PREMIÈRE PARTIE
Le tourniquet Saint-Jean, dont la description parut fastidieuse en son temps au commencement de l’étude intitulée une Double Famille (voir ScÈNES DE LA VIE PRIVÉE), ce naïf détail du vieux Paris n’a plus que cette existence typographique. La construction de l’hôtel de ville, tel qu’il est aujourd’hui, balaya tout un quartier.
En 1850, les passants pouvaient encore voir le tourniquet peint sur l'enseigne d’un marchand de vin, mais la maison, son dernier asile, fut abattue depuis. Hélas! le vieux Paris disparaît avec une effrayante rapidité. Çà et là, dans cette œuvre, il en restera tantôt un type d'habitation du moyen âge, comme celle qui fut décrite au commencement du Chat qui pelote, et dont un ou deux modèles subsistent encore; tantôt la maison habitée par le juge Popinot, rue du Fouarre, spécimen de vieille bourgeoisie. Ici, les restes de la maison de Fulbert; là, tout le bassin de la Seine sous Charles IX. Nouvel Old mortality, pourquoi l'historien de la société française ne sauverait-il pas ces curieuses expressions du passé comme lé vieillard de Walter Scott rafraîchissait les tombes ? Certes, depuis dix ans environ, les cris de la littérature n’ont pas été superflus : Part commence à déguiser sous ses fleurs les ignobles fa-
çades de ce qui s'appelle à Paris les maisons de produit, | et que l’un de nos poëtes compare gaiement à des commodes.
Faisons observer ici que la création de la commission municipale del ornamento qui surveille, à Milan, larchitecture des façades sur la rue, et à laquelle tout propriétaire est obligé de soumettre son plan, date du xnf siècle. Aussi, qui n’a pas constaté dans cette jolie capitale les effets du patriotisme des bourgeois et des nobles pour leur ville, en y admirant des constructions pleines de cas ractère et d'originalité? La spéculation hideuse, effrénée, qui, d'année en année, abaisse la hauteur des étages, découpe un appartement dans l’espace qu’occupait un salon détruit et fait aux jardins une guerre à mort, influera inévitablement sur les mœurs parisiennes. On sera forcé de vivre bientôt plus au dehors qu’au dedans. La sainte vie privée. la hberté du chez-soi, où se trouve-t-elie? Elle commence à cinquante mille francs de rente. Encore, peu de millionnaires se permettent-ils le luxe d’un petit hôtel, défendu par une cour sur la rue, et protégé contre la curiosité publique par les ombrages d’un jardin,
En nivelant les fortunes, le titre du Code qui régit les successions à produit ces phalanstères en moellons qui logent trente familles et qui donnent cent mille francs de rente. Aussi, dans cinquante ans, pourra-t-on compter les maisons semblables à celle qu’habitait, au moment où commencé cette histoire, la famille Thuillier ; une maison vraiment curieuse et qui mérite les honneurs d’une exacte description, ne füt-ce que pour comparer la bourgeoisie d'autrefois à la bourgeoisie d’aujourd’hui,
ë SCÈNÉS DE LA VIE PARISIENNE.
La situation et l’aspect de la maison, cadre de ce tableau de mœurs, ont d’ailleurs un parfum de petite bourgeoisie qui peut attirer ou repousser l'attention, au gré des habitudes de chacun.
D'abord, la maison Thuillier n’appartenait ni à M., ni à madame, mais à mademoiselle Thuillier, sœur aînée de M. Thuillier. |
Cette maison, acquise dans les six premiers mois qui suivirent la révolution de 1830 par mademoiselle Marie- Jeanne-Brigitte Thuillier, fille majeure, est située vers le milieu de la rue Saint-Dominique-d’Enfer, à droite en entrant par la rue d’Enfer, en sorte que le corps de logis occupé par M. Thuillier se trouve à l'exposition du midi.
Le mouvement progressif par lequel la population parisienne se porte sur les hauteurs de la rive droite de la Seine, en abandonnant la rive gauche, nuisait depuis longtemps à la vente des propriétés du quartier dit Latin, lorsque des raisons, qui seront déduites à propos du caractère et des habitudes de M. Thuillier, déterminèrent sa sœur à l’acquisition d'un immeuble : elle eut celui-ci pour le prix minime de quarante-six mille francs de principal; les accessoires allèrent à six mille francs; total, cinquante-deux mille francs. Le détail de la propriété, fait en style d'affiche, et les résultats obtenus par les soins de M. Thuillier expliqueront par quels moyens tant de fortunes s'élevèrent en juillet 1830, tandis que tant d’autres fortunes sombraient.
Sur la rue, la maison présentait cette façade de moellons ravalée en plâtre, ondée par le temps et rayée par le crochet du maçon de manière à figurer des pierres de taille.
LES PETITS BOURGEOIS. ÿ
Ce devant de maison est si commun à Paris et si laid, que la ville devrait donner des primes aux propriétaires qui bâtissent en pierres et sculptent les nouvelles façades. Cette face grisètre, percée de sept fenêtres, était élevée de trois étages et terminée par des mansardes couvertes en tuiles. La porte cochère, grosse, solide, annonçait par sa façon et son style que le corps de logis sur la rue avait été construit au temps de l’Empire, afin d'utiliser une partie de la cour d’une vaste et ancienne habitation, de l’époque où le quartier d’Enfer jouissait d’une certaine faveur.
D'un côté se trouvait le logement du portier, de l’autre se développait l'escalier du bâtiment en façade. Deux corps de logis, plaqués contre les maisons voisines, avaient jadis servi de remises, d’écuries, de cuisines et de communs à la maison du fond; mais, depuis 1830, ils avaient été convertis en magasins.
Le côté droit était loué par un marchand de papier en gros, nommé M. Métivier neveu; le côté gauche, par un libraire nommé Barbet. Les bureaux de chaque négociant s’étendaient au-dessus de leurs magasins, et Île libraire demeurait au premier, le papetier au second de la maison située sur la rue. Métivier neveu, beaucoup plus commissionnaire en papeterie que marchand; Barbet, beaucoup plus escompteur que libraire, avaient l’un et Pautre ces vastes magasins pour y serrer, l’un, des par. ties de papier achetées à des fabricants nécessiteux; l’autre, des éditions d'ouvrages données en gage de ses prêts.
Le requin de la librairie et le brochet de la papeterie vivaient en très-bonne intelligence, et leurs opérations,
Fe :SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
| dénuées de cette vivacité qu’exige le commerce de détail,
Tr
amenaient peu de voitures dans cette cour habituellement
si tranquille, que le concierge était obligé d’arracher l'herbe d’entre quelques pavés. MM. Barbet et Métivier, étant à peine ici dans la catégorie des comparses, faisaient quelques rares visites à leurs propriétaires, et leur exactitude à payer leurs termes les classait parmi les bons locataires; ils passaient pour de très-honnêtes gens aux yeux de la société des Thuillier.
Quant au troisième étage sur la rue, il formait deux
appartements : l’un était occupé par M. Dutocq, greffier . de la justice de paix, ancien employé retraité, habitué
du salon Thuillier; l'autre, par le héros de cette Scène : aussi doit-on se contenter, pour le moment, de déterminer le chiffre de son loyer, sept cents francs, et la posi-
tion qu’il était venu prendre au cœur de la place, trois! ans avant le moment où le rideau se lèvera sur ce drame
domestique.
Le greffier, garçon de cinquante ans, habitait, des deux logements du troisième, le plus considérable; il avait une cuisinière, et le prix de son loyer était de mille francs. Deux ans après son acquisition, mademoiselle Thuiïllier eut sept mille deux cents francs de revenu d'une maison que le
précédent propriétaire avait garnie de persiennes, res-.
taurée à l’intérieur, ornée de glaces, sans pouvoir ni la vendre ni la louer, et les Thuillier, logés très-grandement,
comme on va le voir, jouissaient d’un des plus beaux jar-
dins du quartier, dont les arbres ombrageaient la petite
rue déserte Neuve-Sainte-Catherine.
Situé entre cour et jardin, le corps de logis qu’ils habi-
taïent semble avoir été. un caprice de bourgeois enrichi, sous Louis XIV, celui d’un président au parlement, ou la
demeure d’un savant tranquille. Il avait dans sa belle pierre de taille, avariée par le temps, un certain air de grandeur louis-quatorzième (permettez ce barbarisme); les chaînes de la façade figurent des assises, les tableaux. en briques rouges rappellent l’aspect des écuries à Versailles, les fenêtres cintrées ont des mascarons pour or-
-nements à la clef du cintre et sous l'appui. Enfin, la porte,
à petits carreaux dans la partie supérieure et pleine dans l'inférieure, à travers laquelle ou aperçoit le jardin, est de ce style honnête et sans-emphase qui fut souvent employé pour les pavillons de concierge dans les châteaux TOYaux.
Ce pavillon à cinq fenêtres est élevé de deux étages audessus du rez-de-chaussée, et il se recommande par une couverture à quatre pans terminée en girouette, percée de grandes belles cheminées et d’œils-de-bœuf. Peut-être cette construction est-elle le débris de quelque grand hôtel; mais, après avoir consulté les vieux plans de Paris, il ne s’est rien trouvé qui confirmât cette conjecture; et, d’ailleurs, les titres de mademoiselle Thuillier accusent pour propriétaire, sous Louis XIV, Petitot, le célèbre peintre en émaux, qui tenait cette propriété du président Lecamus. Il est à croire que le président demeura en ce pavillon pendant qu'il faisait construire son fameux hôtel de la rue de Thorigny.
