JÉRÔME THUILLIER. H
— Bon! se dit la Peyrade, la chose ne marche pas toute seule et j'aurai le loisir de me retourner.
Le soir, au moment où il se fit annoncer chez Thuillier, la comtesse de Godollo, qui, dans le moment, était avec Brigitte, s'empressa de se lever et do sortir. En se rencontrant avec l'avocat, elle lui adressa un salut cérémonieux. Rien de concluant à déduire de ce brusque départ, qui pouvait tout signifier.
Après avoir un peu parlé de la pluie et du beau temps, ainsi que font les gens réunis pour traiter d'un intérêt délicat sur lequel ils ne sont pas sûrs de s'entendre :
— Mon petit, dit Brigitte, qui avait envoyé son frère faire un tour de boulevard en lui disant de la laisser faire, c'est bien gentl à vous de n'être pas venu comme un happe-chair nous mettre le pistolet sur la gorge, car nous n'étions pas tout à fait prêts pour vous répondre. Je crois bien, ajouta-t-elle en prenant sa métaphore dans son ancien métier d'escompteuse, que Céleste aura besoin d'un petit renouvellement.
— Ainsi, dit vivement la Peyrade, elle ne s'est pas décidée en faveur de M. Félix Phellion?
— Malin ! reprit la vieille fille, hier au soir, vous y aviez mis bon ordre; mais vous n'en êtes pas à savoir qu'elle en tient un peu de ce côté.
— A moins d'être aveugle, dit l'avocat, qui ne le verrait?
— Ce n'est pas là, du reste, un obstacle à mes pro' jets, reprit mademoiselle Thuillier, mais ça explique que
vous demande un peu de crédit pour Céleste, et voilà pourquoi aussi j'avais désiré reporter le mariage à une
époque plus éloignée. Je voulais vous donner le temps de vous insinuer dans l'esprit de la petite; mais, à vous deux Thuillier, vous avez dérangé tous mes plans.
— Rien, je pense, dit la Pcyrade, ne s'est fait sans votre aveu, et, si durant ces quinze jours je ne vous ai parlé de rien, c'est pure discréiion; Thuillier m'avait dit que tout était convenu avec vous.
— Thuillier sait bien, au contraire, que je n'ai pas voulu me mêler de toutes vos combinaisons, et peut-être, si vous n'aviez pas été si rare dans ces derniers lemps, eussé-je été la première à vous avouer que je ne les approuvais pas. Cependant, je puis dire que je n'ai rien fait pour en empêcher la réussite.
— C'était trop peu, dit la Peyrade, votre concours nous était nécessaire.
— C'est possible; mais, moi qui connais mieux les femmes que vous, étant de la partie, je m'étais bien doutée que, dans deux amoureux à choisir, Céleste ne verrait que l'autorisation de penser tout à son aise à celui qui lui plaisait le plus, et justement je l'avais toujours laissée dans le vague relativement à Félix, sachant bien le moment où il faudrait mettre ordre à sa petite tête.
— EnQn, dit la Peyrade, elle me refuse?
— C'est bien pis que ça, elle vous accepte, disant qu'elle a donné sa parole; mais il est si aisé de voir qu'elle se regarde comme une victime, qu'à votre place je ne serais ni flatté ni rassuré d'un pareil succès.
Dans une autre disposition d'esprit, la Peyrade aurait répondu qu'il acceptait le sacrifice et que c'était son affaire, à lui, de gagner le cœur qui, pour le moment, ne
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se donnait qu'à regret; mais, un peu de délai lui convenant :
— Quel est donc votre avis? demanda-t-il à Brigitte. A quel parti m'arrêter?
— Au parti, dit Brigitte, de finir d'abord la brochure de Thuillier, parce qu'il en perd la tête, et ensuite il faut me laisser manœuvrer vos intérêts.
— Mais sont-ils dans des mains amies? car, petite tante, je ne puis pas me le dissimuler, depuis quelque temps, vous êtes bien changée pour moi !
— Je suis changée pour vous! et oij voyez-vous ça, songe-creux que vous êtes?
— Oh ! ce sont des nuances, dit la Peyrade ; mais il est bien évident que, depuis l'introduction de cette comtesse Torna dans votre maison!...
— Mon pauvre garçon, la Hongroise m'a rendu des services, et je lui ai de la reconnaissance : est-ce donc une raison pour que j'en manque avec vous, qui nous en avez rendu de plus grands?
