‹ Les petits bourgeois (volume 3)Chapitre 5 sur 19 · DE L'IMPOT ET DE L'AMORTISSEMENT · texte numérisé non relu

DE L'IMPOT ET DE L'AMORTISSEMENT

PAR J. TIIUILLIER

Membre du conseil général de la Seine,

Parvenu à se persuader que, par les soins donnés à la correction des épreuves, il s'était approprié le mérite de l'œuvre, son cœur paternel, comme celui de maître Corbeau, ne se sentait pas de joie. Il faut ajouter qu'il avait dans une bien mince estime les éditeurs qui n'annonçaient pas la vente de cette nouveauté, destinée, dans sa pensée, à devenir un événement européen. Sans se bien rendre compte de la manière dont il pourrait avoir justice de leur indifférence, toujours est-il qu'il prenait note de ces maisons rebelles, leur voulant autant de mal que s'il en eût reçu un affront.

Le lendemain, sa journée se passa délicieusement à faire un certain nombre de lettres d'envoi et à mettre sous bande une cinquantaine d'exemplaires auxquels il lui semblait qu'inscrire, de sa main, la phrase sacramentelle De la part de l'auteur communiquait un prix inestimable.

Mais le troisième jour de la mise en vente apporta à son bonheur un peu de déchet. Il avait pris pour éditeur un jeune homme qui, faisant la librairie en casse-cou, s'était

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établi depuis peu dans le passage des Panoramas, où il payait un loyer ruineux. Neveu de Barbet, le libraire que Brigitte avait pour locataire dans la maison de la rue Saint-Dominique-d'Enfer, et auquel elle escomptait ses billets, ce Barbet Juntor était un garçon qui ne doutait de rien, et, quand il fut présenté à Tiiuiliier par son oncle, il s'était engagé, pourvu qu'on ne lésinât pas sur les annonces, à rendre nécessaire, au bout d'une semaine, une seconde édition.

Or, Thuillier avait dépensé près de quinze cents francs en publicité payée; des exemplaires avaient été envoyés à profusion aux journaux, et, après trois jours passés, la vente s'élevait à sept exemplaires, et encore, dans ce nombre, trois avaient été pris à crédit.

On pourrait croire qu'en faisant connaître à Thuillier consterné ce résultat si mesquin, le jeune éditeur avait perdu quelque chose de son assurance.

— Je suis enchanté de ce qui arrive, dit au contraire ce Guzman de la librairie. Si nous avions vendu une centaine d'exemplaires, cela m'inquiéterait pour les quinze cents que nous avons tirés; j'appellerais cela faire long feu, au lieu que cette vente tout à fait insignifiante me prouve que l'édition sera raflée d'un coup.

— Mais quand? demanda Thuillier, auquel ce point de vue parut un peu paradoxal.

— Parbleu ! répondit Barbet, quand nous aurons des articles dans tous les journaux. Les annonces sont seulement utiles à éveiller l'attention du public, elles le mettent en arrêt : « Voilà, se dit-il, une publication qui

doit avoir de l'intérêt. » De l'i'm2)ôl el de l'amortissement,

un joli titre! mais plus le titre est piquant, plus on se défie; on y a été pris si souvent! Alors, on attend les articles; au lieu que, pour un livre destiné à une vente médiocre, il y a toujours une centaine d'acheteurs tout faits, mais, après eux, serviteur! nous ne plaçons plus rien.

— Comme ça, dit Thuillier, vous ne voyez pas la vente désespérée?

— Je la vois, au contraire, sous le meilleur aspect. Lorsque les Débats, le Constitutionnel, le Siècle et la Presse seulement auront parlé, surtout si vous étiez éreinté par les Débats, qui sont ministériels, il ne faudra pas quatre jours pour que tout soit enleté.

— Vous en parlez bien à votre aise, répondit Thuillier, mais comment aborder tous ces coryphées de la presse?

— Ah! je m'en charge, dit Barbet, je suis au mieux avec tous les rédacteurs en chef; ils disent que j'ai le diable au corps et que je leur rappelle Ladvocat dans son bon temps.

— Alors, mon cher, vous auriez déjà dû les voir.

— Ah! permettez, papa Thuillier, il y a une manière d'aborder les journalistes, et, comme vous vous êtes déjà récrié sur le chiffre de quinze cents francs que vous ont coûté les annonces, je n'ai pas osé vous parler de m'ouvrir un autre crédit extraordinaire.

— Mais pourquoi ce crédit? demanda Thuillier avec inquiétude.

— Quand vous avez été nommé membre du conseil général de la Seine, reprit le libraire, où s'est complotée votre élection?

— Parbleu ! chez moi, répondit TiiuilHer.

— Chez vous, sans doute, mais dans un dîner suivi d'un bal, lequel bal lui-même a été couronné par un souper. Eh bien, mon cher maître, il n'y a pas deux moyens de prendre les affaires-, Boileau Ta dit :

Tout se fait en dînant dans le temps où nous sommes, Et c'est par les dîners que Von gouverne les hommes!

— Ainsi, vous seriez d'avis que je donnasse un dîner de journalistes?

— Oui, mais pas chez vous, parce que les journalistes, voyez-vous, quand il y a des femmes, ça les embête : il faut se tenir! Et puis ce n'est pas un dîner, c'est un déjeuner qui convient. Le soir, ces messieurs ont des premières représentations, le journal qu'il faut aller faire, sans compter leurs petites allures; au lieu que, le matin, on n'a rien à penser; moi, c'est toujours des déjeuners que j'ai donnés.

— Mais ça coûte cher, ces repas-là! MM. les journalistes, c'est gourmand !

— Peuh! vingt francs par tête, sans le vin. Mettez que vous ayez une dizaine de convives, avec une centaine d'écus, vous ferez très-convenablement les choses. C'est même au point de vue de l'économie que le déjeuner est préférable; un dîner, vous ne vous en tireriez pas à moins d'un billet de cinq cents.

— Comme vous y allez, jeune homme! dit Thuillier.

— Ah! dame, tout le monde sait que la députalion coûte cher, et c'est votre candidature que vous préparez là.

8i SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

— Mais comment s'y prendre pour avoir ces messieurs? Lst-ce qu'il faut que j'aille les inviter moi-même?

— Du tout; vous avez envoyé votre brochure, vous leur donnez rendez-vous chez Philippe ou chez Véfour; ils comprendront à merveille.

— Dix convives, dit alors Thuillier, commençant à entrer dans l'idée, il n'y a pas, ce me semble, autant de journaux importants?

— C'est vrai, repartit l'éditeur, mais il faut aussi avoir les roquets, parce que c'est ceux-là qui aboient le plus fort. Ce déjeuner aura du retentissement; ils trouveraient que vous avez l'air de faire un triage, et autant d'exclus, autant d'ennemis.

— Ainsi, selon vous, il suffirait d'adresser des invitations?

— Oui; je ferai une liste, vous écrirez les lettres et vous me les enverrez, je me chargerai de les faire porter et j'en remettrai plusieurs en main propre.

— Si j'étais sûr, dit Thuillier avec indécision, que cette dépense fît l'effet que nous désirons !

— Si j'élais sûr est joli, dit Barbet avec importance; mais, mon cher maître, c'est de l'argent placé sur hypothèque : avec ça, je vous garantis la vente des quinze cents exemplaires. Eh bien, à quarante sous, en comptant les remises, ça fait trois mille francs. Vous voyez que vos frais ordinaires et extraordinaires sont couverts, et au delà.

— Enfin, dit Thuillier en s'en allant, j'en causerai avec la Peyrade.

— Comme vous voudrez, cher maître, mais décidez-

VOUS bienlôt, parce qu'il n'y a rien qui moisisse comme un livre : écrire chaud, servir chaud, enlever chaud, voilà les trois temps de l'exercice pour l'auteur, l'éditeur et le public; et, hors de là, on ne fait que de la cameloUe, et autant ne pas s'en mêler.

Quand la Peyrade fut consulté, il ne trouva pas, à part lui, le remùde très-héroïque, mais, foncièrement, il nourrissait contre Thuillier le sentiment de l'animosité la plus acre, en sorte qu'il fut ravi de laisser lever, sur sa niaiserie capable et sur son inexpérience importante, le nouvel impôt dont on lui parlait.

Quant à Thuillier, la rage de se poser en publiciste et de retentir le possédait à ce point, que, tout en gémissant de la nouvelle saignée faite à sa bourse, il était déjà décidé au sacrifice avant même d'avoir pris l'avis de l'avocat. L'approbation très-mesurée et très-conditionnelle de la Peyrade fut donc et au delà suffisante pour emporter sa détermination, et, le soir même, il retournait chez Barbet junior et lui demandait la fameuse liste des invitations.

Barbet dressa lestement son petit catalogue, et, au lieu de dix convives qu'il avait annoncés, il arriva au chiffre de quinze, sans compter lui-même et la Peyrade, que Tliuillier désira avoir pour second dans cette rencontre où il sentait bien qu'il serait un peu emprunté.

Quand Thuillier eut jeté les yeux sur la liste qui venait de lui être remise :

— Ah çà! mon cher, dit-il à l'éditeur, vous me mettez là des noms de journaux dont personne n'a jamais entendu parler. Qu'est-ce que c'est que le Moralisateur, la Lanterne de Diogène, le Pélican et l'Écho de la Bièvre?

— Vous tombez bien, répondit Barbet, à faire fi de

VÉcho de la Bihvre, un journal qui s'imprime dans le douzième arrondissement où vous comptez vous porter et qui a pour patrons tous les gros tanneurs du quartier Mouffetard!

— Passe pour celui-là, répondit Thuillier, mais le Pélican?

— Le Pélican? journal qui se trouve dans le salon d'attente de tous les dentistes, les premiers pu/7?sres du monde ; combien croyez-vous, en moyenne, que par jour il s'arrache de dents à Paris?

— Ah! laissez donc! dit Thuillier, qui d'autorité effaça plusieurs noms de manière à réduire à quatorze le nombre des invités.

— Et s'il manque quelqu'un, dit Barbet, nous serons treize.

— Allons donc ! dit Thuillier l'esprit fort, est-ce que je donne dans cette superstition !

Et, la liste close et arrêtée à quatorze, séance tenante, sur le coin du bureau de l'éditeur, il écrivit les invitations à deux jours de date, vu l'urgence, et Barbet lui ayant aflirmé que personne ne se formaliserait de la brièveté du délai.

La réunion fut indiquée chez Véfour, le restaurant par excellence pour les bourgeois et les provinciaux. Barbet arriva même avant Thuillier, porteur d'un noeud de cravate qui, à lui seul, suffisait pour faire événement dans ce monde moqueur au milieu duquel il allait se produire.

De son autorité, l'éditeur fit changer plusieurs articles du menu, et notamment, au lieu de vin de Champagne

bourgeoisement reporté au dessert, il ordonua que sur la table, dès le commencement du repas, on plaçât deux bouteilles frappées de glace avec quelques livres de crevettes, auxquelles rainpliitryon n'avait pas pensé.

Thuillier, qui du bout des dents approuva tous ces amendements, fut suivi de la Peyrade; ensuite il y eut une grande lacune dans la succession des convives : le déjeuner était indiqué pour onze heures, et, à onze heures trois quarts, personne n'avait encore paru.

Barbet, qui ne se démontait jamais, eut le consolant aperçu qu'il en était des invitations chez le restaurateur comme des enterrements, où tout le monde sait que onze heures veut dire midi.

En effet, un peu avant cette heure parurent deux messieurs à barbe de bouc, exhalant une forte odeur d'estaminet. Thuillier les remercia avec effusion de lliGn:. u ' qu'ils voulaient bien lui faire ; ensuite, nouvelle attente dont nous n'avons pas besoin de dire les tortures.

A une heure, le contingent réuni était de cinq convives, Barbet et la Peyrade non compris. Il est inutile de dire qu'aucun journaliste un peu posé et se respectant n'avait répondu à cette invitation saugrenue. 11 fallut bien se mettre à table; quelques phrases polies que Thuillier avait recueillies sur l'immense intérêt de sa publication ne suffisaient pas pour lui masquer l'amertume de sa déconvenue, et, sans la gaieté de l'éditeur ayant pris en main les rênes que Thuillier laissait flotter, sombre comme Hippolyte sur le chemin de Mycènes, rien n'eût été comparable à la froideur morne et glaciale de cette réunion.

Les huîtres enlevées, les vins de Champagne et de Cha-

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blis dont on les avait arrosées commençaient pourtant à faire monter le thermomètre, quand, se précipitant dans le salon où Ton banquetait, un jeune homme en casquette vint porter à Thuillier le coup le plus terrible et le plus inattendu.

— Patron , dit le survenant à Barbet (c'était l'un des commis de la librairie), nous sommes cuits! la police a fait chez vous une descente; il y a un commissaire et deux agents qui viennent saisir la brochure de monsieur, et voilà le papier qu'ils m'ont remis pour vous.

— Voyez donc ça, monsieur l'avocat, dit Barbet à la Peyrade en lui passant le papier timbré.

A ce coup, son assurance habituelle lui faisait un peu défaut.

