M. DE PERSIGNY
L'autre soir, dans un salon, on causait de l'empereur Napoléon III, du coup d'État de 1851 et de ses principaux artisans. Chacun lançait son mot sur le dernier souverain qui régna en France ; toutefois, la petite réunion ne contenait pas un seul républicain, — c'est dire que les jugements et les critiques portés sur le prince et ses amis furent exempts sinon de passion, au moins de parti pris et de grossièreté.
« — En vérité, fit un ancien député légitimiste, l'homme avait du bon, et, pour peu que nous ayons de la mémoire, nous ne saurions oublier avec quel soulagement on apprit, le 2 décembre au soir, en province, que la République avait vécu! Le coup
était hardi, illégal sans doute, mais personne n'en fut surpris. Le jour où nous avions commis Tiraprudence de voter tous pour le prince-président, lequel d'entre nous pouvait s'abuser sur l'issue probable des événements et sur la sincérité des sentiments républicains de l'Altesse Impériale? Je n'oublierai jamais la séance du 20 décembre 1848, et le moment solennel où le nouvel élu du suffrage universel se leva et prononça d'une voix forte et gutturale le serment de fidélité à la Constitution et à la République.
» — Berryer se pencha vers son voisin et lui dit ces simples mots :
]^ — Mon ami, l'empire est fait, nous sommes f
i> Hélas ! le grand orateur avait prédit juste!
1^ Cette famille Bonaparte avait alors, il faut bien Tavouer, de profondes racines dans le pays. Malgré les désastres,les ruines qu'avait accumulées le premier empire, malgré le sang répandu, malgré l'invasion, il n'était pas un toit de chaume qui ne conservât religieusement la légende glorieuse de Napoléon le Grand. La monarchie de Juillet n'avait-elle pas, en quelque sorte, inconsciemment, préparé les voies, en s'appuyant sur les doctrines et en cultivant, ellemême, la gloire du prisonnier de Sainte-Hélène? Le neveu du grand homme n'eut point de peine à con-
quérir les Français. Ses équipées mêmes, qui avaient tenu depuis vingt ans le gouvernement du roi Louis- Philippe en éveil, lui servirent au jour de l'élection.
y> — Sans doute, reprit un personnage qui avait joué dans ces événements un rôle assez important, les temps étaient arrivés ; le pays, dégoûté du provisoire et des utopistes, réclamait un maître : il avait soif d'autorité. Mais il s'en fallut de fort peu que le coup d'État ne manquât par la faute même de celui qui était le plus intéressé à l'entreprendre. On a écrit bien des choses sur cet événement, mais je doute que l'on ait jamais su la vérité.
]E> Le prince, que j'ai connu beaucoup, poursuivit le personnage, avait certainement l'idée bien arrêtée de s'emparer du pouvoir et de se débarrasser de la Chambre; mais, dans son esprit, l'affaire n'était point mûre, le dégoût de la République et du régime parlementaire n'était point arrivé aux limites extrêmes. — « L'avenir est aux apathiques, » avait dit une femme d'esprit de l'époque, en parlant du prétendant. Eh bien, cette apathie faillit tout perdre, et, sans Persigny, Napoléon III n'eût jamais régné en France.
» — Comment! interrompit quelqu'un, M. de Persigny avait tant d'influence?
» — Plus qu'aucun autre, durant cette période.
répondit notre personnage, et je puis vous affirmer que, trois jours avant le 2 décembre, c'est-à-dire le 30 novembre, Persigny eut avec le prince une explication si animée, si vive, pour ne pas dire si violente, qu'après cette entrevue cessèrent, non point les scrupules, mais les hésitations du Prince. Pour arriver à son but, l'impatient ami usa de tous les moyens : prières, supplications; on a même dit, et je le crois, éclats de colère, reproches amers, apostrophes irrespectueuses, menaces, tout fut mis en œuvre. L'heure était suprême, en effet; à la veille de toucher au but, le bouillant Persigny envisageait avec terreur les conséquences d'un retard : « Ce n'est point de vous » seul qu'il s'agit, prince : c'est de nous tous qui vous » avons conduit jusqu'ici : nous sommes acculés ; il » faut agir; un jour de retard et nous sommes per- )) dus! > Elles étaient très fondées, d'ailleurs, les appréhensions de Persigny; sans parler de l'attitude de la Chambre, les sommes empruntées par le président, en France et en Angleterre, étaient épuisées; ses amis, sans ressources, réduits aux expédients, aux abois. D'un côté, la misère, le ridicule, la prison et l'exil; de l'autre, le pouvoir, la fortune, les jouissances de toute sorte. L'éloquence brutale et les arguments de Persigny touchèrent le prince. Le jour et l'heure furent fixés. On connaît le reste.
i> — Comme les événements se transforment à dislance, reprit l'ancien député légitimiste! Certes, aucun de nous n'a oublié l'émotion profonde, mais, il faut bien le dire aussi, le calme absolu qui suivit cette très coupable violation de la Constitution! Quelle colère, quelle rage impuissante, quel dépit, parmi nos collègues arrêtés la nuit du 2 décembre ou gardés à vue à la mairie du, dixième arrondissement !
» N'oublions pas, hélas! avec quelle indifférence la gouailleuse population parisienne accueillit la nouvelle que tous les représentants étaient pris au piège !
» Le temps calme les rancunes, et Texpérience démontre que les haines les plus acerbes, les plus tapageuses, ne sont pas toujours les plus tenaces. Je relisais dernièrement la liste des législateurs emprisonnés et je constatais philosophiquement que le sentiment de plusieurs d'entre eux s'était singulièrement modiûé. Combien de victimes vinrent se rallier au bourreau de la Constitution ! J'y ai retrouvé des sénateurs et deux ministres, TalhouetetDaru! et le duc de Montebello, que j'oubliais, et dont le fils...
» — Mais revenons à Persigny, dit un des interlocuteurs. Cette physionomie est peu connue : elle me semble assez originale.
» — Plus que vous ne pensez, fit le député légitimiste.
