‹ Les petits bourgeois (volume 3)Chapitre 17 sur 19 · A SA CANDIDATURE · texte numérisé non relu

A SA CANDIDATURE

— Comment! comment ! s'écria Tlmillier, croyant avoir mal lu ou avoir mal compris.

— Allez donc! dit le maire du onzième.

Et, comme Thuillier, l'air égaré, ne paraissait pas disposé à poursuivre, Minard lui prit le journal des mains et, lisant en son lieu et place :

« ... Renoncer, continua-t-il , à sa candidature, et engager les électeurs à reporter sur M. Minard, maire du onzième arrondissement et son ami et collègue dans les fonctions municipales, toutes les voix dont ils paraissaient disposés à l'honorer. »

— Mais c'est une infamie! s'écria Thuillier recouvrant la parole, vous avez acheté ce jésuite de la Peyrade...

— Ainsi, dit Minard stupéfait de l'attitude de Thuillier, l'article n'était pas convenu avec vous?

— Le misérable a profité de mon absence pour le glisser dans le journal ; je m'explique maintenant pourquoi il a empêché qu'on ne m'envoyât le numéro.

— Mon cher, dit Minard, ce que vous dites là paraîtra à tout le monde bien incroyable.

— Mais je vous dis que c'était une trahison, un guet-

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apens abominable... Renoacer à ma candidature! et pourquoi y renoncerais-je?

— Vous comprenez, mon cher, dit Minard, s'il y a abus vie conQance, j'ensuis désolé, mais j'ai lancé ma circulaire électorale, et, ma foi , maintenant à l'heureux l'heureux !

— Laissez-nous donc, dit Thuillier, c'est une comédie payée par vous !

— Monsieur Thuillier, s'écria Minard d'un ton menaçant , je ne vous engage pas à répéter cette parole, à moins que vous ne soyez décidé à ra'eo rendre raison.

Heureusement pour Thuillier, qui nous a fait piécédemment sa profession de foi sur le courage civil , il fut dispensé de répondre par GolTinet; ouvrant la porte du bureau de rédaction, le garçon de bureau annonça :

— MM. les électeurs du douzième arrondissement. L'arrondissement était représenté par cinq personnes.

Un pharmacien, président de la députalion, interpella Thuillier dans les termes suivants :

— Nous sommes venus, monsieur, après avoir pris connaissance d'un article inséré ce matin dans l'Écho de la Bièvre, vous demander quelles sont au juste l'origine et la portée de cet article, trouvant incroyable qu'après avoir brigué nos suffrages, vous veniez, au moment de l'élection, par un puritanisme mal entendu, jeter le désordre et la désuiiion dans nos rangs et probablement assurer le triomphe du candidat ministériel. Un candidat ne s'appartient plus, il appartient aux électeurs qui ont promis de l'honorer de leurs votes. Du reste, continua l'orateur en jetant un coup d'oeil sur Minard, la présence en ces lieux du candidat que vous prenez la peine de nous re-

commander indique qu'entre vous et lui il y a connivence, et je n'ai pas besoin de demander qui l'on trompe

— Mais non, messieurs, dit Thuillier, je ne renonce pas à ma candidature. Cet article a été écrit et imprimé sans mon aveu. Demain, vous en verrez le démenti dans le journal même, et en même temps vous apprendrez que l'infâme qui a trahi ma confiance a cessé d'appartenir à la rédaction.

— Ainsi, dit l'orateur, malgré votre déclaration contraire, vous continuez d'être le candidat de l'opposition ?

— Oui, messieurs, jusqu'à la mort, et je vous prie d'user dans le quartier de toute votre influence pour que l'effet de ce guet-apens soit neutralisé ofl&cieusement jusqu'au moment où je pourrai ofiiciellement lui opposer le désaveu le plus formel.

— Très-bien! très-bien! dirent les électeurs.

— Et, quant à la présence de M. Minard, mon concurrent, en ces lieux, je ne l'ai pas provoquée, et, au moment où vous êtes entré, j'étais engagé avec lui dans l'explication la plus vive.

— Très-bien! très-bien ! firent encore les électeurs.

Et, après avoir cordialement serré la main du pharmacien, Thuillier reconduisit la députation jusqu'aux confins de l'appartement.

