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— Brisons là, dit Phellion; je pourrais vous répondre que, sans déprécier les Thuillier, ies d'Orléans me paraissent d’une illustration un peu supérieure. Mais je n’aime pas à introduire l’aigreur dans la conversalion, et, en vous priant de recevoir l’assurance de mes humbles respects, je me retire,
Cela dit, il sortit majestueusement, et, sous le coup de sa comparaison décochée in extremis, à la manière des Parthes, laissa Brigitte d’une humeur d'autant plus massacrante, que déjà, la veille au soir, madame Thuillier, après que tous les invités se furent retirés, avait eu l’incroyable audace de dire quelque chose en faveur de Félix. Il va sans dire que l’ilote avait été rudement rabrouée, et qu’on l'avait engagée à se mêler de ce qui la regardait. Mais cette tentative de volonté dans sa belle-sœur avait déjà très-mal disposé la vieille fille, et Phellion, venant reprendre le même sujet, ne pouvait que vivement l’exaspérer. Joséphine la cuisinière et le domestique mâle eurent le contre-coup de la scène qui venait de finir : Brigitte trouva qu’en son absence tout avait été rangé de travers, et, mettant elle-même la main à la pâte, au risque de se rompre le cou, elle se guinda sur une chaise, afin de pouvoir atteindre aux rayons les plus élevés de l’armoire où sa porcelaine des grands jours était soigneusement conservée sous clef.
Ceite journée, qui pour Brigitte commençait si mal, fut sans contredit l’une des plus pleines et l’une des plus orageuses de ce récit.
Pour en être l'historien exact, nous devons la reprendre à six heures du matin, où nous verrons madame Thuillier
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allant à la Madeleine entendre la messe que l'abbé Gondrin était dans l'habitude de dire à cette heure, et en suite s’approchant de la sainte table, viatique que ne manquent jamais de se donner les âmes pieuses quand elles ont à accomplir quelque grande résolution.
À huit heures, nous verrons Minard père arrivant chez le jeune vicaire, ainsi qu'il en avait reçu la permission la veille, et venant déposer dans le sein de l’habile et conciliant casuiste ses chagrins paternels.
L'abbé Gondrin lui reprocha doucement d’avoir donné à son fils un de ces états où, habillée d’un titre qui fait l'illusion d’une vie laborieuse, l’oisiveté peut entraîner à toutes les folies : les avocats sans causes et les médecins sans malades, quand ils n’ont pas le sou, sont la pépinière où se recrute l'esprit de révolution et de désordre; quand ils sont riches, au contraire, ils font comme la jeune aristocratie, qui, de tous ses priviléges perdus n’ayant gardé que le droit au far niente, donne à l’élève des chevaux de course et des femmes de théâtre presque tous les loisirs de son existence inutile et inoccupée.
Dans le cas particulier, les partis violents vers lesquels paraissait pencher M. le maire du onzième arrondissement étaient de vraies chimères. 11 n’y a plus de Saint- Lazare à l’usage de la jeunesse dérangée, et l’on ne faisait plus la presse des Manons Lescauts pour l'Amérique. L’abbé Gondrin fut donc d’avis que Minard père tächât de tout arranger par un sacrifice : 1] fallait doter et marier la sirène; la morale trouverait là deux fois son compte. Quant à se charger de ménager cette solution, le jeune vicaire n’y montra aucun empressemeunt : il était tropjeune
pour cette espèce de diplomatie, où le scandale peut si fa-
cilement se glisser à côté de la pensée du bien. Puisque } la jeune fille avait une mère, Minard pouvait voir cette
femme et entamer avec elle la négociation.
Sur le midi, l'abbé Gondrin eut la visite de madame Thuillier et de Céleste, La pauvre enfant voulait un peu de développement aux paroles par lesquelles la veille, dans le salon de Brigitte, la bouche éloquente du prêtre avait cautionné le salut de Félix Phellion. Il paraissait bien étrange à la jeune théologienne que, sans avoir jamais
. pratiqué, on pût être reçu en grâce par la justice divine,
car enfin l’anathème est formel : « Hors de l’Église, point de salut, »
— Ma chère enfant, dit l’abbé Gondrin, comprenez mieux cette parole, qui semble inexorable : c’est plutôt une parole de glorification pour ceux qui ont le bonheur de vivre dans le giron de notre sainte mère l'Église, qu’une malédiction contre ceux qui ont le malheur d’en être séparés. Dieu voit le fond des cœurs et il distingue ses élus ; «et, si grand est le trésor de sa bonté, qu’à personne il n’a été donné d’en mesurer les richesses et la munificence. Qui donc oserait dire à Dieu, à cet Infini : « Tu seras jusque-là généreux et magnifique! » Jésus-Christ a pardonné à la femme adultère, et, sur l'instrument du supplice, il a promis le ciel au bon larron, pour nous prouver qu’il sera fait, non selon les jugements humains,
mais selon sa sagesse et sa miséricorde. Tel qui se croit chrétien, aux yeux de Dieu n’en est pas moins idolâtre ; et tel autre est tenu pour païen qui, par ses sentiments et ses
actions, est chrétien à son insu. Notre sainte religion a
cela de divin, que toute générosité, toute grandeur, tout héroïsme, ne sont que la pratique de ses préceptes. Je ie disais hier à M. de la Peyrade, les âmes pures, dans un temps donné, sont sa conquête inévitable; il ne s’agit que de leur faire crédit, c'est une confiance qui place à gros intérêts, et, d’ailleurs, la charité nous la commande.
— Oh! mon Dieu! s'écria Céleste, avoir su cela si tard, moi qui, pouvant choisir entre M. Félix Phellion et M. de la Peyrade, n’ai pas osé suivre l’idée de mon cœurl!...— Monsieur l’abbé, ne pourriez-vous pas parler à ma mère? votre parole est si écoutée!
— C’est impossible, mon enfant, répondit le vicaire; si j'avais la direction de la conscience de madame Colleville, j'essayerais peut-être, mais nous sommes si souvent accusés de nous immiscer imprudemment dans les intérêts des familles! Soyez sûre que mon intervention, ici sans autorité et sans caractère, nuirait plus qu’elle ne servirait. C'est à vous et à ceux qui vous aiment, ajouta-t-il en jetant un regard sur madame Thuillier, de voir si des dispositions, du reste bien avancées, ne PEUT pas être modifiées dans le sens de vos désirs.
Il était écrit que la pauvre enfant boirait jusqu’à la lie le calice qu’elle-même s'était préparé par son intolérance : comine l’abbé finissait sa phrase, sa vieille gouvernante vint lui demander sil pouvait recevoir M. Félix Phellion. Ainsi, comme la Charte de 1830, le mensonge oflicieux de madame de Godollo devenait une vérité.
— Passez par là, dit vivement le vicaire en conduisant ses deux pénitentes par un corridor de dégagement.
La vie a de si étranges rencon‘res, que, par moments,
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le même procédé peut être à l’usage de la courtisane et. de l’homme de Dieu.
— Monsieur l'abbé, dit Félix au jeune vicaire aussitôt qu'ils se trouvèrent en présence, j'ai su la façon bienveillante dont hier au soir vous avez bien voulu parler de moi dans le salon de M. Thuillier, et j'aurais eu hâte de venir vous exprimer ma gratitude, quand un autre intérêt ne m'amènerait pas à vous.
L'abbé Gondrin passa rapidement sur les compliments, afin de savoir à quoi il pourrait être utile.
— Dans une pensée que je veux croire charitable, répondit le jeune savant, on vous a parlé hier de l’état de mon âme. Ceux qui y lisent si couramment sont mieux que moi au fait de mon for intérieur; car, depuis quelques jours, je me sens animé de mouvements inexpliqués et inconnus. Jamais je n'avais douté de Dieu, mais, au contact de cet infini où il a permis que ma pensée allät suivre la trace d’un de ses ouvrages, il semble que j'aie recueilli de lui une notion moins confuse et plus immédiate, et je me demande si une vie droite et honnête est le seul hommage que sa toute-puissance doive attendre de moi. Néanmoins, des objections sans nombre s'élèvent dans mon esprit contre le culte dont vous êtes le ministre, et, tout en étant sensible à la beauté de sa forme extérieure, à l’endroit de beaucoup de ses prescriptions et de ses pratiques, je me trouve inquiété par ma raison. J'aurai payé chèrement, peut-être du bonheur de toute ma vie, la tiédeur et le retard que j'ai mis à chercher la solution de ces doutes. J’ai décidé d’en voir le fond. Personne mieux que vous, monsieur l'abbé, n’est en mesure de me les ré-
soudre. Je viens donc avec confiance vous les soumettre, vous prier de m'écouter, de me répondre, de me dire par quelles lectures, au delà des heures que vous voudrez bien consacrer à quelques entretiens, je pourrai continuer Ja recherche de la lumière. C’est une âme cruellement affligée qui s'adresse à vous. N'est-ce pas là une bonne préparation pour recevoir la semence de votre parole?
L'abbé Gondrin protesta de la joie avec laquelle, nonobstant son insuffisance, il entreprendrait de répondre aux scrupules de conscience du jeune savant, et, après lui avoir demandé une place dans son amitié, il l’engagea à lire, avant toute chose, les Pensées de Pascal. Une affinité naturelle devait, par le côté de la géométrie, se rencontrer entre l'esprit de Pascal et celui du jeune mathématicien.
Pendant que se passait cette scène, à laquelle la hauteur des intérêts en question et l’élévation morale et intellectuelle des personnages communiquaïent un caractère de grandeur qui, comme tous les aspects reposés et : calmes, est plus facile à comprendre qu’à reproduire, ’aigre discorde, la maladie chronique des ménages bourgeois, où la petitesse des esprits et des passions lui laisse toujours un si grand accès, était venue s’abattre sur la maison Thuillier.
Montée sur sa chaise, les cheveux en désordre, et les mains et le visage poudreux, Brigitte, le plumeau à la main, : époussetait une des planches de Parmoire où elle était oc=" cupée à replacer sa bibliothèque d’assiettes, de plats et de saucières, lorsqu'elle fut abordée par Flavie.
— Brigitte, dit celle-ci, quand vous aurez fini, vous ferez bien de passer chez nous, ou bien je vous enverrat
Céleste : elle m'a l’air d'être disposée à nous faire des farces,
— Comment cela? dit Brigitte sans se déranger de son nettoyage,
— Oui, je crois qu’elle et madame Thuillier ont été ce matin chez l’abbé Gondrin, et la voilà qui vient de me donner une atteinte sur Félix Phellion, dont elle parle comme d’un dieu; de là à refuser la Peyrade, vous comprenez qu’il n’y a qu’un pas,
— Ces sacrés calotins! dit Brigitte, il faut que ça se mêle de tout ! Je ne voulais pas linviter, aussi; c’est vous qui avez insisté.
— Mais, dit Flavie, c'était convenable,
— Je me moque bien des convenances, repartit la vieille fille. Un faiseur de phrases, qui n’a dit que des choses déplacées. Envoyez-moi Céleste, je vais l’arranger, moi...
À ce moment, on vint annoncer à Brigitte la visite du premier clerc de la nouvelle étude où, à défaut du notaire Dupuis, devait se passer le contrat.
Sans se soucier du désordre de sa toilette, Brigitte ordonna qu'on fit entrer l'apprenti tabellion, mais pourtant elle lui fit la concession de ne pas lui parler du haut du perchoir sur lequel elle était juchée.
— M. Thuillier, lui dit le premier clerc, est passé ce matin à l’étude pour expliquer au patron les clauses du contrat dont il a bien voulu le charger; mais, avant d'écrire les stipulations en faveur de mariage, nous sommes dans l’usage de recueillir de la bouche même des donataires l’expression directe de leurs intentions bienveil-
Jantes. Ainsi, M. Thuiliier nous a dit qu’il donnait en nue propriété, à la future, l'immeuble dans lequel i! habite, et qui est sans doute celui-ci ?
— Oui, dit Brigitte, ce sont là les conditions. Moi, je donne trois mille francs de rente trois pour cent en toute propriété; mais la future est mariée sous le régime dotal.
— C'est bien cela, dit le clerc en consultant ses notes : mademoiselle Brigitte Thuillier, trois mille francs de rente. Maintenant, il y a madame Céleste Thuillier, femme de Louis-Jérôme Thuillier, qui donne également, en trois pour cent, six mille francs de rente en toute propriété et six mille francs en usufruit. |
— Ça, dit Brigitte, c’est comme si le notaire y avait passé; mais, puisque c’est vos usages, si vous voulez entrer chez ma sœur, on va vous conduire,
Et la vieille fille ordonna au domestique de mener M. le clerc chez madame Thuillier.
Un instant après, le premier clerc, reparaissant, annonçait qu’il devait y avoir un malentendu, et que madame Thuillier déclarait ne faire en faveur du manage aucune espèce de stipulation.
— C’est un peu fort! dit Brigitte; venez avec moi, monsieur.
Et, comme un ouragan, elle pénétra dans la chambre de madame Thuillier. Celle-ci était pâle et tremblante.
— Qu'est-ce que vous venez de dire à monsieur, que vous ne donniez rien pour la dot de Céleste?
— Oui, dit l'ilote se déclarant en insurrection, mais d’une voix mal assurée, mon intention est de ne rien faire.
— Mais vos intentions, dit Brigitte rouge de colère, sont tout à fait nouvelles.
— Ce sont mes intentions, se contenta de répondre la révoltée.
— Au moins, vous nous direz la raison pourquoi ?
— Le mariage ne me convient pas.
— Ah !et depuis quand?
— Il est inutile, fit remarquer madame Thuillier, que monsieur assiste à nos explications; elles ne seront pas écrites au contrat.
— Vous faites bien d’avoir honte, dit Brigitte, car le jour sous lequel vous vous montrez est assez peu flatteur... — Monsieur, continua-t-elle en s'adressant au clerc, il est plus facile de couper dans le contrat que d’y ajouter ?
Le clerc fit un signe affirmatif.
— Mettez toujours ce qui avait été dit; si madame persiste, on en sera quitte pour biffer et parafer les mots nuls.
Le clerc salua et sortit.
Quand les deux belles-sœurs furent seules en présence :
— Ah çà! perdez-vous la tête? demanda Brigitte : qu'est-ce que c’est que cette lubie qui vient de vous passer ?
— Ce n’est pas une lubie, c’est une idée très-arrêtée.
— Dont vous avez été faire emplette auprès de votre abbé Gondrin : osez dire que vous n’en sortez pas avec Céleste ?
— Céleste, en effet, et moi, avons vu ce matin notre
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directeur, mais je ne lui ai pas ouvert la bouche de ce que j'entendais faire.
— Comme ça, c’est dans votre petite tête creuse qe a germé l’idée de cette pétarade ?
— Oui, ainsi que je vous l'ai dit hier, je pense que Céleste peut être mariée plus convenablement, et mon intention n’est pas de me dépouiller en faveur d’un mariage que je n’approuve pas.
— Que vous n’approuvez pas? Voyez-vous, il faudra prendre les conseils de madame!
— Je sais bien, dit madame Thuillier, que je w’ai ja- mais rien été dans la maïson. Pour mon compte, il y a déjà longtemps que j'en ai pris mon parti; mais, quand il s’agit du bonheur d’uxe enfant que je regarde comme la mienne.
— Parbleu! s’écria Brigitte, vous n'avez jamais su en avoir : Car, certainement, Thuiilier…
— Ma sœur, dit madame Thuillier avec dignité, j'ai communié ce matin, et il est des choses qu'aujourd'hui je ne saurais entendre.
— Voilà bien nos mangeuses de bon Dieu! s’écria Brigitte, faisant les saintes-nitouches et mettant le trouble dans les ménages! Et vous croyez que ça se passera comme ça? Thuillier va rentrer tout à l'heure : c’est lui qui vous houspillera.…
En appelant l’autorité conjugale au secours de la sienne, Brigitte se montrait faible et surprise devant l’atteinte si profonde et si imprévue qui venait d'être portée à sa domination immémoriale. Cette parole calme, maïs qui de moment en moment devenait plus résolue, a démontait
tout à fait; elle n’eut plus que la ressource des injures.
— Une lendore! s’écria-t-elle, une propre à rien qui n’est pas Seulement capable de ramasser son mouchoir, ça veut être la maîtresse de la maison!
— Je veux si peu être la maîtresse ici, qu’hier au soir je me suis laissé imposer silence après deux mots seulement que j'avais essayés; mais je suis maîtresse de mon bien, et, comme je crois que Céleste sera un jour trèsmalheureuse, je le garde pour en disposer en temps et lieu.
— Bonne chienne, val! dit Brigitte avec ironie, son bien ! |
— Mais oui, celui que j'ai eu de mon père et de ma mère, et que j'ai apporté en dot à M. Thuillier,
— Et qui est-ce qui l’a fait valoir, cet argent, jusqu’à lui faire rapporter douze mille livres de rente?
— Jamais je ne vous ai demandé compte de rien, repartit madame Thuillier avec douceur; s’il eût été perdu dans les usages auxquels vous le faisiez servir, vous n’auriez pas eu de moi une plainte; il a profité, il est juste que je recueïlle les bénéfices. D’ailleurs, ce n’est pas pour moi que je le réserve.
— Peut-être; car, au régime que vous prenez, il n’est pas sûr que nous passions longtemps par la même porte.
— Vous croyez que M. Thuïllier me chasserait? Il faut des raisons, et, Dieu merci! j'ai été une femme à laquelle il n’a jamais rien eu à reprocher.
— Vipère! hypocrite ! sans cœur! s'écria Brigitte, à bout de ses arguments. |
— Ma sœur, dit madame Thuillier, vous êtes chez moi.
— Va donc, emplâtre! s’écria la vieille fille arrivée au dernier paroxysme de la colère. Tiens, si je ne me retenais !...
Et elle fit un geste qui était une insulte et une menace.
Madame Thuillier se leva pour sortir.
— Non, tu ne sortiras pas, s’écria Brigitte en la forçant de se rasseoir, et, jusqu’à ce que Thuillier ait décidé, tu resteras enfermée ici!
Au moment où Brigitte, la figure en feu, reparut dans la pièce où elle avait laissé madame Colleville, elle y trouva son frère, dont elle avait annoncé la venue prochaine. Thuillier était radieux.
— Ma chère, dit-il à la mégère sans remarquer son émoi, tout va au mieux : la conspiration du silence a cessé ; deux journaux, le National et un journal carliste, reproduisent ce matin un de nos articles, et il y a une pétite attaque dans une feuille ministérielle.
— Eh bien, tout ne va pas au mieux ici, répondit Brigitte, et, si ça continue, je quitterai la baraque!
— À qui en as-tu donc? demanda Thuillier.
— À ion insolente de femme, qui vient de me faire une scène; j'en suis encore toute tremblante.
— Céleste, dit Thuillier, faire une scène! mais ce serait pour la première fois de sa vie. |
— I] y a commencement à tout, et, si tu n'y mets ordre...
— Mais à propos de quoi, cette scène ?
— À propos de ce que madame ne veut pas de la Peyrade pour sa filleule, et, par dépit de ne pouvoir empê-
cher ce mariage, elle déclare ne vouloir rien donner au contrat.
— Allons! calme-toi, dit Thuillier sans s’'émouvoir, — l'admission de L'Écho dans la polémique en faisant un autre Pangloss, — je vais arranger tout cela,
— Vous, Flavie, dit Brigitte pendant que Thuillier se rendait auprès de sa femme, vous allez me faire le plaisir de descendre chez vous et de dire à mademoiselle Céleste, que je ne veux pas voir en ce moment, parce que, si elle me répondait de travers, je serais capable de la souffleter; vous allez lui dire que je n’aime pas les conspirations, qu'on l’a laissée libre de choisir M. Phellion fils, qu’elle p’en a pas voulu, que tout a été arrangé là-dessus, et que, si elle ne veut pas se voir réduite à la dot que vous êtes en état de lui donner, et qu’un garçon de la Banque n’aurait pas de peine à porter dans le gousset de son gilet.
