‹ Les petits bourgeois (volume 3)Chapitre 8 sur 19 · DEVIS POUR UN JOURNAL PETIT FORMAT A TRENTE FRANCS PAR AN · texte numérisé non relu

DEVIS POUR UN JOURNAL PETIT FORMAT A TRENTE FRANCS PAR AN

En calculant le tirage à cinq mille, les frais par mois sont : Papier, cinq rames à douze francs. . , . . . 1,860 fr. Composition 2,400

Report 4,260

Tirage. 450

Un administrateur 250

Un commis 100

Un gérant, en même temps caissier 200

Un chef de départ 100

Plieuses 120

Un garçon de bureau 80

Bandes et frais de bureau 150

Loyer 100

Timbre et poste 7,500

Rédaction, nouvelles sténographiées 1,800

Total par mois. . . . 15,110 fr.

» par an 181,320

— Tu veux donc faire un journal? demanda Thuillier avec angoisse.

— Moi, dit la Peyrade, je ne veux rien du tout; c'est à toi qu'il faut demander si tu veux être député.

— Sans aucun doute, puisque, en me poussant au conseil général, tu m'as mis cette ambition en tête. Mais pense donc, mon cher, cent quatre-vingt-un mille trois cent vingt francs à mettre dehors ! Est-ce que j'ai une fortune à prendre une pareille charge?

— Oui, d'abord, répondit la Peyrade, tu pourrais à toute force, sans te gêner, supporter cette dépense, laquelle, mise en regard du but que tu prétends atteindre, n'aurait rien du tout d'exorbitant. En Angleterre, on fait bien d'autres sacrifices pour emporter un siège au Parlement. Mais, dans tous les cas, je te prie de remarquer que tous les prix dans ce devis sont cotés très-forts. Il y a même des dépenses à retrancher : ainsi, un administrateur, tu n'en aurais pas besoin; toi, ancien comptable.

Li:S PETITS DOURGI-OIS. tC'»

et moi, ancien journaliste, nous nous chargerions de l'administration et la ferions par-dessous la jambe; de même, un loyer, inutile de le compter; tu as ton ancien appartement de la rue Saint-Dominique, qui n'est pas encore loué, et qui fera un magnifique bureau de journal.

— Tout ça, dit Thuiilior, c'est une économie de deux mille quatre cents francs par an.

— C'est déjà quelque chose, mais ton erreur consiste à calculer sur la dépense d'une année. A quelle époque sont fixées les prochaines élections?

— A deux mois, répondit Thuillier.

— Eh bien, pour deux mois, c'est trente mille francs qu'il t'en coûterait, et encore faudrait-il supposer que le journal ne fît pas un seul abonné.

— C'est vrai, dit Thuiilier, la dépense est effectivement moins forte que je ne l'avais pensé d'abord; mais, enfin, ça te paraît donc bien indispensable, un journal?

— A ce point indispensable, que, sans cette force dans les mains, je ne me mêle pas de l'élection. Tu ne te représentes pas, mon pauvre ami, qu'en allant te loger de l'autre côté de l'eau, tu as perdu, électoralement parlant, un terrain immense. Tu n'es plus l'homme du quartier, on peut te tuer avec un mot, ce que les Anglais appellent rabsentèisme. Ta partie maintenant est bien autrement difficile à jouer.

— J'admets cela, répondit Thuillier; mais pour ce journal, outre l'argent, il faut un titre, un gérant, des rédacteurs.

— Le titre, nous l'avons; les réj

rédacteursp c'egt toi et

no SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

moi, et quelques jeunes gens qu'à Paris on trouve à remuer à la pelle ; le gérant , j'ai un homme en vue I

— Alors, demanda Thuillier, le titre serait?

— L'Écho de la Bilvre.

— Mais il existe déjà une feuille de ce nom.