De retour dans la salle de rédaction :

— Mon cher Minard, dit Thuillier, je retire la parole qui vous a blessé, mais vous pouvez voir maintenant ce qu'il devait y avoir de bonne foi dans mon indignation.

Coffinei ouvrit de nouveau la porte et annonça :

— MM. les électeurs du onzièuie arrondissement. L'arrondissement était cette fois représenté par sept

personnes. Un marchand bonnetier, président de la déimlation, adressa à Thuillier le petit speech qui suit :

— Monsieur, c'est avec une sincère admiration que nous avons appris ce matin, par votre journal, le grand acte civique duquel nous sommes tous généralement touchés. Vous faites preuve, en vous retirant, d'un désintéressement peu ordinaire, et l'estime de vos concitoyens...

— Permettez, dit Thuillier en interrompant, je ne dois pas vous laisser poursuivre ; l'article dont vous voulez bien me féliciter a été inséré par erreur.

— Comment! dit le bonnetier, vous ne vous retirez pas? et vous pouvez penser qu'à côté de la candidature de M. Minard, dont la présence en ces lieux me paraît alors assez singulière, votre insistance a quelque chance de succès?

— Monsieur, dit Thuillier, veuillez engager MM. les électeurs à attendre le numéro de demain , j'y fournirai les explications les plus catégoriques. L'article d'aujourd'hui est le résultat d'un malentendu.

— Tant pis, monsieur, dit le bonnetier, si vous manquez l'occasion de vous placer dans l'opinion de vos concitoyens à côté des Washington et autres grands hommes de l'antiquité!

— A demain, messieurs, dit Thuillier; je n'en suis pas moins sensible à votre démarche, et, quand vous saurez toute la vérité, j'espère que vous ne trouverez pas que j'aie démérité de votre estime.

— C'est un assez drôle de gâchis que tout cela I dit à haute voix un électeur.

— Oui, dit un autre, on a un peu l'air de nous faire poser!

— Messieurs I messieurs! dit le président de la députation en mettant le holà, à demain! nous lirons les explications du candidat.

Et la députation se retira.

Il est peu probable que Thuillier l'eût reconduite au delà de la première porte, mais, dans tous les cas, il en fut empêché par la Peyrade qui entrait au même moment,

— Je viens de chez toi, mon cher, dit le Provençal; on m'a dit que je te trouverais ici.

— Et, sans doute, vous y venez dans le dessein de me donner des explications sur l'étrange article que vous vous êtes permis d'insérer en mon nom?

— Précisément, dit la Peyrade. L'homme que vous savez, et dont vous avez déjà éprouvé la puissante influence, me confia hier, dans votre intérêt, la pensée du gouvernement , et je restai convaincu qu'un échec était pour vous inévitable. Je voulus alors vous ménager une retraite digne et honorable.

— Fort bien, monsieur, dit Thuillier; mais vous savez que, dès à présent, vous n'appartenez plus à la rédaction de cette feuille?

— Je venais moi-même vous l'annoncer.

— Et sans doute régler le petit compte que nous avons ensemble.

— Messieurs, dit Minard, je vois que vous êtes en affaires, et je vous tire ma révérence.

Minard une fois sorti :

— Voilà dix mille francs, dit la Peyrade, que je vous prie de remettre à mademoiselle Bri^'itte; plus, l'acte par lequel vous vous [lorliez caution à mon i)rofit des vingtcinq mille francs dus à madame Lambert, dont voici le reçu.

— C'est bien, monsieur... dit Thuillier. La Peyrade salua et sortit.

— Serpent ! dit Thuillier en le regardant aller,

— Cérizet a trouvé le mot, dit la Peyrade : un pompeux imbécile 1

Le coup porté à la candidature de Jhuillier fut mortel, mais Minard n'en profita pas. Pendant qu'ils se disputaient les suffrages des électeurs, un homme du château, un aide de camp du roi, arriva les mains pleines de bureaux de tabac et autre menue monnaie électcrale, et, troisième larron, passa entre les deux candidats occupés à se gourmer.

