérieure : aussi ne se contraignait-elle guère pour animer son visage, et elle n’osait pas même regarder sa marraine, dont la physionomie, si l’on peut ainsi parler, avait l’air d'un long bêlement: la pauvre enfant aurait craint qu'échangé entre elles, un regard ne fit monter des pleurs dans ises yeux. Thuillier, par mille côtés, avait pris de l'importance : il était donc gourmé; et Brigitte, ne se sentant plus dans son monde où elle trônait sans concurrence, montrait aussi de là gêne et de l'embarras:

Colleville essaya bien, par quelques joyeusetés, d'élever Ja température de la réunion, mais le gros sel de ses plais santeries d'artiste faisait, dans le milieu où il essayait de se produire, l'effet d’un éclat de rire dans la chambre d’un malade, et, partie à la fois de Thuillier, de la Peyrade et de sa femme, une intimation muette d’avoir à se tenir mit une. sourdine à sa verve et à sa turbulente expansion. Chose assez remarquable, ce fut le personnage le plus grave de la réunion qui, aidé de Rabourdin, parvint à réchauffer l’atmosphère. Homme de l'esprit le plus fin et le plus cultivé, l’abbé Gondrin, comme toutes les âmes pures et bien en ordre, avait un fonds de gaieté douce qu'il sut rendre communicative, et l’animation commençait à poindre au moment où Minard arriva.

Après avoir fait ses excuses en alléguant une affaire de mairie qu’il avait dû terminer sans désemparer, il échangea avec Sa femme un coup d'œil qui, bien plutôt, aurait pu faire croire à la préoccupation d’une affaire privée. La Peyrade et Thuillier avaient reçu une loge pour la première représentation du Télégraphe d'amour, cette fameuse féerie dans laquelle devait débuter Olympe Cardinal, et ils n'étaient pas trop la dupe de lindisposition de Julien Minard. Ils se regardèrent, de leur côié, après avoir remarqué le signe d'intelligence échangé entre les époux, & ils eurent l’air de se demander si le pot aux roses n'aurait | pas été découvert, et si le besoin de s'assurer du désordre de son fils l’avocat n’avait pas retenu jusqu’à cette heure M. le maire du onzième arrondissement?

= Ayant assez l'habitude de prendre partout où il était le dé de la conversation, et pensant sans doute qu’il. devait

cacher sous une apparence de parfaite liberté d’esprit son souci paternel :

— Messieurs, dit Minard quand il eut à la hôte avalé quelques morceaux, vous savez la grande nouvelie?

— Quoi donc? demanda-t-on de plusieurs côtés avec intérêt.

— L'Académie des sciences, répondit Minard, a eu, dans

sa séance d'aujourd'hui, communication d’une immense

découverte : nous comptons au ciel une étoile de plus.

— Tiens! dit Colleville, ça servira à remplacer celle que Béranger y trouvait de moins, quand, sur l'air d’Octavie, il se plaignait du départ de Chateaubriand :

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie?

Cette citation, qui fut faite chantée, exaspéra Flavie, et, si l'usage eût été que les femmes, à table, fussent assises à côté de leur mari, l’ancienne première clarinette de l’Opéra-Comique n’en eût pas été quitte pour un Colleville! impérieux et menaçant qui lui fut adressé de loin en manière de rappel à l’ordre.

— Ce qui, pour la réunion dont j'ai l'honneur de faire partie, continua Minard, donne un intérêt particulier à ce grand événement astronomique, c’est que l’auteur de la découverte est un habitant du douzième arrondissement,que plusieurs d’entre vous habitent encore ou ont longtemps habité. D'ailleurs, tout est merveilleux dans ce grand fait scientifique. L'Académie, par la lecture du mémoire qui le lui annonce, est restée tellement convaincue de son existence, qu’au sortir de la séance une députation

s’est rendue au domicile du moderne Galilée pour le complimenter au nom du corps tout entier, et cependant l’astre nouveau n'est visible ni à l’œil ni au télescope; c’est par

la force du calcul et du raisonnement que son existence

et la place qu'il occupe dans le ciel demeurent prouvées de la manière la plus irréfragable. « [l doit y avoir là une étoile inconnue, je ne la vois pas, mais j’en suis sûr. » Voilà ce qu'a dit le savant parlant à l’Académie, qu’il a tout d’abord convaincue par ses déductions ; et savez-vous, messieurs, quel est le Christophe Colomb du nouveau monde céleste? un vieillard aux trois quarts aveugle et qui y voit juste assez clair pour se conduire dans la rue.

— C'est admirable! c'est merveilleux! s’écria-t-on de toutes parts.

— Comment s'appelle ce savant? demandèrent plusieurs Voix.

— M. Picot, ou, si vous aimez mieux, le père Picot, car c’est ainsi qu'on le nomme dans toute la rue du Val-de- Grâce, qu'il habite; c’est tout simplement un vieux professeur de mathématiques, qui a fait, du reste, de trèsbons élèves : tenez, Félix Phellion, que vous connaissez tous, a fait sous lui ses études, et c’est lui précisément qui, au nom de son vieux maître, a lu tantôt le mémoire à l’Académie.

Au nom de Félix, et se rappelant cette promesse qu’il Jui mettait dans le ciel, et qu’elle avait prise pour un accès de folie, Céleste regarda madame Thuillier, dont ia figure avait pris de l’animation et qui semblait lui dire : « Courage, mon enfant! tout n’est pas perdu. »

— Mon cher, dit Thuillier à la Peyrade, Félix doit venir

ce soir ici, il faut le chambrer avec soïn pour obtenir la communication du mémoire ; ce serait un coup de fortune pour notre Écho, si nous pouvions être des premiers à le donner. |

— Ah! dit Minard, se chargeant de la réponse, ce serait bien servir la curiosité publique, car‘l’affaire va faire un bruit immense. La députation, n'ayant pas trouvé chez lui M. Picot, s'est rendue immédiatement chez le ministre de l'instruction publique ; aussitôt le ministre a volé aux Tuileries, et le Messager, paru ce soir, par extraordinaire, d'assez bonne heure, et que j'ai lu dans ma voiture en venant, annonce que M. Picot est nommé chevalier de la Légion d’honneur, et qu’une pension de dix-huit cents francs lui est faite sur les fonds destinés à l’encouragement des sciences et des lettres.

— Enfin, dit Thuillier, voilà au moins une croix bien placée !

— Mais dix-huit cents francs de pension, dit Eu cela me paraît assez mesquin.

— Certainement, dit Thuillier, d'autant mieux quecet argent, après tout, est l'argent des contribuables, et, quand nous le voyons gaspillé à tous les recommandés de la:camarilla…

— Dix-huit cents francs, répondit Minard, c’est pourtant quelque chose, surtout pour un savant. “ gens-là n’ont presque pas de besoins et sont accoutumés à vivre de peur

— Je crois d’ailleurs, dit la Peyrade, que le brave M. Picot n’a pas une vie très-bien ordonnée, car, à l'heure qu'il est, justement, sa famille, qui avait d’abord voulu le faire interdire, est en instance pour lui faire nommer un

conseil judiciaire; on prétend qu’il se laisse gruger par une servante qu'il a chez lui. Parbleuf Thuillier, tu la connais, c’est cette femme qui est venue l’autre jour au journal, et à laquelle on avait fait croire que Dupuis le notaire, chez lequel elle à quelques fonds, était parti en lés emportant.

— Oui, oui, très-bien, dit Thuillier d’un ton significatif, tu as raison, je la connais.

— C'est drôle, dit Brigitte, trouvant l’occasion de renfor+ cer l'argument que lui avaient fourni, quelques jours auparavant, les distractions de l’académicien Marmus, que tous ces savants, hors de leur science, soient des propres à rien, et que, dans leur ménage, on soye obligé de les mener comme des ‘enfants.