— C'est justement pour cela que je te conseille l'affaire. Crois- tu que je serais assez fou pour te vouloir faire fonder à neuf un journal? L'Écho de la Bièvre! c'est un trésor que ce titre quand il s'agit de soutenir une candidature dans le douzième. Dis un mot seulement, et ce trésor, je le mets dans tes mains.

— Comment cela? demanda Thuillier avec curiosité.

— Parbleu! en l'achetant; on l'aura pour un morceau de pain.

— Tu vois, dit Thuillier avec découragement, encore le prix d'acquisition que tu ne comptais pas!

— Tu l'arrêtes à des riens, dit la Peyrade en haussant les épaules; nous avons de bien autres difficultés à résoudre.

— D'autres difficultés? répéta Thuillier.

— Parbleu ! est-ce que tu imagines, répliqua la Peyrade, qu'après ce qui s'est passé entre nous, je vais bravement m' atteler à ton élection sans savoir au juste ce qu'il m'en reviendra?

— Mais, dit Thuillier un peu étonné, je croyais que l'amitié était un échange de services.

— D'accord; mais, quand l'échange consiste à toujours mettre d'un côté et jamais rien de l'autre, l'amitié f| lasse de ce partage et demande quelque chose d'un peu mieux pondéré.

— Mais, mon cher, que puis-je l'offrir autre chose que ce que toi-même lu as refusé?

— Je l'ai refusé parce qu'on me le présentait sans franchise cl assaisonné à la vinaigrette de mademoiselle Brigitte; tout homme qui se respecte eût fait ce que j'ai fait. Donner et retenir ne vaut, dit un vieux dicton du Palais, et c'est précisément ce que vous faisiez.

— Moi, je crois que tu as très-mal à propos pris la mouche; mais enûn l'affaire peut se renouer.

— Soit, dit la Peyrade, mais je ne veux être subordonné ni au succès de l' élection ni aux caprices de mademoiselle Céleste. Je prétends à quelque chose de sérieux et de positif; donnant donnant; les bons comptes font les bons amis.

— Je suis parfaitement de ton avis, répondit Thuillier, et j'ai toujours été avec toi de trop bonne foi pour craindre aucune des précautions que tu voudras prendre; mais comment entends-tu tes garanties?

— J'entends que ce soit le mari de Céleste qui te patronne, et non pas Théodose de la Peyrade.

— En précipitant le plus les choses, comme Vobservait Brigitte, il faut presque un délai de quinzaine, et, pense donc! sur huit semaines qui nous séparent de l'élection, en rester deux l'arme au bras,

— Après-demain, répondit le Provençal, nous pouvons être affichés à la mairie; dans l'intervalle des publications, il y a quelque chose de possible : ce n'est pas sans doute un de ces actes dont on ne puisse revenir, mais c'est au moins un engagement moral et un grand pas de fait; nous pouvons passer le contrat chez ton notaire;

enOn, si tu te décides à Tacquisition de ce journal, comme tu ne voudrais pas avoir à l'écurie un cheval inutile, je ne craindrai pas que tu me fausses compagnie, car, sans moi, l'arme pour toi serait trop difficile à manier!

— Mais enfln, mon cher, objecta Thuillier, si cependant cette affaire était trop onéreuse?

— Il va sans dire que tu seras juge des conditions de la vente; je n'ai, pas plus que toi, envie d'acheter chat en poche. Demain, si tu m'autorises, je ne dis pas à traiter, mais à dire que l'affaire peut te convenir, je t'aboucherai avec le vendeur, et tu ne doutes pas qu'alors je ne discute tes intérêts comme si c'était les miens.

— Eh bien, mon cher, dit Thuillier, va de l'avant!

— Et, aussitôt le journal acheté, nous fixerons le jour du contrat ?

— Quand tu voudras, dit Thuillier, mais tu t'engages à user de toute ton influence pour le succès?

— Comme je ferais pour mon compte personnel, et ceci n'est pas tout à fait une hypothèse ; car j'ai déjà reçu quelques atteintes de ma candidature possible, et, si j'étais vindicatif...