— Mais, ma chère Brigitte, interrompit Flavie en se rearessant sous cette impertinence, vous pourriez vous dispenser de nous rappeler aussi durement notre pauvreté; car, après tout, nous ne vous avons jamais rien demandé, nous payons exactement notre loyer; et, sans aller si loin, M. Félix Phellion prendrait bien Céleste avec la dot qu’un garçon de la Banque porterait dans son sac.
Et elle souligna ce dernier mot par l’accent dont elle le prononça.
— Ah! vous vous en mêlez aussi! s’écria Brigitte; eh bien, allez le chercher, votre Félix! Je sais bien, petit:
mère, que ce mariage ne vous à jamais trop convenu} c'est désagréable de n’être plus que la belle-mère de son
geudre.
Flavie avait repris le sang-froid qui l'avait un instant
quitiée, et, sans répondre à l’insinuation, elle se con:
tenta de hausser les épaules.
À ce moment, Thuillier reparut; son air de béatitude l'avait abandonné.
— Ma chère Brigitte, dit-il à sa sœur, tu es bien le cœur le plus excellent; mais, par intervalles aussi, tu es d’une violence!
— Tiens! s’écria la vieille fille, je m'en vais aussi avoir à répondre de ce côté.
— Certainement, je ne te reproche rien dans le fond, et je viens de tancer Céleste d'importance; mais il y a des formes qu’il faut savoir garder.
— Qu'est-ce que tu me chantes, avec tes formes? où sont-elles donc, ces formes auxquelles j'aurais manqué?
— Ah! ma chère amie, lever la main sur sa sœur !
— Moi, j'ai levé la main sur cette pécore? Ah bien, en voilà une bonne!
— Et puis, continua Thuillier, on ne met pas en prison une femme de l’âge de Céleste,
— Votre femme, je l’ai mise en prison?
— Tu ne diras pas non, j’ai trouvé la porte de sa chambre fermée à double tour.
— Parbleu! parce que, dans ma colère des infamies qu’elle vomissait conire moi, j'aurai tourné la elef sans le vouloir.
— Allons! allons ! dit Thuillier, ce ne sont pas des pro=
cédés pour des gens de notre classe.
— Ainsi, c’est moi maintenant qui aï eu tort? Eh bien, mon petit, tu te souviendras du jour d'aujourd'hui, et
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nous verrons comment ira ton ménage quand je ne m’en méêlerai plus.
— Tu t'en mêleras toujours, dit Thuillier, c’est ta vie que le ménage, tu serais la première attrapée.
— C'est ce que nous verrons, dit Brigitte. Après vingt ans de dévouement, être traitée comme la dernière des dernières!
Et, s’élançant vers la porte qu’elle ferma sur elle avec violence, la vieille fille quitta l’appartement.
Thuillier ne s’émut pas autrement de cette sortie,
— Est-ce que vous étiez là, Flavie, dit-il, quand a eu lieu la scène?
— Non, cela se passait dans la chambre de Céleste. Elle Pa donc un peu rudoyée ?
— Ce que j'ai dit : lever la main sur elle et la mettre en pénitence comme une petite fille... Céleste a beau être une femme un peu endormie, il y a des bornes qu’on ne doit pas passer. |
— Elle n’est pas toujours commode, dit Flavie, cette bonne Brigitte; nous venons aussi, tout à l'heure, d’avoir une. petite castille. |
— Enfin, dit Thuillier, tout ça s’apaisera. Je vous disais donc, ma chère Flavie, que nous avions eu ce matin le plus beau succès : le National répète en entier deux paragraphes d’un article où il y a justement plusieurs phrases de moi,
Thuillier fut encore interrompu dans le récit de sa bonne fortune politique et littéraire.
— Monsieur, dit en entrant Joséphine la cuisinière, peut-il me dire où est la clef de la grande malle?
— Pour quoi faire? demanda Thuillier. |
— Pour mademoiselle, qui m’a dit de la porter dans sa chambre.
— Qu'est-ce qu’elle en a besoin?
— Mademoiselle va sans doute faire un voyage : tout son linge est déjà sorti de la commode, et elle est en train de plier ses robes comme quand on veut les emballer.
— Une autre folie maintenant! dit Thuillier. Allez donc voir, Flavie, quel est le coup de tête qu’elle médite.
— Ma foi, non! dit madame Colleville, allez-y vousmême : dans son état d’exaspération, elle est capable de me battre. |
— Aussi ma stupide femme, s’écria Thuillier, avait bien besoin de lever ce lièvre du contrat! Il faut véritablement qu’elle ait dit des choses bien piquantes, pour que Brigitte soit ainsi sortie de ses gonds.
— Monsieur ne me dit pas toujours où est la clef? fit Joséphine en insistant.
— Je n’en sais rien! répondit Thuillier avec humeur; cherchez-la, ou bien dites-lui qu’elle est perdue.
— Ah! oui, dit Joséphine, c’est moi qui me charge de lui dire ça.
A ce moment retentit la sonnette de la porte extérieure.
— C'est sans doute la Peyrade, dit Thuillier avec satisfaction.
Le Provençal, en effet, parut un moment après.
— Ma foi, mon ami, dit Thuillier, il était temps que tu arrivasses, Car la maison, à cause de toi, est en révolution, et il faut qu'avec ta parole dorée tu tâches de nous ramener le calme et la paix.
Et il raconta à l’avocat la cause et les circonstances de la guerre civile qui venait d’éclater.
S'adressant alors à madame Colleville :
— Aux termes où nous en sommes, dit Théodose, je puis, je pense, sans inconvenance, demander à avoir avec mademoiselle Céleste un entretien de quelques instants?
Là encore, le Provençal faisait montre de son habileté accoutumée : il comprenait que, dans la mission de pacification qu’on lui donnait, Céleste Colleville était le nœud de la situation.
— Je vais l'envoyer chercher, dit Flavie, et nous vous laisserons seul avec elle.
— Mon cher Thuillier, dit la Peyrade, vous allez, sans violence et en quelques mots, mettre mademoiselle Céleste en demeure de donner son consentement, de manière à lui faire croire que c’est dans ce but que vous l'avez appelée. Après cela, je vous congédierai et je me charge du reste.
Le domestique fut envoyé à l’entre-sol, chez madame Colleville, avec ordre de dire à Céleste que son parrain voulait lui parler.
Une espèce d'office où, au milieu du tracas ménager de Brigitte, avait commencé la situation qui suit son cours, n’était pas un lieu convenable pour l'entretien demandé par la Peyrade; on passa donc au salon en attendant Céleste. Aussitôt qu’elle parut, pour se conformer au programme qui venait d’être arrêté :
— Mon enfant, lui dit Thuillier, ta mère nous apprend des choses qui m’étonnent : serait-il vrai, quand ton con-
trait aurait dà être signé hier, que tu ne A pas encore ü.
décidée au mariage que nous avons arrangé pour toi?
— Mon parrain, répondit Céleste, un peu surprise de la brusquerie de l’interpellation, il ne me semble pas que j'aie dit cela à maman.
— Est-ce que tantôt, dit Flavie, vous ne me faisiez pas l'éloge le plus exalté de M. Félix Phellion?
— J'ai parlé de M. Phellion comme tout le monde en parle.
— Voyons! dit Thuillier avec autorité, il ne s’agit pas d’équivoquer : refuses-tu, oui ou non, d'épouser M. de la Peyrade ?
— Bon ami, dit le Provençal en intervenant, tu as une manière brusque et carrée de poser les questions, qui, moi présent surtout, ne me paraît pas fort à sa place : en ma qualité de principal intéressé, veux-tu me permettre d’avoir avec mademoiselle une explication, qui, en effet, peut être devenue nécessaire? Cette grâce ne me sera pas refusée par madame Colleville ; dans la position quiest la mienne, ma prétention, je pense, n’a rien qui puisse inquiéter sa prudence maternelle.
— Je me prêterais volontiers à votre désir, répondit Flavie, si je n’avais peur que toutes ces façons n’aient l'air de remettre en question ce qui est irrévocablement décidé.
— Moi, chère madame, au contraire, j'ai le plus grand désir que jusqu’au dernier moment mademoisell: Céleste reste en possession de sa liberté tout entière. Veuillez donc, comme nous disons au Palais, appointer ma requête.
— Soit! dit madame Colleville; vous vous croyez bien habile; mais, si vous vous laissez entortiller par cette pe-
tite fille, tant pis pour vous! — Venez-vous, Thuillier ajouta-t-elle, puisque nous sommes de trop ici ?
Aussitôt que les deux prétendus furent seuls :
— Mademoiselle, dit la Peyrade en approchant un fau:\ teuil pour Céleste et en prenant pour lui-même un siége, vous me rendrez, j'ose le croire, cette justice que, jusqu’à ce jour, je ne vous ai pas fatiguée de l'expression de mes sentiments. Je connaissais votre entraînement de cœur et en même temps les répulsions de votre conscience; j’espérais, à la longue, en me faisant bien petit, finir par passer entre ces deux courants contraires; mais, au point où nous en sommes, je ne crois être ni indiscret ni impatient en vous suppliant de me faire connaître le parti auquel vous vous êtes arrêtée.
— Mon Dieu! monsieur, répondit Céleste, puisque vous y mettez tant de bonté et de franchise, je vous dirai, ce que vous savez déjà, qu’élevée avec M. Félix Phellion, le connaissant depuis bien plus longtemps que vous, l’idée du mariage, toujours si inquiétante pour une jeune fille, m’effrayait moins de son côté que de tout autre.
— À une époque pourtant, fit remarquer Théodose, vous fûtes autorisée à arrêter sur lui votre choix...
— Sans doute, mais dans ce temps-là il y avait entre nous la difficulté des idées religieuses.
— Et aujourd’hui cette difficulté a disparu ?
— À peu prés, dit Céleste. Je suis dans l’usage de subordonner mon opinion à celle des personnes plus instruites et plus éclairées que moi, et vous-même, monsieur, avez entendu hier la manière dont s’est exprimé M. l'abbé Gondrin.
— À Dieu ne plaise, repartit le Provençal, que je me permette d’infirmer l'arrêt d’un juge si éminent! Cependant, j'oserai vous faire remarquer que, parmi MM. les membres du clergé, il y a des nuances : quelques-uns passent pour trop sévères, quelques autres pour trop indulgents. M. l’abbé Gondrin est plutôt un prédicateur qu’un casuiste.….
— Mais M. Félix, dit vivement Céleste, paraît bien vouloir donner raison aux espérances de M. le vicaire, car je sais que ce matin il s’est présenté chez lui.
— Alors, dit la Peyrade avec une pointe d’ironie, ül serait décidément allé voir le père Anselme? Mais, en admettant que, du côté des principes religieux, M. Phellion soit prochainement en mesure de vous donner toute espèce de satisfaction, avez-vous pensé, mademoiselle, au grand événement qui venait de s’accomplir dans sa vie?
— Sans doute, et ce n’est pas là, il me semble, une raison de Jui vouloir plus de mal.
— Non, mais c’est une raison pour que lui-même il se veuille plus de bien. À cette modestie, à cette humilité qui était l’un des plus grands charmes de son caractère, j'ai peur pour vous qu'il ne substitue une confiance, une satisfaction intime qui, en développant chez lui beaucoup de personnalité, pourrait arriver à altérer et à tarir la source ‘des sentiments affectueux; et puis vous ne pouvez guère Vous le dissimuler, mademoiselle, qui a découvert un monde veut en découvrir deux : vous voyez-vous en riva= lité avec tout le firmament ?
— Vous plaidez votre cause avec beaucoup d'esprit, dit Céleste en souriant, et, comme avocat, je vous crois un
mari aussi inquiétant que M. Phellion comme astronome.
— Mademoiselle, reprit le Provençal, pour parler plus sérieusement, je vous crois le cœur admirablement bien placé et capable des plus grandes délicatesses : eh bien, savez-vous ce qui arrive à M. Phellion? Il n’a rien perdu à son dévouement pour son vieux professeur ; sa pieuse fraude est aujourd'hui connue; sa découverte lui est restituée, et, si j'en crois M. Minard, que j'ai rencontré il n’y a qu’un moment, il va être nommé immédiatement chevalier de la Légion d'honneur et très-prochainement membre de l’Académie des sciences. Moi, si j'étais femme, je serais fâchée, je vous l'avoue, qu'au moment précis où je voudrais recevoir un homme en grâce, une pareille avalanche de bonheur vint fondre tout à coup sur lui; j’aurais peur que le public ne m’accusàt de pratiquer le culte du soleil levant.
— Oh! monsieur! dit vivement Céleste, vous ne me croyez pas capable d’une pareille bassesse de sentiments.
— Moi, non, dit le Provençal, j’affirmais tout à l'heure précisément le contraire ; mais le monde est si téméraire, si injuste, et en même temps si entier dans ses jugements!
Voyant qu’il avait jeté de l'inquiétude dans l'esprit de la jeune fille, qui ne répondit rien :
— Maintenant, continua la Peyrade, pour vous parler d’un côté beaucoup plus grave de votre situation, de quelque chose qui n’est plus un fait purement personnel, se passant, si l’on peut ainsi parler, entre vous et vous, sa-
286 SCÈNES DE LA VIE Mec,
vez-vous qu’en ce moment, dans cette maison, sans le vouloir, vous êtes la cause des scènes les plus désolantes et les plus regrettables?
— Moi, monsieur ? dit Céleste avec une surprise mêlée d’effroi.
— Oui: de votre marraine, par l'extrême affection qu’elle vous porte, vous avez fait une femme toute nouvelle, Pour la première fois de sa vie, elle a une pensée a elle, Voulant avec cette énergie de volonté qui s’explique quand on n’en a jamais beaucoup dépensé, elle déclare qu’elle n’interviendra à votre contrat pour aucune espèce de libéralité, et je n’ai pas besoin de vous dire à quelle adresse va cette rigueur inattendue,
— Mais, monsieur, je vous supplie de croire que je suis tout à fait étrangère à cette idée de ma marraine.
— Je le sais de reste, dit la Peyrade, et ce ne serait là d’ailleurs qu’un petit malheur, si mademoiselle Brigitte D’avait pris pour une insulte cette attitude de sa bellesœur, qu’elle avait toujours trouvée souple et facile à ses impulsions. Des explications fâcheuses jusqu’à la violence ont eu lieu. Placé entre le marteau et l'enclume, Thuillier p’a rien pu empêcher; sans le vouloir, au contraire, il a plutôt envenimé les choses, et elles sont arrivées à ce point, que si, en ce moment, vous pouviez, sans encourir quelque terrible mouvement de colère, vous rendre dans la chambre de mademoiselle Thuillier, vous la trouveriez occupée à faire ses malles pour quitter la maison!
— Monsieur, que me dites-vous là! s’écria ue avec.
épouvante.
— La vérité, et vous pouvez vous faire confirmer le
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fait par les domestiques, car je sens que mes révélations sont à peine croyables.
— Mais c’est impossible! reprit la pauvre enfant, dont l'agitation s’accroissait à chaque parole de l’adroit Provençal, je ne puis être la cause de si grands malheurs.
— C'est-à-dire que vous ne le voulez pas, car, pour produit, le mal l’est déjà, et fasse le Ciel que ce ne soit pas d’une façon irrémédiable ! |
— Mais que faut-il faire, mon Dieu? dit Céleste en se tordant les mains.
— Vous sacrifier, mademoiselle, vous répondrais-je sans hésiter, si, dans la circonstance, le rôle à la fois enviable et douloureux de victimaire me m'était pas réservé.
— Monsieur, dit Céleste, vous interprétez très-mal la résistance que j'ai pu faire et qui à peine a été exprimée; j'ai pu avoir une préférence, mais je ne me suis jamais considérée comme une victime; ce qu’il faut faire pour ramener le Calme dans cette maison que j'ai troublée, je le ferai sans répugnance, volontiers même.
— Ce serait pour moi, répondit la Peyrade avec une humilité hypocrite, bien au delà de ce que je puis prétendre; mais, pour le résultat que nous cherchons ensemble, dans l’apparence au moins il faudrait, je dois vous le dire, quelque chose au delà. Madame Thuillier n’est pas sortie de son caractère pour y rentrer aussitôt, rien que sur la taution de votre résignation; ceci dans ma bouche est merveilleux de ridicule, mais la situation l'exige, et il faulrait que, de votre part, votre marraine pût croire à un mauvais goût insigne, vous donnant pour le succès de ma recherche un empressement assurément bien peu vrai-
semblable, et qui, cependant, serait assez bien joué pour lui faire illusion.
, — Soit, dit Céleste, je saurai me montrer riante et heureuse. Ma marraine, monsieur, pour moi, c’est une autre mère, et, pour une mère, que n’accepterait-on pas?
La position était telle, et Céleste étalait si naïvement la profondeur en même temps que l’absolue détermination de son sacrifice, qu'avec un peu de cœur la Peyrade eût été dégoûté de son rôle; mais Céleste, pour lui, c'était un marchepied; et, pourvu que l'échelle vous porte et vous hausse, qui s’est jamais avisé de regarder si elle y mettait ou non de l’enthousiasme ? Il fut donc décidé que Céleste irait trouver sa marraine, qu’elle la convaincrait de la méprise où elle était tombée relativement à un sentiment de répulsion dont jamais la Peyrade n’avait été l’objet. L'opposition de madame Thuillier neutralisée, tout devenait facile; l’avocat se chargeait de faire la paix entre les deux belles-sœurs, et l’on pense bien que les phrases ne lui manquèrent pas pour faire entrevoir à la naïve enfant un avenir où, à force de dévouement et d'amour, il lui Ôterait tout regret de la nécessité morale qu’elle aurait subie.
Quand Céleste aborda sa marraine, elle ne trouva pas à la convaincre toute la difficulté qu’elle aurait cru. Pour aller jusqu'où elle avait été dans sa rébellion, il avait fallu à la pauvre femme, qui procédait à l'encontre de tous set instincts et de tout son tempérament, une tension de vos lonté presque surhumaine. Au moment où elle reçut les fausses confidences de sa filleule bien-aimée, la réaction se faisait, et, pour continuer dans la voie où elle était enga-
gée, il est à croire que la force lui eût manqué. Elle se laissa donc assez facilement être dupe de la comédie qui se jouait au bénéfice du Provençal. Une fois la tempête calmée de ce côté, la Peyrade n’eut pas de peine à faire comprendre à Brigitte que, dans la répression de l’émeute faite contre son autorité, elle avait été un peu plus loin qu’il ne convenait; cette autorité cessant d'être en question, Brigitte n’en voulut plus à sa belle-sœur de ce qu’elle avait été sur le point de la battre, et, au moyen de quelques bonnes paroles et d’une embrassade, la pauvre Cé- leste payant tous les frais de la guerre, le différend fut arrangé.
Après le diner, qui eut lieu en famille, le notaire chez lequel on devait se rendre le lendemain sans cérémonie, car il n’était pas possible de donner une nouvelle édition de la soirée avortée, se fit annoncer chez mademoiselle Thuillier. L’officier ministériel venait soumettre aux parties intéressées le projet du contrat avant d’en faire faire l’expédition. Cette attention n'avait rien que d’explicable chez un homme qui entrait en relation avec un personnage de l’importance de Thuillier, et qui devait ne rien négliger pour l’enrégimenter solidement dans sa clientèle.