Lorsqu'il s*agit d'autre chose que de conspirer, le fidèle coiuplice du prince Louis se révéla parfois plein d'idées ingénieuses et fécondes. L'acte d'accusation du complot de 1836 le définissait : (c Un homme de i> tète et de résolution, actif, intelligent, présent dans >) tous les lieux où il s'agissait soit d^activer le com- > plot, soit de gagner des adhérents, et possédant, » mieux que tous, le secret des ressorts sur lesquels » reposait la conspiration. ^ II promettait vraiment 3^ plus qu'il n'a tenu. ^
Napoléon III, cependant, n'oublia jamais les services et le dévouement de Persigny. De tousses amis de l'adversité et de la première heure, Persigny fut le seul qui conserva vis-à-vis du souverain une liberté complète de langage et une indépendance absolue d'allures et d'opinions. L'empereur redoutait ses familiarités, mais il était trop faible et trop bon pour les faire cesser. Ce conGdent intime, ce compagnon des dangers, ami de cœur, était un peu l'enfant terrible! Bien qu'il se tînt souvent à l'écart et dédaignât le rôle de favori, il voyait l'empereur à sa guise et lui exposait librement ses vues, ses opinions, ses griefs.
L'empereur l'utilisa forcément, mais sans profit pour rÉlat, car il faut bien le dire, M. de Persigny fut
un ministre assez inexpérimenté et un médiocre ambassadeur. Son esprit inquiet, son imagination vagabonde étaient sans cesse en éveil. Plein d'orgueil et de confiance enlui^mais toujours aigri, il croyait son génie incompris. Sur l'avenir de la dynastie et sur les principes qui devaient constituer le nouvel Empire, il professait des doctrines absolues et toutes personnelles. C'est ainsi qu'il voulait l'établissement d'une noblesse puissante, ouverte à tous, sorte de féodalité impériale. Le droit constitutionnel moderne était repoussé par lui ; l'État, à ses yeux, ne devait s'appuyer que sur ces trois forces : l'empereur, la noblesse, le peuple libre. De ses séjours en Angleterre, il avait rapporté un goût très vif pour quelques institutions de ce pays, sauf toutefois le fonctionnement du régime parlementaire, qui lui faisait horreur. — Peu apprécié par les hommes politiques siégeant au conseil du prince, qui voyaient simplement en lui un esprit peu pratique, brouillon et chagrin, il s'en vengeait en s'exprimant sur leur compte avec une vivacité et une amertume qui lui fermèrent bientôt toutes les avenues du pouvoir, (c II faudrait créer pour M. de Persigny, disait l'un d'eux, un ministère spécial, sans portefeuille et sans voix délibérative : le ministère du dévouement et de la fidélité. )
Quoi qu'il en soit, Napoléon III aimait Persigny et lui pardonnait aisément ses boutades, ses caprices et jusqu'à ses intempérances de langage. Il n'oublia jamais que celui-là fut l'artisan et l'instrument le plus actif des grands actes de sa vie : Strasbourg, Boulogne et le 2 Décembre.
Parmi ses défauts, le duc de Persigny avait celui de calculer fort mal. Il avait enfoui dans les splendeurs de sa terre de Chamarande, — où il recevait avec une prodigalité fastueuse, — des sommes si considérables, que, plus d'une fois, le conseiller privé de l'empereur, malgré ses cent mille francs de traitement et sa dotation, se trouva aux abois et fut sur le point d'être poursuivi par ses créanciers. Ces jourslà, on recourait au maître, et il faut bien le dire, jamais le fidèle ami ne sortait les mains vides de ces entrevues matinales. Une fois cependant, l'empereur tint en suspens son trop prodigue serviteur et se donna le plaisir de le déconcerter; c'est Napoléon III lui-même qui fit à une personne que nous pourrions nommer la confidence suivante :
« — Persigny est venu me voir hier et je n'ai pas tardé à comprendre ce qu'il voulait; il était triste, distrait, préoccupé, et attendait avec anxiété que je l'interrogeasse sur le sujet de ses préoccupations.
» — Ah! Sire, finit-il par me dire, je suis sous le
» coup d'un des plus vifs chagrins de ma vie. Cette » terre seigneuriale de Ghamarande, à laquelle je me ]» suis tant attaché, que j'ai créée, qui est mon œuvre, » et que je voulais laisser comme un fief à mes en-
> fants : je vais être forcé de l'abandonner! »
» Persuadé que j'allais d'un mot, calmer ses inquiétudes, ajouta l'empereur, Persigny énumérait à plaisir les sacrifices faits dans cette résidence si chère, et me parlait du déchirement de son cœur, •s'il fallait l'abandonner, lorsque je lui répondis négligemment :
» — Eh bien, mon cher duc, croyez-moi, c'est le » meilleur parti que vous puissiez prendre, c'est le
> plus sage, le plus prudent : vendez Chamarande ! » Cette terre, en vérité, est trop lourde pour vous, » et vous n'aurez jamais aussi sagement agi que le » jour où vous en serez débarrassé. »
» — Le pauvre diable, à ces mots, ajouta l'empereur, changea de couleur ; il était sur des charbons, et ne savait comment répondre. Enfin, après l'avoir tenu ainsi quelques minutes, et avoir joui de son embarras, je sortis, en riant, de mon tiroir, la fameuse somme et le congédiai le plus heureux des seigneurs châtelains.»
Au demeurant, le duc de Persigny — (l'empereur l'avait fait comte, en 1852, à l'occasion de son mariage avec la fille du prince de laMoskov\ra, et duc.
en 1863, après son échec, au ministère de Tintérieur) — n'était qu*un rêveur hardi. Malgré son volumineux mémoire sur V Utilité des Pyramides d'Ér gypte^ malgré les qualités d'audace, d'énergie, de persévérance qu'il déploya comme conspirateur, malgré ses plans grandioses d'un empire féodal, démocratique et imaginaire, Tami de l'empereur ne possédait aucune des qualités maîtresses qui font Thomme d'État. — Esprit chercheur mais distrait, aventureux, tempérament nerveux, il n'eut qu'une heure dans sa vie, ce fut celle où il contraignit le prince-président à se décider.
On nous a conté que, dans le voyage qu'il fit à Rome en 1866, accompagné de madame la duchesse, le conseiller privé de l'empereur distribuait, de très haut, ses conseils au pape, au cardinal Antonelli, aux ministres. Mgr de Mérode ayant un soir, avec lui, une discussion animée, le duc crut spirituel de reprocher au prélat ses goûts batailleurs d'ancien soldat. ^ C'est vrai, j'ai été capitaine dans la légion étrangère de France, reprit le prélat, et je me suis battu en Afrique, si bien que j'ai gagné la croix. Mais vous, monsieur le duc, il me semble bien l'avoir entendu dire, n'avez-vous pas été quelque peu maréchal des logis? »
Leduc impérial, grand dignitaire de l'empire, était
fort simple de goûls. Né enl808, à St Germain (Loire), il mourut en 1872, à Nice, rongé parla douleurde survivre àFempire et miné par des chagrins domestiques.