— Cela prouve, dit l’abbé Gondrin, la grande absorption où les jettent leurs études, mais, en même temps, une naïveté de caractère qui a un côté bien touchant.

— Quand ils ne sont pas méchants comme des ânes, reprit vivement Brigitte. Moi, je vous dirai, monsieur l’abbé, qu'un savant, si j'avais eu l’idée du mariage, ne m'aurait pas convenu du tout. À quoi s’occupent-ils d’abord, les savants? À des niaiseries la plupart du temps; car, enfin, vous admirez tous qu'on ait découvert une étoile, mais, tous tant que nous sommes ici, qu'est-ce qu'il nous en reviendra? Pour ce qu’on en fait, des étoiles, il me sembie qu'il y en avait bien assez comme ça!

— Bravo! Brigitte, dit Colleville s’échappant encore, tu es dans le vrai, ma fille, et, comme toi, je suis d'avis que l'homme qui aurait découvert seulement un nouveau plat aurait bien mieux mérité de l'humanité. |

CAN PA PET 5 HUE . ven 1,278

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— Colleville, dit Flavie, je dois vous avertir que vous êtes du plus mauvais genre avec vos excentricités.

— Ma chère demoiselle, dit l'abbé Gondrin s'adressant à Brigitte, vous pourriez avoir raison, si nous étions uniquement formés de matière, et que, reliée à notre corps, il n’y eût pas une âme dont les instincts et les appétits demandent aussi à être satisfaits. Eh bien, je crois que ce sentiment de l'infini qui est en nous, et que nous cherchons tous à contenter à notre manière, se trouve merveilleusement bien servi par les travaux de l’astronomie, nous révélant chaque jour des mondes nouveaux que la main du Créateur a jetés dans l’espace. L’infini, chez vous, à pris un autre cours; il voit plus près de lui, et cette passion du bonheur de tout ce qui vous entoure, cette affection si chaleureuse, si ardente, si dévouée que vous portez à votre excellent frère, c’est également une manifestation de ces vives aspirations qui n’ont rien de terrestre et qui, en cherchant leur but et leur fin, ne pensent jamais à se demander : « À quoi cela est-il bon? à quoi cela sert-il? » Du reste, je puis vous dire que les étoiles ne sont pas tout à fait aussi inutiles que vous vous le persuadez; sans elles, les navigateurs seraient assez embarrassés de se conduire, et ils ne pourraient pas aller dans des pays lointains chercher cette. vanille qui vous a servi à parfumer la délicieuse crème que vous avez faite et que je mange en ce moment. Ainsi, M. Colleville le voit, entre les plats et les étoiles, il y a plus d’affinité qu’il ne semblait le croire; il ne faut mépriser personne, ni les astronomes ni les bonnes ménagères...

get

L'abbé fut interrompu par le bruit d’une vive alterca= tion qui avait lieu dans l’antichambre.

— Je vous dis que j’entrerai! criait une voix.

— Non, monsieur, vous n’entrerez pas, répondait la voix du domestique mâle. On est à table, vous dit-on, et on ne viole pas ainsi le domicile des personnes.

Thuillier devint pâie; depuis la saisie de la brochure, dans toute visite imprévue il voyait une descente de la police.

Entre autres prescriptions faites à Brigitte par madame

| de Godollo, une de celles qu’il avait fallu le plus lui ré-

péter, c'était celle de ne jamais se lever de la table que l'on préside comme maîtresse de maison, si ce n’est pour donner le signal de la quitter, mais la circonstance portant avec elle son amnistie :

— Je vais voir ce que c’est, dit-elle vivement à Thuillier, dont elle avait remarqué l’inquiétude.— Qu’y a-t-il donc? demanda-t-elle au domestique aussitôt qu’elle fut arrivée sur le théâtre de la lutte.

— ]l y a que monsieur veut entrer, disant qu'on n’est pas à table à huit heures.

— Mais qui êtes-vous, monsieur? dit Brigitte à un vieillard assez étrangement vêtu et dont les yeux étaient couverts d’un garde-vue.

-— Madame, je ne suis ni un mendiant ni un va-nupieds, répondit le vieillard d’une voix retentissante. Je m'appelle Picot, professeur de mathématiques.

— Rue du Val-de-Grâce? demanda Brigitte.

— Oui, madame, n° 9, à côté de la fruitière.

— Entrez, monsieur, entrez, nous serons trop heureux

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de vous recevoir, dit Thuillier, qui, à la suite de l'identité reconnue, s'était précipité au-devant du savant.

| — Il arrive comme Mars en calèche, dit Colleville en dérangeant un proverbe à la manière de Léon de Lora.

— Hein! drôle, fit le savant en se tournant:du côté où précédemment il entrevoyait le domestique, qui s'était retiré en voyant tout s'arranger à l’amiable, je t'avais bien dit que j'entrerais!

Le père Picot était un homme de haute taille, à la figure anguleuse et sévère, et qui, malgré le: correctif d’une perruque blonde à grosses boucles et celuide ce pacifique garde-vue dont nous avons déjà parlé, montraïtdans ses grands traits, sur lesquels l’acharnement:de l'étude avait étendu une couche de pâleur blafarde, quelque chose de hargneux et de batailleur; du reste, en ce sens,. avant même de paraître dans la salle à manger où chacun .se leva pour le recevoir, il avait déjà fait ses preuves.

Son costume était une vaste redingote, tenant le milieu entre le paletot et la robe de chambre, sous laquelle un immense gilet en drap gris de fer, fermé par deux rangs de boutons, à la hussarde, du nombril jusqu’à la gorge, formait une sorte de plastron, le pantalon, quoique oc- ‘tobre tirät à sa fin, était en lasting noir et témoignait de son long service par le mat d’une reprise très-peu perdue; se détachant sur deux plaques luisantes auxquelles le frottement avait donné naissance dans la région. des genoux; mais, au grand jour, dans la toilette du vieux savant, le détail qui frappait le plus vivement les yeux, c'était des pieds de Patagon emprisonnés dans des souliers de castorine qui, forcés de se mouler sur les ondu-

lations montagneuses de gigantesques oignons, faisaient involontairement penser au dos d’un dromadaire ou à un cas d’éléphantiasis déjà avancé,

Une fois installé sur le siége qu’on s'était empressé de lui avancer, quand tout le monde eut repris sa place, au milieu du silence qu'avait créé la curiosité :

— Où est-il, s’écria le vieillard d’une voix tonnante, ce vaurien, ce polisson? Qu'il se montre, qu'il ose faire en: tendre sa voix!

.__— À qui en avez-vous, cher monsieur? demanda Thuillier d’un ton de conciliation où pouvait être saisi quelque chose de protecteur.

— À un drôle que je n’ai pas trouvé à son domicile, monsieur, et qu’on m’a dit être dans cette maison, Je suis bien ici chez M. Thuiïllier, membre du conseil général,

place de la Mädeleine, au premier, au-dessus de l’en- __tre-sol ?

— Parfaitement, monsieur, répondit Thuillier, et j’ajouterai que vous y êtes entouré de tous les respects et de toutes les sympathies.

— Et vous permettrez sans doute, continua Minard, que le maire de l'arrondissement limitrophe à celui que vous habitez se félicite pour son compte d’être ici en présence de M. Picot, celui sans doute qui vient d’immortaliser son nom par la découverte d’une étoile?

— Oui, monsieur, répondit le professeur en élevant encore le diapason stentorique de sa voix, je suis Picot (Népomucène), celui que vous voulez dire; mais je n’ai pas découvert d'étoile, je ne me mêle pas de ces fadaises, j'ai les yeux crès-fatigués, et c'est un ridicule qu'a essayé

de me donner l’insolent que je suis venu chercher jusqu'ici; il se cache, le lâche, et n’ose pas souffler mot devant moi!

— Quelle est donc cette personne à laquelle vous en voulez tant? fut-il demandé au terrible vieillard par plusieurs voix à la fois.