La Peyrade était trop habile pour faire sur le projet dont il fut donné lecture aucune espèce d’observations. À quelques changements demandés par Brigitte, et qui donnèrent au notaire une haute idée de la capacité de la vieille fille pour les affaires, il fut bien facile au Provençal de remarquer qu’on prenait contre lui un peu plus de précautions que la bienséance ne le comportait, mais
il ne voulut pas soulever de difficultés ; il savait qu’un conil. 17
290 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. x
trat n'est jamais d’une maille assez serrée pour qu'un homme décidé et intelligent ne puisse passer au travers ; le rendez-vous fut pris pour le lendemain, deux heures, en l'étude, où la famille seule serait présente.
Pendant une partie de la soirée, s’autorisant de l’attitude bienveillante qu’il avait conseillée à Céleste et dont elle faisait de son mieux le semblant, la Peyrade joua en quelque sorte de la pauvre fille, la forçant, par la fausse chaleur de sa reconnaissance et de son amour heureux, à lui répondre sur un diapason qui était à mille lieues de l’état vrai de ce cœur que Félix Phellion remplissait tout entier,
En voyant le Provençal déployer ainsi toutes ses séductions, Flavie avait souvenir de la manière dont il avait pris autrefois souci de l’enlacer. « Le monstre! » se disaitelle tout bas; mais force lui était dé faire bonne mine à cette torture, et, un moment plus tard, l'apparence d’un grand service rendu par la Peyrade à la maison Thuillier allait donner la dernière consécration à son influence et à son crédit.
On annonça Minard.
— Mes chers amis, dit-il en entrant, je viens vous
faire une petite révélation qui ne laissera pas de vous surprendre et qui nous sera une leçon à tous, quand il s'agira
d'introduire des étrangers dans nos maisons.
— Comment ça? dit Brigitte avec curiosité.
— Cette Hongroise, dont vous raffoliez, cette madaïe Torna, comtesse de Godollo.….
— Eh bien? fit la vieille fille.
— Eh bien, continua Minard, ce n’était rien du tout
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et vous avez choyé chez vous pendant deux mois la plus inpudente des femmes entretenues.
— Qui vous a fait ce conte? dit Brigitte, ne se décidant pas facilement à admettre qu’elle fût tombée dans cette duperie.
— On ne m’a pas fait de conte, répondit le maire, je sais la chose par moi-même, de visu.
— Tiens! vous fréquentez donc les femmes entretenues? dit Brigitte reprenant l'offensive, Eh bien, c’est du joli, et si Zélie savait cela!
— Ce n’est pas lui qui les fréquente, dit Thuillier d’un air fin, c’est monsieur son fils, nous avons de ses nou: velles!
— Eh bien, oui, dit Minard emporté par la mauvaise humeur que lui donnait l'accueil fait à sa communication, «et, puisque cet impudent a eu laudace de vous recommander sa cabotine pour que vous en parliez dans votre journal, je n’ai plus rien à vous cacher. M. Julien, en effet, se donne les airs d’entretenir une actrice des petits théâtres, et c'est dans la compagnie de cette créature que j'ai vu votre amie madame de Godollo. II me semble que je parle clair, et qu'après cela le doute n’est plus permis.
— Ça peut être clair pour vous, répondit Brigitte, mais, à moins que vous ne soyez un de ces braves hommes de pères auxquels leurs enfants font faire la connaissance de leurs maîtresses, je vous demanderai comment vous avez pu, vous, vous trouver en compagnie avec la blonde de M. Julien ?
— Ah! vous vous figurez, dit Minard en se montant,
que je suis homme à prêter les mains aux désordres de mon fils?
— Je ne me figure rien, repartit Brigitte; c’est vous qui nous dites : « Je me suis trouvé dans la compagnie. »
— Je n’ai pas dit cela, interrompit Minard : j’ai dit que j'avais vu madame de Godollo, qui s’appelle madame Komorn, et qui n’est pas plus comtesse que vous et madame Colleville, dans la société de l’indigne créature avec laquelle mon fils dépense son argent et son temps. Maintenant, faut-il vous expliquer le comment et le pourquoi de la rencontre ?
— Mais oui, dit Brigitte d’un ton d’incrédulité, l’explication ne sera pas de trop.
— Eh bien, pour vous montrer la manière dont je ferme les yeux sur la débauche de mon fils, averti par une lettre anonyme, aussitôt que je la connus, cette dépauche, je me mis en mesure de m'en assurer par mes yeux, parce qu’en général, les lettres anonymes, je sais le cas qu’il en faut faire.
— Tiens! dit Brigitte sous forme de parenthèse en s'adressant à la Peyrade, c’est drôle que nous n’en ayons pas encore reçu sur votre compte, monsieur l'avocat!
— Si vous ne voulez pas m’écouter, dit Minard blessé de se voir interrompu, il est inutile de me demander des détails.
— Si fait, repartit Brigitte, on vous écoute. Vous avez voulu voir de vos yeux. ?
— Oui, reprit Minard, et, le jour de votre diner, où je me suis fait attendre, j'étais allé aux Folies-Dramatiques, théâtre des égarements de Julien, et où devait débuter
sa créature. Je voulais m’assurer si ce drôle, qui, feignant d’être malade, avait quitté la maison aussitôt après notre départ, était à son poste de claqueur; il est cruel, en effet, de le constater, c’est là que descendent les insensés qui s'éprennent d'amour pour les femmes de théâtre,
— Il y était? dit Brigitte d’un air très-peu sympathique à la douleur de M. le maire.
— Non, mademoiselle, il n’y était pas. Je ne l’aperçus pas dans la salle; mais, à un mouvement qui se fit sur la scène, aussitôt le rideau levé, ayant porté mes yeux de ce côté, j'aperçus cet enfant, la honte de ma vieillesse. causant de l’air le plus familier du monde avec un pompier et s’avançant tellement hors de la coulisse, qu’un des grossiers habitués du parterre lui cria: « Rentre donc ta boule, intrigant! » Jugez comme mon cœur paternel dut être réjoui de cette agréable interpellation!
— Voilà! dit Brigitte, vous l’avez gâté, ce cher M. Julien.
— Je l'ai si peu gâté, reprit Minard, que, sans les instances de sa mère, j'étais disposé à prendre contre lui les mesures les plus vives; mais, ayant entendu hier les paroles si sensées et si pleines de tolérance de l’abbé Gondrin, l’idée me vint d'aller prendre ses conseils, d’après lesquels je me déterminai à ceci.
— Est-ce que les prêtres s’entendent à ces choses-là? dit Brigitte avec dédain,
— La preuve qu'ils s’y entendent, c’est que le plan que m'avait insinué M. le vicaire a parfaitement réussi. Allant trouver la mère de cette dangereuse fille, je lui dis que, pour mettre un terme au désordre dont elle était sans doute aussi affligée que moi, j'étais décidé à un sacrifice:
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que j'irais jusqu’à une rente de quinze cents livres ou à une somme de trente mille francs une fois payée pour constituer une dot à sa fille, et j’ajoutai que, du côté de mon fils, il n’y avait plus rien à attendre, vu que j'allais lui couper les vivres. « Tiens! ça se trouve bien, me répondit cette femme, il y a justement un commis greffier de la justice de paix du douzième arrondissement qui avait eu des vues sur Olympe et qui cherche à renouer pour l'instant. »
— Ce commis greffier, demanda la Peyrade, on ne vous a pas dit son nom ?
— Je ne crois pas, répondit Minard; dans tous les cas, je l'ai oublié; tout s’est arrangé dans un moment avec la mère, qui me parut une très-brave femme.
— Mais, dans tout ça, fit remarquer Brigitte, je ne vois pas paraître madame de Godollo.
— Donnez-vous patience, dit Minard, « La seule chose que je craigne, me dit la mère de l’actrice, c’est les mauvais conseils d’une Polonaise, une nommée madame Cramone, dont ma fille s’est coiffée et qui la dirige ; peut-être que, si vous la voyiez et que vous lui fassiez entrevoir un cadeau, elle pourrait jouer dans notre jeu ; elle-est là justement, voulez-vous que je l'appelle ? Je lui dirai, sans vous nommer, que C’est un monsieur qui désire lui parler. » J’adhère à cet arrangement, on va chercher létrangère : jugez un peu de ma surprise en me trouvant en présence de votre madame de Godollo, laquelle, aussitôt qu'elle m’aperçoit, se sauve en riant comme une folle!
— Et vous êtes sûr que c’est bien elle? demanda Brigitte. Si vous n'avez fait que l’entrevoir…
Le rusé Provençal n’était pas homme à manquer l’occasion qui lui était faite de réagir contre la mystification de la Hongroise.
— M. le maire ne s’est pas trompé, dit-il avec autorité.
— Tiens! vous la connaissiez aussi, dit mademoiselle Thuiïllier, et vous nous avez laissé frayer avec cette vermine?
— Au contraire, dit la Peyrade : sans esclandre, sans rien dire à personne, j'en ai délivré votre maison. Vous vous rappelez avec quelie brusquerie cette malheureuse a déménagé : c'était moi qui, ayant découvert ce qu'elle était, lui avais donné deux jours pour vider les lieux, la menaçant, au cas où elle hésiterait, de tout vous révéler.
— Mon cher, dit Thuillier en serrant la maïn de l’avocat, VOUS avez agi avec autant de prudence que de résolution. C’est encore une obligation que nous vous avons.
— Vous voyez, mademoiselle, dit la Peyrade en s’adressant à Céleste, l’étrange protectrice qu'avait une personne de votre connaissance !
— Dieu merci! répondit madame Thuillier, M. Félix est au-dessus de toutes ces vilaines choses.
— Ah çà! papa Minard, dit Brigitte, motus sur tout cela ! De notre côté, nous serons bouche cousue relativement aux fredaines de M. Julien... Vous prendrez bien une tasse de thé?
— Volontiers, répondit Minard.
— Céleste. dit la vieille fille, sonne Henri pour qu'il fasse mettre la grosse bouillotte au feu.
Quoiqu'il ne fût question de se rendre chez le notaire que dans l'après-midi, le lendemain, avant huit heures,
Brigitte commençait ce que son frère appelait son ravaud; c’est une expression populaire qui exprime cette activité turbulente, tracassière et matinale que la Fontaine a si bien peinte dans sa fable la Vieille et les Deux Servantes.
Brigitte déclara que, si l’on ne s’y prenait pas de bonne heure, jamais on ne serait prêt. Elle empêcha Thuillier d’aller au journal, disant qu’une fois parti, on ne le reverrait plus; elle bouscula Joséphine la cuisinière pour qu’elle avançât l’heure du déjeuner, et, malgré ce qui s'était passé la veille, elle cut bien de la peine à ne pas brusquer madame Thuillier, qui n’entrait pas comme elle l'aurait voulu dans la pratique de son fameux axiome : qu’il vaut mieux être en avance qu’en retard.
Allant ensuite chez les Colleville faire le même tapage, elle mit son veto sur une toilette beaucoup trop recherchée que méditait Flavie, et indiqua expressément à Céleste la robe et le chapeau qui formeraient la sienne. Quant à Colleville, qui ne pouvait, disait-il, se dispenser de paraître à son bureau de la mairie, elle le força de se mettre dès le matin en habit, lui fit régler sa montre sur la sienne, et l’avertit que d’abord, s’il était en retard, on ne l’attendrait pas.
Chose assez plaisante, ce fut Brigitte, poussant tout le monde l’épée dans les reins, qui faillit ne pas être en mesure pour l'heure indiquée. Sous prétexte d'aider à chacun, indépendamment de son courant ordinaire d’occupations, dont pour rien au monde elle ne se serait fait crédit, elle avait l'œil et la main à tant de choses, qu’elle finit par se voir débordée. Du reste, le retard où elle manqua d’être prise fut mis sur le compte d’un coiffeur que, par
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extraordinaire, elle avait envoyé chercher pour lui faire sa raie. L'artiste s'étant avisé de l’arranger à la mode, il fut obligé de recommencer tout son travail afin de rentrer dans les habitudes de coiffure de sa cliente, lesquelles consistaient précisément à n'être jamais coiffée, et à avoir toujours l’air de ce qu’on appelle vulgairement un chat fâché.
Vers une heure et demie, la Peyrade, Thuillier, Colleville, madame Thuillier et Céleste étaient rendus au salon. Flavie ne tarda pas à les rejoindre; elle était venue, attachant encore ses bracelets pour éviter quelque bourrasque, et eut le plaisir de voir qu’elle avait devancé Brigitte. Quant à celle-ci, déjà furieuse de se sentir en retard, elle avait un autre motif d’exaspération. La circonstance lui avait paru comporter un corset, raffinement dont elle ne faisait point habitude. Or, la malheureuse qui dans le moment était occupée à la lacer et à chercher le point juste où elle voulait être serrée, savait seule tout ce que les jours de corset avaient de terrible et d’orageux.
— J'aimerais autant, disait cette fille, avoir à lacer Pobélisque; je crois qu’elle se prêterait mieux à la chose, et, dans tous les cas, elle ne serait pas si mal embouchée.
Pendant qu’entre soi, mais sans bruit, on s’amusait du flagrant délit de musarderie dans lequel était prise la reine Élisabeth, le concierge entra et remit à Thuillier un paquet cacheté qu’on venait de déposer chez lui avec cette suscription : Monsieur Thuillier, directeur de L'ÉCHO DE LA BiÈvRE. — Très-pressé.
Le destinataire s’empressa d’oùuvrir l'enveloppe, et il 17,
trouva à l’intérieur un numéro d’un journal ministériel qui déjà s'était montré peu courtois et peu bienveillant pour la nouvelle administration, en refusant l'échange que d'habitude les feuilles périodiques font assez volontiers entre elles, de journal à journal,
Intrigué de cet envoi fait chez lui et non au bureau de L'Écho, et avec tout le caractère d’une si apparente préméditation, Thuillier déplia vivement le numéro! qui lui parvenait, et il lut avec l'émotion que l’on peut croire l'article suivant, recommandé à son attention par un entourage à l'encre rouge :
« Un organe obscur allait mourir dans l'ombre et de sa belle mort, lorsqu'un ambitieux de fraiche date s'est avisé de le galvaniser. Sa prétention est d'en faire un marchepied pour grimper des fonctions municipales au poste si envié de la députation. Par bonheur, cette intrigue: percée à jour ne saurait aboutir. Les électeurs ne se laisseront pas prendre aux avances filandreuses de ce: carré de papier, et, quand il en sera temps, si le ridicule n’a pas déjà fait justice de cette candidature saugrenue, nous démontrerons à M. le prétendant que, pour aspirer à l'insigne honneur de représenter le pays, il ne suffit pas d’avoir l'argent nécessaire à l’achat d’un journal de rebut et à l'entretien d’un blanchisseur pour mettre en français laffreux patois de ses articles et de ses brochures. Nous nous bornons aujourd’hui à ce petit avis, mais nos lecteurs peuvent se promettre qu’ils seront tenus au courant de
ette comédie électorale, si on a le triste courage-de la continuer. »
Thuillier relut deux fois cette déclaration de guerre, qui fut loin de lui laisser un visage impassible, et ensuite, prenant. la Peyrade à part :
— Tiens, dit-il, voici quelque chose de grave.
Le Provençal lut l’article.
— Eh bien? dit-il ensuite.
— Comment, eh bien? fit Thuillier.
— Oui, qu'est-ce que tu vois là de grave?
— Ce que je vois là de grave? Mais je trouve l’article on ne peut plus injurieux pour moi.
— Tu ne doutes pas, reprit la Peyrade, que ce ne soit quelque vertueux Cérizet, te jetant, par esprit de vengeance, cette fusée dans les jambes?
— Cérizet ou un autre, celui qui a écrit cette diatribe est un insolent, dit Thuillier en s’exaltant, et la chose n'en restera pas là.
— Moi, dit la Peyrade, je ne suis pas d’avis de répondre. Tu n’es ni nommé ni désigné, quoiqu'il soit difiicile de ne pas prendre l'attaque pour toi. Il faut laisser notre adversaire s'engager davantage; le moment venu, nous lui donnerons sur les doigts.
— Du tout! dit Thuillier; il est impossible de rester sous le coup d’une pareille insulte.
— Diable! dit l'avocat, quelle sensibilité d’épiderme! Mais pense donc, mon cher, que tu es candidat et journaliste, et qu’il faut te racornir un peu mieux que cela.
— Moi, mon ami, j'ai pour principe de ne pas me laisser marcher sur le pied. On annonce, d’ailleurs, l'intention de récidiver. Ainsi, il faut couper court à ces impertinences,
— Dame, vois! dit la Peyrade. Il est certain que, dans le journalisme comme dans les candidatures, le tempérament rageur a son bon côté : on se fait respecter et on arrête bien des attaques.
— Certainement, dit Thuillier, principüis obsta; et pas aujourd'hui, parce que nous n’avons pas le temps, mais dès demain, je défère l’article aux tribunaux.
— Aux tribunaux! s’écria le Provençal, tu veux faire intervenir là dedans les tribunaux? Mais il n’y a pas matière à procès ; ni toi ni le journal n'êtes nommés, et puis c’est pitoyable, un procès; on a l'air de ces enfants que l’on a battus et qui vont se plaindre à maman ou au maître d'étude. Si encore tu me disais que tu vas faire intervenir Fleury dans la question, je comprendrais cela, quoique l’affaire te soit bien personnelle et qu’il soit difficile de voir là une de ces offenses faites à la raison sociale du journal et que le gérant doive relever.
— Ah cà! dit Thuillier, imagines-tu, par exemple, que je vais me commettre avec un Cérizet ou quelque autre spadassin du pouvoir? Moi, mon cher, je me pique surtout du courage civil qui ne sacrifie pas à un préjugé et qui, au lieu de se faire justice par soi-même, a recours aux moyens de défense que vous offre la loi. D’ailleurs, avec Ja jurisprudence de la cour de cassation sur le duel, je n’ai pas du tout envie de me mettre en passe de m’expatrier ou d’aller faire un ou deux ans de prison.
— Enfin, dit la Peyrade, nous reparlerons de tout cela; voilà ta sœur, et elle croirait tout perdu s’il était question devant elle de ce petit embarras.
En voyant entrer Brigitte, Colleville avait crié :
— Complet!
Et avait entonné le refrain de la Parisienne.
— Dieu! Colleville, que vous êtes mauvais ton! dit la retardataire se hâtant de jeter une pierre dans le jardin d'autrui afin d'éviter qu'on n’en jetàt une dans le sien. — Eh bien, sommes-nous prêts? ajouta-t-elle en arrangeant son mantelet devant une glace. Voyons l'heure, car il ne faut pas arriver en avance, comme des provinciaux.
— Deux heures moins dix minutes, dit Colleville, je vais comme les Tuileries.
— Eh bien, c’est l’affaire, dit Brigitte; pour nous rendre rue Caumartin, il ne nous faut pas plus que cela. — Joséphine, cria-t-elle en allant à la porte du salon, nous dinerons à six heures, ainsi réglez-vous là-dessus pour mettre la dinde à la broche, et tàchez qu’elle ne soit pas brûlée comme l’autre jour, — Tiens, qu'est-ce que c’est que ça? fit-elle, et, d’un mouvement brusque, elle referma la porte qu’elle tenait entr'ouverte; un ennuyeux! j’espère que Henri aura l’esprit de lui dire que nous sommes tous soriis.
Point du tout, Henri vint dire qu’un monsieur âgé, décoré et ayant l'air très comme il faut, demandait à être reçu pour une affaire urgente.
— Vous ne pouviez pas lui dire qu'il n’y avait personne?
— C'est ce que j'aurais fait, si mademoiselle, dans le moment, n’avait pas ouvert la porte du salon, où ce monsieur a vu toute la famille assemblée.
— Enfin, dit Brigitte, vous n’avez jamais tort.
— Que faut-il que je réponde? demanda le domestique.
