CHAPITRE 1er
Une Course à travers Alger
Les quais. — Le quartier européen. — La Haute ville
ALGER
Lorsque le paquebot venant de Marseille pénètre dans la rade d’Alger, vers deux ou trois heures de l'après-midi, la ville apparaît toute blanche, légèrement voilée sous la gaze de buées flottantes, dans l'indécision de lignes molles. Sur la mer qui se frise avec des reflets de métal en fusion, le bateau clisse en laissant derrière lui un sillage blanc d’écume.
Plus on approche, plus on sent la tiédeur un peu dissolvante de l’atmosphère déjà chargée des acres relents de goudron et d'algues et toute imprégnée de senteurs marines.
On sent, de prime saut, combien est exagérée la légende qui a cours et qui tend à représenter le paysage algérien, j’entends le panorama d’Alger, avec les tons heurtés d’un ciel bleu qui contraste avec la blancheur éclatante des maisons. Au contraire, ce qui se dégage de ce spectacle unique, c'est un sentiment d harmonie né de sensations très douces.
Que les montagnes soient roses, bleues, ou d’un gris opalin ouaté de gaze, suivant les heures de la journée, les couleurs se combinent toujours en une synthèse où il n’y a jamais de note discordante. Le ciel est presque toujours teinté de bleu pâle. Quant à la mer, qui en dira jamais la poésie intense? Parla variété de ses coloris et le changement de ses aspects, elle déconcerte le peintre. Tantôt d'un blanc argenté sous le soleil de midi ; d’un bleu profond mélangé de vert, lorsque les lames s’érigent et se suivent précipitées avec la menace de la tempête prochaine ; de tons glauques et sinistres sous l’orage qui gronde ; nacrée ou moirée de rose sous les feux du soleil levant, notre Méditerranée apparaît éternellement changeante, éternellement belle.
Lorsqu’elle est calme, elle s’épand doucement en lames ourlées de franges d’écume sur le sable fin de la plage de Mustapha ou caresse les falaises et les roches de Saint-Eugène et de la Pointe-Pescade. Au nord de la ville, on aperçoit, de la mer, les monts fauves et les lignes du Bouzaréah au pied duquel se pressent, en agglomérations denses, les constructions neuves du quartier Bab-el-Oued et un peu plus loin, les villas de Saint-Eugène. A droite, sur les collines boisées de Mustapha- Supérieur, du boulevard Bru et du Hamma, de blanches habitations émergent de la verdure.
Au milieu de ces deux prolongements naturels, Alger, trop longtemps resserrée dans les limites étroites de son enceinte fortifiée, se développe dans les deux sens par les issues qui lui
ont été ouvertes. On peut même prévoir que, clans un avenir prochain, la ville méditerranéenne s’étendra le long de l'hémicycle et sur le flanc des collines.
Telle qu'elle existe actuellement, notre ville se divise en trois parties bien séparées qui ont leur physionomie propre et un caractère distinct. On y retrouve les trois chapitres de l'histoire locale ; ce sont les trois scènes superposées où la vie se manifeste de façon différente.
En bas, sur les quais, c'est le mouvement, l'agitation et le bruit de la vie maritime et commerciale. Les grands paquebots français et étrangers, les barques de pêcheurs, les bateaux de plaisance entrent et sortent du port. Des passagers débarquent encore ahuris par la traversée ou troublés par les cris des portefaix arabes et les appels des garçons d'hôtels : Algériens regagnant leurs pénates, hiverneurs embarrassés de colis et en quête d'un bon gîte, Anglais et Anglaises chez qui l’allure dégagée et l'assurance indiquent une longue habitude des voyages ; tous, après les formalités rapides d'une douane peu tracassière, prennent place dans les véhicules, fiacres ou omnibus qui stationnent sur les quais.
Dans la foule, se détachant en note claire, élégants dans leur dolman bleu et leur large flottard de toile blanche, des officiers rejoignent leur corps.
Non loin, des Espagnols ou des Mahonnais, arrivés sur de larges et solides balancelles ou sur le petit vapeur des Sitgès, transbordent dans des barques les mobiliers primitifs et dispa-
rates, matelas roulés, nattes, cages à poules, alcarazas, chaises boiteuses, couffins à moitié pleins de reliefs de victuailles.