— Un élève dénaturé, répondit le vieux mathématicien, un mauvais sujet, plein de moyens d’ailleurs, le nommé Félix Phellion,

Ce nom fut accueilli avec l’étonnement que l’on peut croire. Trouvant la situation plaisante, Colleville et la Peyrade rirent aux éclats.

— Tu ris, misérable! s’écria le fougueux vieillard en se levant: mais viens donc rire au bout de mon bras!

Et, en brandissant un énorme jonc à pomme de porcelaine qui servait à le conduire, il faillit renverser pardessus la tête de madame Minard un candélabre placé sur Ja table.

— On vous a trompé, monsieur, dit Brigitte en s’élançant et en lui prenant le bras, M. Félix Phellion n’est pas ici. 11 est probable qu’il y viendra tout à l’heure pour une soirée que nous donnons, mais pour le moment il n'est pas arrivé.

— Elles ne commencent pas de bonne heure, vos soirées ! dit le vieillard ; il est huit heures passées. Enfin, dès lors que M. Félix doit venir, vous me permettrez de l’attendre; vous étiez en train de dîner, je crois; ne vous dérangez pas.

Et il reprit plus tranquillement possession de son siége.

— Puisque vous le permettez, monsieur, dit Brigitte,

nous allons continuer, ou, pour mieux dire, finir, car nous étions au dessert. Peut-on vous offrir quelque chose, un verre de champagne et un biscuit?

— Je veux bien, madame, répondit le vieillard. On n’a jamais refusé du champagne, et je prends volontiers quelque chose entre mes repas; seulement, vous dînez bien tard.

Une place fut faite à la table entre Colleville et mademoiselle Minard, et le musicien se chargea de tenir plein

. le verre de son nouveau voisin, devant lequel on plaça

une assiette de petit-four.

— Monsieur, lui dit alors la Peyrade d’un ton patelin, vous nous voyez tous surpris que vous ayez à vous plaindre de M. Félix Phellion, un jeune homme si doux, si inoffensif! Que vous a-t-il donc fait, au D pour que vous lui en vouliez à ce point?

La bouche pleine de la pâtisserie qu’il y engloutissait dans des proportions à inquiéter Brigitte, le professeur fit signe qu’il allait répondre, et, après s'être trompé de verre et avoir absorbé le contenu de celui de Colleville :

— Ce que m'a fait cet insolent! répondit-il. Des tours pendables, car ce n’est pas le premier que j'ai à lui reprocher. Il sait que je ne peux pas souffrir les étoiles, étant payé pour n’en faire aucun cas. En 1807, comme attaché au Bureau des longitudes, je fis partie de lexpédition scientifique envoyée en Espagne, sous la direction de mon ami et confrère Jean-Baptiste Biot, pour terminer l'arc du méridien terrestre depuis Barcelone jusqu'aux îles Baléares. J'étais en train d’observer une étoile, peut-être celle que mon gredin d’élève vient par hasard de décou-

vrir, lorsque tout à coup, la guerre ayant éclaté entre la France et l'Espagne, les paysans, en me voyant perché avec une lunette sur le mont Galazzo, se figurèrent que je faisais des signaux à l'ennemi. Un rassemblement d’enragés brisa mes instruments et parlait de m'’échanper moi-même; j'étais f...., j'étais flambé, sans un capitaine de vaisseau qui me fit prisonnier et me fourra à la citadelle de Belver, où je passai trois ans dans la plus dure captivité. Depuis ce temps, on le comprendra, j'ai pris en grippe tout le système céleste; c’est pourtant moi, sans le savoir, qui fus le premier à apercevoir la fameuse «comète de 1811, mais je n’en aurais pas dit mot sans M. Flauguergues, qui eut l’indiscrétion de l’annoncer. Comme tous mes éièves, Phellion connaît mon aversion déclarée pour les étoiles, et il savait bien que le plus mauvais tour à me jouer, c'était de m’en flanquer une sur le dos. Aussi, la députation qui est venue me faire la farce de me complimenter est bien heureuse de ne m'avoir pas trouvé chez moi, car je vous assure que MM. les académiciens, tout de l’Académie qu’ils sont, auraient passé un fort mauvais quart d’heure.

Tout le monde trouvait infiniment ‘plaisante cetté singulière monomanie du'vieux mathématicien. La Peyrade seul, commençant à se rendre bien compte ‘du rôle: que Félix avait joué dans la circonstance, en était aux regrets d’avoir provoqué cette explication.

— Pourtant, monsieur Picot, dit Minard, si Félix Phellion n’est coupable que de vous avoir attribué sa détouverte, il me semble qu'au bout de son mauvais procédé il y avait un certain dédommagement : la croix de la Lé-

La AR * UT Ur Nu Fu # #4 Er ;

gion d'honneur, une pension:et la gloire:qui va s'attacher à votre nom.

— La croix et la pension, je les prends, dit le vieillard en vidant: son: verre, qu'à Ja grande terreur de Brigitte il reposa ensuite sur la tablecd’une force à en briser le pied. 1l:y a vingtians que le gouvernement me les devait, non pas-pour des découvertes d'étoiles, j'ai toujours méprisé cet article, mais pour mon fameux Traité des Logarithmes différentiels que Kepler a jugé convenable d’appeler des monologarithmes, et qui font suite aux tables de Neper; pour mon Postulatum d’Euclide, dont le premier j'ai trouvé la solution ; mais surtout pour ma Théorie du Mouvement perpétuel, quatre volumes in-4°, avec planches; Paris, 1825. Vous voyez donc bien, monsieur, que, vouloir me donner:de la gloire, c’est porter de l’eau à la rivière. J'avais si peu besoin de M. Phellion pour me faire une position dans la science, qu’il y a:déjà longtemps je Pavais honteusement expulsé de chez moi.

— Est-ce:que ce ne seraitipas la première étoile, demanda gaiement Colleville, dont il aurait osé‘vous faire la farce? | — Il a faitrpis que cèla! s’écria le vieillard; il: détruit ma réputation, il a ternimargloire. Ma Théorie du Mouvement perpétuel, dont l'impression m'a coûté les veux de la tête, quand'elle aurait dû être imprimée à l’Imprimerie royale, était pour faire ma fortune et me rendre È immortel. Eh bien, le misérable Félix a tout empêché. . De temps en temps,! faisant semblant d’être-en relation . avec mon éditeur : & Papa Picot, me disait ce jeune syco«

phante, ça se: vendtrès-bien, votre livre : voilà cinq cents

francs, voilà cinquante écus, quelquefois même voilà mille francs, que je suis chargé de vous remettre de la part de votre libraire. » Le manége dura des années, et le libraire, qui avait eu la làcheté d’entrer dans le complot, me disait, quand je passais à sa boutique : « Mais, oui, ça ne va pas mal, ça boulotle, et nous verrons la fin de la première édition. » Moi, sans défiance, j'empochais l’argent et me disais : « Mon livre est goûté, l’idée petit à petit fait son chemin, et, d’un jour à l’autre, je dois m’attendre à voir quelque grand capitaliste venant me proposer d'appliquer mon système... »

— De l'absorption des liquides? demanda Colleville, qui était sans cesse occupé à remplir le verre du vieux maniaque.

— Non, monsieur, du Mouvement perpétuel, L volumes in-4°, avec planches; Paris, 1825. Mais, bah! les jours se passaient sans que personne se présentât; si bien que, me figurant que mon éditeur n'y mettait pas toute l’activité . désirable, je voulus vendre à un autre libraire la seconde édition. C’est alors, monsieur, que se découvrit toute la trame, et je dus jeter ce serpent à la porte. En six ans, il s'était vendu en tout neuf exemplaires; endormi dans une fausse sécurité, je n’avais rien fait pour la propagation de mon livre, qui était censé s’enlever tout seul, et c'est ainsi que, victime d’une jalousie et d’une méchanceté noires, j'étais indignement dépouillé du prix de mes travaux. |

— Mais, dit Minard, se faisant l'organe de la pensée de toute l'assistance, ne pourrait-on pas voir là plutôt une manière aussi ingénieuse que délicate?