— Certainement, dit Thuillier avec humilité, tu serais un meilleur député que moi. Mais tu n'as pas l'âge légar, à ce qu'il me semble.

— Il y a une meilleure raison que cela, dit la Peyrade,. tu es mon ami ; je te retrouve tel que tu étais, et je tiendrai la parole que je t'avais donnée. J'aimerai à ce qu'on puisse dire de moi :

Il fait des députés, et n'a pas voulu l'être.

Maintenant, je te quitte et vais à mon rendez-vous. Demain, à midi, cliez moi : j'aurai du nouveau à l'annoncer.

Qui a fait du journalisme en fera : cet horoscope est aussi sûr que celui des ivrognes.

Quiconque a goûté de cette vie ûévreusement occupée et relativement oisive et indépendante ; quiconque a exercé cette suzeraineté de laquelle relèvent l'intelligence, l'art, le talent, la gloire, la vertu, le ridicule et jusqu'à la vérité même; quiconque a occupé cette tribune qu'on élève de ses propres mains, rempli les fonctions de cette magistrature à laquelle on se nomme de son autorité; quiconque, enfin, a été un instant ce mandataire de l'opinion publique qui s'acclame à lui seul, de son vote universel, quand il vient à être rejeté dans la vie privée se regarde comme un exilé, comme une royauté partie pour Cherbourg; et, aussitôt que lui est faite l'occasion, de quelle ardeur il étend la main pour ressaisir sa couronne!

Par cela seul que la Peyrade, quelques années plus tôt, avait été journaliste, Etienne Lousteau venant mettre à sa disposition cette arme qui s'appelait L'Écho de la Bièvre, quelle que fût d'ailleurs l'infériorité de la trempe, avait réveillé tous ses instincts d'homme de presse.

Le journal était tombé ; la Peyrade pensa qu'il le relèverait. Les abonnés, de l'aveu même du vendeur, y avaient toujours été très-clair-semés; on exercerait sur eux un compelle intrare puissant et irrésistible. Dans les circonstances où se présentait l'affaire, ne pouvait-elle pas d'ailleurs être tenue pour un coup de la Providence? Menacé d'être dépossédé de sa position au barreau, le Provençal acquérait, comme nous le disions ailleurs, une nouvelle

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position de fort détaché; et, condamné peut-être à se défendre, il pourrait prendre l'offensive et exiger que Ton comptât avec lui.

; Du côté des Thuillier, le journal le faisait un personnage (décidément considérable; il avait plus de chance de conduire à bien l'affaire de l'élection, et en même temps, engageant leurs capitaux dans une entreprise qui, sans lui, ne pouvait être qu'un gouffre et qu'un guet-apens, il les cousait en quelque sorte à lui, et n'avait plus rien à craindre de leurs caprices et de leurs ingratitudes.

Rapidement aperçu dès la visite d'Etienne Lousteau, cet horizon avait aussitôt ébloui le Provençal, et l'on a vu la façon tranchante dont Thuillier avait été mis en demeure de se passionner pour la découverte de cette pierre philosophais

Le prix d'acquisition fut fabuleusement insignifiant : un billet de cinq cents francs dont Etienne Lousteau ne rendit jamais trop compte aux actionnaires mit au nom de Thuillier la propriété, le titre, le mobilier et l'achalandage du journal, qu'on s'occupa aussitôt de réorganiser.

Pendant que s'opérait cette régénération, un matin, Cérizet se rendit chez du Portail, avec lequel, plus que jamais, laPeyrade était décidé à n'entamer aucun rapport.

— Eh bien, dit le petit vieux au banquier des pauvres, sait-on l'effet que l'avis transmis au bâtonnier a produit sur notre homme ; l'affaire a-t-elle un peu transpiré au Palais?