Les cris, les interpellations joyeuses, les appels gutturaux des portefaix sont couverts subitement par les sifflements aigus des locomotives ou les hurlements rauques des sirènes.
Les quais sont encombrés par les bureaux et les magasins des compagnies maritimes, par les entrepôts, les amoncellements de tuiles, de briques, de charbon, de minerai de zinc, de bois de construction et par les tonneaux symétriquement alignés en longues files et qui renferment déjà le vin des dernières vendanges. A travers ces obstacles circulent les lourdes galères attelées de quatre, cinq et six chevaux et conduites par des charretiers espagnols. Les . portefaix arabes, la tête couverte d’un sac, les bras nerveux et les jambes nues, vont, viennent pour accomplir leur besogne. Les uns, blancs comme des pierrots, avec des yeux luisants et une face poudrée, déchargent des sacs de plâtre ; les autres, noirs comme des diables, transportent dans les steamboats des paniers de charbon. D’un pas rythmé, ils franchissent la passerelle qui relie le quai au bateau et fléchit sous leur poids, et, d’un coup d’épaule, jettent les morceaux de charbon par l'écoutille de la soute.
Le long des quais et des rampes, par lesquelles on a accès sur le boulevard, les voûtes se succèdent. Entrepôts, bureaux de courtiers, magasins, abris pour les tonneaux en location, tout ce qui vit de la mer, tout ce qui participe au mouvement du port s’installe et se loge sous les voûtes du boulevard.
A l’extrémité de la jetée nord, l’Amirauté, construction de style mauresque, domine la darse où dorment sur une eau tranquille les barques des pêcheurs génois et napolitains, les yoles légères et les yachts de plaisance, à peine balancés par un
clapotis très doux : embarcations de formes variées et de tons chauds dont les couleurs se reflètent sur les replis mous et gras de l'eau tranquille. Ce coin si pittoresque avait bien souvent attiré et séduit notre grand peintre Albert Besnard qui en a rendu le coloris merveilleux dans un pur chef-d'œuvre.
Sur les quais, en contact direct et constant avec tous les pays du monde, c'est la vie cosmopolite et envahissante, le mélange des idiomes et des langues : les marins français y coudoient les équipages anglais, hollandais, américains et russes. On y entend une habanera à côté de la canzona rapportée de Torre del Grecco ou d'ischia. Le français s'y confond avec l'arabe, l'italien, le maltais et l'espagnol. C'est par là que l'invasion se fait et que., peu à peu, les gens venus de l'Europe ou partis de tous les points du grand lac méditerranéen monteront à l'assaut de la cité barbaresque.
Si l'on se dirige sur les boulevards et la place du Gouvernement, en passant par la pêcherie, il convient de s’arrêter devant les étals des marchands de poissons. Quelle joie pour l'œil sinon pour l'odorat : on vide sur les tables des sardines qui s'épandent hors des paniers comme une coulée de vif argent. A côté, des langoustes remuent leurs antennes et roulent leurs yeux proéminents; les rougets de roche et les pajots roses ont des reflets de gemmes; les poulpes allongent leurs tentacules visqueux ; des thons énormes sont déjà débités par tranches larges et sanguinolentes ; les poissons de bouillabaisse l'emportent par la richesse des couleurs. On se demande
en vérité, quel peintre eût osé concevoir cette variété clans le dessin et cet éclat dans le coloris : poissons striés d’or et de saphir, marqués d’une tache sanglante, hérissés de piquants, allongés et élégants, trapus, à la tête fine ou au museau c-amard, tous sont destinés, hélas ! suivant le protocole culinaire de Marseille, à faire de la bouillabaisse le poème unique en son genre.
Nous voici sur la place du Gouvernement où le décor change et la scène se transforme. Il y a là un mélange un peu déconcertant pour le nouveau débarqué : c’est la vie de province avec ses désœuvrés qui déambulent et potinent ; c’est la réunion de gens de toutes conditions ; c’est la bourgeoisie coudoyant le haillon ; l'élégance très moderne à côté du burnous sale. Marchands de journaux hurlant à plein gosier les noms de leurs feuilles, Arabes se chauffant au soleil, ouvriers de toutes catégories et de toutes nations en quête de travail, employés de commerce et d’administration, promeneurs, jeunes filles de la Cantère au type espagnol, femmes élégantes, telle est la cohue si disparate que l’on peut apercevoir tous les jours sur la place du Gouvernement, où s’érige, très raide, la statue du duc d’Orléans.