— Dites, répondit Thuillier, que je suis désolé de ne pouvoir recevoir ce monsieur, mais que l’on m'attend chez un notaire pour un contrat de mariage, et que, si dans deux heures il peut revenir...
— J'ai dit tout ça, repartit Henri; il m'a répondu que ce contrat était précisément la raison pour laquelle il était venu, et que sa visite vous intéressait plus que lui.
— Allons, reçois-le, et expédie-le en deux temps, dit Brigitte; ça sera plus court que toutes ces explications de M. Henri, qui est un orateur.
La Peyrade, s’il eût été consulté, n'aurait peut-être pas conclu de la même manière, car il avait déjà eu plus d’un échantillon des bâtons qu’une influence occulte s'étudiait à jeter dans les roues de son mariage, et cette visite lui parut d’un mauvais aspect.
— Faites-le entrer dans mon cabinet, dit Thuillier, en prenant le parti conseillé par sa sœur; et, ouvrant une porte qui conduisait du salon dans la pièce où ik allait recevoir l’importun visiteur, il l'y devança.
Presque aussitôt, l’œil braqué au trou de la serrure :
— Allons, bien! dit Brigitte, voilà mon imbécile de Thuillier qui le fait asseoir, et dans le fond du cabinet encore, de manière qu’on ne puisse rien entendre de ce qu’ils vont se dire.
La Peyrade cependant se promenait avec une agitation: recouverte d’un extérieur très-indifférent; il s’approcha même des trois femmes qui s'étaient groupées et adressaï à Céleste quelques gracieusetés, qu’elle accueillit avee l'air riant et heureux qui était dans l'esprit de son rôle. Quant à Colleville, il tuait le temps en composant une
anagramme avec ces six mots : le journal l'Écho de la Bièvre, et dans la combinaison des lettres, il eut bientôt trouvé cette version, peu rassurante pour l'avenir de laffaire: —0 d'Écho, jarni ! la bévue réell —; mais un E final lui manquait pour compléter le dernier mot, l’œuvre n’était donc pas tout à fait à son point.
— Prend-il du tabac! disait cependant Brigitte continuant d'avoir l’œil dans la pièce voisine; sa boîte d’or enfonce celle de Minard, je n’en ai jamais vu de cette taillelà! Oh! ce n’est peut-être que du vermeil, ajouta-t-elle par réflexion. Mais c’est toujours lui qui parle et Thuillier est là à l'écouter comme une buse. Tant pis, je m'en vais entrer et dire qu’on ne fait pas ainsi attendre les dames.
Comme elle avait déjà la main sur la clef, elle entendit l'interlocuteur de Thuillier parler très-haut, cela lui fit remettre l’œil à la serrure.
— Il est levé enfin! dit-elle avec satisfaction.
Mais, voyant peu après qu’elle s'était trompée et que c'était pour continuer la conversation d’une façon plus animée que le petit vieillard, arpentant l'appartement de long en large, avait quitté son fauteuil :
— Ah bien! ma foi, j'entre, dit-elle, et je signifie à Thuillier que nous partons devant : il viendra nous rejoindre quand il aura fini.
Cela dit, la vieille fille frappa deux petits coups trèsimpérieux et très-secs, et elle pénétra résolûment dans le cabinet de son frère,
A son tour, la Peyrade eut le mauvais goût, excusé d’ailleurs par un grand intérêt de curiosité, de regarder
par le trou de la serrure ce qui se passait. D'abord, il crut reconnaître le petit vieux qui, sous le titre du commandeur, lui était une fois apparu chez madame de Godollo; ensuite il remarqua que Thuillier parlait à sa sœur avec une impatience et des gestes d’autorité qui ne rappelaient d'aucune manière ses habitudes de déférence et de soumission.
— Il paraît, dit Brigitte en rentrant au salon, que Thuillier trouve beaucoup d'intérêt à l’entretien de cet être-là, car il m’a ordonné brutalement de les laisser, quoique le petit bonhomme me dît, lui, avec beaucoup de politesse, qu'ils allaient avoir fini! « Mais, surtout, qu’on m'’attende! » a ajouté Jérôme. Depuis qu'il fait un journal, je ne le reconnais plus, il prend des airs de mener le monde à la baguette.
— J'ai bien peur qu’il ne se laisse entortiller par quelque intrigant, dit la Peyrade. Ce petit vieillard, je suis presque sûr de l’avoir vu chez madame Komorn le jour où j'étais allé lui signifier de vider les lieux; ce doit être quelqu'un du même monde.
— I] fallait donc me prévenir! répondit Brigitte; je lui aurais demandé des nouvelles de la comtesse, de manière à lui faire connaître que nous en savions long sur sa Hongroise.
A ce moment, on entendit un remuement de fauteuils: Brigitte courut à la serrure.
— Oui, dit-elle, il s'en va; Jérôme le reconduit avec force salutations.
Comme Thuillier fut encore quelque temps à reparaître, Colleville eut le temps de s'approcher de Ja fenêtre et de
s'écrier en voyant le petit vieux monter dans l’élégant coupé dont il a déjà été parlé au lecteur :
— Fichtre ! quelle livrée ficelée ! Dans tous les cas, c’est un intrigant de grand numéro.
Enfin Thuillier entra. Sa figure était soucieuse, sa parole très-grave.
— Mon cher la Peyrade, fit-il, tu ne nous avais pas dit qu’il y avait eu une autre affaire de mariage qui t’avait sérieusement OCCUPÉ ?
— Si fait, je t'ai dit qu’on m'avait offert une très-riche héritière, mais que mon entraînement était ici, que je n'avais pas voulu donner suite à l'affaire, qui, par conséquent, n’a jamais été sérieusement engagée.
— Eh bien, je crois que tu as tort de traiter légèrement cette proposition.
— Comment! c'est toi qui, en présence de ces dames, me reproches d’être resté fidèle à mes premiers désirs et à nos anciens engagements ?
— Mon ami, la conversation que je viens d’avoir a été pour moi très-instructive ; et, quand tu sauras tout ce que je sais et beaucoup d’autres détails qui te regardent seul et qui doivent t’être confiés, je pense que tu entreras dans mes idées. Ce qu’il y a de certain, c’est que nous n’irons pas aujourd'hui chez le notaire; et, quant à toi, ce que tu as de mieux à faire, c’est de te rendre sans délai chez M. du Portail.
— Encore ce nom! qui me poursuit comme un remords, s’écria la Peyrade.
— Oui! vas-y sur-le-champ, il t'attend; c'est un préliminaire indispensable pour que nous poussions plus loin.
Quand tu auras vu cet honnête rentier, eh bien, si tu persistes à réclamer la main de Céleste, nous pourrons donner suite à nos projets; jusque-là, nous ne bougerons pas.
— Mais, mon pauvre garçon, dit Brigitte, tu t’es laissé embabouiner par un enfileur ; c’est un homme de la clique à la Godollo.
— Madame de Godollo, répondit Thuillier, n’est pas du tout ce que vous pensez, et le mieux que l’on pourra faire dans cette maison, c’est de ne jamais dire sur son compte un seul mot, ni en bien ni en mal. Quant à la Peyrade, puisque ce n’est pas la première fois que lui est faite eette invitation, je ne comprends vraiment pas pourquoi il hésite à aller voir ce M. du Portail...
— Ah çà! dit Brigitte, il t’a donc tout à fait ensorcelé, ce petit vieux?
— Je te dis que ce petit vieux est tout ce que démontre son extérieur. Il a sept croix, un équipage magnifique, et m'a dit des choses int m'ont jeté dans le plus grand étonnement.
— Alors, c’est peut-être un tireur de cartes à domicile, dans le genre de madame Fontaine, qui m’a tant retournée une fois que, avec madame Minard, croyant bien rire de la vieille sorcière, nous avions été la consulter.
— Enfin, si ce n’est pas un sorcier, dit Thuillier, c’est au moins un homme qui a le bras très-long, et je crois qu'on se trouverait mal de ne pas tenir compte de ses avis. Toi, du reste, Brigitte, il n’a fait que t’entrevoir, et m'a dit tout ton caractère : que tu étais une maîtresse femme, née pour le commandement.
— Le fait est, repartit Brigitte, se pourléchant à ce
compliment comme si elle eût mangé de la crème, qu’il a l’air très comme il faut, ce petit vieillard. — Écoutez donc, mon cher, ajouta-t-elle en s'adressant à la Peyrade, puisqu'un si gros bonnet insiste tant là-dessus, allez toujours voir du Portail; cela, il me semble, n’engage à rien,
— Mais certainement, dit Colleville; moi, j'irais trente fois chez tous les du Portail ou tous les du Porlaux de la terre, si on m'en faisait la recommandation.
La scène tournant à ressembler à celle du Barbier de Séville, où tout le monde dit à Basile d’aller se coucher et qu’il sent la fièvre, la Peyrade prit son chapeau avec humeur, et il se rendit où l’appelait sa destinée : Quo sua fata vocabant.
En arrivant à la rue Honoré-Chevalier, la Peyrade eut un doute; l’aspect délabré de la maison où il avait affaire lui fit craindre d’en avoir mal retenu le numéro. Il ne lui semblait pas qu’un personnage de l'importance qu’on pouvait supposer à ce M. du Portail, qui pesait si cruellement sur sa vie, pût habiter en pareil lieu. Ce fut donc avec hésitation qu’il s’adressa au sieur Perrache, le portier. Maïs, une fois arrivé à l’antichambre de l’appartement qui lui fut indiqué, la bonne tenue du vieux valet de chambre Bruneau et la tournure extrêmement confortable de tout l’ameublement lui parurent rentrer tout à fait dans ses prévisions. Introduit dans le cabinet du rentier aussitôt qu’il se fut nommé, sa surprise ne fut pas médiocre quand il se trouva en présence du prétendu commandeur, ami de madame de Godollo, ou, si on laime mieux, en présence du petit vieillard qu’il avait entrevu chez les Thuillier un moment auparavant.
— Enfin! dit du Portail en se levant pour approcher un siége, on vous voit, monsieur le réfractaire; vous vous êtes bien fait tirer l'oreille!
— Puis-je savoir, monsieur, dit la Peyrade avec hauteur et sans occuper le fauteuil qui lui était offert, quel intérêt vous avez à vous entremettre dans mes affaires? Je ne vous connais pas, et j’ajouterai que le lieu où je vous ai aperçu une seule fois ne m’avait pas créé un désir démesuré de faire votre connaissance.
— Et où donc m’avez-vous vu? demanda du Portail.
— Chez une espèce de coureuse qui se faisait appeler madame la comtesse de Godollo.
— Où monsieur, par conséquent, allait aussi, dit le petit vieillard, et sur un pied beaucoup moins désintéressé que moi.
— Je ne suis pas venu, dit Théodose, dans l'intention de faire assaut d'esprit. J'ai droit, monsieur, à des explications relativement à tout votre procédé avec moi; j'ose donc vous prier de n’en pas éloigner le moment par des facéties auxquelles je ne suis pas le moins du monde en humeur de prêter le collet.
— Eh bien, mon cher, dit du Portail, asseyez-vous; je ne suis pas en humeur, moi, de me tordre le cou à faire Ja conversation de bas en haut. |
L'intimation n’avait rien que de raisonnable, et elle était faite sur un ton à laisser croire que le rentier ne s’effaroucherait pas beaucoup des grands airs. La Peyrade prit donc le parti de déférer au désir de son hôte; mais il eut soin de garder à son obéissance le plus de mauvaise grace qu’il lui fut possible.
— M. Cérizet, dit du Portail, un homme extrêmement bien posé dans le monde et qui a l'honneur d’être un de vos amis.
— Je ne vois plus cet homme, dit vivement la Peyrade, comprenant bien l'intention malicieuse du vieillard.
— Enfin, reprit du Portail, dans le temps où vous aviez quelquefois occasion de le voir, en lui payant, par exemple, à dîner au Rocher de Cancale, j'avais chargé le vertueux M. Cérizet de vous pressentir sur un mariage...
— Que j'ai refusé, interrompit Théodose, et que je refuse plus énergiquement que jamais,
— C’est là la question, reprit le rentier; moi, je crois, au contraire, que vous l’accepterez, et c’est pour causer de cette affaire que depuis si longtemps je désire une rencontre avec vous.
— Mais cette folle que vous me jetez à la tête, dit la Peyrade, que vous est-elle donc ? Ge n’est ni votre fille ni votre parente, je suppose, car, dans la chasse aux maris que vous faites pour elle, vous mettriez plus de discrétion.
— Cette fille, dit du Portail, est la fille d’un de mes amis; elle a perdu son père il y a déjà plus de dix ans; depuis ce temps, je l’ai recueillie chez moi et lui ai donné tous les soins que comportait sa situation douloureuse; sa fortune, que j'ai fort augmentée, jointe à la mienne dont je compte la constituer héritière, fait d'elle un parti trèsriche, Je sais que vous n'êtes pas ennemi des grosses dots, car vous allez les chercher dans les lieux les plus infimes : dans des maisons Thuillier, par exemple; ou, pour me servir de votre expression, chez des coureuses que vous connaissez à peine; je me suis donc figuré que vous vou-
driez bien en prendre une de ma maïn, attendu que linfirmité de ma jeune fille est déclarée très-guérissable par les médecins, tandis que vous ne guérirez jamais M. «et mademoiselle Thuillier d’être l’un un sot, l’autre une mégère, pas plus que vous ne guérirez madame Komorn d’être une femme de vertu très-moyenne et très-évaporée.
— ]1 peut me convenir, répondit la Peyrade, d’épouser la filleule d’un sot et d’une mégère, si je la choisis: de même, si la passion m’y emporte, je peux devenir le mari d’une coquette; mais la reine de Saba, si on me l’impose, ni vous, monsieur, sachez-le bien, ni de plus puissants, ni de plus habiles, ne me la feraient accepter.
— Aussi est-ce à votre bon sens et à votre intelligence que j'entends m'adresser, mais encore faut-il avoir des gens à poriée pour leur parler. Voyons, raisonnons un peu votre situation, et ne vous effarouchez pas si, comme un chirurgien qui veut guérir son malade, je porte Ja main sans miséricorde dans les plaies d’une existence jusqu'ici très-laborieuse et très-tourmentée. Un premier point d’abord à constater, c’est que l'affaire Céleste Colleville est tout à fait manquée pour vous.
— Et pourquoi cela? dit la Peyrade.
— Parce que je sors de chez Thuillier et que je l'ai terrifié en lui faisant la peinture de tous les malheurs qu'il avait déjà encourus et qu’il devait encourir encore s’il persistait dans la pensée de vous donner en mariage sa filleule. 1] sait maintenant que C’est moi qui ai para- Iysé la bienveïllance de madame la comtesse du Bruel dans l'affaire de la croix; que j'ai fait saisir sa brochure;
que j'ai lancé dans sa maison ceite Hongroise qui vous a tous si bien joués; que c’est par mes soins qu’aujourd'hui, dans les journaux ministériels, acommencé un feu dont chaque jour accroîtra la vivacité, sans parler des autres machines qui seront au besoin dirigées contre sa candidature. Ainsi, vous le voyez, cher monsieur, nonseulement vous n’avez plus pour Thuillier le mérite d’être son grand électeur, mais vous êtes la pierre d’achoppement de son ambition : c’est assez vous dire que le côté par lequel vous vous imposiez à cette famille, qui, au fond, n’a jamais sincèrement voulu de vous, est tout à fait battu en brèche et démantelé.
| — Mais pour avoir fait tout ce dont vous vous flattez, demanda la Peyrade, qui donc êtes-vous ?
— Je ne vous répondrai pas que vous êtes bien curieux, car je vous le dirai tout à l’heure; mais poursuivons, s'il vous plaît, l’autopsie de votre existence, aujourd’hui perdue et à laquelle je prépare une résurrection glorieuse. Vous avez vingt-huit ans, une carrière à peine ébauchée et dans laquelle je vous défends de faire un pas de plus. Quelques jours encore, et le conseil de l’ordre des avocats s’assemblera et il censurera d’une façon plus ou moins absolue votre conduite dans l'affaire de cet immeuble que vous avez eu la candeur de mettre aux mains des Thuillier. Or, il ne faut vous faire aucune illusion : n’eussiezvous à encourir qu'un avertissement sévère, et je cave au moindre malheur, un avocat n'est pas comme ce cocher que le blâme du Parlement ne devait pas empêcher de conduire son fiacre : blèmé, vous êtes autant dire rayé du tableau.
— Et c'est à votre bienveillance, sans doute, dit la Peyrade, que je devrai ce précieux résultat ?
— Et je m'en vante, dit du Portail, car, pour vous remorquer au port, il était d’abord nécessaire de vous désemparer de tout votre gréement; sans cela, vous auriez toujours voulu voguer de vos propres voiles dans ces basfonds de la bourgeoisie. |
Voyant que décidément il avait affaire à forte partie, l’adroit Provençal jugea convenable de modifier son attitude, et, d’un air beaucoup plus réservé :
— Vous permettrez, monsieur, dit-il, que, jusqu’à plus amples développements, j’ajourne au moins ma reconnaissance.
— Vous voilà donc, reprit du Portail, à vingt-huit ans, sans le sou, sans état, avec des antécédents très... médiocres, d'anciennes connaissances, comme M. Dutocq et le courageux Cérizet; devant à mademoiselle Thuillier dix mille francs, qu’en bonne conscience vous seriez tenu de lui rendre, quand vous n’en auriez pas pris l'engagement d’amour-propre; à madame Lambert vingt-cinq mille francs, que vous avez sans doute une extrême hâte de réintégrer dans ses mains; enfin, tout à l’heure, ce marlage, votre dernière espérance, votre planche de salut, vient de vous être rendu impossible. Entre nous, si j'ai quelque chose de raisonnable à vous proposer, croyezvous n'être pas un peu à ma disposition ?
— Il sera toujours temps, répondit la Peyrade, de vous prouver le contraire, et je n’ai pas de résolution à prendre tant que les desseins que vous voulez bien avoir sur moi ne me seront pas connus.
— Je vous ai fait parler d’un mariage, reprit du Portail: ce mariage, dans ma pensée, s’unit étroitement à une autre combinaison d'existence qui, pour vous, se présente entourée d’une sorte de dévolution héréditaire, Savez-vous ce que faisait à Paris cet oncle que vous étiez venu retrouver vers 1829? Dans votre famille, il passait pour millionnaire; et, mort subitement avant que vous pussiez le joindre, il ne laissa pas même la somme nécessaire pour se faire enterrer ; le corbillard des pauvres et la fosse commune, voilà quelle fut sa fin.
— Vous l’avez donc connu ? demanda Théodose.
— C'était, répondit du Portail, mon ami le plus cher et le plus ancien.
— Mais, à ce compte, dit vivement la Peyrade, une. somme de cent louis, qui, dans les premiers temps de mon séjour à Paris, me parvint par une main inconnue... ?
— Venait effectivement de moi, répondit le rentier; malheureusement, entraîné par un tourbillon d’affaires dont vous vous rendrez mieux compte dans un moment, je ne pus donner suite au bienveillant intérêt dont le souvenir de votre oncle me remplissait pour vous : ainsi s'explique que je vous aie laissé sur la paille d’une mansarde arriver, comme les nèfles, à cette maturité de la misère qui devait appeler sur vous la main d’un Dutocq et d’un Cérizet.
— Je n’en reste pas moins, monsieur, votre obligé, dit la Peyrade, et, si j'avais su que vous étiez ce généreux protecteur resté pour moi introuvable, croyez que, sans attendre votre désir, j’eusse été le premier à chercher l’oc-
Casion de vous voir et de vous remercier, Ê IL. î
— Laissons les compliments, dit du Portail; et, pour en venir au côté sérieux de notre conférence, que diriez-vous si je vous apprenais que cet oncle, dont vous veniez à Paris chercher la protection et l’appui, était l’un des agents de cette puissance occulte qui est un thème à tant de fables ridicules et l’objet de si sots préjugés?