11 va sans dire que Brigitte n'eut pas sa ferme en Beauce : c'était un mirage à l'aide duquel Thuillier avait été attiré hors de Paris pour que la Peyrade pût faire son coup. Service rendu au gouvernement, cette mystification ^tait en même temps la vengeance de toutes les humiliations que le Provençal avait subies.

Thuillier eut bien quelque soupçon de la complicité de Cérizet, mais celui-ci sut se justifler, et, en maquignonnant la vente de l'Écho de la Dièvre, qui était devenu un cauchemar pour son malheureux propriétaire, il se fit blanc comme neige.

Achetée par les soins de Coreniin, la pauvre feuille de

l'opposition devint un canard vendu le dimanche dans les cabarets, après avoir été confectionné dans les antres de la police.

Un mois environ après la scène où la Peyrade s'était assuré que, par une faute de son passé, il avait irrévocablement engagé son avenir, marié avec sa victime, qui avait alors d'assez longs intervalles lucides, mais qui ne devait recouvrer la plénitude de sa raison qu'à l'époque et à la condition précédemment indiquées par les médecins, le survivancier de Corentin était un matin avec lui dans son cabinet.

Prenant part à ses travaux, il faisait sous ce grand maître l'apprentissage des difficiles et délicates fonctions auxquelles désormais il était rivé. Mais Corentin ne trouvait pas que son élève mît à cette initiation tout l'entrain et toute la belle humeur qu'il aurait désirés. Il s'apercevait bien que, dans la conscience du Provençal, il y avait le sentiment d'une déchéance morale; le temps devait avoir raison de cette impression, mais le calus n'était pas formé.

Après avoir décacheté un certain nombre d'enveloppes renfermant des rapports de ses agents, Corentin parcourait un instant de l'œil ces renseignements, beaucoup plus rarement utiles qu'on ne pourrait le supposer, puis il les jetait dédaigneusement dans un panier d'où ensuite ils sortaient en bloc pour être brûlés. Mais à l'un de ces rapports le grand homme de police parut donner une attention particulière; pendant qu'il le parcourait, de temps à autre, un sourire venait effleurer ses lèvres ; quand il eut achevé :

— Tenez, dit-il à la Peyrade en lui passant le manu-

LES PETITS BOURGEOIS. r>3

scrit, voilà qui vous intéresse, et vous verrez si, dans notre métier, qui vous paraît si grave, nous ne trouvons pas parfois la comédie sur notre chemin. Lisez tout haut, cela nous égayera.

Avant que la Peyrade eût commencé à lire :

— Il faut que vous sachiez, ajouta Corentin, que le rapport est du nommé Henri, que madame Komorn avait placé chez les Thuillier.

— Amsi, dit la Peyrade, des domestiques donnés de votre main, c'est là un de vos moyens?

— Quelquefois, répondit Corentin : pour tout savoir, il faut user de toutes les ressources; mais, à ce sujet, il s'est débité nombre de bourdes. II n'est pas vrai que la police, érigeant ce procédé en système, ait, à de certaines époques, au moyen d'un enrôlement général des laquais et femmes de chambre, étendu un vaste réseau sur l'intérieur des familles. Rien n'est absolu dans notre manière de faire; nous nous conduisons selon le temps et les circonstances. J'avais besoin d'une oreille et d'une influence chez les Thuillier, j'y avais lâché la Godollo; elle, de son côté, pour la seconder, installa là un de nos hommes, garçon intelligent, comme vous allez voir; mais, dans une autre occasion, je ferais arrêter un serviteur venant m'offrir de me vendre les secrets de son maître, et, par mes soins, un avis parviendrait à l'intéressé pour qu'il eût à se défier de la discrétion de son entourage.

« Monsieur le directeur de la police secrète, écrivait à Corentin le nommé Henri, je ne suis pas resté chez le petit baron, c'est un homme entièrement occupé de ses

'm SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

plaisirs et jamais, chez lui, je n'eusse rien recueilli qui fût digne de vous être rapporté. J'ai trouvé une autre place, où j'ai déjà été témoin de plusieurs choses qui, à raison de la mission qui m'avait été confiée par madame la comtesse de Godollo, me paraissent devoir vous intéresser; je m'empresse donc de les porter à voire connaissance. La maison où je suis employé est celle d'un vieux savant nommé M. Picot, qui loge au premier, place de la Madeleine, dans la maison et l'appartement précédemment habités par mes anciens maîtres les Thuillier. »

— Comment! s'écria la Peyrade on interrompant sa lecture, le père Picot, ce vieux fou ruiné, occupant ce magnifique appartement?

