II
qu'avec tous les bruits que font courir les parents de votre maître, le prix de vertu est furieusement aventuré.
— Si la volonté de Dieu n'est pas que je l'obtienne... ■— Vous devez voir aussi combien il est important pour
tous de g;rder le secret du service que je vous ai rendu. A la première apparence d'une indiscrétion, je vous l'ai dit, la somme vous serait impitoyablement remise.
— Oh! monsieur peut être tranquille!
— Eh bien, adieu, ma chère, dit la Peyrade d'un ton protecteur.
Gomme il se séparait d'elle :
— Madame Lambert? cria une voix nasillarde par la fenêtre d'un escalier.
C'était Cérizet, qui s'était douté du colloque et qui était venu le vérifier.
— Madame Lambert, répéta-t-il, M. le greflBer est rentré, et si vous voulez venir lui parler...?
Pas moyen pour la Peyrade d'empêcher cette conférence, où il comprit que le secret de son emprunt pouvait courir les plus grands dangers.
— Décidément, se dit-il en s'en allant, la veine n'est pas bonne. Je ne sais pas quand cela finira.
Il y avait chez Brigitte un instinct tellement violent de domination, que ce fut sans regret et, disons-le, avec une certaine joie secrète qu'elle vit la disparition de madame de Godollo.
Cette femme, elle le sentait, avait sur elle une supériorité écrasante, qui, tout en ayant tourné au bel ordre de sa maison, néanmoins la mettait mal à l'aise; et, quand eut lieu leur séparation, laquelle se fît, du reste, dans de
LES PETITS BOURGEOIS. Ii7
b^ns termes et sous un prétexte plausible et honnête, miss Thuillier respira. Elle fit comnie ces rois longtemps dominés par un ministre impérieux et nécessaire, qui illuminent dans leur cœur le jour où la mort vient les délivrer de ce maître dont ils ne supportaient qu'impatiemment les services et l'influence rivale.
Thuillier, vis-à-vis de la Peyrade, n'aurait pas été éloigné d'éprouver un sentiment pareil. Mais madame de GodoUo n'était que l'élégance, tandis que l'avocat était l'utilité de la maison qu'ils venaient de déserter presque simultanément; et, au bout de quelques jours, pour parler comme les prospectus, un terrible besoin du Provençal se faisait sentir dans l'existence politique et littéraire de bo7i ami.
Le conseiller municipal se vit tout à coup chargé d'un rapport important. Il n'avait pu décliner cette tâche, que lui avait mise sur les bras la renommée d'homme lettré et d'habile écrivain sortie pour lui de la publication de sa brochure, et, devant le dangereux honneur qui venait de lui être fait par ses collègues du conseil général, il resta épouvanté de sa solitude et de son insuffisance.
Il eut beau s'enfermer dans son cabinet, se gorger de café noir, tailler des plumes, écrire vingt fois sur du papier qu'il coupait exactement de la dimension de celui qu'il avait vu employer par la Peyrade : Rapport à messieurs les membres composant le conseil municipal de la ville de Paris, placer ensuite en vedette un splendide MES- SIELRS, puis sortir furieux de son cabinet en se plaignant d'un tintamarre épouvantable qui lui coupait le fil de ses idées, quand seulement dans la maison on avait fermé une porte, ouvert une armoire ou remué une chaise, tout cela
ne faisait pas que le travail avançât et que seulement il fût commencé.
Il arriva heureusement que Rabourdin voulut changer quelque chose à la distribution de son appartement, et il vint, comme de raison, soumettre cette prétention au propriétaire. Thuillier accorda avec empressement ce qu'on lui demandait, et ensuite il parla à son locataire du rapport dont il était chargé, heureux, dit-il, qu'il serait d'avoir ses idées sur la matière.
Rabourdin, à qui nulle question administrative n'était étrangère, s'empressa de jeter sur le sujet qui lui était proposé un grand nombre d'aperçus nets et lucides. Il était de ceux auxquels la qualité des intelligences devant lesquelles ils parlent est assez indifférente : un sot, ou un homme d'esprit, qui les écoute leur sert à penser tout haut et leur devient un excitant d'un effet à peu près pareil. Q^iand il eut fini, Rabourdin s'était bien aperçu que Thuillier ne l'avait pas compris, mais il s'était écouté avec plaisir; il était d'ailleurs reconnaissant de l'attention, même obtuse, de son auditeur et de l'empressement que le propriétaire avait mis à lui appointer sa requête.
— Du reste, dit-il doçc en sortant, je dois avoir dans mes papiers quelque chose sur le sujet qui vous occupe, je chercherai cela et je vous l'enverrai.