H. DE MORNT.
Un soir du mois de janvier 1849, vers dix heures, un coupé entrait dans la cour de TÉlysée et s'arrêtait devant le perron. Depuis quelques semaines seulement, le prince Louis-Napoléon occupait la présidence. Le palais, ce soir-là, était plongé dans une obscurité presque complète et dans un silence profond. Le grand vestibule, où sommeillait un valet de pied, était à peine éclairé ; dans le salon des officiers d'ordonnance, le capitaine X... lisait auprès de la cheminée. Le prince Louis, après avoir congédié sa maison plus tôt que d'habitude, était resté seul dans son appartement. Visiblement préoccupé, il arpentait son cabinet de long en large, l'éternelle cigarette aux lèvres, et regardait sans cesse le cadran de celte même pendule sur laquelle s'étaient fixés les yeux de l'empereur Napoléon h% le jour douloureux de l'abdication. — Au moment où la porte s'ouvrit, et lorsque l'officier d'ordonnance eut annoncé le visi-
teur attendu, le visage du prince s'épanouit : (c Qu'il entre, qu'il entre ! », fit-il, sans prendre la peine de dissimuler son impatience. — Un homme, d'un peu plus de trente ans, à la tournure élégante, à la physionomie remarquablement fine, fut introduit. Le prince Louis s'avança précipitamment au-devant du visiteur, lui tendit la main, et, après un moment de silence, l'attira dans ses bras. — Telle fut la première entrevue du prince Louis-Napoléon avec le comte Auguste de Morny ! Avant ce jour, les deux frères ne s'étaient jamais vus ! Un ami commun, le marquis de X..., avait ménagé la rencontre. M. de Morny sortit de l'Elysée à une heure du matin ! Que se passa-t-il durant ce long entretien ? Personne ne le saura. Hais, de ce jour, H. de Morny eut ses petites et ses grandes entrées auprès de Son Altesse Impériale, le prince-président de la République.
Député de l'arrondissement de Clermont-Ferrand avant 1848, M. de Morny fit partie de l'Assemblée législative en 1851 seulement. Il reçut la confidence, avant tout autre, des projets du Président, et on n'i» gnore point quelle part importante lui fut réservée dans la perpétration de ce que MM. Victor Hugo, Félix Pyat et Blanqui, et quelques autres encore, appellent le crime du 2 Décembre.
De nos jours, il faut bien l'avouer, les grandes personnalités sont rares. Nul, pour ainsi dire, ne se distingue des autres d'une façon éclatante et n'émerge au-dessus de la foule. L'empire a produit nombre de talents distingués, de spécialités remarquables, de fonctionnaires habiles ; dans cet ensemble, c'est à peine si Ton découvre deux ou trois figures hors pair, deux ou trois de ces hommes qui s'imposent et ne s'oublient point. — M. deMorny fut de ceux-là. — Les voiles qui avaient entouré sa naissance, voiles que chacun des intéressés, du reste, avait pris soin de rendre fort pénélrables, ne furent point inutiles à sa carrière. Fils d'une reine artiste, pleine de charmes et éminemment gracieuse, élevé par une grande dame d'esprit, sa jeunesse s'écoula paisiblement en France, à l'ombre d'un gouvernement paternel qui lui donna le loisir de se livrer à tous ses goûts d'élégance, et de faire de la politique, de l'industrie, après avoir été homme d'épée. Sorti de l'école d'état-major, il devint sous-lieutenant en .1831, et passa quelque temps en Afrique. Ce fut là qu'il connut les princes d'Orléans; les rapports les plus intimes s'établirent entre les jeunes gens, et, de retour en France, les relations continuèrent. — On assure même que le chevaleresque duc d'Orléans prisait son compagnon d'armes assez haut pour ou-
blier un jour les distances, et lui faire l'honneur de croiser le fer avec lui; mais ceci est de la chronique.
Vaillant en amour autant qu'à la guerre, le moderne Dunois mettait en action chacun des couplets de la célèbre romance maternelle, avec la naïveté en moins 3 car nul, à coup sûr, ne mérita aussi peu que M. de Morny le reproche de naïveté excessive. II se distingua en plusieurs rencontres, sous les ordres des généraux Changarnier et Trézel. Sur le champ de bataille, devant les goums du désert, le jeune officier fit preuve de cette décision calme, de cette intrépidité que devait déployer plus tard le ministre de l'intérieur du 2 Décembre.
Toutefois, la vie militaire, si monotone et si vulgaire , en dehors de l'attrait et de la poésie du danger, convenait peu au pupille de madame de Souza. En 1838, étant en garnison à Clermont-Ferrand, il donna sa démission de lieutenant de lanciers. Il fondait, peu de temps après, dans les environs mêmes de la ville, une importante usine pour la fabrication du sucre indigène. L'année suivante, le soldat industriel, grave économiste de vingt- sept ans, publiait une brochure, la Question des Sucres, qui eut un certain reten-
tissement. Si bien que les Auvergnats, gens malins et pratiques, parmi lesquels l'officier comptait déjà de nombreux amis, élurent député, aux élections de 1842,leur compatriote adoptif. Voici donc, conduitpar les hasards de la vie, l'homme de tous les raffinements, le fondateur du Jockey-Club, sacré Auvergnat et représentant les rudes et laborieuses populations du Puy-de-Dôme. Le nouveau député était adoré de tous : € Les bons comtes font les bons amis, » avaiton l'habitude de dire place de Jaude, à propos de lui. Le comte de Morny possédait, en effet, un don singulier de séduction, un charme particulier qui le rendaient irrésistible et populaire, et le faisaient rechercher des plus grands aussi bien que des plus petits. Sans hauteur, mais aussi sans abandon avec ses égaux, il portait en lui je ne sais quoi de simple et de fort qui imposait le respect, attirait les cœurs, tout en éloignant la familiarité.
Je me souviens encore du cas que faisaient les vieux parlementaires de 1846 de leur collègue de Morny. A la Chambre des députés, en effet, il marchait en tète de ces jeunes conservateurs libéraux de bon sens qui soutenaient M. Guizot dans la plupart des questions. — Bizarre destinée ! sans la piteuse, l'inepte révolution de 1848, M. de Morny devenait nécessairement un des ministres du roi Louis-
Philippe. — Survint la République ! Loin de courir après la fortune, le députe d'Auvergne, qui avait parfaite conscience de sa valeur et foi en son étoile, attendit paisiblement qu'elle vînt le guider pour le conduire, un beau soir de janvier, dans le cabinet de celui qui allait devenir Napoléon III.