Bien que l’activité et le mouvement se soient portés vers Mustapha, cette place restera longtemps encore le centre et le foyer de la cité.
La ville européenne dans Alger, est comprise et nettement
circonscrite entre les boulevards d’une part et la rue de la Lyre, prolongée par la rue Bruce, de l'autre.
Dans cette zone se trouvent compris le quartier de la Préfecture, la rue Bab-el-Oued, la rue de la Marine et la rue Bab-Azoun.
La rue Bab-el-Oued, à l’extrémité de laquelle se trouve le grand lycée, de même que la rue Bab-Azoun, est bordée par des arcades, des magasins et des buvettes. C'est déjà une population de faubourg que l'on y rencontre : ouvrières allant à l'atelier ou à la fabrique, ouvriers se rendant au travail. Les buvettes et bodegas y sont fréquentées. Cette rue relativement étroite est sans cesse encombrée par les tramways électriques, les camions, les fiacres,, les voitures des particuliers. C'est un va-et-vient ininterrompu avec des claquements de fouet, des jurons et toute l'animation d’un quartier populaire que le sans-gêne des habitants et le mélange des types et des idiomes rendent très pittoresque pour l'observateur affranchi de préjugés et de préventions.
Le quartier de la Préfecture, ou quartier Nord, ainsi appelé parce que la Préfecture en occupe le centre, participe à la fois du faubourg européen et de la ville arabe : vieux et sale, il est coupé par des ruelles étroites et tortueuses où l’air et le soleil ne pénètrent que difficilement. On y a accès par la rue Philippe et la rue de la Révolution, d’un côté ; de l’autre, par la rue de la Charte et la rue des Consuls. Du côté de la rue de la Marine, de hautes maisons de triste aspect sont occupées par des ménages génois et napolitains. Sur le pas des portes et dans les ruelles, c’est le grouillement des enfants à moitié nus, les commérages des grosses femmes napolitaines, le parler gras et traînant tel qu’on l'entend à Naples sur le basso porto ou sur
la rimera de la Chiaia. Familles de pêcheurs qui attendent le retour du père et des frères.
Si Ton sort de ce quartier par la rue d’Orléans, on pénètre dans la rue de la Marine, fréquentée surtout par les gens du port et les pêcheurs. A droite, une série de petits magasins ; à gauche, la plus belle mosquée d’Alger dont nous nous occuperons tout à l’heure. De la rue de la Marine nous avons accès sur le boulevard de France qui est le point de départ de la promenade sur front de mer.
C’est d’abord le boulevard de France ou subsistent encore quelques belles maisons de style mauresque. Ces demeures, habitées par les généraux d’artillerie et du génie, sont admirablement situées. Elles dominent les roches sur lesquelles les vagues déferlent, et ont vue sur la haute mer. C’est en vain que l’on a essayé de planter des palmiers sur cette portion de la grande promenade. La privation d’eau et les embruns venus du large n’ont pas tardé à transformer ces pauvres arbres en vulg aires plumeaux.
De là nous arrivons sur le boulevard de la République, précédemment baptisé « boulevard de l’Impératrice ». Cette promenade commence à la place du Gouvernement et se prolonge jusqu’à l’esplanade Margueritte. Elle s’étend sur d’énormes voûtes qui ont été édifiées par la compagnie anglaise Morton-Petto, il y a trente-cinq ans. Au temps des Arabes, on dévalait vers la mer par des sentiers étroits à travers des roches en surplomb. En voyanLces magnifiques constructions qui servent d’entrepôts,
de bureaux et de magasins, ces rampes doucement déclives qui aboutissent aux quais, on ne peut se représenter l’état primitif et sauvage de ces lieux.
De l’esplanade supérieure, la vue s’étend sur la mer, sur les coteaux de Mustapha et les agglomérations d’Hussein-Dey et de Maison-Carrée, jusqu’au Fort-de-TEau et au cap Matifou. Au-dessus de la courbe gracieuse de la baie se dresse un premier plan de montagnes dominées par le piton du Bou- Zegza, derrière lequel on aperçoit la ligne majestueuse du Djurjura avec une succession de sommets appelés l'Haïser, le Lella-Khedidja, l’Akouker.