— Allez, allez! dit Corentin; la vie est pleine de bien autres étrangetés; cela vous sera expliqué plus bas-, notre correspondant — c'est leur défaut à tous de se noyer dans les détails — ne met que trop les points sur les i.

Le nommé Henri ajoutait :

« Les Thuillier, depuis quelque temps, ont quitté cet appartement pour retourner dans leur quartier latin. Mademoiselle Brigitte ne s'était jamais beaucoup plu dans nos parages; son défaut absolu d'éducation l'y mettait mal à l'aise. De ee que je parle correctement, elle m'appelait l'orateur, ne pouvait pas souffrir M. Pascal, son concierge, vu qu'étant bedeau de la paroisse de la Î^Iadeleine, il a des formes; et même aux marchands du grand marché situé derrière l'église, et où elle s'approvisionnait

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comme de raison, elle trouvait quelque chose à redire, se" plaignant qu'ils avaient des airs capables, parce qu'ils ne sont pas mal embouchés comme à la Halle et qu'ils lui riaient au nez quand elle les chipotait sur les prix. Elle a donné sa maison en principale location à un appelé M. Cérizet, un homme très-laid et qui a le nez tout rongé, moyennant un revenu annuel de cinquante-cinq mille francs. Ce principal paraît s'y entendre; il vient d'épouser une actrice des petits théâtres et comptait occuper l'appartement du premier, où il parlait même d'établir, avec son ménage, les bureaux d'une Compagnie d'assurance Dour la dot des enfants, quand M. Picot, arrivant d'Angleterre avec sa femme, une Anglaise très-riche, a vu l'appartement et en a offert un bon prix, ce qui a décidé M. Cérizet à le lui céder; c'est pour lors que, par l'intermédiaire de M. Pascal, le concierge, avec lequel j'avais conservé de très-bons rapports, je suis entré chez ce M. Picot. »

— M. Picot, marié avec une Anglaise très-riche, dit la Peyrade en s'interrompant encore, c'est incompréhensible 1

— Poursuivez donc, dit Coreniin, je vous dis que vous comprendrez plus tard.

u La fortune de mon nouveau maître, poursuivit la Peyrade, est toute une histoire, et j'en parle à M. \e directeur parce qu'une autre personne dont madame deGodollo s'était intéressée à son mariage s'y trouve étroitement mêlée. Cette autre personne est le nommé Félix Phellion, inventeur d'une étoile, et qui, de désespoir de ne pouvoir

se marier avec cette demoiselle que l'on voulait donner au sieur la Peyrade, que madame de Godollo a si bien turlupiné... »

— Le maraud I dit le Provençal en parenthèse, comme il parle de moi! il ne sait pas encore à qui il a affaire...

Corentin rit beaucoup, puis il engagea son élève à poursuivre.

(( ... Qui, de désespoir de ne pouvoir se marier avec cette demoiselle, était parti pour l'Angleterre, où il devait s'embarquer pour un voyage autour du monde, ce qui est bien une idée d'amoureux. Apprenant son départ, M. Picot, son ancien professeur et qui s'intéresse beaucoup à lui, était aussitôt parti après lui pour s'opposer à ce coup de tête, et cela ne lui fut pas difficile. Les Anglais sont naturellement très-jaloux des découvertes, et, quand ils virent M. Phellion venant pour s'embarquer à la suite de leurs savants, ils lui demandèrent s'il avait un ordre de l'Amirauté; ce que n'ayant pas pu fournir, ils lui rirent au nez et partirent sans vouloir rien entendre, craignant qu'il n'en sût plus qu'eux. »

— Il arrange bien Yentente cordiale, votre M. Henri, dit gaiement la Peyrade.

— Oui, répondit Corentin; vous serez frappé, dans tous les rapports de nos agents, de cette tendance générale et continue au dénigrement. Mais, que voulez-vous! pour faire le métier d'espions, on ne peut pas avoir des anges.

