U:S PETITS BOURGEOIS
— Eh bien! moi, reprit Minard, je puis vous affirmer qu'il attache une extrême imporlance à ces bêtises, et à propos de beaucoup d'autres choses, monsieur le musicien s'en fait beaucoup accroire Du reste, depuis leur émigration dans le quartier de la Madeleine, m'est avis que non-seulement le sieur Colleville, mais sa femme, sa fille, les Thuillier et toute la coterie, ont pris des airs d'importance assez difficiles à justifier.
— Que voulez-Vous, dit Phellion, il faut avoir une tête bien forte pour sup-
Li:S PETITS BOl'UGEOIS 17
porter les étourdissanles fumées de l'opulence; nos amis sont devenus très riches par l'acquisition de cet immeuble qu'ils se sont décidés à aller habiter; on doit leur passer un premier moment d'ivresse ; du reste, le dîner qu'ils nous donnèrent hier pour la plantation de la crémaillière était vraiment aussi bien ordonné que succulent.
— Moi aussi, dit Minard, je puis me flatter d'avoir eu chez moi quelques dîners assez remarquables auxquels des
hommes très haul pîac's daos le gou- \ 2
vernemont ne dédaignaient pas d'assister ; mais je ne me suis pas pour cela enflé outre mesure, et tel on m'avait connu, lel'je suis demeuré.
-- Vous, monsieur le maire, vous êtes dès longtemps coutumier de la belle existence (jue vous vous êtes faite par votre iiaule capacité commerciale : au contraire, nos amis, passagers d'hier sur le riant vaisseau de la fortune, n'y ont pas encore, comme on dit, le pied marin.
LES PETITS BOUUGEOIS 19
El afin do couper court a une conversalioii ou Phellion Irouvait que nionsieur le maire dcvenail hiei! aiusiùjuc^ il cul i'air de vouloir iwenilrc con^é de lui : pour rc^^agîier leur do i;icile respectif ils De suiviiienl pas le même chemin.
— Vous traversez le Luxembourg? demanda Minard ne se laissant pas fausser compaftMue.
— Je le traverse, mais je m'y arrête, pas J'ai donné rendez-vous a madame Phel-
î'x) hl.S l'HTIT:^ BOUI'.GROIS
lion à rexliémité de la grande ailéi', où elle doil rn'atlondre avec les pelils Barniol.
— Eli l'icn ! (iil Minard, j'aurai le plaisir de saluer madame Phellion, el en même lemj)S je prendrai un peu l'air, car on a beau entendre de belles choses, la télé se fatigue au métier que nous venons de faire.
Minard |a\ait bieri senti (jue Phellion ne donnait pas volontiers la réplique à
LES PETITS BOUUGEOIS %]
ses aperçus un peu aigres touchant le nouvel élablissemenl des Tliuillier.
Il n'essaya donc pas de reprendre avec lui ce sujet ; mais quand il eut maiame Pliellion pour interlocutrice, bien sûr que ses mauvaiselés (rouveraient plus d'écho :
— Eh bien î belle dame, dit-il, le dîner d'hier, que vous en semble?
Il était fort beau, n'pondil madame
gg LES PETITS BOURGEOIS
Phellion, et dès le potage a la bisque, je m'aperçus que quelque grand faiseur comme Chevet avait remplacé la cuisinière du crû. Mais cela manquait de gaîté; ce n'était pas la cordialité de nos peliles réunions du quartier Latin. Et puis u^iTez-vous pas trouvé comme moi que ni madame, ni mademoiselle ThuiU lier, ne paraissent être les maîtresses de la maison. Moi, j'avais fini par me croire chez madame... comment dites-vous son nom ? Je n'ai pas pu encore me le mettre dans la mémoire.
— Torna, comtesse de Godollo, dit
LES PETITS BOUIIGEOIS ZÔ
Thulllier en irilervenant. Le nom est pourlani des plus eiiphoiiiquos.
— Euphonique tant que tu voudras, mon ami, mais moi, ça ne me fait pas l'effet d'un nom.
— C'est un nom magyar, ou, pour parler plus vulgairement, un nom hongrois.
Noire nom à nous, si on voulait le chicaner, on pourrait dire qu'il a l'air d'un emprunt fait à la langue grecque.
24 LES rr.TiTS bqui\(;eoîs
— C'est possible, mais nous, nous avons l'avanlage d'êlre connus, nonseulemeni clans noire quartier, mais clans tout le monde enseignant oîi nous sommes parvenus à conquérir une position honorable, tandis que cette comtesse hongroise, qui fait la pluie et le beau emps dans la maison Thuillier, d'où cela sort-il ? Comment, surtout avec ses manières de grande dame, car on ne peut lui refuser cela, elle a l'air très distingué, celte femme a-t-elle été s'amouracher de Brigille qui, entre nous, a gardé le goût du terroir et sent sa ûllc de concierge k
LES PETITS BOURGEOIS 2o
donuer des nausées? Moi! vois-lu, je crois que celte amie si dévouée est une
intriguante, elle flaire la de la iortune et
ménage pour plus lard une petite exploitation.