— Je ne saisis pas bien, dit la Peyrade avec une curiosité inquiète; oserai-je vous prier de mieux préciser?
— Par exemple, je suppose, reprit du Portail, que votre oncle, encore vivant, vous dise : « Tu cherches, mon beau neveu, la fortune, l'influence ; tu as la prétention de te tirer de la foule, d’être mêlé à toutes les grandes affaires de ton temps; tu voudrais trouver emploi de ton esprit vif, alerte, plein de ressources et. légèrement tourné à l'intrigue, et enfin dépenser dans une sphère élevée et élégante cette puissance de volonté et d'invention que tu as jusqu'ici fourvoyée à la sotte et inutile exploitation de ce qu’il y à de plus sec et de plus coriace au monde, à savoir, un bourgeois. Eh bien, baisse la tête, mon beau neveu, entre avec moi par cette petite porte que je vais l'ouvrir et qui donne dans une grande maison assez mal famée, mais qui vaut mieux pourtant que sa réputation. Le seuil passé, tu te relèveras puissant de toute la hauteur de ton génie, s’il en est en toi quelque étincelle : les hommes d'État, les rois même t’associeront à leurs pensées les plus secrètes; tu seras leur collaborateur occulte, et, à ce
compte, aucune des joies que l'argent et la hauteur des.
fonctions peuvent promettre à un homme ne sera pourtoi
défendue et inabordable, »
— Mais, monsieur, objecta la Peyrade, sans oser en-
Le
core vous comprendre, je vous ferai remarquer que mon oncle est mort assez misérable pour que la charité publique ait dû se charger de son inhumation.…
— Votre oncle, répondit du Portail, était un homme de talents rares, mais il avait dans le caractère des côtés légers par lesquels toute sa destinée fut compromise. Il était dépensier, ardent au plaisir, sans souci de l’avenir; il voulut aussi goûter à cette joie faite pour le commun des hommes, et qui pour les grandes vocations excep- tionnelles est le pire des embarras et des piéges, je veux parler de la famille : il eut une fille dont il était fou, ce fut par là que des ennemis terribles ouvrirent une brèche dans sa vie et purent préparer la catastrophe épouvantable qui la couronna. Votre oncle, j'entre, vous le voyez, dans votre argument, votre oncle est mort foudroyé par le poison.
— Et ce serait là, dit la Peyrade, un encouragement à marcher dans cette voie ténébreuse où il m’eût engagé à le suivre! |
— Mais si c'est moi, cher monsieur, répondit du Portail, qui vous y montre le chemin?
— Vous, monsieur ! dit la Peyrade avec stupéfaction.
— Oui, moi, qui fus élève de votre oncle et plus tard son protecteur et sa providence; moi, dont près d’un demi-siècle n’a fait que grandir presque chaque jour l'influence; moi, qui suis riche, qui vois les gouvernements, à mesure qu’ils se renversent les uns sur les autres, comme des capucins de cartes, venir me demander la sécurité et la force de leur avenir; moi, qui suis le directeur d'um grand théâtre de pantins où j'ai des Colombines de la tournure de madame de Godollo; moi, qui demain, si cela était
nécessaire au succès d’un de mes vaudevilles ou de mes drames, pourrais me montrer à vous, porteur du grand cordon de la Légion d'honneur, de l’ordre de la Jarretière ou de celui de la Toison d’or! Et voulez-vous savoir pourquoi ni vous ni moi ne mourrons empoisonnés; pourquoi, plus heureux que les royautés contemporaines, je pourrai transmettre mon sceptre au successeur que je me suis choisi? C’est que, comme vous, mon jeune ami, malgré votre apparence méridionale, j'étais froid, profondément calculateur, que jamais je ne perdais mon temps aux bagatelles de la porte; que la chaleur, quand j'étais amené, par le besoin de la circonstance, à en montrer, je ne l’avais jamais qu’en surface. Il est plus que probable que vous avez entendu parler de moi; eh bien, pour vous, j'ouvre une fenêtre dans mon nuage : regardez-moi et remarquez-le bien, je n'ai ni le pied fourchu, ni une queue au bas des reins; au contraire apparaît en moi la figure du plus inoffensif des rentiers du quartier Saint-Sulpice; dans ce quartier où je jouis, je puis le dire, de l'estime universelle depuis vingt-cinq ans, je m'appelle du Portail, tandis que, pour vous, si vous me le permettez, je vais m'appeler CORENTIN !
— Corentin! s’écria la Peyrade avec une surprise épou- | vantée.
— Oui, monsieur, et vous voyez qu'en vous révélant ce secret, je mets la main sur vous et vous enrégimente. Corentin! le plus grand homme de police des temps modernes, comme dit de moi l’auteur d’un article de la Biographie des hommes vivants, auquel je dois d’ailleurs la justice de dire qu’il ne sait pas un mot de ma vie.
— Monsieur, dit la Peyrade, certainement je vous gar: derai le secret ; mais la place que vous voulez bien m’offrir auprès de vous...
— Vous épouvante ou du moins vous inquiète, interrompit vivement l’ex-rentier. Avant même de vous être bien rendu compte de la chose, le mot vous fait peur. La pôoolice!… ce terrible préjugé qui la marque au front, vous vous reprocheriez de ne pas le partager ?
— Très-certainement, dit la Peyrade, c’est une institution utile, mais je ne crois pas qu’on l'ait toujours calomniée. Si le métier de ceux qui la font était honorable, pourquoi se cacheraient-ils ?
— Parce que tout ce qui menace la société, répondit Corentin, et qu’ils ont la mission de réprimer, se prépare et se trame dans l’ombre. Les larrons, les conspirateurs mettent-ils sur leur chapeau : Je suis Guillot, berger de ce troupeau ! et faudra-t-il, quand nous cherchons à les atteindre, que nous nous fassions précéder de la sonnette que le commissaire fait promener, le matin, par son appariteur pour ordonner aux concierges de balayer le devant de leurs portes?
.— Monsieur, dit la Peyrade, là où le sentiment est universel, il n’y a plus un préjugé, il y a une opinion, et cette opinion doit faire la règle de tout homme qui prétend à l'estime de soi-même et des autres.
— Et quand vous dépouilliez ce notaire en faillite, s’écria Corentin; que vous voliez un cadavre pour enrichir les Thuillier, vous prétendiez à votre propre estime et à celle du conseil de votre ordre; et qui sait encore si, dans
voire vie, vous n’avez pas d’autres actions plus noires! Je 18,
suis plus: honnête homme que vous, car, hors de mes fonctions, je n’ai pas un acte douteux à me reprocher, et, quand le bien s’est présenté à moi, je l’ai fait partout et toujours. Croyez-vous que, depuis onze ans, la garde de cette fulle ait été tout roses? Mais c'était la fille de votre oncle, de mon vieil ami; et lorsque, sentant mes jours qui
s'avancent, je viens vous dire, à beaux écus comptants, de
me relever de cette faction.
— Quoi! dit la Peyrade, cette folle serait la fille de mon oncle la Peyrade?
— Oui, monsieur, la fille que je veux vous faire épouser est la fille de Peyrade, car il avait démocratisé son nom, ou, si vous l’aimez mieux, elle est la fille du père Canquoëlle, nom de guerre qu'il avait pris du petit domaine des Canquoëlles, où votre père mourait de faim avec onze enfants. Est-ce que, malgré la discrétion que votre oncle gardait sur sa famille, je ne la sais pas à fond comme si j'en étais? Est-ce qu'avant de vous destiner à votre cousine, je n’avais pas pris tous mes renseignements? Vous faites la petite bouche avec la police; mais, comme disent les gens du peuple, le plus beau de: votre nez en est fait; votre oncle en était, et, grâce à la police, il fut le confi-
dent, j'ai presque dit ami de Louis XVII, qui trouvait à
sa conversation un plaisir infini; votre cousine est une enfant de la balle; par votre caractère et par votre esprit, par la sotte position que vous vous êtes faite, tout votre
être gravite vers le dénoûment que je vous propose, et”
c'est de me remplacer, s’il vous plaît, de succéder à Co=
rentin, monsieur, qu’il est question! Et vous croyez que:
je n'ai pas mainmise sur vous et que, par de sottes con-
sidérations d’amour-propre bourgeois, vous parviendrez à m'échapper !
Il fallait que la Peyrade ne fût pas si profondément aheurté à un refus qu’on aurait pu le croire, car la chaleur du grand homme de la police et cette espèce d’appropriation que l’on faisait de sa personne amenèrent sur sa figare un sourire.
Corentin cependant s'était levé et, arpentant à grands: pas la pièce où se passait la scène, ayant l’air de se
parler à lui-même :
— La police! s’écriait-il, c'est d'elle que l'on pourrait dire ce que Basile disait à Bartholo de la calomnie, [a police, monsieur! la police, vous ne savez pas ce que vous dédaignez! Et dans le fait, reprit-il un peu après, qui est-ce qui la méprise? Les imbéciles, qui ne savent qu'insulter ce qui fait leur sécurité. Car supprimez la police, vous supprimerez la civilisation. Est-ce qu’elle leur demande leurestime, à ces gens-là? Elle ne veut leur inspirer qu'un sentiment : la peur, ce grand levier avec lequel on gouverne les hommes, race impure dont, avec Dieu, l'enfer, le bourreau et les gendarmes, on parvient à peine à comprimer les détestables instincts.
S’arrêtant ensuite devant la Peyrade et Ie regardant avec un sourire dédaigneux :
— Vous êtes donc de ces niais, continua le panégyriste, qui dans la police ne voient qu’un ramassis de mouchards et de délateurs, et qui n’y ont jamais soupçonné des politiques raffinés, des diplomates du premier ordre, des Richelieux de robe courte? Mais Mercure, monsieur, Mercure, le plus spirituel des dieux du paganisme, n'était-il pas la
police incarnée? Il est vrai qu'il était aussi le dieu des voleurs. Nous valons donc mieux que lui, car nous n’admettons pas ce cumul.
— Pourtant, dit la Peyrade, Vautrin, le fameux chef de la police de sûreté... ?
— Eh oui! dans les bas-fonds, répliqua Corentin reprenant sa promenade, il y a toujours de la vase, et encore, ne vous y trompez pas, Vautrin est un homme de génie, mais que ses passions, comme celles de votre oncle, ont engagé de travers. Mais montez plus haut (car là gît toute la question, savoir, le bâton de l'échelle où l’on aura l'esprit de se percher) : M. le préfet de police, ministre honoré, choyé, respecté, est-ce que c'est un mouchard? Eh bien, moi, monsieur, je suis le préfet de police occulte de la diplomatie et de la haute politique, et vous hésitez à monter sur ce trône dont Charles-Quint vieilli pense à descendre? Paraître petit et faire des choses immenses, vivre dans une cave confortablement arrangée comme celle-ci et commander à la lumière; avoir à ses ordres une armée invisible, toujours prête, toujours dévouée, toujours soumise; connaître l'envers de toute chose, n’être jamais dupe d’aucune ficelle, parce qu'ici même on les tient toutes en main; voir à travers toutes les cloisons, pénétrer tous les secrets, fouiller dans tous les cœurs et dans toutes les consciences : voilà, monsieur, ce qui vous fait peur! et vous ne redoutiez pas d’aller vous vautrer dans l’obscur et bourbeux marécage de la maison Thuillier; vous, cheval de race, vous vous laissiez atteler à un fiacre, à l’ignoble besogne de la députation et du journal de ce bourgeois enrichi!
— On fait ce qu’on peut, répondit la Peyrade.
— Chose bien remarquable, d’ailleurs, poursuivit Corentin ne répondant qu’à sa propre pensée : plus juste et plus reconnaissante que l’opinion, la langue nous a mis à notre place, car, du mot de police, elle a fait le synonyme de civilisation, et l’antipode de la vie sauvage quand elle a voulu que l’on écrivit : Un État policé. Aussi nous soucions-nous bien peu, je vous le jure, du préjugé qui essaye de nous flétrir; personne mieux que nous ne connaît les hommes, et les connaître, c’est être arrivé à mépriser leur mépris tout aussi bien que leur estime.
— Il y a certainement beaucoup de vrai dans la thèse que vous développez si chaleureusement, finit par dire la Peyrade.
— Beaucoup de vrai! répondit Corentin en allant se rasseoir; dites donc que c’est la vérité, rien que la vérité, mais que ce n’est pas toute la vérité. Au reste, mon cher monsieur, assez pour aujourd'hui. Me succéder dans mes fonctions et épouser votre cousine avec une dot qui ne doit pas être au-dessous de cinq cent mille francs, voilà mon offre. Je ne vous demande pas en ce moment de réponse : je n’aurais pas de confiance dans une résolution qui n’aurait pas été sérieusement réfléchie. Demain, je serai ici toute la matinée; puisse ma conviction avoir fait la vôtre!
Puis, congédiant son interlocuteur par un petit salut sec et cassant :
— Je ne vous dis pas adieu, je vous dis au revoir, monsieur de la Peyrade.
Là-dessus, Corentin s’aoprocha d’une console. où il
trouva tout ce qu’il fallait pour préparer un verré d’eau sucrée, que véritablement il avait bien gagné, et, sans regarder le Provençal qui sortait un peu abasourdi, il ne parut plus occupé que de cette prosaïique préparation.
Était-il bien nécessaire que, le lendemain de la rencontre avec Corentin, une visite de madame Lambert, devenue créancière exigeante et. importune, vint. peser sur les résolutions de la Peyrade? Comme le lui avait dit la veille le tentateur, dans son caractère, dans son esprit, dans ses aspirations, dans les imprudences de son passé, r’était-on pas frappé d’une sorte de pente irrésistible qui l’entraînait vers l'étrange solution d'existence venue tout à coup s'offrir à lui?
La fatalité, si l’on peut ainsi parler, mit du luxe aux enlacements sous lesquels il devait succomber. On était au 34 octobre, les vacances du Palais touchaient à leur fin; le 2 novembre devait avoir lieu la rentrée des tribunaux, et pour ce jour-là, au moment où madame Lambert sortait de chez lui, l'avocat reçut de surcroît une invitation à comparaître devant le cons:il de son ordre.
À madame Lambert, qui le pressait vivement de s’acquitter avec elle, sous prétexte qu’elle quittait la maison de M. Picot et retournait prochainement dans son pays, il avait dit :
— Venez me voir après-demain, à la même heure; votre argent sera prêt.
À l'intimation de venir rendre compte devant ses pairs, il répondit qu’il ne reconnaissait pas au conseil le droit de. l'interpeller sur un fait de sa vie privée. C'était une ré=. ponse telle quelle, Inévitablement, elle devait amener sa
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radiation du tableau des avocats à la cour royale; mais elle avait un air de dignité et de protestation par où l’amour-propre pouvait se sauver,
Enfin il écrivit un mot à Thuillier, pour lui annoncer que de sa visite chez du Portail était résultée pour lui la nécessité d'accueillir la proposition d’un autre mariage. Il rendait donc à Thuillier sa parole et reprenait la sienne, Tout cela dit sèchement, sans l'expression d'aucun regret pour l'alliance à laquelle il renonçait. Par un post-scriptum, il ajoutait : « Nous aurons à causer de ma position au journal, » indiquant ainsi qu’il pouvait entrer dans ses projets de ne pas la conserver.
Il eut soin de faire de cette lettre une copie, ét, une heure plus tard, quand, dans le cabinet de Corentin, il fut interrogé sur le résultat de ses réflexions, pour ré-
-ponse il donna à lire au grand homme de police la démis-
sion matrimoniale qu’il venait de formuler,
— ‘C'est bien, dit Corentin; mais votre position au journal, il faudra peut-être la garder pendant quelque temps, la candidature de ce sot dérange les plans du gouvernement, et nous Ccauserons d’un croc-en-jambe à la destination de M, le conseiller municipal; dans votre position de rédacteur en chef omnipotent, vous aurez peut-être quelque bon tour à lui jouer, et je ne pense pas que votre conscience soit disposée à une grande révolte contre cette mission ?
— Non certes! dit la Peyrade; le souvenir des humiliations auxquelles, pendant si longtemps, j'ai été soumis me
fera bien plutôt trouver une volupté singulière à fouailler
cette engeance bourgeoise,
— Prenez garde! dit Corentin, vous êtes jeune et il faut vous garer de ces mouvements bilieux. Dans notre austère métier, nous n’aimons rien, nous ne haïssons rien. Les hommes sont pour nous des pions de bois ou d'ivoire, selon leur qualité, avec lesquels nous jouons nos parties. Nous devons être comme le glaive qui coupe ce qu’on lui donne à trancher, mais qui, soucieux seulement d’être finement affilé, ne veut ni bien ni mal à personne. Maintenant, parlons de votre cousine, à laquelle je suppose que vous avez quelque curiosité d’être présenté.
La Peyrade n'avait pas à jouer l’empressement, celui qu’il éprouvait était véritable.
— Lydie de la Peyrade, dit Corentin, approche de la trentaine: mais la virginité, jointe à une folie douce, qui a tenu éloignées d’elle toutes les passions, toutes les idées, toutes les impressions auxquelles s’use la vie, l’a embaumée en quelque sorte dans une jeunesse éternelle. Vous ne lui donneriez pas plus de vingt ans; elle est blonde, svelte; sa figure, pleine de finesse, est surtout remarquable par une expression de douceur angélique. Privée de son bon sens par suite de la terrible catastrophe à laquelle succomba son père, sa monomanie a quelque chose de touchant : elle a toujours dans les bras, ou reposant auprès d'elle, un paquet de linge qu’elle berce et entoure de ses soins comme un enfant malade; et, excepté Bruneau, mon valet de chambre, et moi, qu’elle reconnaît, tous les autres hommes sont pour elle des médecins, qu’elle consulte et écoute comme des oracles. Une crise survenue il y a quelque temps dans son tempérament a convaincu Horace Bianchon, ce prince de la science, que,
si la réalité pouvait être substituée à cette longue comédie de maternité, sa raison reprendrait son empire. N'est-ce pas une aimable tâche que celle de refaire la lumière dans cette àme où le jour n’est que voilé? et le lien de parenté que la nature a mis entre vous ne semblait-il pas vous désigner plus spécialement à entreprendre cette cure, dont, encore un coup, pour Bianchon et deux autres docteurs éminents qui ont conféré avec lui de l’état de la malade, le succès ne fait pas un doute? Maintenant, je vais vous mettre en présence de Lydie; et songez à bien jouer votre rôle de- médecin; car la seule chance qu’on ait de la faire départir de sa douceur habituelle, c’est de ne pas entrer, comme elle l’entend, dans son éternelle visée de consultation.
Après avoir traversé plusieurs pièces, la Peyrade et son conducteur étaient près de pénétrer dans celle où d’ordinaire se tenait Lydie, quand elle n’avait pas besoin de plus d'espace pour bercer, en marchant, son enfant imaginaire; mais, tout à coup, ils furent arrêtés par deux ou trois accords plaqués magistralement sur un piano de la plus belle sonorité.
— Qu'est-ce que cela? demanda la Peyrade.
— C'est Lydie, répondit Corentin avec ce qu’on aurait pu appeler un mouvement d’orgueil paternel; elle est admirablement bonne musicienne, et, si elle n’écrit plus, comme au temps où elle était lucide, de délicieuses mélodies, sous ses doigts elle en fait naître qui souvent me vont à l’âme... L'âme de Corentin, ajouta en souriant le petit vieillard, c’est, je pense, faire de la virtuose un
assez bel éloge! Mais, asseyons-nous pour lécouter ; si 1. 19
nous entrions, le concert aussitôt prendrait fin, et la consultation commencerait. :
La Peyrade était stupéfait en écoutant une improvisation où l’union si rarement parfaite de l’inspiration et de la science ouvrait à sa nature impressionnable une source d'émotions aussi profondes qu’imprévues, Corentin jouissait de la surprise que de moment en moment le Proven-
çal exprimait par des exclamations admiratives, et, faisant,
valoir sa marchandise :
— Hein! comme c’est joué! disait-il; Listz ne lui va pas à la cheville!