— Une assignation à bref délai pour comparaître en cour d'assises, dit la Peyrade après avoir lu quelques lignes du grimoire de l'huissier.

Devenu d'une pâleur mortelle :

— Vous n'avez donc pas rempli toutes les formalités? demanda Thuillier à l'éditeur d'une voix étranglée.

— Oh! ce n'est pas une affaire de forme, répondit la Peyrade, c'est bien une saisie pour délit qualifié de presse, excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Tu dois avoir chez toi, mon pauvre Thuillier, un compliment tout pareil.

— Mais alors c'est une trahison! s'écria Thuillier perdant tout à fait la tête.

— Dame , mon cher , tu sais bien ce que tu as mis dans ta brochure ; moi, je n'y ai pas vu de quoi fouetter un chat.

LES PETITS liULUGEOIS. h»

— C'est un malentendu, dit Barbet en reprenant courage-, ça s'expliquera, et, en résultat, nous allons avoir la plus belle réclame, n'est-il pas vrai, messieurs?

— Garçon, une plume et de l'encre! s'écria l'un des journalistes ainsi interpellés.

— Eli ! tu as bien le temps de faire tantôt ton article, lui dit un de ses confrères : qu'a de commun la bombe avec ce filet sauté?

Ce qui était une parodie du mot célèbre de Charles XII, roi de Suède, interrompu par un projectile pendant une dictée qu'il faisait à l'un de ses secrétaires.

— Messieurs, dit Thuillier en se levant, vous m'excuserez; si, comme le croit M. Barbet, il y a une erreur dans tout ceci, il faut qu'elle soit expliquée sur-le-champ : je vais donc, avec votre permission, me rendre tout de suite au parquet. — La Peyrade, ajouta-t-il d'un ton significatif, lu ne me refuseras pas, je pense, de m'accompagner. — Et vous, mon cher éditeur, vous ne feriez pas mal de venir avec nous.

— Ma foi, non ! dit Barbet junior; quand je déjeune, je déjeune; si le parquet a fait une bêtise, tant pis pour lui!

— Mais si la poursuite est sérieuse! s'écria Thuillier dans le dernier des émois.

— Eh bien, je dirai, ce qui est vrai, que je n'ai pas lu un mot de votre brochure. 11 y a seulement quelque chose d'ennuyeux : ces sacrés jurys n'aiment pas les barbes; il faudra que je coupe la mienne, si je dois comparaître devant eux.

— Eh! cher amphitryon, asseyez-vous donc, dit le rédacteur en chef de l'Écho de la Bièvre, nous vous soutien-

drons: j'ai déjà un article qui fera une émeute parmi les marchands de mottes; c'est une puissance que celte honorable corporation.

— Non, messieurs! dit Thuillier, non! un homme comme moi ne reste pas une demi-heure sous l'inculpa lion qui est venue me frapper. Continuez sans nous ; j'espère bientôt vous retrouver. — Viens-tu, la Peyrade?

— Il est charmant! dit Barbet en voyant partir Thuillier et son conseil ; quitter un déjeuner après les huîtres pour aller causer avec une figure de substitut! Allons, messieurs, serrons les rangs, ajouta-t-il avec entrain.

— Tiens! dit l'un des journalistes affamés, qui avait jeté un coup d'oeil dans le jardin du Palais-Royal, sur lequel donnait le salon du restaurant, voilà Barbanchu qui passe! si je lui disais de monter?

— Eh! certainement! dit Barbet jumor, parodiant une annonce que tout le monde a pu lire au coin des rues : Un père de farnille demande un remplaçant.

— Barbanchu! Barbanchu! cria alors le soi-disant homme de la presse.

Barbanchu, son chapeau pointu sur la tête, fut assez longtemps à reconnaître le nuage du haut duquel une voix lui parlait.

— Par ici ! lui cria la voix, qui lui parut céleste quand il se vit hélé par un homme tenant un verre de vin de Champagne à la main.

Puis, comme il paraissait hésiter :

— Monte donc, mon cher, monte donc! lui cria-t-on en chœur ; il y a gras !

En sortant du parquet, Thuillier ne pouvait plu.s con-

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server la moindre illusion. Il était sous le coup d'une poursuite des plus sérieuses, et, à la manière sévère dont il avait été reçu, tout devait lui faire croire qu'en même temps il serait traité sans aucune indul^'ence.

Alors, comme il arrive toujours entre complices, après le mauvais succès de l'affaire faite en commun, commencèrent pour la Peyrade les aigres interpellations : « Il n'avait fait attention à rien de ce qu'il écrivait; il s'était donné pleine caiTière avec ses stupides idées saint-simouiennes; il se moquait bien des conséquences! ce n'était pas lui qui devait payer l'amende et aller en prison ! » Puis, comme la Peyrade répondait que l'affaire ne lui paraissait pas grave et qu'il se chargeait d'emporter un verdict de non-culpabilité :

— Parbleu! c'est tout simple, lui répondit Thuillier, monsieur ne voit là dedans qu'une cause à effet; mais je ne mettrai pas mon honneur et ma fortune entre les mains d'un étourneau de votre espèce. Je prendrai un grand avocat, si l'affaire vient à l'audience. J'ai assez de votre collaboration comme ça!

Sous l'injustice de ces reproches, la Peyrade sentait sa tête se monter. Toutefois, il se voyait désarmé, et, ne voulant pas de rupture, il finit par se séparer de Thuillier en disant qu'il pardonnait à un homme exalté par la peur, et que, dans l'après-midi, il irait voir s'il avait repris un peu de calme; en même temps, on verrait à s'entendre sur les démarches qui pourraient être tentées.

En effet, vers quatre heures, le Provençal passa à la maison du boulevard de la Madeleine. L'irritation de Thuillier s'était apaisée et avait fait place à une conster-

nation effrayante. On aurait dû, une dcmi-lieure plus tard, venir le chercher pour le conduire à l'échafaud qu'il n'eût pas été plus défait et plus abattu. Madame Thuillier, quand ravocat entra, était occupée à lui faire prendre une infusion de tilleul. La pauvre femme était sortie de son apathie ordinaire et se montrait, auprès d'un autfc Sabinus, une véritable Éponine.

Quant à Brigitte, qui bientôt apparut portant elle-même un bain de pieds, elle fut, pour l'avocat, sans merci ni mesure; ses reproches âpres, amers et hors de toute proportion avec la faute, en supposant qu'il y en eût une de commise, eussent fait sortir de son caractère l'homme le plus placide. La Peyrade se sentit perdu dans le ménage Thuillier, où l'on paraissait exploiter avec amour l'occasion de lui manquer de parole et de se donner toute liberté pour la plus révoltante ingratitude. Sur une ironique allusion à la manière dont il savait faire décorer ses amis, il se leva et prit congé, sans qu'aucune instance fût faite pour le retenir.

Après avoir un peu marché dans la rue, le Provençal, au milieu de son indignation, eut un souvenir de madame de Godollo, et, à vrai dire, depuis leur première entrevue, sa pensée s'était bien souvent arrêtée sur la belle étrangère.

Ce n'était pas seulement une fois que, se trouvant chez Thuillier quand il y arrivait, elle avait levé la séance : ce manège s'était reproduit lors de toutes leurs rencontres; et, sans en savoir au juste le sens, la Peyrade s'était dit que, dans tous les cas, cette affectation à le fuir signifiait autre chose que de l'indifférence. Après la première

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visite, retourner immédiatement chez la belle étrangère n'eût pas été habile; mais, à l'heure où il était arrivé, tout le délai nécessaire pour faire supposer un homme resté entièrement maître de lui-même se trouvait écoulé. 11 revint donc sur ses pas et, sans demander au concierge si la comtesse était chez elle, ayant l'air de remonter chez les Tliuillier, il sonna à la porte de l'entre-sol.

Comme la première fois, il fut prié par la camériste d'attendre que sa maîtresse fût avertie , mais la pièce où on l'entreposa n'était pas la salle à manger, c'était un autre petit salon disposé en bibliothèque.

Sqn antichambre fut longue; il ne savait que penser. Cepondnnf, il se rassurait en se disant que, s'il avait été question de reconduire, le délibéré n'eût pas tant duré.

A la fin, la femme de chambre revint, mais ce n'était point pour l'introduire encore.

— Madame la comtesse, lui fut-il dit, est en affaires, et elle prie monsieur de vouloir bien attendre en parcourant quelques livres de sa bibliothèque, parce qu'elle pourrait être retenue plus longtemps qu'elle ne le voudrait.

L'excuse, au fond comme en la forme, n'ayant rien de décourageant, l'avocat se mit en devoir d'exécuter la prescription qui lui était donnée contre l'ennui. Sans avoir à ouvrir aucune des armoires en palissandre sculpté qui renfermaient la collection des plus riches reliures que jamais il eût eues sous les yeux, sur une longue table à pieds tournés, recouverte d'un tapis vert, il trouva un pêle-mêle de livres très-sufiisant pour la consommation d'un homme dont l'attention devait être ailleurs.

Mais, à mesure qu'il ouvrait un des livres laissés à .«^a

disposition, il lui semblait qu'on avait pris plaisir à lui ménager le supplice de Tantale : tantôt c'était un ouvrage anglais, un ouvrage allemand, un ouvrage russe, il s'en trouva même un imprimé en caractères turcs. Était-ce donc une mystification polyglotte qu'on s'était amusé à lui arranger?

Un volume finit par attirer son attention. La reliure, à rencontre de tous ceux qui, pour lui, restaient lettres closes, était beaucoup moins riche que galante. Dépaysé sur un coin de la table, où il faisait bande à part, il était ouvert, le dos en l'air et la tranche appuyée au tapis verj sur lequel il était posé comme une tente. La Peyrade le prit, en ayant soin de conserver la page que l'on semblait avoir eu l'intention de marquer.

C'était un tome de l'édition illustrée des œuvres de M. Scribe ; la gravure en rrésence de laquelle se trouva le Provençal représentait la scène principale d'un vaudeville du Gymnase, intitulé la Raine (Tune femme.

Il est sans doute bien peu de nos lectrices qui ne connaissent la donnée de cette pièce, inspirée, dit-on, à l'illustre auteur de tant de petits chefs-d'œuvre par un^ phrase recueillie, un jour, de la bouche de sa portière : « Il y en a d'aucuns, disait cette femme, qui font semblant de cracher dans le plat, afin d'en dégoûter les autres et d'avoir tout pour eusse. »

En effet, le principal personnage de la Haine d'une femme est une jeune veuve poursuivant avec un acharnement furieux un pauvre jeune homme qui n'en peut mais. Pour tous, c'est une haine à mort. Par ses méchancetés, elle le perd presque de réputation et lui fait manquer un

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riche mariage; mais, en somme, c'est pour lui domicr beaucoup plus qu'elle ne lui a ôté, car elle se donne cllcmôrae au dénoûment et fait son mari de celui qu'on avait cru sa victime.

Si le hasard a^ait isolé ce volume, s'il l'avait ouvert à l'endroit précis où la Peyrade l'avait trouvé marqué, il faut convenir, après ce qui s'était passé entre lui et la comtesse, que le hasard a souvent l'air bien adroit et bien spirituel.

Tout en pensant à la signification profonde que pouvait avoir cette combinaison plus ou moins fortuite, la Peyrade se mit à lire quelques scènes pour voir si, dans le détail aussi bien que dans l'ensemble, Tallusion s'appliquait bien étroitement à sa situation. Pendant qu'il poursuivait cette lecture avec un intérêt qui ne laissait pas d'être mêlé de distraction, un bruit de portes se fit entendre, et l'avocat, en reconnaissant la voix argentine et un peu nonchalante de la belle Hongroise, constata qu'elle reconduisait quelqu'un.

— Ainsi donc, disait l'interlocuteur de la grande dame (car c'était un interlocuteur), je puis promettre à madame l'ambassadrice que vous honorerez ce soir son bal de votre présence?

— Oui, commandeur, si toutefois ma migraine, qui en ce moment me semble en baisse, me fait l'amitié de me quitter tout à fait.

— Au revoir donc, ma toute adorable, dit la voix de l'interlocuteur.

Puis les portes se refermèrent, et tout rentra dans le silence comme devant.

Ce nom de commandeur rassura un peu la Peyrade, car ce n'est pas une qualification trop à l'usage des jeunes muguets. Il était cependant curieux de savoir quel était ce personnage avec lequel on restait enfermée si longtemps. N'entendant venir personne, l'avocat s'approcha de la fenêtre qui donnait sur la rue et entr'ouvrit le rideau avec précaution, en se tenant prêt à le laisser retomber au moindre bruit et à faire une volte-face qui lui évitât d'être surpris en flagrant délit de curiosité. Un élégant coupé, arrêté à quelques pas de la maison, et qu'il n'avait pas remarqué avant d'y entrer, se mit en mouvement, un valet de pied, vêtu d'une livrée voyante, mais de bon goût, se hâta d'ouvrir la portière, et un petit vieux, à l'air leste et pimpant, bien qu'en lui on dût constater un de ces rares débris du passé qui n'ont pas encore fait divorce avec la poudre, s'installa vivement dans la voiture qui, aussitôt, s'éloigna avec rapidité. La Peyrade avait eu le temps de remarquer une immense brochette de décorations. Cet arc-en-ciel combiné de la titus poudrée ne pouvait guère laisser méconnaître une individualité diplomatique.