— De me faire l'aumôûne, n'est-ce pas? interrompit le

Le de.

son bras.

vieillard avec un éclat de voix qui fit sauter sur sa chaise mademoiselle Minard; m'humilier, me déshonorer, moi, son vieux professeur ! est-ce que j’ai besoin des secours de la charité? Est-ce que Picot (Népomucène), auquel sa femme avait apporté cent mille francs en dot, a jamais tendu la main à personne? Mais, aujourd’hui, on ne respecte rien : un bonhomme, comme on nous appelle, on surprend sa religion, sa bonne foi, pour pouvoir dire ensuite au public : « Ces vieux radoteurs, vous le voyez bien, ça n’est bon à rien; il faut que nous, la jeune génération, nous, les modernes, nous, la jeune France, nous les prenions en sevrage. » Blanc-bec, va! toi, me nourrir! Mais les vieux radoteurs dans leur petit doigt en savent plus que vous dans toute votre cervelle, et vous ne les vaudrez jamais, petits intrigants que vous êtes! Du reste, je suis bien tranquille pour ma vengeance; ce jeune Phellion ne peut manquer de mal finir; ce qu’il a fait aujourd’hui en pleine Académie en lisant sous mon nom un mémoire, c’est tout simplement un faux, et la loi punit cela des galères. |

— C'est vrai pourtant, dit Colleville, un faux en étoile publique!

Brigitte, qui tremblait pour ses verres et dont les nerfs

étaient agacés par la furieuse consommation du vieillard,

donna en se levant le signal de passer au salon; plusieurs fois, d’ailleurs, elle avait entendu résonner la sonnette lui annonçant que quelques-uns des invités de la soirée devaient être déjà arrivés. On voulut alors transborder le vieux professeur, et Colleville lui offrit complaisamment

ok 12

— Non, monsieur, dit-il, permettez que je reste où je suis. Je ne suis pas vêtu pour une soirée, et, d’ailleurs, la grande lumière me fatigue la vue. Aussi bien, je n'aime pas à me donner en spectacle, et:il vaut autant que la scène qui doit se passer entre moi et mon élève ait lieu ici entre qualre-z-yeux. “

— Ehbien, laisseze, dit Brigitte à Colleville.

Et personne n’insista, levieux bonhomme s'étant, à. son insu, à peu près découronné de toute sa considération. Seulement, avant de le quitter, la bonne ménagère eut soin de ne rien laisser de fragile à sa portée; «et puis, par un reste d’attention :

— Vous enverrai-je du café? demanda-t-elle,

…— J'en prends, madame, répondit lepère Picot, et du cognac aussi.

— Oh! parbleu ! il prend de:tout, dit en s’en allant Brigitte au domestique mâle.

Et eile lui recommanda d’avoir l'œil sur ce vieux fou,

Quand Brigitte rentra au salon, elle vit que l'abbé Gondrin était devenu le centre d’un grand cercle formé par presque toute l'assistance, et, s’élant à sontourapprochée, elle l’entendit qui disait :

— Je remercie le ciel de m'avoir ménagé cette bonne fortune. Jamais je n’éprouvai une émotion pareille à celle dont m’a rempli la scène à laquelle nous venons d'assister, et il n’est pas jusqu’à la forme un peu burlesque de cette confidence, qui était certainement bien naïve, car elle était bien involontaire, qui n’ait servi à la glorification de Pétonnante générosité qu’elle nous révélait. Placé par mon ministère sur le chemin de bien des charités, témoin ou

intermédiaire de bien des bonnés actions, je déclare n’avoir rencontré de ma vie un dévouement plus touchant et plus ingénieux : laisser ignorer à la main gauche ce que donne la main droite, c’est déjà bien entrer dans le christianisme, mais aller jusqu’à se dépouiller de sa gloire, et jen faire litière à un autre dans des conditions si extraordinaires, avec la chance d’être renié, méconnu, repoussé, c’est l'Évangile appliqué dans toute la hauteur de ses préceptes ; c’est être plus qu’une sœur de la Charité, c’est être l’apôtre:de la bienfaisance! Que je voudrais donc connaître ce noble jeune homme et lui serrer‘la main!

Ayant son bras passé dans celui de sa marraine, Céleste était à quelques pas du prêtre. L’oreille tendue à sa parole, à mesure qu'il parlait et analysait le généreux procédé de Félix, elle serraît plus vivement le bras de madame Thuillier, et lui disait à voix basse :

— Tu entends, rnarraine! tu entends!

Pour détruire l’inévitable effet que cet éloge si chaleureux devait produire sur:Céleste :

— Malheureusement, monsieur l’abbé, dit Thuillier, ce jeune homme dont vous faites ici un si grand récit, il ne vous est pas tout à fait inconnu. J’ai eu l’occasion de m'’entretenir de lui avec vous, et de regretter qu’il ne nous fût pas loisible de donner suite à de certains projets que nous avions pu avoir sur lui, attendu l'indépendance tout à fait compromettante qu'il affecte dans ses opinions religieuses.

— Ah! c'est le même jeune homme, dit l'abbé; vous m'étonnez beaucoup; et il faut dire que le rapprochement ne pouvait me tomber dans la pensée.

— Mon Dieu! monsieur l'abbé, dit la Peyrade en prenant la parole, vous le verrez dans un moment, et, en le plaçant sur le terrain de certaines questions, vous n’aurez pas de peine à mesurer la profondeur des ravages que

l’orgueil de la science peut exercer dans les âmes les plus

heureusement douées.

— Je ne le verrai pas, dit l’abbé, car ma robe noire ne tarderait pas à être déplacée au milieu de la gloire mondaine qui peu à peu remplit ce salon. Mais, comme je sais, monsieur de la Peyrade, que vous êtes un homme sincèrement pieux et convaincu, et comme, sans aucun doute, vous portez au salut de ce jeune homme tout l'intérêt que j'y puis porter moi-même, en partant je vous dirai : Rassurez-vous; un peu plus tôt, un peu plus tard, ces âmes d'élite nous reviennent, et, dût le retour de ces enfants prodigues se faire beaucoup attendre, en les voyant aller à Dieu, je ne désespérerais pas encore pour eux de sa clémence infinie.

Cela dit, l’abbé se mit en devoir de trouver son chapeau afin de quitter le salon.

Au moment où il croyait s’esquiver sans être aperçu, il fut arrêté par Minard.

— Monsieur, lui dit le maire du onzième, permettezmoi de vous serrer la main et de vous féliciter des paroles de tolérance qui viennent de tomber de votre bouche. Ah! si tous les prêtres vous ressemblaient, que de conquêtes la religion ferait! J’ai en ce moment un chagrin de famille et un plan de conduite à décider, sur lequel je serais heureux d’avoir votre avis et d’invoquer l'assistance de vos lumières.

— Quand il vous plaira, monsieur le maire, répondit l’abbé, rue de la Madeleine, 8, derrière la cité Berryer; après ma messe, que je dis à six heures, je suis chez moi d'ordinaire toute la matinée.

Aussitôt que l’abbé fut sorti, prenant à part madame Minard :

— Eh bien, tout est vrai, dit Minard, et la lettre anonyme ne nous avait pas induits en erreur : M. Julien entretient, en effet, une ancienne actrice de Bobino, et c’est bien pour assister à ses débuts au théâtre des Fo- lies-Dramatiques qu’il a feint aujourd’hui d’être malade. La concierge de la maison où demeure cette donzelle vit très-mal avec la mère, qui passe pour une ancienne harengère, et, moyennant un écu de cent sous, elle m’en a conté de long et de large. Ge soir, en rentrant, j'aurai avec monsieur mon fils une sérieuse explication.

— Mon ami, dit théàtralement madame Minard, je t’en supplie, pas de résolutions violentes!