À un scherzo très-vif, l’exécutante fit succéder les premières notes d’un adagio. |
— Ah! elle va chanter, dit Corentin reconnaissant le motif.
— Elle chante aussi? demanda la Peyrade.
— Comme la Pasta et la Malibran; écoutez-moi ça!
En effet, après quelques mesures d’une ritournelle en arpéges éclata une voix vibrante dont le timbre parut remuer le Provençal jusque dans les profondeurs de son être.
— Comme la musique vous impressionne! dit Corentin. Vous étiez décidément faits l’un pour l’autre.
De son geste, la Peyrade imposait silence au causeur, et, à mesure que tombaient les notes, accrue de moment en moment, son émotion finit par lui arracher ce cri, dont à son tour Corentin parut vivement frappé :
— Oh! mon Dieu! c’est bien le même air, la même voix!
— Est-ce que déjà, demanda le grand homme de police, vous auriez rencontré Lydie quelque part,
— Je ne sais pas..., je ne pense pas, répondit la Peyrade d’une voix entrecoupée, et, dans tous les cas, il y aurait bien longtemps... Mais cet air... , cette voix... ; il me semble.
— Entrons, dit Corentin.
Et, ouvrant brusquement la porte, il entraîna après lui le Provençal.
Tournant le dos à la porte et empêchée par le bruit du piano d'entendre ce qui se passait derrière elle, Lydie ne s’aperçut de rien.
— Voyez! dit Corentin, avez-vous d'elle un souvenir?
La Peyrade avança de quelques pas, et, aussitôt que seulement il eut pu apercevoir le profil de la folle :
— C’est elle! s’écria-t-il éperdu en joignant avec bruit les mains au-dessus de sa tête,
— Silence! avait répondu Corentin.
Mais, au cri poussé par Théodose, Lydie s'était retournée, et, son attention s’arrêtant sur Corentin :
— Que vous êtes méchant et ennuyeux, dit-elle, de venir me troubler ainsi! Vous le savez bien, je n’aime pas qu’on m'écoute. Ah! mais non! ajouta-t-elle en voyant J’habit noir de la Peyrade, vous m’'amenez le docteur : c’est bien gentil à vous, j'allais vous prier de l'envoyer chercher : la petite ne fait que crier depuis ce matin; j'ai beau chanter pour l’endormir, rien n'y fait.
Et dans un coin où, avec deux chaises renversées et les coussins d'un divan, elle avait fait quelque chose qui ressemblait à une barcelonnette, elle courut chercher ce qu’elle appelait son enfant.
Tout en allant vers la Peyrade, pendant que d’une main
elle portait son précieux fardeau, de l’autre, n’ayant des yeux que pour la folle création de son cerveau malade, Lydie était censée arranger le bonnet de sa petile chèrie. À mesure qu’elle approchait, tremblant, pâle, l'œil fixe, Théodose, qui maintenant voyait à plein mademoiselle de la Peyrade, reculait d’un mouvement où se marquait la terreur, et il ne s'arrêta qu'au moment où un siége placé derrière lui lui fit perdre l'équilibre et le reçut dans sa chute.
Un homme de la force de Corentin, et qui, d’ailleurs, savait jusqu'aux moindres détails de l’horrible drame dans lequel Lydie avait perdu la raison, avait déjà tout deviné et tout compris, mais il entrait dans ses idées de laisser éclater au milieu de ces affreuses ténèbres la vive lumière de l'évidence.
— Tenez, docteur, disait cependant Lydie en écartant les langes dont, à mesure qu’elle les détachait, elle plaçait les épingles entre ses lèvres, voyez si elle ne maigrit pas à vue d'œil!
La Peyrade n’avait garde de répondre ; le visage caché par son mouchoir, il laissait échapper de sa poitrine une respiration haletante qui ne lui eût pas permis de prononcer une parole.
Alors, avec un de ces mouvements d’impatience fébrile auxquels la prédisposait son état mental :
— Mais regardez-la donc, docteur! s’écria-t-elle en prenant vioremment le bras de Théodose et en le forçant à lui laisser voir ses traits... Mon Dieu! fit-elle aussitôt qu'elle eut envisagé le Provençal.
Et, laissant tomber le paquet de linge qu’elle tenait
dans ses bras, elle se rejeta vivement en arrière. Ses yeux devinrent hagards; passant vivement ses mains blanches sur son front et dans ses cheveux qu’elle mit en désordre, elle semblait faire effort pour obtenir de sa mémoire un souvenir endormi et rebelle. Ensuite, comme une cavale épouvantée qui vient flairer l’objet dont elle a reçu une impression de terreur, elle se rapprocha lentement, et, se courbant à moitié pour voir de plus près le visage que le Provençal tenait baissé et cherchait à lui dérober, au milieu d’un inexprimable silence, elle donna quelques secondes à cet examen. Tout à coup un cri terrible s'échappe de sa poitrine, elle court se réfugier dans les bras de Corentin et, se serrant contre lui d’une étreinte forcenée :
— Sauvez-moi! sauvez-moi! s’écria-t-elle, c’est lui! le méchant! l’indigne ! C’est lui qui a tout fait.
Et, de son doigt étendu, elle semblait clouer à sa place le misérable objet de son horreur.
Après cette explosion, elle balbutia quelques paroles sans suite, ses yeux se voilèrent; Corentin sentit le relàchement de tous les muscles par lesquels un moment il avait été serré comme dans un étau, et il reçut dans ses bras Lydie privée de sentiment, sans que la Peyrade, anéanti, eût même la pensée de s'approcher pour l'aider à la soutenir et à la déposer sur un divan.
— Ne restez pas ici, monsieur, dit Corentin. Allez dans mon cabinet; tout à l'heure j'irai vous y rejoindre.
Et, en effet, quelques minutes plus tard, la malade laissée aux soins de Kate et de Bruneau, et Perrache dépêché en toute hâte auprès du docteur Bianchon, Corentin se retrouvait avec la Peyrade.
— Vous voyez, monsieur, lui dit-il avec solennité, si, en poursuivant avec une sorte de passion la pensée de ce mariage, j'entrais bien dans les voies de Dieu.
— Monsieur, dit la Peyrade avec componction, je dois, en effet, vous avouer...
— C’est inutile, interrompit Corentin, vous n’avez rien à m'apprendre et c’est moi qui ai beaucoup à vous dire. Le vieux Péyrade, votre oncle, dans l'espérance de gagner une dot pour sa fille qu’il idolâtrait, s'était entremis, ce que vous ne ferez jamais, si vous m'en croyez, dans le dangereux maniement d’une affaire privée. Sur son chemin, dans cette affaire, il rencontra ce Vautrin dont vous me parliez hier et que la police n’avait pas encore absorbé, comme elle fit depuis. Votre oncle, tout habile qu'il était, n’était pas de force à jouter contre cet homme, qui, d’ailleurs, lui, dans le cercle de ses moyens, admettait tout : le meurtre, le poison, le viol. (Voir Splendewrs «et Misères des courtisanes.) Pour paralyser l’action de votre oncle, Lydie fut non pas enlevée, mais attirée hors de chez lui et conduite dans une maison d'apparence honnête, où, pendant dix jours, elle resta séquestrée, maïs sans concevoir trop d'inquiétude sur sa captivité et l’absence de son père : on était parvenu à lui persuader que tout se faisait par son ordre; aussi, monsieur, vous vous le rappelez, elle chantait!
— Oh! fit la Peyrade en se couvrant le visage de ses mains.
— Mise à rançon, reprit Corentin, l’infortunée jeune fille, si son père dans ce délai de dix jours n’exécutait pas ce qui lui avait été intimé, était réservée à un traitement
horrible. Un narcotique, un homme devant jouer le rüle que l’on fit jouer au bourreau avec la fille de Séjan.…
— Monsieur, monsieur, par grâce! s’écria la Peyrade,
— Je vous le disais bien hier, reprit Corentin, que peutêtre vous aviez sur la conscience autre chose que la maison Thuillier; mais vous étiez si jeune alors! Sans expérience, vous apportiez de votre pays cette brutalité, cette frénésie du sang méridional qui se rue dans une occasion telle quelle; et, d’ailleurs, on avait découvert votre parenté avec la victime, et, pour les artistes en forfaits qui préparaient la ruine d’une autre Clarisse Harlowe, le raffinement de votre intervention avait quelque chose de trop attrayant pour que même un plus habile et un plus roué que vous eût pu se flatter d'échapper aux enlacements dont. vous fûtes l’objet. Heureusement, la Providence a permis que, dans cette épouvantable histoire, il n’y eût rien que de réparable ; le même poison, selon qu’il est ernployé, peut donner la mort ou rendre la santé.
— Mais, monsieur, dit la Peyrade, ne serai-je pas pour elle un objet d'horreur, et cette réparation dont vous parliez me sera-t-elle possible ?
— Le médecin, monsieur, dit Kate en ouvrant la porte.
— Comment est mademoiselle Lydie? demanda vivement la Peyrade.
— Très-calme, répondit Kate; et tout à l'heure, comme, pour la décider à se mettre au lit, ce qu’elle ne voulait pas faire, disant qu’elle n’était pas malade, je lui apportais son paquet de chiffons : « Qu'est-ce que tu veux que je fasse de ça, ma pauvre Kate? m'a-t-elle dit d’un air tout étonné; si tu veux que je joue à la poupée, aies-en
donc une au moins qui soit un peu mieux tournée que celle-là. »
— Vous voyez, dit Corentin en serrant la main du Provençal, vous aurez été la lance d'Achille,
Et il sortit avec Kate pour aller recevoir Bianchon.
Resté seul, Théodose était depuis quelque temps livré aux réflexions que l’on peut se figurer, quand, la porte du cabinet venant à s'ouvrir, Bruneau, le valet de chambre, introduisit Cérizet.
En voyant la Peyrade :
— Ah! ah! je le savais bien, s’écria le commis grefñer, que tu finirais par voir du Portail... Eh bien, et le mariage, cela marche-t-il ?
— Mais c’est du vôtre, plutôt, répondit le Provençal, qu’il faut demander des nouvelles.
— Tiens! on t’a dit ça? Ma foi! oui, mon cher. Il faut faire une fin, après avoir longtemps vogué sur la mer orageuse... Tu sais qui j'épouse ?
— Oui, une jeune artiste, mademoiselle Olympe Cardinal, une protégée de la famille Minard, qui ‘donne trente mille francs pour son établissement.
— Lesquels, reprit Cérizet, joints à trente mille dont j'ai promesse de du Portail, si ton mariage se fait, et aux anciens vingt-cinq mille que m'a valus ton mariage qui ne se fera pas, forment un capital assez rondelet de quatrevingt-cinq mille ; avec ça, ma foi! et une jolie femme, il faudrait être bien abandonné du Ciel pour ne pas pouvoir aborder quelques affaires. Mais j'en ai une, avant toute chose, à traiter avec toi. Du Portail, trop occupé pour me recevoir, me renvoie ici afin que nous nous entendions
sur la manière d’inquiéter la nomination de Thuillier. As-tu quelque idée là-dessus?
— Non, et j'avoue même que, dans la situation d’esprit où m’a jeté la conversation que je viens d’avoir avec M. du Portail, je ne me sens pas une grande disposition à l'imaginative.
— Voici la situation, reprit Cérizet. Le gouvernement a sous main un autre candidat, qui ne s’est pas encore produit, parce que les arrangements ministériels avec lui ont été difficiles. Pendant ce temps, la candidature de Thuillier a fait du chemin; Minard, sur qui on avait compté pour une diversion, s’est bêtement tenu dans son coin; la saisie de votre brochure a donné à ton stupide protégé un certain parfum de popularité. Bref, le ministère a peur de le voir passer, et rien ne lui serait plus désagréable que sa nomination. Les pompeux imbéciles comme Thuillier, c’est horriblement embarrassant dans l'opposition : ce sont des cruches sans anse, on ne sait par où les prendre.
— Monsieur Cérizet, dit la Peyrade, commençant à prendre le ton protecteur et voulant d’ailleurs savoir jusqu’à quel point son interlocuteur était dans la confidence de Corentin, je vous trouve bien au fait de la pensée intime du gouvernement : est-ce que vous auriez trouvé le chemin de certaine caisse de la rue de Grenelle?
— Non. Tout ce que je vous dis là, repartit Cérizet, car il paraît que décidément le tu est supprimé entre nous, je le tiens de du Portail.
— Ah çà! dit la Peyrade en baissant la voix, qu'est-ce que c’est au juste que du Portail, puisque tu 4 avec lui
en relation depuis quelque temps? Un homme de ta force a dû pénétrer le personnage, qui, entre nous, me paraît avoir quelque chose d'assez mystérieux.
— Mon ami, répondit Cérizet, du Portail est un homme assez fort. C’est un vieux finaud qui me fuit l'effet d'avoir été employé dans l’administration des domaines, où äl a dû occuper quelque direction dans les départements supprimés lors de la chute de l'Empire, comme qui dirait le département de la Dyle, de la Doire, de Sambre-et-Meuse ou des Deux-Nèthes.
— Oui... dit la Peyrade.
— Là, continua Cérizet, 11 me paraît avoir fait sa pelote, et, ce qui est assez ingénieux, ayant une fille naturelle, il s’est arrangé un petit marchepied de philanthropie en Ja donnant pour la fille d’un de ses amis nommé Peyrade, qu'il aurait recueillie. Maintenant, pour corroborer la vraisemblance de cette version, ton nom de la Peyrade lui aurait donné l'idée de te la faire épouser, parce qu’enfin il fallait bien la marier à quelqu'un.
— Très-bien! mais ses relations intimes avec le gouvernement, et ce souci qu’il prend des élections, comment les exp'iques-tu?
— On ne peut plus naturellement, répondit Cérizet. Du Portail est un homme qui aime Pargent et qui aime à se mêler; il rend à Rastignac, le grand faiseur électoral, et qui est, je crois, son compatriote, quelques services en amateur; l’autre, en échange, lui donne des nouvelles avec lesquelles il joue à la Bourse,
— C’est Ini qui t'a fait toutes ces confidences? demanda la Peyrade,
— Pour qui me prends-tu? repartit Cérizet; avec le vieux brave homme, dont tu vois que j'ai déjà tiré la promesse de trente mille francs, je fais le niais et je m’aplatis, mais j'ai fait causer Bruneau, le vieux valet de chambre. Ta peux entrer dans la maison, mon cher, du Portail est puissamment riche, il te fera nommer sous-préfet; et puis, de là à une préfecture, avec la fortune que tu auras, tu comprends qu’il n’y a qu’un pas.
— Je te remercie de ces renseignements, dit la Peyrade; au moins je saurai sur quel pied danser; mais, toimême, comment l’as-tu connu ?
— Oh! c’est toute une histoire; par mon intermédiaire, il est rentré dans la possession d’une forte partie de diamants qui lui avaient ét5 dérobés.
A ce moment parut Corentin :
— Tout va au mieux, dit-il à la Peyrade. La raison paraît en très-bonne voie de revenir. Bianchon, à qui je n’ai rien dû laisser ignorer, désire avoir avec vous une conférence. — Ainsi, mon cher monsieur Cérizet, nous remettrons à ce soir, si vous le voulez bien, notre petite étude de l'affaire Thuillier.
— Eh bien, le voilà enfin! dit Cérizet en frappant sur l'épaule de la Peyrade.
— Oui, dit Corentin, et vous savez ce que je vous ai promis, vous pouvez y compter,
Cérizet sortit tout joyeux.
Le lendemain du jour où entre Corentin, la Peyrade et Cérizet avait dû se tenir cette conférence qui avait pour objet la mise en état de siége de la candidature de Thuillier, celui-ci devisait avec sa sœur de la lettre par laquelle
Théodose avait déclaré renoncer à la main de Céleste, et il se montrait surtout préoccupé de ce post-scriptum laissant entrevoir que le Provençal pourrait ne pas garder la rédaction en chef de l'Écho de la Bièvre. À ce moment, Henri, son domestique, vint lui demander s’il voulait recevoir M. Cérizet,.
Le premier mouvement de Thuillier fut d’éconduire ce visiteur si imprévu. Toutefois, en y pensant mieux, il se représenta que, dans l’embarras où d’un moment à l’autre il se sentait menacé d'être laissé par la Peyrade, Cérizet pouvait lui être une précieuse ressource. En conséquence, il ordonna qu’on l’introduisit.
Son accueil fut néanmoins très-froid et en quelque sorte expectant. Quant à Cérizet, 1l se présenta sans embarras et comme un homme qui avait calculé les conséquences de sa démarche.
— Eh bien, mon cher monsieur, dit-il à Thuilliér, commencez-vous à être un peu édifié sur le sieur la Peyrade ?
— Qu’entendez-vous par là? demanda le vieux beau.
— Mais l’homme, répondit Cérizet, qui, après avoir tant intrigué pour épouser votre filleule, rompt brusquement ce mariage, comme un de ces jours il rompra le contrat léonin qu'il vous a fait souscrire pour sa rédaction en chef, ne doit pas, ce me semble, être de votre part l’objet d’une confiance aussi aveugle que par le passé.
— Ainsi, dit vivement Thuillier, vous avez quelques données relativement à l'intention où serait la Peyrade de ne pas rester avec moi au journal?
— Non, dit le banquier des pauvres; dans Ics termes où je suis avec lui, vous comprenez que je ne l’ai pas vu et que j'ai encore moins reçu ses confidences. Mais, pour tirer une induction, je pars du caractère bien connu du personnage, et vous pouvez tenir pour certain que, du jour où il trouvera sa belle à vous quitter, il vous plantera là, comme on quitte un vieux paletot; j'ai passé par là et vous parle d’expérience.
— Vous aviez donc eu avec lui quelques démêlés avant l'affaire de la gérance ? demanda Thuillier.
— Parbleu! repartit Cérizet; l'affaire de cette maison qu'il vous a fait faire, c'était moi qui avais levé le lièvre. Il devait me mettre en relation avec vous, me ménager la principale location de l’immeuble; mais la malheureuse histoire de cette enchère étant arrivée, il en a profité pour m’évincer et se réserver tous les bénéfices de la combinaison.
— Les bénéfices! fit remarquer Thuillier, je ne vois pas qu’ils aient été pour lui très-notables, et, excepté le mariage que lui-même refuse aujourd’hui.
— Comment ! interrompit l’usurier, dix mille francs d’abord qu’il a tirés de vous, sous prétexte de cette croix que vous attendez encore, puis les vingt-cinq mille francs dus à madame Lambert, et que vous avez cautionnés, et que vous pourriez fort bien payer comme un joli garçon.
— Qu'est-ce que j'apprends! s’écria Brigitte en bondissant, vingt-cinq mille francs que tu as cautionnés ?
— Oui, mademoiselle, repartit Cérizet; derrière la somme que cette femme avait autant prêtée que moi, il yavait un mysière, et, si je n’avais pas mis la main sur
l'explication véritable, il y avait certainement quelque chose de fort sale au fond. Mais la Peyrade a eu l’habileté de se blanchir auprès de monsieur votre frère et de s'imposer alors comme un homme méconnu et nécessaire.
— Mais, interrompit Thuillier, comment avez-vous su que j'avais cautionné M. de la Peyrade, si vous ne l’avez pas vu depuis ce moment?
