LA PRINCESSE CLOTILDE
pressés appellent très prématurément T/wp^ra^nce, est établie à Moncalieri.
Le vieux château de Moncalieri, situé sur une éminence, domine la petite ville de ce nom, qui s'étend au bord du Pô, à quatre kilomètres de Turin. On y accède par une longue rampe ombragée qui sert d'avenue.
L'appartement de la princesse Clotilde, situé dans une aile du palais, a été transformé, par Tordre de la fille de Victor-Emmanuel, en une vraie cellule de religieuse : un petit lit de fer, deux chaises, une table, un prie-Dieu. Chaque matin, avant l'aube, la royale recluse, escortée d'un serviteur, portant une lanterne, sort du palais et va entendre Toffice de matines à la chapelle des Carmélites de Moncalieri. Ses journées se passent à soigner quelques malades et les vieillards infirmes qui habitent Textrémité du palais. Avant que le roi Humbert eût offert à sa sœur bien-aimée l'hospitalité du château de Moncalieri, une partie de la résidence royale était affectée aux anciens serviteurs infirmes de la famille royale. La Princesse n'a pas voulu que celte charitable affectation fût changée, et c'est la pieuse châtelaine ellemême qui reçoit le dernier soupir des vieux domestiques de h maison de Savoie.
C'est dans cette immense citadelle transformée en palais par Charles-Emmanuel P' et la duchesse Christine de France, en 1630, que vit, dans une profonde retraite, cette sainte et noble princesse, petitefille, fille et sœur de roi.
Marie-Clotilde de Savoie, épouse du prince Napoléon Bonaparte, est certainement une des physionomies les plus pures de notre temps. Elle est entourée, en Piémont et à Turin, de l'adoration et du respect de tous, et sa vie austère s'écoule dans la solitude, la prière et les bonnes œuvres.
De la splendeur passée de Paris, de sa cour du Palais-Royal, la princesse Clotilde n'a conservé qu'une dame d'honneur, la baronne B..., qui vit auprès d'elle et ne l'a jamais quittée. Singulier contraste! la baronne B..., bien que fort âgée, a gardé l'entrain de la jeunesse, la vivacité et la grâce d'une Parisienne ; son seul dévouement à la Princesse lui fait supporter gaiement l'isolement et les habitudes rigides de Moncalieri. Après avoir traversé les longues galeries désertes du palais, qui donnent à la résidence royale l'aspect d'un cloître, rien de plus bizarre que de pénétrer dans les appartements de la dame d*honneur de la princesse Clotilde ; tout à coup, on se trouve transporté dans la demeure d'une élégante
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parisienne, au milieu d'un luxe confortable et des mille futilités dont s'entoure une femme à la mode. Là, les tables chargées de fleurs, d'objets d'art, de gracieux souvenirs, les coussins d'Orient, les tapis moelleux, les meubles coquets, tout jusqu'aux albums, livres et journaux étalés sur les guéridons, et en particulier la conversation et l'enjouement de la dame du logis, rappellent le boulevard Malesherbes, beaucoup plus qu'une citadelle royale de la maison de Savoie. Des immenses fenêtres qui s'ouvrent sur la vallée du P6 et la chaîne des Alpes, on s'aperçoit seulement que Paris est très loin. Quant à la baronne, insensible à ce magnifique panorama, elle répète avec mélancolie : c Âh! si au moins je pouvais, d'ici, voir passer les omnibus et les équipages allant au Bois ^ i>
Le roi, qui a pour sa sœur une profonde affection, vient la voir aussi souvent qu'il le peut. La princesse reçoit également, chaque année, la visite de ses deux fils qui lui sont amenés par leur père à la saison des vacances. Ces jeunes gens, faut-il en être surpris? ont un véritable culte pour leur mère. Quant au prince Napoléon, il se borne à déposer ses fils à