Sur ces montagnes et sur la mer, suivant les heures du jour, mais surtout au lever et au coucher du soleil, les tons changent, se fondent, s'harmonisent avec une variété infinie.
J’ai vu le golfe de Xaples : c’est un autre spectacle qui n’est pas inférieur, mais qui ne saurait atténuer l’impression que l'on éprouve ici.
J'avoue, en toute franchise, que les maisons du boulevard ne m'inspirent aucune admiration. Massives, sans style, véritables cubes de maçonnerie divisés en compartiments, elles étalent en face d’un des plus beaux panoramas qui soient au monde la morne façade moderne.
Les deux principales mosquées, la djemaâ El-Kebir et la djemaà El-Djedid, sont peu éloignées l'une de l’autre. La première couvre une superficie de 2,000 mètres carrés entre la rue de la Marine et le boulevard; la seconde est située à l’angle de la
place Mahon et de l’escalier delà pêcherie. La djemaâ el Kebir appartient au rite maleki et la djemaâ el Djedid au rite hanafl. Les rites musulmans, au nombre de quatre (maleki, hanafl, hambali et chafii), diffèrent surtout par les formules religieuses et L attitude extérieure. Ainsi, le croyant qui suit le premier de ces rites fait sa prière les mains pendantes, dans la posture de l’attente et du respect, avec le corps inerte et offert à la volonté du Tout-Puissant ; le musulman soumis au rite hanafl prie après avoir superposé ses poignets et placé ses mains en croix, pareil à Fesclave aux mains liées.
Levant la grande mosquée de la rue de la Marine s’étend une galerie dont le plafond est soutenu par des colonnes en marbre à chapiteau composite. A l'intérieur, les arceaux dentelés et quelques boiseries où l’on retrouve, sous une forme naïve, le cyprès, l’arbre sacré des Arabes, donnent une certaine originalité au sanctuaire.
Dans la mahakma, tribunal du cadi attenant à la mosquée, un magistrat à barbe blanche, avec des lunettes chevauchant sur un nez imposant, remplit tour à tour les fonctions de juge de paix, de notaire et de maire. U consacre des mariages, prononce des divorces et rend des sentences dans les litiges entre époux.
Aux abords des mosquées, dans la cour, ou dans la mahakma, autour de la fontaine aux ablutions et dans l’intérieur de la djemaâ, se presse la foule des croyants: des Maures élégants, coiffés du fez turc, remarquables par la veste de drap soutaché et brodé; des chefs arabes avec le long burnous; des portefaix vêtus d’une blouse en toile blanche ; et les fellahs, très pauvres, couverts de baillons et en proie à la vermine. Tous égaux, sinon devant le cadi, du moins devant Dieu, viennent accomplir, très dignes et très simples, leurs devoirs religieux.
Pour que leur corps soit net, ils font les petites et les grandes ablutions, et successivement, suivant les prescriptions du Prophète, se lavent les parties intimes, la bouche, le nez, le visage, la tête, les mains jusqu’aux coudes en ayant bien soin de faire glisser l’eau à travers les doigts, et enfin les oreilles el
les pieds.
Puis, complètement dévêtus, ils procèdent aux grandes ablutions en aspergeant d’abord le côté droit ensuite le côté gauche du corps. Ces formalités remplies suivant le rite, ils remettent leurs vêtements sur leur corps purifié. Après quoi, déchaussés, ils entrent dans le sanctuaire, se succédant du matin au soir pour dire les six prières consacrées : la prière de l'aube (fedir), la prière du matin (sobh), la prière de midi (dohr), la prière de quatre heures (âsr), la prière du couchant (rnar’eh) et la prière qui suit le souper (îcha).
Debout devant le mirhab, ils prient, insensibles à tout ce qui les entoure, absorbés en eux-mêmes ; puis, fléchissant sur leurs genoux, ils touchent le sol du front pour se redresser encore dans l’attitude rituelle.
Le vendredi, le muphti, assisté de l’iman et de ses azzabine, lecteurs du Coran, monte sur le membar pour prononcer le sermon (kliatba). Il tient à la main un bâton, symbole pacifique du sabre du Prophète. Mais c’est surtout à l’époque des trois grandes fêtes que les mosquées ont tout leur éclat et leur véritable animation, lorsque les Arabes célèbrent l’Aïd S'rir, à la fin du jeûne du Rhamadan, PAïd el Kebir, ou la grande fête du mouton, en commémoration du sacrifice d’ Abraham, et le Mouloud qui rappelle la naissance du Prophète.