La Peyrade avait eu le temps de reprendre son livre, car, à tout hasard, il ne lui paraissait pas inutile d'être aperçu occupé de sa lecture, quand un coup de sonnette intérieure, bientôt suivi de l'apparition de ia femme de chambre, lui annonça que sa longue attente allait prendre fin.

Invité par la camériste à la suivre, l'avocat eut soin de ne pas replacer le volume dans les conditions où il l'avait pris, et, un instant après, il était en présence de la comtesse.

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Quelque chose de douloureux se peignait sur le beau visage de l'étrangère, qui à cette langueur ne perdait rien de ses séductions. Sur le canapé où elle se tenait assise était ouvert, à côté d'elle, un manuscrit écrit, sur papier à tranche dorée, de cette large et opulente écriture qui indique la provenance ofliciellc de quelque cabinet ministériel ou de quelque chancellerie. A la main elle tenait un flacon de cristal à bouchon d'or ciselé, et en aspirait fréquemment le contenu, car une forte odeur de vinaigre anglais dominait les autres parfums de l'appartement.

— Vous êtes souffrante, madame? demanda la Peyrade avec intérêt.

— Oh!' ce n'est rien, dit l'étrangère, une migraine, à laquelle je suis fort sujette. Mais vous, monsieur, qu'êtesvous donc devenu? Je commençais à perdre tout espoir de vous revoir. Est-ce quelque grande nouvelle que vous venez m'annoncer? L'époque de votre mariage avec mademoiselle Colleville doit maintenant être suffisamment prochaine pour pouvoir devenir l'objet d'une communication.

Ce début déconcerta un peu la Peyrade.

— iMais, madame, répondit-il d'un ton presque rêche, vous êtes, il me semble, assez au courant de ce qui se passe dans la maison Thuillier pour savoir que rien de ce que vous supposez n'est prochain, et je puis même dire, aujourd'hui, n'est probable.

— Non, je vous jure, je ne sais rien, je me suis interdit formellement de paraître prendre quelque intérêt à une affaire où, de toute manière, je m'étais fort sottement

mêlée; nous parlons de tout avec mademoiselle Brigitte, excepté du mariage de Céleste. *

— Et c'est sans doute le désir de me laisser la liberté entière de ce sujet qui vous a mise en fuite toutes les fois que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer dans la maison de nos amis?

— Mais oui, dit la comtesse, ce doit être cette raison qui m'a fait vous quitter la place; autrement, pourquoi ma sauvagerie?

— Oh ! madame, il y a tant d'autres raisons qui peuvent faire éviter la présence d'un homme! Par exemple, s'il a déplu ; si des conseils qui lui ont été donnés avec une rare bienveillance n'ont pas paru être accueillis avec un empressement assez respectueux.

— Oh ! cher monsieur, dit la comtesse, je n'ai pas une telle ardeur de prosélytisme, que j'en puisse vouloir aux gens de n'être point dociles à mes avis ; je suis, comme un autre, très-exposée à voir de travers.

— Au contraire, madame, dans l'affaire de mon mariage, vous aviez vu très-juste.

— Comment? dit vivement la comtesse; est-ce que la saisie de la brochure venant après cette croix vainement attendue aurait amené une rupture?

— Non, dit la Peyrade, mon influence dans la maison Thuillier repyose sur des bases plus solides, et au prix des services que j'ai rendus à mademoiselle Brigitte et à son frère, ces deux échecs, heureusement très-réparables...

— Vous croyez? interrompit la comtesse d'un air d'incrédulité.

— Évidemment, répondit la Peyrade, quand madame

la comtesse du Bruel se mettra bien en têlc d'enlever ce ruban rouge, malgré les obstacles qui se sont trouvés sur le chemin de sa bienveillance, elle est en passe d'obtenir ce résultat, qui, après tout, n'est pas au-dessus des forces humaines.

La comtesse accueillit cette assurance avec un sourire, et fit de la tête un signe négatif.

— Mais, madame, il y a quelques jours encore, madame la comtesse du Bruel disait à madame Colleville que cette résistance imprévue avait piqué son amourpropre , et que de sa personne elle irait chez le ministre.

— Seulement, vous oubliez que depuis il y a eu une descente de justice, et on n'attend pas d'ordinaire qu'un homme soit sur les bancs de la cour d'assises pour le décorer. Cette saisie, vous ne l'avez pas remarqué, accuse contre M. Thuillier, et peut-être contre vous-même, monsieur, car vous êtes le vrai coupable, une malveillance dont vous ne vous rendez pas compte. Le parquet, dans cette occasion, ne paraît pas avoir agi d'office.

La Peyrade regarda la comtesse.

— J'avoue, en effet, reprit-il après ce rapide coup d'œil, que dans l'ouvrage incriminé je cherche encore un prétexte à la mesure dont i! a été l'objet.

— Mon avis est aussi, dit l'étrangère, qu'il a fallu à MM. les gens du roi une grande imagination pour se persuader qu'ils étaient en présence d'un ouvrage séditieux; mais cola prouve d'autant la puissance de la force souterraine qui fait tourner à mal toutes vos bonnes intentions en faveur de cet excellent M. Thuillier.

iOO SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

— Nos ennemis secrets, madame, dit la Peyrade, vous les connaissez?

— Peut-être, dit la comtesse avec un nouveau sourire.

— .Madame, dit la Peyrade ému, si j'osais exprimer un soupçon?

— Dites, répondit madame de Godollo : je ne vous en voudrai pas de deviner.

— Eh bien, madame, nos ennemis, à Thuillier et à moi, sont une femme.

— Mettez que cela soit, dit la comtesse. Savez-vous combien Richelieu demandait de ligues de la main d'un homme, afin de le faire pendre?

— Quatre, répondit la Peyrade.

— Vous vous expliquerez alors qu'une brochure de plus de deux cents pages ait pu fournir à une femme quelque peu... intrigante la matière d'une persécution.

— Je m'explique tout, madame! s'écria la Peyrade avec animation ; je crois que cette femme est une femme d'élite, qu'elle a autant de malice et d'esprit que Richelieu; qu'adorable magicienne, non-seulement elle fait marcher la police et les gendarmes, mais que, de plus, elle fige dans la main des ministres les croix près d'en tomber.

— Eh bien, alors, dit la comtesse, que sert de lutter avec elle?

— Ah ! je ne lutte plus, dit la Peyrade, mesurant à tant de soins qu'on s'était donnés l'étendue de la bienveillance dont il était l'objet.

Puis, d'un air de contrition jouée :

— Mon Dieu! madame, ajouta-t-il, vous avez donc pour moi bien de la haine?

— Pas tout à fait autant que vous pourriez croire, répondit la comtesse -, mais, après tout, quand je vous haïrais?

— Ah ! madame, dit la Peyrade avec exaltation, je serais le plus heureux des infortunés, car cette haine me paraîtrait mille fois plus précieuse et plus douce que votre indifférence. Mais vous ne me haïssez pas : pourquoi aurioz-vous pour moi ce bienheureux sentiment féminin que Scribe, dans une de ses perles du Gymnase, a peint avec tant de délicatesse et d'esprit?

Madame de Godollo ne répondit pas; elle baissa les yeux, et un mouvement plus prononcé de sa respiration communiquant à sa voix une légère altération :

— La haine d'une femme, reprit-elle, un homme de votre stoïcisme est-il assez désœuvré pour s'en préoccuper?

— Oh! oui, madame, répondit la Peyrade, je m'en préoccuperais, mais non pour me révolter contre elle, et, au contraire, pour bénir la rigueur qui aurait daigné s'appesantir sur moi. Ma belle ennemie une fois connue et avouée, je ne désespérerais pas de la fléchir, car jamais plus je ne serais dans un chemin qui ne fût pas le sien, jamais sous une bannière qu'elle n'eût pas déclarée la sienne ; car j'attendrais, pour penser, son inspiration ; pour vouloir, sa volonté; pour agir, le moindre de ses ordres; car je serais en tout son auxiliaire, mieux que cela, son esclave; et, dût-elle me repousser de son pied mignon, me châtier de sa main si blanche, j'endurerais tout avec bonheur. Pour tant de résignation et d'obéissance, je ne voudrais qu'une grâce, celle de baiser la

trace de ce pied qui me repoi;. -serait, et la faveur de couvrir de mes larmes cette main se levant sur moi njenaçante.

Pendant ce long cri de cœur transporté et éperdu, que la joie du triomphe entrevu avait arraciié à la nature si impressionnable du Provençal, il s'était laissé glisser de son siège, et il finit par se trouver à quelques pas de la comtesse, un genou en terre, dans l'attitude convenue du théâtre, mais qui dans la vie réelle a encore plus cours qu'on ne le croit.

— Relevez-vous, monsieur, dit la comtesse, et veuillez me répondre.

Puis, jetant sur lui un regard interrogateur et ses beaux sourcils froncés :

— Avez-vous bien pesé, dit-elle, la portée des paroles qui viennent de tomber de votre bouche? en avez-vous mesuré tout l'engagement, toute la profondeur? La main sur le cœur et sur la conscience, êtes-vous homme à tenir tout ce qu'elles promettent, et n'êtes-vous pas un de ces humbles et de ces perfides qui n'ont l'air d'embrasser nos genoux que pour mieux faire perdre l'équilibre à notre raison et à nos volontés ?

— Moi, s'écria la Peyrade, jamais réagir contre la fascination qui pour moi avait commencé dès notre première entrevue ! Eh 1 madame, plus j'y ai résisté et plus je me suis débattu contre elle, plus vous devez croire à sa sincérité et à sa domination tardive. Ce que j'ai dit, je le pense ; ce que je pense aujourd'hui tout haut, je l'ai pensé tout bas dès le moment où j'eus l'honneur d'être reçu par vous, et les longs jours qui se sont passés à lutter contre

LES PETITS BOURGKOIS. 103

mon entraînement en ont fait une volonté réfléchie qui a compté avec elle-môme et que vos rigueurs mêmes ne décourageraient pas.

— Les rigueurs, c'est possible, dit la comtesse, mais les bontés, il faut bien y regarder; veuillez vous-même vous examiner avec soin : nous autres étrangères, nous ne comprenons rien à cette légèreté que les Fran(;aises apportent souvent jusque dans les engagements les plus sérieux. Pour nous, un oui est un lien sacré; notre parole est un acte. Nous ne voulons et ne faisons rien à demi. Dans les armes de ma famille, il y a une devise qui n'est pas ici sans un grand sens : Tout ou rien : c'est beaucoup dire et ce n'est presque pas assez.

— Oh! c'est bien ainsi que je l'entends, répondit l'avocat, et ma première démarche en sortant d'ici sera d'aller rompre avec cet ignoble passé qu'un instant j'ai paru mettre en balance avec l'enivrant avenir que vous ne me défendez pas d'espérer.

— Non, dit la comtesse, mettez-y plus de calme et de mesure ; je n'aime pas les coups de tête, et vous me feriez mal votre cour en brisant les vitres. Ces Thuillier ne sont pas de mauvaises gens, au fond; ils vous ont humilié sans le savoir ; ils sont d'un monde qui n'est pas le vôtre ! Esl-ce leur faute? Dénouez, ne rompez pas, et surtout réfléchissez encore. Votre conversion à ma religion est de si fraîche date! Quel homme est assuré de ce que son cœur lui dira demain?

— Moi, madame, dit la Peyrade, je suis cet homme. Nous autres gens du Midi, nous n'aimons pas non plus à la française.

— Mais, dit la Hongroise avec un charmant sourire, il me semblait que c'était de haine qu'il avait élé question entre nons.

— Ah! madame, s'écria l'avocat, même expliqué et compris, ce mot a quelque chose qui fait mal; dites-moi plutôt, non pas que vous m'aimez, mais que les paroles que vous daignâtes m'adresser lors de notre première rencontre sont bien l'expression de votre pensée.

— Mon ami, répondit la comtesse en accentuant ce mot, un de vos moralistes a dit : a II y a des personnes qui disent : Cela csl, ou : Cela n'est pas; elles n'ont pas besoin de prêter serment, leur caractère jure pour elles. » Faitesmoi la grâce de me croire de ces gens-là.

Et elle tendit à l'avocat sa main d'un geste plein de pudeur et de grâce.

L'avocat, hors de lui, se précipita sur cette main, qu'il mangea de baisers.

— Assez, enfant I dit l'étrangère en dégageant doucement la prisonnière; adieu, à bientôt! Je crois que ma migraine est passée.

La Peyrade ramassa son chapeau et parut s'élancer hors de l'appartement; mais, s'arrêtant à la porte, il se retourna et couvrit la belle étrangère d'un regard plein de tendresse.

La comtesse lui fit de la tête un charmant adieu, et comme la Peyrade se disposait à revenir sur ses pas, avec son doigt elle lui intima d'être plus sage et de rester où il était.

La Peyrade acheva alors de sortir. Dans l'escalier, il s'arrêta pour expirer, si l'on peut ainsi parler, le bonheur

dont son cœur débordait; les paroles de la comtesse, l'ingénieuse préparation qu'elle avait mise à le mettre sur la voie de ses sentiments lui parurent autant de garaniies de leur sincérité, et il parlait avec la foi.