1. La Baronne B. devenue infirme, a dû quitter en 1883 la princesse Clotilde.
Moncalieri et repart le lendemain de son arrivée. Rien de plus touchant, nous disait-on, que de voir celte auguste et sainte femme entourée de se« enfants. Sa fille, la' princesse Marie-Lœtilia, n'a jamais quitté sa mère. C'est une enfant d'une rare intelligence, spirituelle et vive, dont la physionomie rappelle beaucoup celle de sa tante, la princesse Malhilde. Les princes Victor et Charles, sont grands et de taille élégante. Le premier tient davantage de son grand-père maternel, le roi Victor-Emmanuel; le second a le masque des Bonaparte, et sa ressemblance avec le premier Consul est frappante. On nous racontait qu'un jour, le lendemain de leur arrivée à Moncalieri, les deux jeunes princes debout, entouraient leur mère de leurs bras et la couvraient de caresses! e; Et moi, disait, en les regardant, la jeune princesse, on m'oublie donc, je n'ai plus rien! — Tais-toi, jalouse, reprirent les deux grands frères ; comment te plaindre, toi ! N'as-lu pas toute l'année pour l'embrasser ? »
Au mois d'août 1 880, moment où le prince Napoléon conduisit ses fils en Italie, son beau-frère le roi Humbert se trouvait précisément aux environs de Turin, dans la vallée d'Aoste, auprès de la reine Marguerite. Le père et ses fils allèrent saluer Leurs
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Majestés à Bielle, où avait lieu une cérémonie. La presse italienne a fait cette remarque que, depuis le jour où la mort du Prince Impérial a assigné au prince Napoléon le premier rang dans la famille impériale, le roi d'Italie a soin de rendre à son beaufrère et à ses neveux, lorsqu'ils viennent le visiter, les honneurs royaux. Les fils de la princesse Clotilde, rentrés à Moncalieri auprès de leur mère, lui racontaient les détails de la réception qui leur avait été faite à Bielle.
— C'est la première fois que pareils hommages nous sont rendus, dit Tun d'eux ; nous ne sommes point habitués, à Paris, à ces choses, et, en vérité, maman, ce n'est point désagréable!
La sainte femme, se prit tristement à sourire.
— ^Ah! mes pauvres enfants, de grâce, je vous en supplie^ hâtez-vous d'oublier tout cela!
En Italie, et principalement dans les anciennes provinces de la Lombardie et de la Vénétie, il ne faudrait point se le dissimuler, le souvenir des deux Napoléon est resté très vivant. Sans doute la personne du gendre de Victor-Emmanuel n'y est-elle pas plus sympathique qu'elle ne l'est eh France; toutefois, de hauts personnages de Turin ne m'ont point dissimulé qu'une restauration impériale dans
la personne du prince Victor, pelit neveu d'un empereur de race italienne, fils d'une princesse de Savoie, serait partout acclamée en Italie, ajoutant que, pour la maison royale, ce serait une gloire et pour la nation une garantie et une force.
Cette opinion, qui a cours en Italie est, à notre sens, légèrement erronée et nous croyons fermement que la restauration de la maison de France assoirait la paix en Europe sur des bases autrement solides qu'un retour à une dynastie de race italienne.
Bien que les deux fils du prince Napoléon ne cessent de témoigner à leur père les sentiments les plus respectueux, il nous a été dit, à Turin même, qu'ils étaient loin de partager ses opinions. — Une personne, invitée à diner cbez l'Altesse rouge, à l'avenue Montaigne, et se trouvant placée à table auprès du prince Victor, aurait raconté que la conversation avait roulé sur la politique et sur la religion. Le Prince Napoléon avait, selon son habitude, soutenu les thèses les plus violentes et les plus radicales. — Le prince Victor, ayant cru remarquer que son voisin de table avait gardé, pendant le repas, un silence peu approbateur, s'approcha de lui, dans le salon, et lui dit ces mots :
— Le respect m'interdit, comme vous le pensez.
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Monsieur, d'intervenir dans la conversation et de contredire mon père. Seulement je tiens à vous dire qu'aucune des idées qui ont été émises devant vous ne sont les miennes. Malheureusement tous les amis de mon père ne sont pas les miens!
Pour revenir à la Sachette de Moncalieri, rappelons un souvenir d'autrefois qui prouve que,si l'austère princesse a fait vœu d'humilité, de pauvreté et de prière, elle n'a garde d'oublier la noblesse du sang qui coule dans ses veines. — C'était en 1858, au lendemain du mariage du prince Napoléon, peu de jours après l'arrivée à Paris du couple princier. Les Tuileries étaient en fête et le souverain, très fier de cette haute et politique alliance, qui faisait entrer dans l'antique maison de Savoie son parent le plus proche, avait choisi l'occasion d'un grand dîner pour présenter le corps diplomatique et les premiers personnages de l'Empire à sa noble cousine.
