SAINT-EUGÈNE
Dans cette période de vingt années exactement, la population d’Alger s’est accrue de 39,289 unités. Cet accroissement se répartit ainsi entre les quatre périodes quinquennales dont nous avons eu à nous occuper :
Soit une moy.enne de 9,822 unités par période quinquennale. Nous tiendrons compte de la progression notable de la dernière
période (14,199 imités de 1891 à 1896), des éléments de succès, des causes de prospérité que nous trouvons non pas dans des considérations optimistes où le caprice et la fantaisie ont la plus large part, mais dans des faits probants, dans des statistiques qui ont avec la brutalité des chiffres l'éloquence de la sincérité, et nous pourrons alors prévoir :
1° Pour Alger un accroissement moyen, par période quin-
quennale, de 9.822 unités
2° Pour Mustapha, de 5.564 —
3° Pour Saint-Eugène, de 599 —
Soit pour la population des trois communes une progression de 15.985 unités
On peut aisément prévoir ce que sera Alger dans un demisiècle. S'étageant sur des coteaux boisés, s’étendant jusqu'à la mer suivant un vaste hémicycle de quinze kilomètres de long, Alger avec ses 300,000 habitants, avec ses deux ports où afflueront des navires du monde entier, avec son animation de grande ville de commerce, avec le luxe des cités riches et la gaieté des stations en vogue, avec ses avenues grandioses et ses belles voies sillonnées par des tramways électriques, Alger apparaîtra aux yeux de l'étranger ravi comme une Alexandrie ou une Carthage moderne.
En attendant, le projet élaboré et présenté par M. E. de Redon est une vaste conception qui comprend de grands travaux
d’assainissement et d’embellissement de la ville d’Alger. Sans entrer dans les détails du projet, nous pouvons en indiquer les principales lignes :
1° Assainissement du quartier de la préfecture qui n’est qu’une agglomération très dense de vieilles maisons, avec des ruelles étroites où ne pénètrent ni l’air ni le soleil ;
2° Prolongement du boulevard de la République, avec construction de docks et d’entrepôts pour les vins et les céréales;
3° Construction d’un boulevard à Bab-el-Oued par une emprise sur la mer, ce qui permettrait d’utiliser, pour des constructions nouvelles, une superficie de 74,000 mètres ;
4° Concession des terrains complémentaires provenant des bastions 2 et 14.
Projets connexes :
1° Reconstruction de la préfecture ;
2° Etablissement d’un casino, etc., etc.
Ce projet d’ensemble est bien conçu et nous devons en souhaiter la complète exécution.
Une compagnie foncière et immobilière de la ville d’Alger, en se substituant à M. Eug. de Redon pour l’exécution de la convention intervenue entre la ville et M. de Redon, acquiert la propriété de 209,000 mètres carrés de terrain payables en dix ans, par une annuité de 897,878 francs.
Cette compagnie est constituée au capital de 2,500,000 francs, divisé en 25,000 actions de 100 francs, au porteur.
Dénombrement de la population européenne en Tunisie
Comparaison avec V Algérie
Nous pouvons rapprocher notre statistique algérienne du dénombrement qui a été fait en Tunisie et qui a donné lieu à un article fort remarqué de M. Leroy-Beaulieu. Quoi qu'on fasse, les colonies, les pays neufs, les cités maritimes ont toujours été envahies par des étrangers : « Est maritimis urbibus quœdam corruptela ». Si ceux-ci nous apportent des garanties de fidélité et de moralité, des éléments nouveaux d'activité et de travail, accueillons-les. Mais il importe que notre influence s'impose par la prédominence du génie national, par une direction ferme et si c'est possible par l’apport des capitaux. L'étranger qui travaille, qui, par son industrie, tend de plus en plus à améliorer sa situation, sera heureux d'entrer dans la grande famille française après nous avoir donné les gages non équivoques de son attachement à la France. Les causes d'embarras et de troubles nous viennent de gens sans aveu et sans moralité qui, le plus souvent, fuient leur pays d'origine pour trouver en Algérie non des moyens d'existence, mais un abri contre des répressions justifiées.
Dans l'étude à laquelle nous faisions allusion plus haut, M. Leroy-Beaulieu, l'éminent économiste, nous apprend que la population européenne de la Tunisie peut se répartir ainsi :
Français Italiens .