Nous ne savons quelles terribles et nouvelles épreuves sont réservées à la France républicaine ; mais, dans un moment de crise mortelle, de danger public, à l'une de ces heures où les citoyens affolés réclament à hauts cris le salut, dans une détermination soudaine, dans un acte de volonté indomptable, il n'est personne qui, tournant ses regards en arrière, ne voie se dresser dans la nuit du 2 Décembre la silhouette élégante et calme du comte de Morny, signant des décrets, donnant des ordres et distribuant des consignes avec la sérénité impassible du devoir accompli.
Sans vouloir sonder ou justifier les motifs qui déterminèrent Napoléon III à balayer le parlement et « à sortir de la légalité pour rentrer dans le droit i>, il faut reconnaître, bon gré, mal gré, que l'acte fut merveilleusement conçu et exécuté, et qu'on y reconnaissait la direction d'un maître et la griffe puissante d'un artiste.
On a comparé de Morny à Retz. Je crois le duc su-
périeur au cardinal. — Morny, issu de sang royal, aimait à agir et à manœuvrer grandement. Les petitesses, les basses et mesquines intrigues, les vilenies inutiles lui répugnaient. Après avoir accompli l'œuvre de Décembre, qu'il mena à bonne fin, comme inspirateur et metteur en scène, le ministre de l'intérieur n'hésita point à se séparer de la politique impériale lorsque ses conseils cessèrent d'être écoutés. — Il demeura ministre moins d'un mois, et, le 22 janvier 1852, jour où parurent les décrets de confiscation des biens de la famille d'Orféans, le frère naturel de l'empereur, le plus puissant et le premier personnage de l'empire, se retira de la scène politique, avec une aisance et une désinvolture bien faites pour stupéfier nos républicains d'aujourd'hui I
Président du Corps législatif en 1854, il se révèle sous un nouveau jour et déploie dans ses fonctions un tact, un sang-froid, un esprit d'impartialité et d'à-propos, qui le firent admirer de ses adversaires. — Jamais, même aux temps récents, alors que siégeait l'austère et impeccable Gambetta, la tribune ne fut plus libre, la minorité plus écoutée, plus respectée et mieux défendue. M. de Morny abandonna, pendant un an, son Palais-Bourbon, pour aller en Russie, en qualité d'ambassadeur extraor-
dinaire, assister au couronnement de l'empereur Alexandre. Il représenta la nouvelle dynastie avec grand éclat, même avec faste. Pour la circonstance, il avait fait transporter à Saint-Pétersbourg sa galerie de tableaux ; sa maison et ses équipages furent dignes d'un pair d'Angleterre. Nous nous rappelons un détail : ses carrosses de gala, ses voitures portaient un écusson fort simple : un hortensia surmonté d'une couronne. Nous eussions préféré des armes parlantes plus discrètes. N'est-ce pas en souvenir de ces armoiries irrespectueuses qu'une hétaïre trop connue s'autorisait plus tard à se fabriquer un blason où l'on voyait une abeille butinant une marguerite ?
Le duc de Morny, il faut bien le dire, a été la personnalité la plus brillante et la plus forte du second Empire ; il dépassa de cent coudées les amis et les minisires du souverain, qu'ils fussent du lendemain ou de la veille. Homme d'État aventureux, plein d'audace à l'heure opportune, il fut parfois un conseiller aux vues larges et fécondes. Gentilhomme accompli, grand seigneur irréprochable, pétri d'élégance, de grâce et de séduction, il eut tous les succès sans en être vain et fut, comme Brummel, un dandy, roi de la mode.
Le secret de sa supériorité et de sa force résidait
dans une absence absolue de scrupules, dans un grand bon sens et dans un mépris intelligent de l'humanité. — Il aimait et cultivait, sans passion, les lettres, les arts, la politique, les chevaux, le luxe et les femmes, plaçant ces goûls divers à peu près sur le même plan.
Une fois dans sa vie, cependant, il céda à un entraînement, plutôt à une fantaisie d'Orient : ce fut le jour où, déjà mûr, il épousait la très jeune princesse Troubetskoï, la plus capricieuse, et à la fois, la plus étrange des jolies femmes !
On a souvent reproché à M. de Morny ses ingérences dans des affaires financières un peu ténébreuses : c'est une niaiserie. Sans doute doit-on honorer la vertu et s'incliner devant les vrais justes. Mais combien d'hommes, même en République, touchant à la politique, aux grandes affaires et à la diplomatie, ont été, avec plus ou moins de vraisemblance, l'objet de semblables soupçons !
Le duc de Morny est mort à Paris, en 1865, dans son charmant palais du Corps législatif. Le soleil de l'Empire était à son zénith; quant à lui, il est parti un soir, après trois jours de souffrance, en pleine possession de son intelligence, debout, habillé, entouré de familliers et de visiteurs, ses salons éclairés,
ouverts comme pour un jour de réception. — Il eut tous les bonheurs : sa veuve inconsolable coupa sa blonde chevelure et la déposa, selon l'usage russe, dans le cercueil renfermant la dépouille adorée. Laduchesse, cependant, survécut à sa douleur, et devint, deux ans après, pour ne point changer de titre, duchesse de Sesto. — Le duc de Morny a laissé quatre enfants. La magnifique propriété qu'il avait créée à Mades, sur la lisière de l'Auvergne et du Bourbonnais, a été vendue, après sa mort, à une bande noire. Le parc, les terres, les bois sont dispersés; le château, vraie folie de surintendant, a été démoli en partie; un incendie a détruit le reste. — N'en estil pas de même de son autre création : le troisième Empire 1
H. RODHER.
Le nom de M. Rouher restera à jamais attaché au nom de Napoléon III. Le règne terminé et le fils de son mattre dans la tombe, le serviteur fidèle, l'ouvrier vaillant de la première et de la dernière heure, après avoir couvert ses habits de cendres,
s'est retiré du moade des vivants, sans bruit, mais irrévocablement.
Pour lui, il n'y eut pas à redouter les retours, les soubresauts, les résurrections soudaines, les rebondissements scandaleux qui signalèrent la vieillesse de cet autre homme d'État, M. Thiers, qui sut si habilement abriter, sous les paillons dorés du patriotisme, ses trahisons, ses palinodies, son égoïsme féroce et ses appétits insatiables du pouvoir.
Sans vouloir préjuger les arrêts de l'histoire, nous n'hésiterons pas à dire qu'il manqua au premier ministre de l'Empire bien des qualités, sans compter cette envergure, cette indépendance et cette audace de génie qui font les Richelieu, les Cavour et les Bismarck. Mais celui-là, au moins, ne trahit jamais sa cause et son prince, et ne sacrifia jamais sciemment son pays à son orgueil.