L'Impératrice, dans sa naïve et excessive bonté, s'empressa d'aller, dans le premier salon, au-devant de la jeune princesse. Là, après avoir inspecté, en connaisseur consommé, la toilette et les parures de la nouvelle mariée, lui prenant les mains avec une onction et une tendresse ultra-maternelle :
— Allons! ma chère enfant, vous voilà tout à fait
belle! Sans doute n'êtes-vous pas habituée à tontes ces grandes réceptions; mais soyez brave, n'ayez pas peur, tout se passera à merveille !
La jeune princesse connaissait à peine l'Impératrice; aussi se méprit-elle sur la nature du sentiment qui avait dicté à l'excellente souveraine ces recommandations un peu maladroites :
— Oh! rassurez-vous, répondit modestement la princesse Clotilde; soyez sans nulle crainte, Madame, je suis née dans un palais !
L'impératrice Eugénie se mordit les lèvres, mais ne garda jamais rancune à sa cousine de cette petite leçon.
Paris, 14 octobre 1877 1.
Il serait bien temps de faire cesser les doutes que nos adversaires propagent et de dire une bonne fois la vérité sur les prétendus dissentiments qui divisent la branche cadette et la branche aînée des Bourbons.
Voici, à ce propos, d'intéressants détails qui démontrent victorieusement que M. le comte de Paris est bien TuniquebéritierdeM. le comte de Chambord.
Je les tiens du docteur X..., le vieux médecin du
1. Ces notes qui devaient, à Torigine, rester coniidentieUes, ont été, en raison de certains événements, publiées en parti dans le Figaro, en 188t. EUes ont été reproduites plus tard dans l'ouvrage si curieux et si impartial de M. Henri de Pêne : Henri de France.
comte de Ghambord. Pendant vingt ans, M. X... n'a cessé de remplir auprès du Prince ces délicates fonctions, l'accompagnant partout, à Venise, à Vienne, à Frohsdorf. Il a voué naturellement à son royal maître et client un véritable culte, est-il besoin de le dire? Le médecin particulier d'un prince ne tarde pas, en effet, à devenir bientôt l'ami, le confident le plus dévoué et le plus sûr.
C'est ce qui échut à l'excellent M. X... Placé dans l'intimité et la familiarité du Prince, en dehors de toute intrigue et de toute influence politique, le docteur a reçu plus d'une fois les épanchements de l'hôte de Frohsdorf. Le soir, au «oin du feu, les pieds sur les chenets, enveloppé de sa vaste robe de chambre, le Prince aimait à questionner son docteur et à deviser avec lui sur toutes choses. Celuici, avec une franchise absolue et sans déguisement, répondait à son interlocuteur, et, plus d'une fois, ainsi, la vérité vraie est parvenue au Prince par l'entremise d'un de ses plus humbles serviteurs.
« Un soir que nous étions seuls, me contait dernièrement le docteur, Sa Majesté me parla longuement de ses cousins d'Orléans, et, prenant chacun d'eux en particulier, porta sur tous un jugement si juste, si vif^ si profond, que j'en fus frappé. 11 me
parla surtout de M. le comte de Paris et de M. le duc de Chartres, et entra dans les détails les plus précis sur l'entrevue du 5 août.
» — C'est l'émotion la plus grande que j'aie ressentie dans ma vie, me dit le Prince, et, lorsque je suis venu recevoir, sur le perron de ma demeure, le chef de la famille d'Orléans, vous auriez été effrayé, cher docteur, en comptant les battements de ma poitrine. Lorsque j'eus interrompu le comte de Paris au milieu de la phrase réglée d'avance et qu'avec une loyale insistance, il voulut prononcer jusqu'au bout, mon premier mouvement fut de remercier Dieu de m'avoir permis de vivre jusqu'à ce jour. Je l'attirai dans mes bras et le tins longtemps serré sur mon cœur. Ah ! vraiment, les larmes que tous deux nous avons versées dans ce moment solennel étaient bien douces et ont effacé bien des douleurs. Vous vous souvenez de cette matinée ! Mon âme débordait de joie comme celle d'un père qui retrouve ses enfants ; je ne cessai de les regarder tous deux, le duc de Chartres et lui, de les admirer ; je sentais si bien qu'ils étaient de notre sang, de la famille, j'étais fier d'eux comme s'ils eussent été mes fils. Noire conversation eut de suite ce laisser aller, ce décousu, cette volubilité que l'on remarque chez des amis intimes qui depuis longtemps ne se sont point vus et dont le cœur et
l'esprit ont soif d'épanchement. Tous mes chagrins, toutes les tortures de l'exil furent oubliés. Ces deux jeunes gens étaient pour moi, à la fois, la patrie, la famille, l'avenir. Quelle intimité pleine d'abandon, quelle gaieté cordiale! Je me souviens encore des plaisanteries de Madame et du prince de Joinvillesur leur commune infirmité. Que de projets avons-nous faits ce soir-là 1 Nous aussi, comme tant d'autres, bâtissions des châteaux en Espagne !