La robe et l’art ont donc également passé par là, Mais aussi, quelle large entente des besoins et des plaisirs avait
disposé l'intérieur de ce pavillon! A droite, en entrant
dans une salle carrée formant un vestibule fermé, se développe un escalier en pierre, à deux fenêtres donnant sur le jardin; sous l’escalier s'ouvre la porte de la cave. Du vestibule, on communique dans une salle à manger, qui prend jour sur la cour. Gette salle à manger communique par le côté à une cuisine faisant suite aux magasins de Barbet. Derrière l’escalier s'étend, du côté du jardin, un magnifique cabinet long, à deux fenêtres. Le premier et le second étage forment deux appartements complets, et les logements de domestiques sont indiqués, sous le comble à quatre pans, par des œils-de-bœuf. Un magnifique poêle orne ce vaste vestibule carré; ses deux portes vitrées, en face l’une de l’autre, y répandent la clarté. Cette pièce, dallée en marbre blanc et noir, se recommande par un plafond à solives en saillies jadis peintes et dorées, mais qui, sous l'Empire, sans doute, reçurent une couche de peinture blanche, uniforme. En face du poêle est une fontaine en marbre rouge à bassin de marbre. Les trois portes du cabinet, du salon et de la salle à manger offrent des dessus à cadres ovales, dont les peintures attendent une restauration plus que nécessaire. La menuiserie est lourde, mais les ornements ne sont pas sans mérite. Le salon, entièrement boisé, rappelle le grand siècle et par sa cheminée en marbre de Languedoc, et par son plafond orné dans les angles, et par la forme des fenêtres, qui ont conservé leurs petits carreaux. La salle à manger, à laquelle on communique du salon par une porte à deux battants, est dallée en pierre; la boiserie est toute en chêne, sans peinture, et l’atroce papier moderne a remplacé les tapisseries du vieux temps. Le plafond est en châtaignier à
coiffons qu'on a respectés. Le cabinet, modernisé par Thuillier, ajoute à toutes les discordances,
L'or et le blanc des moulures du salon sont si bien passés, qu’on ne voit plus que des lignes rouges à la place de l'or, et le blanc jaune, rayé, s’écaille. Jamais les mots latins Otium cum dignitate n’ont eu, aux yeux d’un poëte, un plus beau commentaire que cette noble habitation. La serrurerie de la rampe de l'escalier est d’un caractère digne du magistrat et de l'artiste; mais, pour retrouver leurs traces aujourd’hui dans les. restes de cette majestueuse antiquité, les yeux d’un observateur artiste sont : nécessaires.
Les Thuillier et leurs prédécesseurs ont déshonoré bien souvent ce bijou de haute bourgeoisie par les habitudes et les inventions de la petite bourgeoisie. Voyez-vous des chaises en noyer garnies de crin; une table d’acajou à toile cirée; des buffets en acajou; un tapis d'occasion sous la table; des lampes en moiré métallique, un petit papier à bordure rouge, les exécrables gravures en manière noire, et des rideaux de calicot bordés de galons rouges dans cette salle à manger où banquetèrent les amis de Petitot? Comprenez-vous l'effet que font, dans le salon, les portraits de M., de madame et de mademoiselle Thuillier, par Pierre Grassou, le peintre des bourgeois; des tables de jeu qui ont vingt ans de service, des consoles du temps de l’Empire, une table à thé que supporte une grosse lyre, un meuble d’acajou ronceux garni en velours peint dont le fond est chocolat; sur la cheminée, avec la pendule qui représente la Bellone de l’Empire, des candélabres à colonnes cannelées, des rideaux de damas de laine et des
rideaux de mousseline brodée, rehaussés par des emnbrasses en cuivre estampé?.. Sur le parquet s'étend un tapis d'occasion. Le beau vestibule oblong a des ban-
quettes de velours, et des parois à tableaux sculptés sont
cachées par des armoires de divers temps et venues de tous les appartements précédemment occupés par les Thuil-
lier. Une planche cache la fontaine et on met dessus une + lampe fumeuse qui date de 1815. Enfin, la peur, cette
hideuse divinité, a fait adopter du côté du jardin, comme du côté de la cour, de doubles portes garnies de tôle qui se replient sur le mur le jour et qui se ferment à la nuit.
Ilest facile d'expliquer la déplorable profanation exercée
sur ce monument de la vie privée au xvu* siècle par la vie :
&. privée du xix°. Au commencement du Consulat, peut-être,
un maître maçon acquéreur de ce petit hôtel eut l’idée de
tirer parti du terrain en façade sur la rue, et il abattit probablement la belle porte cochère flanquée de petits pavillons qui complétaient ce joli séjour, pour employer un mot de la vieille langue, et l'industrie d'un propriétaire
ge parisien imprima sa flétrissure au front de cette élégance,
comme le journal et ses presses, la fabrique et ses dépôts,
le commerce et ses comptoirs remplacent l'aristocratie, la vieille bourgeoisie, la finance et la robe partout où
elles avaient étalé leurs splendeurs. Quelle étude curieuse que celle des titres de propriété dans Paris! Une maison
à de santé fonctionne, rue des Batailles, sur la demeure du
chevalier Pierre Bäyard du Terrail; le tiers état a bâti une rue sur l'emplacement de l'hôtel Necker. Le vieux Paris
s’em va, suivant les rois qui s’en sont allés. Pour un chef-
Mi 6 à
d'œuvre d’architecture.que sauve une princesse polonaise,
combien de petits palais tombent, comme la demeure de Petitot, aux mains des Thuillier! Voici les raisons qui firent mademoiselle Thuillier propriétaire de cette maison.
A la chute du ministère Villèle, M. Louis-Jérôme Thuillier, qui comptait alors vingt-six ans de service aux finances, devint sous-chef; mais à peine jouissait-il de Pautorité subalterne d’une position, jadis sa moindre espérance, que les événements de juillet 1830 le forcèrent à prendre sa retraite. Il calcula très-finement que sa pension serait honorablement et lestement réglée par des gens heureux de disposer d’une place de plus, et il eut raison, æar sa pension fut liquidée à dix-sept cents francs.
Lorsque le prudent sous-chef parla dese retirer de l'administration, sa sœur, beaucoup plus la compagne de sa vie que sa femme, trembla pour l'avenir de l'employé.
— Que va devenir Thuillier ?.… fut une question que s’adressèrent avec un effroi mutuel madame et mademoiselle Thuillier, alors logées dans un petit | rue d'Argenteuil.
— Sa pension à faire régler l’occupera pendant quelque temps, avait dit mademoiselle Thuillier ; mais je pense à un placement de mes économies qui lui taillera des croupières.. Oui, ce sera presque de l'administration que de régir une propriété. |
— Oh! ma sœur, vous lui sauverez la viel s’écria
- madame Thuillier.
— Mais j'ai toujours songé à cette crise-là dans la vie
1. L'hôtel Lambert, île Saint-Louis, habité par la princesse Czar= toriska. (Note des éditeurs.)
de Jérôme!. répondit la vieille fille d’un air protecteur.
— Mademoiselle Thuillier avait trop souvent entendu dire à son frère : « Un tel est mort! il n’a pas survecu deux ans à sa retraite! » elle avait trop souvent entendu Colle ville, l'ami intime de Thuillrer, employé comme lui, plaisantant sur cette époque climatérique des bureaucrates, et disant : « Nous y viendrons aussi, nous autres!.., » pour ne pas apprécier le danger que courait son frère. Le passage de l’activité à la retraite est, en effet, le temps critique de l'employé. Ceux d'entre les retraités qui ne savent pas ou ne peuvent pas substituer des occupations à celles par lesquelles ils sont quittés changent étrangement : quelques-uns meurent; beaucoup s’adonnent à la pêche, distraction dont le vide se rapproche de leur travail dans les bureaux; quelques autres, hommes malicieux, se font actionnaires, perdent leurs économies et sont heureux d'obtenir une place dans l’entreprise, destinée à réussir, après une première culbute et une première liquidation, en des mains plus habiles qui la guettaient; l'employé se frotte alors les siennes, devenues vides, en se disant : « J'avais pourtant deviné l’avenir de cette affaire... » Mais presque tous se débattent contre leurs anciennes habitudes.
— ]l y en a, disait Colleville, qui sont dévorés par le spleen (il prononçait spleenne) particulier aux employés; ils meurent de leurs circulaires rentrées ; ils ont, non pas le ver, mais le carton solitaire. Le petit Poiret ne pouvait pas voir un Carton blanc bordé de bleu sans que cet aspect bien-aimé le fit changer de couleur; il passait du vert au ‘jaune.
Mademoiselle Thuillier était regardée comme le génie du ménage fraternel; elle ne manquait ni de force ni de décision, ainsi que son histoiré particulière le démontrera. Cette supériorité, relative d’ailleurs à son entourage, lui permettait de bien juger son frère, quoiqu’elle l’adorât. Après avoir vu échouer les espérances qui reposaient sur son idole, elle avait dans son sentiment trop de maternité pour s’abuser sur la valeur sociale du souschef.
Thuillier et sa sœur étaient fils du premier concierge au ministère des finances. Jérôme avait échappé, grâce à sa myopie, à toutes les réquisitions et conscriptions possibles. Le père eut l’ambition de faire de son fils un employé. Dans le commencement de ce siècle, il y eut trop de places occupées à l’armée pour qu'il n’y en eût pas beaucoup de vides dans les bureaux, et le manque d’employés inférieurs permit au gros père Thuillier de faire franchir à son fils les premiers degrés de la hiérarchie bureaucratique.
Le concierge mourut en 1814, laissant Jérôme à la veille d'être sous-chef, mais ne lui léguant pour toute fortune que cette espérance. Le gros Thuillier et sa femme, morte en 1810, s'étaient retirés, vers 1806, avec une pension de retraite pour tout bien, ayant employé leurs gains à donner à Jérôme l’éducation de ce temps et à le soutenir, ainsi que sa sœur.
* On connaît l'influence de la Restauration sur la bureaucratie. {l revint des quarante et un départements supprimés une masse d'employés honorables qui demanaaient des places inférieures à celles qu'ils occupaient, À ces
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. droits acquis se joignirent les prétentions des familles pr'Ox scrites ruinées par la Révolution. Pressé entre ces deux affluents, Jérôme se trouva bien heureux de ne pas être destitué sous quelque prétexte frivole. Il trembla jusqu’au jour où, devenu sous-chef par hasard, il se vit certain d’une retraite honorable. Ce résumé rapide explique le
peu de portée et dé connaissances de M. Thuillier. Il avait | appris le latin, les mathématiques, l’histoire et la géographie qu'on apprend en pension; mais il en était resté à la classe dite de seconde, son père ayant voulu profiter d’une occasion pour le faire entrer au ministère en vantant la main superbe de son fils. Si donc le petit Thuillier écrivit les premières inscriptions au grand-livre, il ne fit ni sa rhétorique ni sa philosophie.