— Prends garde, dit Minard, nous sommes ici en vue de tous! Pour des résolutions, je n’en ai adopté aucune: je viens de demander à l’abbé Gondrin de vouloir bien m'aider de ses conseils, parce que, vois-tu, les prêtres, on en fait fi quand on est dans le bonheur, mais, quand ladversité vient s’abattre sur vous...

— Mais, mon ami, tu prends la chose bien au sérieux; il faut que jeunesse se passe.

— Oui, dit Minard, mais il y a des choses, moi, que je ne saurais passer. Un fils de famille entre les mains de pareilles femmes, c’est le déshonneur, c’est la ruine entrant dans une maison, Tu ne sais pas, toi, ae ce que

c’est que les femmes de théâtre! Ce sont des Laïs et des Phrynés de l'espèce la plus dangereuse, et il suflit qu'un jeune homme ‘appartienne à la bourgeoisie pour qu’elles prennent à le ruiner un plaisir particulier. Elles prétendent que notre argent, à nous autres Commerçants, est de l'argent volé, que nous sommes des épicivrs, des fa sificateurs, et fouiller dans nos poches, elles appellent cela nous faire rendre gorge. Quel malheur que je ne sache pas où trouver maintenant madame la comtesse de Go dollo, une femme du monde si expérimentée! Voilà qui il eût fait bon consulter.

Tout à coup, un tintamarre effroyab'e vint mettre fin à cet aparté conjugal. S’élançant dans la salle à manger, d'où était venu un bruit de meubles renversés et de verrerie mise en morceaux, Brigitte trouva Colleville occupé à rajuster sa cravate et à s'assurer que son habit, cruellement déformé à la hauteur du collet, ne portait pas de traces de violence allant jusqu’à la déchirure.

— Qu'est-ce donc? dit Brigitte.

— Eh! c’est ce vieux fou, dit Colleville, qui est enragé. J'étais venu déguster mon café avec lui pour luitenir com= pagnie, il a pris de travers une plaisanterie, s’est emporté jusqu'à me colleter et a renversé dans la lutte deux ou trois chaises et un plateau de verres porté par Joséphine, qui ne s'est pas détournée assez à temps.

— Parce que vous l'avez asticoté, dit Brigitte avec hu- Meur; vous ne pouviez pas rester dans le salon, au lieu de venir faire ici ce que vous appelez vos charges: vous Vous croyez toujours à l'orchestre de l’Opéra-Comiquel”

Gette aigre parole jetée, en femme résolue, voyant:bien

qu'il fallait se débarrasser de cette espèce de vicillard féroce qui menaçait de mettre son ménage à feu et à sang, Brigitte s’approcha du père Picot, tranquillement occupé à faire brüler de l’eau-de-vie dans sa soucoupe.

— Monsieur! lui cria-t-elle de toute la force de ses poumons, comme si elle eût parlé à un sourd (un aveugle lui parut devoir être pris de la même façon), je viens vous dire une chose qui vous contrariera : M. et madaine Phellion entrent en ce moment, et ils mannoncent que M. Félix ne viendra pas.

Et, se servant de la version qui avait servi à Julien Minard :

— Il a été pris, ce soir, ajouta-t-elle, d’un mal de gorge et d’un enrouement,

— Qu'il a gagné à la lecture de tantôt! s’écria d'un air joyeux le vieux professeur. Eh bien, c’est justice !.., Madame, où prenez-vous votre eau-de-vie?

— Mais chez mon épicier, répondit Brigitte, stupéfaite de la question.

— Eh bien, madame, je vous dois cet aveu : dans une maison où l’on boit du champagne excelient, et qui me rappelle ‘celui qui se sablait jadis à la table du grand maître de l'Université, feu M. de Fontanes, il est hon-

teux d’avoir de l’eau-de-vie pareille. Je vous le dis avec la

franchise dont je me pique en toute chose, elle est bonne

à laver les pieds des chevaux; et, si je n’avais pas eu Ja

ressource de la faire brûler.

— Mais c’est le diable en personne! se dit Brigitte; pas une excuse du dégât qu'il vient de causer, et mécaniser encore mon eau-de-viel... — Monsieur, reprit-elle

toujours sur le même diapason élevé, M. Félix ne venant |) pas, ne pensez-vous pas que votre famille pourrait s’in-

quiéter de votre longue absence?

— De famille, madame, je n’en ai pas, vu qu'elle veut me faire interdire; mais j'ai ma gouvernante, madame Lambert, qui doit en effet être étonnée de ne pas me voir rentré à cette heure, et je ne démande pas mieux que d’aller la rejoindre, car, plus tard je rentrerai, plus la scène sera violente. Mais je vous avoue que, dans ce quartier perdu, j'aurai quelque peine à me démêler,

— Eh bien, il faut prendre une voiture,

— Voiture pour aller, voiture pour revenir, c'est pour le coup que mes excellents parents auraient le droit de dire que je suis prodigue!

— J'ai justement une course pressée à faire faire dans votre quartier, dit Brigitte, qui vit bien qu'il fallait se décider à un sacrifice, j'allais envoyer mon concierge avec un cabriolet, si vous voulez profiter de cette commodité ?

— J'accepte, madame, dit le vieux professeur en se levant; et, au besoin, vous constateriez devant mes juges que vous m'avez vu lésiner sur une course de fiacre.

— Henri, dit Brigitte à son domestique, menez mon-

{ sieur jusque chez M. Pascal, le concierge; et dites-lui

qu’en faisant la commission dont je l’avais chargé tantôt,

: il le reconduise jusqu’à sa porte, en em ayant bien soin.

— Bien soin! bien soin! répéta le vieillard en refusant

‘ le bras du domestique; vous me prenez donc, madame,

pour un colis, pour une pièce de porcelaine fêlée ?: Voyant son homme arrivé à la porte, Brigitte se laissa

aller à le brusquer un peu,

— Ce que j'en dis, monsieur, c’est pour votre bien, et vous me permettrez de vous observer que vous n’avez pas le caractère très-bien fait.

— Bien soin! répéta le vieillard; mais vous ne savez donc pas, madame, qu'avec de pareils mots on fait interdire un homme? Du reste, je ne répondrai pas par des grossièretés à l’hospitalité si bienveillante que j’ai reçue, d'autant mieux que ce monsieur qui avait semblé vouloir me manquer, je crois l’avoir convenablement remis à sa place.

— Va donc! va donc, vieille bête! dit Brigitte en lui

fermant la porte sur le dos.

Avant de rentrer au salon, elle fut obligée de boire un grand verre d’eau; la contrainte à laquelle elle s'était vue forcée pour en finir avec ce dangereux hôte l'avait, suivant son expression, toute retournée.

Le lendemain matin, Minard père se fit annoncer dans le cabinet de Phellion. Le grand citoyen et son fils Félix étaient alors occupés d’un intérêt qui semblait passionner leur conversation. |

— Mon cher Félix, s’écria le maire du onzième en donnant vivement la main au jeune professeur, c’est vous qui m’amenez ici ce matin; je viens pour vous offrir mes félititations !

— Qu’y a-t-il donc? demanda Phellion; les Thuillier se décideraient-ils enfin?

— Il s’agit bien dés Thuillier! interrompit le maire. — Mais, ajouta-t-il en regardant Félix, est-ce que, même à vous, le sournois vous aurait caché...?

— Je ne crois pas que jamais mon fils, dit le grand citoyen, ait eu quelque chose de caché pour moi.

— Ainsi la sublime découverte astronomique qu'il a communiquée hier à l’Académie des sciences, vous la con- « naissiez ?

, — Votre bienveillance pour moi, monsieur le maire, dit vivement Félix, vous a fait prendre le change; je n'étais que le lecteur et non l’auteur du mémoire.