— Ah ça ! dit ftlinard, vous êtes donc encore à connaître le point de départ de la relation de madame la comtesse de Godollo avec les Thuillier?
— C'est une de leurs locataires qui occupe au-dessous d'eux l'entresol.
26 LES pi:tits rouhgeois
— Très bieji, mai» il y a quelque chose de pins nuancé. Zélie, ma femme, lien ça de Joséphine, qui dans le temps aurai bien voulu entrer à notre service ; la chose ne s'est pas arrangée parce que notre Françoise, qui, pour se marier, avait eu l'idée de nous quitter, a fini par changer d'avis. Sachez donc, belle dame, que c'est exclusivement a madame de Godollo que doit être attribuée l'émigration des Thuillier don telle se trouve avoir élé la tapissière.
— Comment , la tapissière ! s'écria
PhellioD, celte femme si comme il faut, dont on dirait volontiers : Incesu paluit dea, ce qu'en français nous traduisons assez imparfaitement par l'expression ; Avoir un port de reine!
— Permettez, dit Minard, je ne prétends pas que directement madame la comtesse de Godollo entreprenne le commerce des meubles; mais à l'époque oîi mademoiselle Thuiilier, par les conseils de La Peyrade , se décida a gérer ellemême la maison de la Madeleine, ce pe-
^8 I.ES PrXITS lîOURGHOIS
lit monsieur, qui n'a pas sur son esprit absolument toute l'intluence qu'il voudrait faire croire, lîe parvint pas de même à la décider, sans coup férir, à aller occuper dans son immeuble le somptueux apparlemerit où nous avons été reçus liirr. Mademoiselle Brigitte olijecta ses habitudes qu'il lui faudrait changer, ses relations qui ne la suivraient p^s dans un quartier lointain.
— Il est certain, interrompit madame Phellion, que pour se décider a dépenser une voiture tous les dimanches, il fau-
LES ri.TiT< itouiu'.i.ois ii)
draitavoiren perspecliv, il'autr. splaisirs que ceux qu'on renconlro dans ce salon : quand on pense qu'exceplé le jour de la saulerie pour l'éleclion au conseil général, jamais on a eu l'idée d'y ouvrir le piano!
— Au fait, reparlil Miuard, il nous eût élé bien agi'éable de voir un talent coainie le \ôtre mis quelquefois en réquisition, mais ce ne sont pas la des idées qui puissent venir à l'esprit de cette bonne Brigitte, Elle eût vu la deux bougies de plus à allumer. Les pièces de
30 LES PETfTS BOURGEOIS
cent SOUS, voila sa musique a elle. Aussi quand La Pevratle et Thuillier insistaient pour qu'elle q;!iltâ} rapparlemenl de la rue Saml-Doiiîinique-d'Eufer, se n.ontrail-elie surtout préoccupée des frais auxquels devait l'entraîner ce déménagement. Elie jui^eait avec raison que sous des larubris dorés les vieux panats de sou ancienne demeure auraient fait le plus singulier effet.
— Voilà comm toul s'enchaîne, s'écria Phellion, et comment, du sommet de la sociélé, s'infiltrant dans les classes infé-
LES PETITS Rounr.EOis 31
rienres, le luxr lot (vi hud amène la ruine des empires.
— Vous trarjchez !h, mon cher commandant, reprit Mhiard, une des questions les plus ardues do réconomie politique; beaucoup <1(* lions esprits pensent au contraire que le luxe est une chose très demandée pour faire aller le commerce qui est <^erl;iinoment la vie des Étals, Dans tous les cas, ce point de vue, qui n'esl pas le vôIre, paraîtrait être celui de madame Godollo , car on la dit chez elle très coquettement meublée, et
'^2 LES pirrrrs nouî.r.F.ois
pour entraîner mademoiselle Tliuillier dans sa même voie d'éléf^ance, voici ce qu'elle lui proposa :
— Une (îe mes amies, lui dit-elle, une princesse russe, pour laquelle un des premiers tapissieis de Paris vient de confectionner un ameublement superbe, a été subitement rappelée par le czar, un monsieur qui ne plaisante pas. La pauvre femme se voit donc dans la nécessité de faire argent de tout ce qu'elle possède, et pour le quart k peine du prix que lui a coûté ce mobilier, je suis sûre qu'elle
LKS Pr.TITS R..UUGi:01S 33
Pli forai I profiler la personne qui vou- <lrail s'en arranger au coniplanl; lout esl à peu près neuf el il y a môme nombre d'objels qui n'ont jamais servi.
— Alors, s'écria madame Pliellion , toule celle magnificence étalée hier au soir sous no5 yeux esl une magnificence économique el de rencontre?
~ Comme vous diles, madame, repartit iMinard, et ce qui a décidé mademoiselle Brigillea s'arranger de cesplendide
liasarrl, ce n'est pas tant le désir de renouveler son anieublemenlque la pensée de faire une excellente affaire ; dans celle tille-là, voyez-vous, il y a toujours un peu de madame la Ressource, de VAvare.