-» Le prince, continua le docteur, laissa échapper, certain jour, un mot grave et d'une haute portée, au sujet du duc d'Âumale. M. le duc d'Âumale est le seul, je crois, des fils de Louis-Philippe, qui n'ait point visité, dit-on, M. le comte de Chambord. Quelqu'un se permettant, un jour, d'en faire l'observation au prince.
» — On a cherché souvent, répondit celui-ci, à me faire remarquer cette abstention. Je n'y attache point d'importance; lorsque M. le comte de Paris est venu à moi, c'était après un conseil de famille. li est venu, comme chef de maison, au nom de tous sans exception, sans restriction aucune. Je professe une grande estime pour M. le duc d'Âumale. On m'a dit que, sur plus d'un point, nous différions; je respecte son indépendance comme il respecte mes
idées. Et puis Dieu seul dispose et décide ! Qui sait si, un jour, M. le duc d'Aumale ne sera pas utile à toute la famille?»
Ces paroles me frappèrent tellement, que je priai le docteur de les répéter. Elles sont textuelles.
Un autre récit du médecin du comte de Chambord me parut si intéressant, que, peu de jours après ravoir entendu, je me permis de le répéter à M. le comte de Paris, qu'il visait personnellement.
L'aîné des Bourbons, d'après le sentiment de tous ceux qui l'ont approché, est doué d'une haute intelligence et d'un esprit essentiellement français et prompt à la répartie. Ces qualités frappent quiconque est admis en sa présence, mais le côté tendre de sa nature échappe naturellement aux visiteurs et aux personnages politiques qui font le pèlerinage de Frohsdorf.
Or, voici une confidence bien curieuse et bien importante, qui peut donner une idée de ce que serait la famille royale de France, si Dieu permettait jamais son retour aux Tuileries.
Ceci se passait pendant une soirée de l'automne
Le comte de Chambord, souffrant depuis plusieurs
jours, gardait la chambre, et, seul, son vieux médecin était auprès de lui. Le prince, taciturne et sombre contre son habitude, avait les yeux fixés sur les tisons du foyer, lorsque, tout à coup, rompant le silence :
— Savez-vous à quoi je pense, docteur, en ce moment? Je songe à mon isolement en ce monde, à notre intérieur froid et désert. Les années commencent à peser sur nous; Madame et moi, sans nous le dire, sentons plus que jamais le vide de la maison et de la vie sans enfants. — L'avenir échappe à tous et j'ignore celui qui nous est réservé ! mais, tout à l'heure, je me voyais en France, ramené par je ne sais quels événements. J'étais remonté sar le trône... Or savez-vous quelle était alors ma première pensée, le premier soin qui me préoccupait? — C'était d'aller au comte de Paris et de lui adresser une unique prière en le suppliant de ne point me la refuser! Je lui demandais de venir habiter avec moi. Je voulais que ma maison fût la sienne, que le même toit nous abritât tous les deux. Ainsi il était constamment auprès de moi: notre table devenait commune, et, pour la première fois, je jouissais de cette étroite intimité de famille qu'il m'a été interdit de connaître. Hélas! c'était un bien
beau rêve! Nous ne nous quittions plus; nos idées, nos vues, nos projets, tout était en commun. — Ce n'était plus seulement Théritier : avec lui, je retrouvais un fils, une fille aimée, de chers petits enfants. Que de précieux avantages devaient résulter pour notre France de cette communauté de vie! Nulle décision n'était prise sans avoir été mûrie et concertée par nous deux. Nulle influence ne s'interposant entre lui et moi, que de grandes choses nous pouvions tenter, que de blessures à panser dans notre pauvre France, que de bien facilité par un tel accord! — Ah! cher docteur, pourquoi n'est-ce qu'un rêve!
Lorsque je reportai à M. le comte de Paris, aussi fidèlement qu'il me fut possible, les touchantes paroles du chef de sa famille, je compris, à l'émotion profonde de l'héritier du trône, combien les âmes des deux princes étaient faites pour se comprendre et je ne désespérai point de l'avenir.