0 Restés sur la plage, Télémaque et son mentor,.., » reprit la Peyrade.

— Vous voyez que nos hommes sont lettrés, fit remarquer Corentin.

« Télémaque et son mentor se disposaient à retourner en France, quand M. Picot reçut une lettre comme il n'y a que les Anglaises capables d'en écrire. On lai disait que Ton avait lu sa Théorie du Mouvemenl perpétuel; que l'on avait appris la magnifique découverte qu'il venait de faire d'une étoile; qu'on le regardait comme un génie au moins égal à Newton, et que, si la main de celle qui lui écrivait, jointe à quatre-vingt mille livres sterling ou deux millions de dot, pouvait lui convenir, elle était à sa disposition. M. Picot parut sensible à l'offre, et il alla au rendez-vous que lui donnait l'Anglaise, une femme d'au moins quarante ans, ayant le nez rouge, de grandes dents, et portant des lunettes. La première pensée du bonhomme avait été de la faire épouser à son élève-, mais voyant bien que cela serait impossible, avant d'accepter pour son compte, il observa qu'il était vieux, aux trois quarts aveugle, qu'il n'avait pas découvert d'étoile et ne possédait pas un sou vaillant. L'Anglaise répondit que Milton n'était pas jeune non plus, et qu'il était tout à fait aveugle; que M. Picot ne paraissait avoir qu'une cataracte, qu'elle s'y connaissait, car elle était fille d'un chirurgien, et qu'elle le ferait opérer; qu'elle ne tenait pas absolument à ce qu'il eût découvert une étoile; que c'était le créateur de la Théorie du Mouvement perpétuel qui, depuis dix ans,

était l'homme de ses rêves et auquel elle offrait de nouveau sa main, avec quatre-vingt mille livres sterling de dot ou deux millions. M. Picot repartit que, si la vue lui était rendue et que l'on consentît à aller habiter Paris, attendu qu'il détestait l'Angleterre, il se laisserait épouser. L'opération fut faite, et bien faite, et, au bout de trois semaines, les nouveaux époux arrivaient dans la capitale. Tous ces détails, je les tiens de la femme de chambre de madame, avec laquelle je suis au mieux. »

— Voyez-vous, le fat! dit en riant Corcntin.

« Mais ce qui me reste à raconter à M. le directeur, c'est des faits dont je puis parler de visu, et que je suis, par conséquent, en mesure de lui certifier. — Aussitôt que M. et madame Picot eurent achevé leur installation, qui se fit de la manière la plus somptueuse et la plus confortable, mon maître me chargea d'un certain nombre d'invitations à dîner pour la famille Thuillier, pour la famille CoUeviUe, pour la famille Minard, pour M. l'abbé Gondrin, vicaire de la Madeleine, et enfin pour presque tous les convives d'un dîner où, un mois auparavant, il s'était trouvé de raccroc chez les Thuillier, et où il s'était conduit d'une façon assez singulière. Toutes les personnes qui reçurent ces lettres furent si étonnées d'apprendre que le vieux bonhomme Picot était marié richement et occupait l'ancien appartement des Thuillier, qu'en général elles vinrent chez M, Pascal, le concierge, pour voir si elles n'étaient pas dupes d'une mystification. Les renseignements ayant été reconnus sinchi^-s et véritables, toute

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la société se trouva exacte au rendez-vous; mais, pour M. Picot, il ne s'y trouva pas. On était reçu par madame l'icot, qui, parlant très-peu français, disait à tous les arrivants : Mon méri vient tout à l'heure, et ensuite ne pouvait faire aucune autre conversation, en sorte que la réunion était très-froide et très-mal à l'aise. Enfin M. Picot arrive; on est d'abord stupéfait de voir, au lieu d'un vieil aveugle mal mis, un beau jeune vieillard portant bien son bois, comme M. Ferville, du Gymnase, et qui dit d'un air dégagé :

» — Je vous demande pardon, mesdames, de ne pas m'étre trouvé là au moment de votre arrivée, mais j'étais à l'Académie des sciences où j'attendais le résultat d'une élection, celle de M. Félix Phcllion, que vous connaissez tous, et qui vient d'être nommé à l'unanimité moins trois voix.