I En effet, le soir même, il fit remettre chez Thuillier un volumineux manuscrit. Thuillier passa la nuit à puiser dans ce précieux répertoire d'idées, et il finit par en extraire au delà de ce qu'il fallait pour constituer un travail remat quable, même en faisant de celte pillerie un usage assez maladroit.
Lu le surlendemain au conseil, le rapport obtint Je plus grand succès, et Tluiillier revint chez lui tout radieux des félicitations qu'il avait recueillies. A partir de ce moment, qui marqua dans sa vie, car dans une vieillesse avancée il parlait encore « du rapport qu'il avait eu l'honneur de présenter au conseil général de la Seine », la Peyrade baissa considérablement dans son esprit; il lui parut dès lors qu'il pouvait très-bien se passer du Provençal, et, à cette pensée d'émancipation, il s'encouragea par un autre bonheur dont il fut visité presque au même moment.
Une crise parlementaire se préparait : elle fit penser au ministère que, pour enlever à ses adversaires un thème d'opposition toujours influent sur l'opinion publique, il devait se relâcher des mesures de rigueur que, depuis quelque temps, il avait fort multipliées contre la presse. Compris dans cette sorte d'amnistie hypocrite, Thuillier reçut un matin une lettre de l'avocat qu'il avait constitué au lieu et place de la Peyrade. Ce billet lui annonçait que la chambre du conseil l'avait renvoyé de la plainte, et qu'elle ordonnait la levée de la saisie.
Alors, la prévision de Dutocq se réalisa. Ce poids de moins sur la poitrine, Thuillier eut le non-lieu insolent, et, faisant chorus à Brigitte, il en vint à parler de la Peyrade comme d'une façon d'intrigant qu'il avait nourri, qui lui avait soulirè des sommes considérables, qui ensuite s'était conduit avec la dernière ingratitude, et qu'il était trop heureux de ne plus compter au nombre de ses relations. Orgon était en pleine révolte, et, comme Dorine, il se serait presque écrié :
Un gueux qui, quand il vint, n'avait pas de souliers, Et dont l'habit entier valait bien six deniers!
Cérizet, à qui toutes ces indignités furent contées pnr Dutocq, n'aurait pas manqué de les reporter toutes chaudes à la Peyrade; mais l'entrevue dans laquelle le commis greffier devait fournir des renseignements sur madame de Godollo n'eut pas lieu à l'époque où elle avait été fixée. La Peyrade se fit lui-même sa lumière. Voici ce qui lui arriva :
Toujours poursuivi par la pensée de la belle Hongroise, en attendant ou plutôt sans attendre le résultat de l'enquête de Cérizet, il battait Paris dans tous les sens et était vu, comme le plus inoccupé des flâneurs, dans tous les lieux les plus fréquentés; son cœur lui disait que, d'un moment à l'autre, il viendrait à rencontrer l'objet de cette ardente recherche.
Un soir, c'était vers la mi-octobre, l'automne, comme il arrive souvent à Paris, était magnifique, et sur les boulevards où le Provençal promenait son amour et sa mélancolie, l'animation et la vie en plein air se continuaient comme au cœur de l'été.
Sur le boulevard des Italiens, dit autrefois boulevard de Gand, en longeant devant le café de Pm^s cette rangée de chaises où mêlées à quelques femmes de la Chausséed'Antin, qu'accompagnent leurs enfants et leurs maris, viennent, le soir, s'épanouir un espalier de beautés nocturnes n'attendant qu'une main gantée pour les cueillir, la Peyrade reçut un terrible coup au cœur : de loin, il avait cru apercevoir sa comtesse adorée.
Elle était seule, dans un éclat de toilette que ne sem-
LES PI-TITS BOURGEOIS. i:,!
blaient guère autoriser le lieu et son isolement; devant elle, monté sur une chaise, frétillait un bichon blanc qu'elle caressait de ses belles mains.
Après s'être assuré qu'il ne se trompait pas, l'avocat allait s'claucer vers la céleste vision, quand il fut devancé par un lion de l'espèce la plus triomphante; sans jeter son cigare et sans même porter la main à son chapeau, le beau jeune homme entra en conversation avec son idéal. Quand elle vit le Provençal pâle, et se disposant à l'aborder, sans doute la sirène eut peur, car elle se leva et, prenant vivement le bras de l'homme qui causait avec elle :
— Avez-vous votre voiture, Emile? lui dit-elle; c'est ce soir la clôture de Mabille, j'ai envie d'y aller.