Les arcades de la rue Bab-Azoun, surtout en suivant le côté gauche, à partir de la place du Gouvernement, sont, depuis longtemps, fréquentées par les oisifs et les promeneurs. C’est le lieu de rendez-vous des élégantes algériennes sollicitées par les étalages des grands magasins ou par l’attrait de rencontres agréables. Entre cinq et sept heures du soir, la foule devient si dense sous ces portiques qu’il est malaisé d'y circuler librement.
Officiers, étudiants, employés des administrations, colons devenus accidentellement citadins, vont, viennent, causent, discutent ou potinent, et, chemin faisant, dévisagent de jolies femmes bien vêtues. Parmi les femmes, les types les plus divers s’offrent aux regards : des blondes d’origine anglaise ou saxonne, des brunes aux yeux de velours, des types espagnols ou italiens, des physionomies dont les lignes pures et répiderme doré rappellent les belles filles de la Provence; et, dans cette cohue féminine, mettant la note blanche de leur haïck immaculé, des Mauresques d’un modernisme un peu suspect. Ce n’est pas un coin de la province, une succursale de la place d’une petite ville. C’est plutôt une sorte de diorama où les visages se renouvellent, où les types varient sans cesse sous une uniformité apparente. C’est une sorte de Cosmopolis que l’on ne rencontre que dans la ville maritime et la cité neuve.
Le côté droit de la rue Bab-Azoun est à la fois plus modeste et moins fréquenté.
Le square Bresson et la place du Théâtre, vaste carrefour traversé par les tramways électriques et les véhicules de toutes sortes, ne sont pas moins animés. Dans le square, sous l’œil paterne d’un gardien, les mamans se réunissent, les bambins s’ébattent, les nounous jabotent, les retraités se reposent.
C'est une manière de petite oasis où croissent en belle frondaison des arbres exotiques, des ficus, des palmiers et des bambous.
Pendant le jour, les moineaux y font entendre un concert assourdissant. Pendant l'été, le soir venu, l'orchestre municipal, succédant aux artistes de la gent emplumée, y exécute, trois
fois par semaine, les morceaux de l'ancien et du nouveau répertoire. A partir du 15 octobre, le théâtre ouvre ses portes.
Le public algérien, comme tous les méridionaux, aime la musique, le faste des représentations. Bien qu'il n'ait pas eu jusqu'ici une forme d'esthétique très élevée, son goût s'épure de plus en plus, grâce à des voyages annuels, et ses exigences,
en matière artistique, deviennent grandes. Une première représentation est un événement : on en parle dans les journaux, on en jase dans les salons et les cercles.
Le théâtre, entre temps, devient une grande salle de fêtes où les sociétés et le comité d'hivernage donnent des bals et organisent des veglioni.
Deux grandes artères, la rue de Constantine et la rue d'Islv, relient la commune d'Alger à celle de Mustapha. Dans les deux rues, des tramways, mus par l’électricité, passent rapides et contribuent à entretenir des relations ininterrompues entre la ville et les grands quartiers suburbains de l'Agha, de Mustapha- Inférieur, de Mustapha-Supérieur et de la Colonne-Yoirol.
C'est une vie et une animation pleines de gaieté. Nous sommes loin de l'époque où il nous fallait franchir ces distances dans des « corricolos » ou « des omnibus » incommodes et mal-
propres en dépit des appellations pompeuses ou grotesques inscrites sur les panneaux des véhicules : le Berceau d’amour, la Gazelle, le Lion du désert, la Belle Andalouse. J’en passe et des meilleures.
Les tramways à traction animale servirent de transition entre ces véhicules surannés et les tramways électriques qui sillonnent aujourd’hui la ville et la banlieue.
La rue d’isly a un aspect bien moderne avec ses hautes maisons, son music-hall, luxueusement aménagé par un imprésario habile, ses magasins bien pourvus et ses arbres bien alignés. C’est dans cette rue, au milieu d'une petite place, que l’on a élevé, en face de l’hôtel du XIXe corps d'armée, la statue du maréchal Bugeaud, le héros de la conquête de l’Algérie, la noble et populaire figure que nous saluerons en passant.