Aussi merveilleusement doué que le ministre du roi Louis-Philippe, M. Rouher fit de ses facultés un tout autre usage. Bien que la souplesse ne soit point le caractère de cette race auvergnate dont l'avocat de Riom fut une illustre personnification, on a justement accusé M, Rouher d'avoir été trop souvent courtisan et d'avoir, presque toujours, manqué d'initiative. L'autorité de ses conseils étant prépondérante, on est admis à lui faire un crime de n'avoir
pas, en telles circonstances, exercé sur le souverain une salutaire influence, une légitime pression.
On nous répondra sans doute, et avec raison, que si le serviteur n'était pas Sully, le maître était encore moins Henri IV. Ce n'est pas une excuse
Un mot significatif, prononcé devant nous par un paysan d'Auvergne, répond à cette pensée. C'était après Sedan, en septembre 1870; l'Empire et tout ce qui touchait à l'Empire était honni, et, il faut bien l'avouer, par toute la France ce sentiment était général. En Auvergne, l'exaspération contre M. Rouher fut telle, que l'on dut faire sortir de Riom des voitures appartenant à l'ex-ministre, de peur de les voir brûler. — Comme on demandait à un maire des environs de Riom les motifs de cette rage et de celte haine, si différentes de Tadmiration de la veille : « Ah! Monsieur, voyez-vous, c'est que le plus coupable, c'est bien lui! Ce n'est pas tant à l'Empereur qu'on en veut, le pauvre cher homme! Il n'avait pas la tête et les capacités de M. Rouher, lui! et, comme c'était Rouher qui gouvernait tout, et que celui-là était assez fin et assez capable, c'est donc qu'il a voulu faire le mal. Il est l'auteur de la guerre, de notre ruine; tout le monde le dit, et c'est bien vrai! ^
Ce paysan ne manquait pas de logique; ses pré-
misses seulement étaient fausses. Il n'était pas exacte malheureusement peut-être, que le vice-empereur eût été maître absolu de la situation et conseiller écouté. — Une autre voix, hélas ! une autre inspiration que la sienne, celle d'une femme, en ces heures critiques, guida ou plutôt harcela le malheureux souverain, indécis, malade et découragé!
Le drame impérial a pris fin. Sans nous occuper à rejeter la responsabilité des actes sur tels ou tels personnages, il nous semble plus intéressant et plus séant d'étudier, aujourd'hui, la physionomie de ceux qui jouèrent un grand premier r^le ; et parmi ceuxlà, M. Rouher occupe la première place. M. Rouher, plus que tout autre, à celte heure, relève de l'histoire; sa personnalité nous appartient; elle a été trop importante, trop bruyante pour qu'il ne nous soit pas permis de le juger impartialement, sans haine, comme sans crainte, et de porter la lumière, sur sa vie politique et sur^ses commencements.
Rien de ce qui touche à un homme célèbre n'est indifférent; aussi, malgré le côté intime des détails qu'il contient, citerons-nous longuement un curieux ouvrage presque inédit, publié l'an dernier, à quelques exemplaires. L'auteur, désirant avoir sur son compatriote des renseignements aussi
exacts que possible, s'était adressé à une vieille pa* rente qui quittait rarement l'Auvergne. La réponse est des plus piquantes :
€ Tu me demandes, mon cher enfant, des choses auxquelles je suis vraiment un peu embarrassée de répondre. D'abord, je ne trouve pas notre Rouher aussi légendaire que tu veux bien le dire. Il est vrai qu'il est un peu trop de la maison pour nous éblouir. — Enfin, puisque tu le désires, je commencerai par sa généalogie. L'arrière-grand-oncle du ministre, un Pierre Rouher, fut le dernier abbé du chapitre d'Artonne, en 1787. Quant à son grand-père, il cultivait ses vignes au même village d'Artonne, près de Riom, avec succès, si bien que le fils, le père d'Eugène, devint avoué à Riom. Celui-là réussit médiocrement, dans la basoche. Il avait acheté, ici, rue Desaix, une petite maison à un étage. C'est là qu'est né, en 1814, l'homme d'État qui a fait Sadowa, le Mexique, a laissé entreprendre la guerre avec la Prusse et avant cela tant d'autres choses. Mais assez! N'oublions pas que je suis demeurée vieille royaliste enragée, mon pauvre enfant. Cependant je veux bien accorder que Rouher a quelques bonnes actions à son actif; lejour surtout où il déclara que jamais la France n'abandonnerait le Saint-Père à Rome. Je te disais donc que la maison Rouher est petite, noire et
basse. Elle a été vendue sous TErapire, il y a plusieurs années, par le minisire, sur le désir d'une de ses filles, à un menuisier nommé Grenet.
> Eugène Rouher fit son droit à Paris vers l'année 1835 ou 1836. Il fréquentait assidûment les bals scolaires et champêtres de l'époque, et, tout en pâlissant sur les livres, menait joyeuse vie, au dire de ses conlemporains et de ses vieux camarades. — Il revint au pays comme avocat stagiaire. — Peu de temps auparavant, il avait eu la douleur de perdre son frère aîné, de beaucoup plus âgé que lui. Ce dernier possédait un excellent cabinet d'avocat. Le cadet hérita de la clientèle et,"se mettant à travailler dur, comme un Auvergnat têtu qu'il était, parvint, en peu d'années, à se créer au barreau de Riom, une très bonne position; car il avait la parole facile, comprenait bien les affaires et se faisait aimer de tous.
j En 184*2, les Auvergnats, c'est-à-dire, entendonsnous, nos bons voisins de Clermont, aussi peu experts en ces temps-là, qu'ils le sont aujourd'hui, en politique, ne s'avisèrent-l-ils pas de se soulever et de faire une émeute à l'occasion du recensement général! Tu es trop jeune pour t'en souvenir. — Les malins, les meneurs d'alors, se figurèrent ou plutôt firent croire aux habitants naïfs, qu'il s'agissait
d'établir un impôt sur leurs vins... Impossible de les détromper. Les troubles prirent une certaine gravité ; on hurla la Marseillaise et le Ça ira; mais ce qui fut, certes, plus sérieux, on alla jusqu'à mettre le feu à la maison du maire, M. Conchon. — Ce brave Conchon, que j'ai bien connu, était un mince avocat de Clermonl, qui plaidait peu, mais faisait force petits vers anacréontiques pour les réunions du Caveau de Clermont.