Ainsi jeté au malheureux avocat, le nom de ce lieu débraillé fut pourtant une charité, car il le dispensait d'une sotte démarche, celle d'aborder au bras d'un homme subitement constitué son chevalier l'indigne créature à laquelle, quelques moments auparavant, il pensait avec des trésors de tendresse.
— Elle ne vaut pas la peine d'être insultée! se dit-il à lui-même.
Mais, comme les amoureux sont gens qui ne laissent pas facilement déranger leur siège, quand il est fait, le Provençal ne se tint pas encore pour renseigné à fond.
Non loin de la place que venait de quitter la Hongroise était assise une autre femme, également seule, mais celleci, d'un âge mûr, empanachée et abritant sous un cachemire, vieux drapeau dont le temps avait terni les couleurs, les restes plaintifs d'une élégance dékistrée et d'un luxe avarié et passé de mode.
En somme, l'aspect n'avait rien d'imposant et qui commandât le respect, au contraire. La Peyrade alla donc s'établir auprès de cette matrone, et, lui adressant sans façon la parole :
— Vous connaissez, madame, lui demanda-t-il, cette femme qui vient de s'en aller au bras d'un monsieur?
— Sans aucun doute,' monsieur. Je connais à peu près toutes ces dames qui viennent ici.
— Et vous l'appelez?
— -Madame Koraorn.
— Est-elle aussi imprenable que la forteresse dont elle porte le nom? continua l'avocat.
On se rappelle que, lors de l'insurrection de Hongrie, nous ne cessâmes d'avoir les oreilles rebattues par les nouvellistes et par la presse de la fameuse citadelle de Komorn, et la Peyrade savait que, conduite avec une apparence d'insouciance et de légèreté, une enquête réussit toujours mieux.
— Est-ce que monsieur aurait quelque idée de faire sa connaissance?
-- Je ne sais pas, repartit le Provençal, mais c'est une femme qui fait penser à elle.
— Et qui est bien dangereuse, monsieur ! reprit la matrone, un bourreau d'argent, n'ayant pas du tout de propension à reconnaître un peu généreusement ce que l'on fait pour elle. Moi, je vous en parle savamment; quand elle arriva ici de Berlin, il y a six mois, elle m'avait été très-vivement recommandée.
— Ah ! ût la Peyrade.
— Oui, j'avais alors, aux environs de Ville-d'Avray,
une très-belle propriété, avec parc, chasse, eaux vives pour la pêche, et, comme je m'ennuyais là, toute seule, et que je n'étais pas assez fortunée pour mener la vie de château, plusieurs de ces messieurs et de ces dames m'avaient dit : « Madame Louchard, vous devriez organiser chez vous des réunions en pique-nique... »
— Madame Louchard ! répéta la Peyradc ; est-ce que vous êtes parente de M. Louchard, le garde de commerce?
— Sa femme, monsieur, mais séparée par justice... Une horreur d'homme, qui voudrait bien que je me remisse avec lui; mais moi, je puis tout pardonner, hors les manques d'égards : dire qu'un jour il osa lever la main sur moi!
— Enfin, dit la Peyrade, ramenant son interlocutrice à la question, les pique-niques s'organisèrent, et madame de GodoUo..., je voulais dire madame Komorn...?
— Fut une des premières hébergées chez moi; là, elle fit la connaissance d'un Italien, un homme très-bien, un réfugié politique, mais dans le grand genre. Vous comprenez qu'il ne me convenait pas que des intrigues se nouassent dans ma maison ; pourtant cet homme était si aimant, et il était si malheureux de ne pouvoir se faire accueillir par madame Komorn, que je finis par m'intéresser à cette affaire de cœur, qui en fut une d'argent excellente pour cette madame, car elle a tiré de l'Italien des sommes considérables : eh bien, croiriez-vous qu'ayant eu dans le moment un besoin et lui ayant demandé de m'obliger d'une petite somme, elle me refusa et quitta ma maison, entraînant avec elle son amant, qui, du reste, n'a pas eu à se louer de sa connaissance!...
15i SCENES DE LA VIE PARISIENNE.
— Que lui arriva-t-il donc? demanda la Peyrade.
— Il lui arriva que ce serpent sait toutes les langues de l'Europe ; que c'est une femme ayant de l'esprit jusqu'au bout des ongles, mais encore plus de manège : si bien qu'il paraît qu'étant en relation avec la police, elle a livré au gouvernement des correspondances que l'Italien laissait traîner et qui lui ont valu d'être expulsé.