En proie à cette ivresse des gens heureux, qui se traduit non-seulement dans leurs gestes, dans leurs regards, dans leur démarche, mais quelquefois aussi dans des actes que n'autoriserait pas , à la rigueur, la raison; après s'être arrêté un instant sur l'escalier, il monta quelques marches, et d'une place où il avait en vue l'appartement des Thuillier :

— Enfin, s*écria-t-il, voici venir la gloire, la fortune, le bonheur, et, de plus, je pourrai me donner le plaisir de la vengeance! Après Dutocq et Cérizet, je vous écraserai, vile engeance bourgeoise! ajouta-t-il.

Et il montrait le poing à l'innocente porte à deux battants.

Ensuite il sortit en courant, et l'expression populaire était en ce moment vraie pour lui : il semblait que la terre ne pouvait pas le porter.

Dès le lendemain, il n'aurait pas pu porter plus loin !a tempête dont il était gros, la Peyrade arriva chez Thuillier. II y venait dans les dispositions les plus hostiles et les plus amères : qu'on juge de sa stupéfaction! Avant qu'il eût eu le temps de se mettre en garde contre cette démonstration d'union et d'oubli, Thuillier se précipita dans ses bras.

— Mon ami, s'écria l'ex-sous-chef au sortir de cette étreinte, ma fortune politique est faite, tous les journaux sans exception parlent ce matin de la saisie de ma bro-

chure, et il faut voir comme les feuilles de l'opposition arrangent le gouvernement !

— C'est tout simple, dit l'avocat sans partager cet enthousiasme, tu es devenu un thème pour elles; mais cela n'améliore pas du tout ton affaire, et le parquet n'en sera que plus animé à obtenir, comme il dit, une condamnation.

— Eh bien, dit Thuillier en relevant fièrement la tête, j'irai en prison , comme Béranger, comme Lamennais, comme Armand Carrel.

— Mon cher, c'est charmant de loin, la persécution, mais, quand tu entendras les gros verrous se refermer sur toi, sois sûr que le métier te paraîtra beaucoup moins gracieux.

— D'abord, objecta Thuillier, on ne refuse jamais aux condamnés politiques d'aller faire leur temps dans une maison de santé, et puis, enfin, je ne suis pas encore condamné; toi-même étais d'avis hier que l'on pouvait espérer un acquittement.

— Oui, mais depuis j'ai appris des choses qui rendent ce résultat très-douteux; la même main qui t'a empêché d'avoir la croix a dû faire saisir ta brochure ; tu seras assassiné avec préméditation.

— Ce dangereux ennemi, puisque tu le connais, dit Thuillier, tu ne refuseras pas, je pense, de me le signaler?

— Je ne le connais pas, répondit la Peyrade, mais je le soupçonne : voilà ce que c'est que de jouer au fin.

— Gomment! jouer au fin? dit Thuillier avec la curiosité d'un homme ayant bien la conscience de n'avoir rien en ce genre à se reprocher.

— Certainement, reprit l'avocat. Vous avez fait de Céleste une sorte d'appeau pour attirer les étourneaux dans votre salon; tout le monde n'a pas la longanimité de M. Godeschal, qui, après avoir été éconduit, s'est si généreusement montré dans la question de la surenchère.

— Explique-toi mieux, dit Thuillier, je ne saisis pas du tout.

— Rien n'est cependant plus facile à comprendre. Combien, sans me compter, y a-t-il de prétendants à la main de mademoiselle Collmille? Godeschal, Minard ûls, Phellion fils, Olivier Vinet le substitut, tous gens que l'on a promenés comme on me promène.

— Olivier Vinet le substitut! s'écria Thuillier frappé comme par un trait de lumière; c'est de là, en effet, que doit partir le coup. Son père, dit-on, a le bras très-long. Mais peut-on dire que nous l'avons promené, pour me servir de ton expression assez inconvenante? Il a passé une soirée chez nous et n'a fait aucune demande, pas plus d'ailleurs que le fils Minard, que le fils Phellion. Godeschal est le seul qui ait risqué une démarche directe, et il a été refusé sans hésitation et sans qu'on lui ait tenu le bec dans l'eau.

— C'est vrai, dit la Peyrade cherchant toujours sa querelle ; il n'y a que ceux qui ont des paroles précises et expresses que l'on se pique de lanterner!

— Ah ça! voyons, dit Thuillier, à qui en as-tu, avec tes insinuations? N'as-tu pas tout réglé l'autre jour avec Brigitte ? Tu prends bien ton temps pour venir me parler de tes amours, quand le glaive de la justice est levé sur ma tète!

— Très bien, dit la Peyrade avec ironie; tu vas maintenant exploiter ta position intéressante de prévenu. Je savais bien que cela se passerait ainsi, et que, la brochure une fois faiie, les fins de aon-recevoir allaient recommencer.

— Parbleu ! ta brochure, répondit Thuiliier, je te trouve assez plaisant de vouloir qu'elle ait levé toutes les difficultés, quand elle est, au contraire, devenue l'occasion de complications déplorables.

— Déplorables, comment? ta fortune politique est faite!

— En vérité, mon cher, dit Thuiliier avec sentiment, je n'aurais jamais pensé que tu irais choisir le quart d'heure de l'adversité pour venir nous mettre le pistolet sur la gorge et me faire l'objet de tes taquineries et de tes malices !

— Allons! maintenant, dit la PejTade, voilà le quart d'heure de l'adversité, et il n'y a qu'un instant, tu te jetais dans mes bras comme un homme auquel un insigne bonheur esi arrivé. 11 faudrait pourtant prendre ion parti d'être un homme fort à plaindre ou un triomphateur glorieux.

— Tu as beau faire de l'esprit, répondit Thuiliier, tu ne me mettras pas en contradiction; je suis logique, moi, si je n'ai pas de brillant. Il est très-naturel que je me console en voyant l'opinion publique se prononcer en ma faveur, et en recueillant dans ses organes les témoignages les plus honorables de sa haute sympathie; mais, en somme, crois-tu que je n'aimerais pas mieux que les choses eussent suivi leur cours, et, en me voyant l'objet

Li;S l'KilTS BOUR(Ji:OIS. 103

d'une basse vengiance de la part de gens aussi inlluents que les Vinet, puis-je mesurer l'étendue des dangers auxquels je suis exposé?

— Alors, dit la Poyrade avec une insistance impitoyable, décidément tu es Jean qui pleure!

— Oui, répondit Tliuillier d'un ton solennel, Jean qui pleure sur une amitié que j'avais crue vraie et dévouée, et qui n'a que des sarcasmes à m'oiïrir quand j'attendais ses services.

— Quels services? demanda la Pevrade. Ne m'as-tu pas déclaré hier que, dans tous les genres, tu avais assez de ma collaboration ? Je l'ai offert de plaider pour toi ; lu m'as répondu que tu prendrais un grand avocat.

— Sans doute; dans le premier moment de surprise où m'avait jeté un coup si inattendu, j'ai pu dire celte sottise; mais, réflexion faite, qui mieux que toi est en mesure d'expliquer les intentions de l'écrit sorti de la plume? J'étais hier un homme hors de lui, et toi, aujourd'hui, avec ton amour-propre blessé, qui ne sait rien pardonner à un premier mouvement, tu es un homme bien caustique et bien cruel.

— Ainsi, dit la Peyrade, tu me proposes formellement do te défondre devant le jury?

— Eh! oui, mon cher, je ne vois pas d'autres mains entre lesquelles je puisse remettre ma cause. Je payerais un prix fou quelque grand monsieur du Palais, et il ne me défendrait pas aussi habilement que tu le feras.

— Eh bien, moi, je refuse; les rôles, comme tu le vois, sont diamétralement changés; je pensais comme toi, hier, que j'étais l'homme de ce procès; aujourd'hui, je crois

qu'il te faut prendre, en effet, une sommité du barreau, parce que, avec l'antagonisme de Vinet, l'affaire a acquis des proportions qui créent à celui qui s'en chargera une responsabilité vraiment effrayante.

— Je comprends, dit Thuillier avec ironie, monsieur a toujours eu des idées de magistrature, et il ne veut pas se brouiller avec un homme dont on a déjà parlé pour être garde des sceaux. C'est prudent, mais je ne sais pas jusqu'à quel point cela fait les affaires de ton mariage.

— C'est-à-dire , répondit la Pe^Tade en saisissant la balle au bond, que te tirer des griffes du jury est un treizième travail d'Hercule qui m'est imposé pour mériter la main de mademoiselle Colleville. Je me doutais bien que les exigences se multiplieraient à proportion des preuves de mon dévouement, mais c'est justement ce qui me lasse, et, pour couper court à cette exploitation de l'homme par l'homme, je venais te dire ce matin que je te rendais ta parole : ainsi, tu peux disposer de la main de Céleste; pour mon compte, je n'y prétends plus.

L'inattendu et la forme carrée de celte déclaration laissèrent Thuillier sans parole et sans voix, d'autant mieux qu'à cet instant entra Brigitte. L'humeur de la ménagère s'était également beaucoup modifiée depuis la veille, car son début fut charmant de familiarité amicale.

— Ah! vous voilà, dit-elle à la Peyrade, bonne graine d'avocat!

— Mademoiselle, je vous salue, répondit gravement le

Provençal.

— Eh bien, continua la vieille fille sans faire attention k l'air cérémonieux de la Peyrade, le gouvernement s'est

LES PETITS BOURGEOIS. Hl

mis dans uq joli pétrin en saisissant voire brochure! Faut voir comme les journaux le houspillent ce matin! — Tiens, ajouta-t-elle en donnant à Thuillier une feuille de petite dimension imprimée sur du papier à sucre en caractères gros, mais peu lisibles, en voilà encore un que tu n'avais pas lu; le portier vient de le monter; c'est un journal de notre ancien quartier, VÉcho de la Bièvre. Je ne sais pas, messieurs, si vous serez de mon avis, mais je trouve l'article ou ne peut pas mieux écrit. C'est drôle ensuite, comme ces journalistes font peu d'attention : ils écrivent ton nom sans h. Il me semble que tu pourrais réclamer.

Thuillier prit le journal et lut l'article qu'avait inspiré au rédacteur en chef du journal des tanneurs la reconnaissance de l'estomac. De sa vie, Brigitte n'avait fait attention à un journal, excepté pour savoir s'il était de la dimension voulue pour les emballages auxquels elle le faisait servir, mais, tout à coup convertie à la religion de la presse par l'ardeur de son amour fraternel, elle s'était placée derrière Thuillier, et, par-dessus son épaule, relisant avec lui les endroits saillants de la page qui lui avait paru si éloquente, elle les soulignait du doigt.

— Oui, dit Thuillier en repliant le journal, c'est chaud et très-flatteur pour moi... Mais voilà une bien autre affaire! monsieur ici présent me déclare qu'il ne veut pas plaider pour moi et qu'il renonce à la main de Céleste.

— C'est-à-dire, reprit Brigitte, qu'il y renonce, si, après avoir plaidé, nous ne faisons pas subito le mariage. Eh bien, moi, ce pauvre garçon, je trouve sa prétentiou raisonnable. Quand il aura fait encore ça pour nous, il n'y aura plus de rémission, et, que mademoiselle Céleste s'ar-

range ou non de la combinaison, il faudra qu'elle l'accepte, parce que, enfin, il faut un terme à tout.

— Ta l'entends, mon cher, dit la Peyrade en s'emparant du commentaire de Brigitte, quand j'aurai plaidé, le mariage se fera. Ta sœur est la franchise même et n'y met pas la moindre diplomatie.

— De la diplomatie! répéta Brigitte. Ah bien! c'est bien moi qui vais en fourrer dans les affaires. Je dis les choses comme je les pense : l'ouvrier a travaillé, il fant qu'il soit payé de sa peine.

— Tais-toi donc, s'écria Thuillier en frappant du pied, tu ne prononces pas une parole qui ne retourne le poignard dans la plaie.

— Comment! le poignard dans la plaie? demanda Brigitte ; ah çà! vous ne vous entendez donc pas?

— Je t'ai dit, reprit Thuillier , que la Peyrade venait de me rendre notre parole, et sa raison, c'est que, pour lui accorder la main de Céleste, on lui demande un nouveau service; il trouve qu'il nous en a rendu assez comme ça.

— Il nous en a rendu, sans doute, répondit Brigitte, mais il me semble qu'on n'a pas été ingrat envers lui. D'ailleurs, c'est lui qui a fait la boulette, et je trouverais assez drôle qu'il nous laissât maintenant dans l'embarras.

— Votre raisonnement, chère demoiselle, dit la Peyrade, pourrait avoir une apparence de justesse, s'il n'y avait pas à Paris d'autre avocat que moi; mais, comme les rues en sont pavées, et qu'hier Thuillier lui-même parlait de prendre un homme posé au barreau, je n'ai pas le moindre scrupule à refuser de me charger de sa

défense. Maintenant, quant au mariage en question, afin qu'il ne soit pas de nouveau l'objet de quelque marcliû brutal et à bout portant, j'y renonce de la manière la plus formelle, et rien n'empêchera plus mademoiselh; Colleville de prendre toutes les commodités de M. riiellioii.