» Je crois même qu'il avait, à l'instar des beaux esprits du temps, un peu traduit le poète Horace. Néanmoins, il était sans grande fortune et orné de deux filles et d'un fils. Or l'incendie de sa maison devint la source de toutes ses prospérités. Tu vas voir comment : on la lui reconstruisit d'abord; et pour ce, il lui fut compté cent bonnes mille livres. Ensuite le gouvernement le décora — je ne sais guère pourquoi — et on en fit un conseiller à la Cour de Riom. C'était beaucoup déjà; sa chance, cependant, ne devait pas se borner là : mademoiselle Conchon aperçut à Riom le jeune Rouher et fut émue. De là, déclaration au papa qu'on n'épouserait personne autre que le charmant avocat. Le conseiller Conchon résista d'abord, puis finit par céder.
> Voilà donc notre Rouher vivant heureux, gagnant passablement d'argent et trouvant sans doute que le
roi Louis-Philippe était, en ces temps-là, le plus brave des hommes et le plus sage des souverains. Rouher passait, à celte époque, pour un fort gai compère, ne dédaignant pas la plaisanterie, bon vivant, adoré de tous, et, de plus, fort joli garçon.
^ Je me souviens de certain bal costumé donné à Riom par la baronne Voysin de Gartempe, veuve du conseiller à la Cour de cassation, et dans lequel le jeune couple Rouher fit, pour la première fois, son entrée dans les salonç de la société aristocratique de l'endroit. Tu n'ignores pas combien, en notre ville, alors surtout, nous étions rigides, exclusifs. Un vrai Poitiers ! L'apparition du nouveau ménage fit grande sensation. Toute vieille que je suis, je vois ce bal comme si c'était hier. Rouher arriva dans un costume de pierrot, à carreaux blancs et rouges; à chacun de ses carreaux, pendait un cosaque, sorte de bonbon fulminant, et nous vîmes bientôt dames et demoiselles s'empresser autour du joli pierrot, afin de lui arracher un cosaque, emportant chaque fois avec le bonbon une bride de son vêtement. — Mais attendons la fin; au bout d'un quart d'heure, l'ami Rouher n'avait sur lui que des. loques, lorsque tout à coup, brillant papillon, il sortit de sa chrysalide pour apparaître dans un superbe costume espagnol. Safemme, elle aussi, déguisée en espagnole, n'avait oublié ni
le jupon court, ni le poignard à la jarretière. Pour en revenir à Rouher, sa jeune épouse était jolie à croquer, mignonne et sémillante à ravir. Nous étions bien un peu susceptible et enfant gâtée, et nous n'avions certes pas autant d'esprit que notre mari, mais bah! le gaillard avait de quoi suffire à deux. »
Afin de compléter les détails concernant l'homme, nous puisons encore à la même source. Ce sont des fragments de lettres écrites de Riom par des compatriotes de l'illustre ministre et qui ie font bien connaître.
<L En I84S5.M. Rouher hanta les clubs, y parla même beaucoup et très habilement. Il passa sur la liste républicaine des quinze députés, dont Âltaroche, Trélat, etc.. qui furent tous élus. Il se fit remarquer à la Chambre, devint ministre sous le Président, et le fut toujours depuis. Vous savez le reste.
» M. Rouher a toujours été sensible, généreux ; il accueillaittrèscordialeraentses compatriotes, rendant service aux personnes du pays et surtout aux gens de son entourage immédiat. Quoi qu'il en soit, il est fort à regretter aujourd'hui que, dans sa puissance quasi souveraine, il n'ait rien fait d'exceptionnel pour notre ville de Riom, où il venait fort peu dans ces derniers temps.
» Esprit très caustique et finement moqueur, M. Rouher n'avait aucun fiel. Il était doué d'une mémoire inouïe et d'un vrai talent d'imitation ; de plus, charmant cau^seur et conteur très spirituel. On se souvient encore, à Riom, de ses saillies et de ses mots. Lorsqu'il débarquait en Auvergne pour le Conseil général, il logeait à Clermont ou aux environs. Sa famille a été bien pourvue. Son frère aîné, mort jeune encore, avait laissé une veuve et un fils. La veuve, qui s'appelait Sophie, vit encore. Sous l'Empire, elle tenait à Riom un salon, et l'on se plaisait à lui donner le nom de Princesse Sophie.
» C'était une femme d'une grande valeur, pleine de courage et d'intelligence, qui a contribué puissamment à la première fortune de sa famille. Tous les magistrats allaient lui faire leur courbette. Elle exerçait une excellente influence sur son beau-frère, et ses recommandations étaient fort écoutées. Son fils n'est autre que Gustave Rouher, jadis maître des requêtes et secrétaire de son oncle, brave garçon, mais voilà tout!
» M. Rouher fit d'un de ses beaux-frères un receveur général, et de l'autre un préfet. Quant à son beau-père, M. Conchon, il devint conseiller à la Cour de Paris. Celui-là était vraiment un singulier homme; nul toutefois ne demeura plus fier du mari de sa fille.
ï 11 était resté provincial et peu familier avec les rues de la capitale ; on le rencontrait, sans cesse, demandant son chemin aux passants, en ces termes : « Pour aller chez mon gendre, au ministère, par où faut-il passer? » Ou bien il interrogeait les marchands, avec lesquels, selon Thabitude de la province, il causait volontiers des affaires du jour ; puis, après avoir fait un achat, il glissait : — a Vous porterez cela, n'est-ce pas? au ministère, chez M. Rouher, mon gendre ». Ce gendre le satisfaisait alors infiniment plus, il faut Favouer, que le jour où le jeune couple s'agenouillait à l'autel, dans la petite église des Marthurets.
» Sous TEmpire, la rue, où était né obscurément lepremierministre devint la rue Eugène-Rouher, Au 4 septembre 1870, le conseil municipal, qui sûrement comptait parmi ses membres des parents à lui et des obligés..., s'empressa, dans un élan de courage civique et de républicanisme, de biffer son nom et de rendre à la rue son nom primitif de Desaix, donné à une autre rue, et qu'elle porte encore. Celte patriotique résolution fut prise sur la proposition du maire et à la presque unanimité : nous disons presque, car nous savons tels membres dudit conseil municipal qui sortirent indignés de la réunion et ceux-là, cependant, n'étaient point des partisans de l'Empire! »
Nous n'avons pas à suivre la longue carrière politique du ministre. Ses merveilleuses facultés d'intelligence et de travail se développèrent chaque jour davantage sur une scène plus élevée, et, de même qu'au comte de Cavour, on aurait pu confier à M. Rouher trois ministères... Ainsi que le grand Italien, il eût amplement suffi à la tâche. Lorsque parurent, le 22 janvier 1852, les décrets impériaux relatifs aux biens de la famille d'Orléans, M. Rouher donna sa démission de garde des sceaux. Cet acte de dignité n'étonna personne parmi ceux qui le connaissaient. Quelque temps après, il était appelé à la vice-présidence du Conseil d*État, et devenait le conseiller le plus autorisé du souverain.