— Penh! dit Cérizet, que des relations sans doute assez fréquentes avec l'homme de la rue Honoré-Chevalier avaient placé vis-à-vis de lui sur un certain pied de

LLS l'IiinS BOURGEOIS. l'i^

familiarité, il est bien question de cela! L'anguille nous échappe encore; ni douceur ni violence ne font avec ce diable d'homme : s'il est brouillé avec le bâlonnicr, il est plus que jamais en bonne odeur auprès de ses Thuillier. L'utilité, comme dit Figaro, rapproche les distances. Thuillier a besoin de lui pour sa candidature dans le quartier Saint-Jacques, on s'est embrassé et tout est fini.

— Et sans doute, dit du Portail sans beaucoup s'émouvuir, le mariage est fixé à une époque assez rapprochée?

— D'abord, dit Cérizet; et puis il y a une bien autre machine : cet enragé a persuadé à Thuillier d'acheter un journal; il va leur faire manger dans cette affaire une quarantaine de mille francs. L'autre, une fois enfilé, voudra rattraper son argent : je les vois donc reliés l'un à l'autre pour un temps indéfini.

— Qu'est-ce que c'est que ce journal ? dit négligemment du Portail.

— Une feuille de chou qui s'appelle l'Écho de la Bievre, dit Cérizet avec dédain, un journal qu'un vieux journaliste marchant sur ses tiges est parvenu à faire faire dans le quartier Mouffetard par des corroyeurs qui sont, comme vous le savez, l'industrie du quartier. Au point de vue politique et littéraire, l'affaire n'en est pas une, mais, au point de vue des Thuillier, c'est un coup de maître.

— Eh ! pour une élection de localité, l'instrument n'est déjà pas si mal choisi! remarqua le rentier. La Peyrade a du talent, de l'activité, de grandes ressources d'esprit, il peut faire quelque chose de cet Écho. — Sous quelle bannière se présente messire Thuillier?

— Thuillier, repartit le banquier des marchés, c'est une

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huître, ça n'a pas d'opinion. Jusqu'à la publication de sa Di'ochure, il était, comme tous les bourgeois, conservateur frénétique ; mais, depuis la saisie, il a dû passer à l'opposition : sa première étape aura été le centre gauche; mais, si le vent de l'élection tourne d'un autre côté, il ira parfaitement jusqu'à la gauche extrême : l'intérêt, pour ces gens-là, voilà la mesure de leurs convictions.

— Peste! dit du Portail, cette combinaison de notre avocat pourrait s'élever jusqu'à l'importance d'un danger politique, au point de vue de mes opinions, qui sont trèsconservatrices et très-gouvernementales.

Puis, par réflexion :

— Vous avez fait des journaux autrefois, ajouta-t-il, vous, courageux Cérizet?

— Oui, répondit l'usurier ; j'en ai même dirigé un avec la Peyrade, c'était un journal du soir. Un joli métier que nous faisions-là, et dont nous avons été bien récompensés !

— Eh bien, dit du Portail, pourquoi n'en feriez-vous pas encore, du journalisme, avec la Peyrade?

Cérizet regarda du Portail d'un air étonné.

— Ah çà ! dit-il presque en même temps, vous êtes donc le diable , monsieur le rentier , pour que rien ne soit caché pour vous?

— Oui, dit du Portail, je sais pas mal de choses... Mais qu'y a-t-il de précis entre vous et la Peyrade ?

— Il y a que, se rappelant mon expérience du métier et ne sachant qui prendre, il est venu hier au soir m'offrir la gérance.

— Je ne le savais pas, dit le rentier, mais c'était probable. Et vous avez accepté?

— Très-conditionnellement. J'ai demandé jusqu'à tantôt pour réfléchir. Je voulais savoir ce que vous penseriez de l'oiïre.

— Parbleu! je pense que, du mal qu'on ne peut empêcher, il faut tirer pied ou aile; j'aime mieux vous savoir en dedans qu'en dehors de la combinaison.