— Laissez-nous donc tranquilles ! dit Minard ; le lecteur! tout est connu. |

— Mais voyez, dit Félix en présentant à Minard Le Constitutionnel, voilà le journal : non-seulement il annonce que M. Picot est l’auteur de la découverte, mais il mentionne les récompenses que, sans perdre un moment, le gouvernement lui a décernées. |

— Félix a raison, dit Phellion; le journal fait foi, et je trouve qu’en cette occasion le gouvernement s’est trèsconvenablement montré.

— Mais, mon cher commandant, je vous répète que toute l'affaire est éventée, et votre fils n’en est qu'un garçon plus admirable. Mettre sur le compte de son vieux professeur sa découverte, afin d'attirer sur lui les faveurs du pouvoir, dans toute l'antiquité je ne’ connais pas’ un aussi beau trait.

— Félix! dit Phellion père avec un commencement d'émoi, ces immenses travaux auxquels vous vous livriez depuis quelque temps, ces visites continuelles à l'Observaloire... x

— Mais non, mon père, M. Minard a été mal informé:

— Mal informé! répéta Minard, quand je sais toute l’affaire de M. Picot lui-même! LA

À cet argument, jeté de manière à ne pas laisser un

“doute après lui, la vérité acheva d’apparaître à l’esprit de Phellion.

— Félix, mon-enfant ! s’écria-t-il'en se levant pour embrasser son fils,

Mais il fut obligé de se rasseoir : ses jambes refu« saient de le porter, il devint pâle, et cette nature, ordinairement si impassible, paraissait près de succomber à l'atteinte de ce bonheur qui venait s’abaitre sur elle.

— Mon Dieu ! dit Félix avec épouvante, ilse trouve mal: sonnez, je vous en prie, monsieur Minard.

Et, en même temps, il courait auprès du vieillard, dont il desserra rapidement la cravate et le col de chemise, en

Jui frappant dans les mains. Mais cette défaillance ne fut qu'un éclair ; presque aussitôt rendu à lui-même, Phellion attira son fils sur son cœur et, le tenant longtemps embrassé, d’une voix entrecoupée par les larmes qui virent mettre fin à cette crise de joie :

— Félix, mon noble fils, répétait-il, toi, si grand par le cœur et si grand par l'esprit!

Le coup de sonnette qu'avait donné Minard était accentué de telle façon et si magistral, que toute la maison fut aussitôt sur pied.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Phellion aux domestiques en les congédiant.

E: Mais, presque au même moment, voyant entrer sa femme, il reprit sa solennité habituelle :

— Madame Phellion, lui dit-il en lui montrant Félix, combien y a-t-il d'années que vous avez mis ce jeune homme au monde?

Madame Phellion, stupéfaite de cette question, hésita un moment et finit par répondre :

— Vingt-cinq ans au mois de janvier prochain.

— Ne trouvez-vous pas, continua Phellion, que jusqu'ici Dieu avait assez exaucé vos vœux maternels en permettant que l'enfant de vos entrailles fût un honnête homme, un fils pieux; doué d’ailleurs pour les mathématiques, la science des sciences, d’une aptitude assez distinguée ?

— Sans doute, dit madame Phellion, comprenant de moins en moins où son mari voulait en venir. |

— Eh bien, continua Phellion, vous devez au Ciel un supplément d’actions de grâces, car il a permis que vous fussiez la mère d’un homme de génie; ces travaux, que nous avons calomniés et qui nous faisaient craindre pour la raison de notre cher enfant, c'était le chemin, rude et escarpé, par lequel on arrive à la gloire.

— Ah çà! dit madame Phellion, auras-tu bientôt fini toi-même d'arriver à te faire comprendre?

— Monsieur votre fils, dit Minard, mesurant mieux cette fois la joie qu’il allait verser, de peur d’être la cause d’une nouvelle ivresse de bonheur, vient de faire en astronomie une découverte importante,

— Vrai? dit madame Phellion en allant à Félix, en lui prenant les deux mains et le regardant avec amour,

— Quand je dis importante, continua Minard, je ménage votre susceptibilité maternelle : c’est une découverte sublime, étourdissante, qu’il faut dire. Il n’a que vingtcinq ans, et son nom, dès à présent, est immortel.

.— Et voilà l’homme, dit madame Phellion transportée,

en embrassant Félix avec effusion, auquel on préfère un la Peyrade!

— On ne le préfère pas, madame, dit Minard, car les Thuillier ne sont pas la dupe de cet intrigant : mais il s'impose. Thuillier s’est imaginé que sans lui il ne pouvait arriver à la députation, laquelle, au reste, il ne tient pas encore, et l’on sacrifie tout à cet intérêt.

— Mais n'est-ce pas une horreur, dit madame Phellion, de faire passer son ambition avant le bonheur de ses enfants!

: — Ah! dit Minard, Céleste n’est pas leur enfant; elle n’est que leur fille adoptive.

— Du côté de Brigitte, dit madame Phellion:; mais du côté du beau Thuillier?

— Ma bonne amie, dit Phellion, pas d’aigreur; le bon Dieu vient de nous envoyer une grande consolation; et enfin, quoique bien avancé, ce mariage, devant lequel j’ai le regret de dire que Félix ne se conduit pas avec toute la philosophie désirable, peut encore ne pas avoir lieu.

En voyant que Félix hochait la tête d’un air d’incrédulité :

— Mais oui, dit Minard, le commandant a raison: hier au soir, à la signature du contrat, il y a eu un accroc. Vous n'êtes pas venus, c’est vrai; votre absence a été trèsremarquée.

— Nous étions invités, dit Phellion, et jusqu’au dernier moment nous avons hésité pour savoir si nous marcherions; mails, vous comprenez, notre situation était fausse; et puis Félix, ce que je m'explique maintenant, puisqu'il

avait lu à l’Académie pour son compte, était brisé d’émo- LR Lo

tion et de fatigue. Nous présenter sans lui eût été gau-.

che; c’est pourquoi nous fimes comme le sage et primes le parti de nous abstenir.

Le voisinage de l’homme qu'il venait de déclarer immortel n’empêcha pas Minard, aussitôt que l’occasion lui en fut faite, de se précipiter avidement sur l’une des joies les plus prisées de la vie bourgeoise, à savoir : le commérage et le colportage des nouvelles,

— Figurez-vous, dit-il donc, qu'hier, dans la maison Thuillier, il s’est passé un monde de choses plus extraordinaires les unes que les autres.

Et d’abord il raconta tout le curieux épisode du père

Picot.

Ensuite il parla de la chaleureuse approbation donnée par l’abbé Gondrin à la conduite de Félix et du désir que le jeune prédicateur avait témoigné de le connaître.

— J'irai le voir, dit Félix : savez-vous où il demeure”?

— Rue de la Madeleine, 8, répondit Minard, j'en sors

il n’y a qu'un moment; j'avais à l’entretenir d’un cas

très-délicat, ses conseils ont été aussi charitables que lumineux; mais le grand événement de la soirée, c’est toute une belle société assemblée pour écouter la lecture

du contrat, et le notaire, après s’être fait attendre pendant.

plus d’une grosse heure, finissant par ne pas venir.

— Ainsi, dit vivement Félix, le contrat n’a pas été signé ?

— Pas même lu, mon ami: tout d’un coup, on est venu dire que le notaire était parti pour Bruxelles,

— Sans doute, dit naïvement Phellion, une affaire

majeure ?

— Des plus majeures; répondit Minard : une légère banqueroute de cinq cent mille francs que laisse après lui ce monsieur.

— Mais quel est donc, demanda Phellion, cet officier public manquant d’une manière aussi scandaleuse aux saints devoirs de sa profession?

— Parbleu! votre voisin de la rue Saint-Jacques, le notaire Dupuis.

— Comment! dit madame Phellion, un homme si pieux, qui était marguillier de la paroisse!

— Eh! madame, dit Minard, ce sont ceux-là qui courent lemieux la poste; il y a déjà des précédents.

— Mais, dit Phellion, cette nouvelle jetée au milieu d’une soirée privée a dû y faire l'effet d’un coup de foudre.