— Convenez, dit finement la Peyrade, qu'elle vous a dit beaucoup de mal de moi ?
— C'est tout simple, qu'elle m'en a dit : des belles dames comme ça, il faut que tout le monde les adore, et elle sait que vous n'êtes occupé que de Céleste ; mais tout ce qu'elle a pu me dire, ça a coulé comme de l'eau sur de la toile cirée.
— Ainsi, petite tante, demanda la Peyrade, je puis continuer de compter sur vous?
— Oui, si vous n'êtes pas tourmentant et que vous me laissiez faire.
— Voyons! qu'est-ce que vous ferez? dit la Peyrade d'un air de bonhoiiiie.
— Je ferai que, d'abord, je signifierai à Félix de ne plus mettre les pieds à la maison.
— Est-ce possible? dit l'avocat, ou du moins est-ce convenable?
— Très-possible, et je le lui ferai dire par Phellion luimême. Comme c'est un homme à cheval sur les principes, il sera le premier à reconnaître que, son fils ne voulant pas faire ce qu'il faut pour obtenir la main de Céleste, il doit nous priver de sa présence.
— Et après? dit la Peyrade.
— Après, je signifierai à Céleste qu'on lui a laissé la liberté de choisir un mari ou l'autre, et que, puisqu'elle ne veut pas de Félix, il faut qu'elle s'arrange de vous, qui êtes un garçon pieux, comme elle les aime. Soyez tranquille, je vous ferai joliment valoir, de votre générosité à ne pas profiter de l'engagement qu'elle avait pris; mais tout ça demandera du temps; et, s'il faut attendre huit jours seulement la fin de la brochure, Thuillier, d'ici là, est capable que nous soyons obligés de le mettre à Charenton.
— Dans deux jours, la brochure peut paraître; mais c'est bien sûr, petite tante, nous jouons franc jeu? Les montagnes, comme on dit, ne se rencontrent pas, mais les hommes peuvent se rencontrer; et, certainement, quand viendra le moment de l'élection, je suis en mesure de rendre à Thuillier de bons ou de mauvais services. L'autre jour, figurez-vous, j'ai eu une peur affreuse. J'avais sur moi une lettre où il me parlait de sa brochure comme
étant écrite par moi. J'ai craint un moment d'avoir perdu cette lettre au Luxembourg. C'est ça qui eût été un joli cancan dans le quartier 1
— Est-ce qu'on fait des malices avec des finauds comme vous? dit la vieille fille, ayant bien compris ce qu'il y avait de comminatoire dans cette dernière phrase, arrivée san^ transition dans la conversation. Mais, au fait, ajouta-t-elle, avez-vGus quclq-ic cliose à nous reprocher? N'est-ce pas vous plutôt qui êtes en reste de vos promesses? Cette crnix qui devait arriver dans huit jours, cette brochure qui devait avoir paru depuis longtemps?
— La brochure, la croix, tout ira l'un portant l'autre, répondit la Peyrade en se levant. Dites à Thuillier de venir me voir demain au soir, je pense que nous pourrons corriger la dernière feuille. Mais, surtout, ne prêtez pas trop l'oreille aux méchancetés de madame de Godollo : j'ai une idée que, pour se faire tout à fait maîtresse dans la maison, elle veut éloigner tous vos amis, et en même temps qu'elle a jeté son dévolu sur Thuillier.
— Au fait, dit la vieille fllle, qu'en partant l'infernal avocat venait de toucher à l'endroit toujours sensible de son autorité, il faut que je fasse attention à ce que vous me dites là : elle est un peu coquette, la petite mère!
A sa phrase adroitement jetée, la Peyrade eut un autre bénéfice : par la réponse de Brigitte, il vit que la comtesse ne lui avait pas parlé de la visite qu'il lui avait faite dans la journée. Cette réticence pouvait avoir un giand sens.
Quatre jours plus tard, l'imprimeur, le brocheur, le satineur, ayant fait leur office, Thuillier, dans la soirée, put se donner l'inexprimable bonheur de commencer par
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les boulevards une tournée qu'il poursuivit dans les passages et jusqu'au Palais-Royal. A tous les étalages de libraires, il jetait un coup d'œil quand il apercevait, brillant sur une affiche jaune, le fameux titre :