— Très-bien! mais, pour m'y introduire, il y a une diflicullé ; la Peyrade sait que j'ai des dettes, et il ne veut pas faire les trente-trois mille francs de cautionnement qui doivent être versés sous mon nom. Moi, je ne les ai pas; et je les aurais, que je ne voudrais pas les mettre en prise et les exposer aux avanies de mes créanciers.

— Vous avez bien toujours, dit du Portail, une bonne partie d3S vingt-cinq mille francs que la Peyrade vous a remboursés il y a un peu plus de deux mois?

— Il me reste deux mille cent deux francs cinquante centimes, répondit Cérizet ; j'ai fait le compte hier; le surplus a passé à éteindre des dettes criardes.

— Alors, si vous avez payé, vous ne devez plus.

— Oui, ce que j'ai payé; mais ce que je n'ai pas payé, je le dois.

— Comment ! votre passif était de plus de vingt-cinq mille francs? dit du Portail d'un ton d'incrédulité.

— Est-ce qu'on se met en faillite à moins? répondit Cérizet comme un homme qui pose un axiome.

— Je vois bien qu'il faut vous faire la somme, dit du Portail avec humeur ; mais la question est de savoir si l'utilité de votre présence dans l'affaire représente un intérêt de trois cent trente mille trois cent trente-trois francs trente-trois centimes.

— Dame, dit Gérizet, si une fois j'étais installé auprès de Thuillier, je ne désespérerais pas de mettre bientôt la Peyrade en d'assez mauvais termes avec lui. Dans la direction d'un journal, il y a mille tiraillements inévitables, et, en étant toujours de l'avis du sot contre l'habile, j'exalterais l'amour-propre de l'un et ferais à l'amourpropre de l'autre des blessures qui bientôt leur rendraient la vie commune impossible. Ensuite, vous parliez d'un danger politique : un gérant, vous devez le savoir, quand il a l'intelligence nécessaire pour n'être pas un homme de paille, peut imprimer sourdement à l'affaire un peu de l'impulsion que l'on peut désirer.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, répondit du Portail; mais l'échec à la Peyrade, voilà ce qui me préoccupe le plus.

— Eh bien, dit Gérizet, je crois avoir pour le démolir auprès de Thuillier un autre petit moyen assez insidieux.

— Dites-le donc! fit du Portail avec impatience; vous tournez là autour du pot comme si j'étais un homme avec lequel il y eût grand bénéfice à finasser.

— Vous vous rappelez, repartit Gérizet en s'accouchant, que, dans le temps, Dutocq et moi fûmes très-intrigués de cet impertinent payement de vingt-cinq mille francs devenu tout à coup possible à la Peyrade ?

— Eh bien, fît vivement le rentier, auriez-vous découvert l'origine de la somme improbable entre les mains de M. l'avocat? Est-ce que cette origine aurait quelque chose de véreux ?

— Voilà! dit Gérizet.

Et il raconta dans tous ses détails l'affaire de madame

l.KS PETITS BOURGEOIS. *'»

Lambert, ajoutant que toutefois, après avoir chambré cette femme au greffe de la justice de paix le jour de la rencontre avec la Peyrade, il n'avait pu obtenir d'elle aucun aveu, quoique par son altitude la chère dame eût grandement conûrmé toutes les présomptions de Dutocq et les siennes.

— Madame Lambert, rue du Val-de-Gràce, n° 9, chez le sieur Picot, professeur de mathématiques, dit du Portail en prenant ce renseignement en note, (/est bien , ajouta-t-il, mun cher monsieur Cérizet, revenez me voir demain.

— Mais faites attention, dit l'usurier, que je dois rendre réponse à la Peyrade dans la journée. Il est très-pressé de conclure.

— Très-bien! vous accepterez, en demandant un répit û^ vingt-quatre heures pour verser le cautionnement, et si, après mes informations prises, nous voyons un intérêt à ne pas faire l'affaire, vous en serez quitte pour manquer de parole ; on ne va pas en cour d'assises pour cela.