Anglo-Maltais
Espagnols
Grecs
Autrichiens
Hollandais
Suisses
Étrangers de nationalités diverses . .
Ce qui représente un total de 100,000 Européens, en chiffre rond. L’élément français n’y figure que pour un cinquième et l’élément italien pour les deux tiers.
En 1881, il n’y avait, dans la régence de Tunis, que 500 Français et 20,000 étrangers. Dans une période de vingt années, la population a quintuplé. En présence des résultats acquis, faut-il pousser un cri d’alarme et prévoir, à brève échéance, la submersion de l’élément français par l’élément étranger ? Assurément non, à la condition que nos compatriotes, comprenant bien leur rôle, conservent intacte leur influence civilisatrice et demeurent, par l’intelligence et les capitaux, les véritables dirigeants. Qu’on me permette de citer l’opinion de M. Leroy- Beaulieu qui me paraît clairement définir la question :
(( Nous ne serons jamais en Tunisie que ce qu’y ont été les Romains : une élite, un ferment, ceux qui apportent les capitaux, les capacités techniques, la direction, ceux qui vivifient le sol et l’industrie. On s’est longtemps grossièrement trompé sur le rôle des Romains dans la province d’Afrique ; ils ne l’ont jamais peuplée; ils ne s’y sont jamais trouvés qu’en petit
comme MM. Gauckler, Toutain et autres. Ils ont donné au pays leur loi, leur langue, leur civilisation.
» On dira que si les Italiens et autres étrangers doivent toujours être, par rapport aux Français, dans la proportion de 4 à 1 pour l'ensemble des étrangers et de plus de 3 à 1 pour les Italiens seuls, c'est une situation dangereuse.
» Nous répétons qu’ évidemment il vaudrait mieux qu'il en fût autrement ; mais, puisque des obstacles qu'on peut considérer comme insurmontables ne permettent pas de renverser ces proportions, ni même de beaucoup les modifier, il faut diriger notre politique et notre action en conséquence.
)) Nous avons, bien des fois, démontré qu'on se trompe en regardant la Tunisie et l’Algérie comme des colonies de peuplement ; ce sont des colonies mixtes et qui prendront de plus en plus, avec le temps, le caractère de colonie d'exploitation. L’élément de population qui restera tout à fait prépondérant par le nombre, dans nos colonies méditerranéennes, car il est appelé à beaucoup s’accroître, c'est l'élément indigène, arabe et kabyle. Il y aura toujours, quelle que soit l'immigration européenne future, tant en Tunisie qu’en Algérie, quatre ou cinq fois plus d'indigènes que d'Européens.
)) Par conséquent, du moment que les Européens doivent toujours être en faible minorité dans le pays, la proportion des divers éléments parmi ces Européens n'a nullement la même importance que si le pays devait être entièrement ou principalement peuplé d'Européens.
)) Ce qui importe, c’est que nous assurions en Tunisie la prépondérance à notre langue, à nos mœurs et à nos lois ; et cela nous est aisé; l’école, l'église également, si nous savons avoir un clergé français, ce dont nous ne nous sommes jusqu'ici que très
peu préoccupés, peuvent nous y aider. Il faudrait aussi faire quelques naturalisations ; nous connaissons des Italiens et des Espagnols fixés dans le pays depuis vingt ou trente ans, ayant perdu de vue leur pays d’origine et parlant admirablement le français : ils voudraient obtenir la naturalisation ; on la leur refuse, ce qui est une lourde faute.
» Il faut enfin que le gouvernement de la Tunisie soit adapté à la nature et à la bigarrure des populations du pays, c’est-àdire que, l’élément étranger dominant numériquement l’élément français, il ne peut être question de régime parlementaire ou représentatif. Il faut s’en tenir à la conférence consultative. On a déjà commis une grande faute en faisant élire une partie des membres de cette conférence par le suffrage des Français résidants.
» Ce mode de suffrage n’a rien à faire dans une contrée à population bigarrée comme la Tunisie. Autrement, à la longue, surgirait la question des étrangers, de « itlanders », comme on dit au Transvaal.
)) Mais cette faute est réparable et, à la condition d’administrer la Tunisie comme les Anglais administrent leurs colonies de la Couronne, il n’y aura guère, s’il y en a même un, de péril étranger » .