Engrené dans la machine ministérielle, il cultiva peu les lettres, encore moins les arts; il acquit une connaïissance routinière de sa partie; et, quand il eut l’occasion de pénétrer, sous l’Empire, dans la sphère des employés supérieurs, il y prit des formes superficielles qui cachèrent le fils du concierge, mais il ne s’y frotta même pas d'esprit. Son ignorance lui apprit à se taire, et son silence - le servit. Il s’habitua, sous le régime impérial, à cette obéissance passive qui plaît aux supérieurs: et ce fut à cette qualité qu’il dut plus tard sa promotion au grade de sous-chef. Sa routine devint une grande expérience; ses
manières et son silence ‘couvrirent son défaut d’instruc- :
tion. Cette nullité fut un titre quand on eut besoin d’un homme nul. On eut peur de mécontenter deux partis à la Chambre, qui, chacun, protégeaient un homme, et le ministère sortit d'embarras en exécutant la loi sur l’an-
É 4 4 si + No D Let t 3 re De ; il + LL: es KA ” | LES PETITS BOURGEOIS. 15
cienneté. Voilà comme Thuillier devint sous-chef. Mademoiselle Thuillier, sachant que son frère abhorrait la lec-
ture et ne pouvait remplacer les tracas du bureau par aucune affaire, avait donc sagement résolu de le jeter dans les soucis de la propriété, dans la culture d’un jardin, dans les infiniment petits de l'existence bourgeoise et dans les intrigues de voisinage.
La transplantation du ménage Thuillier de la rue d’Argenteuil à la rue Saint-Dominique-d'Enfer, les soins nécessités par une acquisition, un portier convenable à trouver, les locataires à faire venir, occupèrent Thuillier : de 1831 à 1832. Quand le phénomène de cette transplantation fut accompli, quand la sœur vit que Jérôme résistait à cette opération, elle lui trouva d’autres soins dont il sera question plus tard, mais dont la raison fut prise dans le caractère même de Thuillier, et qu’il n’est pas inutile de consigner ICI.
Quoique fils d’un concierge de ministère, Thuillier fut ce qu’on appelle un bel homme; d’une taille au-dessus de la moyenne, svelte, d’une physionomie assez agréable avec ses lunettes, mais effroyable, comme celle de beaucoup de myopes, dès qu’il les ôtait; car l’habitude de voir à travers les besicles avait jeté sur ses prunelles une espèce de brouillard.
Entre dix-huit et trente ans, le jeune Thuillier eut des succès auprès des femmes, toujours dans une sphère qui commençait à la petite bourgeoisie et qui finissait aux chefs de division; mais on sait que, sous l'Empire, la guerre laissait la société parisienne un peu dépourvue en emmenant les hommes d'énergie sur les champs de ba-
16 SCÈNES DE nn vit PARISIENNE. 220
taille, et peut-être, comme l’a dit un grand médecin, est-ce à ce fait qu'est due la mollesse de la génération. qui occupe le milieu du xx siècle.
Thuillier, forcé de se faire remarquer par des agréments autres que ceux de l'esprit, apprit à valser et à danser au point d'être cité; on l’appelait le beau Thuillier ; il jouait au billard en perfection ; il savait faire des découpures; son ami Colleville le serina si bien, qu’il pouvait chanter les romances à la mode. Il résulta de ces petits savoir-faire cette apparence de succès qui trompe la jeunesse et l’étourdit sur l'avenir. Mademoiselle Thuillier, de 1806 à 1814, croyait en son frère comme mademoiselle d'Orléans en Louis-Philippe; elle était fière de Jérôme, elle le voyait arrivant à une direction générale, grâce à des succès qui, dans ce temps, lui ouvraient quelques salons où certes il n'aurait jamais pénétré sans les circonstances qui, sous l’Empire, faisaient de la société une macédoine.
Mais les triomphes du beau Thuillier eurent généralement peu de durée, les femmes ne tenaient pas plus à le garder qu'il ne tenait à s’éterniser avec elles; il aurait pu fournir le sujet d’une comédie intitulée le Don Juan malgré lui. Ce métier de beau fatigua Thuillier au point de le vieillir ; son visage, couvert de rides comme celui d’une vieille coquette, comptait douze ans de plus que son acte de naissance. Il lui resta de ses succès l’habitude de se regarder dans la glace, de se prendre la taille pour la dessiner et de se mettre dans des poses de danseur, qui prolongèrent au delà de la jouissance de ses avantages le bail qu’il avait fait avec ce surnom : le beau Thuillieri
di
x LES PETITS BOURGEOIS, 47 \ La vérité de 1806 devint moquerie en 1826. Il conserva quelques vestiges du costume des beaux de l'Empire, qui ne messeyait pas d’ailleurs à la dignité d’un ancien souschef. Il maintint la cravate blanche à plis nombreux où le menton s’ensevelit et dont les deux bouts menacent les passants à droite et à gauche, en leur montrant un nœud passablement coquet, jadis fait par la main des belles. Tout en suivant les modes de loin, il les approprie à sa tournure, il met son chapeau très en arrière, il porte des souliers et des bas fins en été; ses redingotes allongées rappellent les lévites de l’Empire; il n’a pas encore abandonné les jabots dormants et les gilets blancs; il joue toujours avec sa badine de 1810, il se tient cambré. Personne, à voir Thuillier passant sur les boulevards, ne le prendrait pour le fils d’un homme qui faisait les déjeuners des employés au ministère des finances et qui portait la livrée de Louis XVI : il ressemble à un diplomate impérial, à un sous-préfet, Or, non-seulement mademoiselle Thuillier exploita très-innocemment le faible de son frère en le jetant. dans un soin excessif de sa personne, ce qui, chez elle, était une continuation de son culte, mais encore elle lui donna toutes les joies de la famille en transplantant auprès d’eux un ménage dont l’existence avait été quasi collatérale de la leur.
Il s'agit de M. Colleville, l’ami intime de Thuillier; mais, avant de peindre Pylade, il est d’autant plus indispensable d’en finir avec Oreste, que l’on doit expliquer pourquoi Thuillier, le beau Thuillier, se trouvait sans famille, car la famille n’existe que par les enfants; et ici doit apparaître un de ces profonds mystères qui restent ense-
velis dans les arcanes de la vie privée et dont quelques traits arrivent à la surface au moment où les douleurs d’une situation cachée deviennent trop vives : il s’agit de la vie de madame et de mademoiselle Thuillier, car, jusqu’à présent, on n’a vu que la vie, en quelque sorte publique, de Jérôme Thuillier.
Marie-Jeanne-Brigitte Thuillier, de quatre ans plus âgée que son frère, lui fut entièrement sacrifiée; il était plus
facile de donner un état à l’un qu'une dot à l’autre. Le
malheur, pour certains caractères, est un phare qui leur
éclaire les parties obscures et basses de la vie sociale.
Supérieure à son frère, et comme énergie et comme intelligence, Brigitte était un de ces caractères qui, sous le marteau de la persécution, se serrent, deviennent compactes et d’une grande résistance, pour ne pas dire in-
flexibles. Jalouse de son indépendance, elle voulut se sous-
traire à la vie de la loge et se rendre l’unique arbitre de son sort.
A l’âge de quatorze ans, elle se retira dans une mansarde, à quelques pas de la Trésorerie, établie alors rue Vivienne, et non loin de la rue de la Vrillière, où encore aujourd’hui est située la Banque. Elle se livra courageusement à une industrie peu connue, privilégiée, grâce aux protecteurs de son père, et qui consistait à fabriquer des sacs pour la Banque, pour le Trésor et aussi pour les grandes maisons de la finance. Elle eut, dès la troisième année, deux ouvrières. En plaçant ses économies sur le grand-livre, elle se vit, en 1814, à la tête de trois mille.
six cents francs de rente, gagnés en quinze ans. Elle dé-
pensait peu, elle allait dîner presque tous les jours chez
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son père tant qu'il vécut, et l’on sait, d’ailleurs, que les rentes, dans les dernières convulsions de l'Empire, furent à quarante et quelques francs : aussi ce résultat, en apparence exagéré, s'explique de lui-même. ;
A la mort de l'ancien concierge, Brigitte et Jérôme, l’une âgée de vingt-sept ans, l’autre de vingt-trois, unirent leurs destinées. Le frère et la sœur avaient l’un pour autre une excessive affection. Si Jérôme, alors à l'époque de ses succès, était gêné, sa sœur, vêtue de bure et lesdoigts pelés par le fil qui lui servait à coudre, offrait toujours quelques louis à son frère. Aux yeux de Brigitte, Jérôme était le plus bel homme et le plus charmant de l'Empire français. Tenir le ménage de son frère chéri, être initiée à ses secrets de Lindor et de don Juan, être sa servante, son caniche, fut le rêve de Brigitte; elle s’immola presque amoureusement à une idole dont l’égoïsme allait être agrandi, sacrifié par elle. Elle vendit quinze mille francs sa clientèle à sa première ouvrière, et vint … s'établir rue d'Argenteuil chez Thuillier, en se faisant la mère, la protectrice, la servante de cet enfant chéri des dames. Brigitte, par une prudence naturelle à une fille qui devait tout à sa discrétion et à son travail, cacha sa fortune à son frère; elle craignit sans doute la dissipation d’une vie d'homme à bonnes fortunes, et mit seulement six cents francs dans le ménage, ce qui, avec les dix-huit cents francs de Jérôme, permettait de joindre les deux bouts de l’année, |
Dès les premiers jours de son association, Thuillier écouta sa sœur comme un oracle, la consulta dans ses moindres affaires, ne lui cacha rien de ses secrets, et la
fit ainsi goûter au fruit de la domination qui devait être le péché mignon de ce caractère. Aussi la sœur avait-elle tout sacrifié à son frère, elle avait toit mis sur son cœur, elle vivait par lui. L’ascendant de Brigitte sur Jérôme se corrobora singulièrement par le mariage qu'elle lui procura vers 181/.
En voyant le mouvement de compression violente que les nouveaux venus de la Restauration opérèrent dans les bureaux, et surtout au retour de l’ancienne société qui refoulait la bourgeoisie, Brigitte comprit, d'autant mieux que son frère la lui expliqua, la crise sociale où s’éteignaient leurs communes espérances. Plus de succès possible pour le beau Thuillier chez les nobles qui succédaient aux roturiers de l'Empire!