— D'autant mieux, dit Minard, qu’elle y a été apportée de la façon la plus inattendue et la plus singulière.

— Contez-nous donc ça? dit madame Phellion en s’animant.

— Îl paraît, poursuivit Minard, que ce vertueux filou avait les économies d’un grand nombre de domestiques, et que mons la Peyrade — parce que, voyez-vous, tous ces dévots, c’est une clique! — se chargeait de lui recruter dans ce monde-là des capitaux.

— Je l'avais toujours dit, interrompit dune Pheilion, ce n’est rien du tout que ce Provençal.

— Notamment, reprit le maire, il avait fait placer chez mons Dupuis, au compte d’une vieille gouvernante, une cagote aussi, certaine petite somme qui, ma foi! en valait la peine : vingt-cinq mille francs, s’il vous plait; cette gouvernante, nommée madame Lambert...

— Madame Lambert! interrompit à son tour Félix, mais c'est la gouvernante de M. Picot : bonnet étriqué, visage pâle et maigre, parlant toujours les yeux baissés, et ne montrant pas de cheveux?

— C'est ça même, dit Minard, une vraie figure de cafarde.

— Vingt-cinq mille francs d'économies! dit Félix, je ne m'étonne pas que le pauvre père Picot soit toujours gêné.

— Et qu'il faille, dit finement Minard, se mêler de la vente de ses livres... Quoi qu’il en soit, vous imaginez bien qu’en apprenant la fuite du notaire cette femme fut aux cent coups. Aussitôt, de courir au domicile de la Peyrade; chez la Peyrade, on lui dit qu’il dîne et passe la soirée chez les Thuillier, dont on ne lui donne pas bien l’adresse, de façon qu'après avoir couru toute la soirée, sur les dix heures, quand depuis un temps infini on était Jà dans ce salon à se regarder le blanc des yeux, sans savoir ni que dire ni que faire, car ce n’est ni Brigitte ni Thuillier qui étaient gens à se tirer d’un si mauvais pas, et nous n’avions là pour nous charmer l'attente ni la voix de madame de Godollo, ni le talent de madame Phellion…

— Oh! vous êtes trop poli, monsieur le maire, dit madame Phellion en minaudant.

— Enfin, reprit Minard, sur les dix heures, la femme Lambert arrive jusqu’à l’antichambre de M. le conseiller général et demande en grand émoi à parler à M. l’avocat.

— C'était naturel, dit Phellion : intermédiaire du placement, cette femme avait le droit de lui en demander compte.

— Vous allez voir le tartuffe! continua Minard. Aussitôt

sorti, il reutre rapportant la nouvelle. Comme tout le monde ne demandait qu’à s’en aller, c’est un sauve-quipeut général : alors que fait notre homme? Il retourne auprès de madame Lambert qu’il a laissée dans lantichambre, et, comme la brave femme ne cesse de crier qu'elle est ruinée, qu’elle est perdue, ce qui pouvait bien être de son cru, mais ce qui pouvait être aussi une Scène arrangée avec l’autre, en présence de la société que cette servante arrête par ses clameurs : « Rassurez-vous, ma bonne, dit solennellement M. le rédacteur en chef de l’Écho de la Bièvre, le placement s’est fait d'accord avec vous, par conséquent, je ne vous dois rien; mais il suffit que l'argent ait passé par mes mains pour que ma conscience me dise que j’en suis responsable : si ce n’est la liquidation du notaire, ce sera moi qui vous payerai. »

— Eh bien, dit Phellion, c’était mon avis il n’y a qu’un moment : l'intermédiaire doit répondre. Je n’eusse pas hésité à faire ce qu’a fait M. de la Peyrade, et je ne crois pas que pour cette conduite on puisse le taxer de jésuitisme.

— Vous, vous l’eussiez fait, dit Minard, et moi aussi: mais nous ne l’eussions pas dit à grand orchestre, et nous eussions payé, nous, avec notre argent, en vrais gentilshommes, Mais ce courtier électoral, avec quoi payera-t-il ? avec la dot!

A ce moment, le petit domestique entra et remit une lettre à Félix Phellion. Elle était du père Picot, écrite sous sa dictée par la main de madame Lambert ; c’est pourquoi nous n’en reproduisons pas l'orthographe.

L'écriture de madame Lambert était de celles qui ne

s’oublient pas, une fois qu’elles vous ont passé sous les yeux. La reconnaissant aussitôt :

— C'est une lettre de M. le professeur, dit Félix.

Et, avant de la décacheter :

— Vous permettez, ajouta-t-il, monsieur le maire?

— Il. doit bien vous arranger, dit Minard; je n’ai iamais rien vu d'aussi comique que sa colère d’hier au soir,

Tout en lisant, Félix souriait. Quand il eut fini, il passa lépître à son père :

— Vous pouvez lire haut, dit-il,

Alors, de sa voix solennelle :

« Mon cher Félix, commença le grand citoyen, je viens de recevoir ton billet; il est arrivé fort à propos, car je t’en voulais ce qui s'appelle beaucoup. Tu me dis qu’en te rendant coupable de l'abus de confiance dont je me proposais de m'expliquer un peu vertement avec toi, tu as eu surtout une intention, qui est de donner un camouflet à ma famille en prouvant qu’un homine capable des calculs assez compliqués qu’a nécessités ta découverte n’était un homme ni à interdire ni à affubler d’un conseil judiciaire. Cet argument me plaît et il répond assez bien à l’infâme procès pour que je te loue d’en avoir eu lidée. Mais tu me le vends un peu cher, l'argument, en me faisant compèie et compagnon avec une étoile dont tu sais fort bien que l’accointauce ne pouvait pas me convenir du tout. Ce n’est pas à mon âge et quand on a résolu le grand problème du mouvement perpétuel que l'on s’oceupe de pareilles fariboles; c’est bon pour des blancs-becs et des débutants comme toi :'et c'est ce que je me suis permis

# R . d'aller dire ce matin à M. le ministre de l'instruction pu-

blique, par léquel, du reste, j’ai été reçu avec la plus

parfaite aménité, Je l’ai engagé à bien voir si, S’étant

ur

trompé d'adresse, il ne devait pas reprendre sa croix et sa pension, quoique je les eusse certainement méritées d’un autre côté.

» — Le gouvernement, m’a répondu le ministre, n’est pas dans l'habitude de se tromper; ce qu’il fait est toujours bien fait, et on n’annule pas une ordonnance signée de la main de Sa Majesté; de beaux travaux vous ont mérité les deux faveurs que le roi vous accorde, et c’est une dette déjà ancienne que je suis heureux d’acquitter en son nom.

» — Mais Félix? repris-je alors; car enfin, pour un jeune homme, ça n’est pas trop mal, cette découverte!

» — M. Félix Phellion, m’a répondu le ministre, recevra dans la journée sa nomination au grade de chevalier de la Légion d'honneur; je ferai ce matin même signer l'ordonnance par le roi; de plus, il y a en ce moment une place vacante à l’Académie des sciences, et, si vous ny

prétendez pas.

» — Moi à l’Académie ! interrompis-je avec la franchise de parole que tu me connais, je les exècre, les académies : c’est des étouffoirs, des rassemblements de paresseux, des boutiques où il y a une grosse enseigne et rien à vendre. |

» — Eh bien, donc, a dit le ministre en souriant, je crois qu’à la première élection M. Félix Phellion a pour lui toutes les chances, et dans ce nombre je compte l'influence du gouvernement, qui lui est d'avance acquise

dans la proportion où elle reste loyale et légitime. » Voilà, mon pauvre garçon, tout ce que j'ai pu faire pour te récompenser de ta bonne intention et te prouver que je ne t’en voulais pas. Je crois qu’en effet les parents vont avoir le nez un peu long. Viens causer de tout ceci aujourd’hui, sur les quatre heures, car je ne dine pas, moi, le lendemain, ainsi que je le vis faire hier dans une maison où j'eus l’occasion de parler de tes talents d’une manière assez avantageuse. Madame Lambert, qui est plus forte la casserole que la plume en main, se signalera, et, quoique ce soit le vendredi, dont jamais elle ne me fait grâce, elle nous promet en maigre un diner d’archevêque, avec la fine demi-bouteille de champagne, qu’au besoin l’on redoublera, pour arroser les rubans.