» Cette nouvelle parut faire de l'effet sur la réunion. Alors, M. Picot reprit :

» — J'ai aussi, mesdames, des excuses à vous faire pour la manière un peu insolite dont je me suis conduit, il y a quelques semaines, dans le lieu même qui nous réunit aujourd'hui. Mais j'avais pour excuse mon infirmité, les embarras d'un procès, une vieille gouvernante qui me volait et me tourmentait en mille manières, et dont j'ai le bonheur d'être débarrassé. Aujourd'hui, vous me voyez rajeuni, riche des bienfaits de l'aimable femme qui m'a donné sa main, et je me trouverais dans la plus heureuse disposition pour vous recevoir comme il convient, si le souvenir de mon jeune ami, dont le choix de l'Académie vient de consacrer l'illustration, ne jetait pas

sur ma pensée un voile de tristesse. Tous ici, continua M. Picot en élevant la voix, nous fûmes coupables envers lui : moi, d'ingratitude quand il m'attribuait la gloire de sa découverte et le prix dû à ses travaux immortels, et qu'il devait plus tard, en m'attirant en Angleterre, être la cause du bonheur venu me chercher sur mes vieux jours; cette demoiselle que je vois là-bas, des larmes dans les yeux, de l'avoir follement accusé d'athéisme; cette autre demoiselle à la figure sévère, d'avoir répondu avec dureté à une noble démarche de son vieux père, dont elle aurait dû mieux accueillir les cheveux blancs; M. Thuillier, de l'avoir sacrifié à son ambition; M, Colleville, de n'avoir pas fait son rôle de père, qui était de vouloir pour le mari de sa fille le plus digne et le plus honnête ; M. Minard, de l'avoir jalousé en voulant pousser son fils à sa place. Il n'y a ici que deux personnes, madame Thuillier et M. l'abbé Gondrin, qui lui aient rendu pleine justice! Eh bien, je le demande à cet homme de Dieu, n'y a-t-il pas quelquefois à douter de la justice divine, quand ce généreux jeune homme, notre victime à tous, est, à l'heure qu'il est, livré aux flots et aux tempêtes, et quand, durant trois longues années, il va laisser après lui le souci de son retour?

» — Elle est bien grande, la Providence, monsieur! répondit l'abbé Gondrin ; Dieu protégera M. Félix Phellion au milieu des périls, et, dans trois ans, j'en ai la ferme espérance, il sera rendu à ses amis.

» — Mais , dans trois ans , reprit M. Picot , sera-t-il temps encore? Mademoiselle Colleville l'aura-t-elle attendu?

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» — Oui, je le jure! s'écria la jeune ûlle, entraînée par un mouvement dont elle ne fut plus maîtresse.

)» El aussitôt, toute honteuse, elle se rassit en fondant en larmes.

I) — Et vous, mademoiselle Tliuiliier, continua M. Picot, et vous, madame CoUeville, permettrez-vous à cette enfant de se réserver pour celui qui est si digne d'elle?

» — Mais oui! mais oui! cria-t-on de toutes parts; car la voix de M. Picot, qui est pleine et sonore, et où on sentait comme des larmes, avait rempli d'émotion généralement toute l'assistance.

» — Il est donc temps, dit M. Picot, d'amnistier la Providence.

» Et, courant à la porte où j'avais l'oreille collée, et où il faillit me surprendre :

» — Annoncez, me dit-il à très-haute voix, M. Félix Phellion et sa famille.

» Et, en effet, d'une porte qui s'ouvrit sortirent cinq ou six personnes qui, sur les pas de M. Picot, pénétrèrent dans le salon.

» A l'aspect de son amant, mademoiselle CoUeville s'était trouvée mal, mais cette syncope ne dura qu'un moment, et, en voyant M. Félix à ses genoux, elle se jeta en pleurant dans les bras de madame Thuillier en s' écriant :

» — Marraine, vous m'aviez toujours dit d'espérer!

» Mademoiselle Thuillier, dont, malgré sa raideur de caractère et son peu d'éducation, j'ai toujours pensé que c'était une maîtresse femme, eut alors un beau mouvement; comme on parlait de passer dans la salle à manger:

)) — Un instant! dit-elle.

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