— je erois, monsieur le flaire , que vous faitos erreur, dit l'iK'lhon ; madume la Ressource est un personnage de Turcarci, pièce très immorale de feu Lesage.
— Pensez - vous ? dit Minard, c'est
LKS PETITS BOLUr.EOlS 35
possible : mais enfin co qu'il y a de sCir, c'est que, si l'a vocal s'esl poussé auprès de Briixille en lui faisant acheter la maison, c'; si par le macjniiinonnage de l'ameul)!(>menl qno Télran^ière a pris le pied que nous lui voyons : aussi avezvous remarqué la lulle qui semble se dessiner entre ces deux influences : la mobilière et Kimmobilière?
— Mais oui, dit madame Phellion avec nn épanouissement q^ui témoignait de tout l'intérêt que prenait pour elle la conversation, il m a sewiblé que la grande
36 iT.s ri:TiTS i;ui kgeois
dame se permellail de ccnircdire ir.onsioiir l'avocai, el qu'elle meliail même à
celle coulradiclioii unecMiaine aigreur.
— Oh! c'esl {lès marqué, repril Minard . et riiilrigani s'en aj.etçoil hich. Aussi m'a-l il paru fur! soecicux décolle h. slililé! LcsThuillii r, ilen avail eu buii n.art'hé, car, de vous à moi, ils ne sont pas forts, n ais il sent qu'il a trouvé un rude adversaire el clierche avec inquiétude un côté par oii l'en ta mer.
— Ma foi ! dit madame Pliellion, c'est
LES riiTiïs DOuiu;i:ois 37
jusiice ; depuis quelque (e.'ups ce monsieur, qui aulrefois se faisait petit et liuml)le, a pris d-nis la maison des airs (le domination qui n'étaient j)as tolérables : il tranchait tout haut du gendre, et, en somme, dans l'affaire de l'élection deThuilli(M', il nous avait tous joués en nous faisant servir de marcliepied a son ambition n)alrin]oniale.
— Oui, mais, dit AJnard, à l'heure qu'il est, je puis vous affirmer que notre homme est en baisse. D'al^ord , il ne trouvera pas tous les jours h faire ache-
38 LES PiiTlTS BOUIIGLOIS
(er à bon ami^ coiimic il l'aj^pclle, des immeubles d'uii Qjillion pour uu morceau de pain.
— Ils onl donc eu celle maison pour bien bon marcbé ? demanda madame Piieilion.
— Us l'ont eui pour rien [)ar suile d'une intrigue ignoble que me contait l'autre jour l'avoué Desroches, et qui pourrait même, si l'affaire était connue du conseil de l'ordre, beaucoup compro-
LES PliTlTS BOURGEOIS 39
mettre monsieur l'avocat. Ensuite nous avons en perspective l'élection de la chambre. L'appélit est venu en mangeant à noire bon Thuillier, mais il s'aperçoit déjà que mous La Peyrade, quand il sera question de lui couper ce morceau, n'aura plus la même commodité pour faire de nous des dupes. C'est pour cela qu'on se retourne du côté de madame de Godollo, laquelle paraît avoir dans le monde politique des relations élevées. D'ailleurs, sans parler de cet intérêt qui est encore lointain, de jour en jour la coiitesse de Godollose rend plus
41) LES i'KTilS I'.Oi;UG!:OIS
nécessaire à Brigilie, car, il faul bien le (lire, sans le concours que lui prêle la grande dame, au milieu de son salon doré, la pauvre fille aurait Tair d'un haillon dans la corbeille d'une jeune mariée.
— Oh! monsieuv le maire, vous êtes cruel ! dil mademoiselle Phellion en n.inaudant.
~ Non, mais voyons, reprit Minard, la main sur la conscience : est-ce Bri-
LES PETITS lîOUUGEOIS 41
giUe, est-ce madame Tliuillier qui seraieiU en étal de tenir un salon? C'est la
Hongroise qui a présidé à tout 1* arrangement de l'appartomont; c'est elle qui a procuré ie domestique màle dont vous avez remarqué la bonne tenue et l'intelligence ; c'est elle qui hier avait dressé ie menu du dîiier, enfin elle est la providence de la colonie qui, sans sot» intervention, aurait prêté à rire à tout le quartier. Et, chose d'ailleurs bien parliculière, au lieu d'èlre, comme vous le pensiez d'abord, une parasite dans le genre du Provençal, cette étrangère, qui
42 LES TETITS BOURGEOIS
paraît elle-même avoir une jolie fortune, se montre non-seulement désintéressée ,
mais généreuse. Ainsi, les deux robes de
Brigitte et de madame Thuillier, que vous avez toutes remarquées, mesdames, sont un cadeau qu'elle a voulu faire, et c'est parce qu'elle-même était venue présider à la toilette de nos deux amphitryonnes, que vous avez été étonnées hier de ne pas les trouver fagollées à leur façon accoutumée.
— Mais dans quel intérêt, dit madame