» Ton vieux professeur et ami,

» PICOT, » Chevalier de la Légion d'honneur.

» P.-S, — Si tu pouvais obtenir de ta respectable mère qu’elle te confie un petit flacon de ce vieux et excellent cognac dont tu me fis part dans le temps? je n’en possède plus une goutte, et j'en bus hier de bon à laver les pieds des chevaux; mais je ne le mâchai pas à la charmante Hébé qui me le versait. »

— Certes oui, il en aura encore, dit madame Phellion, et non pas un flacon, mais un litre.

— Et moi, dit Minard, qui me pique aussi d’en avoir et de la pas trop piquée des vers, je lui en enverrai quelques bouteilles; mais vous ne lui direz pas de quelle part, monsieur le chevalier, qui, je l'espère, vaxdrez bien me

| LES PETITS BOURGEOIS. oi

choisir pour parrain; on ne sait jamais la manière dont ce singulier homme prendra les choses.

— Femme, dit tout à coup Phellion père, une cravate blanche et mon habit noir ! |

— Où veux-tu donc aller? dit madame Phellion; chez le ministre pour le remercier ?

— Apporte, te dis-je, ces objets de toilette; j'ai une visite importante à faire, et M, le maire voudra bien m’excuser,

— Moi-même, je m'en vais, répondit Minard, car j'ai à m'occuper d’une affaire relative à monsieur mon fils, qui, lui, n’a pas découvert une étoile.

Vainement questionné par Félix et par sa femme, Phellion acheva de s'habiller, mit une paire de gants blancs, envoya chercher une voiture, et, au bout d’un quart d'heure, il se faisait annoncer chez Brigitte, qu’il trouva présidant au rangement de la porcelaine et de l’argenterie de gala qui avaient fonctionné le jour précédent.

Quittant, pour recevoir son visiteur, ce détail de ménage :

— Eh bien, papa Phellion, dit la vieille fille quand ils eurent pris place, vous nous avez fait faux bond hier : du reste, vous avez eu le nez plus fin que les autres. Savezvous le tour que nous a joué le notaire?

! — Je sais tout, dit Phellion, et c’est même du répit donné par cet imprévu à l'exécution de vos projets que je prendrai texte pour l’importante conversation que j'ai désiré avoir avec vous. Parfois, la Providence semble se plaire à contrecarrer nos plans les mieux combinés; parfois aussi, au moyen des obstacles qu’elle DE eRe notre

route, elle semble vouloir nous indiquer que nous donnons à gauche, et nous engager à mieux réfléchir,

— La Providence! la Providence! dit Brigitte l'esprit fort, elle a autre chose à faire que de s'occuper de nous,

— C'est une opinion, répondit Phellion; mais, moi, je suis habitué à voir ses décrets dans les petites comme dans les grandes choses, et certainement, si elle eût permis hier que vos engagements vis-à-vis de M. de la Peyrade reçussent un commencement d'exécution, vous ne me verriez pas en ce moment chez vous,

— Alors, dit Brigitte, vous croyez que, faute d’un notaire, un mariage ne peut avoir lieu? On dit pourtant que, faute d’un moine, l’abbaye ne chôme: pas.

— Chère demoiselle, reprit le grand citoyen, vous me rendez cette justice que jamais, ni ma femme ni moi, nous n'avons essayé d’influencer vos résolutions; nous avons laissé nos jeunes gens s'aimer sans trop savoir où pourrait mener cet attachement. É

— A leur metire martel en tête, interrompit Brigitte : voilà à quoi sert l'amour, et pourquoi je m’en suis toujours privée.

— Ce que vous dites là, reprit Phellion, est surtout vrai pour mon malheureux fils; car, malgré les nobles distractions qu’il a essayé de donner à sa douleur, aujourd’hui il est si misérablement vaincu par elle, que ce matin, en dépit du beau succès qu’il vient d'obtenir, il me parlait d'entreprendre un voyage de circumnavigation aus tour du globe, équipée qui l'aurait retenu au moins trois ans absent, si même il avait échappé aux dangers d'un voyage si prolongé,

— Eh bien, dit Brigitte, ce n’était peut-être pas mal vu: il serait revenu consolé et ayant découvert trois ou quatre autres étoiles.

— Celle-ci nous suffit, dit Phellion avec un redoublement de sa gravité ordinaire, et c’est sous le bénéfice de ce résultat, qui vient de placer son nom à une si grande hauteur dans le monde savant, que j'ai la fatuité d’oser vous dire à brûle-pourpoint : Je viens, mademoiselle, vous demander pour mon fils, Félix Phellion, qui l’aime et en est aimé, la main de mademoiselle Céleste Colleville.

— Mais, petit père, répondit Brigitte, il est trop tard; pensez donc que nous sommes diamétralement engagés avec la Peyrade,

— Il n’est jamais, comme on dit, trop tard pour bien faire, et hier il eût été trop tôt pour que j’osasse me présenter. Mon fils, ayant à compenser la différence des fortunes, n'aurait pas eu à vous répoadre : « Si Céleste, par voire générosité, a une dot à laquelle la mienne est loin d’équivaloir, j'ai l'honneur d’être membre de l'ordre royal de la Légion d'honneur, et, dans peu, selon toute apparence, je serai membre de l’Académie royale des sciences, l’une des cinq classes de l'Institut. »

— Certainement, dit Brigitte, Félix devient un très-joli . parti, mais nous avons promis à la Peyrade; lui et Célesta sont affichés à la mairie; sans une circonstance extraora dinaire, le contrat serait passé; il s'occupe de l'élection de Thuillier, qu’il a déjà mise en très-bon train; nouf avons des capitaux engagés avec lui dans une affaire d4 journal : il est donc impossible, quand nous le voudrions, de nous dépêtrer de notre promesse,

— Ainsi, dit Phellion, dans une de ces rares circonstances où la raison et l’inclination se trouvent \éunies, vous croyez devoir donner entièrement le pas à la question des intérêts? Céleste, nous le savons, n’a aucun entraînement pour M. de la Peyrade. Élevée avec Félix...

— Élevée avec Félix! interrompit Brigitte; elle a pu choisir à une époque entre M. de la Peyrade et monsieur votre fils, car voilà comme nous la violentons, elle n’a pas voulu de M. Félix, dont l’athéisme est bien connu.

— Vous vous trompez, mademoiselle, mon fils n’est pas athée, car Voltaire lui-même doutait qu’il y eût eu des athées, et, pas plus tard qu'hier,. dans cette maison, un ecclésiastique aussi recommandable par ses talents que par ses vertus, faisant de Félix un magnifique éloge, manifestait le désir d’entrer avec lui en relation.

— Parbleu! pour le convertir, dit Brigitte; mais, pour l'affaire du mariage, je suis fâchée de vous le dire, ce sera de la moutarde après dîner ; jamais Thuillier ne renoncera à son la Peyrade.

— Mademoiselle, dit Phellion en se levant, je n’éprouve aucune espèce d’humiliation de la démarche inutile que je viens de faire, je ne vous en demande pas même le secret, car je serai le premier à en parler à toutes nos connaissances et amis.

— Parlez-en, mon brave homme, à qui vous voudrez! répondit Brigitte avec amertume. Voilà-t-il pas, parce que monsieur votre fils a découvert une étoile, si encore c'est bien lui qui l’a découverte, et non pas ce vieux que le gouvernement en a récompensé, il faudra qu’on lui fasse épouser une des filles du roi des Français?

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