— Et, depuis le départ de cet Italien, madame Komorn...?
— Depuis, elle a eu plusieurs aventures, a dérangé quelques fortunes; mais je la croyais partie. Pendant plus de deux mois, elle avait totalement disparu, lorsque l'autre jour elle s'est remontrée plus brillante que jamais. Pour moi, je n'engage pas monsieur à se lancer après elle; cependant, monsieur a l'air méridional, il doit être à passions, et peut-être que tout ce que je viens de lui dire n'a servi qu'à lui monter la tête : dans le fait, étant prévenu , il n'y aurait pas grand danger à courir, comme on connaît son saint on l'honore ; on ne peut pas le nier, du reste, c'est une femme séduisante, oh! très-séduisante... Elle m'aimait beaucoup, moi, quoique nous nous soyons mal quittées, et tout à l'heure encore, elle m'a demandé mon adresse en me disant qu'elle viendrait me faire visite.
— Enfin, madame, j'y penserai, dit la Peyrade en se levant et en saluant son interlocutrice.
Ce salut lui fut rendu avec une grande froideur; son brusque départ n'indiquait pas un homme sérieux.
En voyant l'avocat faisant avec une sorte de gaieté son enquête, on pourrait croire à sa guérison subite; mais cette surface de désintéressement et de sang-froid n'était
que ce calme inusité de l'atmosphère par lequel s'annonce
une tempête.
En quittant madame Louchard, la Peyrade se jeta dans une voiture de place, et, là, uu déluge de larmes, pareil à celui dont avait été témoin madame Colleville le jour de l'affaire de la surenchère où il s'était cru roué par Cérizet, fut la première explosion de sa douleur.
L'investissement des Thuillier, préparé avec tant de patience, au prix de si rudes sacrifices, rendu inutile; Flavie si bien vengée de la comédie odieuse qu'il avait jouée avec elle; ses affaires dans un pire état qu'au moment où Cérizet et Dutocq l'avaient enfermé, loup dévorant, dans la bergerie d'où il s'était laissé chasser comme un mouton stupide; ses projets haineux contre la femme qui avait eu si facilement raison de toute son habileté, et le souvenir encore vivant des séductions sous lesquelles il avait succombé : telles furent les pensées et les émotions de sa nuit sans sommeil, ou agitée par des songes pénibles.
Le lendemain, la Peyrade ne pensait plus; il était en proie à une fièvre violente, et les accidents devinrent assez graves pour que le médecin, dont la présence fut jugée nécessaire, dût prendre ses précautions contre les symptômes à peu près déclarés d'une congestion cérébrale : saignée, sangsues, glace sur la tête, tel fut pour le Provençal l'agréable dénoùment de son rêve d'amour; mais aussi, il faut se hâter d'ajouter que la crise survenue chez rhomme physique amena la parfaite guérison de l'homme moral : bientôt Pavocat ne garda plus pour la traîtresse Hongroise que le sentiment d'un froid mépris, ne s'élevant pas même jusqu'à l'idée d'une vengeance.
Remis sur pied et comptant avec son avenir, sur lequel
il avait tant perdu de terrain, la Peyrade se demanda s'il ne devait pas essayer de renouer avec les Thuillier, ou s'il lui fallait prendre son chemin du côté de cette fille folle et riche qui avait un lingot où les autres ont la cervelle; mais tout ce qui pouvait lui rappeler sa désastreuse campagne excitait en lui une répulsion invincible, et, d'ailleurs, quelle sûreté de traiter avec ce du Portail, qui faisait entrer dans le cercle de ses moyens d'action des instruments d'espèce pareille?
Les grandes commotions de l'âme sont comme les orages qui puriQent l'atmosphère : elles moralisent et conseillent les résolutions fortes et généreuses. La Peyrade, à la suite du cruel mécompte qu'il venait de subir, finit par faire un retour sur lui-même. Il se demanda quelle était cette existence de basse et ignoble intrigue qu'il menait depuis plus d'une année. iN'y avait-il pas pour lui un meilleur, un plus noble usage à faire des facultés éminentes qu'il sentait en lui? Le barreau, comme à tous autres, lui était ouvert; et c'était une voie droite et large qui pouvait le mener à toutes les satisfactions d'une ambition légitime. Comme Figaro, qui, pour subsister, avait déployé plus de science et de calculs qu'on n'en avait mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes, pour s'installer et se soutenir dans la maison Thuillier, et pour épouser la fille d'une clarinette et d'une coquette, il avait dépensé plus d'esprit, plus d'art, et, il fallait bien le dire aussi, puisque, dans une société corrompue, c'est un élément à faire entrer en ligne de compte, plus d'improbité qu'il ne lui en eût fallu pour se pousser dans une carrière.