— A votre aise, mon cher monsieur, répondit Brigitte; si c'est là votre dernier mot, nous ne serons pas embarrassés de trouver un mari pour Céleste, Piiellion fils ou un autre; mais vous me permettrez de vous dire que la raison que vous nous donnez n'est pas la véritable; car enfin nous ne pouvons pas aller plus vite que les violons : le mariage serait décidé aujourd'hui, il faut encore que les bans soient publiés; vous avez assez d'esprit pour comprendre que M. le maire ne peut pas vous marier avant que les formalités soient remplies, et, d'ici là, Thuillier aura passé en jugement.

— Oui, dit la Peyrade, et, si je perds la cause, ce sera moi qui aurai fait condamner Thuillier à la prison, comme c'était moi hier qui avais fait faire la saisie.

— Dame, il me semble que, si vous n'aviez rien écrit, la police n'eût pas trouvé à mordre.

— Ma chère amie, dit Thuillier en voyant la Peyrade hausser les épaules, ton raisonnement est vicieux, en ce sens que l'écrit n'était incriminable par aucun côté. Ce n'est pas la faute de la Peyrade si des personnages trèshaut placés ont organisé contre moi une persécution. Tu te rappelles ce petit substitut, M. Olivier Vinet, que Cardot amena à une de nos soirées; il paraît que lui et son père sont furieux de ce que nous n'avons pas voulu de lui pour Céleste, et qu'ils ont juré ma perte.

m SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

— Eh bien, pourquoi l'avons-nous refusé, dit Brigitte, si ce n'est pour les beaux yeux de monsieur? Car, enfin, un substitut de Paris, c'était un parti très-sortable.

— Sans doute, dit nonchalamment la Peyrade; seulement, il n'apportait pas en dot tout à fait un million.

— A-h ! s'écria Brigitte en s'animant, si vous allez encore parler de ia maison que vous nous avez fait acheter, je vous dirai, moi, que, si vous aviez eu l'argent qu'il fallait mettre dehors pour la souffler au notaire, vous ne seriez pas venu nous trouver. Il ne faut pas croire aussi que j'aie été tout à fait votre dupe; vous parliez tout à l'heure de marché, mais vous l'avez très-bien proposé vous-même : « Donnez-moi Céleste, je vous donnerai la maison »; voilà ce que vous nous avez fait entendre en propres termes; et encore il a fallu faire des sacrifices sur lesquels on n'avait pas d'abord compté.

— Allons, Brigitte, dit ThuilHer, tu t'arrêtes à des niaiseries 1

— Des niaiseries! des niaiseries! répéta Brigitte. La somme convenue d'abord a-t-elle ou non été dépassée?

— Mon cher Thuillier, dit la Peyrade, je crois, comme vous, que la question est vidée et qu'elle ne peut plus que s'aigrir par des rabâchages inutiles. Mon parti était pris avant de venir; tout ce que j'entends ne peut que m'y confirmer; je ne serai pas votre gendre, mais nous n'en resterons pas moins bons amis.

Et il se leva pour sortir.

— Un instant, monsieur l'avocat! dit alors Brigitte en lui barrant le passage; il y a quelque chose, moi, que je ne trouve pas vidé ; et, maintenant que nous ne devons

Li;S PETITS BOURGKOIS. 115

plus faire bourse commune, je ne serais pas fâchée que vous vouliez bien me dire où est passée une somme de dix mille francs que Thuillier vous a remise pour ces canailles de bureaux qui devaient nous faire avoir celte croix dont on est encore à avoir des nouvelles ?

— Brigitte, dit Thuillier avec angoisse, tu as une langue d'enfer : tu devais ignorer ce détail, que je t'ai dit dans un accès de mauvaise humeur, et tu m'avais promis de ne jamais en ouvrir la bouche à qui que ce sayc.

— Non; mais, répondit l'implacable Brigitte, on se quitte. Lh bien, en se quittant, on se liquide. Dix mille francs! moi, j'avais trouvé ça cher pour une croix véritable; mais, pour une croix en détrempe, monsieur conviendra que c'est hors de prix.

— Voyons, la Peyrade, mon ami, dit Thuillier en allant à l'avocat, devenu pâle de colère, n'écoute pas Brigitte, Taffeclion qu'elle a pour moi l'égaré; je sais fort bien ce que c'est que les bureaux, et je ne serais pas étonné quand lu y aurais même mis du tien.

— Monsieur, répondit la Peyrade, je ne suis malheureusement pas en mesure de vous faire parvenir, en rentrant chez moi, la somme dont il m'est demandé compte avec une si insultante brutalité. Mais veuillez m'accorder quelque délai, et, si, pour vous aider à prendre patience, vous vouliez accepter un billet, je suis prêt à vous le souscrire.

— Va-l'en au diable avec ton billet! dit Thuillier; tu ne me dois rien, et c'est nous qui te redevons, car Cardot m'avait dit que, pour la magnifique acquisition que tu nous faisais faire, ta part devait être d'au moins dix mille francs.

116 SCÈNES Dli LA VIE PARISIENNE.

— Cardot! Gardot! dit Brigitte, il est bien généreux avec l'argent des autres! On lui donnait Céleste, c'était bien mieux que dix mille francs.

La Peyrade était un trop grand comédien pour ne pas trouver dans l'humiliation qu'il venait de subir l'occasion d'un dénoûment à effet. Avec des larmes dans la voix, que bientôt il eut dans le yeux :

— Mademoiselle, dit-il, quand j'eus l'honneur d'être reçu chez vous, j'étais pauvre, et longtemps vous m'y avez vu souffreteux et mal à l'aise, parce que je savais que la pauvreté expose à toutes les indignités. Du jour où j'ai pu vous apporter la fortune que je ne cherchais pas pour moi-même, j'ai pris un peu plus d'assurance, et vos bontés elles-mêmes m'ont encouragé à me relever de ma timidité et de mon abaissement. Aujourd'hui, quand je fais une démarche loyale qui vous ôte un grand souci, car, si vous voulez être franche, vous avouerez que vous aviez rêvé un autre mari pour Céleste, nous pouvions renoncer à une idée que ma délicatesse me défendait de poursuivre, et néanmoins rester amis. 11 suffisait pour cela de se tenir dans les bornes de cette politesse dont vous avez chaque jour auprès de vous un modèle, car, bien que madame de Godollo ne soit pas pour moi bienveillante, je suis assuré que sa bonne éducation ne lui permettrait pas d'approuver votre odieux procédé. Mais, grâce au ciel, j'ai dans le cœur quelque sentiment religieux; l'Évangile n'est pas pour moi lettre morte, et, enleudez-le bien, mademoiselle, JE vous PARDONNE : ce u'ost pas à Thuillier, qui ne les accepterait pas, c'est à vous, pour toute vengeance, que prochainement je ferai remettre les dix mille francs que

LES PETITS DOURGLOIS. llï

j'aurais, selon vous, appliqués à mes besoins. Au moment où ils seront rentrés dans vos mains, si, revenue d'un soupçon injuste, vous aviez quelque scrupule, vous les verseriez au bureau de bienfaisance...

— Au bureau de bienfaisance! s'écria Brigitte en interiompant, merci! pour être distribués à un tas de fainéants et de dévotes qui en font des bombances après avo::* été manger le bon Dieu. J'ai été pauvre aussi, mon petit, et j'ai fait longtemps des sacs pour mettre l'argent des autres avant d'y mettre le mien; j'en ai maintenant, je le garde : ainsi, quand vous voudrez, je suis prête à recevoir; tant pis pour vous, si vous ne savez pas faire les affaires dont vous vous chargez et si vous tirez votre poudre aux moineaux.

Voyant qu'il avait manqué son effet et qu'il n'avait pas entamé le granit de Brigitte, la Peyrade lui jeta un regard déJaigneux et sortit majestueusement.

11 avait remarqué un mouvement de Thuillier pour le retenir, mais un geste impérieux de Brigitte, toujours reine et maîtresse, avait cloué son frère à sa place.

Rentré chez lui, l'avocat compléta son émancipation en écrivant à madame Colleville que, le mariage avec Céleste étant rompu, il se croyait obligé, par les convenances aussi bien que par la délicatesse, à ne plus se montrer chez elle.

Le lendemain, Colleville, en se rendant à son bureau,

monta chez la Peyrade et lui demanda quelles étaieni

les bêtises qu'il avait écrites à Flavie et qui l'avaient

plongée dans le désespoir.

L'avocat mit une grande gravité à reproduire au mari

118 SCÈNES DE LA VIE PARISIENxNE.

les termes de l'épîlre peu amoureuse qu'il avait écrite à

la femme.

— Et tu appelles ça être un ami? dit Colleville, qui, dès longtemps, on s'en souvient, était arrivé à tutoyer le Provençal. Tu n'épouses pas : est-ce là une raison pour se broLiillêr avec les parents de la fille? C'est comme de nous rendre responsables des mots que tu as pu avoir avec les Thuillier. Est-ce que ça nous regarde, nous? Ma femme n'a-t-elle pas toujours été excellente pour toi?

— Je n'ai, répondit la Peyrade, qu'à me louer des bontés de madame Colleville.

— Et c'est pour cela que tu veux la faire mourir de chagrin? Depuis hier, elle n'a pas cessé d'avoir le mouchoir à la main : je te dis qu'elle en fera une maladie.

— Écoutez, mon cher Colleville, répondit la Peyrade, je vous dois la vérité et vous êtes digne de l'entendre : outre que je ne puis maintenant me rencontrer avec mademoiselle Céleste...

— Eh bien, tu ne te rencontreras pas, interrompit le bon Colleville; quand tu arriveras, la petite s'en ira dans sa chambre; d'ailleurs, elle ne tardera pas à être mariée.

— D'accord; mais je dois ajouter que mes assiduités chez vous ont été calomniées, des bruits malveillants se sont répandus. J'ai en même temps le désir et le devoir de les faire cesser.

— Comment! s'écria le mari, un homme de ton esprit s'arrêter à de pareilles billevesées! Tu veux, toi, empêcher les langues? Mais il y a vingt-cinq ans qu'on cause sur ma femme, parce qu'elle est un peu mieux tournée que Brigitte et madame Thuillier. Je suis donc un plus

LES PETITS C0LUL.1.U1S. 119

grand Grec que toi, car Loiis ces bavardages ne nous ont pas fait faire un quart d'heure de mauvais ménage.

— Eli bien , dit la Peyrade , tout en vous honorant , parce qu'il suppose une âme très-forte, je crois que ce mépris de l'opinion est imprudent.

— Allons donc! dit Colleville; je la foule aux pieds, l'opinion, une belle catin! C'est Minard qui fait courir ces bruits-là, parce que sa grosse cuisinière de femme n'a jamais pu arrêter l'attention d'un honnête homme. Il ferait bien mieux, M, le maire, de veiller sur la conduite de son fils, qui se ruine avec une ancienne actrice de chez Bobino.

— Enfin, mon bien cher, dit la Peyrade, tâchez de faire entendre raison à Flavie.

— A la bonne heure! dit Colleville en serrant vigoureusement la main de l'avocat, tu l'appelles Flavie comme autrefois, et j'ai retrouvé mon ami.

— Certainement, répondit la Peyrade sur un ton plus tempéré, les amis sont toujours les amis.

— Oui, les amis sont les amis, répéta Colleville; l'amitié! présent des dieux, et qui nous console de toutes les iraverscs de l'existence! Ainsi, c'est entendu, tu viendras voir ma femme et ramener dans mon maliieureux ménage le calme et la sérénité.

La Peyrade promit d'une manière vague; et, quand il Tj fut débarrassé de l'importun, il se demanda si ce tempérament de mari, bien plus fréquent qu'on ne l'imagine, était une réalité ou une comédie.

Au moment où la Peyrade se disposait à aller mettre aux pieds de la comtesse l'hommage de la liberté qu'il

avait reconquise d'une maiu si rude, il reçut un billet parfumé qui lui fit battre le cœur; il avait reconnu sur le cachet ce fameux Tout ou rien qui lui avait été donné comme la règle de la relation qui s'inaugurait pour lui.

« Cher monsieur, lui disait madame de Godollo, j'ai su voire conclusion, merci! Mais il faut maintenant que je prépare la mienne, car vous ne me supposez pas la pensée de m'éterniser dans un monde qui est si peu le nôtre, et où je ne suis plus retenue par aucun intérêt. Pour ménager ma transition et n'avoir pas à rendre compte de l'asile que l' entre-sol donnera à l'exilé volontaire du premier, j'ai besoin de cette journée et de celle qui suivra. Ne venez donc me voir qu'après-demain. A ce moment, j'aurai exécuté Brigitte, comme on dit à la Bourse, et j'aurai bien des choses à vous conter.

» Tua tôt a.

» Comtesse de godollo, »

Le Tout à vous en latin parut charmant à la Peyrade, qui, du reste, ne s'en étonna pas, le latin, en Hongrie, étant une seconde langue nationale. Les deux jours d'attente auxquels il était condamné attisèrent encore l'ardent foyer de la passion par laquelle il avait été envahi, et, le surlendemain, en arrivant à la maison de la Madeleine, son amour était porté à un degré d'incandescence dont lui-même ne se serait pas cru susceptible quelques jours auparavant.