Nous avons visité rapidement les deux premières zones de notre cité, les quais et le quartier européen. Il nous reste à parcourir la haute ville qui est, en partie, séparée de la ville basse par la rue de la Lyre et la rue Randon, principalement habitées par les juifs. Presque tous les magasins de ces deux rues sont occupés par des boutiquiers de race sémite : marchands de tabac, d’épices, de chaussures et d’articles indigènes, d’étoffes, bouchers cachirs, horlogers, bijoutiers, orfèvres, fondeurs de métaux précieux. Toutes les petites industries locales y sont représentées. Au-dessus de ces deux artères s’élève la ville arabe, dont le mystère attire les étrangers.
Le modernisme impitoyable et barbare a pénétré dans ce
quartier, improprement appelé la Kasbah, encore si pittoresque avec ses maisons closes, ses retraites mystérieuses, le dédale de ses ruelles, les tons alternativement jaunes, bleus et blancs des murailles ; avec ses minuscules boutiques, ses cafés maures et ses sanctuaires où semble se réfugier la piété des croyants. Les démolisseurs, au nom de la civilisation triomphante et bienfaitrice, sont venus armés de pelles et de pioches et ont ouvert de larges artères dans la cité orientale. Le bruit des pierres écroulées a troublé la paix et profané le calme de ces lieux ; la poussière des démolitions a souillé la limpidité de F atmosphère; et, sur les ruines des maisons mauresques, des architectes ont élevé Fimmeuble de rapport, la construction à la fois prétentieuse et laide où, pareilles à des abeilles dans les alvéoles d’une ruche, s’entassent et se superposent des familles* de locataires. Et encore la ruche a son utilité, sa raison d’être et sa poésie ; la maison européenne, qui est une profanation, est sans excuses. Que n’a-t-on écouté le plaidoyer éloquent et ému de Feydeau, le père de Georges, le vaudevilliste? Celui-là, au moins, avait une juste compréhension des choses. Il connaissait et aimait Alger. Cédant à un sentiment d’art, j'allais dire d'humanité, il adjurait les Algériens de ne pas toucher à la cité orientale et d’étendre la ville française vers l’Agha et Mustapha, champ assez vaste ouvert à la fois à l’activité des Européens, à la manie du moellon et à la virtuosité des architectes. L’expérience nous démontre aujourd’hui qu’il prêcha dans le désert.
Au surplus, ce respect et ce culte du passé, ce désir de garder, à côté du modernisme et de la banalité des constructions nouvelles, l'originalité des vieux monuments et des cités antiques, nous les retrouvons en d’autres pays. Pour 11e citer que quelques exemples, tenez pour certain qu’à Tunis on n’éventrera pas la
cité arabe où on conservera intacts les souks qui attireront toujours les étrangers ; qu’à Constantinople le vieux Stamboul demeurera inviolé en face des quartiers de Galata et de Péra. Bien mieux, à Nuremberg, la vieille cité du moyen âge, une édilité, curieuse d’art et éprise des souvenirs du passé, a imposé aux habitants l’obligation d’édifier les maisons nouvelles d’après les plans des constructions du XIVe et du XVe siècle. La gare elle-même rappelle le château-fort des preux chevaliers.
On continuera à construire comme à Marseille ou à Quimper- Corentin. Et si on veut de la couleur locale, on ira la chercher, en 1900, dans l’annexe de l’Exposition Algérienne, dans la partie réservée aux attractions.
Dans ce quartier arabe, une partie, cependant, comme un îlot à l’afjri des assauts de la barbarie, demeure avec son caractère et son intégrité. Je l’ai souvent visitée avec le culte pieux de l’artiste amoureux du passé. Je me propose de vous y guider. On y aura un juste sentiment de la vie arabe.
— Quand, de la rue de la Lyre, on pénètre dans la rue Porte- Neuve, on se trouve d’abord dans une sorte de carrefour étroit où des Arabes accroupis vendent des chapelets d’oignons et des œufs. Continuons notre ascension et nous voici dans la rue Randon que nous traversons rapidement pour entrer dans le second tronçon de la rue Porte-Neuve. C’est une autre vie, une civilisation différente.