LKS PIÎTITS BOURGEOIS. 157
— Assez, se dit-il, des accointances Dutocq et Cérizet; assez de cette nauséabonde atmosphère qu'on respirait dans le monde des Minard, des Phellion, des Colleville, des Barniol et des Laudigeois! Partons pour Paris, ajouta-t-il, et secouons cette province intra muros, mille fois plus ridicule et plus mesquine que la province départementale ; celle-ci, à côté de ses petitesses, a du moins son individualité de mœurs, une dignité sui generis ; elle est franchement ce qu'elle est, l'antipode de la vie parisienne ; l'autre n'en est que la parodie.
La Peyrade, en conséquence, alla voir deux ou trois avoués qui lui avaient offert de l'introduire au Palais par quelques causes secondaires ; il accepta celles qui se présentèrent directement, et, trois semaines après sa rupture avec les Thuillier, il n'était plus l'avocat des pauvres, il était avocat plaidant.
La Peyrade avait déjà plaidé quelques causes avec succès, quand un matin une lettre lui parvint qui l'inquiéta beaucoup.
Le bâtonnier de l'ordre des avocats l'engageait à passer dans la journée à son cabinet, au Palais; on avait quelque chose de grave à lui communiquer.
Aussitôt le Provençal pensa à la maison de la Madeleine; venue à l'oreille du conseil de discipline, cette affaire l'aurait rendu directement justiciable de ce tribunal, dont la sévérité lui était connue.
Or, ce du Portail, chez lequel il ne s'était pas encore présenté malgré la promesse conditionnelle faite à Cérizet, avait pu savoir toute l'histoire de la surenchère de Cérizet lui-même. Évidemment pour cet homme, à en juger par la
158 SCtrCES LE LA VIE PARISIENNE.
mise en œuvre de la Hongroise, tous les moyens étaient bons. Dans son acharnement à ménager le mariage de sa folle, ce maniaque n'avait-il pas pris le parti de le dénoncer? En le voyant courageusement et avec quelque apparence de succès aborder une carrière où il pouvait trouver l'indépendance et la fortune, son persécuteur ne s'était-il pas donné la mission de lui rendre cette carrière impossible? Certes, il y avait dans cet aperçu assez de vraisemblance pour que l'avocat attendît avec anxiété l'heure où il lui serait possible de vérifier la nature exacte de la menaçante convocation.
Pendant qu'en déjeunant assez maigrement le Provençal se livrait à ses conjectures, madame Gofiinet, qui avait l'bonneur de faire son ménage, vint lui demander s'il pouvait recevoir M. Etienne Lousteau. (Voir un Grand Homme de province à Paris.)
Etienne Lousteau! la Peyrade avait l'idée d'avoir vu ce nom quelque pail.
— Faites entrer dans mon cabinet, dit-il à la portière. Et, un instant plus tard, il abordait le visiteur, dont
le visage n'était pas pour lui tout à fait inconnu.
— Monsieur, dit l'hôte de la Peyrade, j'ai eu l'honneur de déjeuner, il y a quelque temps, avec vous chez Véfour ; j'avais été convié à cette réunion , qui fut un peu troublée, par i\I. Thuillier, votre ami.
— Ah ! très-bien, dit l'avocat en avançant un siège, vous êtes attaché à la rédaction d'un journal?
— Rédacteur en chef de VÉcho de la Bièvre, et c'est justement au sujet de cette feuille que j'ai désiré causer avec vous. Vous savez ce qui se passe?
LES PETITS DOURGEOIS. 15'J
— Non, dit la Peyrade.
— Comment! vous ignorez qu'hier le miuistère a eu un échec effroyable, mais qu'au lieu de donner sa démission, ainsi qu'on devait s'y attendre, il dissout la Chambre et fait un appel au pays?
— Je ne savais rien de tout cela, dit la Peyrade, je n'ai pas lu de journaux ce matin.
— Voilà donc, continua Lousteau, toutes les ambitions parlementaires en campagne, et, si je suis bien informé, M. Thuillier, déjà membre du conseil général, serait dans rintention de se porter comme candidat dans le douzième arrondissement.
— En effet, dit la Peyrade, ce doit être là sa pensée.
— Eh bien, je voudrais, monsieur, mettre à sa disposition un instrument dont je pense que vous ne méconnaîtrez pas la valeur. L'Écho de la Bihvre, feuille spéciale, peut avoir sur l'élection du quartier une influence décisive.