Indépendamment d'une sorte de fascination inexpliquée qu'il exerçait sur son agent, du Portail ne manquait jamais une occasion de lui rappeler le point de départ quelque peu ténébreux de leurs relations.

Le lendemain, quand Cérizet se trouva en présence du rentier :

— Vous aviez deviné juste, lui dit du Portail : obligé de dissimuler l'existence de son magot, la femme Lambert, qui d'ailleurs voulait en opérer le recel à un bon intérêt, aura eu l'idée d'aller trouver la Peyrade ; son extérieur de dévotion le recommandait à sa confiance, la

somme a dû lui être livrée sans reçu. En quelle monnaie a été payé Dutocq?

— En dix-neuf billels de mille et en douze de cinq cents francs.

— C'est précisément cela, poursuivit du Portail, et il ne doit plus nous rester un doute. Maintenant, auprès de Thuillier, quel usage comptez-vous faire de ce renseignement?

— Je compte lui insinuer que la Peyrade, à qui il veut donner sa filleule, est criblé de dettes; qu'il fait des emprunts usuraires et souterrains; que, pour s'acquitter, il va ronger le journal jusqu'aux os ; que cette position d'homme endetté peut éclater d'un moment à l'autre, et poser on ne peut pas plus mal le candidat qui se place sous son patronage.

— Tout cela n'est pas mal, dit du Portail, mais i! y a un autre usage plus concluant et plus radical à faire de la découverte.

— Voyons, inaître, dit Cérizet, je vous écoute.

— Thuillier, dit du Portail, en est encore, n'est-il pas vrai, à s'expliquer la saisie de sa fameuse brochure?

— Si fait, répondit l'usurier; justement la Peyrade me disait hier en voulant me montrer jusqu'où allait la simplicité de Thuillier, qu'il l'avait fait donner dans la bourde la plus ritiicule. L'honnête bourgeois reste persuadé que la saisie a été provoquée par M. Olivier Vinet, substitut du procureur général. Un moment, ce jeune magistrat avait aspiré à la main de mademoiselle Collevillê, et, pour le brave Thuillier, les rigueurs du parquet sont une vengeance du refus qup l'un de ses membres avait subi.

— A merveille 1 dit du Portail; demain, comme préparation à une autre version dont vous serez l'organe, Tliuiilier recevra de M. Vinet une protestation très-vive et très-accentuée contre l'abus de pouvoir auquel il a sottement ajouté foi.

— Oui? fit Cérizet avec curiosité.

— Une autre explication devra alors être cherchée, continua du Portail, et vous afllrmerez à Thuillier qu'il est victime d'une affreuse machination de la police. Vous savez, la police ne sert qu'à cela, à faire des machinations?

— Parfaitement, dit l'usurier; j'ai signé vingt fois cette affirmation quand je travaillais dans les journaux républicains et que...

— Vous étiez le courageux Cérizet, interrompit du Portail. Maintenant, la machination de la police, la voici : Le gouvernement avait été très-mécontent de voir Thuillier porté, en dehors de son influence, au conseil général de la Seine; il en voulait à un citoyen indépendant et patriote qui, dans sa candidature, s'était carrément passé de lui; il savait de plus que le grand citoyen préparait une brochure sur la matière, toujours si délicate, des finances, où ce dangereux adversaire était d'une expérience consommée. Alors, qu'a fait ce gouvernement essentiellement corrupteur? Il a circonvenu un homme dont il avait oui dire que Thuillier prenait les conseils, et, moyennant une somme de vingt-cinq mille francs, ce qui est une bagatelle pour la police, ce perfide conseiller, sans avoir l'air d'y toucher, s'est chargé d'introduire dans la brochure deux ou trois phrases pouvant mener droit son auteur en cour d'assises. Or, le moyeu que celte explication fasse

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