Le long de cette rue, d’une forte déclivité, les gens montent ou descendent, sans bruit, sur le pavé gluant. Sobres de gestes, les hommes s’abordent et parlent sans éclat. Les femmes voilées passent avec une démarche un peu lourde ; quelques-unes traînent des mioches à moitié nus et vont se perdre, comme de
blancs fantômes, au fond d'une impasse obscure ou dans le dédale des ruelles. Des zouaves les croisent, gouailleurs et rapides dans leur dégringolade vers la basse ville. Une juive vieille, très vieille, le dos voûté et la tête comprimée dans un serre-tête de soie noire, gravit le calvaire en geignant. Elle passe, l’œil inquiet et fureteur, et montre le profil aigu et osseux de sa race.
Dans de petites épiceries, des boutiquiers silencieux attendent les chalands. Ils sont assis très résignés entre les produits de l'industrie européenne, bougies Fournier enrobées de bleu, boîtes à pétrole, savon de Marseille et les confiseries locales teintées de safran ou de vermillon. Des cordonniers juifs ou arabes proposent des babouches brodées à la coquetterie et à la convoitise des dames mauresques ; des tourneurs, munis d'instruments rudimentaires, et s'aidant à la fois de leurs mains et du gros orteil du pied droit, fabriquent des bagues et des bracelets en corne noircie.
Nous voici à l'entrée de la rue des Abdérames, où les maisons, avec leur étage en saillie et leurs murailles barbouillées de jaune, ont un aspect de curieuse originalité.
Gravissons encore quelques marches et nous entrons dans la rue d'Anfre ville.
C'est toujours le même calme, la même quiétude. Les gens continuent à passer sans bruit devant les échoppes où à bas prix se débitent' de menus objets. Un marchand de bric-à-brac a étalé dans la rue de la vieille ferraille, des serrures hors d'usage
et de vieux chandeliers dépareillés. Accroupi sur le sol, la tête sur ses genoux, il sommeille au milieu de sa triste pacotille. En face, sur le mur ou s'accroche un dernier ravon de soleil,
des poivrons rouges, comme du sang caillé, achèvent de se
sécher. Sur le devant de sa boutique, un chaudronnier attend immobile au milieu des jarres, des bassines et des cruches en cuivre. Il est jeune, grand, nerveux, avec de beaux yeux qui brillent et éclairent sa face saupoudrée de poussière de cuivre. Des femmes s’arrêtent devant des fabricants do coffrets peints en vert et ornés de clous dorés.
La rue d’Anfreville aboutit à la rue Kléber et au carrefour du même nom, le centre de la vie arabe.
Au sommet de la rue, à droite, est située la djemaâ Safîr, vieux sanctuaire où, dans le clair-obscur, se meuvent rituellement les silhouettes confuses des musulmans qui prient. Six lourdes colonnes en marbre soutiennent le plafond ; suivant la règle, il y a à l’intérieur une tribune, un mirhab et un membar. Combien je préfère ces paisibles oratoires de la haute ville aux deux grandes mosquées du bas, où les méditations sont troublées par le grouillement des foules et les bruits qui viennent du dehors !
De la djemaâ Safîr, nous reviendrons sur nos pas pour suivre lentement la rue Kléber dans toute sa longueur. Dans un espace demeuré libre, sur le pavé de la rue, par petits tas, sont disposés des fruits et des légumes, des grenades, des dattes, des oignons et des aubergines. Une grosse négresse rieuse, enveloppée d’un haïck de cotonnade bleue rayée de blanc, tient dans sa main noire une grenade entr’ouverte qu’elle voudrait bien emporter à bon compte.
A droite et à gauche, des impasses silencieuses sur lesquelles s’ouvrent de petites lucarnes. Une Mauresque s’arrête devant une porte, saisit le heurtoir, rosace en cuivre ouvré, qu’elle laisse retomber. Un bruit sourd, un appel de l'intérieur, un nom de femme murmuré... la porte s’ouvre et la forme blanche
disparaît. Le silence règne de nouveau dans la ruelle close ; d’une fenêtre à l’autre court une guirlande de volubilis bleus ; les tons se fondent dans les demi-teintes ; et l'être, de plus en plus, s’immobilise dans la torpeur.
Arrêt dans le carrefour de la rue Kléber, devant ce café maure où Fromentin s’attarda si souvent, entre la djemaâ Safîr et la petite mosquée de Si M’hamed Cliérif. Ah ! le joli coin bien fait pour la paresse qui se complaît dans des rêveries sans Fin, près de la fontaine où, sans trêve, les Biskris et les femmes viennent emplir leurs cruches ! Tous ont dans leur attitude une grâce pleine de souplesse : les hommes qui, dans un mouvement où la vigueur des muscles se révèle, placent et maintiennent sur Tépaule la cruche de cuivre rouge ; la jeune fille, dont les hanches et les cuisses sont serrées dans un pagne multicolore ; la petite négresse qui balance sa gargoulette avec des poses de jeune chatte.