Cette fois, la Peyrade fut aperçu par la femme du concierge ; mais, outre gu'il pouvait être supposé allant chez

les Thuillier, il lui eût éié fort indifférent qu'on connût le vrai but de sa visite. La glace désormais était rompue, son bonheur était officiel, et il était plus disposé à le crier a tout venant qu'à en faire un mystère.

Les degrés lestement francliis, l'avocat se disposait a faire retentir la sonnette, quand, en avançant la main pour prendre le cordon de soie placé auprès de la porte, il s'aperçut que le cordon avait disparu.

La première pensée de la Peyrade fut qu'une de ces graves indispositions qui rendent à un malade toute espèce de bruit insupportable pouvait expliquer la suppression de l'objet qui faisait défaut; mais plusieurs autres remarques vinrent au même moment infirmer cette explication, qui, du reste, n'aurait rien eu de bien conso-

lant. , , ^

Depuis le vestibule jusqu'à la porte de la comtesse, un tapis d'escalier, retenu à chaque marche par une tringle de cuivre, ménageait aux visiteurs une moelleuse ascension ; ce tapis avait été supprimé.

Au-devant de la porte un tambour, recouvert en velours vert rehaussé de baguettes dorées, en fermait l'embrasure; de cette disposition plus de nouvelles, si ce n'est quelques dégradations que les ouvriers avaient faites au mur dans le travail de l'enlèvement.

Un moment, l'avocat crut, dans son émoi, s'être trompe d'étage ; mais, enjetant un coup d'œil par-dessus la rampe, il s'assura qu'il n'avait pas dépassé l'entre-sol. Madame de GodoUo était donc en train de déménager?

Le Provençal se résigna alors à s' annoncer chez la grande dame, comme on fait chez une grisette; mais sous sa

122 SCÈNES DE LA VIE PARlSIExXNE.

main retentit cette sonorité creuse qui accuse le vide, inlonuere cavernx, et en même temps, sous la porte qu'il sollicitait vainement de son poing fermé, il remarqua cette clarté plus vive qui signale un appartement inhabité, alors qu'il n'y a plus de rideaux, plus de tapis, plus de meubles pour assourdir le bruit et amoriir la lumière.

Obligé de croire alors à un déménagement accompli, la Peyrade supposa que, lors de la rupture avec Brigitte, quelque brutalité de la vieille fille avait nécessité cette mesure radicale et violente : mais comment n'en avait-il pas été avisé, et quelle idée de le laisser en proie à ce ridicule mécompte que le peuple résume d'une façon si pittoresque par l'expression « Trouver visage de bois » ? Avant de quitter la place, comme si le doute était encore possible, la Peyrade se décida à donner à la porte un bruyant et dernier assaut.

— Qu'est-ce qui frappe donc ainsi à renverser la maison? cria alors la concierge, attirée par le bruit au pied de l'escalier.

— Madame de Godollo n'habite donc plus ici? demanda la Peyrade.

— Certainement qu'elle n'y habite plus, puisqu'elle a déménagé. Si monsieur m'avait dit qu'il allait chez elle, je lui aurais évité la peine d'enfoncer la porte.

— Je savais qu'elle devait quitter son appartement, dit la Peyrade ne voulant pas avoir l'air d'ignorer le projet de départ, mais je ne pensais pas son déplacement si prochain.

— Faut croire qu'elle était pressée, dit la concierge, puisque ce matin elle est partie en poste.

Partie en poste ! répéta la Peyrade avec stupéfaction; elle aurait donc quitté Paris?

C'est à penser, répondit la terrible portière; l usage uest pas de prendre des chevaux et un postillon pour se changer d'un quartier à l'autre.

- Et elle ne vous a pas dit où elle allait?

Ah! monsieur a là une drôle d'idée, s'il croit qu'on nous rend des comptes!

Non, mais enûn ses lettres, s'il lui en arrive après

"^-IriJures, j'ai ordre de les remettre à M le commandeur, ce petit vieux qui venait si souvent chez elle, „ù monsieur a dû le rencontrer. , . e.

Oui oui. certainement, dit la Peyrade gardant sa présence d'esprit au milieu des atteintes successives qui lui arrivaient : ce petit vieux poudré qui venait presque tous les jours?

TOUS les jours, n'est pas le mot, mais il venait souvent : eh bien, c'est à lui que j'ai ordre de remettre les lettres de madame la comtesse.

Et pour les autres personnes de sa connaissance, ,jouta le Provençal avec négligence, elle ne vous a charge

de rien?

— De rien, monsieur.

C'est bien, ma chère dame, dit la Peyrade, je vous

remercie

Et il se mit eu devoir de sortir.

- Mais, je pense, dit la concierge, mademoiselle doit en savoir plus long que moi; est-ce que monsieur ne monte pas? elle est chez elle, ainsi que M. ThuiUier.

- Non, c est inulile, dit la Peyrade; j'étais venu pour en re con^pte à madame de Godoilo d'une comnnss o,

dont el e m avatt chargé. Je n'ai pas le temps de m'arrêter

- Eh bien, ,e vous dis. elle est partie ce matin en poste Oh mon Dieu, ,1 y a seulement deux heures, moi „; a tro.ivait encore; mais, ayant pris la poste elle d„^

être loin à l'heure qu'il est.

Avecsa façon de dire toujours deu.. fois les choses celte femme, qu, venait do donner au Provençal de si crue ! ."formations, avait l'air d'insister sur le dét i qu d valent le torturer le plus vivement. 11 sortit le dol po r a.^ cœur. Sans compter le souci de ce départ précipité I jaiousie venait de l'envahir, et, dans cette p riod a Hé de on afireux mécompte, les explications les plus d^o lames se présentèrent à son esprit.

Après avoir un peu rêvé :

- Ces femmes diplomatiques, pensa-t-il, sont souvent chargées de missions secrètes, où la discrélion I absolue et une extrême rapidité d'évolution sont néœs-

Puis, par un revirement soudain :

- Mais si c'était, so dit-il à lui-même, de ces intri

eustrt:^'"n""^™^"'=^'™'»""-" '°-"om leuis gents? S, 1 histoire, plus ou moins vraisemblable de cette princesse russe forcée de vendre son mobilier à Brigitte était aussi celle de ma dame hongroise? c" dant, ajoutait-il par une troisième évoluiion de son cerveau livré à une effroyable anarchie d'idées et de sem - ">euts, son éducation, ses manières, son langa4 ,o t -nonce une femme admirablement bien posée "din

LKS PETITS BOURGEOIS. m

monde ; et puis, si elle n'eût été qu'un oiseau de passage, quelle nécessité de se donner (nnt de souci pour m'accaparer?

La Peyrade eût encore continué longtemps de se plaider ainsi le pour et le contre, s'il ne se fût senti tout à coup saisir à bras-le-corps et si une voix à lui connue ne lui eût crié :

— Mais, mon cher avocat, prenez donc garde ! un affi eux trépas vous menace et vous courez à votre perte !

La Peyrade, en se réveillant, se trouva dans les bras de Phellion.

La scène se passait au pied d'une maison en démolition, à l'angle des rues Duphot et Saint-Honoré.

Posté en face, sur le trottoir, Phellion, dont on se rappelle le goût prononcé pour les travaux du bâtiment, assistait depuis un quart d'heure au drame d'un pan de mur près de tomber sous les efforts réunis d'une escouade d'ouvriers, et, sa montre en main, le grand citoyen supputait la durée de la résistance que cette masse de moellons et de plâtre pourrait encore opposer au travail de destruction dont il était l'objet.

C'était précisément au moment le plus chaud de la péripétie imminente que la Peyrade, perdu dans le tumulte de ses pensées, allait, sans tenir compte des avertissements qui lui étaient adressés de toutes parts, s'engager dans le rayon où il était probable que s'accomplirait la chute de Xaèrolithe. Aperçu par Phellion, qui, du reste, se fût également précipité pour un inconnu, la Peyrade, évidemment, lui dut d'échapper à une mort affreuse, car, au moment où il était vivement rejeté en arrière par la vigou-

reuse étreinte de riiabilaiU du quartier Latin, le mur, avec le bruit d'un coup de canon et au milieu d'un flot de poussière qu'il entraînait, vint s'abattre à quelques pas de lui.

— Vous êtes donc sourd et aveugle? courut lui dire, avec le ton d'aménité que l'on peut croire, l'ouvrier préposé pour avertir les passants du danger.

— Merci, cher monsieur! dit la Peyrade, revenu sur la terre; sans vous, je me faisais sottement écraser.

Et il serrait la main de Pliellion.

— Ma récompense, répondit celui-ci, est dans la satisfaction même de vous savoir arraché à un si imminent péril, et je puis dire que cette satisfaction est entremêlée pour moi de quelque orgueil, car je ne m'étais pas trompé de deux secondes dans le calcul qui m'avait permis de préjuger le moment où ce redoutable bloc serait déplacé de son centre de gravité. Mais à quoi pensiez-vous donc, cher monsieur? Sans doute au plaidoyer que vous devez prononcer dans l'affaire Thuillier, car les feuilles publiques m'ont appris la menace que la vindicte publique fait peser sur la tête de notre estimable ami. C'est une belle cause, monsieur, que vous aurez à défendre; la main sur la conscience et habitué d'ailleurs que je suis, par mes travaux comme membre du comité de lecture de l'Odéon, à juger des ouvrages d'esprit, après avoir eu communication de quelques passages de l'écrit incriminé, je ne trouve pas que le ton de cette brochure soit de nature à justifier les mesures de rigueur dont elle a été l'objet... Entre nous, ajouta le grand citoyen en baissant la voix, j'avoue que le gouvernement a fait là une petitesse.

LES PETITS BOLRGEOIS. 127

— C'est aussi mon avis, dit la Peyrade, mais je ne rai pas chargé de la défense; j'ai engagé Thuillierà solliciter l'assistance de quelque avocat en renom.

— Ce peut être un bon conseil, dit Phellion, et, dans tous les cas, il fait honneur à votre modestie. Vous venez sans doute de le voir, ce cher ami? Je passai chez lui le jour où la bombe éclata, et je m'y rendais derechef en ce moment. Je ne le trouvai pas, lors de ma première visite; je ne trouvai que Brigitte, qui était en grande discussion avec madame de Godolio : c'est une femme qui a des vues politiques ; elle avait, ma foi ! prédit la saisie.

— Vous savez qu'elle a quitté Paris, la comtesse? dit la Peyrade, se précipitant sur l'occasion d'aborder le sujet de sa monomanic du moment.

— Ah! elle est partie, dit Phellion. Eh bien, monsieur, je dois vous dire, quoiqu'il y eût entre elle et vous peu de sympathie, que je regarde son départ comme un malheur ; elle laissera un grand vide dans le salon de nos amis; je vous dis cela, parc-^, que c'est ma pensée et que je ne suis pas dans l'usage de la voiler.

— Mais, oui, dit la Peyrade, c'était une femme fort distinguée, et avec laquelle, je crois, malgré ses préventions, j'aurais fini par m'entendre; mais, ce matin, sans rien faire savoir du lieu où elle se rendait, elle a pris brusquement la poste.

— La poste! répliqua Phellion. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je trouve, monsieur, que c'est une manière vraiment fort agréable de voyager, et certainement Louis XI, auquel nous devons cette institution, a eu dans la circonstance une idée très-heureuse, quoique,

128 SCÈxNES DE LA VIE P AIIISIENNH.

d'autre part, son gouvernement sanguinaire et despotique n'ait pas été, selon mes faibles lumières, précisément à l'abri de tout reproche. Une seule fois dans ma vie, j'usai de ce mode de locomotion, et je déclare le trouver fort supérieur, malgré son infériorité de vitesse relative, à cette course échevelée des railways ou chemins de fer, où la rapidité n'est acquise qu'au prix de la sécurité du voyageur et du conlribiiabie.

La Peyrade ne prêtait que peu d'attention à la phraséologie de Phellion. « Où peut-elle être allée? » Il creusait cette idée dans tous les sens, préoccupation qui l'eût rendu indifférent même à une narration d'un bien autre intérêt; mais, lancé comme une locomotive, le grand citoyen continuait :

— Ce fut à l'époque des dernières couches de madame Phellion. Elle était alors dans le Perche, auprès de sa mère, lorsque j'appris que des accidents très-graves accompagnaient sa fièvre de lait. Plaie d'argent, comme on dit, n'est jamais mortelle; et, frappé de terreur par le danger que courait mon épouse, je me rends aussitôt à l'hôtel des postes pour obtenir d'être admis à occuper une des places de la malle. Aucune ne se trouvait libre : toutes étaient retenues pour plus d'une semaine. Dès lors, prenant mon parti, je me rends à la rue Pigalle, et, à prix d'or, j'avais obtenu qu'une chaise et deux chevaux fussent mis à ma disposition, lorsque la formalité du passe-port, dont j'avais négligé de me munir, et sans lequel, en vertu d'un arrêté des consuls du 17 nivôse an xii, on ne délivre de chevaux à aucun voyageur...