L'extrême simplicité de mœurs du vice-empereur restera légendaire. Homme de famille par excellence, il n'a cessé, au milieu des grandeurs, de conserver les goûts les plus modestes et son humeur gauloise. Ses soirées au ministère d'État se passaient généralement auprès des siens ; un petit cercle d'amis, de familiers auvergnats et autres, lui suffisait amplement, et il pouvait à sa guise, dans le sans-façon de l'intimité, satisfaire sa passion effrénée pour le jeu de piquet. Ses fidèles étaient alors quelques membres du Conseil d'Étal : M. Meynadier, ancien préfet du Puy-de-Dôme, M. Bayle-Mouillard, des
magistrats d'Auvergne, devenus Parisiens par lui ; M. Mauzat-Laroche, conseiller à la Cour. Puis, de temps à autre, on voyait apparaître de jeunes figures, celle de Guyot-Montpayroux, plein de verve et d'humour, plus jovial surtout que son ami de Saint-Vallier, le secrétaire particulier, attentif, aimable, mais toujours grave. Ce dernier, alors secrétaire d'ambassade, avait été détaché du cabinet du quai d'Orsay et placé directement auprès du ministre par son protecteur, le marquis de la Valette.
Les dernières années du règne de Napoléon III ne furent, pour le vice-empereur, il faut bien le dire, ni les plus faciles, ni les plus brillantes. Depuis le 14 janvier 1852 jusqu'au 19 janvier 1867, il y avait eu, entre le souverain, son gouvernement et le pays, unité de vues et complicité presque complètes. — Sans doute, l'incomparable avocat, défenseur officiel de tous les actes du gouvernement, fut-il parfois contraint de plaider un peu contre sa pensée et d'excuser devant le Parlement telle mesure plus ou moins opportune, dont il devait bon gré mal gré glorifier l'excellence et revendiquer la responsabilité. Le crédit , l'autorité toute-puissante de M. Rouher demeuraient intactes.
Un de ses amis, le rencontrant un jour, au mo-
ment où il partait gaiement en guerre pour le Palais- Bourbon, armé de pied en cap, et résolu, selon sa consigne, à faire accepter à la Chambre une proposition délicate, se permit une indiscrète interrogation. 11 osa demander au ministre s'il était certain du succès et pleinement convaincu de la bonté de sa cause. — f Quant au vote, n'en doutez pas ! reprit celui-ci. Maintenant, si vous aviez, aussi longtemps que moi, mon cher, exercé le métier d'avocat, vous sauriez qu'on ne choisit pas toujours ses dossiers; mais rassurezvous, j'ai fait acquitter de plus grands coupables ! >
Tout le rôle politique parlementaire de M. Rouher est contenu dans cet aveu.
M. Rouher à la tribune procédait d'une façon tout autre que ses devanciers. Il n'avait ni la dialectique serrée de M. Dufaure, ni l'énergie incisive de M. Billaut, se rapprochant davantage de M. Thiers, avec plus d'élévation cependant, plus de chaleur et une langue meilleure. De même que lui, il saisissait l'ensemble d'une question, et, d'un coup d'oeil, l'envisageait sous toutes les faces ; sa facilité de travail était extraordinaire, aussi bien que la clarté, la lucidité avec laquelle il savait exposer une affaire.
Un de ses collègues au Corps législatif, m'initiait récemment à ce qu'il appelait la manière du maître. — Le système de M. Rouher, en présence
d'une interpellation ou d'une réplique, variait rarement, que les attaques vinssent d'orateurs les plus divers, de Berryer, de Thiers ou de Jules Favre. Sans prendre une note, sans interrompre, il demeurait immobile, les bras croisés, renversé dans son fauteuil, les yeux fixés sur son interlocuteur, attendant, sans témoigner d'impatience, que celui-ci eût développé à fond toute son argumentation. — M. Rouher, alors, se levait pesamment de son siège, et montait à la tribune, lorsque tribune il y avait, et, là, d'une voix vibrante, chaude et timbrée, entamait la réplique. — Avec une netteté prodigieuse, il reprenait, un à un, tous les arguments de la partie adverse, les exposait à nouveau presque dans les termes de l'orateur, sans omettre un seul point, sans dissimuler un seul trait.
Cette impartialité, cette bonne foi du ministre qui semblait se complaire à reproduire et à spécifier toutes les attaques avec une dédaigneuse précision, ne laissaient pas que de surprendre et de prévenir en sa faveur. « Pour oser avec tant de conscience exposer les griefs de son ennemi, pensait l'auditoire, il faut qu'il soit bien sûr de lui même ! Avec quelle puissance, avec quelle grâce, nous allons le voir, tout à l'heure, terrasser l'adversaire, mettre à nu ses raisonnements et détruire, de fond en comble, l'écha-
faudage de son argumentation ! » Telle était l'impression générale; cette première partie du discours impliquait nécessairement une confiance absolue de la part du maître; on allait maintenant arriver au fait! Mais, aussitôt, opérant un singulier mouvement tournant, au lieu de prendre corps à corps les points si bien signalés par lui, l'habile lutteur se dérobait dans des lieux communs, dans quelques affirmations incontestées de tous qui arrachaient les premiers bravos aux Mameluks. Puis, lorsque les assistants étaient suffisamment échauffés, l'orateur faisait appel à la bonne foi des députés, à leur patriotisme , à la tranquillité du pays, à la paix du monde, à la stabilité des institutions, terminait par quelques phrases ardentes et chaleureuses et le tour était joué ! — On passait au vote, et voilà le gouvernement ébranlé, — seulement d'après le dire de M. Rouher, — raffermi et recevant de la représentation populaire, une nouvelle et éclatante consécration !
Loin de nous la pensée de réduire le grand talent oratoire de l'ancien ministre d'État, aux seuls procédés (pour ne pas nous servir d'un mot employé au théâtre) que nous venons de décrire. — Celte révélation eût peut-être fait sourire M. Rouher lui-même, en lui rappelant les plus brillantes journées de sa vie.