— Par cette servante, monsieur, qui dit à tout venant que maintenant elle est bien sûre d'être payée.
— Eh bien, dit Brigitte à son frère, tu fais de jolies affaires !
— Mademoiselle, repartit Cérizet, j'ai voulu inquiéter un peu M. Thuillier, mais, en réalité, je ne crois pas que vous perdiez rien. Sans savoir au juste le mariage que fait Ja Peyrade, il me paraît difficile que la famille veuille le laisser sous le coup de ces deux dettes honteuses, et, s’il le faut, je m'y entremettrai.
— Monsieur, dit Thuillier, en vous remerciant de votre officieuse intervention, permettez-moi de vous dire qu’elle me surprend un peu, car la façon dont nous nous sommes quittés ne devait pas me la faire espérer.
— Ah çà! dit Cérizet, est-ce que par hasard vous pensez que je vous en aie voulu ? Je vous ai plaint, voilà tout; je vous ai vu sous le charme et me suis dit qu’il fallait vous laisser expérimenter le la Peyrade, mais je savais bien que le jour de la justice ne tarderait pas à luire pour moi. Avec ce monsieur, les mauvais procédés ne se font jamais long= temps attendre.
— Permettez, dit Thuillizr, je ne prends pas pour un mauvais procédé la rupture du mariage dont il avait été
question ; la chose s'est faite, en quelque sorte, d’un commun accord.
— Et l'embarras où ïl se propose de vous laisser, répondit Cérizet, en désertant brusquement sa position de rédacteur en chef, et la dette sous le coup de laquelle il vous a placé, vous prenez aussi cela pour une galanterie?
— Monsieur Cérizet, dit Thuillier se tenant toujours sur la réserve, je le disais une fois à la Peyrade, il n’y a pas d'homme indispensable, et, la rédaction en chef de . mon journal venant à vaquer, je suis certain que je verrais aussitôt bien des empressés venant m'offrir leurs services.
— Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Cérizet ; vous tomberiez bien mal, car vous me feriez l’honneur de désirer mon concours, que je serais dans limpossibilité de vous l’accorder. Il y a longtemps que je suis dégoûté des journaux; je m'étais, je ne sais comment, laissé entortiller par la Peyrade pour faire encore avec vous une campagne, mais, cette dernière expérience n'ayant pas été heureuse, je me suis bien promis qu’on ne m’y prendrait plus : c'était de tout autre chose qu’une affaire de presse que j'étais venu vous parler.
— Ah! fit Thuillier,
— Oui, reprit Cérizet; me rappelant la manière ronde dont vous aviez traité l'affaire de cette maison où j'ai l'honneur d’être reçu par vous, j'avais pensé que je ne pouvais pas mieux m'adresser pour quelque chose du même genre que je me trouve avoir en ce moment sous la main. Mais, moi, je ne ferai pas comme la Peyrade. Je ne vous dirai pas que je veux épouser votre filleule et que
je fais ce que je fais par amitié et par dévouement pour vous. C’est une affaire, j'y veux d’abord une part; ensuite, je crois que mademoiselle doit trouver assez lourde ladministration de cet immeuble, car je remarquais tout à l'heure que toutes vos boutiques sont encore à louer. Eh bien, si elle voulait reprendre cette idée de principale location que la Peyrade a étouffée, ceci pourrait entrer en compte dans notre partage des bénéfices. Voilà, monsieur, l’objet de ma visite, et vous voyez que la question journal y est étrangère de tout point.
— Mais cette affaire, dit Brigitte, il faudrait d’abord la connaître.
— C'est précisément, répondit Cérizet, le contraire de celle que vous avez faite avec la Peyrade. Vous avez eu cette maison pour rien, mais vous étiez inquiétés par une surenchère. Eh bien, aujourd’hui il s’agit d’une ferme en Beauce, qui vient d’être vendue pour un morceau de pain, et, au moyen d’une légère addition de prix, vous pourriez l'avoir dans les conditions d’un bon marché fabuleux.
Et Cérizet expliqua tout le mécanisme de l'opération, détail dans lequel le lecteur nous dispensera d'entrer, attendu, selon toute apparence, qu’il y trouverait moins. d'intérêt que Brigitte. L’exposé était très-clair, très-net; il s'empara vivement de l'esprit de la vieille fille; et Thuillier lui-même, malgré toute sa défiance préventive, fut obligé de convenir que l'affaire dont on lui parlait avait au moins l'apparence d’une très belle spéculation.
— Seulement, il faudrait voir la chose, dit Brigitte.
On se rappelle que, pour l'affaire de la maison, elle
n’avait pas voulu donner la moindre parole à la Peyrade avant une descente sur lieux.
— Rien n’est plus facile, dit Cérizet : moi-même, pour le cas où nous ne traiterions pas ensemble, j’ai besoin de me rendre compte; mon intention était de faire ces jours-ci cette petite excursion; tantôt, si vous voulez, je serai à votre porte avec une chaise de poste; demain, de grand matin, nous serons rendus, nous donnerons notre coup d'œil, nous déjeunerons, et, demain soir, nous pouvons être ici pour l'heure du diner.
— Mais la poste, dit Brigitte, c’est bien grand seigneur; il me semble que la diligence.
— Avec les diligences, répondit Cérizet, on ne sait pas quand on arrive; du reste, vous n’avez pas à vous préoccuper de la dépense; le voyage, je le ferai toujours seul, si ce n’est pas avec vous : je vous offre donc deux places dans ma voiture. Eh bien, si l'affaire se conclut, quand nous serons à régler les parts, nous mettrons les frais en commun.
Pour les avares, les petits bénéfices sont souvent, dans les grandes affaires, d’une considération déterminante; après un peu de résistance pro forma, Brigitte finit par accepter l’arrangement proposé, et, le même jour, les trois associés prenaient la route de Chartres. Cérizet avait engagé Thuillier à ne pas aviser la Peyrade de ce voyage, de peur qu’il ne prit envie au Provençal de profiter de cette courte absence pour lui ménager quelque coup de jarnac,.
Le lendemain, sur les cinq heures du soir, le trio était de retour; et le frère et la sœur, qui en présence de Cé-
rizet n’avaient pas eu la liberté de se communiquer leurs impressions, furent tous deux d'avis que l'acquisition serait excellente. Ils avaient trouvé des terres de première qualité, des bâtiments d'exploitation dans un parfait état, du bétail et un matériel ayant très-bonne mine; et devenir propriétaire d’un bien rural, c'était pour Brigitte la der-. nière consécration de l’opulence.
— Minard, dit-elle, n’a que sa maison de ville et des capitaux; nous, nous aurons de la terre, un bien-fonds; on n’est pas riche sans cela.
Thuillier n’était pas tellement sous le charme de ce rêve, dont la réalisation était d’ailleurs à un terme assez éloigné, qu’il en perdit de vue la députation et le journal. Un de ses premiers soins fut de demander le numéro qui avait paru le matin.
— 1] n’est pas arrivé, répondit le domestique,
— Comme la distribution se fait bien! dit Thuillier avec humeur, le propriétaire n’est pas même servi!
Et, quoique l’heure du diner approchât, et qu'après Ja traite qu’il venait de faire il eût été plus en humeur d'aller se mettre au bain que de courir rue d’Enfer, Thuillier prit un cabriolet et se rendit au bureau de l'Écho.
Là, mécompte nouveau : le journal était fait, tous les employés partis, aussi bien que la Peyrade; et quant à Coflinet, qui, ne se trouvant plus à son poste de garçon de bureau, aurait dû au moins se trouver à son poste de concierge, il était alié en course, dit sa femme, et avait emporté la clef de l'armoire où se conservait la collection du journal. Impossible donc de se procurer le numéro que le malheureux propriétaire était venu chercher de si loin.
Peindre l'indignation de Thuillier serait impossible: se promenant à grands pas dans le bureau de rédaction, et se parlant haut à lui-même, comme on fait dans les situations passionnées :
— Je les flanquerai tous dehors! s’écria-t-il,
Et nous sommes obligé d’adoucir l'énergie de sa furieuse exclamation.
Comme il achevait cet anathème, on frappa à la porte de la pièce qui venait d’en être témoin.
— Entrez! cria Thuillier d’un ton où se peignaicnt son impatience et sa colère.
Parut alors Minard, qui se précipita dans ses bras.
— Mon bon, mon excellent ami! se prit à dire le maire du onzième en faisant succéder à son embrassade une chaude poignée de main.
— Quoi donc? qu'est-ce? répondit Thuillier sans pouvoir rien comprendre à cette chaleur de démonstrations.
— Ah! mon cher, continua Minard, c’est un procédé admirable, on n’est pas plus chevaleresque, plus désintéressé! aussi l'effet est énorme dans tout l’arrondissement, |
— Mais quoi, encore un coup? s’écria Thuillier impatienté.
— L'article, la démarche, poursuivit Minard, tout est d’une noblesse, d’une élévation!
— Mais quel article ? quelle démarche? dit le propriétaire de l’Écho, tout à fait hors de lui.
— L'article de ce matin, répondit Minard.
— l’article de ce matin?
— Ah çà! voyons, est-ce que vous l’avez écrit en dor-
mant, ou, comme M. Jourdain faisait de la prose, faitesvous de l’héroïsme sans le savoir ?
— Moi! je n’ai pas fait d'article, s’écria Thuillier, j'étais absent de Paris depuis hier et je ne sais pas même ce qu'il y a dans le journal de ce matin; il n'y a pas ici seulement un garçon de bureau pour me donner un numéro.
— Je l'ai là, dit Minard en tirant de sa poche le numéro tant désiré; si la rédaction n’est pas de vous, au moins vous l'avez inspirée, et, dans tous les cas, l’acte reste.
Thuillier s'était précipité sur la feuille que venait de lui remettre Minard, et il dévorait plutôt qu'il ne lisait l’article qui suit :
« Assez longtemps, le propriétaire de ce journal régénéré a subi sans se plaindre et sans y répondre les làches insinuations dont une presse vénale abreuve tout citoyen qui, fort de ses convictions, refuse de passer sous les fourches Caudines du pouvoir. Assez longtemps, un homme qui a déjà fait ses preuves de dévouement et d’abnégation dans les importantes fonctions de l’édilité parisienne a laissé dire qu’il n’était qu’un ambitieux et qu’un intrigant. M. Jérôme Thuillier, du haut de sa dignité, a vu passer avec mépris ces insultes grossières ; et, encouragés par son dédaigneux silence, des écrivains stipendiés ont pu écrire qu’un journal, œuvre de conviction et du patriotisme le plus désintéressé, n'était que le marchepied d'un homme et la spéculation d’un coureur de députation. M. Jérôme Thuillier, devant ces imputations, est resté im= passible, parce que la justice et la vérité sont patientes,
et qu’il voulait d’un seul coup écraser le reptile, Le jour de cette exécution est arrivée. »
— Diantre de la Peyrade! dit Thuillier en s’arrétant à cette phrase ; comme c’est touché!
— Ah! c'est magnifique! s’écria Minard.
Reprenant à haute voix :
« Tout le monde, amis et ennemis, continua Thuillier, rendra à M. Jérôme Thuillier ce témoignage qu’il n’avait rien fait pour accaparer une candidature venue spontanément s'offrir à lui. »
— C'est évident, dit encore Thuillier en s’interrompant. Puis, continuant de lire :
« Mais, puisque ses sentiments ont été si odieusement dénaturés, ses intentions si indignement travesties, M. Jérôme Thuillier se doit à lui-même, et surtout il doit au grand parti national dont il est l’un des humbles soldats, de donner un exemple qui confonde les vils sycophantes du pouvoir, »
— La Peyrade me pose vraiment très-bien, dit Thuillier en suspendant encore sa lecture, et je comprends maintenant pourquoi il a empêché qu'on ne m’envoyât le journal, il voulait jouir de ma surprise... Qui confonde les vils sycophantes du pouvoir, reprit-il après cette réflexion.
« M. Thuillier a si peu fondé un journal d'opposition
dynastique pour poser et soutenir son élection, qu’au moment même où cette élection semble entourée des chances les mieux dessinées et les plus désespérantes pour ses rivaux, il déclare ici publiquement, de la manière la plus formelle, la plus absolue cet la plus irrévocable, RENONCER A SA CANDIDATURE.
— Comment! comment ! s’écria Thuillier, ciuyant avoir mal lu ou avoir mal compris.
— Allez donc! dit le maire du onzième.
Et, comme Thuillier, l'air égaré, ne paraissait pas disposé à poursuivre, Minard lui prit le journal des mainseet, lisant en son lieu et place :
« .… Renoncer, continua-t-il, à sa candidature, et engager les électeurs à reporter sur M. Minard, maire du onzième arrondissement et son ami et collègue dans les fonctions municipales, toutes les voix dont ils paraissaient disposés à l’honorer.
— Mais c'est une infamie! s’écria Thuillier recouvrant la parole, vous avez acheté ce jésuite de la Peyrade.…
— Ainsi, dit Minard stupéfait de l'attitude de Thuillier, l'article n’était pas convenu avec vous ?
— Le misérable a profité de mon absence pour le glisser. dans le journal; je m'explique maintenant pourquoi il a empêché qu’on ne m’envoyât le numéro, |
— Mon cher, dit Minard, ce que vous dites là paraîtra
à tout le monde bien incroyable.
— Mais je vous dis que c'était une trahison, un guet-
apens abominable... Renoncer à ma candidature! et pourquoi y renoncerais-je ?
— Vous comprenez, mon cher, dit Minard, s’il y a abus de confiance, j'en suis désolé, mais j'ai lancé ma circulaire électorale, et, ma foi, maintenant à l’heureux l’heureux !
— Laissez-nous donc, dit Thuillier, c’est une comédie payée par vous!
— Monsieur Thuillier, s’écria Minard d’un ton menaçant, je ne vous engage pas à répéter cette parole, à moins
que vous ne soyez décidé à m’en rendre raison. = Heureusement pour Thuillier, qui nous a fait précédemment sa profession de foi sur le courage civil, il fut dispensé de répondre par Coffinet ; ouvrant la porte du bureau de rédaction, le garçon de bureau annonça :
— MM. les électeurs du douzième arrondissement.
L’arrondissement était représenié par cinq personnes. Un pharmacien, président de la députation, interpella Thuillier dans les termes suivants :
— Nous sommes venus, monsieur, après avoir pris Connaissance d’un article inséré ce matin dans l'Écho de la Bièvre, vous demander quelles sont au juste l’origine et la portée de cet article, trouvant incroyable qu'après avoir brigué nos suffrages, vous veniez, au moment de l’élection, par un puritanisme mal entendu, jeter le désordre et la désunion dans nos rangs et probablement assurer le triomphe du candidat ministériel, Un candidat ne s’appartient plus, il appartient aux électeurs qui ont promis de l’honorer de leurs votes, Du reste, continua l'orateur en jetant un coup d'œil sur Minard, la présence en ces lieux du candidat que vous prenez la peine de nous re-
commander indique qu'entre vous et lui il y a connivence, et je n’ai pas besoin de demander qui l’on trompe
— Mais non, messieurs, dit Thuillier, je ne renonce pas à ma candidature. Cet article a été écrit et imprimé sans mon aveu. Demain, vous en verrez le démenti dans le journal même, et en même temps vous apprendrez que l’infâme qui a trahi ma confiance a cessé d’appartenir à la rédaction.
— Ainsi, dit l’orateur, malgré votre déclaration contraire, vous continuez d’être le candidat de l’opposition ? :
— Oui, messieurs, jusqu’à la mort, et je vous prie d'user dans le quartier de toute votre influence pour que l'effet de ce guet-apens soit neutralisé officieusement jusqu’au moment où je pourrai officiellement lui opposer le désaveu le plus formel.
— Très-bien! très-bien! dirent les électeurs.
— Et, quant à la présence de M. Minard, mon concurrent, en ces lieux, je ne l’ai pas provoquée, et, au moment où vous êtes entré, j'étais engagé avec lui dans l’explication la plus vive.
— Très-bien! très-bien ! firent encore les électeurs.
Et, après avoir cordialement serré la main du pharmacien, Thuilier reconduisit la députation jusqu'aux confins de l’appartement,.
De retour dans la salle de rédaction :
— Mon cher Minard, dit Thuillier, je retire la parole qui vous a blessé, mais vous pouvez voir maintenant ce qu’il devait y avoir de bonne foi dans mon indignation.
Coffinet ouvrit de nouveau la porte et annonça :
— MM. les électeurs du onzième arrondissement.
L’arrondissement était cette fois représenté par sept personnes. Un marchand bonnetier, président de la députation, adressa à Thuillier le petit speech qui suit :
— Monsieur, c’est avec une sincère admiration que nous avons appris ce matin, par votre journal, le grand acte civique duquel nous sommes tous généralement touchés. Vous faites preuve, en vous retirant, d’un désintéressement peu ordinaire, et l’estime de vos concitoyens.
— Permettez, dit Thuillier en interrompant, je ne dois pas vous laisser poursuivre ; l’article dont vous voulez bien me féliciter a été inséré par erreur.
— Comment! dit le bonnetier, vous ne vous retirez pas? et vous pouvez penser qu'à côté de la candidature de M. Minard, dont la présence en ces lieux me paraît alors assez singulière, votre insistance a quelque chance de succès?
— Monsieur, dit Thuillier, veuillez engager MM, les électeurs à attendre le numéro de demain, jy fournirai les explications les plus catégoriques. L'article d’aujourd’hui est le résultat d’un malentendu.
— Tant pis, monsieur, dit le bonnetier, si vous manquez l’occasion de vous placer dans l'opinion de vos concitoyens à côté des Washington et autres grands hommes de l'antiquité!
— À demain, messieurs, ait Thuiïllier; je n’en suis pas moins sénsible à votre démarche, et, quand vous saurez toute la vérité, j'espèré que vous ne trouverez pas que j'aie démérité de votre estime.
— C'est un assez drôle de gàchis que tout cela! dit à haute voix un électeur.
— Oui, dit un autre, on a un peu l’air de nous faire poser !
— Messieurs! messieurs! dit le président de la députation en mettant le holà, à demain! nous lirons les explications du candidat. £
Et la députation se retira.
Il est peu probable que Thuillier l’eût reconduite au delà de la première porte, mais, dans tous les cas, il en fut empêché par la Peyrade qui entrait au même moment,
— Je viens de chez toi, mon cher, dit le Provençal; on m'a dit que je te trouverais ici.
— Et, sans doute, vous y venez dans le dessein de me donner des explications sur l'étrange article que vous vous êtes permis d'insérer en mon nom? É
— Précisément, dit la Peyrade. L'homme que vous savez, et dont vous avez déjà éprouvé la puissante influence, me confia hier, dans votre intérêt, la pensée du gouvernement, et je restai convaincu qu’un échec était pour vous inévitable. Je voulus alors vous ménager une retraite digne et honorable.
— Fort bien, monsieur, dit Thuillier; mais vous savez que, dès à présent, vous n’appartenez plus à la rédaction de cette feuille?
— Je venais moi-même vous l’annoncer.
— Et sans doute régler le petit compte que nous avons ensemble. | — Messieurs, dit Minard, je vois que vous êtes en affaires, et je vous tire ma révérence. |
Minard une fois sorti :
— Voilà dix mille francs, dit la Peyrade, que je vous prie de remettre à mademoiselle Brigitte; plus, l’acte par lequel vous vous portiez caution à mon profit des vingtcinq mille francs dus à madame Lambert, dont voici le reçu.
— C'est bien, monsieur... dit Thuillier.
La Peyrade salua et sortit.
— Serpent ! dit Thuillier en le regardant aller.
— Cérizet a trouvé le mot, dit la Peyrade : un pompeux imbécile !