Ces derniers mots furent pour la Peyrade un trait de

i.i.s l't.'rns nouuGEois. I2y

lumière, el, sans attendre la fin de l'odyssée postale du

grand citoyen, il s'était élancé dans le sens de la rue

Pigalle avant même que Phellion, resté sa phrase en l'air,

ijt le temps de constater sa disparition.

Arrivé à rétablissement de la poste royale, la Peyrade

fut assez empêché de savoir où s'adresser pour obtenir le

renseignement qu'il était venu demander. Il était donc

occupé à expliquer au concierge qu'il avait à remettre, à

une femme de sa connaissance, une lettre d'un intérêt

irès-pressant qui lui parvenait pour elle; que cette dame

avait fait l'étourderie de ne pas lui laisser son adresse, et

qu'il avait pensé pouvoir connaître, par le passe-port

qu'elle avait dû présenter pour avoir des chevaux, le lieu

« de sa destination, quand, prenant la parole :

— C'est-y une dame voyageant avec sa femme de chambre et que j'ai été charger près de la Madeleine? demanda un postillon assis dans un coin de la pièce où la Peyrade commençait son enquête,

— Justement, dit la Peyrade en s'avançant vivement vers cet homme providentiel, et en lui glissant un écu de cent sous dans la main.

— Ah ben ! c'est une drôle de voyageuse, dit le postillon : elle m'a dit de la conduire au bois de Boulogne, où elle m'a fait circuler pendant une heure; ensuite nous avons rabattu à la barrière de l'Étoile, où elle m'a donné un bon pourboire et a pris un fiacre en me disant de reconduire la berline chez un loueur de la cour des Coches, faubourg Saint-Honoré.

— Le nom de cet homme? demanda vivement la Peyrade.

— Le sieur Simonin, répondit le postillon.

Muni de ce renseignement, la Peyrade avait repris sa course, et, un quart d'iieure plus tard, il était en présence du loueur de carrosses; celui-ci s~;i*t seulement qu'une dame demeurant place de la Madeleine avait fait louer, sans chevaux, une berline de poste pour la demi-journée ; que la berline lui avait été envoyée le matin à neuf heures, et qu'avant midi elle était rentrée sous la remise, ramenée par un postillon de la poste royale.

— Il n'importe, se dit la Peyrade, je suis sûr maintenant qu'elle n'a pas quitté Paris et qu'elle ne me fuit pas. Très-probablement pour en finir avec les Thuillier, elle aura simulé un voyage; et, sot que je suis, il doit y avoir chez moi une lettre qui m'informe de tout.

Brisé d'émotion et de fatigue, et pour vérifier plus promptement la valeur de son pressentiment, la Peyrade se jeta dans une voiture de place; en moins d'un quart d'heure, car il avait promis un large pourboire, il était rendu rue Saint-Dominique-d'Enfer.

Là, il eut encore à subir la torture de l'attente. Depuis que Brigitte n'habitait plus la maison, le service du sieur Coffinet, le portier, se faisait fort négligemment, et, quand la Peyrade se précipita vers la loge pour y prendre sa lettre, qu'en effet il crut apercevoir dans la case affectée à son service, les époux Coffinet étaient absents et leur porte soigneusement fermée. La portière était occupée à faire un ménage dans la maison, et le sieur Coffinet, profitant de la circonstance, s'était laissé entraîner dans un cabaret du voisinage où, entre deux canons, il soutenait contre un républicain, qui en parlait fort peu respectueusement, la cause des propriétaires.

Ce ne fut qu'au bout de vingt minutes que le digne conciei'ge, se rappelant la propriété confiée à sa garde, se décida à venir reprendre son poste. On se ligure le déluge de reproches dont il fut salué par la Pcyrade. Il s'excusa en disant qu'il était allé faire une commission pressée dont l'avait chargé nmdemoiselle, et qu'il ne pouvait pas à la fois être à la porte et où ses maîtres l'envoyaient.

A la fln, il remit à l'avocat une lettre timbrée de Paris. Avec son cœur plutôt qu'avec ses yeux, le Provençal en reconnut l'écriture, et, l'ayant retournée, les armes et la devise lui confirmèrent qu'enfin il était arrivé au terme de la plus cruelle émotion qu'il eût subie de sa vie.

Lire cette lettre devant cet affreux portier lui parut une profanation ; par un sentiment raffiné où se reconnaîtront tous les amoureux, il se donna le plaisir de faire une station devant son bonheur et ne voulut décacheter la bienheureuse épître qu'au moment où chez lui, les portes fermées, et aucune distraction ne pouvant survenir, il serait en mesure de savourer à son aise la délicieuse sensation dont son cœur avait l'avant-goût.

L'escalier monté d'un trait, l'amoureux Provençal fit l'enfantillage de donner un tour de clef à sa porte, et, enfin installé à son aise devant son bureau, après avoir rompu le cachet avec une dextérité religieuse, il fut obligé de porter la main à son cœur, qui avait l'air do vouloir sauter hors de sa poitrine.

« Cher monsieur, lui écrivait-on, je disparais pour toujours, parce que mon rôle est fini. Je vous remercie de me l'avoir rendu aussi attrayant que facile. En vous brouil-

lant avec les Thuillier et les Colleville, qui sont maintenant bien au fait des sentiments vrais que vous éprouvez pour eux, et en prenant le soin de commenter auprès d'eux de la manière la plus désagréable à leur amourpropre bourgeois les circonstances déjà passablement aggravâmes de votre brusque et impitoyable rupture, je •■suis fière et heureuse de vous avoir rendu un signalé service. La petite ne vous aime pas et vous n'aimez d'elle que les beaux yeux de sa dot. C'est donc un enfer que je vous ai sauvé à tous deux. En échange de la prétendue que vous avez si vertement rejetée, on vous destine une charmante fille; elle est plus riche, plus belle que mademoiselle Colleville, et, pour parler de moi, en finissant, plus libre

» Que votre servante très-indigne,

» Femme ïorna, comtesse de godollo,

» P.-S. — Pour plus amples renseignements, voir sans retard M. du Portail, rentier, rue Honoré-Chevalier, près de la rue Cassette, quartier Saint-Sulpice, chez qui vous êtes attendu. »

A la suite de cette lecture, l'avocat des pauvres se prit la tête à deux mains, il ne voyait plus, n'entendait plus, ne pensait plus : il était anéanti.

Quelques jours furent nécessaires à la Peyrade pour se jeraettre du coup de massue qui venait de l'abattre. L'ateinte, en effet, était terrible : au sortir de ce songe d'or lui présentant sous un si riant aspect les perspectives de l'avenir, il se retrouvait mystifié dans les conditions les

Li:S PETITS DOLUGEOIS. 133

plus dures pour son amour-propre et pour ses prétentions à la profondeur et à l'habileté, brouillé avec les Thuillier d'une manière irréparable, chargé d'une dette de vingtcinq mille francs à échéance lointaine, il est vrai, mais aussi engagé à payer à Brigitte une autre somme de dix mille francs que le soin de sa dignité le mettait en demeure d'acquitter dans un délai très-rapproché ; enfin, ce qui mettait le comble à son humiliation et à son mécompte, en s' examinant bien, il ne se sentait pas radicalement guéri de l'entraînement passionné qu'il avait éprouvé pour la femme auteur de ce grand désastre et l'instrument de sa ruine.

Ou cette Dalila était une très-grande dame, assez haut placée pour se permettre les fantaisies les plus compromettantes, et alors elle se serait passé celle de jouer le rôle de grande coquette dans un proverbe où lui-même avait eu le rôle du niais; ou c'était une coureuse de haut lignage, s'étant mise à la solde de ce du Portail et devenue l'agentede son intrigue matrimoniale. Ainsi, mauvaise vie ou mauvais cœur, voilà les deux termes du jugement qui pouvait être porté sur cette dangereuse sirène, et, dans l'un ou l'autre cas, ce semble, elle n'était pas trèsvivement recommandée aux regrets de sa victime.

Mais il faut se mettre à la place de cet enfant de la Provence, au sang brûlé et à la tête ardente, qui, pour la première fois de sa vie, se trouvant face à face avec l'amour ambré et en dentelles, avait cru boire la passion dans une coupe d'or ciselé. Comme, après le réveil, on garde encore l'impression du songe qui vous a ému, resté

épris de ce qui n'avait jnmais été qu'une ombre, la Pey- II. . 8

rade eut besoin de toute son énergie morale pour écarter le souvenir de la perfide comtesse. Disons mieux, il ne cessa pas d'aspirer à elle; seulement, il eut soin d'habiller d'un honnête prétexte l'immense désir qu'il éprouvait de parvenir à la retrouver ; ce désir, il l'appela curiosité, ardeur de vengeance, et, en conséquence, voici l'ingénieuse déduction qu'il se fit :

— Cérizet m'avait parlé d'une riche héritière; la comtesse, dans sa lettre, m'indique que toute l'intrigue dans laquelle elle m'a enlacé m'amène à un riche mariage : les riches mariages qu'on jette à la tête des gens ne fleurissent point si dru, qu'en quelques semaines, pour moi, cette même chance ait pu se reproduire deux fois : donc, le parti que m'avait offert Cérizet et celui qui vient de se présenter à moi, c'est toujours cette folle qu'on s'acharne si singulièrement à me faire épouser; donc, Cérizet, étant du complot, doit connaître la comtesse; donc, par lui, je puis me remettre sur la trace de la Hongroise. Dans tous les cas, j'aurai des renseignements sur l'étrange dévolu dont je suis devenu l'objet; évidemment une famille qui, pour arriver à ses fins, met en jeu des marionnettes aussi huppées, doit occuper dans le monde une position considérable : donc, il faut aller voir Cérizet.

Et il alla voir Cérizet.

Depuis le dîner du Rocher de Cancale, les deux anciens amis ne s'étaient pas rencontrés. Une fois ou deux, chez les Thuillier, où Dutocq* venait peu , à cause de l'éloigiiement de leur nouvelle demeure, la Peyrade avait demandé au greffier de la justice de paix ce qu'il faisait de son commis.

— Jamais il ne parle de vous, avait répondu Duiocq.

D'où la conclusion que le ressentiment, le manct alla mente repostum, était encore vivant chez le vindicatif usurier.

La Peyrade ne s'arrêta point à cette considération. 11 n'allait pas, après tout, demander un service : il allait sous le prétexte de renouer une affaire dont Cérizet s'était mêlé; et Gérizet ne se mêlait jamais de quelque chose qu'il n'y eût un intérêt. La chance était donc plutôt pour une réception empressée et affectueuse que pour un accueil désobligeant. L'avocat prit, d'ailleurs, le parti d'aller trouver le commis à son greffe : c'était moins une visite que s'il avait été lui parler dans son taudis de la rue des Poules, dont l'abord n'avait rien de très-engageant.

Il était deux heures environ quand la Peyrade fit son entrée dans le local de la justice de paix du douzième arrondissement. Il traversa une première pièce oii attendait la foule des justiciables que les appositions et levées des scellés après décès, les actes de notoriété, les procès en conciliation, les contestations entre maîtres et domestiques, entre propriétaires et locataires, entre clients et fournisseurs, et enfin les contraventions de police, mettent continuellement en rapport avec le magistrat du premier degré.

Sans s'arrêter dans cette salle d'attente, la Peyrade poussa jusqu'à une seconde pièce précédant le cabinet du greffier. Là, Gérizet écrivait sur un méchant bureau de bois noirci, où s'asseyait en vis-à-vis un petit clerc, qui dans ce moment n'occupait pas sa place.

En voyant entrer l'avocat, Gérizet lui iela un regard

136 SCÈNES DE LA VIE PARISIENTnE.

fauve, et, sans se déranger de son siège et de l'expédition d'an jugement qu'il grossoyait :

— Tiens! lui dit-il, c'est vous, sieur la Peyrade. Eh bien, vous faites de jolies affaires à votre ami Thuillier!

— Comment vas-tu? demanda la Peyrade d'un ton à la fois résolu et amical.

— Moi, répondit Cérizet, tu vois, toujours ramant sur ma galère; et, pour suivre la métaphore nautique, je te demanderai quel est le vent qui t'amène : serait-ce, par hasard, le vent de l'adversité?

La Peyrade, sans répondre, prit une chaise auprès de son interlocuteur, ensuite il lui dit avec gravité :

— Mon cher, nous avons à causer.

— Il paraît, dit le venimeux Cérizet en insistant, qu'avec les Thuillier, ça s'est furieusement refroidi depuis la saisie de la brochure?

— Les Thuillier sont des ingrats, répondit la Peyrade , j'ai rompu avec eux.

— Rupture ou congé, dit Cérizet, leur porte ne t'est pas moins fermée, et, d'après ce que m'a dit Dutocq, Brigitte parlerait de toi d'une façon plus que légère. Voilà, mon ami, ce que c'est que de vouloir faire ses affaires tout seul : les complications arrivent, et l'on n'a personne pour amortir les angles. Si tu m'avais fait avoir le bail, j'étais introduit chez les Thuillier, Dutocq ne se retirait pas de toi, et nous l'amenions tout doucement au port.