— Et vous seriez disposé, demanda l'avocat, à faire appuyer par ce journal la candidature de Thuillier?
— Mieux que cela, répondit Etienne Lousteau; je viens proposer à M. Thuillier de faire l'acquisition de l'instrument; devenu propriétaire, il en disposera souverainement.
— Mais d'abord, demanda la Peyrade, quelle est la situation de l'entreprise? En sa qualité de journal spécial, comme vous le disiez tout à l'heure, c'est une feuille que j'ai rarement rencontrée, elle me serait même tout à inconnue sans le remarquable article que vous avez bien voulu consacrer à la défense de Thuillier lors de la saisie de la brochure.
Etienne Lousteau s'inclina en signe de remercîment , puis il reprit :
— La position du journal est excellente, et nous pouvons vous le laisser à des conditions abordables, car nouî étions sur le point d'en interrompre la publication.
— C'est étrange, un journal qui prospère!
— Rien de plus naturel, au contraire, répondit Lousteau : les fondateurs, qui, soit dit sans calembour, sont tous représentants de la grande industrie des cuirs, avaient constitué ce journal dans un but déterminé. Ce but est atteint : l'Écho de la Bièvre devenait un effet sans cause. En pareil cas, pour des actionnaires qui n'aiment pas les embarras, les queues d'affaires, et qui ne courent pas après les petits bénéfices, le mieux est de liquider.
— Mais enfin, demanda la Peyrade, le journal fait ses frais?
— C'est, répondit Lousteau, ce dont nous ne nous sommes jamais occupés: nous ne tenions pas à avoir des abonnés ; le mécanisme de l'affaire était une action directe et immédiate exercée sur le ministère du commerce pour obtenir l'élévation des droits sur l'introduction des cuirs étrangers : vous comprenez que, hors du cercle de la tannerie, cet intérêt n'était pas fait pour passionner beaucoup de lecteurs.
— J'avais cru pourtant, dit la Peyrade en insistant, qu'un journal, tout en circonscrivant son action, était un levier dont la force se calculait sur le nombre des souscripteurs?
— Pas pour les journaux qui vont à quelque chose de défini, répondit Lousteau d'un ton doctoral ; dans ce cas, au contraire, les abonnés sont un embarras, parce qu'il
Lr;S PETITS DOL'RGliOIS. ICI
faut s'occuper de leur plaire, de les amuser; et, pendant ce temps, le point qu'on avait miré, on le néglige. Uni journal qui a un but circonscrit doit être une lentille qui,' iigissant constamment sur un point fixe, fait partir, à une heure donnée, le canon du Palais-Royal.
— Enfin, dit la Peyrade, quelle valeur assignez-vous à une publication qui n'a point ou peu d'abonnés, qui ne fait pas ses frais et qui, jusqu'ici, a poursuivi un but tout différent de celui auquel elle serait appliquée dorénavant?
— Avant de vous répondre, repartit Lousteau, je vous poserai une autre question : Ètes-vous dans le dessein d'acheter?
— C'est selon, dit l'avocat; il faut naturellement que je voie Thuillier; mais je puis dès à présent vous faire remarquer qu'il n'a des choses de la presse aucune espèce d'habitude; que, dans ses idées un peu bourgeoises, la propriété d'un journal est quelque chose de ruineux; si donc à côté d'une idée entièrement nouvelle pour lui, et qui tout d'abord va l'effaroucher, vous devez présenter un chiffre ayant quelque chose de formidable, inutile d'entamer l'affaire ; il est clair pour moi qu'elle ne se ferait pas.
— Non, repartit Lousteau, je vous l'ai dit, nous serons raisonnables, ces messieurs me laissent carte blanche; seulement, vous voudrez bien remarquer que nous avons déjà de plusieurs côtés des propositions, et qu'en don-, nant à M. Thuillier la préférence, nous entendons lui' faire payer une convenance toute particulière. Quand puis-je espérer votre réponse?
— Mais demain, je pense; voulez-vous que j'aie l'honneur de vous voir chez vous, ou au bureau du journal?
— Non; demain, dit Lousteau en se levant, je serai ici à la même heure, si elle vous convient.
— Parfaitement, dit la Peyrade en reconduisant son hôte, chez qui il crut reconnaître plus de suffisance que d'habileté.
