‹ Les petits bourgeois (volume 3)Chapitre 18 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

» Et, allant au-devant de M, Phellion père :

» — Monsieur et ancien ami, lui dit-elle, je vous demande pour mademoiselle Colleville, notre fille adoptive, la main de M. Félix Phellion !

» — Bravo! bravo ! cria-t-on de toutes parts.

» — Mon Dieu ! dit M. Phellion les larmes aux yeux, qu'ai-je donc fait pour tant de bonheur?

» — Vous avez été honnête homme et chrétien sans le savoir, répondit l'abbé Gondrin, »

Ici, la Peyrade jeta le manuscrit.

— Eh bien, vous n'achevez pas? dit Gorentin en reprenant le papier. Au fait, il n'y a plus rien, M. Henri m'avoue que toute cette scène l'a ému; il me dit que, sachant que j'avais pris autrefois intérêt à ce mariage, il a cru devoir m'informer des circonstances de sa conclusion, et, comme tous les rapports de police un peu étendus, il conclut lui-même par la demande légèrement voilée d'une gratification... Ahl pourtant, reprit Gorentin, il y a un détail assez important : l'Anglaise, en dînant, aurait fait annoncer par M. Picot qu'elle n'a pas d'héritiers, et qu'après elle et son mari toute sa fortune passerait à Félix, qui, par conséquent, sera puissamment riche.

La Peyrade s'était levé et se promenait à grands pas.

— Eh bien, dit Gorentin, qu'avez-vous donc?

— Rien, répondit le Provençal.

— Si fait, reprit l'homme de police, je crois que vous êtes un peu jaloux du bonheur de ce jeune homme. Mon cher, permettez-moi de vous le dire, si un pareil dénoûment était de votre goût, il fallait procéder comme lui :

quand je vous ai envoyé cent louis pour que vous fissiez votre droit, je ne vous destinais pas à me succéder, vous deviez ramer péniblement sur votre galère, avoir le courage de travaux obscurs et pénibles, votre jour serait arrivé. Mais vous avez voulu violer la fortune.

— Monsieur! dit la Peyrade.

— Je veux dire la hâter, la couper en herbe... Vous vous êtes jeté dans le journalisme; de là dans les affaires; vous avez fait la connaissance de MM. Dutocq et Cérizet; et, franchement, je vous trouve heureux d'avoir abordé au port qui vous a reçu aujourd'hui. Du reste, vous n'êtes pas assez simple de cœur pour que les joies réservées à Félix Phellion eussent jamais eu pour vous grande saveur. Ces bourgeois...

— Les bourgeois, dit vivement la Peyrade, je les sais maintenant, et je les ai appris à mes dépens. Ils ont de grands lidicules, de grands vices même, mais ils ont des vertus et à tout le moins des qualités estimables; là est la force vitale de notre société corrompue.

— Votre société! dit en souriant Corentin; vous parlez comme si vous étiez encore dans les rangs. Vous êtes hors cadre, mon cher, et il faudrait vous montrer plus content de votre lot ; les gouvernements passent, les sociétés périssent ou s'étiolent; mais nous, nous dominons tout cela, et la police est éternelle.

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