Thuillier n’était pas de force à se donner une opinion politique, et il sentit, aussi bien que sa sœur, la nécessité de profiter de ses restes de jeunesse pour faire une fin. Dans cette situation, une fille, jalouse comme Brigitte, voulait et devait marier son frère, autant pour elle que pour lui, car elle seule pouvait rendre son frère heureux, et madame Thuillier n’était qu’un accessoire indispensable pour avoir un ou deux enfants. Si Brigitte n’eut pas tout l'esprit nécessaire à sa volonté, du moins elle eut l’instinct de sa domination, car elle n'avait aucune instruction, elle allait seulement droit devant elle, avec l’entêtement d’une nature habituée à réussir. Elle avait le génie du ménage, le sens de l’économie, l'entente du vivre et l'amour du travail. Elle devina donc qu’elle ne réussirait jamais à marier Jérôme dans une sphère plus élevée que la leur, où les familles s’enquerraient de leur intérieur,
et pourraient concevoir des inquiétudes en trouvant une maîtresse déjà installée au logis; elle chercha, dans la couche sociale inférieure, des gens à éblouir, et elle rencontra près d’elle un parti convenable.
Le plus ancien des garçons de la Banque, nommé Lemprun, avait une fille unique appelée Céleste. Mademoiselle Céleste Lemprun devait hériter de la foriune de sa mère, fille unique d’un cultivateur. Cette fortune se composait de quelques arpents de terre aux environs de Paris, que le vieillard exploitait toujours; puis de la fortune du bonhomme Lemprun, un homme sorti de la maison Thélusson et de la maison Keller pour entrer à la Banque, lors de la fondation. Lemprun, alors chef de service, jouissait de l’estime et de la considération du gouvernement et des censeurs.
Aussi le conseil de la Banque, en entendant parler du mariage de Céleste avec un honorable employé des finances, promit-il une gratification de six mille francs. Cette gratification, ajoutée à douze mille francs donnés par le père Lemprun, et à douze mille francs donnés par le sieur Galard, maraicher d'Auteuil, portait la dot à trente mille francs. Le vieux Galard, M. et madame Lemprun étaient enchantés de cette alliance ; le chef de service connaissait mademoiselle Thuillier pour une des plus dignes, des plus probes filles de Paris. Brigitte fit, d’ailleurs, reluire ses inscriptions au grand-livre en confiant à Lemprun qu’elle ne se marierait jamais, et ni le chef de service ni sa femme, gens de l’âge d’or, ne se seraient permis de juger Brigitte, Ils furent surtout frappés par l'éclat de la position du beau Thuillier, et le mariage eut
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lieu, selon une expression consacrée, à la satisfaction générale,
Le gouverneur de la Banque et le secrétaire servirent de témoins à la mariée, de même que M. de la Billardière, chef de division, et M. Rabourdin, chef de bureau, furent
ceux de Thuillier. Six jours après le mariage, le vieux
Lemprun fut victime d'un vol audacieux dont parlèrent les journaux du temps, mais qui fut promptement oublié dans les événements de 1815. Les auteurs du vol ayant échappé à toutes les recherches, Lemprun voulut solder la différence, et, quoique la Banque eût porté ce déficit au compte des profits et pertes, le pauvre vieillard mourut du chagrin que lui causa cet affront. Il regardait ce coup de main comme un attentat à sa probité septuagénaire.
Madame Lemprun abandonna toute sa succession à sa fille, madame Thuillier, et alla vivre avec son père à Auteuil, où ce vieillard mourut d'accident en 1817. Effrayée d’avoir à gérer ou à louer les marais et les champs de son père, madame Lemprun pria Brigitte, dont la capacité et la probité l'émerveillaient, de liquider la fortune du bonhomme Galard et d’arranger les choses de manière que sa fille, en prenant tout, lui assurât quinze cents francs de rente et lui laissät la maison d'Auteuil. Les champs du vieux cultivateur, vendus par parties, produisirent trente mille francs. La succession de Lemprun en avait donné autant, et ces deux fortunes, réunies à la dot, faisaient, en 1818, quatre-vingt-dix mille francs.
La dot avait été placée en actions de la Banque au moment où elles valaient neuf cents francs. Brigitte acheta
cinq mille francs de rente pour les soixante mille, car
fe cinq pour cent était à soixante, et elle fit mettre une inscription de quinze cents francs au nom de la veuve Lemprun, comme usufruitière. Ainsi, au commencement de l’année 1818, la pension de six cents francs payée par Brigitte, les trois mille quatre cents francs de la place de Thuillier, les trois mille cinq cents francs de rente de Géleste et le produit de trente-quatré actions de la Banque composaient au ménage Thuillier un revenu de onze mille francs administré sans conseil par Brigitte. Il a fallu s’occuper de la question financière avant tout, non-seulement pour prévenir les objections, mais encore pour débarrasser le drame.
Tout d’abord, Brigitte donna cinq cents francs par mois à son frère et conduisit la barque de manière que cinq mille francs défrayassent la maison; elle accordait cinquante francs par mois à sa belle-sœur en lui prouvant que, pour son compte, elle se contentait de quarante, Afin d’assurer sa domination par la puissance de l'argent, Bri-
gitte amassait le surplus de ses propres rentes; elle fai-
sait, disait-on dans les bureaux, des prêts usuraires par l'entremise de son frère, qui passait pour un escompteur. Si de 1813 à 1830 Brigitte a capitalisé soixante mille francs, on pourrait expliquer l’existence de cette somme par des opérations dans la rente qui présente une variation de quarante pour cent, et ne pas recourir à des accusations plus ou moins fondées dont la réalité n’ajouterait rien à l'intérêt de cette histoire.
Dès les premiers jours, Brigitte abattit sous elle la malheureuse madame Thuillier par les premiers coups d’épe-
ron qu’elle lui donna et par le mouvement du mors qu’elle
lui fit sentir durement. Le luxe de tyrannie était inutile, la victime se résigna promptement. Céleste, bien jugée par Brigitte, dépourvue d'esprit, d'instruction, habituée à la vie sédentaire, à une atmosphère tranquille, avait une excessive douceur de caractère; elle était pieuse dans le. sens le plus étendu de ce mot; elle aurait expié par de dures pénitences le tort involontaire d’avoir fait de la peine à son prochain. Elle ignorait tout de la vie; accoutumée à être servie par sa mère, qui faisait elle-même le ménage, et obligée à se donner peu de mouvement à cause d’une constitution lymphatique qui se fatiguait des. moindres travaux; c'était bien une fille du peuple de Paris, où les enfants, rarement beaux, se rencontrent, prcduits qu’ils sont de la misère, d’un travail excessif, de ménages sans air, sans liberté d'action, sans aucune des commodités de la vie.
Lors du mariage, on vit en Céleste une petite femme d'un blond fade jusqu’à la nausée, grasse, lente, et d’une contenance fort sotte. Son front, trop vaste, trop proéminent, ressemblait à celui d’un hydrocéphale, et, sous cette coupole d’un ton de cire, sa figure évidemment trop petite et finissant en pointe comme un museau de souris, fit craindre à quelques conviés qu’elle ne devint folle tôt ou tard. Ses yeux d’un bleu clair, ses lèvres dorées d’un sourire presque fixe ne démentaient pas cette idée. Elle eut, dans le jour solennel des noces, l'attitude, l'air et les manières d’un condamné à mort qui souhaite que tout finisse au plus tôt. |
— Elle est un peu boule! dit Colleville à Thuillier.
Brigitte était bien le couteau qui devait entrer dans
cette nature, avec laquelle elle préséntait le contraste le plus violent. En elle on remarquait une beauté régulière, correcte, massacrée par les travaux qui, dès l’enfance, la courbèrent sur des tâches pénibles, ingrates, et par les secrètes privations qu’elle s’imposa pour amasser son pécule. Son teint, miroité de bonne heure, avait un ton d'acier. Ses yeux bruns étaient bordés de noir ou plutôt meurtris ; sa lèvre supérieure était ornée d’un duvet brun qui dessinait une espèce de fumée; elle avait les lèvres menues, et son front impérieux était rehaussé par une chevelure jadis noire, mais qui tournait au chinchilla. Elle se tenait droit comme une belle blonde, et tout en elle accusait la rudesse de ses travaux, ses feux amortis et, comme disent les huissiers, le coût de ses exploits.
Pour Brigitte, Céleste ne fut qu’une fortune à prendre, une mère à mater, un sujet de plus dans son empire. Elle lui reprocha bientôt d’être veule, un mot de son langage, et cette jalouse fille, qui eût été au désespoir de trouver une belle-sœur active, éprouva un sauvage plaisir à stimuler l’inactivité de cette faible créature. Céleste, honteuse de voir sa belle-sœur déployant son ardeur de chambrière et faisant le ménage, essaya de l’aider ; elle tomba malade; aussitôt, Brigitte fut aux petits soins pour madame Thuillier, elle la soigna comme une sœur aimée et lui disait devant Thuillier : « Vous n’avez pas la force, eh bien, ne faites rien, ma petite! » Elle étala l’incapacité de Céleste avec ce faste de consolation par lequel la force, en ayant pour la faiblesse un air de douce pitié, trouve le moyen de faire son propre éloge.
Puis, comme ces natures despotiques et qui aiment à
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exercer leurs forces sont pleines de tendresse pour les souffrances physiques, elle soigna sa belle-sœur de ma-
nière à satisfaire la mère de Céieste quand ele wint voir sa fille. Lorsque madame Thuillier fut rétablie, elle Pap-
pela, de manière à être entendue d'elle : « Emplâtre, propre à rien,etc. » Céleste allait pleurer dans sa cham-
bre, et, quand Thuillier l’y surprenait essuyant ses larmes, il excusait sa sœur, en disant :
— Elle est excellente, maïs elle est vive: elle vous aime à sa manière; elle agit ainsi avec moi.
Céleste, en se souvenant d’avoir reçu des soins maternels, pardonnait à sa belle-sœur. Brigitte traitait d’ailleurs son frère comme le roi du logis : elle le vantait à Céleste, elle en faisait un autocrate, un Ladislas, un pape infaillible. Madame Thuillier, privée de son père et de son grandpère, à peu près abandonnée de sa mère, qui la venait voir les jeudis, et chez laquelle on allait les dimanches, dans la belle saison, n’avait que son mari à aimer, d’abord parce qu’il était son mari, et ensuite parce qu’il restait le beau Thuillier pour elle. Enfin il la traitait bien quelque-
fois comme sa femme, et toutes ces raisons réunies le lui
rendaient adorable, I] lui paraissait d'autant plus parfait, qu’il prenait souvent la défense de Céleste et grondait sa sœur, non par intérêt pour sa femme, mais par égoïsme et pour avoir la paix au logis dans le peu de moments qu'il y restait.