A la manière dont le Provençal avait accueilli la proposition de se faire l'intermédiaire auprès de ThuilUer, le lecteur a du comprendre qu'une prompte révolution venait de s'opérer dans ses idées. Quand même il n'eût pas reçu cette inquiétante épître du bâtonnier de l'ordre des avocats, la nouvelle situation faite à Thuillier par la maturité de son ambition parlementaire lui aurait donné à penser. Évidemment, bo7i ami allait lui revenir, et sa rage de la dépulation le lui livrerait pieds et poings liés. N'était-ce point le cas, en s'entourant de toutes les précautions autorisées par le souvenir du passé, de renouer l'affaire de son mariage avec Céleste? Loin d'être un obstacle à aucune des bonnes résolutions que lui avaient inspirées son amoureux mécompte et sa fièvre cérébrale, ce dénoùment au contraire en assurait la persévérance et le succès ; mais si, ce qui était à craindre, il recevait du conseil de son ordre une de ces mercuriales qui tuent l'avenir de toute une carrière, alors il devenait, ce semble, naturel que là où le mal avait été fait il allât chercher le remède; aux Thuillier, ses complices et les auteurs de sa déchéance, il avait l'instinct et le droit d'aller demander un asile;
C'est en remuant dans sa tête toutes ces pensées que la Peyrade se rendit au Palais, chez le bâtonnier.
Li:S PETITS BOURGEOIS. iOi
Il avait deviné juste : par une relation très-bien faite et très-circonstanciée, tout son procédé dans l'affaire de la maison éiait signalé à l'attention de ses pairs, et, en voulant bien convenir qu'une dénonciation anonyme ne devait jamais être accueillie qu'avec une extrême défiance, le haut dignitaire de l'ordre dit à l'inculpé qu'il était prêt à recevoir ses explications.
La Peyrade n'osa point se retrancher dans un système de dénégation absolue; la main dont il crut que partait le coup lui paraissait trop résolue et trop habile pour ne s'être pas ménagé des preuves. Mais, tout en acceptant au fond la réalité matéiielle des faits, il essaya de leur donner une tournure acceptable. 11 vit bien qu'il n'avait pas victorieusement répondu, car voici quelle fut la conclusion du bâtonnier :
Aussitôt après la rentrée des vacances, je rendrai compte au conseil de l'ordre de la dénonciation et des dires par lesquels vous l'avez combattue. Au conseil seul il appartient de se prononcer dans une affaire de cette importance.
Ainsi congédié, la Peyrade se sentit menacé dans son avenir de barreau ; mais il avait un répit, et, en cas de condamnation, une combinaison où reposer sa tête. Il alla donc mettre sa robe, qu'il avait encore le droit de porter, et se rendit à la cinquième chambre, où il avait une cause à plaider.
En sortant de l'audience, chargé d'une de ces bottes de dossiers auxquels une courroie en tissu de coton sert de lien, et qui, trop volumineuses pour être placées sous le bras, se portent de la main et de l'avant-bras, appuyées
1C4 SCt?^ES DE LA VIE PARISIENNE.
sur un des côtés de la poitrine, le Provençal se mit à arpenter la salle des pas perdus, de cette allure affairée qui annonce l'avocat forcé de se multiplier. Soit qu'il se fût réellement échauffé dans sa plaidoirie, soit qu'il fit le semblant d'être en nage, de manière à constater à tout venant que sa robe n'était pas, comme pour beaucoup de ses confières, un costume de parade, mais une armure de combat, son mouchoir à la main, tout en marchant il s'essuyait le front, quand de loin il aperçut son Thuillier qui venait de le découvrir dans l'espace de la grande salle et manœuvrait de son côté.
Il ne s'étonna pas de la rencontre. En sortant de chez lui, il avait dit à madame Coffinet qu'il allait au Palais, qu'il y serait jusqu'à trois heures, et qu'elle y renvoyât les gens qui pourraient venir le demander.
Ne voulant pas rendre à Thuillier l'abordage trop facile, comme si quelque souvenir lui faisait changer de direction, la Peyrade rebroussa brusquement chemin et alla s'asseoir sur un des bancs qui garnissent le pourtour de la grande antichambre de la justice. Là, il défit sa liasse, prit un dossier, s'y enterra jusqu'aux oreilles et se donna l'air d'un homme qui n'a pas eu le loisir d'examiner, dans le silence du cabinet, l'affaire que sa facilité de parole et de conception va lui permettre de plaider au vol. Dans ce récolement de dossiers fait en plein vent pouvait également être reconnue l'attitude de l'avocat exact et consciencieux qui se rafraîchit la mémoire, et donne un dernier coup d'oeil à ses batteries avant d'aller livrer la bataille.