Les buveurs de café, portefaix à blouse blanche, Arabes drapés dans leur burnous, regardent, sans échanger un mot.
Dans la mosquée, il y a une zaouïa, école pour les petits enfants. Sur le mur, où nos gamins eussent volontiers esquissé des caricatures naïves ou des pantins primitifs, il n’y a que l’empreinte de quatre petites mains, mains minuscules aux doigts fuselés. Et ces empreintes deviennent à la fois une indication, un symbole et un talisman.
J’entre dans la zaouïa et la mosquée. Dans le patio, qui a comme plafond les pampres vigoureux d’une vigne centenaire, je ne vois qu’un chat qui somnole, un enfant et une veilleuse.
Nous passons sous un portique rudimentaire formé de torchis et de rondins. Là une épicerie arabe dont les baies larges bordées de boiseries festonnées sont un ornement imprévu. Attenant à
l’épicerie, un réduit en contre-haut où un homme consciencieusement fabrique la a zelabia », pâtisserie chère aux musulmans, en période de Rhamadan. C’est une pâte liquide qui fuse dans le tube d’un entonnoir et tombe, en forme de huit, dans de l’huile bouillante d’ou l’homme la retire, après une cuisson dorée, pour la baigner dans le miel dont elle s’imprègne.
Puis, c’est la succession non interrompue des minuscules échoppes des M’zahites, marchands de légumes, des bouchers, des charbonniers, des épiciers. Polychromie de fruits jaunes, rouges, ambrés, étalage de quartiers de viande, rougeoiement d’une lampe douteuse sur un amas de charbon, clair-obscur sous les voûtes basses où passent des apparences d’êtres, éclat subit des tons sous un rai lumineux.
Entre temps, au fond d’une chambre basse, largement ouverte sur la rue, un écrivain public écrit avec une lamelle de roseau. A côté de lui, trois ou quatre vieux Maures devisent à voix basse.
A droite et à gauche, d’autres impasses teintées de bleu pâle ou de jaune tendre. Quelquefois, dans l’encadrement d’une lucarne, une tête très fine de Mauresque, coiffée d’un foulard lamellé de fils d’or, apparaît. Un sourire, un appel, mais sans provocation et sans lascivité.
Une ruelle qui dévale, c’est la rue Caton, avec de jolis jeux de lumière ; un minaret cravaté de vieilles faïences, un sanctuaire où des formes blanches, dans la pénombre, se lèvent, s’inclinent et se prosternent, c’est la djemaâ de Sidi-Abdallah ; des coins et des recoins, des pampres qui couronnent un mur et retombent sur la muraille lépreuse en festons verdoyants. Et nous voilà presque au terme d’une promenade au cours de laquelle se succèdent des sensations d’art.
Dans un retrait obscur, on peut encore trouver une m’chacha, le lieu du kief, où quelques malheureux initiés s'enivrent en fumant les extrémités desséchées et pilées du -chanvre. C'est un spectacle assez répugnant. Ce qu’il y a d'intéressant, c'est le raffinement qu'ils apportent, sous une simplicité apparente, dans cette pratique abrutissante. Il faut que tous les sens soient pris à la fois et soumis simultanément au même phénomène d'hypnose. C'est ce qui explique dans la m’chacha la présence de certains accessoires : des chapelets de fleurs de jasmin qui épandent une odeur subtile, dans un bocal un poisson rouge qui vire en lentes sinuosités, dans une cage un canari au chant intermittent et plaintif, dans la vasque d’un bassin des gouttes d'eau qui s’égrènent une à- une. Sensations atténuées qui, concourant à l'effet final, s'amplifieront peu à peu dans l'hallucination et dans le délire de l'ivresse.
La m’chacha heureusement tend à disparaître et elle ne sera bientôt plus qu'à l'état de souvenir.
Nous revenons par la rue Sidi-Abdallah à la rue Randon où le bruit, le mouvement, les promiscuités de toutes sortes contrastent étrangement avec le calme de la vieille cité arabe .