En effet, le beau Thuillier venait diner et revenait se coucher très-tard ; il allait au bal, dans son monde, tout seul, et absolument comme s’il était toujours garçon. Aussi les deux femmes étaient-elles toujours en présence.
D biement, Céleste prit une attitude passive et fut ce que Brigitte la voulait, une ilote. La reine Élisabeth de ce ménage passa de la domination à une sorte de pitié pour une victime sans cesse sacrifiée. Elle finit par modérer
ses airs de hauteur, ses paroles tranchantes, son ton de
mépris, quand elle fut certaine d’avoir rompu sa sœur au
joug.
Une fois qu’elle aperçut des meurtrissures faites par le collier au cou de sa victime, elle en eut soin comme d’une
chose à elle, et Céleste connut des temps meilleurs. En et comparant le début à la suite, elle prit une sorte d’affec:
tion pour son bourreau. Pour trouver quelque énergie à se : . défendre, pour devenir quelque chose au sein d’un ménage alimenté par sa fortune à son insu, sans qu’elle eût autre chose que des miettes de la table, la pauvre ilote n’avait qu’une chance, mais cette chance ne se réalisa pas pour elle.
En six ans, Céleste n’eut pas d'enfant. Cette infécon-
dité, qui, de mois en mois, lui fit verser des torrents de …
larmes, entretint longtemps le mépris de Brigitte, qui lui reprochait de n’être bonne à rien, pas même à faire des enfants. Cette vieille fille, qui s’était tant promis d'aimer l'enfant de son frère comme le sien, fut longtemps à s’ha-. bituer à l’idée de cette stérilité irrémédiable. | Au moment où commence cette histoire, en 1840, à quarante-six ans, Céleste avait cessé de pleurer, car elle avait acquis la criste certitude de ne pouvoir jamais de venir mère. Chose étrange! après vingt-cinq ans de cette vie où la victoire avait fini par épointer, par casser le couteau, Brigitte aimait Céleste autant que Célests aimait
Brigitte, Le temps, l’aisance, le frottement perpétuel de la vie domestique, qui sans doute avait adouci les angles, usé les aspérités ; la résignation et la douceur pascale de Céleste amenèrent un automne serein. Ces deux femmes étaient d’ailleurs réunies par le seul sentiment qui les eût animées : leur adoration pour l’heureux et égoiste Thuillier.
Enfin, ces deux femmes, toutes les deux sans enfants, avaient toutes les deux, comme toutes les femmes qui ont vainement désiré des enfants, pris en amour un enfant. Cette maternité factice, mais d’une puissance égale à celle d’une réelle maternité, veut une explication qui mène au cœur de ce drame et va rendre raison du surcroît d'occupation que mademoiselle Thuillier avait trouvé pour son frère,
Thuillier était entré surnuméraire avec Colleville, dont il a été question comme de son ami intime. En regard du ménage sombre et si réglé de Thuillier, la nature sociale avait placé comme un contraste celui de Colleville, et, s’il est impossible de ne pas faire observer que ce contraste fortuit est peu moral, il faut ajouter qu'avant de conclure il est bon d’aller jusqu’à la fin de ce drame, malheureusement trop vrai, dont l’historien n’est pas d’ailleurs comptable.
Ce Colleville était fils unique d’un musicien de talent, jadis premier violon de l'Opéra sous Francœur et Rebel. Il racontait, en son vivant, au moins six fois par mois, les anecdotes sur les représentations du Devin de village; il imitait Jean-Jacques Rousseau, et le dépeignait à merveille. Colleville et Thuillier furent amis inséparables; sans se-
crets l’un pour l’autre, leur amitié, commencée à quinze ans, n’avait pas encore connu de nuages en 1839.
Colleville fut un des employés appelés des cumulards dans les bureaux. Ges employés se recommandent toujours par leur industrie. Colleville, bon musicien, devait au nom et à l’influence de son père la place de première clarinette à l’Opéra-Comique, et, tant qu’il fut garçon, Colleville, un peu plus riche que Thuillier, partagea souvent avec son ami. Mais, au rebours de Thuillier, Colleville fit un mariage d’inclination en épousant mademoiselle Flavie, la fille naturelle d’une célèbre danseuse de l'Opéra, prétendue née de du Bourguier, un des plus riches fournisseurs de cette époque, et qui, s'étant ruiné vers 1800, oublia d'autant plus sa fille, qu’il conservait des doutes sur la pureté de la fameuse mime,
Par sa tournure et par son origine, Flavie était destinée à un assez triste métier, alors que Colleville, mené souvent chez l’opulent premier sujet de l'Opéra, s’éprit de Flavie et l’épousa. Le prince Galathionne, qui protégeait, en septembre 1815, l’illustre danseuse, alors sur la fin de sa brillante carrière, donna vingt mille francs de dot à Flavie, et la mère y ajouta le plus magnifique trousseau. Les habitués de la maison et les camarades de l'Opéra firent des présents en bijoux, en vaisselle, en sorte que le ménage Colleville fut beaucoup plus riche en superfluités qu’en capitaux. Flavie, élevée dans l’opulence, eut tout d'abord un charmant appartement que le tapissier de sa mère meubla, et où trôna cette jeune femme, pleine de goût pour les arts, pour les artistes et pour une certaine élégance,
DEA a SCÈNES DE Lh VIE PARISIENNE.
Madame Colleville était à la fois jolie et piquante, Spi-
rituelle, gaie, gracieuse, et, pour tout exprimer d’un mot,
bonne enfant. L« danseuse, âgée de quarante-trois ans, se retira du théâtre, alla vivre à la campagne «æt priva sa fille des ressources que présentait son opulence dissipatrice. Madame Colleville tenait une maison très-agréable, mais excessivement lourde. De 1816 à 1826, elle eut cinq enfants. Musicien le soir, Colleville tenait de sept heures
* à neuf heures du matin les livres d’un négociant. A dix
heures, il était à son bureau. En soufflant ainsi dans un morceau de bois le soir, en écrivant le matin des comptes en partie double, il se faisait de sept à huit mille francs par an, Madame Colleville jouait à la femme comme il faut : elle recevait les mercredis, elle donnait un concert tous les mois et un diner tous les quinze jours. Elle ne voyait Colleville qu’à diner, et le soir quand il rentrait, vers minuit; encore, souvent n’était-elle pas revenue. Elle allait au spectacle, car on lui donnait quelquefois des loges, etelle avertissait par un mot Colleville de la venir chercher dans telle maison où elle dansait, où elle soupait. On faisait une excellente chère chez madame Colleville, et Ja société, quoique mêlée, y était excessivement amusante ; elle recevait les actrices célèbres, les peintres, les gens de lettres, quelques hommes riches. L'élégance de madame
Colleville allait de pair avec celle de Tullia, premier sujet
de l'Opéra, qu'elle voyait beaucoup; mais, si les Colle-
ville mangèrent leurs capitaux et si souvent ils eurent de . Ja peine à finir le mois, jamais Flavie ne s’endetta.
Colleville était très-heureux, il aimait toujours sa femme
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et il en était toujours le meilleur ami. Constamment accueilli par un sourire affectueux et avec une joie commu
nicative, il cédait à une grâce, à des façons irrésistibles.
L'activité féroce qu'il déployait dans ses trois emplois allait d’ailleurs à son caractère, à son tempérament. C'était un bon gros homme, haut en couleur, jovial, dépensier, : plein de fantaisies. En dix ans, il n’y eut pas une seule querelle dans son ménage. Il passait dans les bureaux
pour être un hurluberlu, comme tous les artistes, disait-
on, mais les gens superficiels prenaient la hâte constante du travailleur pour le va-et-vient d’un brouillon.
- Colleville eut l'esprit de faire la bête; il vantait son bonheur intérieur, se donna le travers de chercher des anagrammes, afin de se poser en homme absorbé par cette passion. Les employés de sa division au ministère, les chéfs de bureau, les chefs de division même venaient à ses concerts; il glissait, de temps en temps et à propos, : des billets de spectacle, car il avait besoin d’une excessive: indulgence à cause de ses perpétuelles absences. Les répé-
- titions lui prenaient la moitié de son temps au bureau;
mais la science musicale que lui avait léguée son père était assez réelle, assez profonde pour lui permettre de n’aller qu'aux répétitions générales. Grâce aux relations de madame Golleville, le théâtre et le ministère se prêtaient aux
exigences de la position de ce digne cumulard, qui, d’ail-
leurs, élevait à la brochette un petit jeune homme vivement recommandé par sa femme, un grand musicien futur, et qui le remplaçait à l'orchestre avec promesse de sa SUCCeSsion.
En effet, vers 1827, le jeune homme devint première
. clarinette, quand Colleville donna sa démission. Toute la critique sur Flavie consistait en ce mot : « Elle est un petit brin coquette, madame Colleville! » L’aînée des enfants Colleville, venue en 1816, était le portrait vivant du bon Colleville. En 4818, madame Colleville mettait la cavalerie au-dessus de tout, même des arts, et distinguait alors un sous-lieutenant des dragons de Saint-Chamans, le jeune et riche Charles Gondreville, qui mourut plus tard dans la campagne d’Espagne ; elle avait eu déjà son second fils, qu’elle destina dès lors à la carrière militaire. En 1820, elle regardait la banque comme la nourrice de l'industrie, le soutien des États, et le grand Keller, le fameux orateur, était son idole; elle eut alors un fils, François, dont elle résolut de faire plus tard un commerçant, et auquel la protection de Keller ne manquerait jamais. Vers la fin de 1820, Thuillier, l'ami intime de M. et de madame Colleville, l’admirateur de Flavie, éprouva le besoin d’épancher ses douleurs au sein de cette excellente femme, et lui raconta ses misères conjugales; il essayait depuis six ans d’avoir des enfants, et Dieu ne bénissait pas ses efforts, car la pauvre madame Thuillier faisait inutilement des neuvaines; elle était allée à Notre-Dame de Liesse ! 11 dépeignit Céleste de toutes les manières, et ces mots : « Pauvre Thuillier! » sortirent des lèvres de madame Colleville, qui, de son côté, se trouvait assez triste; elle était alors sans aucune opinion dominante. Elle versa dans le cœur de Thuillier ses chagrins. Le grand Keller, ce héros de la gauche, était en réalité plein de - petitesses ; elle connaissait l’envers de la gloire, les sottises de la banque, la sécheresse d’un tribun. L'orateur
ne parlait qu'à la Chambre, et il s'était fort mal conduit avec elle; Thuillier fut indigné. « Il n’y a que les bêtes qui savent aimer, dit-il, prenez-moil » Le beau Thuillier passa pour faire un doigt de cour à madame Colleville, et il fut un de ses attentifs, un mot du temps de l’Empire.