Il va sans dire que, du coin de l'œil, le Provençal examinait la manœuvre de Thuillier. Celui-ci, croyant la Pey-
LES rETiTS nornnEOis. 103
rade occupé de la manière In plus sérieuse, marchandait maintenant à l'aborder.
Après quelques allées et venues, le conseiller municipal finit cependant par prendre son parti, et, cinglant en droiture vers le but où déjà depuis plus d'un demi-quart d'heure il était par la pensée :
— Tiens! Théodose, s'écria-t-il aussitôt qu'il fut à portée, tu viens donc au Palais maintenant?
— Mais il me semble, répondit la Peyrade, que les avocats au Palais, c'est comme les Turcs (Turcs) à Constantinoplc, où l'un de mes compatriotes affirmait gravement que l'on en voit beaucoup. C'est toi plutôt que l'on doit s'étonner de trouver ici !
— Du tout, fit négligemment Thuillier; j'y viens pour l'affaire de cette maudite brochure. Est-ce qu'on en finit jamais avec votre justice? J'ai encore été ce matin mandé au parquet. Du reste, je ne le regrette pas, puisque, à ce dérangement, je dois l'heureux hasard de te rencontrer.
— Moi aussi, dit la Peyrade en finissant de rattacher ses dossiers, je suis enchanté de t'avoir vu, mais il faut que je te quitte, j'ai un rendez-vous; d'ailleurs, toi-mOme tu dois passer au parquet.
— J'en sors, dit Thuillier.
— Est-ce à Olivier Vinet, ton ennemi intime, que tu as parlé ? demanda la Peyrade.
— Non, dit Thuillier.
Et il nomma un autre magistrat.
— Tiens! c'est drôle, dit l'avocat, il paraît que ce jeune substitut a le don de l'ubiquité; depuis ce matin il est à
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l'audience, et il vient de donner des conclusions dans l'affaire que je plaidais il y a un moment. Thuillier rougit et, se retournant comme il put :
— Dame, dit-il, je ne connais pas ces messieurs, j'aurai pris l'un pour l'autre.
La Peyrade haussa les épaules, en se disant tout haut à lui-même :
— Toujours le même homme, finassant, tortillonnant et ne pouvant aller droit au but!
— De qui parles-tu? demanda Thuillier d'un air assez interloqué.
— Eh! de toi, mon cher, qui nous prends pour des imbéciles, comme si tout le monde ne savait pas, depuis plus de quinze jours, que l'affaire de ta brochure est tombée dans l'eau. Pourquoi t'aurait-on mandé au parquet?
— On m'y a mandé, répondit Thuillier avec embarras, pour je ne sais quels frais à payer à l'enregistrement. Est-ce qu'on comprend rien à tout leur grimoire?
— Et on a précisément, continua la Peyrade, choisi, pour te mander, le jour où le Monileur, annonçant la dissolution de la Chambre, te faisait candidat dans le douzième arrondissement.
— Pourquoi pas? dit Thuillier; quel rapport y a-t-il entre ma candidature et les frais dont je puis être redevable?
— Le rapport, repartit la Peyrade avec sécheresse, je vais te le dire. Le parquet est quelque chose d'essentiellement aimable et complaisant. « Tiens! se sera-t-il dit, voilà ce bon M. Thuillier candidat pour la députation, il doit maintenant être un peu empêtré de son attitude vis-
à-vis (le son ex-ami M. de la Pcyrado, avec qui il voudrait bien mainlenant n'être pas brouillé : il faut que je le tire d'embarras; je vais le mander pour des frais qu'il ne doit l as, il se rendra au Palais, où la Peyrade vient tous les jours; de cette façon, il pourra le rencontrer sans avoir l'air de rien, et une démarche qui coûtait à son amourpropre sera habilement sauvée. »
— Eh bien, c'est ce qui te trompe, répondit Thuillier en rooipant la glace, je mets dans tout ceci tellement peu de linesse, que je sors de chez toi, la! c'est ta portière qui m'a envoyé ici.
— A la bonne heure! dit la Peyrade, j'aime mieux cette franchise : on peut s'entendre avec les gens qui jouent cartes sur table. Eh bien, qu'est-ce que tu me voulais? lu venais me parler de ton élection? Je m'en suis déjà occupé.
— Vrai? dit Thuillier, et comment?
— Tiens, répondit la Peyrade en fouillant sous sa robe ^t en tirant un papier de sa poche, voilà ce que j'ai griffonné tout à l'heure à l'audience pendant que l'avocat de ina partie adverse divaguait à dire d'expert.
— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Thuillier.
— Lis, tu verras.
Le papier portait :