— Et si je ne veux pas arriver au port! repartit la Peyrade avec quelque vivacité. Je te dis que j'ai des Thuillier par-dessus la tête; que j'ai rompu le premier; que je leur ai dit de s'ôter de mon soleil, et, si Dutocq t'a dit autre

Li:S PETITS BOURGEOIS. 137

chose, tu diras à Diitccq qu'il a menti : est-ce clair? il me paraît que je m'explique,

— Eh bien, justement, mon cher, si tu en veux tant à toute cette Thuil'.crie, il fallait m'insinuer chez elle, tu aurais vu comme je t'aurais vengé en l'exploitant.

— De ce côté-là, tu as raison, dit la Peyrade, et il serait à désirer que je t'eusse lâché dans leurs jambes; mais, encore un coup, je n'ai pas été maître de l'affaire du bail.

— Sans doute, dit Cérizet, ta conscience te faisait un devoir de dire à Brigitte qu'une somme de douze mille francs que je comptais gagner sur elle serait aussi bien dans sa poche.

— Il paraît, répondit l'avocat, que Dutocq continue l'honorable métier d'espion que jadis il pratiquait dans les bureaux des finances, et, comme les gens de ce sale métier, il fait des rapports aussi spirituels que véridiques...

— Prends garde ! dit Cérizet, tu parles de mon patron et dans son antre.

— Voyons, dit la Peyrade, je suis venu pour l'entretenir de choses sérieuses : veux-tu me faire le plaisir de laisser là les Thuillier et leurs dépendances, et me prêter ton attention?

— Parle, mon cher, dit Cérizet en posant sa plume, qui n'avait pas cessé de courir sur le papier timbré, je t'écoute.

— Dans le temps, reprit la Peyrade, tu m'as parlé d'une fille à marier, riche, majeure, et légèrement atteinte d'hystérie, comme tu disais par euphémisme.

— Allons donc! s'écria l'usurier; je t'y attendais; tu as eu bien de la peine à rejoindre !

- En m'offrant cette héritière, demanda la Peyrade, quelle e'tait ta pensée?

- Parbleu! celle de te faire faire une magnifique affaire; tu n'avais qu'à te baisser et à prendre. J'étais formellement chargé de te la proposer, et, là, il n'y avait pas de courtage, je m'en serais entièrement rapporté à ta '^énérosité.

- Mais tu n'avais pas seul reçu mandai pour me pressentir, il y avait une femme ayant mission de son côté?

- Une femme? répondit Cérizet du ton le plus naturel pas que je sache. '

- Si, une étrangère, assez jeune et assez jolie, que tu as dû rencontrer dans la famille de la future, à laquelle elle paraît très-ardemment dévouée.

- Jamais, dit Cérizet. il n'a été question d'une femme dans cette négociation ; j'ai toute raison de croire que j'en étais exclusivement chargé.

- Comment! demanda la Peyrade en fixant sur le commis greffier un œil scrutateur, tu n'as jamais ouï parler de la comtesse Torna de Godollo?

-De ma vie ni de mes jours; c'est la première fois que j'entends prononcer ce nom.

- Alors, dit la Peyrade, il doit être question d'un autre parti : car cette femme, après beaucoup de préliminaires ■assez singuliers qu'il serait trop long de te raconter, m'a formellement offert une jeune personne beaucoup plus riche que mademoiselle Colleviile.

- Et majeure? et hystérique? demanda Cérizet.

- rs'on, on ne m'a pas embelli la proposition de'ces accessoires; mais, voyons, il y a un autre détail qui pe'U-

être, te mettra sur la voie. Madame de GodoUo m'a engagé, si je voulais pousser la chose, à voir un M. du Portail', rentier.

— Rue Honoré-Chevalier? Gt vivement Cérizet.

— Précisément.

-- Alors, c'est bien le même mariage qui t'est offert de deux côtés différents : il est seulement étrange que je n'aie pas été prévenu de la collaboration.

— De telle sorte, dit la Peyrade, que non-seulement tu n'avais pas eu vent de l'intervention de la comtesse, mais que tu ne la connais pas, et que tu ne pourrais me donner sur elle aucun renseignement?

— Quant à présent, non, repartit l'usurier; mais je pourrai m'informer, car le procédé vis-à-vis de moi me paraît un peu cavalier; ce double emploi doit, au reste, te prouver combien tu conviens à la famille.

A ce moment, la porte du cabinet fut entr'ouverte avec précaution; la tête d'une femme se montra et une voix, qui fut aussitôt reconnue par la Peyrade, dit en s'adressant au commis greffier :

— Ah! pardon! monsieur est en affaires. Pourrai-je dire un mot à monsieur quand il sera seul?

Cérizet, qui avait le coup d'œil aussi preste que la main, lit cette remarque. Placé de manière à être envisagé par la survenante, la Peyrade, aussKôt qu'il avait entendu sa voix mielleuse et traînante, s'était empressé de tourner la tête de manière à lui dérober ses traits. Au lieu donc d'être brutalement éconduite, ainsi qu'il arrivait à la plupart des solliciteurs qui s'adressaient au plus revêche et au moins accueillant des commis greffiers :

— Entrez, entrez, madame Lambert, s'entendit crier la discrète visiteuse; vous en auriez pour trop longtemps à attendre.

En se trouvant face à face avec la Peyrade :

— Ah! monsieur l'avocat des pauvres! s'écria sa créancière, que le lecteur a sans doute reconnue; comme je suis heureuse de rencontrer monsieur! j'étais passée plusieurs fois chez lui pour savoir s'il avait eu le temps de s'occuper de ma petite affaire.

— C'est vrai, dit la Peyrade, j'ai eu depuis quelque temps des dérangements nombreux qui m'ont souvent fait absent de mon cabinet, mais tout est en règle et a été remis au secrétariat.

— Oh ! que monsieur est bon ! dit la dévote en joignant les mains.

— Tiens ! tu as des affaires avec madame Lambert ! dit Cérizet; tu ne m'avais pas dit ça. Est-ce que tu es le conseil du père Picot?

— Malheureusement non, dit la dévote, mon maître n'a voulu prendre les conseils de personne; c'est un homme si entier, si volontaire ! Mais, mon digne monsieur, est-ce que c'est donc vrai que le conseil de famille va encore s'assembler?

— Sans doute, répondit Cérizet, et pas plus tard que demain.

— Mais enfin, monsieur, puisque ces messieurs de la cour royale avaient dit que la famille n'était pas dans son droit!

— Eh bien, oui, repartit le commis greffier, le tribunal de première instance et ensuite la cour royale, sur l'appel

LES PETITS DOURGKOIS. 14f

(les pareuls, ont rejeté la demande en intcidiclion.

— Je le crois bien ! dit la dévole ; vouloir faire passer pour fou un homme si plein de moyens!

— Mais les parents ne veulent point en démordre; ils reprennent TafTaire sous une autre forme et demandent la nomination d'un conseil judiciaire : c'est pour cela que le conseil de famille se réunit demain, et je crois que, cette fois, ma chère madame Lambert, le père Picot pourrait bien être mis en lisières. Il y a des articulations trèsgraves ; c'est Irès-bien de faire chanter la poule, mais la plumer jusqu'au sang!

— Comment! monsieur croirait...? dit la dévote en ramenant ses mains jointes vers son menton par un mouvement des épaules.

— Moi, je ne crois rien, dit Cérizct, je ne suis pas juge dans l'affaire ; mais les parents affirment que vous avez détourné des sommes considérables, que vous avez fait des placements sur lesquels ils demandent une enquête.

— Mon Dieu! dit la dévote, on peut voir ; je n'ai pas un titre dû rente, pas une action, pas un billet, pas la moindre valeur en ma possession.

— Ah! dit Cérizet en regardant la Peyrade du coin de l'œil, il y a les amis complaisants qui donnent asile... Au reste, ça ne me regarde pas, chacun s'arrange à sa manière : qu'est-ce que vous vouliez me dire, en définitive?

— Je voulais, répondit la béate , vous implorer, vous, monsieur, implorer M. le greffier, pour que vous vouliez bien parler en notre faveur à M. le juge de paix; M. le vicaire de Saint-Jacques doit aussi nous recommander...

Ce pauvre homme, ajoiita-t-elle en pleurant, si on continue de le tourmenter, on le fera mourir.

— M. le juge de paix, je ne vous le cache pas, dit Cérizet, est mal disposé; vous avez vu que, l'autre jour, il n'a pas voulu vous recevoir. Pour ce qui est de M. le greffier et de moi, nous ne pouvons pas grand'chose; d'ailleurs, voyez-vous, ma bonne dame, vous êtes trop boutonnée.

— Monsieur m'a demandé si j'avais quelques petites économies placées; je ne peux pas lui dire que j'en ai, quand, au contraire, tout a passé dans le ménage de ce pauvre M. Pi-i-cot, qu'on m'accuse d'avoir dé-é-é-époLiillé.

-Madame Lambert était arrivée à sangloter.

— Mon opinion, à moi, dit Cérizet, est que vous vous faites plus pauvre que vous n'êtes, et, si l'ami la Peyrade, qui paraît avoir toute votre confiance, n'avait pas la langue liée parles devoirs étroits de sa profession...

— Moi! fit vivement la Peyrade, je ne sais rien des affaires de madame; elle m'a prié de lui rédiger un mémoire pour un intérêt qui n'a rien de judiciaire ni de financier.

— Ah ! c'est donc ça, dit Cérizet, madame était allée chez toi pour ce mémoire, le jour où elle y fut rencontrée par Dutocq; tu sais, le lendemain de notre fameux dîner au Rocher de Cancale, où tu fus si Romain.

Puis, sans avoir l'air d'attacher une autre importance à ce souvenir :

— Eh bien, ma bonne madame Lambert, ajouta-t-il, je dirai au patron de parler à M. le juge de paix, et, si j'en

trouve roccasion, je lui parlerai moi-même; mais, je vous le répète, il est bien mal prévenu pour vous.

Madame Lambert se retira avec force révérences et force protestations de reconnaissance.

Quand la dévote fut partie :

— Tu n'as pas l'air de croire, dit la Peyrade, que celle femme soil venue me trouver pour la rédaction d'un mémoire; rien n'est plus vrai pourtant; elle passe pour une sainte dans la rue qu'elle habite, et ce vieillard qu'on l'accuse d'avoir dépouillé, selon les renseignements qui m'ont été donnés, ne vit que de son dévouement : en conséquence, on a mis dans la tête de la chère dame l'ambition d'un prix Montyon, et ce sont ses titres à cette récompense qu'elle m'a prié de faire valoir et d'exposer.

— Tiens! les prix Monlyon! s'écria Cérizet, c'est une idée, mon cher, et nous avons eu tort de ne pas les cultiver. Moi surtout, qui suis le banquier des pauvres comme tu en es l'avocat. Quant à ta cliente, elle est heureuse que les parents du père Picol ne soient pas membres de l'Académie française, car c'est en police correctionnelle, à la sixième chambre, qu'ils voudraient lui faire décerner un prix de vertu... Mais, pour en revenir à noire affaire, je te disais donc qu'après toutes tes tergiversations, tu ferais bien d'en finir, et, comme ta comtesse, je t'engage vivement à aller voir du Portail.

— Mais quel homme est-ce? demanda la Peyrade.

— Un petit vieux, fin comme l'ambre, répondit Cérizet, et qui me fait l'effet d'avoir un crédit du diuble. Vas-y I la vue, comme on dit, n'en coûte rien.

— Oui, dit la Peyrade, il est possible que j'y aille,

mais auparavant je veux que tu t'informes de ce que c'est que cette comtesse de Godollo.

— Qu'est-ce que ça te fait, cette comtesse? Dans l'affaire, ce n'est qu'une comparse.

— Enfin, j'ai mes raisons, dit l'avocat. D'ici à deux ou trois jours, tu dois savoir à quoi t'en tenir sur son compte, je te reverrai à ce moment-là.

— Mon brave, dit Cérizet, tu me fais l'effet de t'amuser aux bagatelles de la porte. Est-ce que, par hasard, nous serions amoureux de l'entremetteuse?

— La peste de l'homme! pensa l'avocat; il devine tout, et il n'y a pas moyen de rien lui cacher. — Non, reprit tout haut la Peyrade, je ne suis pas amoureux, et, tout au contraire, je suis prudent. Je t'avoue que ce mariage de folle, je n'y vais que du bout des dents, et, avant de m'embarquer dans cette affaire, je veux savoir un peu où je mets le pied. La manière tortueuse dont on procède ne me rassure que tout juste, et, puisqu'on fait agir tant d'influences, il me convient de les contrôler l'une par l'autre. Ainsi, ne va pas jouer au fin et me donner sur madame la comtesse Torna de Godollo des informations prises sous ton bonnet et qui soient comme les signalements de passe-port: menton rond, visage ovale; ce que l'on appelle des selles à tous chevaux. Je te préviens que je suis en mesure de vérifier la véracité de ton rapport, et, si je vois que tu veux me rouer, je romps net avec ton du Portail.

— Vouloir vous rouer, monseigneur ! répondit Cérizet en prenant la voix et l'accent de Frederick Lemaître, qui donc oserait s'y frotter?...

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