— Ah! tu en veux à ma femme! lui dit en riant Colleville; prends garde, elle te plantera là comme tous les autres,
Mot assez fin par lequel Colleville sauva sa dignité de mari dans les bureaux. De 1820 à 1821, Thuillier s’autorisa de son titre d’ami de la maison pour aider Colleville, qui l’avait si souvent aidé jadis, et, pendant dix-huit mois, il prêta près de dix mille francs au ménage Colleville, avec Pintention de ne jamais en parler. En 14821, au printemps, madame Colleville accoucha d’une ravissante petite fille, qui eut pour parrain et pour marraine M. et madame Thuillier ; aussi fut-elle nommée Céleste-Louise-Caroline- Brigitte. Mademoiselle Thuillier voulut donner un de ses prénoms à ce petit ange.
Le nom de Caroline fut uné gracieuseté faite à Colleville. La vieille maman Lemprun se chargea de mettre la petite créature en nourrice, sous ses yeux, à Auteuil, où Céleste et sa belle-sœur allèrent la voir deux fois par semaine. Aussitôt que madame Colleville fut relevée de cette couche, elle dit à Thuillier, franchement et d’un ton sérieux :
— Mon cher ami, si nous voulons rester bons amis, ne soyez plus que notre ami; Colleville vous aime : eh bien, c'est assez d’un dans le ménage.
— Expliquez-moi donc, dit le beau Thuillier à Tullia
la danseuse, qui se trouvait alors chez madame Colleville, . pourquoi les femmes ne s’attachent pas à moi? Je ne suis pas un Apollon du Belvédère, mais enfin je ne suis pas
non plus un Vulcain; je suis passable, j'ai de l'esprit, je
suis fidèle.
— Voulez-vous la vérité? lui répondit Tullia.
— Oui, dit le beau Thuillier.
— Eh bien, si nous pouvons aimer nes une bête, nous n’aimons jamais un sot.
Ge mot tua Thuillier, il n’en revint pas; il eut depuis de la mélancolie, il accusa les femmes de bizarrerie,
— Ne t’avais-je pas prévenu? lui dit Colleville. Je ne suis pas Napoléon, mon cher, et je serais même fàché de lavoir été; mais j'ai ma Joséphine, une perle!
Le secrétaire général du ministère, des Lupeaulx, à qui madame Colleville crut plus de crédit qu'il n’en avait, de qui, plus tard, elle disait : « C’est une de mes erreurs, » fut alors, pendant quelque temps, le grand homme du salon Colleville; mais, comme il n’eut pas le pouvoir du faire nommer Colleville dans la division de Bois-Levant,
Flavie eut le bon sens de se fàcher des soins qu’il rendait
à madame Rabourdin, femme d’un chef de bureau, une
mijaurée, disait-elle, chez laquelle elle n’avait jamais été
invitée, et qui, deux fois, lui fit l’impertinence de ne pas venir à ses concerts,
Madame Colleville fut vivement atteinte par la mort du jeune Gondreville ; elle en fut inconsolable: elle sentit, disait-elle, la main de Dieu. En 1824, elle se rangea, parla d'économie, supprima les réceptions, s’occupa de ses en-
fants, voulut être une bonne mère de famille, et ses amis
ne lui connurent chez elle aucun favori; mais elle allait - à l’église, elle réformait sa toilette, elle portait des couleurs grises, elle parlait catholicisme, convenances; et ce mysticisme produisit, en 1825, un charmant petit enfant qu’elle appela Théodore, c’est-à-dire présent de Dieu.
Aussi, en 1826, le beau temps de la congrégation, Col- : - Jeville fut-il nommé sous-chef dans la division Clergeot, et devint-il, en 1828, percepteur d’un arrondissement de Paris. Colleville obtint la croix de la Légion d’honneur, afin qu’il pût un jour faire élever sa fille à Saint-Denis. La . demi-bourse obtenue par Keller pour Charles, l’aîné des enfants Colleville, en 1823, fut donnée au second; Charles passa avec une bourse entière au collége Saint-Louis, et le troisième, objet de la protection de madame la dauphine, eut trois quarts de bourse au collége Henri IV.
En 1830, Colleville, qui avait eu le bonheur de conserver tous ses enfants, fut obligé, par son attachement à la branche déchue, de donner sa démission; mais il eut l’habileté d’en traiter, en quelque sorte, en obtenant une pension de deux mille quatre cents francs due à son temps de service, et une indemnité de dix mille francs offerte par son successeur, et il fut nommé officier de la Légion d'honneur. Néanmoins, il se trouva dans une position difficile, et, en 1832, mademoiselle Thuillier lui conseilla de venir s'établir près d'eux, en lui faisant entrevoir la possibilité d'obtenir une place à la mairie, qu’il eut au bout de quinze jours, et qui valait mille écus.
Charles Colleville venait d’entrer à l’École de marine Les colléges où les deux autres petits Colleville étaient élevés étaient dans le quartier. Le séminaire de Saint-
us, 1 PT *, 0 4) de asat Ÿ EMOR P7 e) SNA me Pc LR de VA AE ve 32 PE Cal cé: -
Sulpice, où devait entrer un jour le petit dernier, se trouvait à deux pas du Luxembourg. Enfin, Thuillier et Colleville devaient finir leurs jours ensemble. En 1833, madame Colleville, alors âgée de trente-cinq ans, vint s'établir rue d’Enfer, au coin de la rue des Deux-Églises, avec Céleste et le petit Théodore. Colleville se trouvait à une distance égale de sa mairie et de la rue Saint-Dominique. Ce ménage, après une existence tour à tour brillante, décousue, pleine de fêtes, reposée, calme, se trouva réduit à l’obscurité bourgeoise, et à cinq mille quatre cents francs pour toute fortune.
Céleste avait alors douze ans; elle promettait d’être belle ; il lui fallait des maîtres: elle devait coûter au moins deux mille francs par an. La mère sentit la nécessité de la placer sous les yeux de son parrain et de sa marraine. Elle avait donc aussi adopté la proposition, si sage d’ailleurs, de mademoiselle Thuillier, qui, sans prendre aucun engagement, fit entendre assez clairement à madame Colleville que les fortunes de son frère, de sa belle-sœur et la sienne étaient destinées à Céleste. Cette petite fille était restée à Auteuil jusqu'à l’âge de sept ans, adorée par la bonne vieille madame Lemprun, qui mourut en 1829, laissant vingt mille francs d'économies et une maison, qui fut vendue pour la somme exorbitante de vingt-huit milie francs. La petite espiègle avait peu vu sa mère et beaucoup mademoiselle et madame Thuillier dès 1829, époque de son entrée dans la maison paternelle. En 1833, elle était tombée sous la domination de Flavie, qui s’efforçait alors de bien remplir ses devoirs, et qui les outrait, comme toutes les femmes nourries de remords, Flavie,
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“sans être mauvaise mère, tint fort sévèrement sa fille: elle se souvint de sa propre éducation et se jura secrètement à elle-même de faire de Céleste une honnête femme,
et non une femme légère. Elle la mena donc à la messe et lui fit faire sa première communion sous la direction d’un curé de Paris, devenu depuis évêque. Céleste fut d'autant plus pieuse, que madame Thuillier, sa marraine, était une sainte; et l'enfant adorait sa marraine; elle se sentait plus aimée de la pauvre femme délaissée que de sa mère.
De 1833 à 1840, elle reçut la plus brillante éducation, dans les idées de la bourgeoisie. Ainsi, les meilleurs maîtres de musique firent d’elle une assez bonne musicienne; elle savait faire proprement une aquarelle; elle dansait à merveille ; elle avait appris la langue française et l’histoire, la géographie, l'anglais, l’italien, enfin tout ce que comporte l’éducation d’une demoiselle comme il faut. D'une taille moyenne, un peu grasse, affligée de myopie, elle n'était ni laide ni jolie, elle ne manquait ni de blancheur ni d'éclat, mais elle ignorait entièrement la distinction des manières. Elle avait une grande sensibilité contenue, et son parrain et sa marraine, mademoiselle Thuillier, son père, étaient unanimes sur ce point, la grande ressource des mères, que Céleste était susceptible d’attachement. Une de ses beautés était une magnifique chevelure cendrée, fine; mais les mains, les pieds avaient une origine bourgeoise.
Céleste se recommandait par des vertus précieuses : elle était bonne, simple, sans fiel; elle aimait son père
et sa mère, elle se serait sacrifiée pour eux. Elevée dans
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une admiration profonde de son parrain, et par Brigitte” qui s'était fait appeler par elle tante Brigitte, et par madame Thuillier, et par sa mère, qui se rapprocha de plus en plus du vieux beau de l’Empire, Céleste avait la plus haute idée de l’ex-sous-chef. Le pavillon de la rue Saint- Dominique produisait sur elle l'effet du château des Tuileries sur un courtisan de la jeune dynastie.
Thuillier n'avait pas résisté à l’action de laminoir que produit la filière administrative, où l’on s’amincit en raison de son étendue. Usé par un fastidieux travail, autant que par ses succès d'homme à bonnes fortunes, l’ex-souschef avait perdu toutes ses facultés en venant rue Saint- Dominique; mais sa figure fatiguée, où régnait un air rogue, mélangé d’un certain contentement qui ressemblait à la fatuité de l'employé supérieur, impressionnait vivement Céleste. Elle seule passionnaïit ce blême visage. Elle se savait être la joie de la maison Thuillier.