Écarté, dès 1868, des conseils de TEmpire et cantonné dans la présidence du Sénat pendant l'infructueux et loyal essai de régime parlementaire inauguré par Napoléon III, M. Rouber dut céder la place à M. Emile Ollivier, et attendit assez dignement les résultats de cette politique, tentative trop généreuse ou troptardive.
Après la chute de l'Empire et nos désastres, le rôle de M. Routier reprit une nouvelle importance. Reconnu et accepté par tous les amis du dernier gouvernement comme le chef incontesté du parti eh France, sa maison devint un centre d'action, et du cabinet du président du Comité de comptabilité, partirent les mots d'ordre et les instructions pour les départements. Sans cesse en relations avec le souverain déchu, il le tenait au courant de l'état des esprits et des fluctuations de l'opinion publique. Ses fréquents voyages en Angleterre lui permettaient, en même temps de travailler avec son ancien maître et de préparer, des matériaux et des justifications pour l'histoire.
On a reproché souvent à M. Rouher, durant cette période, une inertie que ses amis intimes ont pu prendre pour du recueillement, mais que la majeure partie des impérialistes jugeait avec plus de sévé-
rite. Pour organiser, concentrer et conduire l'armée impériale à l'assaut de la République, il fallait un homme d'avenir et sachant mesurer son rôle aux perspectives de son ambition. M. Rouher n'était que l'homme du passé et le passé l'a paralysé. Des anciens jours, il avait conservé un amour excessif de domination. Il aimait peu ce qui ne venait pas ou ne s'inspirait pas de lui, et n'avait aucun goût pour l'initiative des autres et pour les dévouements indépendants : n'estimant et ne favorisant que le dévouement servile. C'étaient là lès côtés mesquins de son caractère, qui furent, assure-t-on, fatals à son parti. — Quiconque l'eût aperçu pour la première fois, en 1878, l'aurait mal jugé. Ces dernières années avaient pesé sur sa tête comme une chape de plomb. A contempler, sommeillant, affaissé sur son banc, au Parlement de Versailles, ce vieillard avant l'âge, l'œil éteint, les joues boursouflées, le sourire mélancolique, qui eût reconnu l'ancien leader de l'Empire au geste triomphant, au front hautain, au regard ardent, descendant lentement l'escalier du Corps législatif, entouré de son cortège de flatteurs jeunes et vieux? Mais, si le corps alourdi avait subi les atteintes de l'âge et de la fortune, l'esprit était demeuré aussi vif, et que de fois il éblouit et stupéfia ses auditeurs de la rue du Cirque!
Impossible de rencontrer, dans un ancien homme d'État, une science aussi vaste, une parole plus large et plus sûre. Au dehors, ce prodigieux développement de facultés eût fait sensation ; mais ces admirables discours ne dépassaient pas les quatre murs de son salon. Que d'occasions perdues, que de talent inutile ou plutôt inutilisé !
Ce qui, dans ces derniers temps, inspirait à la République le plus d'inquiétude, c'était la discipline des bonapartistes. Le vice-empereur, en effet, était parvenu, non sans lutte et non sans conteste, à réunir en un seul faisceau les forcés du parti. Bon gré mal gré, on avait fini par subir son ascendant, et, tout en maugréant contre son autorité chagrine, chacun s'était soumis, et les plus humbles comme les plus importants avaient sincèrement abdiqué devant lui. Le Prince Impérial lui-même offrait un noble exemple de soumission et d'obéissance, et, sauf la fatale résolution qui lui fit quitter l'Angleterre, il avait jusqu'alors suivi religieusement les avis du ministre et de l'aHii de son père.
Il y a quelques années, d'autres amis de l'Empereur, aussi dévoués, plus intimes peut-être, avaient proposé pour l'héritier un autre plan d'éducation. Ses études terminées, ils pensaient, non sans raison,
que de longs voyages à travers l'Europe seraient plus profitables au jeune Prince que le séjour de Londres, dans une école militaire.
L'avis de M. Rouher prévalut. Malgré ses préférences, le fils de Napoléon III s'inclina : le cadet de Woolwich ne quitta l'Angleterre que le jour de son départ pour le Cap !
En regard de l'acte mortuaire du grand ministre décédé à Paris le 3 février 1884, où sont relatés tous les titres et dignités dont il fut revêtu, nous croyons intéressant de reproduire l'humble acte de naissance du fils du petit avoué de Riom. Ceci peut servir d'enseignement et montrer que, sous les monarchies, les plus hautes intelligences et les grands talents ne restent point ignorés et sans récompense.
« L'an 1814 et le 30 novembre, à cinq heures du soir, par devant nous, Joseph Boudet, ancien juge, premier adjoint de la ville de Riom, faisant fonctions d'officier de l'état-civil,
» A comparu, en l'hôtel de la mairie, M. Pierre Rouher, avoué au tribunal de première instance de cette ville, y demeurant, rue des Tr ois-Hautbois, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né aujourd'hui, à cinq heures du malin, de lui dé-
clarant et de dame Marie Boutarel, son épouse, et auquel il a donné le prénom d'Eugène.
]» Le tout en présence de M. Claude Boutarel, âgé de soixante-deux ans, propriétaire, cousin, — et de Louis Àrtonne, âgé de quarante-quatre ans, secrétaire de la mairie, non parent, tous deux habitant à Riom. — Ont signé les comparants. ]»
La maison où est né Tillustre homme d'État n'a qu'un seul étage : elle est petite, — noire comme toutes les maisons de Riom, bâties en lave de Yolvic. La rue des Trois-Hautbois est devenue successivement rue Desaix ; puis rue Eugène-Rouhery sous l'Empire.
Nous avons parlé plus haut, de l'ingratitude de la population de Riom, et des procédés odieux du conseil municipal républicain de la ville natale du vice-empereur.
Les compatriotes de l'ancien ministre, jugeant sans doute qu'un homme tel que M. Rouher pouvait encore leur être utile, s'honorèrent en envoyant siéger à la Chambre républicaine le grand avocat de Napoléon lU.
Quant à la petite maison, berceau de la Tamille Rouher, elle n'appartient plus à celte famille. On prête cependant à mademoiselle Rouher, fille ainée
du ministre, l'intenion d'acquérir cette humble demeure, devenue à jamais historique.
M. Rouher n'a laissé que deux filles.
L'une, femme d'une rare intelligence, refusa tous les partis, afin de rester auprès de son père, avec lequel elle avait beaucoup de ressemblance.
L'autre a épousé, il y a plusieurs années, un américain M. Samuel Welles, qui obtint la nationalité française, en prenant le nom et le titre du marquis de La Valette, second mari de sa mère.