Le coup porté à la candidature de Thuillier fut mortel, mais Minard n'en profita pas. Pendant qu’ils se disputaient les suffrages des électeurs, un homme du château, un aide de camp du roi, arriva les mains pleines de bureaux de tabac et autre menue monnaie électorale, et, iroisième larron, passa entre les deux candidats occupés à se gourmer.
Il va sans dire que Brigitte n’eut pas sa ferme en Beauce : c'était un mirage à l’aide duquel Thuillier avait été attiré hors de Paris pour que la Peyrade püût faire son coup. Service rendu au gouvernement, cette mystification était en même temps la vengeance de toutes les humiliations que le Provençal avait subies.
Thuillier eut bien quelque soupçon de la complicité de Cérizet, mais celui-ci sut se justifier, et, en maquignonnant la vente de l’Écho de la Bièvre, qui était devenu un cauchemar pour son malheureux propriétaire, il se fit blanc comme neige.
Achetée par les soins de Goreniin, la pauvre feuille de
l'opposition devint un canard vendu le dimanche dans les.
cabarets, après avoir été confectionné dans les antres de la police.
Un mois environ après la scène où la Peyrade s'était assuré que, par une faute de son passé, il avait irrévocablement engagé son avenir, marié avec sa victime, qui avait alors d’assez longs intervalles lucides, mais qui ne devait recouvrer la plénitude de sa raison qu’à l’époque et à la condition précédemment indiquées par les médecins, le survivancier de Corentin était un matin avec lui dans son cabinet.
Prenant part à ses travaux, il faisait sous ce grand maitre l’apprentissage des difficiles et délicates fonctions auxquelles désormais il était rivé. Mais Corentin ne trouvait pas que son élève mît à cette initiation tout l’entrain et toute la belle humeur qu’il aurait désirés. Il s’apercevait bien que, dans la conscience du Provençal, il y avait le sentiment d’une déchéance morale; le temps devait avoir raison de cette impression, mais le calus n’était pas formé.
Après avoir décacheté un certain nombre d’enveloppes :
renfermant des rapports de ses agents, Corentin parcourait un instant de l’œil ces renseignements, beaucoup plus rarement utiles qu’on ne pourrait le supposer, puis il les jetait dédaigneusement dans un panier d’où ensuite ils sortaient en bloc pour être brûlés. Mais à l’un de ces rapports le grand homme de police parut donner une attention particulière ; pendant qu’il le parcourait, de temps à autre, un sourire venait effleurer ses lèvres; quand il eut achevé : ;
— Tenez, dit-il à la Peyrade en lui passant le manu-
/ \ à = ane S.
ÿ RS. #1] OP NT
scrit, voilà qui vous intéresse, et vous verrez si, dans notre métier, qui vous paraît, si grave, nous ne trouvons pas parfois la comédie sur notre chemin. Lisez tout haut, cela nous égayera,
Avant que la Peyrade eût comméncé à lire :
— 11 faut que vous sachiez, ajouta Corentin, que le rapport est du nommé Henri, que madame Komorn avait placé chez les Thuillier.
— Ainsi, dit la Peyrade, des domestiques donnés de votre main, c’est là un de vos moyens?
— Quelquefois, répondit Corentin : pour tout savoir, il faut user de toutes les ressources; mais, à ce sujet, il s’est débité nombre de bourdes. Il n’est pas vrai que la police, érigeant ce procédé en système, ait, à de certaines époques, au moyen d’un enrôlement général des laquais et femmes de chambre, étendu un vaste réseau sur l’intérieur des familles. Rien n’est absolu dans notre manière de faire; nous nous conduisons selon le temps et les circonstances. J'avais besoin d’une oreille et d’une influence chez les Thuillier, j'y avais lâché la Godollo; elle, de son côté, pour la seconder, installa là un de nos hommes, garçon intelligent, comme vous allez voir; mais, dans une autre occasion, je ferais arrêter un serviteur venant m'offrir de me vendre les secrets de son maïitre, et, par mes soins, un avis parviendrait à l'intéressé pour qu’il eût à se défier de la discrétion de son entourage.
« Monsieur le directeur de la police secrète, écrivait à Corentin le nommé Henri, je ne suis pas resté chez le petit baron, c’est un homme entièrement occupé de ses
plaisirs et jamais, chez lui, je n’eusse rien recueilli qui fût digne de vous être rapporté. J'ai trouvé une autre place, où j'ai déjà été témoin de plusieurs choses qui, à raison de la mission qui m'avait été confiée par madame la comtesse de Godollo, me paraissent devoir vous intéresser; je m’empresse donc de les porter à voire connaissance. La maison où je suis employé est celle d’un vieux savant nommé M. Picot, qui loge au premier, place de la Madeleine, dans la maison et l’appartement précédemment habités par mes anciens maîtres les Thuillier. »
— Comment! s'écria la Peyrade en interrompant sa lecture, le père Picot, ce vieux fou ruiné, occupant ce magnifique appartement?
— Allez, allez! dit Corentin; la vie est pleine de bien autres étrangetés; cela vous sera expliqué plus bas; notre correspondant — c’est leur défaut à tous de se noyer dans les détails — ne met que trop les points sur les 4.
Le nommé Henri ajoutait :
« Les Thuillier, depuis quelque temps, ont quitté cet appartement pour retourner dans leur quartier latin. Mademoiselle Brigitte ne s'était jamais beaucoup plu dans nos parages; son défaut absolu d'éducation l'y mettait mal à l’aise. De ee que je parle correctement, elle m’appelait l’orateur, ne pouvait pas souffrir M. Pascal, son concierge, vu qu’étant bedeau de la paroisse de la Madeleine, il a des formes; et même aux marchands du grand marché situé derrière l’église, et où elle s’approvisionnait
comme de raison, elle trouvait quelque chose à redire, se plaignant qu'ils avaient des airs capables, parce qu'ils ne sont pas mal embouchés comme à la Halle et qu’ils lui riaient au nez quand elle les chipotait sur les prix. Elle a donné sa maison en principale location à un appelé M. Cérizet, un homme très-laid et qui a le nez tout rongé, moyennant un revenu annuel de cinquante-cinq mille francs, Ce principal paraît s’y entendre; il vient d’épouser une actrice des petits théâtres et comptait occuper l’appartement du premier, où il parlait même d'établir, avec son ménage, les bureaux d’une Compagnie d'assurance vour la dot des enfants, quand M. Picot, arrivant d’Angleterre avec sa femme, une Anglaise très-riche, a vu l’appartement et en a offert un bon prix, ce qui a décidé: M. Cérizet à le lui céder; c’est pour lors que, par l'intermédiaire de M. Pascal, le concierge, avec lequel j'avais conservé de très-bons rapports, je suis entré chez ce M. Picot, »
— M, Picot, marié avec une Anglaise très-riche, dit la Peyrade en s’interrompant encore, c’est incompréhensible!
— Poursuivez donc, dit Corentin, je vous dis que vous comprendrez plus tard.
« La fortune de mon nouveau maître, poursuivit la Peyrade, est toute une histoire, et j'en parle à M. le directeur parce qu’une autre personne dont madame de Godollo s'était intéressée à son mariage s’y trouve étroitement mêlée. Cette autre personne est le nommé Félix Phellion, inventeur d’une étoile, et qui, de désespoir de ne pouvoir
se marier avec cette demoiselle que l’on voulait donner au sieur la Peyrade, que madame de Godollo a si bien turlupiné..… »
— Le maraud! dit le Provençal en parenthèse, comme il parle de moi! il ne sait pas encore à qui il a affaire...
Corentin rit beaucoup, puis il engagea son élève à poursuivre.
«… Qui, de désespoir de ne pouvoir se marier avec cette demoiselle, était parti pour l’Angleterre, où il devait s'embarquer pour un voyage autour du monde, ce qui est bien une idée d’amoureux. Apprenant son départ, M. Picot, son ancien professeur et qui s'intéresse beaucoup à lui, était aussitôt parti après lui pour s'opposer à ce coup de tête, et cela ne lui fut pas difficile. Les Anglais sont naturellement très-jaloux des découvertes, et, quand ils virent M. Phellion venant pour s’embarquer à la suite de leurs savants, ils lui demandèrent s’il avait un ordre de l'Amirauté; ce que n'ayant pas pu fournir, ils lui rirent au nez et partirent sans vouloir rien entendre, craignant qu'il n’en sût plus qu'eux. »
— Il arrange bien l’entente cordiale, votre M. Henri, dit gaiement la Peyrade.
— Oui, répondit Corentin; vous serez frappé, dans tous les rapports de nos agents, de cette tendance générale et continue au dénigrement, Mais, que voulez-vous! pour
faire le métier d’espions, on ne peut pas avoir des anges.
« Restés sur la plage, Télémaque et son mentor... » reprit la Peyrade,
— Vous voyez que nos hommes sont lettrés, fit remarquer Corentin.
« Télémaque et son mentor se disposaient à retourner en France, quand M. Picot reçut une lettre comme il n’y a que les Anglaises capables d’en écrire. On lui disait que l’on avait lu sa Théorie du Mouvement perpétuel: que l’on avait appris la magnifique découverte qu'il venait de faire d’une étoile; qu’on le regardait comme un génie au moins égal à Newton, et que, si la main de celle qui lui écrivait, jointe à quatre-vingt mille livres sterling ou deux millions de dot, pouvait lui convenir, elle était à sa disposition. M. Picot parut sensible à l’offre, et il alla au rendez-vous que lui donnait l’Anglaise, une femme d’au moins quarante ans, ayant le nez rouge, de grandes dents, et portant des lunettes. La première pensée du bonhomme avait été de la faire épouser à son élève; mais voyant bien que cela serait impossible, avant d’accepter pour son compte, il observa qu'il était vieux, aux trois quarts aveugle, qu’il n'avait pas découvert d'étoile et ne possédait pas un sou vaillant. L’Anglaise répondit que Milton n’était pas jeune non plus, et qu’il était tout à fait aveugle; que M. Picot ne paraissait avoir qu’une cataracte, qu’elle s’y connaissait, car elle était fille d’un chirurgien, et qu’elle le ferait opérer; qu’elle ne tenait pas absolument à ce qu’il eût découvert une étoile; que c'était le créateur de la Théorie du Mouvement perpéluel qui, depuis dix ans,
était l'homme de ses rêves et auquel elle offrait de nouveau sa main, avec quatre-vingt mille livres sterling de dot ou deux millions. M. Picot repartit que, si la vue lui était rendue et que l’on consentit à aller habiter Paris, attendu qu'il détestait l'Angleterre, il se laisserait épouser. L'opération fut faite, et bien faite, et, au bout de trois semaines, les nouveaux époux arrivaient dans la capitale. Tous ces détails, je les tiens de la femme de chambre de madame, avec laquelle je suis au mieux. »
— Voyez-vous, le fat! dit en riant Corentin.
« Mais ce qui me reste à raconter à M. le directeur, c'est des faits dont je puis parler de visu, et que je suis, par conséquent, en mesure de lui certifier. — Aussitôt que M. et madame Picot eurent achevé leur installation, qui se fit de la manière la plus somptueuse et la plus confortable, mon maître me chargea d’un certain nombre d’invitations à diner pour la famille Thuiïllier, pour la famille Colleville, pour la famille Minard, pour M. l'abbé Gondrin, « vicaire de la Madeleine, et enfin pour presque tous les
convives d’un diner où, un mois auparavant, il s'était
trouvé de raccroc chez les Thuillier, et où il s’était conduit d’une façon assez singulière. Toutes les personnes qui reçurent ces lettres furent si étonnées d’apprendre que le vieux bonhomme Picot était marié richement et occupait l’ancien appartement des Thuillier, qu’en général elles vinrent chez M. Pascal, le concierge, pour voir Si elles n'étaient pas dupes d’une mystification. Les renseignements ayant été reconnus sincères et véritables, toute
la société se trouva exacte au rendez-vous; mais, pour M. Picot, il ne s’y. trouva pas. On était reçu par madame Picot, qui, parlant très-peu français, disait à tous les arrivants : Mon méri vient tout à l'heure, et ensuite ne pouvait faire aucune autre conversation, en sorte que la réunion était très-froide et très-mal à l’aise. Enfin M. Picot arrive; on est d’abord stupéfait de voir, au lieu d’un vieil aveugle mal mis, un beau jeune vieillard portant bien son bois, comme M. Ferville, du Gymnase, et qui dit d’un air ‘dégagé :
» — Je vous demande pardon, mesdames, de ne pas m'être trouvé là au moment de votre arrivée, mais j'étais à l’Académie des sciences où j'attendais le résultat d’une élection, celle de M. Félix Phellion, que vous connaissez tous, et qui vient d’être nommé à l’unanimité moins trois Voix.
» Cette nouvelle parut faire de l'effet sur [a réunion. Alors, M. Picot reprit :
» — J'ai aussi, mesdames, des excuses à vous faire pour la manière un peu insolite dont je me suis conduit, il y a quelques semaines, dans le lieu même qui nous réunit aujourd’hui. Mais j'avais pour excuse mon infirmité, les embarras d’un procès, une vieille gouvernante qui me volait et me tourmentait en mille manières, et dont j'ai le bonheur d’être débarrassé. Aujourd’hui, vous. me voyez rajeuni, riche des bienfaits de l’aimable femme qui m’a donné sa main, et je me trouverais dans la plus heureuse disposition pour vous recevoir comme il convient, si le souvenir de mon jeune ami, dont le choix de l’Académie vient de consacrer l'illustration, ne jetait pas
sur ma pensée un voile de tristesse. Tous ici, continua M. Picot en élevant la voix, nous fûmes coupables envers lui : moi, d'ingratitude quand il m’attribuait la gloire de sa découverte et le prix dû à ses travaux immortels, et qu'il devait plus tard, en m’attirant en Angleterre, être la cause du bonheur venu me chercher sur mes vieux jours; cette demoiselle que je vois là-bas, des larmes dans les yeux, de l'avoir follement accusé d’athéisme; cette autre demoiselle à la figure sévère, d’avoir répondu avec dureté à une noble démarche de son vieux père, dont elle aurait dû mieux accueillir les cheveux blancs; M. Thuillier, de l’avoir sacrifié à son ambition; M. Colleville, de n’avoir pas fait son rôle de père, qui était de vouloir pour le mari de sa fille le plus digne et le plus honnête; M. Minard, de l'avoir jalousé en voulant pousser son fils à sa place. Il n’y a ici que deux personnes, madame Thuillier et M. l’abbé Gondrin, qui lui aient rendu pleine justice! Eh bien, je le demande à cet homme de Dieu, n'y a-t-il pas quelquefois à douter de la justice divine, quand ce généreux jeune homme, notre victime à tous, est, à l'heure qu'il est, livré aux flots et aux tempêtes, et quand, durant trois longues années, il va laisser après lui le souci de son retour?
» — Elle est bien grande, la Providence, moñsieur! répondit l'abbé Gondrin; Dieu protégera M. Félix Phellion au milieu des périls, et, dans trois ans, j’en ai la ferme espérance, il sera rendu à ses amis. à:
» — Mais, dans trois. ans, reprit M. Picot, sera-t-il temps encore? Mademoiselle Colleville l'aura-t-élle at-… tendu? LR A
[2 & rt ne LA s F1 Cr
» — Oui, je le jure! s’écria la jeune fille, entraînée par un mouvement dont elle ne fut plus maîtresse.
» Et aussitôt, ioute honteuse, elle se rassit en fondant en larmes.
» — Et vous, mademoiselle Thuillier, continua M. Picot, et vous, madame Colleville, permettrez-vous à cette enfant de se réserver pour celui qui est si digne d’elle?
» — Mais oui! mais oui! cria-t-on de toutes parts; car la voix de M. Picot, qui est pleine et sonore, et où on sentait comme des larmes, avait rempli d'émotion géné- ralement toute l’assistance.
» — Il est donc temps, dit M. Picot, d’amnistier la Providence.
» Et, courant à la porte où j'avais l'oreille collée, et où il faillit me surprendre :
» — Annoncez. me dit-il à très-haute voix, M. Félix Phellion et sa famille,
» Et, en effet, d’une porte qui s’ouvrit sortirent cinq ou six personnes qui, sur les pas de M. Picot, pénétrèrent dans le salon.
» À l'aspect de son amant, mademoiselle Colleville s'était trouvée mal, mais cette syncope ne dura qu’un moment, et, en voyant M. Félix à ses genoux, elle se jeta en pleurant dans les bras de madame Thuillier en s’écriant :
» — Marraine, vous m’aviez toujours dit d'espérer!
» Mademoiselle Thuillier, dont, malgré sa raideur de caractère et son peu d'éducation, j’ai toujours pensé que c'était une maîtresse femme, eut alors un beau mouvement; comme on parlait de passer dans la salle à manger :
» — Un instant! dit-elle. | IL, 21
» Et, allant au-devant de M. Phellion père :
» — Monsieur et ancien ami, lui dit-elle, je vous demande pour mademoiselle Colleville, notre fille adoptive, la main de M. Félix Phellion!
» — Bravo! bravo! cria-t-on de toutes parts.
» — Mon Dieu! dit M. Phellion les larmes aux yeux, qu'ai-je donc fait pour tant de bonheur?
» — Vous avez été honnête homme et chrétien sans le savoir, répondit l’abbé Gondrin, »
Ici, la Peyrade jeta le manuscrit,
— Eh‘ bien, vous n’achevez pas ? dit Corentin en repre-
nant le papier. Au fait, il n’y a plus rien, M. Henrim avoue que toute cette scène l’a ému; il me dit que, sachant que j'avais pris autrefois intérêt à ce mariage, ila cru devoir m’informer des circonstances de sa conclusion, et, comme tous les rapports de police un peu étendus, il conclut lui-même par la demande légèrement voilée d’une gratification… Ah! pourtant, reprit Corentin, il ya un dé-
tail assez important : l’Anglaise, en dînant, aurait fait
annoncer par M. Picot qu’elle n’a pas d'héritiers, et qu'après elle et son mari toute sa fortune passerait à Félix, quiss par conséquent, sera puissamment riche.
La Peyrade s'était levé et se promenait à grands pas.
— Eh bien, dit Corentin, qu’avez-vous donc?
— Rien, répondit le Provençal.
— Si fait, reprit l’homme de police, je crois que VOUS
êtes un peu jaloux du bonheur de ce jeune homme. Mon cher, permettez-moi de vous le dire, si un pareil dénoü-"
ment était de votre goût, il fallait procéder comme Jui
quand je vous ai envoyé cent louis pour que vous fissiez votre droit, je ne vous destinais pas à me succéder, vous deviez ramer péniblement sur votre galère, avoir le courage de travaux obscurs et pénibles, votre jour serait arrivé. Mais vous avez voulu violer la fortune.
— Monsieur! dit la Peyrade.
— Je veux dire la hâter, la couper en herbe... Vous vous êtes jeté dans le journalisme; de là dans les affaires: vous avez fait la connaissance de MM. Dutocq et Cérizet; et, franchement, je vous trouve heureux d’avoir abordé au port qui vous a reçu aujourd'hui. Du reste, vous n'êtes pas assez simple de cœur pour que les joies réservées à Félix Phellion eussent jamais eu pour vous grande saveur. Ces bourgeois. |
— Les bourgeois, dit vivement la Peyrade, je les sais maintenant, et je les ai appris à mes dépens. Ils ont de grands ridicules, de grands vices même, mais ils ont des vertus et à tout le moins des qualités estimables; là est la force vitale de notre société corrompue.
— Votre société! dit en souriant Corentin; vous parlez comme si vous étiez encore dans les rangs. Vous êtes hors cadre, mon cher, et il faudrait vous montrer plus content de votre lot; les gouvernements passent, les sociétés périssent ou s’étiolent; mais nous, nous dominons tout cela, et la police est éternelle.