Les Colleville et leurs enfants devinrent naturellement le noyau de la société que mademoiselle Thuillier eut l'ambition de grouper autour de son frère. Un ancien employé de la division la Billardière, qui, depuis plus de trente ans, demeurait dans le quartier Saint-Jacques, M. Phellion, chef de bataillon de la légion, fut promptement retrouvé par l’ancien percepteur et l’ancien sous-chef à la première revue. Phellion était un des hommes les plus considérés dans l'arrondissement. Il avait une fille, ancienne sousmaîtresse dans le pensionnat Lagrave, mariée à un instituteur de la rue Saint-Hyacinthe, M. Barniol.
Le fils aîné de Phellion était professeur de mathématiques à un collége royal: il donnait des leçons, faisait des
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- répétitions, et s’adonnait, selon l'expression du père, aux mathématiques pures. Le second fils était à l'École des ponts et chaussées. Phellion avait neuf cents francs de retraite, et possédait neuf mille et quelques cents francs de rente, fruit de ses économies et de celles de sa femme pendant trente ans de travail et de privations. Il était, d’ailleurs, propriétaire de la petite maison à jardin qu’il habitait dans l’impasse des Feuillantines. (En trente ans, il ne dit pas une seule fois le vieux mot cul-de-sac.)
Dutocq, le greffier de la justice de paix, était un ancien employé du ministère des finances; sacrifié jadis à une de ces nécessités qui se rencontrent dans le gouvernement représentatif, il avait accepté d’être le bouc émissaire dans une vilenie administrative signalée par la commission du budget et récompensée secrètement par une somme assez ronde ; il avait été ainsi mis à même d'acheter sa charge de greffier, Cet homme, peu honorable d’ailleurs, lespion des bureaux, ne fut pas accueilli comme il croyait devoir l'être par les Thuillier ; mais la froideur de ses propriétaires le fit persister à venir chez eux.
Resté garçon, cet homme avait des vices; il cachait assez soigneusement sa vie, et il savait se maintenir par la flatterie auprès de ses supérieurs, Le juge de paix aimait beaucoup Dutocq. Ge honteux personnage sut se faire tolérer chez les Thuillier par ces basses et grossières adulations qui ne manquent jamais leur effet. Il connaissait à fond la vie de Thuillier, ses relations avec Colleville, et surtout avec madame; on craignit sa redoutable langue, et les Thuillier, sans l’admettre dans leur intimité, le souffrirent, La famille qui devint la fleur du salon Thuil-
lier fut celle d’un pauvre petit employé, jadis l’objet de la pitié des bureaux, et qui, poussé par la misère, avait quitté l'administration en 1827 pour se jeter dans l’industrie, avec une idée.
Minard entrevit une fortune dans une de ces conceptions perverses qui déconsidèrent le commerce français, mais qui, vers 1827, n’avaient pas encore été flétries par la publicité. Minard acheta du thé, y méla moitié de thé ayant déjà servi; puis il pratiqua sur les éléments du chocolat des altérations qui lui permirent de le vendre à bon marché, Ce commerce de denrées coloniales, commencé dans le quartier Saint-Marcel, fit de Minard un négociant; il eut une usine, et, par suite de ses relations, il put aller aux sources des matières premières ; il fit honorablement, et en grand, le commerce qu’il avait d’abord fait avec indélicatesse. Il devint distillateur, opéra sur d'énormes quantités de denrées, et il passait en 1835 pour le plus riche négociant du quartier de la place Maubert. J1 avait acheté l’une des plus belles maisons de la rue des Maçons-Sorbonne; il avait été adjoint; il était nommé, en 1839, maire de son arrondissement et juge au tribunal de commerce. Il avait voiture, une terre auprès de Lagny; sa femme portait des diamants aux bals de la cour, et il s’enorgueillissait d’une rosette d’officier de la Légion d'honneur à sa boutonnière.
Minard et sa femme étaient, d’ailleurs, d’une excessive bienfaisance. Peut-être voulaient-ils rendre en détail aux pauvres ce qu’ils avaient en gros pris au public, Phellion, Colleville et Thuillier retrouvèrent Minard aux élections, et il s’ensuivit une liaison d’autant plus intime avec les
Da he
Thuiïllier et les Colleville; que madame Zélie Minard parut
ench.ntée de faire faire à sa demoiselle la connaissance
de Céleste Colleville, Ce fut à un grand bal donné par les Minard que Céleste fit son entrée dans le monde, ayant alors seize ans et demi, parée comme le voulait son nom, qui semblait être prophétique pour sa vie. Heureuse de se lier avec mademoiselle Minard, son aînée de quatre ans, elle obligea son parrain et son père à cultiver la maison Minard, à salons dorés, à grande opulence, et où se réunissaient quelques célébrités politiques du juste milieu : M. Popinot, qui depuis fut ministre du commerce; Cochu, devenu le baron Cochu; un ancien employé de la division Clergeot au ministère des finances, et qui, fortement intéressé dans une maison de drogueries, était l’oracle du quartier des Lombards et des Bourdonnais, conjointement avec M. Anselme Popinot. Le fils aîné de Minard, avocat, qui visait à succéder aux avocats détournés, depuis 1830, du Palais par la politique, était le génie de la maison, et sa mère, aussi bien que son père, aspirait à le bien marier. Zélie Minard, ancienne ouvrière fleuriste, éprouvait une ardente passion pour les hautes sphères sociales, et voulait y pénétrer par les mariages de sa fille et de son fils, tandis que Minard, plus sage qu’elle, et comme imbu de la force de la classe moyenne que la révolution de Juillet infiltra dans les fibres du pouvoir, né pensait qu’à la fortune.
Il hantaït le salon des Thuillier afin d’y recueillir des données sur les héritages que Céleste pouvait recueillir. Il savait, comme Dutocq, comme Phellion, les bruits occasionnés jadis par la liaison des Thuillier avec Flavie, et il
avait du premier coup d’œil reconnu l’idolâtrie des Thuillier pour leur filleule, Dutocq, pour être admis chez Miaard. le flagorna prodigieusement. Quand Minard, le Rothschild de l'arrondissement, apparut chez les Thuillier, il le compara presque finement à Napoléon, en le retrouvant gros, gras, fleuri, après l’avoir connu, au bureau, maigre, pâle et chétif : « Vous étiez dans la division la Billardière, comme Napoléon avant le 18 brumaire, et je vois ici le Napoléon de l’Empire ! » Néanmoins, Minard reçut froidement Dutocq et ne l’invita point; aussise fit-il un ennemi mortel du venimeux greffer. è
M. et madame Phellion, quelque dignes qu’ils fussent, ne pouvaient s'empêcher de se livrer à des calculs et à des espérances; ils pensaient que Céleste serait bien l’affaire de leur fils le professeur : aussi, pour avoir comme un parti dans le salon Thuillier, y amenèrent-ils leur gendre, M. Barniol, homme considéré dans le faubourg Saint-Jacques, et un vieil employé de la mairie, leur ami intime, à qui Colleville avait en quelque sorte soufflé sa place, car M. Leudigeois, commis depuis vingt ans à la mairie, attendait comme récompense de ses longs services la secrétairerie obtenue par Colleville. Aussi, les Phellion formaient une phalange composée de sept personnes, toutes assez fidèles; la famille Colleville n’était pas moins nombreuse, en sorte que, par certains dimanches, il y avaié trente personnes dans le salon Thuillier. Thuilliér renous connaissance avec les Saïllard, les Baudoyer, les Falleix, gens considérables du quartier de la Place-Royale, et qé furent souvent invités à diner.
Madame Colleville était, en femme, la personne la plus
distinguée de ce monde, comme Minard fils et le professeur Phellion en étaient les hommes supérieurs ; car tous les autres, sans idées, sans instruction, sortis des rangs inférieurs, offraient les types et les ridicules de la petite bourgeoisie. Quoique toute fortune venue de loin suppose un mérite quelconque, Minard était un ballon houff, S’épanchant en phrases filandreuses , prenant l’obséquiosité pour de la politesse et la formule pour de l’esprit, il débitait des lieux communs avec un aplomb et une rondeur qui s’acceptaient comme de l’éloquence. Ces mois, qui ne disent rien et répondent à tout : progrès, vapeur, bitume, garde nationale, ordre, élément démocratique, esprit d'association, légalité, mouvement et résistance, intimidation, semblaient, à chaque phase politique, inventés pour Minard, qui paraphrasait alors les idées de son journal. Julien Minard, le jeune avocat, souffrait autant de son père que son père souffrait de sa femme. En effet, avec la fortune, Zélie avait pris des prétentions, sans avoir jamais pu apprendre le français; elle était devenue grasse et ressemblait, sous ss riches atours, à une cuisinière épousée par son maître.
Phellion, ce modèle du petit bourgeois, offrait autant de vertus que de ridicules. Subordonné pendant sa vie bureaucratique, il respectait les supériorités sociales. Aussi restait-il silencieux devant Minard. Il avait admirablement résisté, pour son compte, au temps critique de la retraite, et voici comment. Jamais ce digne et excellent homme n’avait pu se livrer à ses goûts. Il aimait la ville de Paris, il s’intéressait aux alignements, aux embellissements, il éjait homme à s'arrêter, deux heures durant, devant les
maisons en démolition. On pouvait le surprendre intrépidement planté sur ses jambes, le nez en l'air, assistant à la chute d’une pierre qu’un maçon ébranle avec un levier en haut d’une muraille, et sans quitter la place que la pierre ne tombât; et, quand la pierre était tombée, il s’en allait heureux comme un académicien le serait de la chute d’un drame romantique. Véritables comparses de la grande comédie sociale, Phellion, Leudigeois et leurs pareils remplissent les fonctions du chœur antique, Ils pleurent quand on pleure, rient quand il faut rire, et chantent en ritournelle les infortunes et les joies publiques, triomphant dans leur coin des triomphes d’Alger, de Constantine, de Lisbonne, de Saint-Jean-d’Ulloa; déplorant également la mort de Napoléon et les catastrophes si funestes de Saint-Merri et de la rue Transnonnain; regrettant les hommes célèbres qui leur sont le plus inconnus. Seulement, Phellion offre une double face : il se partage consciencieusement entre les raisons de l’opposition et celles du gouvernement. Qu'on se battit dans les rues, Phellion avait alors le courage de se prononcer devant ses voisins; il allait sur la place Saint-Michel, lieu du rassemblement de son bataillon, il plaignait le gouvernement et faisait son devoir, Avant et pendant l’émeute, il soutenait la dynastie, œuvre de Juillet; mais, dès que le procès politique arrivait, il tournait aux accusés. Ce girouettisme assez innocent se retrouvait dans ses opinions politiques ; il répondait à tout par le colosse du Nord. L’Angleterre est, pour lui, comme pour le vieux Constitutionnel, une commère à deux fins; tour à tour, la machiavélique Albion et le pays modèle : machiavélique, quand il s’agit des in-
térêts de la France froissée et de Napoléon; pays modèle, quand il s’agit des fautes du ‘gouvernement. Il admet, avec ie journal, l'élément démocratique, et se refuse, dans la conversation, à tout pacte avec l'esprit républicain. L'esprit républicain, c’est 1793, c’est l’émeute, la Terreur, la loi agraire. L'élément démocratique est le développement de la petite bourgeoisie, c’est le règne de Phellion.
Cet honnête vieillard est toujours digne; la dignité sert à expliquer sa vie. Il a élevé dignement ses enfants, il est resté père à leurs yeux, il tient à être honoré chez lui, comme il honore le pouvoir et ses supérieurs. Il n’a jamais eu de dettes. Juré, sa conscience le fait suer sang et eau à suivre les débats d’un procès, et il ne rit jamais, alors même que rient la cour, l’audience et le ministère public. Éminemment serviable, il donne ses soins, son temps, tout, excepté son argent. Félix Phellion, son fils le professeur, est son idole; il le croit susceptible d’arriver à l’Académie des sciences. Thuillier, entre l’audacieuse nullité de Minard et la niaiserie carrée de Phellion, était comme une substance neutre, mais il tenait de l’un et de l’autre par sa mélancolique expérience. Il cachait le vide de son cerveau par des banalités, comme il couvrait la peau jaune de son crâne sous les ondes filamenteuses de ses cheveux gris, ramenés de derrière avec un art infini par le peigne de son coiffeur.
— Dans toute autre carrière, disait-il en parlant de l'administration, j'aurais fait une bien autre fortune.
Il avait vu le bien, possible en théorie et impossible en pratique, les résultats contraires aux prémisses ; il racone
tait les injustices, les intrigues, l'affaire Rabourdin. (Voir les Employés.)
— Après cela, l’on peut croire à tout et ne croire à rien, disait-il. Ah! c’est une drôle de chose, une administration, et je suis bien heureux de ne pas avoir de fils, pour ne pas le voir preuant la carrière des places.
Colleville, toujours gai, rond, bonhomme, diseur de quolibets, faisant ses anagrammes, toujours occupé; représentait le bourgeois capable et gausseur, la faculté sans le succès, le travail opiniâire sans résultat, mais aussi la résignation joviale, l'esprit sans portée, l’art inutile, car il était excellent musicien et ne jouait plus que pour sa fille,
Ce salon était donc une espèce de salon de province, mais éclairé par les reflets du continuel incendie parisien : sa médiocrité, ses platitudes suivaient le torrent du siècle. Le mot à la mode et la chose, car, à Paris, le mot et la chose sont comme le cheval et le cavalier, y arri-
vaient toujours par ricochet. On attendait avec impatience
M. Minard, qui devait savoir la vérité dans les grandes circonstances. Les femmes, dans le salon Thuillier, tenaient pour les jésuites; les hommes défendaient l’Université; mais, généralement, les femmes écoutaient. Un homme d'esprit, s’il avait pu supporter l’ennui de ces soirées, eût ri comme à une comédie de Molière, en y apprenant, après de longues discussions, des choses semblables à celles-ci :
« La Révolution de 1789 pouvait-elle s’éviter? Les emprunts de Louis XIV l'avaient bien ébauchée. Louis XV, un égoïste, homme d'esprit cérémonieux (il a dit : « Si « j'étais lieutenant de police, je défendrais les cabriolets»),
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roi dissolu, vous connaissez son Parc aux cerfs! a beaucoup contribué à ouvrir l’abime des révolutions. M. de Necker, Genevois malintentionné, a donné le branle. Les étrangers en ont voulu toujours à la France. Le maximum a fait beaucoup de tort à la Révolutin. En droit, Louis XVI ne devait pas être condamné ; il eût été absous par un jury. Pourquoi Charles X est-il tombé? Napoléon est un grand homme, et les détails qui prouvent son génie appartiennent à des anecdotes : il prenait cinq prises de tabac à [a minute et dans des poches doublées de cuir, adaptées à son gilet, Il réglait tous les mémoires des fournisseurs: il allait rue Saint-Denis savoir le prix des choses. Il avait Talma pour ami; Talma lui avait appris ses gestes, et néanmoins il s'était toujours refusé à décorer Talma. L’empereur a monté la garde d’un soldat endormi pour l’empêcher d’être fusillé. Ces choses-là le faisaient adorer du soldat. Louis XVIII, qui cependant avait de l'esprit, a manqué de justice à son égard en lappelant M. de Buonaparte. Le défaut du gouvernement actuel est de se laisser mener, au lieu de mener. Il s’est placé trop bas. Il à peur des hommes d'énergie; il aurait dû déchirer les traités de 1815 et demander le Rhin à l’Europe. On joue trop au ministère avec les mêmes hommes. »
— Vous avez assez fait assaut d’esprit comme cela, disait mademoiselle Thuillier à la suite de ces lumineux aperçus; l’autel est dressé, faites votre petite partie.
La vieille fille terminait toujours les discussions, dont ‘’ennuyaient les femmes, par cette proposition.
Si tous ces faits antérieurs, si toutes ces généralités ne 8e trouvaient pas, &. orme d’argument, pour peindre le
cadre de cette Scène, donner une idée de l'esprit de cette société, peut-être le drame en aurait-il souffert. Gette esquisse est d’ailleurs d’une fidélité véritablement historique, et montre une couche sociale de quelque importance comme mœurs, surtout si l’on songe que le système politique de la branche cadette y a pris son point d'appui.
L'hiver de l’année 1839 fut, en quelque sorte, le moment où le salon des Thuillier atteignit à sa plus grande splendeur. Les Minard y venaient presque tous les dimanches, et commençaient par y passer une heure lorsqu'ils avaient d’autres soirées obligées, et le plus souvent Minard y laissait sa femme, en emmenant avec lui sa fille et son fils aîné l'avocat. Cette assiduité des Minard fut déterminée par une rencontre, assez tardive d’ailleurs, qui se fit entre MM. Métivier, Barbet et Minard, par une soirée où ces deux importants locataires restèrent un peu plus tard qu’à l'ordinaire à causer avec mademoiselle Thuillier. Minard apprit de Barbet que la vieille demoiselle lui prenait pour environ trente mille francs de valeurs à six mois, à raison de sept et demi pour cent l’an, et qu’elle en prenait pour une somme égale à Métivier, en sorte qu'elle devait avoir au moins cent quatre-vingt mille francs à manier.
— Je fais l’escompte de la librairie à douze, et ne prends jamais que de bonnes valeurs. Rien ne m'est plus commode, dit Barbet en terminant. Je dis qu’elle a cent quatre-vingt mille francs, car elle ne peut donner que des effets à quatre-vingt-dix jours à la Banque.
— Elle a donc un compte à la Banque? dit Minard.
— Je le crois, dit Barbet.
Lié avec un régent de la Banque, Minard apprit que mademoiselle Thuillier y avait en effet un compte d’environ deux cent mille francs, garanti par un dépôt de quarante actions. Cette garantie était, dit-on, superflue; la Banque avait des égards pour une personne qui lui était connue et qui gérait les affaires de Céleste Lemprun, la fille d’un employé qui avait compté autant d’années de service que la Banque en comptait alors d’existence. Mademoiselle Thuillier n’avait jamais d’ailleurs, en vingt ans, dépassé l’étendue de son crédit. Elle envoyait toujours pour soixante mille francs d'effets par mois à trois mois, ce qui faisait cent soixante mille francs environ. Les actions déposées représentaient cent vingt mille francs, on ne courait donc aucun risque, car les effets valaient toujours bien soixante mille francs. « Aussi, dit le censeur, elle nous enverrait, le troisième mois, cent mille francs d'effets, nous ne lui en rejetterions pas un seul. Elle a une maison à elle qui n’est pas hypothéquée et qui vaut plus de cent mille francs. D'ailleurs, toutes ces valeurs viennent de Barbet et de Métivier, et se trouvent avoir quatre signatures, y compris la sienne. »
— Pourquoi mademoiselle Thuillier travaille-t-elle ainsi? demanda Minard à Métivier. — Mais cela vous irait bien, à vous, ajouta-t-il.
— Oh! moi, répondit Métivier, j'ai mieux à faire en épousant une de mes cousines; mon oncle Métivier m'a donné la suite de ses affaires; il a cent mille francs de rente et n’a que deux filles.
Quelque cachottière que fût mademoiselle Thuillier, qui
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ne disait rien de ses placements à personne, pas même à son frère; quoiqu’elle englobât dans sa masse les économies faites sur la fortune de madame Thuillier comme sur la sienne, il était difficile qu’un jet de lumière ne finit point par passer sous le boisseau qui récouvrait son trésor.
Dutocq, qui hantait Barbet, avec lequel il avait plus d’une ressemblance dans le caractère et dans la physionomie, avait évalué plus justement que Minard. les économies des Thuillier à cent cinquante mille francs en 1838, et il pouvait en suivre secrètement les progrès en calculant les profits à l’aide du savant escompteur Barbet.
— Céleste aura de nous deux cent mille francs comptants, avait dit la vieille fille en confidence à Barbet, et madame Thuillier veut lui assurer au contrat la nue propriété de ses biens. Quant à moi, mon testament est fait. Mon frère aura tout, sa vie durant, et Céleste sera mon héritière, sous cette réserve. M. Cardot, mon notaire, est mon exécuteur testamentaire.
Mademoiselle Thuillier avait dès lors poussé son frère à renouer ses anciennes relations avec les Saillard, les Baudoyer, les Falleix, qui tenaient une place analogue à celle des Thuillier et des Minard, dans le quartier Saint-Antoine, où M. Saillard était maire. Cardot le notaire avait présenté son prétendant en la personne de maître Godeschal, avoué, successeur de Derville, homme de trente-six ans, capable, ayant payé cent mille francs sur sa charge, que deux cent mille francs de dot acquitteraient. Minard fit congédier Godeschal en apprenant à mademoiselle Thuillier que Céleste aurait pour belle-sœur la fameuse Mariette, de l'Opéra.
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